‹ Histoire grecque (volume 2)Chapitre 31 sur 47 · LES DORIENS DANS LE PÉLOPONNÈSE · texte numérisé non relu

LES DORIENS DANS LE PÉLOPONNÈSE

qui subsistèrent même après la conquête des capitales ennemies. Enfin, l'opiniâtreté des montagnards l'emporta; car, à la longue, les anaktes achéens, avec leurs chars de guerre et leur suite indisciplinée, ne purent résister au choc des solides bataillons de leurs adversaires et au poids de la lance dorienne. Les descendants d' Agamemnon durent abandonner les châteaux de leurs ancêtres '.

De toutes les régions maritimes de la péninsule, une seule échappa au bouleversement général; ce fut la côte septentrionale baignée par le golfe de Corinthe. Les Doriens y avaient débarqué; mais ils avaient poursuivi leur marche vers le sud, de sorte que les Ioniens habitant le pays, groupés dans leurs douze villes autour du temple de Poseidon élevé à Héliké, y étaient demeurés en paix, tandis que dans les contrées du sud et de l'est se livraient les interminables combats qui décidèrent du sort de la péninsule.

Mais les Achéens repoussés des régions du midi envahirent cette partie du littoral; ils s'emparèrent d'abord des plaines ouvertes, puis des places fortifiées, qui tombèrent l'une après l'autre entre leurs mains. Héliké, où s'étaient enfermées les plus nobles familles ioniennes, succomba la dernière. D'après la tradition, Tisaménos lui-même, le fils d'Oreste, n'y entra que mort ; mais la souveraineté resta à sa famille et le nom de la race achéenne supplanta dans le pays le nom ionique des iEgialéens^ Tous ceux des Ioniens -qui ne voulurent point supporter le joug des Achéens se réfugièrent en Attique, auprès d'un peuple frère.

Les Doriens suivirent les Achéens, puisqu'ils occupèrent les régions de l'isthme ; mais ils les laissèrent tranquilles dans leur nouvelle patrie, et s'avancèrent par l'isthme vers le nord où ils entamèrent les frontières de l'Attique. En effet, la Mégaride était bien un morceau de l'Attique, à laquelle elle se rattache par ses montagnes et par toutes ses affinités naturelles. La conquête dorienne s'installa menaçante sur l'isthme,

*) Conquête progressive du Péloponnèse (Pausan., II, 13. .0, Mueller, Dorier, I, 64. 80 sqq.).

-) E. CuRTius, Peloponnesos, I, 413. SurTisaménos, voy. SgymnusChius, Perieg., 528. Ephor. ap. Strabon., p. 389.

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le centre religieux des Ioniens répandus sur les rivages des deux golfes. La Mégaride fut occupée *. Si le reste de l'Attique était tombé au pouvoir des Doriens, ceux-ci, donnant la main à leurs compatriotes du nord, auraient complètement asservi ou expulsé la race ionienne; toute THellade européenne fût devenue un pays dorien. Mais le contrefort du Cithéron, qui sépare les plaines de Mégare et d'Eleusis, et l'héroïsme d'Athènes, qui gardait les abords du pays, opposèrent aux Doriens une infranchissable barrière ; l'Attique sauvée resta aux Ioniens. .

ÉMIGRATION' DES GRECS d'eUROPE EN ASIE-3IINËURE.

A partir de ce moment, sauf quelques modifications dedétail, les tribus grecques occupent leurs places définitives. Mais ce torrent humain, qui des montagnes de l'Illyrie était venu battre la pointe méridionale de la Morée et de là refluait vers sa source, avait besoin, pour s'apaiser, de plus d'espace qu'il n'en trouvait dans les limites du continent occidental. Trop de familles et de tribus avaient été chassées de leur demeure par la force brutale avec laquelle les Thessaliens, les Béotiens, les Doriens et les Achéens avaient dépossédé l'ancienne population et s'étaient installés sur le sol usurpé. L'humeur aventureuse qui s'était emparée des peuples leur resta; elle se montra surtout chez les familles princières qui, dans ce remaniement de territoires, avaient perdu leur position et ne voulaient pas se soumettre au nouvel ordre de choses. Ainsi, lorsque le courant descendant du nord au sud eut atteint son but, le mouvement prit une direction latérale et, d'un bout à l'autre du littoral oriental, les ports se remplirent de vaisseaux qui transportaient sur le rivage opposé une foule d'aventuriers de toutes tribus.

Ce n'était point une émigration vers une contrée inconnue, s'écoulant «au hasard par des routes ignorées ; c'était un

') Herod., V. 70.

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immense reflux, amené par Texcès de population accumulé dans la Grèce méridionale, qui faisait retourner en arrière le courant international dirigé jusque-là du rivage asiatique vers le littoral européen. Mais, comme c'étaient les montagnards du nord, les tribus continentales de la nation hellénique, qui par leur irruption avaient provoqué cette immense révolution, ce furent surtout les populations côtières qui évacuèrent le pays; les descendants retournaient dans la patrie de leurs ancêtres.

On pourrait donc, dans un certain sens, qualifier d'ionienne rémigration tout entière : elle avait pour points de départ des stations maritimes jadis colonisées par des matelots ioniens, pour but l'antique patrie de la grande race ionienne, et c'est grâce à des Grecs d'origine ionienne qu'elle put s'effectuer. Mais les Ioniens qui retournaient en Asie étaient plus ou moins mêlés.

L'Attique était le pays où la race s'était conservée la plus pure. Là, une infiltration lente et continue de l'élément ionien avait complètement ionisé la population pélasgique ; au milieu de la débâcle qui, de l'Olympe au cap Malée, avait renversé tous les Etats, l'Attique seule était restée calme et inébranlable, pareille au rocher contre lequel le flot irrité se brise sans pouvoir le submerger. Elle avait protégé son indépendance, au nord contre les Eoliens, au midi, contre les Doriens ; c'est à cette résistance que commence l'histoire du pays. En eff'et, respectée par les révolutions, la terre des Ioniens devint le refuge d'une masse de compatriotes chassés des autres contrées. Ils affluèrent de la Thessalie, de la Béotie, de tout le Péloponnèse et surtout de la côte septentrionale ; le pays, qui n'est ni grand ni fertile, se trouva surchargé d'hommes. Il fallait à ce trop-plein une issue. Or, il n'y avait d'issue que par l'est, et, comme cette côte était en relations, de temps immémorial, avec l' Asie-Mineure, l'Attique devint ainsi le principal point de départ du rapatriement des Ioniens et le lieu où se renoua de la manière la plus effective l'antique lien qui rattachait les deux bords de la mer Egée.

A l'Attique appartenait le sud de la Béotie, notamment la vallée de l'Asopos, dont les habitants ne voulaient pas être

Béotiens. Le versant méridional du Parnasse, qui forme saillie dans la mer, la région maritime d'Ambrysos et de Stiris, étaient également habités par une population ionienne qui se sentait gênée et foulée par la pression des peuples du Nord. De l'autre côté du golfe, l'Asopos, depuis son embouchure près de Sicyone jusqu'à sa source, avait sur ses bords une poputation analogue à celle qui habitait le bassin de son homonyme béotien, population dont les légendes, la religion et l'histoire indiquent clairement l'origine asiatique ; car enfin, Asopos lui-même passait pour être venu de la Phrygie, apportant avec lui la flùle de Marsyas. De l'autre côté de l'isthme, Epidaure attribuait sa fondation à des marins grecs d'Asie et était en relation, depuis l'époque la plus reculée, avec Athènes. En outre, les Minyens, hardis matelots qui s'étaient conquis un refuge à lolcos, à Orchomène, en Attique, à Pylos en Messénie, et qui alors n'avaient plus de patrie nulle part, enfin, sur les bords de la mer d'Occident, le peuple des Léléges, auquel appartenaient les Epéens, les Taphiens et les Céphalléniens, toutes ces masses de populations côtières, plus ou moins mélangées d'^éléments asiatiques, s'émurent simultanément sous le coup de la même nécessité et suivirent le même courant qui les reconduisit, à travers l'Archipel, en Asie- Mineure. Tous, de quelques points qu'ils fussent partis, se rencontrèrent dans la région moyenne du littoral de l'Asie- Mineure, et ce pays, groupé autour des embouchures des quatre fleuves, fut dès lors la nouvelle lonie K

Toutefois le résultat du mouvement ne se borna pas à une séparation de tribus ; le peuple hellénique ne devait plus se partager, comme jadis, en deux moitiés. Il se fit un mélange d'émigrants ioniens et non ioniens, surtout dans le Péloponnèse, et précisément dans les villes maritimes dont les Doriens s'étaient déjà rendus maîtres. Là, des familles doriennes se joignirent à l'émigration, qui s'effectua ainsi sous une direction dorienne et alla porter pour la première fois au-delà de la merles traits caractéristiques des mœurs doriennes. Enfin, il y eut des bandes d'émigrants composées d'Eoliens qui n'avaient

*) Emigration ionienne; vi tûv 'Iwvwv uepafwffti; eîç 'Acrîav (Strab., p. 621. Cf. Pausan., VI, 1, 5 sqq. Herod., I, 46. E. Curtius, /onter, p. 27).

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pas trouvé le repos en Béotie, d'Achéens du Péloponnèse, d'Abantes originaires de l'Eubée et de Gadméens.

Bien qu'il ne soit guère possible de distinguer, au milieu de cette émigration en masse de tribus ioniennes et mêlées, les divers bans de colons, on peut cependant partager les émigrants en trois groupes principaux : ionien, éolien et dorien. Cette division est d'ailleurs justifiée par la triple direction qu'ils ont suivie. En effet, le mouvement dorien, ayant brisé tous les obstacles, conserva sa direction première du nord au sud et, du cap Malée, prit son cours par Cythère et la Crète. Au contraire, les Achéens, chassés du sud, remontèrent vers le nord, où ils rencontrèrent leurs anciens voisins, les Eoliens de Béotie et de Thessalie \ Chaque progrès de la puissance thessalienne dans le nord et de la puissance dorienne au sud imprima à ce mouvement une nouvelle impulsion : de nouvelles bandes se détachaient du rivage et s'engageaient l'une après l'autre dans la voie qui de l'Eubée conduisait vers la mer de Thrace. Enfin, les Ioniens trouvaient leur route toute tracée par la double rangée des Cyclades.

Autant qu'on peut classer ces migrations au point de vue chronologique, celles des Eoliens sont les. plus anciennes.

Les tribus repoussées du nord et du midi se rencontrèrent en Béotie ; la Béotie fut la terre du départ ; aussi fut-elle considérée plus tard comme le berceau des colonies éoliennes, si bien que, même au temps de la guerre du Péloponnèse, celles-ci, par piété filiale, hésitèrent à prendre parti contre Thèbes. La seule route ouverte aux Eoliens était le canal d'Eubée, dont les eaux tranquilles avaient été sillonnées, dès les temps les plus reculés, par un va-et-vient d'émigrants ". Ses baies, notamment celle d'Aulis, devinrent le rendez-vous des navires; les aventuriers se mettaient sous la conduite des Achéens, dont les familles princières avaient pris, dans le monde à la décomposition duquel on assistait, l'habitude du commandement. C'est pour cela que la légende cite des descendants d'Agamemnon, Oreste lui-même ou ses fils et

1) Aîo)>ixYi à-Ttoixta (Strab., p. 582) : Boiu>':iv.r\ (SïRAD., p. 402. Cf. Thucyd., VII, 57. VIII, lOO.HEnoD.,1, 149 sqq. O.Mueller, Orchomenos, p. 392. 465). -) Voy. ci-dessus, p. 103.

petits-fils, comme les chefs de ces expéditions qui se continuèrent pendant plusieurs générations.

L'Eubée fut le seuil sur lequel les émigrés béotiens quittèrent leur patrie, après avoir été elle-même leur premier abri. L'Euripe s'ouvre au midi aussi bien qu'au nord; mais les eaux du sud étaient au pouvoir des Ioniens ; en outre, la partie nord du canal était plus familière aux émigrés thessaliens. Les colons prirent donc la route du nord. Passé la côte de Thessalie, ils entrèrent dans la mer de Thrace et s'y avancèrent lentement, longeant le littoral et les îles. L'avantgarde s'arrêta aux premiers endroits qui furent à sa convenance; ceux qui suivaient durent aller plus loin : la traînée s'étendit ainsi le long de la côte vers l'Orient '. Ce n'était point à une mer inconnue, à un rivage désert qu'ils avaient affaire. Les montagnes boisées de la Thrace, avec leurs riches mines d'argent, avaient déjà été exploitées par les Phéniciens; les placesmaritimes étaient occupées pardes Cretois et d'autres tribus adonnées à la navigation. Toutefois il y avait encore place pour les nouveaux venus, et ^nos, à l'embouchure de l'Hèbre, Sestos et J^olion sur l'Hellespont, peuvent être considérées comme des étapes de l'émigration.

Des bandes plus hardies franchirent le détroit et, dépassant les « îles de marbre », arrivèrent à la presqu'île de Cyzique. Là, ils avaient atteint le continent asiatique et mis le pied sur la grande péninsule de l'Ida dont la conquête, commencée par la côte, s'acheva peu à peu. Du sommet de l'Ida, ils virent à leurs pieds la splendide Lesbos avec son beau ciel, ses havres profonds, faisant face aux rivages les plus riants. La possessiohrde cette île bénie oumt à la colonisation éolienne en Asie une ère nouvelle. Lorsqu'après de longs et pénibles tâtonnements la voie fut frayée, les navires eubéens arrivèrent . en droite ligne et transportèrent à Lesbos des bans nombreux d'émigrants.

Lesbos et Kyme devinrent les centres d'où les nouveaux colons, avec les masses qui se précipitaient sur leur pas, étendirent peu à peu leurs conquêtes sur la Troade et la Mysie.

*) C'est à tort qu'O. Mueller (op. cit.) a nié la progression des bandes d'émigrants éoliens le long des côtes de Thrace.

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C'est pour cela que, plus tard encore, on considérait comme les deux époques principales de la colonisation éolienne la prise de possession de Lesbos par Gras^ l'arrière-petit-fils d'Oreste , et l'installation des Pélopides Kleuas et Malaos sur les bords du Caïcos *. De la côte, surtout d'Assos, d'Antandros, puis de THellespont et de l'embouchure du Scamandre où s'élevèrent des places fortes comme Sigeion et Achilleion, les envahisseurs s'avancèrent, les armes à la main, dans l'intérieur; les Etats indigènes furent renversés et les anciens Dardaniens rejetés dans les montagnes d'où jadis leur puissance s'était étendue vers le littoral.

Les pérégrinations des Eoliens ont encore le caractère d'une migration ethnique, qui s'est accomplie sans commencement bien déterminé et sans but précis, par un mouvement lent, continué pendant plusieurs générations, vers le continent d'outre-raer, dont les nouveaux colons finirent par occuper en nombre une portion considérable. Les expéditions ioniennes^ à les considérer dans leur ensemble, ont été entreprises par des masses moins considérables, par des familles belliqueuses qui s'en allaient, sans femmes et sans enfants, fonder de nouveaux Etats. L'accumulation des familles ioniennes en Attique assigna au courant un point de départ plus précis ; il y gagna en unité et en intensité -. Cependant, toutes les bandes d'émigrants ne passèrent pas par Athènes ; il s'en faut de beaucoup. Ainsi, les Colophoniens faisaient venir les fondateurs de leur ville directement de Pylos en Messénie^, les Clazoméniens, de Cléonae et de Phlionte \ Mais les établissements les plus importants, en particulier Ephèse, Milet et les Cyclades, ont eu réellement pour berceau Athènes et ce sont les institutions politiques, les sacerdoces elles fêtes religieuses de l'Attique qui ont été transplantés en lonie.

Dan» le Péloponnèse également, les ports qui servirent de débouchés à rémigration n'étaient autres que ceux où jadis avait commencé l'histoire de la péninsule ; c'étaient surtout

1) Kleuas et Malaos fondent Kyme (Strab., p. 582).

2) Pausan., VII, 2.

^) MiMNERM. ap. Strabon., p. 633.

*) Pausan., VII, 3, 8.

les places maritimes de TArgolide. Il y eut là un croisement bizarre d'essaims divers. Une bande partie d'Epidaure suivit les traces des Ioniens et s'établit à Samos '; la même Epidaure envoya aussi des colons qui, cette fois sous une impulsion dorienne^ allèrent peupler les îles de Nisyros, de Calydna et de Cos "; Trœzène, une vieille cité ionienne, devint la métropole d'Halicarnasse. Les trois villes comprises dans l'ile de Rhodes reconnaissaient pour mère-patrie Argos ^ ; Cnide faisait venir son œkiste de la Laconie, et Astypalsea se rattachait à Mégare*. Les îles volcaniques de Mélos et de Théra », et toute la traînée qui se continue à travers la mer Egée dans la direction de l' Asie-Mineure, furent couvertes de colons doriens; on voit se propager, d'un mouvement incessant et continu, l'expansion de la race. Pour déterminer la date de ce mouvement, on a des estimations approximatives concernant certaines colonies; par exemple, les Méliens affirmaient, en 416 avant J.-C, que leur île avait été colonisée 700 ans auparavant par des Spartiates \ Le terrain dont la conquête coûta aux Doriens le plus de combats et de labeurs fut la Crète. L'ile ne se soumit qu'à la longue, mais elle n'en fut que plus intimement pénétrée par l'élément dorien.

Plus sont incomplets les renseignements fournis par la tradition sur la marche de cette grande émigration à trois courants, plus l'intérêt se concentre sur les conséquences qu'elle a eues pour le développement du peuple grec.

La vaste étendue de côtes sur laquelle débarquaient les Grecs n'était point une contrée inhabitée, ni un sol sans maîtres. Là s'étaient rencontrées et croisées déjà bien des immigrations et bien des influences, venues soit de l'intérieur du continent, sôit par la mer.

D'abord les Phéniciens y avaient pénétré, au temps où le pays était occupé par une population primitive, apparentée à

1) Pausan.. VII, 4,2.

2) Herod., VII, 99.

^j Les Rhodiens 'Apystot yevo? (Thucyd., VII, 57).

'*) ScYMx. Chius, 551. 0. MuELLER, DoHcr, I, 105. Sur la colonisation de la Doride asiatique, voy. Stradon, p. 653. ^) Herod., IV, 147.

") Thucyd., V, 112.

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la race des Hellènes. Leur présence est attestée par le culte de Melkart à Erythrae ' et le culte archaïque de la déesse lunaire de Sidon qui s'installa, comme en un lieu de prédilection, à l'embouchure du Caystros, à la porte d'entrée et de sortie de r Asie-Mineure. Puis étaient venus de Crète de nouveaux colons, et une population mélangée de Cariens et de Léléges s'était répandue sur le littoral pendant que, de l'intérieur du continent, l'empire lydien s'avançait vers la côte. Cette extension de la puissance lydienne a laissé une trace visible dans la ville de Ninoé (Ninive), fondée par les Lydiens en Carie, de" manière à surveiller le cours inférieur du Méandre. Ninoé était, pour une puissance continentale, un poste avancé qui prouve que, déjà sous la dynastie des Sandonides, alors que la Lydie était encore unie à l'Assyrie , les Lydiens songeaient à s'emparer du littoral. Cependant , il subsista toujours une différence très accusée entre la population de l'intérieur et celle de la côte ; on laissa les tribus adonnées à la navigation poursuivre paisiblement leur œuvre, et même les débarquements de nouveaux immigrants ne furent pas, ce semble, considérés comme des attaques contre le territoire de l'empire lydien.

Parmi les localités où les Lydiens eux-mêmes auraient pris part à la résistance contre les nouveaux venus, il faut citer Ephèse. Là se rencontrent des traditions plus précises que dans les autres villes d'Ionie. Pendant vingt-deux ans, est-il dit, les colons postés à la pointe septentrionale de Samos ont fait de vains efforts pour s'installer dans le bassin inférieur du Caystros. Il y avait là évidemment une puissance bien organisée qui défendait le sol, et cette puissance n'était autre que l'Etat sacerdotal dont le temple d'Artémis était le centre. Cet Etat avait fait de l'embouchure du fleuve sa propriété et il disposait d'une force armée dans laquelle s'enrôlaient jusqu'aux servantes du temple, exercées au métier des armes et habituées aux luttes guerrières. Il s'était d'ailleurs mis en relation avec les instituts sacerdotaux de l'intérieur du continent et avec le gouvernement lydien, de manière qu'il était arrivé à jouer

') Pausan., IX, 27, 8.

le rôle de centre, de trait d'union entre l'intérieur etle littoral, entre les Barbares et les Hellènes.

C'était là le point le plus inexpugnable de toute la côte, et le souvenir des combats archarnés que les colons avaient dû livrer aux hordes fanatisées du temple se perpétua dans la légende des Amazones éphésiennes. Enfin, les émigrés réussirent à fonder un établissement à demeure sur le rivage, en face du temple d'Artémis, que des alluvions avaient de plus en plus éloigné de la mer, et à bâtir autour d'un sanctuaire d'Athêna un « Athénaeon » , une nouvelle Athènes * ; car ce groupe de colons, qui se défendait ainsi contre les Lydiens et les Léléges % était formé d'Athéniens conduits par Androclos. Plus tard leur colonie s'étendit vers l'intérieur', entra on relations plus amicales avec l'Artémision et prit de la déesse locale le nom d'Ephèse *.

Il y eut également lutte sur d'autres points de l'Ionie, mais bien moins opiniâtre qu'à Ephèse qui otfrait à la résistance un point d'appui solide.

Nulle part cependant le conflit ne prit le caractère d'une guerre d'extermination; il ne s'agissait pas d'anéantir la population primitive : ce n'était pas une lutte avec des Barbares qu'il fallût refouler pas à pas pour faire place à une race et à une civilisation toute nouvelle, comme l'ont failles Hellènes en Scythie ou les Anglais en Amérique,

D'après la tradition grecque, il n'y eut jamais d'antagonisme aussi radical entre les deux rivages, et les poèmes d'Homère, dans lesquels ils apparaissent aux prises sur le théâtre d'une histoire commune, ne connaissent d'ailleurs aucune différence entre les Hellènes et les Barbares. Les sanctuaires que les nouveaux venus trouvèrent à Samos, Ephèse, Milet, gardèrent tous leurs honneurs et privilèges, et servirent de points de ralliement, de lien entre l'ancienne et la nouvelle population.

*) Creophyl. ap. Athen., p. 361 e,

2) Biograph. Gr.ec. ecl. Westermann , p. 22.

3) £7{pocTYi(iav xwv àp'/aiwv MtXoat'wv ol "Iiovsç (PausaN., VII, 2, 6).

'*) Sur les légendes concernant la fondation d'Ephèse, voy. E. Curtius, Beiträge znr Gesch. und Topographie Kleinasiens (ap. Abhdl. d. Akad, d, Wiss., 1872. p. 19),

ÉMIGRATION DES GRECS d'eUROPE EN ASIE-MINEURE ISI

L'Apollon de Milet était le même dont le culte avait jadis été importé d'Asie en Europe.

Même les villes qui furent fondées alors ne sortaient point de terre toutes neuves. Erythrae, Chios, Samos, étaient do vieilles cités ioniennes qui furent seulement renouvelées. L'ancienne Erythro avait été fondée par des Cretois * et peuplée de Lyciens, de Cariens et de Pamphyliens; elle garda son rang parmi les autres cités et, grâce à l'adjonction d'un descendant, de Codros et de ses compagnons, qui se fondirent avec les Erythraeens, elle fut dans la suite incorporée, au même titre que les autres, dans l'Hexapole ionienne. Ghios ne reçut guère d'éléments nouveaux et n'en fut pas moins une ville des plus ioniennes. Samos accueillit des colons d'Epidaure, auxquels on ne saurait attribuer V ionisation de l'ile toute entière. Milet et Ephèse sont également des villes très anciennes. Nulle parties anciens habitants ne sont expulsés; au contraire, ils sont incorporés et fondus dans les nouvelles communes. Les conquérants épousent des femmes indigènes, et de ces unions sort non pas une postérité bâtarde, à demi barbare, mais bien un peuple de pur sang grec, et même un peuple qui, dans les voies de la civilisation vraiment hellénique, devança tous les Hellènes. On ne voit pas non plus que les villes soient restées comme isolées au milieu d'une population rurale hétérogène : au contraire, un même esprit, une nationalité homogène en dépit de tous les mélanges, régna d'un bout à l'autre du littoral. Il ne saurait donc être question ici de colonies entées sur un fonds barbare ; les immigrants ont dû trouver dans le pays une population de même sang.

D'un autre côté cependant, il y avait une différence essentielle entre l'ancienne et la nouvelle population. En effet, les tribus européennes avaient déjà derrière elle un passé historique considérable et fait de notables progrès, surtout dans l'organisation de sociétés fédératives. En Attique, le génie ionien avait pris un tour heureux et original. Lors donc que de ce pays arrivèrent une quantité des plus nobles familles, elles

*) Pausan., VII, 3, 7, Sur le culte héroïque rendu à l'œkiste crétois Erythros (EPTQPOKTISTHS), voy, Archœol. Zeitung, XXVII [1869], p. 103. Lambbecht, Be rebus Erythrasorum publicis, Berolin. 1871.

imprimèrent à la vie stagnante une impulsion nouvelle et inaugurèrent, par les idées politiques qu'elles introduisirent avec elles, la première histoire générale de l'Ionie. Ainsi s'explique la différence qui existait, au sentiment des anciens, entre les immigrants, d'une part, et les Cariens et Léléges, d'autre part. C'étaient bien des Grecs qui venaient chez des Grecs, des Ioniens qui revenaient dans leur ancienne patrie ; mais ils revenaient si transformés, si imbus de ferments civilisateurs, ils apportaient avec eux un si riche trésor d'expérience, que leur arrivée donna le branle à un développement prodigieux, et que cette réunion des tronçons d'une même race provoqua dans la vieille lonie une expansion du génie national aussi puissante dans son unité que variée et nouvelle dans ses résultats.

Dans de telles circonstances on conçoit qu'il n'y ait jamais eu de colonisation opérée sous de plus heureux auspices que la fondation de la Nouvelle-Ionie K

Par contre, ce qui donna aux établissements des Eoliens un caractère tout particulier, c'est qu'ils occupèrent, non pas seulement le bord de la mer avec les îles adjacentes, mais tout une portion du continent. Il y eut là une conquête territoriale, une longue et pénible lutte contre les Etats indigènes; là, les princes dardaniens bravèrent derrière leurs remparts les fils des Achéens, qui se vantaient d'avoir pour ancêtres Pélops, Agamemnon et le fils de Thétis. Or, pour ne pas faiblir dans une lutte si longue, les Achéens, sensibles au charme de la poésie, ranimaient leur courage en chantant les exploits de leurs vieux monarques guerriers, les Atrides, et s'enflammaient au souvenir de l'héroïsme surhumain d'Achille. On les célébrait, non-seulement comme des modèles, mais comme des acteurs du drame actuel; on les voyaiten esprit, précédant leur postérité dans la poussière des combats; on croyait suivre leurs traces et ne faire que revendiquer des droits conquis par eux.

Un trait de caractère particulier aux Hellènes et qui se

•) Pour l'histoire générale de la Nouvelle-Ionie, v. E. Curtius. lonier vor der dorischen 'Wanderung, p. 5, et Nene Jahrbuch, für klass. Philologie, 1861, p. 454.

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reproduit dans toutes leurs invasions à main armée, c'est que les envahisseurs invoquaient, pour justifier la conquête, non pas simplement le droit du plus fort, mais une espèce de droit héréditaire. Ainsi, dans le Péloponnèse, les Héraclides vinrent réclamer le patrimoine de leur ancêtre ; ainsi l'expédition des Arnéens en Béotie * fut présentée comme un retour des Cadméones thébains. Ainsi, plus tard, dans la lutte qui éclata à propos de Sigeion, les Athéniens invoquèrent les exploits do leur roi Ménesthée " ; lorsqu'ils colonisèrent la Thrace, ils mirent en avant les antiques conquêtes de Thésée ^. De même, en Sicile, le Spartiate Dorieus réclamait l'héritage d'Héraclès auquel, en sa qualité d'Héraclide, il était appelé à succéder \ Partout, les nouveaux venus élèvent des prétentions juridiques revêtues de formes mythologiques ; partout ils citent de leurs devanciers qui auraient remporté jadis des victoires dans le pays dont ils viennent de s'emparer. Les exploits imaginaires des ancêtres finissent par se confondre avec les événements accomplis dans le présent, et ainsi se compose un tableau de fantaisie que l'imagination d'un peuple poétique donne comme de l'histoire réelle.

Des légendes et fictions de cette nature durent par conséquent se former lors de la colonisation de la Troade par les Éoliens : nous aurions pu en présupposer en toute sécurité l'existence, d'après le caractère des légendes héroïques de la Grèce, quand même il n'en serait resté aucun vestige. Or, il se trouve que les chants consacrés à ces devanciers et à ces champions mythiques, les chants qui exaltent Agamemnon et Achille, ne sont pas anéantis, mais sont parvenus jusqu'à nous comme le mémorial authentique des exploits des Achéens dans le pays des Dardaniens. Toute la question est de bien comprendre ce document poétique et de décider si nous sommes réellement obligés d'admettre qu'Ilion ait été prise

') Voy. ci-dessus, p. 124.

2) Herod., V, 9Ö.

^) Thésée à Scyros (Vischer, Kimon, p. 46). Les Théséides en Thrace (WeisseiNborn, Hellen, p. 137).

*) Herod., V, 95.

^) Sur les invasions en retour, voy. Giseke, Stsemme der Balkanhalbinsel, p. 72. 0. Mueller, Dorier, I, 47.

deux fois par les mêmes tribus, ou si nous devons regarder lo tableau homérique de la guerre de Troie comme une image et un reflet de la colonisation éolienne.

Les Achéens et les Dardaniens sont des peuples de même sang. Aussi toute la guerre de Troie, dans Homère, n'a-t-ello pas d'autre caractère que celui d'une querelle de voisins comme il s'en élevait entre les tribus grecques à propos de femmes enlevées ou de troupeaux dérobés. Par la même raison, il n'y a guère de traits dans la légende de Troie qui n'aient dû se produire dans toute circonstance analogue. Ces traits ne garantissent donc en aucune façon la valeur historique du récit. Mais il y a d'autres détails particuliers à la légende de la guerre de Troie, et là se découvrent des traces d'une ancienne tradition, qui ne conviennent qu'au temps et ne s'expliquent que par la coïncidence de la colonisation éolo-achéenne.

Ainsi, le départ d'Aulis ne se comprendrait guère, si le chef de l'expédition avait été un prince régnant tranquillement à Mycènes ; celui-ci aurait rassemblé la flotte dans le golfe d'Argos, tandis que la plage d'Aulis était le rendez-vous naturel des bandes qui émigraient à la fois du nord et du midi. Certainement la citadelle de Mycènes a été la résidence de puissants potentats. Cependant, quand nous voyons par quel progrès lent, et seulement à partir de l'époque dorienne, les associations fédérales se sont étendues d'un pays à l'autre, il paraît inadmissible qu'un Pélopide ait eu déjà assez de pouvoir pour ordonner une levée de boucliers depuis l'Argolide jusqu'en Thessalie, et rassembler dans la mer d'Eubéo une flotte hellénique. Aussi bien, les grandes entreprises nationales ne sont devenues possibles que par suite des migrations doriennes, et, dans Homère, nous ne trouvons rien d'où l'on puisse inférer que le prince de Mycènes ait eu à ses ordres une armée si considérable et ait joué le rôle d'un chef national. C'est un rassemblement de tribus et de princes, parmi lesquels le plus puissant prétend à la primauté sans pouvoir la justifier en droit ni l'établir en fait. La jalousie qui divise les rois, l'indépendance dans laquelle se trouvent les corps d'armée vis-à-vis les uns des autres, les querelles de leurs chefs au sujet du butin , tout cela indique que les

ÉMIGRATION DES GRECS d'eUROPE EN ASIE-MINEURE 155

rameaux extrêmes du peuple achéen, les Myrmidons de Thessalie et les Péloponnésiens, ne se sont pas armés et réunis à la voix d'un prince, mais se sont rencontrés accidentellement au sein d'un courant d'émigration.

A ces particularités s'ajoutent les nombreuses réminiscences d'autres combats qui s'enchâssent dans la légende de Troie sans avoir de rapport avec la ville de Priam et le rapt d'Hélène ; comme les expéditions lointaines d'Achille sur terre et sur mer, la prise de Ténédos, de Lesbos, deLyrnesos, de Thèbes; l'arrivée, la disparition et le retour des assiégeants. Ce sont là des traits qui indiquent clairement une longue période d'hostilités, une conquête territoriale poursuivie pas à pas, une prise de possession du sol. Après tout, la légende primitive ne parle que de combats livrés sur le territoire troyen, car tout ce qui concerne le retour des héros est une amplification plus récente de la donnée légendaire. Les hls des Achéens qui ont renversé l'empire de Priam sont restés dans le pays conquis et ont bâti au-dessous de Pergame, la ville poursuivie par la fatalité et dont ils n'osaient relever les ruines, une nouvelle « Ilion éolienne * )>. La guerre de Troie est donc, en définitive, à nos yeux comme à ceux de Thucydide, la première entreprise accomplie en commun par les plus nobles tribus helléniques; seulement, nous avons le droit de faire entrer cette guerre, qui prise à part est incompréhensible, dans un plus vaste tissu d'événements, et de la tirer de l'âge poétique où l'a transportée la muse pour la replacer à l'époque réelle de la lutte ^.

Que la colonisation éolienne ait eu, plus que toute autre, le privilège d'enfanter de ces chants héroïques, c'est un fait qu'expliquent les circonstances particulières au milieu des-

*) Yi TÖV 'iXiéwv TTÔXiç T&v vOv. Strabon, p. 593, ville que Helianicos (p. 602), -/apiÇ6(i.Evoi; toî; 'iXtsOat, donnait pour la ville de Priam.

-) Le système exposé ici s'accorde, sur les points essentiels, avec ce qu'ont vu et bien vu, à mon avis, E. RuECKERTet aprèslui Völcker (AZ^^em. Schulzeitung, 1831, n° 39). Les objections de Welcher {Epische Cyclus, II, 21) sont tout à fait insignifiantes. Cf. Bonitz, Ursprxmg der homer. Gedichte (p. 79, troisième édition) : Muellenhoff, D. Alterthumskunde, I, 13. Th. Bergk, G)\ Literaturgesch., I, 116 (1872), soutient l'authenticité historique de l'expédition contre Troie.

quelles elle s'accomplit. C'était, pour conquérir la gloire des héros, une occasion unique; l'action était menée par cette race achéenne qu'un souffle inspiré poussait à associer la poésie à l'héroïsme. Aussi ces chants ne restèrent-ils pas le patrimoine exclusif du peuple éolo-achéen, un trésor de souvenirs où la Troade seule admirait les glorieux exploits de ses conquérants ; ils se répandirent, au contraire, bien au-delà des limites de la nouvelle Eolide et furent accueillis avec enthousiasme par les tribus voisines. En eff"et, ce qui donna aux colonies de l'Asie- Mineure un retentissement extraordinaire, c'est que l'émigration ne se borna pas à rapprocher de nouveau des membres longtemps séparés d'une même race, comme les deux groupes achéens, mais qu'elle réunit sur le même rivage et mit en contact immédiat les diverses tribus helléniques, Eoliens, Achéens, Ioniens, Doriens, telles que les avait façonnées un concours prolongé d'influences réciproques. Il en résulta un échange si varié, une fermentation si féconde et si multiple qu'il ne s'en était pas encore produit de semblable au sein de la nation grecque.

Sous ce rapport, les localités situées sur les frontières des districts occupés parles diverses tribus avaient une importance particulière, parce qu'elles étaient le théâtre des échanges et comme des foyers allumés par le frottement. Telle était Smyrne ', bâtie sur le bord septentrional du golfe pittoresque dans lequel se jette le Mélès, à moitié chemin entre les vallées du Caystros et de l'Hermos. Pendant que, sur d'autres points, Eoliens et Ioniens restaient vis-à-vis les uns des autres dans un isolement dédaigneux, là, ils nouèrent des relations intimes : que dis-je ! ils se fondirent les uns avec les autres au sein d'une même communauté politique. C'est là que se produisit l'échange le plus actif. Les Eoliens apportèrent une masse de matériaux légendaires, tandis que les Ioniens, qui, comme les peuples navigateurs du midi, se plaisaient à écouter et à redire des aventures merveilleuses, montèrent leur imagination impressionnable à l'unisson des exploits de leurs voisins

^) V. 0. MuELLER, Gesch. d. griech. Lit., I, 7i. Th. Bergk, Griech. LiteraUirgeschichte, \, 454.

ÉMIGRATION DES GRECS d'eUROPE EN ASIE-MINEURE 157

les Éoliens et de leurs princes achéens, et les rendirent sous une forme plus harmonieuse. Ils ajoutèrent pourtant aussi à la matière légendaire quelque chose de leur crû; par exemple, la légende de Nestor, apportée par les Pyliens de Messénie, et les légendes de Sarpédon et de Glaucos, introduites dans les villes ioniennes par les Lyciens.

C'est grâce à cette coopération de tribus diverses que la langue commença à dépouiller la raideur qui l'immobilisait dans ses formes dialectales. Elle devint l'organe d'un art dans lequel les tribus les plus intelligentes de la nation trouvèrent un lien commun, d'une nature supérieure; et c'est la raison pour laquelle il se produisit dans cette région quelque chose qui n'était ni éolien ni ionien, mais qui était intelligible pour tous les Hellènes, quelque chose de vraiment national. Les aventures et les exploits isolés furent groupés par les rapsodes en cycles plus vastes, et ainsi naquit l'épopée grecque, sur les bords du Mélès que le peuple appelait le père d'Homère.

L'épopée homérique est, pour la chute de l'empire des Dardanides et la fondation de l'Eolide, la seule source où revive la tradition; elle nous renseigne encore sur tout le passé des Hellènes jusqu'au temps des grandes migrations. En effet, les émigrants emportaient avec eux non-seulement leurs dieux et leurs héros, mais encore leurs idées sur le monde, les principes de leur vie publique et sociale ; et plus ils voyaient le monde auquel ils tenaient par toutes leurs affections s'abîmer sans retour sous les pas des grossiers montagnards du Nord, plus ils aimaient à en graver le souvenir dans leur cœur et dans les chants que les vieillards enseignaient aux jeunes générations. La muse grecque est une fille de la mémoire, et, de même que les chants de Beowulf, composés en Angleterre, nous apprennent comment les Saxons vivaient, en paix et en guerre, sur la péninsule allemande qu'ils avaient quittée, de même, l'épopée homérique est une image fidèle des conditions d'existence dans lesquelles nous devons replacer les peuples émigrés avant leur départ. Il est par conséquent nécessaire de jeter encore un regard sur ce tableau, pour nous représenter, au moins dans ses traits principaux, le monde grec tel qu'il a été jusqu'à l'époque des grandes migrations.

lo8 LES MIGRATIONS DES TRIBUS GRECQUES

§iv

C'est dans l'épopée homérique que le monde grec nous apparaît pour la première fois. Mais ce n'est pas là un monde au berceau et qui cherche encore sa voie ; c'est une société adulte, amvée à la maturité, achevée dans son développement et pourvue d'institutions régulières. On sent bien qu'elle subsiste depuis des siècles, que ses membres ont conscience de la supériorité que leur donne la vie sociale sur les populations arriérées qui vivent au jour le jour sous le régime primordial de la famille, sans chef commun, sans association constituée, sans connaître ni l'agriculture, ni la propriété foncière, ni les habitations embellies par l'art.

Dès l'origine, la vie grecque nous apparaît fondée non pas exclusivement sur l'agi'iculture et l'économie rurale, mais encore sur la navigation et le commerce. C'est là un système inauguré par les Grecs d'Asie, et, jusque dans les détails de l'épopée, on reconnaît encore çà et là une différence entre les populations maritimes et les populations agricoles de la Grèce. Celles-là, par exemple, se nourrissaient principalement de poisson, qui répugnait à celles-ci ; aussi le chantre ionien ne se lasse-t-il pas de vanter l'abondance des viandes dont se gorgent les Achéens et le courage intrépide avec lequel ils mettent la main à l'œuvre. Au fond cependant, ces différences de tribu à tribu ont fini par s'effacer, et toutes les branches de la nation grecque qui ont pris part à l'émigration ont revêtu, grâce à un frottement mutuel, un caractère et des allures uniformes. Le fonds particulier de chaque race est entré dans le patrimoine commun de la nation. Les vieilles expressions ioniennes qui appartiennent au vocabulaire des matelots se sont répandues à profusion dans la langue, et, de même que la troupe nombreuse des dieux et génies marins de l'Ionie s'est peu à peu acclimatée dans toute la Grèce, de môme, on trouve en usage sur toutes les côtes les procédés ioniens.

L'amour du gain, qui est inné chez les Grecs, les a poussés de bonne heure à cultiver une foule d'industries. Ce sont les mêmes Pléiades qui, par leur lever et leur coucher, règlent les travaux de l'agriculture et les époques de la navigation, et, même chez les lourds Béotiens, il est d'usage, au mois de mai, une fois les travaux des champs terminés, d'aller encore chercher sur mer quelque bénéfice. Orchomène, en Béotie, est une ville à la fois continentale et maritime, un rendez-vous où se croisent des étrangers de tout pays et des nouvelles de toute espèce, si bien que l'ombre d'Agamemnon demande à Ulysse si par hasard il n'a pas entendu parler à Orchomène de son fils Oreste ^ Le navù^e capable de tenir la mer servait aussi d'instrument de rapine et de violences, car l'archipel grec surexcitait à tel point le goût des expéditions et des descentes aventureuses que la piraterie était une occupation aussi ordinaire que la pêche ou la chasse. Les écumeurs de mer poussèrent jusqu'aux bouches du Nil, et les combats qui s'engagèrent en ces lieux avec les indigènes, combats que nous ne connaissions jusqu'ici que par Homère, sont aujourd'hui attestés par des documents égyptiens. Les pirates captifs qui , sur des fresques égyptiennes , sont amenés devant Ramsès III *, traduisent aux yeux les chants de V Odyssée ^ qui parlent de combats sanglants livrés sur les bords du Nil.

Plus encore que la piraterie, le commerce pacifique, qui relie entre elles les régions riveraines de la mer, active le mouvement et la vie. Des œuvres d'art fort admirées sont apportées de Sidon par des marchands phéniciens ; elles sont exposées dans les ports, et passent de main en main. Telle était Furne d'argent, fabriquée à Sidon, qui du roi Thoas passe au Minyen Eunéos, lequel la cède à Patrocle comme prix d'achat d'un jeune prince captif ^.

Depuis longtemps déjà le peuple n'est plus une masse confuse ; il est organisé en classes que séparent des différences bien tranchées. A la tête de la société sont les nobles, les « anaktes » ou seigneurs, qui entrent seuls en ligne de compte.

») HoM., Odyss., XI, 459.

^) Voy. ei-dessus, p. 51.

4 Hoji., Iliad.^ XXm» 743,

On dirait des géants qui dominent la plèbe de toute leur hauteur; au-dessous d'eux, on ne remarque que quelques individus, prêtres, devins, artistes, que leurs fonctions ou leurs facultés particulières distinguent de la foule ; tous les autres sont innommés; quoique jouissant de la liberté personnelle, ils n'ont dans la vie publique aucun droit. Passifs comme des troupeaux, ils suivent leur prince et se dispersent effarouchés lorsqu'un des grands leur tient tête ; leur masse inconsciente est le fond obscur qui fair ressortir dans tout leur éclat les figures des nobles. On trouve aussi, dans le peuple grec, des étrangers que le rapt et la traite y ont introduits, des Tyriens, des Lydiens, des Phrygiens... etc. Des Phéniciennes brodent des tapisseries dans la maison de Priam i ; le père d'Eumée avait aussi une esclave de Sidon, « habile à des travaux merveilleux, » qui, chargée de garder l'enfant de son maître, se fait enlever avec lui sur un vaisseau phénicien. C'est ainsi que le fils d'un roi est vendu à Ithaque. Ces membres dispersés de races étrangères forment un élément important du monde homérique. L'Orient et l'Occident se trouvent réunis par eux, et, comme les antipathies entre les nations et les tribus ne se sont pas encore développées, les étrangers à qui un malheur immérité a ravi leur patrie et leur liberté sont admis dans les familles ; ils s'accoutument facilement à leur condition et contribuent, d'une façon insensible mais très efficace, à la diffusion des arts et des cultes, à l'égale répartition des lumières entre les îles et les côtes. C'est là le rôle des hommes non libres dans le monde homérique qui ne connaît pas encore, à proprement parler, l'esclavage ^

Les classes de la société, sans lien entre elles, ne forment une communauté que parce qu'elles ont à leur tête un chef commun. C'est le général [Basileiis) ou Roi ^. Sa puissance, qui fait du peuple un Etat, ne lui est pas conférée par le peuple ; c'est Zeus qui, avec le sceptre héréditaire, lui a attribué la

') "EpY« yuvawûv Siooviwv (HoM., Iliad., VI, 290).

-) Sur le rôle historique des esclaves, voy. Movers, Ph'ônis. Alterth.,

3) Ba(n>.£'jç signifie dux ou général . d'après G. Cl'rtius {Grunds, d. EtymoL, p. 116) ou, d'après Bergk, le « juge » assis sur un siège (ßao-ic).

LE MONDE nOMÉKIOLE 161

dignité royale. Ainsi, nous trouvons chez toutes les tribus du monde homérique de vieilles dynasties princières, en possession d'un pouvoir héréditaire, qui reçoivent sans contestation les dons honorifiques et les hommages de leurs peuples. Outre les fonctions de roi, le prince exerce encore celles de général et de juge suprême ; il doit protéger l'État par la justice et par la force de son bras, aussi bien contre les désordres de l'intérieur que contre les ennemis extérieurs. Il est encore vis-à-vis des dieux le représentant de son peuple; il adresse des prières et offre des sacrifices pour les siens à la divinité protectrice de l'Etat ; il peut, par sa conduite, attirer sur son peuple les bénédictions célestes ainsi que la malédiction et la ruine.

Cette individualité souveraine est le centre, non-seulement de la vie politique, mais encore des plus nobles aspirations humaines. L'art s'éveille et grandit à son service, surtout l'art du chant, car les chants, qui remplissent le monde homérique^ vantent en tous lieux les grandes actions et les aimables vertus du roi, qui, semblable aux dieux, commande à un peuple nombreux, fait observer les lois et répand autour de lui l'abondance :

la terre noire produit Du froment et de l'orge, les arbres plient sous les fruits, Les brebis enfantent sans relâche, la mer fournit des poissons, A cause du bon gouvernement, et sous lui les peuples sont heureux '.

C'est pour lui, le roi, que travaillent aussi l'architecture et les arts plastiques ; ils lui fournissent ce dont il a besoin pour la sécurité et la dignité de son existence. Les plus habiles artisans lui forgent des armes e.t les ornent d'écussons significatifs; l'ivoire, teint en pourpre par des femmes cariennes, est mis de côté pour l'ornement des coursiers royaux. Des ouvriers viennent de loin pour construire au maitre du pays un château-fort et de magnifiques appartements destinés à sa famille et à ses serviteurs. Enfin, des voûtes solides protègent les trésors patrimoniaux que le prince peut laisser dormir, car il vit de ce que le peuple lui alloue, des revenus de la couronne et des dons de la communauté.

') HoM,, Odyss., XIX, 111.

162 LES MIGRATIOiNS DES TRIBUS GRECQUES

De cette architecture, il nous reste aujourd'hui encore des monuments imposants, qui doivent à leur indestructible solidité d'être les mieux conservés que l'on trouve sur toute la scène de l'histoire grecque. Ils sont même plus vieux que l'histoire, car, lorsque les Grecs commencèrent à songer au passé, ces forteresses étaient déjà des lieux depuis longtemps abandonnés, des antiquités dont l'origine se perdait dans les ténèbres d'un âge oublié. Aussi, quand même le nom d'Agamemnon aurait disparu sans laisser de traces, les murailles des cités argiennes seraient là pour attester qu'une dynastie puissante a conquis ce pays par la force des armes, qu'elle a eu, pour bâtir ses châteaux-forts, des légions de serfs, qu'elle a vécu et régné là, durant des générations, à l'abri de ses remparts. Ce devaient être des princes achéens, car, lorsque les Doriens vinrent dans le pays, ils trouvèrent ces cités déjà debout, et, jusqu'au temps des guerres médiques, c'étaient ^es communes achéennes qui vivaient à l'ombre de ces monuments.

Parmi les monuments de l'âge achéen, les plus anciens sont les châteaux. Leur étendue restreinte montre qu'ils n'étaient calculés que pour loger la famille du prince et les plus intimes de sa suite. Cette suite se composait de fils de familles nobles qui s'attachaient volontairement aux princes les plus puissants, remplissant auprès d'eux les fonctions, d'ailleurs honorées, d'écuyers ou de hérauts, et partageant à la guerre leur tente et leurs périls. Le peuple, lui, vivait dispersé dans les campagnes ou réuni dans des villages ouverts.

Les murailles qui environnent le château ne sont pas précisément brutes, et ce n'est pas du tout ce que voulaient dire les Hellènes des âges postérieurs en les attribuant aux Gyclopes. Le nom de ces ouvriers surnaturels exprimait le côté merveilleux et incompréhensible de ces monuments qui n'avaient absolument aucun rapport avec le présent. Le caractère commun à ces murs cyclopéens est la dimension énorme des blocs, qui ont été taillés à même le roc, transportés à grand renfort do bras, et rangés les uns sur les autres de manière à rester en place en vertu de leur propre poids et à former, sans matière agglutinante, uu appareil solide. Mais,

dans ce système de construction, on reconnaît une grande variété, toute une série de progrès. A l'origine, ce n'étaient que des retranchements en blocs de rocher que l'on élevait sur les points les plus accessibles de la citadelle, tandis que, là où le rocher était à pic, on n'ajoutait rien aux fortifications naturelles. On voit en Crète de vieux châteaux, fortifiés de cette manière, dont l'enceinte n'a jamais été achevée. En général, cependant, le sommet du rocher est complètement enclos, et le tracé du mur circulaire suit le bord de la plate-forme aux endroits où la pente est la plus abrupte.

Quant à l'appareil de construction, il se montre dans sa forme primitive sur l'acropole de Tirynthe. Là, les blocs gigantesques sont entassés les uns sur les autres à l'état brut; c'est uniquement la loi de la pesanteur qui en maintient l'assemblage. Les vides qu'ils laissent entre eux sont remplis avec des pierres de moindre dimension, A Mycènes , on trouve des constructions semblables; seulement, la plus grande partie du mur d'enceinte est bâtie de telle sorte que chaque pierre est taillée pour la place qu'elle occupe et se trouve si bien enclavée dans un groupe de pierres avoisinantes qu'elles se retiennent, se bandent et se supportent réciproquement. La forme polyédrique des pierres et la multiplicité de leurs fonctions assure à cet 'appareil en réseau une indestructible solidité, suffisamment prouvée par une durée de plusieurs milliers d'années. L'art déployé dans ce système de construction n'ajamais été surpassé ; il exige évidemment des procédés plus parfaits et porte un caractère plus artistique que l'appareil carré ordinaire, pour lequel les matériaux sont taillés mécaniquement sur le même patron, à angle droit.

Du reste, ces murailles offrent encore d'autres indices d'un art perfectionné. A Tirynthe, les remparts, qui ont en tout 25 pieds d'épaisseur, sont traversés par des couloirs intérieurs qui communiquaient, par des jours en forme de poterne, avec la cour extérieure de la forteresse; peut-être sont-ce des loges destinées, en cas de] siège, à recevoir du bétail vivant. Après cela, c'est aux portes surtout qu'on reconnaît une ville cyclopéenne. Nous en possédons un type dans la grande porte de Mycènes, avec son allée de 50 pieds de long,

ses énormes jambages inclinés Fun vers l'autre et le linteau de lo pieds de long et de 6 pieds de haut qui les surmonte. Audessus du linteau se trouve ménagée dans la maçonnerie une ouverture triangulaire de 11 pieds à la base, destinée à recevoir l'écusson que les anciens seigneurs y ont jadis placé, à une heure solennelle, pour consacrer l'entrée de l'édifice et en marquer l'entier achèvement. Cette pierre est encore aujourd'hui à sa place. Le bas-relief est la plus ancienne sculpture que l'on trouve sur le sol de l'Europe: au milieu, une colonne légèrement renflée à la partie supérieure; sur les côtés, deux lions qui appuient sur elles leurs pattes de devant, raides et s}Tnétriques comme des animaux héraldiques, mais dont le dessin dénote un œil observateur et l'exécution une grande sûreté de ciseau. Les tètes étaient rapportées; elles se détachaient entièrement du panneau, de sorte qu'elles regardaient fièrement les arrivants et faisaient reculer l'ennemi, comme les tètes de Méduse des citadelles primitives '.

Des fortifications étaient indispensables à des princes belliqueux; mais, en dehors du château, on trouve un groupe de bâtiments qui prouve, avec plus d'évidence encore, que les constructions de l'âge héroïque étaient loin de se borner à l'indispensable. L'un d'entre eux est si bien conservé que l'on peut parfaitement juger d'après lui de l'ensemble de ces constructions. C'est un édifice souterrain, bâti dans les flancs d'une coUine plate située dans la partie basse de My cènes. On avait creusé à cet effet la colline et posé sur le sol de l'excavation une assise circulaire de pierres bien taillées et soigneusement ajustées, puis une seconde, une troisième, et ainsi de suite. Chaque assise surplombait en dedans l'assise inférieure, si bien que, se rétrécissant à mesure qu'elles s'élevaient, elles formaient un encorbellement circulaire en forme de ruche. Cette voûte communique avec l'extérieur par une porte dont la baie a pour linteau une pierre de 27 pieds de longueur; sur les montants de la porte étaient appliquées des demi-colonnes en marbre de couleur, dont le chapiteau et

*) Voy, ddinsl'Ai'chseoL Zeitting, 1865, p. 1 sqq., la description cI'Adler. Sur leur rapport avec le style héraldique de l'Orient; cf. Abhd. d. B. Ahad. d. Wiss., 1874. p. IH.

LE 3I0NDE HOMÉRIQUE 165

la base étaient ornés de raies en zigzag et en spirale. Cette porte conduisait dans la grande coupole, dont les pierres se rejoignent encore parfaitement aujourd'hui. Les parois intérieures étaient revêtues, depuis le bas jusqu'en haut, de plaques de métal poli, dont la réverbération devait donner à cette vaste pièce, surtout à la lueur des torches, un éclat extraordinaire. Ce fait s'accorde on ne peut mieux avec les descriptions homériques, où le poète vante l'éclat métallique des murs dans les palais des rois.

D'après la tradition locale, ces constructions circulaires étaient des Trésors ou « dépôts » de choses précieuses. Cependant leurs proportions grandioses et leur position en dehors du château permettent à peine de douter que l'ensemble n'ait été un monument funéraire; en effet, l'art ne devait pas seulement protéger et embellir l'existence du prince, mais encore élever à sa mémoire un monument impérissable. Une chambre profonde, creusée dans le roc, attenant à la coupole, et qui forme la partie la plus retirée de l'édifice, contenait, d'après nos conjectures, les restes sacrés du prince, tandis que la pièce circulaire était destinée à conserver ses armes, ses chars, ses trésors et ses joyaux. C'est pour cela aussi que l'édifice tout entier était recouvert de terre, de façon qu'à première vue personne ne put deviner le sépulcre royal caché sous le gazon dans les entrailles de la colline '.

La signification historique de ces monuments est évidente. Ils ne peuvent avoir été élevés que par des peuples qui sont restés longtemps en possession de ce sol et qui disposaient pleinement des ressources d'une civilisation sûre de ses moyens et de son but. La pierre et le métal sont là eomplète-

*) Les coupoles souterraines sont encore un problème et leur destination n'a pas été expliquée d'une manière satisfaisante. Boetticher [Arch. Zeitunçi, 1860, p. 33) revient à l'opinion qui en fait des Trésors. Un texte de Diodore (IV, 79) suggère l'idée que le Tholos est un tombeau doublé d'un sanctuaire. On s'expliquerait ainsi la grandeur du vestibule, qui est hors de proportion avec la chambré du fond. La découverte récente de M. Stamatakis qui, au cours de fouilles exécutées pour le compte de la Société Archéologique d'Athènes, a dégagé l'entrée du monument connu sous le nom de « Trésor d'Atrée », a fait faire à la question un pas décisif. A mon sens, il est aujourd'hui hors de doute que l'édifice était une somptueuse sépulture royale.

ment domptés; il y a là des procédés artistiques arrêtés, lesquels sont mis en œuvre avec un luxe fastueux et une solidité qui veut être impérissable. Les dynasties qui s'immortalisaient par ces ouvrages ont dû avoir, outre leurs richesses patrimoniales, de vastes relations pour tirer de l'étranger le métal et les espèces de pierres que ne fournissait pas le pays. Que parle-t-on ici de société naissante ? En face de pareils monuments de l'architecture poliorcétique et funéraire, qui peut disconvenir que ce qui est pour nous, comme pour les critiques de l'antiquité, Thucydide par exemple, le premier point d'attache delà tradition grecque, la première page d'une histoire authentique, ne soit en réalité la consommation et le couronnement d'une civiHsation qui a dû poindre et mûrir en dehors du sol resserré de l'Hellade?

C'est dans l'intérieur du pays que l'art indigène, au dire des Grecs, a tenté ses premiers essais de fortifications appliquées aux villes. On montrait, sur les flancs du Lycée, Lycosoura, la plus ancienne ville qu'aurait éclairée le soleil de l'Hellade. Les débris des remparts sont encore visibles; c'est une maçonnerie de moellons assez petits, irréguliers et disposés sans ordre. Quant aux monuments grandioses d'Argos, le patriotisme grec n'osa jamais en faire honneur à l'art indigène; la tradition rapportait que les architectes des rois d'Argos étaient des Lyciens. Si donc la civilisation précoce du peuple lycien est un fait avéré ; si les relations entre Argos et la Lycie sont attestées par la légende et la religion; si enfin, depuis le jour où leur pays s'est découvert, les Lyciens nous apparaissent comme un peuple doué d'une aptitude particulière pour l'architecture et les arts plastiques, ces traditions trouvent dans de pareils faits une importante confirmation. Les Lyciens, de leur côté, étaient, de temps immémorial, en relation avec les Phéniciens, et certains procédés artistiques que nous trouvons employés en Argolide, notamment l'usage du métal dans la décoration des édifices, le revêtement de vastes parois en plaques polies, ont été certainement importés de Syrie en Grèce, avec les procédés techniques qu'un semblable travail suppose. Plus tard, les Hellènes ont basé sur de tout autres principes un art nouveau et original, qui n'a rien de commun

avec le système ornemental des vieux monuments royaux, avec les dômes unis et tout d'une pièce, avec l'écusson en bas-relief au-dessus de la porte.

Quiconque regarde la porte des lions, à Mycènes, même sans savoir un mot d'Homère, se figure nécessairement en ces lieux un roi semblable à F Agamemnon homérique, un capitaine ayant à ses ordres une armée et une flotte, un prince qui tenait de près à l'Asie, le pays de l'or et des arts, qui, disposantd'une puissance personnelle formidable et de moyens extraordinaires, était en état, non-seulement de donner à son royaume une unité solide, mais encore d'imposer sa suzeraineté à des princes plus faibles. Il arrive, il est vrai, que des légendes isolées naissent àl'occasion de constructions énigmatiques; elles croissent comme la mousse et les plantes grimpantes autour des ruines du passé ; mais des épopées comme celles d'Homère, peuplées de figures si diverses et si vivantes, ne peuvent pas se former de cette façon. Ce ne peut être non plus par un simple eff'et du hasard que des monuments comme l'âge héroïque a pu seul en produire se trouvent précisément dans les villes et les contrées qu'illumine l'auréole de la poésie homérique. Nous reconnaissons, aujourd'hui encore, la riche Orchomène aux débris d'un édifice que les Grecs des temps postérieurs comptaient, sous le nom de Trésor de Minyas, parmi les merveilles du monde. Ainsi, dans le domaine des Atrides, sur l'Eurotas comme sur l'Inachos, on trouve des tombeaux de rois d'un style absolument identique. Mais, ce qui prouve que de pareils monuments n'ornaient pas toutes les résidences des princes homériques et que cette opulence n'était pas générale en Grèce, c'est l'étonnement de Télémaque, lorsqu'il contemple le luxe, nouveau pour lui, et la splendeur du palais de Ménélas.

Ces mêmes monuments, dont le témoignage confirme et rectifie Homère, nous avertissent aussi|qu'il ne faut pas, sur la foi du poète, considérer les temps sur lesquels ils nous renseignent comme une période d'éclat éphémère qui se résume toute entière en quelques noms comme Agamemnon et Ménélas. L'incontestable variété du style des murs cyclopéens, plus grossier à Tirynthe, arrivé h sa perfection à

Mycènes, ne peraiet pas de douter qu'entre ces deux ouvrages il ne faille admettre de longues périodes intermédiaires, qui ne se confondent à nos regards que par un effet de perspective. Un fait remarquable, c'est que, dans les légendes accréditées sur la fondation d'Argos, de Tirynthe, de Mycènes, de Midea, les Pélopides ne jouent aucun rôle. La tradition ne connaît aux forteresses dont nous avons parlé d'autres auteurs que les Perséides, aidés par le concours de la Lycie. Les sépultures royales, au contraire, et les trésors qui en dépendent sont généralement rattachés au souvenir des Pélopides, et cette association est justifiée par l'origine de cette famille. En effet, la Lydie est le pays des grands tertres tumulaires avec des chambres maçonnées ' ; autour du Sipyle, la résidence de Tantale, il y a des dômes souterrains analogues à ceux de Mycènes % et c'est de cette même contrée que l'or, avec son éclat et sa puissance, est venu pour la première fois éblouir les Grecs. La mère des Pélopides s'appelait Plouto (richesse), et Mycènes, « la ville de l'or, » devait ce qu'elle avait, sa grandeur, sa magnificence et en même temps sa fatale destinée, à l'or qui était entré dans le pays avec les Pélopides.

Aristote se demandait déjà comment s'était formée la souveraineté de l'âge homérique, comment une famille avait pu prendre ainsi le pas sur tout un peuple '^. Les premiers rois étaient, selon lui, les bienfaiteurs de leurs contemporains, des initiateurs qui ont donné l'impulsion aux arts de la paix et de la guerre, et qui ont groupé le peuple autour de centres communs. Mais comment des individus étaient-ils en état d'exercer une influence pareille, qui élevait subitement à un niveau supérieur la culture de tout un peuple? Il n'y a guère qu'un moyen de l'expliquer ; c'est d'admettre qu'ils disposaient des ressources d'une civilisation étrangère au pays, c'est-à-dire, qu'ils appartenaient à des tribus apparentées, il est vrai, aux Grecs d'Europe, mais parvenues, dans les contrées où elles s'étaient fixées, à une maturité plus précoce. De pareils homrnes étaient capables de réunir en Etats des tribus épar-

^) ArchcColog. Zeitung, 1853, p. 156.

-) Hamilton, Reisen, I, p. 53.

3J Aristot., Polit., 85, 27.

pillées dans des bourgades, et de fonder une royauté homérique (ßaj'.Xs-'a) qui est à la fois le sommet et la base de l'édifice politique. Ces étrangers, dont la patrie et l'origine disparaissaient dans un lointain inconnu, pouvaient passer pour fils des dieux ; c'est un honneur que des gens du pays eussent difficilement obtenu de leurs compatriotes. Ajoutons qu'un peuple d'autant d'amour-propre que les Grecs n'aurait pas fait venir de Lydie, s'il n'y avait été obligé par une tradition invariable, la plus brillante de ses antiques dynasties i.

Mais tous les rois n'étaient pas des Pélopides; tous ne se trouvaient pas placés par leur origine, leurs ressources et l'étendue de leur puissance, si fort au-dessus de leurs peuples. Dans le royaume des Céphalléniens, il n'y a pas trace d'un semblable contraste, et les nobles d'Ithaque peuvent considérer Ulysse comme un des leurs. Il ne faut pas oublier non plus que même les plus puissants princes du monde homérique ne sont pas des despotes qui régnent selon leur bon plaisir. Le peuple grec montre, dès le principe, une aversion décidée pour tout ce qui est illimité et absolu, et comme, en obéissant aux princes fils des dieux, il croyait se soumettre à un ordre de choses supérieur, la puissance royale est, de son côté, bornée par la loi et la coutume.

Le roi, il est vrai, est aussi, en vertu de sa souveraineté, le juge suprême du peuple, au même titre que le père de famille parmi les siens : mais il se garde bien de remplir seul ces fonctions responsables. Il se choisit parmi les familles nobles des assesseurs, nommés, à cause de leur dignité, les Anciens ou« Gérontes »; et ces juges siègent dans l'enceinte réservée-, sanctifiée par des autels et des sacrifices, pour expliquer publiquement devant tous les règles du droit et porter l'ordre là où le désordre s'est introduit. C'est seulement lorsqu'il s'agit d'un attentat contre la personne et la vie que la famille se réserve ses droits; d'après le vieil axiom'e de Rhadamanthys, le sang demande du sang; et ce sang, le vengeur désigné par

') Costume oriental de Tantale, Créon, Minos.,., etc. {Compte-Rendu, Saint-Pétersbourg, 1861, p. 80). Sur les chefs indigènes et étrangers, V. Strabon, p. 321.

-) rspapo'i ^OLTilr^zz YJjjievot Iv àyopYj xocfu-oç laoiiyvi opâirOat (HoM., Ep. xiii, 3.

la parenté a seul qualité pour le répandre. Mais là même où, comme dans ce cas, l'organisme social est resté imparfait, tout est réglé d'avance, et, si arrogant que se montre d'ailleurs celui qui se sent fort, on trouverait à peine un exemple d'une rébellion ouverte contre les exigences du droit sacré. Le coupable le plus puissant s'enfuit lorsqu'il a tué un homme du commun : aussi les pérégrinations et les aventures de- bannis forment-elles le fond de tant d'histoires et d'intrigues légendaires. Une fois sorti de sa tribu, l'exilé se trouve dans un monde tout autre ; les prescriptions légales d'un État ne sont point valables en dehors de ses frontières.

En somme, sous le rapport de la civilisation et des mœurs, il existe dans le monde homérique une uniformité remarquable. Nous trouvons peu de différence dans le caractère des tribus qui occupent les deux rivages de la mer Egée et forment le monde grec proprement dit. De part et d'autre, même religion, même langue, mêmes mœurs : Troyens et Achéens frayent les uns avec les autres comme des compatriotes, et s'il y a entre eux quelque différence à noter, elle consiste en ce que, sans le dire expressément, le poète, dans une foule de détails significatifs, reconnaît aux peuples du rivage oriental le privilège d'une moralité plus haute et d'une civilisation plus avancée. Chez les princes achéens, l'emportement brutal et égoïste de la passion ne cesse de contrecarrer l'intérêt commun : pour la possession d'une esclave, le général en chef court risque de faire manquer l'entreprise tout entière. Achille est le plus idéal de tous les personnages qui combattent sous les murs d'IIion, et pourtant, lui, le fils d'une déesse, l'arrièrepetit-fils de Zeus, il montre une soif de carnage qui n'épargne pas même des enfants innocents, et il fait lui-même l'office de bourreau en égorgeant des captifs, aussi bien que des chevaux et des chiens. L'instinct naturel, dans sa fougue sauvage, anime les deux Ajax; les actes d'Ulysse ne sont pas toujours conformes aux lois de l'honneur chevaleresque, et Nestor n'est devenu un sage qu'avec le temps. Au contraire, Priam et les siens nous sont peints sous des traits tels que nous sommes forcés de rendre hommage à leur loyauté réciproque, à leur piété, à leur pntriotisme héroïque, et à la délicatesse de leurs

mœurs '. C'est seulement dans le caractère de Paris qu'on reconnaît déjà des traces de cette mollesse asiatique qui énerva rionie.

Tels hommes, tels dieux. Il n'est pas de dieux dont on puisse dire qu'ils n'avaient d'adorateurs que dans un des deux camps. Cependant, leurs affinités les portent de préférence soit d'un côté, soit de l'autre.

Hèra prend en main la cause des Achéens. Elle avait adopté pour demeure x4rgos où, aujourd'hui encore, on reconnaît, non loin de Mycènes, les ruines de son temple bâti en manière de forteresse. A Ilion, au contraire, elle se sent négligée; aussi a-t-elle voué aux Priamides une haine irréconciliable. C'est elle surtout qui a soufflé la discorde entre les deux rivages et qui, en dépit de toutes les difficultés, a fini par réunir la flotte de guerre. Malgré son haut rang , c'est une femme capricieuse et vindicative , dominée par des passions peu avouables.

Au contraire, il n'y a pas de plus noble figure que celle du dieu protecteur d'Ilion. Bien que comblé des plus grands honneurs, Apollon ne montre jamais la moindre velléité d'opposition aux ordres de Zeus ; il s'identifie spirituellement avec lui, off"rant un modèle d'obéissance volontaire et de grandeur d'âme ; il resplendit d'un pur éclat parmi les dieux, comme Hector parmi les hommes, et tous deux sont là pour attester le degré supérieur de développement moral auquel étaient arrivés les Etats et les peuples du littoral oriental, lorsqu'éclata le conflit avec l'Occident.

A l'époque où les traits épars du monde héroïque furent rassemblés par la Muse et réunis en une grande peinture, il y avait longtemps que ce monde avait disparu; il avait été remplacé par un nouvel ordre de choses, aussi bien dans la mère-patrie, où les descendants des héros homériques avaient dû céder la place aux monttignards du nord, que dans les pays nouvellement conquis, où, par suite du bouleversement général, les héritiers des princes achéens n'avaient pu

1) Les Troyens ont l'idée de la patrie. C'est chez eux, et chez eux seulement, qu'on entend dire: £?<; oltovo; apiixo; àfx-jvaaOat ntp\ TziipTt^iHoM., Il iad., XII, 243. Cf. XV, 496) ,

reprendre le rang qu'avaient occupé leurs aïeux dans leur patrie. Si ce contraste ne trouble point l'harmonie de l'immense tableau tracé par la muse homérique, il faut en chercher la raison dans les hautes facultés de ces tribus qui surent conserver et mettre en œuvre les souvenirs du passé. Elles possédaient au suprême degré le privilège des natures poétiques, la faculté d'oublier les tristesses du présent dans la contemplation du passé idéalisé, et de ne laisser aucune dissonance se mêler à ce plaisir.

Cependant, on sent percer, dans toute la poésie homérique, une pointe de mélancolie, l'idée douloureuse que le monde est devenu plus mauvais et que « les hommes, tels qu'ils sont à présent', » sont inférieurs en force et en énergie aux générations précédentes. On y trouve même plus que cette disposition d'esprit ; quelques traits du présent se sont glissés involontairement dans le tableau du passé et attestent que les institutions qui forment le fond de l'âge héroïque n'étaient plus en vigueur du temps de l'aède.

La royauté est le centre de la société et, en campagne, sa puissance agrandie devait être absolue. Et pourtant, que l'Agamemnon d'Homère est loin de répondre à l'idéal de grandeur héroïque qui s'offre à nous en face des monuments de Mycènes , et qu'ont laissé dans notre imagination ces épithètes de rejetons des dieux, revêtus d'une puissance quasi divine, données aux anciens souverains par la tradition! Sous les murs de Troie, nous trouvons un prince empêtré dans des difficultés sans nombre, borné dans ses ressources, indécis et dépendant, chez qui le pouvoir est fort au-dessous du vouloir; il a plutôt des prétentions à la puissance qu'il n'a de puissance réelle, et il est obligé d'inventer toutes sortes de moyens et de détours pour obtenir l'approbation générale. On ne comprend pas comment cet Agamemnon, qui se heurte perpétuellement à la résistance et à l'indiscipline, a pu réunir sous sa bannière une armée composée d'éléments si divers. Le pivot du monde héroïque est ébranlé ; à côté de l'autorité royale s'est élevée

«) Oioi vOv ßpoToi' e'atv {Eoy[. ,Ilîad.. V, 304. XII, 383.449. Vell. Paterc, I, 5. I. Bekkeh, Hom. Blätter, II, 67.

une autre puissance, celle de la noblesse, sans laquelle le roi ne peut déjà plus gouverner et rendre la justice, et cette maxime même que l'on cite depuis longtemps pour prouver la popularité de la royauté héroïque :

Une souveraineté à plusieurs ne vaut rien. Que celui-là soit seul

souverain, Seul roi, à qui le fils de l'artificieux Kronos a donné le poste *.

porte évidemment le caractère d'une réflexion politique ; elle donne à entendre que l'on avait déjà senti les inconvénients d'une aristocratie à plusieurs tètes, inconvénients qui se montrent dans tout leur jour à Ithaque '.

Les prêtres eux-mêmes, surtout les devins, font contre-poids à la royauté : c'est une seconde puissance par la grâce de Dieu et qui n'en est que plus insolente et plus dangereuse. Enfin, la masse obscure du peuple s'agite aussi, La place publique qui, lorsque l'autorité royale n'était pas encore affaiblie, ne pouvait jouer aucun rôle, devient peu à peu le centre de la vie publique. C'est sur l'agora que se décident les affaires générales; les réunions prennent de jour en jour plus d'indépendance et d'initiative; dans toutes les questions importantes, il s'agit d'enlever par la parole le suffrage du peuple.

La foule n'est là, il est vrai, que pour écouter et obéir; mais déjà le 'peuple siège pendant la délibération, tandis que, suivant l'ancien usage, il n'y avait de sièges que pour les grands, c'est-à-dire, le Roi et les Gérontes "; déjà, l'opinion publique est une puissance que le roi ne saurait mépriser sans s'en repentir, et déjà aussi il se rencontre dans le camp devant Troie des gens comme Thersite. Celui-ciest remis à saplace avec force sarcasmes ; mais sa caricature prouve précisément que les partis avaient conscience de leur hostilité mutuelle, et que l'esprit aristocratique s'était déjà exercé à tourner en ridicule les orateurs de la plèbe. On devine que de semblables exemples trouveront bientôt des imitateurs plus heureux. A Ithaque, le peuple est même invité à prendre part à l'action. Mentor, dans

') HoM., Iliad. II, 204. La Tro^jxotpavfr, est déjà mise à l'épreuve et jugée.

^) On rencontre déjà des sedcntes co7iciones dans des passages homériques d'une authenticité incontestée. Chez les Phéaciens, àyopaî te xai éopai vont ensemble (Hom., Odyss,, VIII, 16).

174 LES MIGRATIONS DES TUUÎl S GRECyiES

un intérêt dynastique, cherche à travailler les esprits; il va jusqu'à révéler au peuple la force qui gît dans le nombre :

Mais c'est à l'autre peuple que j'en veux, à voir comme tous Vous êtes là assis en silence et n'osez apostropher Une poignée de prétendants, pour les contenir, nombreux comme

vous l'êtes * .

Il est vrai qu'il suffit aux gentilshommes de quelques mots pour disperser immédiatement la foule qui s'amasse ; mais les partis sont là, Tun complètement organisé et déjà vainqueur de la royauté, l'autre qui se remue à l' arrière-plan et que la royauté elle-même appelle à son secours. On croit même reconnaître dans ces poèmes des traits qui appartiennent décidément à l'époque posthomérique. Ainsi, par exemple, lorsque l'on considère Ménélas, lorsqu'on le voit, ennemi de toute digression, traiter avec une concision pénétrante l'objet de la délibération -, il semble être déjà un représentant de cette tribu dorienne qui s'établit en Laconie après l'époque de la guerre de Troie.

Ainsi, malgré le calme épique que la poésie ionienne a su répandre sur toute la scène qu'elle retrace, nous sommes en présence d'un monde plein de contradictions intérieures ; tout y fermente ; le vieil élément tombe en dissolution, et de nouvelles forces, qui n'ont point de place dans l'ancien ordre de choses, sont en plein épanouissement. Nous reconnaissons à ces indices les conjonctures au milieu desquelles s'achevèrent ces chants épiques. C'était (vers 900 avant J.-C. =*) le temps où, après la période agitée des migrations et des fondations, les villes commençaient à s'organiser à l'intérieur. A ce moment, le pouvoir des princes, qui avait été indispensable tant qu'avait duré la lutte, faiblit. La noblesse se ligua contre le trône, et dans les villes maritimes de l'Ionie se développa cette vie de la place pubhque, où le Demos prit conscience de sa force et qui modifia profondément la situation respective des classes au sein de la société. Ce sont ces idées, ces ten-

1) HoM., Oclyss., II, 239-241.

2) HoM., Iliad., III, 213.

3) Il est impossible de placer l'âge d'or de la poésie épique plus haut que le commencement du x« siècle avant notre ère. Cf. Th. Bergk, Griech. Literaturgeschichte, I, p. 486.

dances de son époque que le poète a transportées dans le tableau du passé.

C'est bien au milieu d'une population ionienne que l'épopée a reçu sa forme définitive. On le reconnaît surtout à ces traits qui font ressortir l'influence de l'opinion publique et la puissance de la parole. C'est encore aux Ioniens principalement qu'il faut attribuer tout ce qui a trait au commerce et à la navigation ; les relations que leurs nouvelles villes nouaient avec toutes les côtes et étendaient au delà des bornes de l'Archipel jusqu'à Cypre, en Egypte et en Italie, furent naïvement transportées sur la scène du monde héroïque. Ce caractère néo-ionien apparaît dans V Odyssée bien plus encore que dans VIliade ; car, tandis que celle-ci a pour base une foule de matériaux historiques empruntés surtout aux traditions particulières des familles princières achéennes, dans les pérégrinations d'Ulysse, l'imagination ionienne s'est donné plus libre carrière et a inséré dans ses chants toute espèce d'aventures et de contes de matelots.

Le trafic est encore essentiellement un commerce par échange, caractère qu'il a conservé fort longtemps dans la mer Egée, à cause de la variété extraordinaire des produits du sol. Cependant, on sentit de bonne heure le besoin d'employer, comme mesure de la valeur, des objets qui eussent une valeur constante, facile à déterminer et universellement reconnue. A l'origine, ce sont les troupeaux qui forment la richesse des familles : par conséquent, c'est principalement en bœufs et en moutons que l'on évalue les présents, les dotations, la rançon des captifs, le prix des esclaves ; une armure est estimée à neuf bœufs, une autre à cent. Le commerce maritime dut exiger une mesure plus commode de la valeur et on la trouva dans les métaux. Le cuivre et le fer étaient eux-mêmes des articles de commerce, et l'importance qu'avait le premier dans la consommation industrielle hâta le moment où les navires de l'Hellade, qui n'avait que quelques rares filons de cuivre, se dirigèrent vers les côtes occidentales, chargés de fer étincelant qu'ils allaient échanger contre du cuivre. Quant aux métaux nobles, dans Homère, ils ont déjà cours partout. L'or est ce que l'on a de plus précieux. Pour une parure d'or,

176 LLS MlGHATIOiNS BKS TRIBUS (IRECQUES

amis et époux se trahissent; et les monceaux d'or des rois ne sont si vantés que parce que l'or était une puissance, parce qu'avec de Tor on pouvait tout avoir. Ce sont les Ioniens qui ont introduit l'or dans le commerce grec, et l'admiration pour l'éclat et le pouvoir magique de ce métal, qui remplit les poésies homériques, doit être attribuée principalement à l'esprit ionien. Les pièces d'or sont pesées sur la balance : « talanton » désigne la balance aussi bien que la pesée ; toutefois, le talent homérique ' doit représenter déjà une certaine unité de poids, et l'on voit par cette estimation des armures, à laquelle nous faisions allusion tout à l'heure, qu'il y avait entre l'or et le cuivre un rapport fixe, le premier étant à l'autre comme 100 est à 9.

Enfin, c'est à l'empreinte laissée par l'esprit ionien sur les légendes héroïques qu'il faut attribuer le sans-façon avec lequel on y parle des dieux et de la religion. A l'exception d'Apollon, le patron de la vieille lonie, tous les dieux sont traités avec une certaine ironie ; l'Olympe est une copie du monde avec toutes ses faiblesses. Les plus sérieuses aspirations de la conscience humaine sont reléguées à l'arrière-plan ; ce qui pourrait déranger dans leurs aises les auditeurs est écarté ; les dieux homériques n'arrachent personne à la pleine jouissance de la vie sensuelle. Déjà Platon reconnaissait dans Tépopée d'Homère la vie ionienne avec toutes ses grâces, mais avec toute sa corruption et ses vices "; et l'on se montrerait bien injuste envers les Grecs qui ont vécu avant Homère, si l'on jugeait de leurs qualités morales et religieuses d'après les contes débités sur les dieux par le chantre ionien, si on leur refusait les sentiments dont Homère ne fait pas mention, par exemple, l'idée de la souillure imprimée par le meurtre d'un citoyen et de l'expiation due à son sang.

Ainsi, le tableau que trace Homère du temps auquel appartiennent ses héros n'est ni fidèle ni complet. En revanche son témoignage dépasse ce temps. Il montre la ruine de l'an cien ordre de choses et la transition qui prépare le nouveau;

1) Surle talent homérique, voy. J. Bra.ndis, Milnz-, Mass- und Gewichts wesen in Vorderasien, p. 4.

2) Plat., Republ., III, p. 393.

LE MONDE HOMÉRIOIE 177

il atteste même indirectement les migrations des tribus du nord et toute la série d'événements qui en fut la conséquence : car, en définitive, c'est à l'impulsion communiquée de proche en proche par les mouvements de peuples accomplis dans les régions lointaines de TEpire, par les invasions successives des Thessaliens, des Béotiens et des Doriens, qu''est due cette émigration des populations maritimes vers l'Asie -Mineure qui a fourni à l'épopée homérique ses matériaux et l'a fait mûrir sous le ciel de l'Ionie.

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