‹ Histoire grecque (volume 2)Chapitre 30 sur 47 · LES DORIENS DANS LE PÉLOPONNÈSE · texte numérisé non relu

LES DORIENS DANS LE PÉLOPONNÈSE

C'était un horizon bien étroit que celui de cette Hellade amoindrie. En effet, tous les pays situés à'I'ouest du[Pinde et 'du Parnasse étaient en dehors de la confédération apollinienne et du progrès intellectuel dont '[elle était le foyer. Là rien n'avait changé ; en l'absence de lois et d'ordre public, la société était dans cet état où, chacun répondant de soi-même, personne ne dépose les armes,

138 LES Mir.RATIONS DES TRÎIÎUS ORECOUES

Ce contraste devait provoquer une tentative d'agrandissement, car une confédération qui renfermait dans son sein une surabondance de forces vives devait chercher à gagner du terrain; aussi, des alentours du Parnasse, où hi pression exercée par le nord avait refoulé tant de tribus, partent de nouvelles expéditions qui se dirigent vers l'ouest et le sud. Les Doriens passaient pour avoir été les chefs et les ordonnateurs de ce mouvement, et c'est pour cela que, depuis l'antiquité, on appelle les migrations organisées par euxVi?ivasio7i doiienne.

Cependant les Doriens ne refusèrent pas le concours d'autres tribus; on sait qu'ils appelaient la troisième classe de leur propre peuple « Pamphyles, » c'est-à-dire , gens de toute origine, et, quant à la première de leurs castes, celle des Hylléens, l'opinion générale des anciens voulait qu'elle fût d'origine achéenne. Ces Hylléens honoraient comme leur ancêtre le héros Hyllos, fils de l'Héraclès tirynthien, et revendiquaient en son nom la domination du Péloponnèse, sous prétexte qu'Héraclès avait été illégalement dépouillé de ses droits par Eurysthée. D'après ces légendes, inventées et embellies par les poètes, l'expédition dorienne dirigée par les Hylléens fut présentée comme la restauration d'un ancien droit de souveraineté illégalement suspendu, et l'usage désigna l'invasion dorienne dans la presqu'île du sud par l'expression mythique de « Retour des Héraclides \ n

Pour arriver au but, deux voies s'offraient, la voie de terre et la voie de mer : toutes deux furent tentées; l'une passait par l'Attique, l'autre par l'Etolie.

En Attique, la partie septentrionale, comprise entre le Pentélique et la mer d'Eubée, formait la tétrapole ionienne, le siège primitif du culte d'Apollon qui, de là, s'était propagé dans toute la contrée. Cette région était aussi, de temps immémorial, en relation étroite avec Delphes; une voie sacrée qui reliait Delphes et Délos partait de la côte attique et traversait, en passant par Tanagro, la Béotie et la Phocides.

1) Y) Twv 'IlpaxXetSwv xâOoooç (Clem. Alex., Stromat., I, p. 403. Oxon, p. 337, A. Sylb. Fragm.Histor.grœc, 1,2.32. Cf. 0. iMuELLER,2)o/-?>r, I, 47).

-) E. CuRTius, Gesch. des Wegebaus, p. 20. Les Héraclides dans la Tétrapole attique [Ibid., p. 56).

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Aussi y a-t-il eu, dès les temps les plus reculés, un point de contact entre cette partie de l'Attique et les Héraclides doriens. On disait que les fils d'Héraclès exilés y avaient trouvé accueil et protection, et, même dans la guerre du Péloponnèse, les troupes doriennes avaient ordre d'épargner le territoire de Marathon. Le fait qui se cache au fond de ces légendes, c'est que l'Attique ionienne était confédérée avec les Doriens du Parnasse. Il était par conséquent'tout naturel que les Doriens partissent de là, avec l'appui des Ioniens de la tétrapole, pour pénétrer dans l'isthme. On raconte qu'Hyllos s'avança impétueusement jusqu'aux portes de la péninsule et là périt dans un combat singulier contre Echémos, roi des Tégéates. Le Péloponnèse resta pour les Doriens une forteresse imprenable jusqu'au jour où ils reconnurent que, d'après l'oracle, ils ne pouvaient entrer dans la terre promise que sous les descendants d'Hyllos et par un autre chemin '.

A l'ouest du Parnasse, les Doriens étaient en contact immédiat avec des peuplades étrangères encore barbares, qui entretenaient des relations continuelles avec l'Epire par la vallée de rx\chéloos et ne voulaient reconnaître d'autre sanctuaire national que Dodone. La partie inférieure du bassin de l'Achéloos était habitée par les Etoliens, qui appartenaient à la grande race des Epéens et Locriens. Des Grecs d'Asie étaient venus donner à ces tribus le goût de la navigation; elles s'étaient répandues dans les îles ainsi que sur la côte occidentale de la Morée. Il y avait sur ce point des relations internationales si anciennes que l'on ne savait plus si vEtolos, fils d'Epéios, s'était transporté d'Élide en Etolie, ou si c'était l'inverse. Aussi trouve-t-on dès la plus haute antiquité, sur l'un et l'autre bord du golfe de Corinthe, les mêmes cultes, par exemple celui d'Artémis Laphria -, les mêmes noms de fleuves et de villes, tels que Achéloos et Olenos.

La nature elle-même favorisait ces relations. En effet, tandis qu'à l'isthme différentes chaînes parallèles barrent le passage, les montagnes d'Etolie et d'Achaïe appartiennent à un même système orographique et leurs bases se rapprochent tellement

1) Herod., IX, 26.

2j Pausa.n,, IV, 31, 7.

qu'elles transforment presque le fond du golfe de Corinthe en une mer intérieure. Il y a plus; le courant du golfe travaille incessamment à fermer le détroit qui réunit la mer intérieure à la mer extérieure et à rattacher ainsi la péninsule au continent par un second isthme. Mais les alluvions sont de temps à autre emportées par le flot ou par des tremblements de terre, de sorte que la largeur de la passe oscille entre cinq et douze stades *. A cet endroit, même un peuple étranger à la mer pouvait tenter le passage, et les Etoliens, qui circulaient de temps immémorial sur cette route internationale, étaient tout désignés pour le rôle de guides. Ils ne s'y prêtèrent pas cependant sans résistance ; c'est ce qu'indique la légende de Doros tué par ^tolos. Enfin Oxylos fit passer sur des radeaux * l'armée réunie à Naupacte. Il n'est guère possible de déterminer quelle proportion de vérité contient cette légende ; mais, que réellement les Doriens aient pénétré par cette voie dans le Péloponnèse, c'est là un fait très vraisemblable^.

La conquête de la Péninsule ne s'acheva que fort lentement. La structure ramifiée des montagnes opposait des obstacles à l'invasion, et les moyens de défense étaient tout autres que ceux qu'avaient rencontrés les Doriens dans leurs expéditions antérieures. Eux-mêmes n'avaient jamais habité de villes fortifiées; ils ne s'entendaient pas à attaquer des places semblables, et cependant, ils se trouvaient dans un pays où de vieilles dynasties étaient retranchées dans des châteaux h plusieurs enceintes. Là, des batailles isolées ne décidaient rien. Les Doriens, vainqueurs en rase campagne, restaient perplexes devant les murailles cyclopéennes. Ils s'établirent par détachements sur des points avantageux et cherchèrent à épuiser peu à peu les ressources de leurs adversaires. On peut se faire une idée du temps qu'ils y employèrent par ce seul fait que leurs campements devinrent des colonies à demeure,

^) E. CuRTius, Peloponnesos, I, 46.

^) Fêtes des radeaux (^xs.\L\>.a.Tt<xXoi) à Sparte (Hesych. s. v. 0. Mueller, Dorier, I, 61).

^) On peut considérer comme un fait acquis que les Doriens sont partis de Naupacte pour envahir le Péloponnèse. La légende d'Oxylos (Strab., p. 357) a dû se former en un temps où l'on cherchait à fonder sur un précédent mythique l'alliance politique entre Sparte et Elis.

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