‹ Histoire grecque (volume 2)Chapitre 29 sur 47 · ÉOLIENS ET ACHÉENS · texte numérisé non relu

ÉOLIENS ET ACHÉENS

Grecs, deux idées inséparables. Les autres mortels, comme le dit Hérodote en parlant des Scythes ', se brûlent à For ; mais, à qui est né prince, il donne puissance et force; il est le symbole et le sceau de sa condition surhumaine.

Puisque nous avons accepté comme un fait l'existence d'un empire archaïque dans la vallée de l'Hermos, nous n'avons aucune raison de douter que l'écroulement de sa puissance n'ait eu pour conséquence des émigrations qui allèrent porter sur le continent européen les germes de cultes divers et de nouvelles créations artistiques.

Mais où s'est opérée l'association de la dynastie étrangère avec les Achéens? La légende laisse cette question sans réponse. Dans le Péloponnèse, la fusion est déjà complète et du reste, sur les côtes de la péninsule, on ne trouve pas de vieille légende qui parle d'un débarquement. Il est donc probable que cette association féconde eut lieu en Thessalie ; qu'à cette occasion une partie du peuple, sous la conduite de ses nouveaux chefs, quitta les cantons trop peuplés de Phthia pour émigrer au sud, où ils fondèrent des villes et des Etats dont la renommée éclipsa celle des Achéens de Thessalie'.

Enfin, quelle que soit la route qu'aient suivie les Pélopides et les Achéens pour pénétrer dans le Péloponnèse, ce n'est pas du tout un pays et une population inculte qu'ils y rencontrèrent. On sait que les Grecs regardaient Argos comme le pays sur le rivage duquel se sont établies les plus anciennes relations entre les peuplades de l'Orient et celles de l'Occident. Nous avons vu plus haut ^ par suite de quelles influences les Pélasges du pays étaient devenus des Danaëns. D'après les habitudes de la légende grecque, une semblable substitution de nom chez les peuples marque toujours les époques les plus décisives de leur existence. La plaine d'Argos avait , pour suppléer aux sources absentes, des puits qui descendaient à

*) Herod., IV, 5.

-) Invasion des Achéens par le nord : 'A^ato\ ot «l'ôitorat ffuyxa-ceXôovTe; néXoTit elç Tr,v XleXoTtôvvTjaov (StrABON, p. 365). 'A-/aio\ «PùtÛTai xo yévoi; ôîxYiirav ht AaxEÔaî[j.ovi (Str.\b., p. 383). Les Achéens Phthiotes aux Therniopyles (Strab,, p. 429).

^) Voy. ci-dessus, p. 72.

112 Li;S l'UEMlLRS ÉTATS

travers le roc jusqu'aux nappes d'eau souterraines ou recueillaient Feau de pluie pour les mois de sécheresse ; sur le rivage étaient installés des chantiers pour la construction et des abris pour le remisage des navires , et , dans la ville , la place du marché avait été dédiée pour toujours au dieu lycien. Danaos lui-même passait pour être venu directement de Rhodes, c'est-à-dire de l'île qui servait naturellement de station intermédiaire entre la côte méridionale de l'Asie et l'Archipel.

Il n'y a pas de contrée en Grèce qui réunisse sur un espace resserré tant de citadelles imposantes que l'Argolide. C'est d'abord la haute Larissa, que la nature semble avoir prédestinée àêtre le centre du pays; puis, enfoncée dans un coin, Mycènes; dans les montagnes de l'est, Midia; au bord de la mer, sur un rocher isolé, Tirynthe; enfin, à une demi-heure de là, Nauplie avec son port. Cette ligne de vieilles forteresses, dont nous admirons aujourd'hui encore les inébranlables assises , témoigne des luttes violentes qui ont agité Arg os naissante ; elle prouve que, dans le bassin de l'Inachos, il a dû se former en même temps plusieurs puissances rivales dont chacune comptait sur la force de ses remparts et qui tournaient de préférence leur attention, l'une, vers la mer, l'autre, vers l'intérieur du pays.

Le témoignage de ces monuments est confirmé par les légendes d'après lesquelles il se produisit des démembrements sous les successeurs de Danaos.

Prœtos, le prince exilé, est ramené à Argos par des bandes lyciennes et bâtit sur la côte, avec leur aide, la forteresse de Tirynthe, d'où il domine l'intérieur du pays. Dans l'arrogance de sa femme lycienne, dans l'orgueil de ses filles, qui tournent en dérision les anciens dieux du pays, il y a des traits historiques dont l'enchaînement logique garantit l'antiquité *.

L'autre branche des Danaïdes est aussi rattachée à la Lycie par des rapports étroits. En efTet, le petit-fils d'Acrisios,

*) SurTère des Perséides d'Argos, v. E. Clhtius, Peloponnesos, 11,3-45. Schiller, Stœmme und Staaten Griechenlands : Argolis, 1861.

i;OLlE.NS KT ACllÉENS l ] 3

Persée, ce rcjcloii longtemps désiré, puis redouté et jeté à la mer, dont l'oracle avait symbolisé l'irrésistible vaillance sous la forme d'un lion ailé \ et qui, revenant de l'Orient, fonde Mycènes pour en faire la nouvelle capitale de toute rArgolide, ce Persée lui-même est essentiellement un héros de la lumière qui darde ses traits victorieux sur terre et sur mer, un héros originaire de Lycie et créé d'après le type apollinien; c'est lout simplement une contre-épreuve de Bellérophon, dont le nom et le culte sont aussi en honneur sur l'un et l'autre littoral. Eniin, Héraclès lui-même se trouve mêlé à la famille des Perséides ; c'est un iils de roi, né dans le château de Tirynthe, et tyrannisé par Eurysthée, aux ordres duquel le soumet un rigoureux droit d'aînesse.

Pendant que la maison des Danaïdes s'affaiblit en se divisant et que le malheur éprouve la branche des Prœtides, des familles étrangères s'emparent du pouvoir à Argos : ce sont des familles éoliennes, dont le berceau se trouve dans la partie accessible do la côte occidentale du Péloponnèse, les Amythaonides, et entre autres Mélampus et Bias '. La puissance des Perséides s'écroule ; les fils et petits-fils des nouveaux venus dominent le pays; ce sont, parmi les descendants de Biys, Adrastos, qui règne à Sicyone, et Hippomédon; parmi les Mélampodides, Amphiaraos, le héros sacerdotal. Profitant de l'anarchie qui épuise Thèbes, ik se liguent pour anéantir la ville détestée des Cadméones. Pendant deux générations consécutives, il se livre des batailles sanglantes. Ce que n'a pu l'impétuosité héroïque des Sept, leurs fils l'exécutent avec un moindre déploiement de forces. Les Tliébains sont battus à Glisas et leur cité détruite \

Grâce au morcellement du territoire argien, à l'état d'épuisement auquel de sanglantes rivalités avaient réduit la noblesse, une nouvelle dynastie parvint à s'emparer du pouvoir et appela le pays unifié à des destinées toutes nouvelles.

•'') Persée qualifié d'-JTtôuTîpo; )iwv dans le prologue de la Do/^ac attribuée à Euripide (Cf. Nalck, Traf/, grssc. fragm.).

•^) Les Amythaonides (Stiubo.n, p. 373. Palsan., II, 18, i. Apullud., II, 2. i. SCHILT.ER, o/i. cit., p. 5).

ä) \\'elckeh, Dev epische Ci/cîus, II, 306.

C'était la famille des Tantalides, ayant pour levier le peuple achéen '.

On a cherché, de différentes manières, en supposant un mariage, une minorité, une délégation de pouvoir, à rattacher les princes achéens à la maison des Perséides ; car la légende aime à effacer le souvenir des révolutions violentes et à dérouler paisiblement, à travers les époques les plus diverses, une série de souverains légitimes. Le fait est que l'ancienne dynastie, qui avait des attaches avec la Lycie, fut supplantée par cette famille d'origine lydienne. Le peuple des Danaëns subsiste toujours et garde son nom ; mais les princes achéens sinstallent dans les forteresses abandonnées des Perséides, d'abord, paraît-il, à ÎVl^dia, puis à Mycènes. Ainsi, c'est à l'issue des défilés qui de l'isthme conduisent en Argolide que s'établissent les nouveaux maîtres, etde là ils étendent progressivement leur domination vers le littoral.

La légende poétique, qui n'aime pas les longues énumérations, cite seulement trois princes qui ont régné l'un après l'autre dans ces lieux et se sont transmis le sceptre de Pélops : Atrée ", Thyeste et Agamemnon. Le siège de leur puissance est à Mycènes ^, mais elle ne reste pas bornée au bassin de rinachos. Le second fils d' Atrée, Ménélas, réunit la vallée de TEurotas au patrimoine des Pélopides, après en avoir chassé la dynastie lélége des Tyndarides. Dans le gouvernement fraternel des deux Atrides se dessine pour la première fois en traits plus accusés un système régulier de domination qui, s'exerçant sous deux formes, embrasse peu à peu tout le Péloponnèse. Nous y trouvons, soit des domaines dans lesquels ces princes disposent à leur gré des hommes et des choses, et ce sont les plus belles portions de la péninsule, les

') Ceux qui connaissaient le mieux les antiquités péloponnésiennes disaient :

IlD.OTta TipwTQv TÙ.rfizi. ■/pr,[j.âTwv, à yiâOev sx xr,; 'Acrca; ï"/ojv l; àvOpajuov; «Tiôpo-jç, ô'Jva(jLiv ■3T£pnro'.r,(7âjjisvov tyjv £7twvu|iîav tt,; ydi^az £7ir,).'jTrjV ovTa o(jLa); o-/£Ïv (ThüCYD., I, 9).

-) L'avénement d'Alrée , qui eut lieu ßo'j>.o[j.£vwv twv M-jy.r,vaîwv, et, par conséquent, n'a nullement le caractère d'une tyrannie, consomme la substitution des Pélopides aux Perséides (xûv Ilsp^eiîtov o\ IleXoTttôat (aeîÇouç xaxa- ■ ffxâvTî;. Thucyd., Ibid.).

^) Agamemnon roi de la uc.).-j-/p'j(tûio M-jXY,vr,?. (Cf. Vecke.nstedt, Regia pot., p. 40).

ÉOLIEXS ET ACHÉENS U5

bassins do rinachos, del'Eurotas et du Pamisos^ ; ou bien des principautés autonomes, qui reconnaissent la suzeraineté des Atrides et leur fournissent des soldats. Telle était à son apogée, d'après la légende homérique ", la puissance élevée par les Achéens de Phthiotide dans la péninsule : aussi, à partir de ce moment, lo nom d'Argos, qui était à l'origine un nom commun signifiant plage ^ désigne par excellence la capitale des Achéens, sur i'Inachos; on l'appelle « Argos achaïque » par opposition à T« Argos pélasgiquo » de ïhessalie; et cette dénomination comprend non-seulement la plaine de I'Inachos, mais tout le domaine d' Agamemnon, c'est-à-dire, toute la péninsule qui a gardé à jamais le nom do Pélops, lo fondateur de la dynastie achéenno.

La puissance des Achéens dans lo Péloponnèse avait ses racines au nord : c'est du continent qu'étaient venus ses fondateurs, et elle était, do par son origine, une puissance continentale. Cependant, il était impossible de dominer une péninsule grecque sans être maître de la mer. Aussi la domination d'Agamemnon ne resta pas limitée à la terre ferme; elle s'étendit aux lies, et non-seulement aux îlots semés lo long des côtes, aux nids de pirates, mais encore aux plus éloignées et aux plus grandes. Argos devint une puissance maritime, comme l'était déjà Troie, et la conquête des îles fut lo point de départ d'une puissante réaction de l'Occident sur l'Orient, la première inauguration d'un empire maritime ayant pour base le littoral européen, empire qui ne pouvait se former sans se heurter à bien des rivalités hostiles.

Bans l'Argolide même, il y avait des places côtières où la navigation était la première chose qu'eussent apprise les habitants; d'abord, Nauplie, le plus ancien entrepôt ouvert à l'embouchure de I'Inachos, dont le héros national, Palamède*, est représenté, non sans raison, comme un voisin désagréable pour les princes achéens; puis Prasia*, le chef-lieu de la Cynurio, pays qui, sans cesse hanté par los matelots, avait fini par

') Agamemnon est aussi bien chez, lui à Sparte qu'àMycènes.

-) L'invasion de l'Élide appartient a une légende postérieure.

3) Voy. ci-dessus, p. 77.

') Voy. ci -dessus, p 73.

devenir tout à fait ionien. La ville était située juste au bord de la mer, et sur une saillie de la côte on voyait les statuettes en bronze des Corybanles. hautes d'un pied, placées là pour rappeler que la ville devait son existence et sa religion à des relations maritimes établies de temps immémorial. Enfin, nous citerons Hermione, assise sur une presqu'île formant saillie dans la mer riche en pourpre qui va du golfe d'Argos au golfe Saronique. De ce côté, Epidaure et Egine ne sont pas loin. Il est naturel que ces villes maritimes se soient associées. Pour centre religieux de cette amphictyonie maritime, on choisit l'Ile de Calaurie, consacrée à Poseidon, un rocher escarpé, situé devant la pointe orientale de FArgolidc, à l'entrée du golfe d'Egine. L'île forme avec la côte voisine une sorte de mer intérieure vaste et abritée, une rade incomparable qui semble faite exprès pour qui veut y rassembler des vaisseaux et de là surveiller la mer. Dans cette baie s'avance, en forme de presqu'île, le rocher de trachyte rouge sur lequel s'élève aujourd'hui la ville moderne de Poros, le point de ralliement de la nouvelle marine grecque. Plus haut, sur les larses croupes calcaires de Calaurie, sont assis les fondements du temple de Poseidon, un des sanctuaires les plus anciens et les plus considérables de la Grèce. Il y avait là jadis un port franc ouvert au commerce maritime et le nom d' « Eirene * » que portait l'île de Calaurie, indique que le temple de Poseidon a joué un rôle prépondérant dans les dispositions prises pour assurer la paix des mers et la sécurité du commerce. La situation partout identique des villes ralliées autour de ce sanctuaire suffirait, à elle seule, pour démontrer qu'elles ont été, à l'origine, des stations de débarquement choisies par des matelots étrangers.

On croyait même pouvoir affirmer, comme le fait le plus reculé de l'histoire grecque, l'existence d'une ligue de sept États, qui aurait compté parmi ses membres, outre Egine, Epidaure, Hermione, Prasia?, iNauplie et Athènes, jusqu'à rOrchomène des Minyens ; une ligne, par conséquent, qui

'i Etpvrj (E. CiRTllS, Peloponnesos, II, 579. Cf. -âAx;xx r, ilpövr,. Stkph. Byz. s. V. -aAifi-iot, cl MovEHS, ('olonicti, p. 2"]'Ji.

ÉOLTEXS ET ACHÉENS 117

remonlorait ù la période anlé-dorienne et aurait eu pour but d'opposer une barrière aux envahissements des Péiopides. Seulement, dans la forme sous laquelle nous la connaissons, cette fédération de Galaurie n'est qu'une construction postérieure assise sur quelque fondation archaïque *. La légende achéenne ne parle pas non plus d'obstacles opposés à la domination de ses princes par la résistance des villes maritimes ; elle représente Agamemnon comme le maître de la mer, comme le plus puissant prince de son temps, comme un roi militaire auquel se soumettent toutes les tribus grecques, depuis la ïhessalie jusqu'au cap Malée, comme le chef de la première expédition maritime qui ait été dirigée des côtes d'Europe contre l'Asie, pour venger sur Paris et les Troyens le droit de l'hospitalité indignement violé ; elle le fait revenir au bout de "dix ans à Argos glorieux et triomphant. Elle a aussi fait entrer la chute de cette souveraineté puissante dans le cycle des événements groupés autour de Troie, en ath'ibuant à la longue absence du roi le désordre introduit dans la famille royale, le délabrement du pays et finalement la dislocation de l'empire des Péiopides.

La légende a le droit d'accorder à ses héros une lin poétique et glorieuse. Mais il faut chercher les véritables causes de cette catastrophe en dehors de la maison des Péiopides, dans un bouleversement complet de l'équilibre international, dans des mouvements et des migrations qui ont leur point de départ au fond de la Thessalie. Si l'on fait abstraction de ces événements, on ne saurait comprendre, ni la chute des princes achéens, ni la naissance de l'épopée homérique qui apporte jusqu'à nous l'écho de leur renoftimée.

Quoiqu'il n'ait guère été possible jusqu'ici de dérouler une histoire suivie du peuple grec, nous disposons cependant d'un ensemble de faits parfaitement établis. Ils reposent soit sur l'accord unanime de toutes les traditions, comme l'hégémonie

'j L'hisloire n'est pas encore parvenue à débrouiller les conditions liisloriques dans lesquelles s'est formée l'amphictyonie maritime de Galaurie. (Cf. E. (ÀRïius, Peloponnesos, U, 449. Gicruahh, Poseidon, dans les Abliandl, der Berlin. Akad., 1850, p. 9. Schiller, Argolis, p. 26, et l'article plus récent de E. Crmirs, Der Sei-bund vou Kalaurla ap. Hermes-, X, p. 385).

118 LKS PREMIERS ÉTATS

maritime de Minos, soit sur des monuments non équivoques. Car, aussi vrai que nous pouvons toucher du doigt aujourd'hui encore les citadelles d'Ilion, de Thèbes et d'Orchomène, de Tirynthe et de Mycènes, il est certain qu'il a existé des princes dardaniens, m'nyens, cadméens et argiens; et en ce sens, Agamemnon et Priam, dont les noms ont perpétué le souvenir des antiques principautés, sont des personnages historiques. Ces principautés appartiennent toutes à un monde d'aspect à peu près uniforme; elles doivent toutes leur origine à la prépondérance des tribus grecques de l'Asie, au contact de l'élément asiatique avec le littoral européen : toutes, elles appartiennent à l'époque de transition, intermédiaire entre le monde pélasgique et le monde hellénique qui va naître de l'ébranlement causé par des migrations continentales.

§ I. — Migrations des tribus du nord. — Avènement des tribus de la Grèce septentrionale. — L'Hellade en Épire. — Migrations parties de l'Épire. — Invasion des Thessaliens. — Migration des Béotiens. — Berceau des Doriens. — Migrations des Doriens. — Les premières amphictyonies. — L'amphicLyonie pythique et ses trois groupes. — Groupe thessalien . groupe œtéen, groupe parnassique. — Institutions religieuses et sociales de l'amphictyonie. — L'Hellade et les Hellènes.

§ II. — Les Doriens dans le Péloponnèse. — Migrations ultérieures des , Doriens. — Invasion du Péloponnèse par les Doriens. — Migrations des Achéens et des Doriens.

§ III. — Émigration des Grecs d'Europe en Asie-Mineure. — Émigration par mer. — L'émigration ionienne. — Essaims de colons éoliens et doriens. — Émigration éolo-achéenne. — Colonies ioniennes et doriennes. — Fondation des villes de Tlonie. • — Conquête de FÉolide. — La légende de la guerre de Troie. — Rôle de Smyrne. — Naissance de l'épopée.

§ IV. — Le monde homérique. • — L'âge homérique. • — Les classes dans la société homérique. — Les monuments de l'âge homérique. — Les monuments des Pélopides. — Origine des Pélopides. — La royauté dans la société homérique. — • Unité morale et religieuse du monde homérique. — Décadence et transformation de la société. — Influence de l'esprit nouveau sur la tradition héroïque.

§ V. Chronologie fondée sur les poèmes homériques. — L'ère de la guerre de Troie. — Travail des logographes et des érudits.

Les événements les plus anciens de l'histoire grecque appartiennent à un monde qui groupe en un vaste ensemble les côtes de l'Archipel. L'ordre de choses qui commence maintenant a son berceau dansle nord de la Grèce continentale; c'est une réaction du dedans contre le dehors, de la montagne contre

]p liltoial, (le rOccident contre rOrient. Des peuplades inconnues, perdues dans leurs montagnes, se remuent; lune pousse l'autre en avant; le mouvement se communique successivement à toute une série de peuples; les anciens Etats s'écroulent, leurs capitales se changent en solitudes ; le pays est partagé à nouveau, et enfin, après une longue période de fermentation et d'anarchie, le calme renaît et la Grèce apparaît couverte de nouveaux peuples, de nouveaux Etats et de villes nouvelles.

Parmi les tribus grecques qui ont pénétré par voie de terre dans la péninsule européenne, une partie considérable, marchant sur les traces des Italiotes, se dirigea vers l'ouest , en traversant la Péonie et la Macédoine, et se répandit ainsi, par rillyrie, sur le versant occidental de la Grèce du nord, pays montagneux qui, vu la conformation de ses chaînes et de ses vallées, est plus abordable parle nord que le bassin fermé de la Thessalie. Les fleuves nombreux et rapprochés qui coulent, au fond de longs ravins, vers la mer Ionienne, facilitaient Taccès des pays du midi ; l'abondance des pâturages y attirait les envahisseurs; et c'est ainsi que vinrent s'entasser dans les fertiles vallées de l'Epire une foule compacte de peuplades qui y ont fait leur apprentissage de la civilisation.

On comptait en Epire trois tribus principales, parmi lesquelles celle des Chaoniens passait pour la plus ancienne. Ils occupaient le pays compris entre le promontoire acrocéraunien au nord et la côte qui fait face à l'île de Corcyre (Gorfou). Au-dessous venaient les Thesprotes, et, dans les régions de l'intérieur, du côté du Finde, les Molosses. Gette division en trois branches estmoins ancienne que le nom de Grecs [(iraiJwi^ Gmeci), regardé par les Hellènes comme le nom primitif de leurs ancêtres, el appliqué par les Italiotes à toute la race avec laquelle ils avaient jadis cohabité dans ces mêmes contrées '. C'est le premier nom collectif des tribus helléniques en Europe. Plus tard, ces populations épiroles, restées fort en arrière des progrès accomplis par les Etats du sud et modifiées par le

^) .NiESE (ap. Hermes, Xll, 4(J9 sqq.; regarde V^7.\y.'j\ commo un nurii elhiioloyique traduit du latin, l'paîoi ou l'p?'^' i-'tail la forme la plus simple ; Tf ÏI-/.01. la forme dérivi''e. (Ifst par hasard ijue la dernière s'est seule conservée.

mélange d'une foule d'éléments étrangers, étaient regardées comme barbares; mais, à ne considérer que leur origine, elles étaient d'aussi bonne souche que les autres familles grecques ; que dis-je! ce sont elles qui ont desservi les premiers sanctuaires du peuple grec et qui leur ont donné un caractère national.

Loin de la côte, au milieu de montagnes qui réunissent sur un étroit espace les sources du Th} amis , de l'Aoos , de l'Araclithos et de l'Acheloos, s'étend, au pied de l'imposant Tomaros, le lac deJoannina. A quelque distance de là, dansune vallée latérale abondamment arrosée, était située Dodone *, la demeure de prédilection du Zeus pélasgique, du dieu invisible qui manifestait sa présence par le frémissement des chênes et dont l'autel était environné d'un vaste cercle de trépieds, pour indiquer que, le premier, il avait rassemblé autour de lui les foyers des maisons et des communes et en avait fait une fédération. Cette Dodone était le chef-lieu des Gréekes; elle était le centre religieux de toute la contrée avant que les Italiotes ne poursuivissent leur marche vers l'occident et, en même temps, le lieu où l'on rencontre pour la première fois le nom qui devint plus tard le nom national des Grecs; en eifet. les élus du peuple, chargés de veiller au culte de Zeus . s'appelaient 5V//<°.9 ou Helles, et le pays environnant prit d'eux le nom à^Hellopie ou Hellade 2.

Si loin que la tranquille vallée de Dodone semble être du mouvement des peuples navigateurs, eux aussi ont appris de bonne heure le chemin de l'Épire. Le détroit de Corcyre dut être de ce côté le centre de leur action et de leur influence. Aii-

') Dodone a été retrouvée, à 18 kilomètres sud-oiiesL de Joannina. dans la vallée de Tcharacovitza, par C. Carapanos. 11 y avait là des ruines considérables qu'on attribuait précédemment à Passaron (C. Carapanos, Dodoae et aes ruines, ap. Revue Archéologique, juin 1877. Cf. Sitzii.ngsher. der K. Bayer. Akad. d.'Wiss., 1877, p. 163 sqq. Dodone et ses ruines, Vnvh, 1878 1,

-) Sî),Ao\, 'E/./.o"i [=iSalii?G. Clrtils, Grund:-, der gr. Etyrnol., i^ed., p. 537). — -/aixaiïùvai (OvERBiiCK, Zeus-Relig., p. 35) — àvmTÔTiooîç ■/ajjt.aiECivy'. (HoM., Iliad., XVI, 235). Awowvr, (Steph. Bvz., s. v.). 'E/./.à; àp'/aî« TtîfA Aa)5ajvr,v -/.ai -rbv 'A-/c).â)Ov wxoyv yàp ot Ss/,),o\ IvTaCiOa yai oî 7.a).o"j[j.£voi tots [jl!;v l'patxoî, vOv o"'E).),r,v£; (Aristot., Meteor., I, 14). L'assertion d'Aristote est appuyée par la tradition qui attribue la fondation de Dodone à Deucalion i4 à f'yrrha ^PLitarcii., PijrrltKS, \^.

dessus de ce canal se trouvait l'antique Phœnike', située dans le pays des Chaoniens ; plus bas, entre les Ghaoniens et les Thesprotes, s'élevait, à l'embouchure du Thyamis, une Ilion^ dont les fondateurs avaient donné aux ruisseaux voisins les noms de Simoïs et de Xanthe. De la côte les colons étrangers pénétrèrent dans l'intérieur. A Dodone même, le Zeus pélasgique ne resta pas seul; on lui associa, sous le nom de Dioné, la déesse de la fécondité naturelle, importée de l'extrême Orient. Là aussi, elle avait pour emblème la colombe, qui fit donner h ses prêtresses le nom de Péléiades ^.

Des régions populeuses de l'Epire sortirent , à diverses époques, quelques tribus douées d'une énergie exceptionnelle qui, franchissant la chaîne du Pinde , s'écoulèrent dans les contrées de l'est. Elles conservèrent fidèlement les souvenirs de la patrie où avait commencé leur vie historique et répandirent ainsi le prestige des cultes épirotes bien au-delà des limites du pays. C'est ainsi que ri\.chéloos revêtit un caractère national ; il devint pour les Grecs le fleuve des fleuves, la source primordiale et sacrée de toutes les eaux douces, prise à témoin dans les serments les plus solennels. Son culte tenait de près à celui du Zeus de Dodone qui, partout où il avait des adorateurs, exigeait aussi des sacrifices pour l'Achéloos.

Les premières migrations qui ont mis les forêts de FEpire en communication avec les pays de l'est et transplanté les rites de Dodone sur les bords du Sperchios, où Achille invoque le dieu épirote comme l'ancêtre divin de sa race, se sont eff^acées de la tradition*. Mais elle a conservé le souvenir d'un mouvement postérieur qui s'est opéré d'Épire en Thessalie ". Il s'agit d'un peuple qui, après avoir fait paître ses coursiers dans le bassin

1) $oivîx/i (Strabon, p. 324. Archseol. Zeitung, 1855, p. 37).

-) Tpoi'a •7TÔ>>iç £v KsiTTpîa TT]; Xaovîa; (Steph. Byz., S. V.).

^) Sur Dioné et les Péléiades , v. Welcher , Griech. Götterlehre, l, 352 sqq.

'*) L'existence de doux Dodone, l'une en Épire, l'autre en Thessalie, est admise par Welcker, Griech. Götterlehre, T, p. 199. Bubsian, Gengr. Griechenlands, I, 23. OvERBECK, Z eus-Religion, p. 31,) dans les Abh. der philol. hist. Cl. der K. Sachs. Ges. d. IVm.). L'opinion contraire est soutenue par Unger {Philologus, XX, 377).

■'! Emi,2'ration de? Thcpsaliens hors de la Thesprotie (Herod..' VIL 17G\

supérieur de FArachthos et deFAchéloos, sortit un jour de son repos et s'élança vers l'est, à l'endroit où le Pinde forme l'arête centrale du pays et le partage en deux versants. Du haut des cols, l'œil embrasse les vastes campagnes arrosées par le Pénée, où le bien-être des habitants et les avantages de leur situation tentaient l'avidité conquérante de l'étranger. La route la plus commode passe parlecol deGomphi. En franchissantla chaîne, la tribu épirote entra sur la scène de l'histoire grecque et donna la première impulsion à une série de déplacements qui peu à peu ébranlèrent l'Hellade toute entière : c'était la tribu des Thessaliens,

Les Thessaliens n'étaient pas un peuple de souche étrangère. Cependant, quoique rapprochés des riverains du Pénée par la communauté de langue et de religion, ils montrèrent vis-à-vis d'eux une hostilité brutale. C'était un peuple d'une énergie sauvage, passionné et violent : habitué aux émotions de la chasse et de la guerre, il méprisait les travaux monotones de l'agriculture : aussi garda-t-il toujours dans le caractère quelque chose de désordonné et d'indiscipHnable. Saisir d'un bras vigoureux un taureau sauvage était chez lui le divertissement le plus goûté des hommes , et leur humeur batailleuse les poussait à chercher, en pays ami ou ennemi, -des aventures et du butin. Ils trouvèrent installé dans le pays un peuple éolien qui, depuis longtemps, avait reçu delà côtelés germes d'une civilisation supérieure et les développait pacifiquement dans son sein. La ville principale de ces Grecs était Arné, bâtie dans une plaine basse et fertile, au pied des montagnes qui bornent la Thossalie au sud et envoient au Pénée de nombreux affluents '. On a retrouvé près du village de Mataranga des vestiges de celte antique capitale. Poseidon et l'Athèna d'Itone y avaient des autels ; la tribu éolienne quijavait adopté ce culte reconnaissait pour ancêtre Bœotos, fils d'Arné, et s'appelait le peuple des Arnéens ou Béotiens.

L'irruption des cavaliers thessaliens eut pour les Béotiens une double conséquence. La plus grande partie d'entre eux, accoutumés à une vie sédentaire, attachés à leur belle patrie

') Arné-Kicrion (Bursian, Gengr, G riech., 1. 73).

I2i LES MIGRATIONS DES THIBIS GRECQUES

par les lions de rhabitude, se courbèrent devant la force cl se soumirent aux nouveaux maîtres qui, en leur qualité de chefs des bandes victorieuses, se partagèrent le pays. Un groupe d'habitants fut dévolu à chaque maison de la noblesse thessalieniie ; ils devinrent les soutiens de cette puissance nobiliaire qui s'implanta fortement dans le pays conquis; il leur fallut payer le revenu de leurs champs et de leurs pâturages, dont ils n'étaient plus que les tenanciers ', et conserver par leur travail le riche patrimoine des maisons seigneuriales. En guerre, ils accompagnaient les chevaliers leurs maîtres comme servants d'armes: dans la vie publique, ils étaient privés de tous droits et, dans les villes, ils ne devaient pas mettre le pied sur la place « libre - » , où se rassemblaient les nobles thessaliens. C'est ainsi qu'après la destruction de l'ancien ordre de choses furent réglées, une fois pour toutes, les conditions sociales en Thessalie. Les germes d'une bourgeoisie libre furent anéantis': il n'y eut plus à côté d'une chevalerie noble qu'une population asservie qui, indignée de son abaissement, tenta plusieurs fois de se soulever sans parvenir à reprendre le cours violemment interrompu de son développement. Le peuple proprement dit'n'eut plus d'histoire à partir du jour où l'Eolide devint la Thessalie.

Cependant, tandis que la masse du peuple béotien pliait sous la domination de l'étranger, une partie s'expatria sous la conduite de ses rois et de ses prêtres. Quittant la belle Arné qui « comme une veuve, pleurait le Béotien, son époux ^ », ils franchirent les montagnes du sud avec leurs troupeaux et ce qu'ils pouvaient emporter de leurs trésors, poussant devant eux jusqu'à ce qu'ils rencontrassent, dans le bassin du Copaïs. un terrain humide comme celui de leur patrie, couvert de riches cités et de fertiles campagnes *. Le pays avait encore un double centre, Orchomène et la ville des Cadméens. Les Arnéens s'installèrent entre les deux, sur le bord méridional

'i r.e soiil là les Pénestes, rievÉaTa-. (Atiie.n.. Z)f/;)n., VI, \k 26i. Ani?TOT., Pol., p. -44, 27, éd. Bekker, 1855).

-) '.Vyopà sAîvOipa i'Arist., Polit., p. 115, 0).

3) ''\ùvr, -/r.pijO'jeTa [jlÉvîi KotwTtov avôpa (StkI'II. Bvz., S. V.j.

*j Thlcyij., I, [2. Dioii., IV. 77. Sïrah.. p. 'tUl. Sur le pays. vûv. cidessus, p. loi.

MIGRATIONS DES TRIBUS DU NORD 12o

du lac; là s'éleva une nouvelle Arne, ruinée plus tard par des inondations qui laissèrent subsister sur ses débris le sanctuaire d'Atlièna itonieiine K Le premier rendez-vous des émigrés éoliens se trouvait sur les bords d'un petit ruisseau qu'en souvenir de leur patrie ils appelèrent Coralios -. Us créèrent ainsi dans ce pays une nouvelle Béotie, qui gagna lentement du terrain. Chéronée, enfoncée dans une échancrure à l'extrémité occidentale du bassin de Copaïs, est citée comme la première ville où les Béotiens aient établi leur domination d'une manière délinitive ^. Là s'est conservé, durant de longs siècles, le souvenir de leur roi victorieux Opbeltas et du prophète Péripoltas qui, habile à interpréter la volonté des dieux, avait heureusement conduit son peuple dans son nouveau séjour '.

Les vieilles cités du paj's n'avaient plus assez de force pour résister à l'invasion. La haute citadelle d'Orchomène fut prise et son territoire conquis. Les Cadméones eux-mêmes, épuisés par la guerre des Epigones '% durentcéder comme les Minyens. Le dernier rejeton des Labdacides se réfugie chez des peuplades du nord; les .Egides émigrent avec leur Apollon Carneiosdansle Péloponnèse, les Géphyréens en Attique. Les Arnéens achèvent peu à peu de soumettre le pays qui, pour la première fois, forma une unité politique étendue jusqu'à ses limites naturelles. Jusque-là, en effet, le sud de la Béotie, vu les affinités de sa population, faisait corps avec l'Attique. D'un côté comme de l'autre, il y avait une Athènes et une Eleusis, et les rois des temps primitifs, Gécrops aussi bien qu'Ogygès, étaient communs aux deux pays\ Alors, pour la première fois, la chaîne du Cithéron et du Parnès leur servit de frontière. Cette région, il faut le dire, est celle qui se soumit le plus tard et le moins complètement aux Eoliens : ils y rencontrèrent une résistance opiniâtre, et quoique Platée et Thespies

') 0. MuELLER, Orchomcnos, p. 384.

-) Strabon, p. iH.

^) Steph. Byz., s. V. Xaipwvôia.

'•) Pll'tarch., Cimon , 1. 0. Mleller, Or'chomenos, p. 38(3. CL üiseke, Thyak.-pelasg. Stxm.me der Balkanhalbinsd , p, 75. "') Voy. ci-dessus, p. 11.3.

"j !Ml"elleu, Orchoniciioy, ji. [22,

126 J>i:S MIGRATIONS DUS TIUBLS GlŒCgUES

ne soient point retranchées derrière des limites naturelles, elles ne se sont jamais absorbées dans la nouvelle unité territoriale'. Mais si les Béotiens n'ont pas réussi à unifier complètement le pays, ils n'en ont pas moins aboli pour toujours la domination bicéphale qui le divisait et fondé une constitution collective qui, de Thèbes, étendit son étreinte, avec des vicissitudes diverses, sur les localités circonvoisines. L'Athéna d'Itone devint le centre des fêtes nationales : il y a désormais une Béotie et une histoire béotienne.

L'émigration des Béotiens éoliens fut loin de mettre fin au mouvement de peuples occasionné par Firruplion des Thessaliens. Le même choc avait aussi arraché à leur repos d'autres tribus fixées sur le sol populeux de la Thossalie : c'étaient des tribus belliqueuses qui erraient çà et là pour se soustraire à la servitude et qui, retranchées dans les montagnes, défendirent opiniâtrement leur indépendance ; ainsi luttèrent les Magnetes sur le Pélion et les Perrhèbes.

Parmi ces tribus thessaliennes que nous voyons se fixer tantôt ici tantôt là, tantôt maintenir leur indépendance, tantôt s'absorber dans une agglomération plus considérable, nous rencontrons aussi les Doriens. Ils doivent avoir élu domicile d'abord en Phthiotide, puis sur les contreforts de l'Olympe, dans l'Hestiéotide, et enfin près du Pinde ".

C'est à la seconde de ces étapes qu'a commencé pour eux la vie historique : c'est là que, par la vallée de Tempe, le ferment civilisateur apporté par la mer est arrivé jusqu'à eux, là qu'ils ont reçu et épuré le culte d'Apollon, là que, sous le sceptre de leur premier roi ^Egimios , ils ont jeté les bases de leur organisation politique. C'est là que, dans un moment difficile , ils auraient appelé Héraclès à leur secours et lui auraient cédé, pour lui et ses descendants, un tiers de leur

1) hidépendance de Platée (Thucyd., III, 61) : de Thespies (Paus,, IX, 26,6. DiOD., IV, 29).

-) Awptxôv yvio^ uo/y7t).âvr,Tov y.âpTx (IIicROD., T, 56). Les Dorieiis sont des [LzroLviarou par opposition avec les Athéniens autochthones (Herod., VII, 161). 'Eit\ (i£v A£-jxa).'a)vo; ßarrt/io; oî'xâs yr^v tv 'l'OitoTiv, sm oï Awpoy toO "E>.>.r,vo? T/iV ùno "Offcrav t£ xai xôv "0>,y[j.7tov 7(üpr,v, xa/îO[jLlvr|V oï 'lo-TiatÛTiv- ex Ô£ tt,;; 'IiTTtaKÔTtôoî MC sEavÉTTr, ii-nh Kao|j.îîtuv, oïv.zt sv Ilîvod), Maxîovôv xa).£Ô(/.Evov

(Uehod., I, 56. Cf. VIII. i:]).

territoire \ Ainsi , une famille , qui faisait remonter son origine à Héraclès, s'est associée dans ces régions avec les Doriens et a pris en main la souveraineté.

Héraclides et Doriens sont restés depuis lors unis pour toujours, sans que leur hétérogénéité originelle ait jamais été oubliée. Au pied de l'Olympe, nous trouvons déjà chez les Doriens la division ternaire qui leur est propre ^ ; car, sur le versant occidental de la montagne, là oi^ile col de Petra ouvre au-dessus des sources du Titarésios le chemin de la Macédoine, se trouvait un groupe do trois villes, une Tripolis, qui passa plus tard aux mains des Porrhèbes mais peut être considérée comme de fondation dorienne '\ Une de ces villes était Pythion, sanctuaire d'Apollon, qui gardait la frontière et en même temps faisait aux habitants d'alentour un devoir de la protéger '\ Ce pays est la véritable patrie de la race dorienne ; c'est là qu'elle s'est fait des habitudes politiques et des mœurs originales, et, aussi longtemps que dura son histoire, elle mit sa gloire à rester fidèle aux institutions d'yEgimios.

Par la suite, les Doriens, chassés de l'Olympe et de la côte, furent acculés au Pinde. Ils perdirent leur pays, ils se perdirent eux-mêmes au milieu des montagnards qui habitaient les deux versants du Pinde et du Lacmon; ils devinrent des Macédoniens, selon l'expression d'Hérodote.

Mais ils se rassemblent derechef, et, semblable aux fleuves du pays qui se perdent dans le sol pour renaître plus impétueux et continuer leur cours, la race dorienne sort des rangs obscurs des populations montagnardes ; elle se fraye un chemin vers le sud; elle se jette surlesDryopes cantonnés dans la chaîne de FŒta et s'entasse enfin dans le recoin fertile que laissent entre eux le Parnasse et l'Œta ^ Cette contrée, au milieu de laquelle

1) ot Awpiït; (ttiv 'E(7TtaitüTiv oixoOvxcç) xaxlçuyov zm xôv *IIpax)ia , v.a\ ff'j|;.[xa-/ov a'jTÔv £'/â),£a-av èm Tpttw jxlpsi Trjç Awpi'ooç "/wpa; xai ir^z [iaaiAîîa; (DiOD., IV, 37. 0. MüELLER, Die Dorier, I, 47 sqq.).

2) AwpiEîç Tpi-/âVxe; (BoECKH, Expl. Pind. Olymp., VII, 76).

3) Les Doriens dans la Perrhébie (Schol. AniSTOrH., p. 562, éd. Dübner. Liv. XLII, 53. 55. 0. Mueller, Darier, 1, 27).

*) Le Pythion près de Selos, à l'église des Apôtres (Heuzey, le Mont Olympe, 1860, p. 58. Gcett. Gelehrt. Anzeige)),, 1860, p. 1382. Blbsian, Geogr . Griech., I, 51).

") 'EvuôùOe'/ (èx Iltvôo'j) a-jTi; Iz vr^v Ap-joutoa [j-STéo/; (Heuod , I, 56).

\'2H ij;s AiiciîATioNS i»i:s tiubus grecolks

le Piiidos el d'autres ruisseaux se réunissent pour former un tleuve qui coule sous le nom de Céphisc vers la Béotie, resta toujours au pouvoir des Doriens. C'est là la plus ancienne Doride que nous connaissions sous ce nom. Là, le système fédératif des Doriens s'est maintenu dans les quatre localités, à Bœon, Erineos, Pindos et Cylinion, jusque dans les derniers temps de l'histoire grecque '.

Ainsi, des plateaux de la Macédoine les Doriens étaient transplantés au centre de la Grèce moyenne; ils étaient fixés au pied du Parnasse, entre le golfe Maliaque et celui de Grisa, qui font de la Grèce moyenne une presqu'île, en contact detous cotés avec les populations les plus diverses. Evidemment, ces peuples ne pouvaient vivre resserrés sur un étroit espace sans éprouver le besoin de fixer leurs droits réciproques; et les Doriens, initiés sur les côtes de Thessalie et formés par eux-mêmes à des mœurs policées, étaient, en raison même de leurs nombreuses pérégrinations, particulièrement aptes à établir entre les diverses populations ^du continent des relations mutuelles.

Or, pour ces relations internationales, il n'y avait dans l'ancienne Grèce qu'une seule forme, celle d'un culte commun qui rassemblait à une époque fixe un certain nombre de peuplades limitrophes autour d'un sanctuaire universellement reconnu, et imposait à tous les assistants robsei*\*ation de certains principes.

Ces réunions solennelles ou « amphictyonies •> sont aussi anciennes que l'histoire grecque, ou, pour mieux dire, ce sont les premières formes que revêt l'histoire générale du peuple grec. En eifet, jusqu'à la fondation des premières amphictyonies, il n'y avait que des tribus isolées dont chacune vivait pour elle-même, ayant ses mœurs à part, ses autels particuliers sur lesquels nul étranger ne pouvait sacrifier. Le Zeus pélasgique n'établissait qu'une communauté patriarcale entre les membres dune même tribu. Pour servir de lien à de plus

'i Tbtiapolc doricniie aux ulenlours du i'arnasse (Strabo.n, IX, 127). — Kotvbv xâ)v Aojpilwv subsiplant encore en Doride, au second siècle de l'ère clirélienne {Archceol. Zciiung^ 1855,. p, 37. Wesc.uer et P'olc.vrt, Inscr. de Delphes y n° 365\

vastes associations, il fallait des cultes qui fussent le produit d'une civilisation avancée et qui eussent été apportés par les tribus les plus cultivées à celles qui Tétaient moins. Aussi est-ce sur le littoral que nous trouvons les plus anciens sanctuaires amphictyoniques.

L'Artémis asiatique est le trait-d'union des plus anciennes villes de l'Eubée, Chalcis et Erétrie; le Poseidon cario-ionien sert de centre fédéral à Ténos, à Samicon en Messénie, à Calaurie ; Démêler joue le même rôle chez les tribus achéennes du golfe Maliaque. Mais la religion apollinienne, parl'élévation de ses idées morales et la supériorité intellectuelle de ses sectateurs, était plus propre que toute autre à grouper autour d'elle et à unifier les divers cantons d'un pays.

Dans la Thessalie même, le culte d'Apollon avait pénétré par la côte bien avant l'invasion thessalienne. Les Magnetes lui offraient des sacrifices sur les hauteurs du Pélion ; l'Apollon de Pagase devint pour les Achéens un dieu de famille ; les Doriens avaient reçu ce même culte à l'embouchure du Pénée, et élevé un Pythion sur les flancs de l'Olympe. Les Thessaliens eux-mêmes, tout grossiers qu'ils étaient, ne purent refuser leur hommage au dieu de Tempe, qu'ils appelaient Aploun.

C'est dans le bassin du Pénée, oii s'entassaient des races si diverses, qu'Apollon manifesta tout d'abord sa puissance aggiutinative et organisatrice, comme l'attestent les antiques fêtes de Tempe. C'est là que les plus nobles tribus helléniques se sont nourries de cette religion avec une ardeur- proportionnelle à leur énergie et à leurs facultés, surtout les Doriens, qui s'y adonnèrent avec tout l'entraînement de leur nature éminemment accessible au sentiment religieux, si bien qu'ils firent de leur ancêtre Doros un fils d'Apollon et crurent que leur rôle historique devait être de propager le culte du dieu. Jusque là, cette propagande avait été presque exclusivement laissée aux tribus maritimes. Il s'agissait maintenant de lui ouvrir les voies à l'intérieur et de relier ainsi l'un à l'autre les foyers religieux épars sur les côtes.

Sur le rivage méridional de la Grèce moyenne , le siège le plus important du culte d'Apollon était Crisa. D'après lalégende locale, c'étaient des Cretois qui avaient élevé le premier autel

sur la grève et avaient ensuite fondé, au pied des escarpements du Parnasse, le temple et Foracle de Pytho. Ces fondations pieuses devinrent le centre d'un Etat sacerdotal qui, sur une terre étrangère, se gouvernait d'après ses propres lois et était régi par des familles descendues des colons crétois ; Etat en butte d'ailleurs à bien des inimitiés, et sans relations avec les pays du nord jusqu'au jour où les Doriens vinrent s'établir sur l'autre versant du Parnasse.

Chaque pas en avant fait par cette tribu était un progrès pour le culte d'Apollon. Vainqueurs des Dry opes, peuplade sauvage qui occupait le versant nord de la montagne, ils en firent des esclaves d'Apollon , c'est-à-dire les tributaires de son temple. Par eux fut apportée de Thessalie l'idée d'une ligue protectrice du temple, d'une confrérie des tribus apolliniennes ; par eux fut établi un lien entre Delphes et Tempe.

Les Doriens avaient, à un plus haut degré que les autres races helléniques, une tendance innée à fonder, à conserver et à propager des institutions régulières. Aussi n'y a-t-il pas le moindre doute que l'importation du système fédératif de la Thessalie dans la Grèce moyenne, et ce qui en fut le résultat, la vaste association établie entre toutes les tribus de même famille depuis l'Olympe jusqu'au golfe de Corinthe, ne soit l'œuvre de la tribu dorienne. C'est son premier exploit, et comme Delphes dut à cette innovation son caractère national, les Doriens ont eu le droit de se considérer comme les nouveaux fondateurs de Delphes et de s'attribuer pour toujours un droit spécial de protection sur l'Etat sacerdotal.

Alors, pour mettre en communication les temples d'Apollon et favoriser le mouvement religieux, on ouvrit, à travers la Doride et la Thessalie, une voie sacrée de Delphes à l'Olympe, et les processions, qui chaque année parcouraient cette route pour cueillir sur les bords du Pénée le laurier sacré ', ravivaient le souvenir des bienfaits apportés au pays par l'ouverture de cette grande artère. Le souvenir des sanctuaires thessaliens, l'imitation de leurs rites se reconnaissait à une foule d'usages : dans les vieilles légendes. Tempe est considérée comme la patrie du dieu de Delphes.

') .Eu.\y., Yar. Hisi., lil, 1.

-MIGRATIONS DES TrJBUS DU NOUD 131

Même les institutions politiques de Tamphictyonie ne sont pas sorties de Delphes ; elles ont subi une série de transformations et de développements avant que Delphes en fût devenu le contre. C'est là un fait que démontre déjà le groupe des quatre populations thessaliennes ; car enfin, il est inadmissible qu'elles soient allées chercher leur premier point de rapprochement au . sud du Parnasse. Toutes les amphictyonies ont pour berceau un petit agrégat de cantons juxtaposés \ c'est pourquoi les différents groupes de populations qui, à l'époque historique, font partie delà confédération, nouspermettent de deviner les phases par lesquelles elle a passé avant d'apparaître dans l'histoire.

Le groupe le plus éloigné au nord et le plus étendu est le groupe thessalieii. La Thessalie, fertile et circonscrite par de bonnes frontières, était comme faite exprès pour fusionner les tribus qu'elle renfermait et pour former avec diverses populations un peuple. Aussi est-ce à l'Olympe thessalien que se rattachent les plus anciennes réminiscences d'institutions nationales; en face de l'Olympe et de son temple pythique ' se trouvait, sur l'Ossa, YHomolion^ le « lieu de réunion » des tribus limitrophes qui s'étaient confédérées pour affirmer leur nationalité vis-à-vis de toutes les tribus étrangères. Lorsque les Thessaliens envahirent la contrée, ils cherchèrent à la soumettre tout entière, mais ils ne réussirent qu'avec les Éoliens des plaines; les autres tribus reculèrent, il est vrai, mais opposèrent une résistance que les envahisseurs ne purent briser. Les Thessaliens furent donc obligés de leur laisser leur indépendance et cherchèrent dès lors à consolider leur situation dans le pays .en adoptant le culte d'Apollon et en s'agrégeant à l'ancienne confédération. C'est ainsi que l'association primitive est devenue le groupe de peuples qui repré-

*) Les G-jvo5ot et iravriYupEt? religieuses se transformeiiL en groupes fermés comprenant les peuplades circonvoisines (nspixTiovs:, à[j.cpiXT{ovsç), autrement dit, en Amphictyonies désignées par des noms collectifs (Cf. diutisci, populäres) absolument conventionnels, comme celui des rpatxo\, plus tard "EXXr,vc?. Aussi lit-on dans la chronique des Marbres de Faros, lig. 8-11 : (1258) 'A[xcpixT'jMV Ae'jxaXîwvoç — cuvrjys touç ivspi xov Spov oixoûvTaç xot wvô[xa(7£v 'A(xçixTÛovaç. (1257) "Enr,v ô A£yxa>>îwvo(; <I>OtwTtôo; àSaaîXs'jffc xai "E>.XrjV£; wvo(j.â(T6rj(Tav, xb ■npôxîpov rpatxo\ xa)o'j[j.£vo'..

-) Voy. ci-dessus, p. 127.

sentait laThessalie dans Famphictyonie delphique. Ce groupe comprend , outre les envahisseurs thessaliens , les tribus indigènes qui sont sorties du conflit avec leur indépendance, c'est-à-dire, les Perrhèbes cantonnés autour de l'Olympe, les Magnetes, retranchés dans leur presqu'île montagneuse, et, plus au sud, les Phthiotes, fixés entre les montagnes et la mer'.

Ces luttes avaient aussi déterminé les migrations qui eurent pour résultat d'étendre l'amphictyonie thessalienne au-delà des limites du pays, les migrations des Eoliens et des Dorieus.

Lorsque, après avoir soumis lesDryopes, les Doriens pénétrèrent pour la première fois dans le cercle des populations qui habitaient autour de l'Œta, celles-ci, de gré ou de force, recherchèrent l'amitié de ce peuple belliqueux. C'est ce que firent particulièrement les Maliens qui habitaient entre le Sperchios et la mer et se subdivisaient en trois groupes : les « Trachiniens », ainsi nommés de Trachis leur vieille capitale, placée à l'entrée des cols qui conduisent, par-dessus l'Œta, de Thessalie en Doride ; les « Saints » fixés autour des Thermopyles, où était leur sanctuaire fédéral, et les « gens de la côte » ou Paraliens ^ Maliens et Doriens contractèrent entre eux une alliance si étroite que, plus tard, Trachis put être regardée comme une fondation de l'Héraclès dorien *. Lorsque les Maliens entrèrent dans l'amphictyonie pythique, la solennité particulière qui les réunissait autour du sanctuaire de Démêler subsista de plein droit, et devint un second centre religieux de la grande confédération. Ainsi se forma le second groupe amphictyonique ou groupe œtéen. Il com-

*) Les trois groupes étaient composés comme il suit : 1® Les OEtéens, autour de Ar,[xr,Tr,p 'AixqjtxTuoviç à Anthéla (Herod., VU, 200) : Les MaXiEîç, Aiviàveç, A6Xo7t£ç, Aoxpot. 2° Les tribus thessaliennes (©so-aaÂoî, Ilîppatgoî, Mâyvr.TEç, 'k'/aw.) qui avaient leur centre à Tempe. 3° Les tribus du Parnasse (*tox£tç, Bot(OT&(, Awptetc, "Iwveç) qui avaient leur centre à Delphes. La combinaison de ces habitudes religieuses et l'organisation de l'amphictyonie delphique se fit à l'imitation du système adopté aux Thermopyles (Schol. EuRip. Orest., 1087). La liste des peuples se tire de deux textes combinés, Pausan.. X. 8. .^scHi.x.. Fais, leg., § 112. Sur l'histoire et l'organisation des suffrages, voy. Salppe, De amphictyoniadelphica, 1873. Bursians Jahresbericht, 1873. p. 1226. 1380.

2) napâ).toi, Tpa-z'/not, 'lepr,; (Thucyd., III. 92. Cf. 0. MuELLER. DoHer, 1, 44).

^) Héraclès à Trachis {Hermes, VII, 381).

prenait les populations établies sur le versant de l'Œta audessus des Thermopyles, les Maliens, les Dolopes et les Locrions, qui s'étaient adjoints, comme quatrième tribu, les iEnianes. Ceux-ci étaient une peuplade qui, refoulée, comme les Doriens, par l'invasion thessalienne, avait quitté le nord de la Thessalie et s'était installée plus au sud, dans le haut de la vallée du Sperchios *.

Enfin, le troisième groupe comprit les tribus de la Grèce moyenne, dont Delphes était le centre le plus proche. Il est de toute vraisemblance que, là aussi, préexistait une ancienne confédéi'ation qui fut simplement incorporée dans la grande fédération internationale. L'Etat crisseo-delphique lui-môme semble avoir été primitivement un membre indépendant d'une association semblable, car Strophios de Grisa passe pour le fondateur de l'amphictyonie pythique -. Mais cet état de choses changea. Grisa perdit son indépendance; le temple d'Apollon pythien fut placé sous la surveillance d'une autorité fédérale, et, dans ce troisième groupe ou groupe paniassique prit place, à côté des Pliocidens, des Béotiens et de leurs voisins dusud les Ioniens, la tribu des Doriens. Tout nous fait supposer que c'est elle dont le déplacement donna le branle au mouvement qui rapprocha les trois groupes de la Grèce continentale et établit une vaste solidarité entre les peuples helléniques.

Les l'ègiements de l'amphictyonie qui s'était définitivement installée à Delphes appartiennent à une époque où les tribus vivaient éparses dans les campagnes et n'avaient encore d'autres centres régionaux que les sanctuaires autour desquels s'étaient groupées les habitations des hommes. Dans l'intérieur de l'amphictyonie, on ne vit jamais s'introduire d'inégalités légalement sanctionnées. Au contraire, inême après que certaines tribus furent devenues des Etats puissants tandis que d'autres restaient à l'état de cantons ruraux, toutes conservèrent les mêmes droits au sein de l'association fédérale. Enfin, les dispositions du pacte fédéral lui-même sont marquées au sceau d'une simplicité tout à fait archaïque. Elles se

*) Plut., Quaest. grsec, 13. 26.

-) L. Prelleh, Ausgeio. Aufsätze.^. 234.

]3i LES MIGRATIONS DES TRIBUS GRECQUES

réduisaient à peu pi'ès à deux règles' de droit international que les confédérés juraient d'observer : aucune tribu hellénique ne doit saccager de fond en comble la résidence d'une autre, et aucune ville hellénique ne doit être privée d'eau par les assiégeants. Ce sont les premières tentatives faites pour introduire dans un pays déchiré par les guerres intestines des principes plus humains. Le but qu'on se propose n'est pas encore d'abolir les luttes à main armée, ni surtout d'imprimer à toutes les forces une direction commune, mais seulement d'obtenir qu'un groupe de tribus se considèrent comme solidaires, se reconnaissent en vertu de ce principe des obligations réciproques et, dans le cas d'un conflit inévitable, s'abstiennent au moins les unes vis-à-vis des autres des dernières mesures de rigueur ^

Si sommaires et si insignifiantes que soient ces dispositions, les plus anciens débris qui nous restent du droit public des Hellènes, pourtant d'immenses résultats, qui. ne sont point contenus dans ces statuts, sont dus à l'institution et à l'extension de la grande amphictyonie. Et d'abord, le culte du dieu fédéral et l'ordonnance de la solennité principale obligea d'établir un accord étendu aux autres fêtes et à tout le système religieux. Un certain nombre de rites furent déclarés obligatoires pour tous, et on dressa un canon des douze divinités amphictyoniques -.

Ce n'est pas l'instinct religieux qui a prosterné le peuple grec devant les douze dieux ; ce n'est pas un besoin religieux qui a créé cet aréopage divin. Aussi les douze dieux n'avaient-ils en Grèce ni temple ni culte commun. Leur nombre se retrouve fréquemment, surtout chez les Ioniens, comme base d'un système politique 3, et l'institution tout entière a un caractère

1) Les associations amphictyoniques créent des vôij-ot et opy.oi, obligatoires pour leurs membres, et dont un débris nous a été conservé par Eschine : [j.Yl5ô[jLÎav TiÔÂiv Tùv 'A[i.çixT'jovî5wv àvâtT-raTOV 7roiïj(7£tv (j.-/;3' -jSaTwv vai^axiattov £tp-

fals. leg., § 115).

2) Document épigraphique concernant le culte des douze dieux [Monatsber. d. Berlin. Akad.^ 1877. p. 475).

3) Sur ce nombre conventionnel, voy. Ross, Archxol. A^ifsœtze, I. 266.,

essentiellement politique. On voulait introduire jusque dans le monde divin un règlement commun et une statistique définitive ; faire, en un mot, de la cour céleste une copie de la confédération fondée sur la terre. C'est pour cela que la légende raconte que Deucalion éleva le premier autel aux douze dieux en TKessalie' et appelle ce même Deucalion le père d'Amphictyon. C'est pour cela que les douze dieux symbolisaient les relations pacifiques entre les peuples et étaient adorés spécialement sur les places publiques et dans les ports ^ ; les plus anciens navigateurs, les Argonautes, leur élèvent un autel à l'entrée du Pont, pour annexer , en quelque sorte, au monde commercial des Grecs les rivages nouvellement découverts.

L'unité religieuse, une fois établie, réagit puissamment sur toutes les habitudes sociales. En effet, les fêtes des dieux devinrent des solennités fédérales. L'ordre de ces fêtes fit adopter un calendrier commun. Il fallut une caisse commune pour subvenir à l'entretien des édifices religieux et aux frais des sacrifices ; on dut régulariser les revenus des temples. Le trésor ainsi amassé rendit indispensable une autorité administrative dont l'élection exigea des réunions, dont la gestion dut être surveillée par les représentants des tribus intéressées. En cas de dissentiment entre les Amphictyons, il fallait une autorité judiciaire, dont la sentence fût obligatoire pour tous, afin de maintenir la paix publique ou de punir au nom du dieu ceux qui l'auraient violée. Ainsi, bien humble au début, où il se bornait à la communauté des fêtes annuelles, un progrès continu transforma la vie publique tout entière ; on put enfin déposer les armes; le commerce fut protégé, la sainteté des temples et des autels reconnue. Enfin, résultat plus important que tous les autres, l'esprit de corps se développa parmi les membres de l'amphictyonie.

Ainsi, d'un agrégat de tribus naquit un peuple, et à ce peuple il fallut un nom générique qui le distinguât, lui et ses institutions politiques et religieuses, de toutes les autres popu-

') Hellanic. fr. 15. Fragm. Hist. grase. I, p. 48. L. Preller, Griech. Mythol., I, 86. II, 232.

-) Petersen, Das Zxo'ùlfg'ôttersystem der Griechen und Römer. Hamburg, 1868. Cf. Archœol. Zeitimg, 1866, p. 290.

136 LES MIGRATIONS DES TRIBUS CxRECQUES

lations. Ce nom fédéral, fixé d'un commun accord, fut celui d'Hellènes, quiremplaçale nom'collectif plus ancien de Grsekes* et prit de jour en jour une extension plus grande sur le versant oriental de la Grèce, à chaque progrès de la confédération.

Ce qui prouve bien la connexité de ce nouveau nom national avec Tamphictyonie , c'est que les Grecs se représentaient Hellen et Deucalion , les représentants mythiques de leur nationalité et de leur confraternité, comme unis entre eux par les liens du sang. C'est pour cela aussi que le nom d'Hellènes eut dès le principe un caractère général et national, par comparaison avec les noms de tribus, et en même temps un caractère exclusif, parce qu'il opposait les peuples amphictyoniques aux peuples non amphictyoniques '. Après avoir été à l'origine un nom honorifique réservé aux prêtres, il ne fut jamais accaparé par une tribu en particulier, mais il pouvait s'appliquer par excellence à ceux qui, comme les Doriens, personnifiaient plus spécialement l'amphictyonie.

En même temps qu'elle achevait de se constituer, la nationalité hellénique fixait l'étendue de son domaine : de même que les tribus se condensaient en un peuple, de même les cantons formèrent un territoire fédéral, et les patries particulières une grande patrie.

Ici apparaît la différence essentielle qui se remarque entre l'histoire des peuples sédentaires et celle des peuples maritimes. Tandis que, tout entiers à leur commerce, les Grecs navigateurs ne songeaient pas à établir une distinction bien tranchée entre les Hellènes et les Barbares et se trouvaient chez eux sur toutes les côtes où les portaientleurs courses aventureuses, les peuples sédentaires de l'amphictyonie s'habituèrent les premiers à considérer comme leur pays commun un espace bien délimité, à l'aimer, l'honorer et le défendre comme leur patrie. L'embouchure du Pénée, avec l'Homolion, marqua la frontière de ce pays au nord et l'Olympe devint la sentinelle avancée de l'Hellade ^.

') Voy. ci-dessus, p. 120.

-) Hellen et Amphiclyon : les guerres helléniques considérées comme guerres nationales [Rhein. Mus.. XXIV, 308).

^) Strabo.x, VII. 334. ScYLAx. 33. Birsian. Geogr. Griech.. I, 3.

Ces événements d'une si grande portée se sont accomplis en Thessalie.

La Thessalie fut, pendant longtemps, FHellade proprement dite ; les Hellènes, avec une piété qui ne se démentit jamais, ont toujours vénéré l'Olympe comme la patrie de leurs dieux et la vallée du Pénée comme le berceau de leurs institutions politiques. Le mérite des Doriens a été de transporter les nobles germes de la nation future, de la Thessalie, où leur épanouissement était entravé par l'invasion de peuples plus barbares, dans les régions du midi où ces germes firent preuve d'une vitalité inattendue et prirent un développement admirable. Les Hellènes continuèrent à étendre jusqu'àl'Olympe les limites de leur patrie et à considérer le défilé de Tempe comme la porte de l'Hellade. Mais, avec le temps, la Thessalie leur devint de plus en plus étrangère ; les liens se relâchèrent, et Ton en vint à regarder les Thessaliens eux-mêmes comme des demi-barbares, contre lesquels la Grèce moyenne dut se précautionner et se défendre. De là la vieille inimitié entre les Phocéens et les Thessaliens.

La Grèce moyenne se sépara du nord ; l'Hellade proprement dite perdit plus de la moitié de son étendue ; les Thermopyles furent la Tempe de la patrie restreinte et le Parnasse le nouveau centre autour duquel se déroulèrent les destinées ultérieures de la Grèce européenne.

Page 1