‹ Histoire grecque (volume 2)Chapitre 34 sur 47 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

§ I. — Prise de possession des Doriexs. — Les Doriens dans le Péloponnèse. — Les Doriens en Messénie. — Les Doriens en Laconie. — Les Doriens en Argolide. — Rapport entre l'ancienne et la nouvelle population.

— Fondation des États de la côte occidentale, l'Élide, Pisa et la Triphylie.

— État de l'Arcadie. — Résultat des invasions. — Héraclides et Doriens. — Les Doriens en Crète.

§ IL — Histoire de la Laconie. — Origines de l'histoire de la Laconie. — Fondation de Sparte. — Les rois jumeaux. — L'hexapole laconienne. — Origine de la double royauté. — Persistance des institutions achéennes.

— Législation de Lycurgue, vers 820 av. J.-C. — Tâche du législateur. — La royauté. — Le conseil des Anciens. — La communauté guerrière des Doriens. — Les lots assignés aux Doriens. — Les Doriens au bord de l'Eurotas. — Les périèques et les hilotes. — Droits des Doriens. — Discipline des Doriens. — Éducation publique. — Isolement vis-à-vis de l'extérieur. — La vie à Sparte. — ■ Les fonctionnaires. — Dorisation du pays. — Chronologie de Lycurgue.

§ III. — Sparte et la Messénie. — Relations extérieures de Sparte. — Spartiates et Messéniens. — Première guerre de Messénie, de 743 à 724.

— Soulèvement d'Andania. vers 645. — Alliés des Messéniens. — Discordes civiles à Sparte. — Puissance des éphores. — Agitations intérieures : les Parthéniens. — Terpandre et les fêtes Carnéennes (676). — Thalétas et les Gymnopédies (665) . ■ — Détresse de Sparte durant la seconde guerre de Messénie. — Tyrtée d'Aphidna. — Continuation de la guerre.

— Luttes autour d'Ira. — Fin de la guerre, vers 628. — Transformation intérieure de l'État. — Accroissement de la puissance des éphores. — Sparte après les guerres de Messénie.

§ IV. — Etats du centre et du littoral occidental. — Guerre entre Sparte et l'Arcadie. — Traités avec Tégée (après 600 av. J.-C). — Relations de Sparte avec la côte occidentale. — Le culte à Olympia. — Sparte et Elis.

— Soulèvement des Pisates (672). — Luttes au sujet d'Olympie, — Anéantissement de Pisa (vers 572). — Agrandissement de l'Élide. — État de l'Élide. — Les jeux olympiques. — Sparte et Olympie. — Opposition au dorisme.

§ V. Civilisation ionienne en Asie. — Les côtes de l'Asie-Mineure. — Emigration par mer après la colonisation. — Développement de l'Ionie.

— Tendances particulières des villes maritimes de l'Ionie. — Révolutions pohtiques en lonie. — Apparition de la tyrannie. — Influence de l'Orient sur l'Ionie. — Invention de la monnaie en lonie. — Impulsion donnée au commerce. — Grandes guerres commerciales (vers 700 av. J.-C).

184 HISTOIRE mr Péloponnèse

§ VI. — Histoire de l'Argolide. — Troubles en Argollde. — Victoire de Phidon à Hysiae (669). — Le roi Phidon à Argos. — Ses réformes relatives aux poids et monnaies. — Puissance de Phidon. — Phidon aux jeux Olympiques (668). — Chute de Phidon.

§ VII. — Histoire DE Sicyo.ne. — La dynastie des Orlhagorides. — Myron vainqueur à Olympie (648). — Les réformes de Clisthène. — PoHtique extérieure de Clisthène. — Rapports de Crisa avec Delphes. — Delphes et Sicyone. — La guerre sacrée (600-590). — Les prétendants d'Agariste. — Réunion des prétendants à Sicyone. — Fin de la dynastie des Orlhagorides .

§ VIII. — Histoire de Corixthe. — Corinthe gouvernée par des rois. — Industrie et inventions des Corinthiens. — Abolition de la royauté (vers 747). — Corinthe gouvernée par des prytanes. — Révolution à Corinthe (657). — Cypsélos (657-629). — Periandre (629-585). — Gouvernement de Periandre. — Vieillesse de Periandre. — Mort de Periandre. — Chute des Cypsélides.

§ IX. — Histoire de Mégare. — Théagène de Mégare (vers 625). — État social de Mégare. — Théognis de Mégare (vers 550).

§ X. — Lutte de Sparte contre la tyrannie. — Coup d'oeil rétrospectif sur l'époque des tyrans. — Sparte et la tyrannie. — Prestige de Sparte devenue le centre de la nation. — Sparte et Athènes.

L'invasion dorienne fait entrer en scène une force nouvelle, celle des montagnards du nord, qui viennent revendiquer leur rôle dans l'histoire nationale. Ils étaient en retard de plusieurs siècles sur les tribus voisines de la mer, mais n'en avaient que plus d'énergie et de vitalité; aussi, ce qui a été transformé et renouvelé par suite de leurs conquêtes a duré jusqu'à la fin de l'histoire grecque. C'est pour cette raison que déjà les historiens de l'antiquité ont daté l'ère historique , par opposition à (( l'âge héroïque », des premiers exploits des Doriens *. Mais nous n'en sommes pas mieux renseignés sur la première phase de l'invasion dorienne. Au contraire ; les an-

') Ephore opposait l'invasion des Héraclides (Awpisî; ?'jv 'IIpax).£''Sai;. Turc, I, 12) aux ua),atat [L-JkjloyioLi et en faisait le point de départ de l'histoire grecque (DiOD., IV, 1. A. Schefer, Quellenkunde, p. 50).

ciennes sources se tarissent, aussitôt que s'ouvre cetteépoque, sans être remplacées par de nouvelles. Homère ignore complètement l'expédition des Héraclides. Les Achéens émigrés sur l'autre bord de la mer vivaient tout entiers dans le souvenir des jours passés et confiaient ce dépôt sacré à la mémoire fidèle de la Muse. Mais ceux qui étaient restés, qui devaient se plier de force à des institutions étrangères, ne songeaient guère à chanter. Les Doriens eux-mêmes se sont toujours montrés avares de traditions; ce n'était pas leur manière, de parler beaucoup de ce qu'ils avaient fait : ils n'avaient pas non plus l'inspiration prime-sautière de la race achéenne , et ils étaient encore moins capables d'amplifier avec complaisance, à la manière ionienne, les incidents de leur existence. Ils consacraient leurs pensées et leurs forces à la vie pratique, à l'accomplissement de devoirs déterminés, d'actes sérieux et utiles.

Ainsi, les grandes péripéties de l'invasion dorienne restèrent abandonnées aux hasards d'une tradition qui s'est effacée jusqu'aux moindres vestiges, et c'est pour cela que toute l'histoire de la conquête de la péninsule est si pauvre en noms et en faits. En effet, ce n'est que bien tard, alors que l'épopée populaire était morte depuis longtemps, que l'on chercha à refaire aussi un commencement à l'histoire du Péloponnèse ».

Mais ces poètes d'arrière-saison n'étaient plus entraînés par le courant d'une tradition jeune et vivante; ils n'éprouvaient pas non plus, en face des images du passé, cette joie pure ot naïve qui est le souffle vital de la poésie homérique ; ils s'étaient donné sciemment pour tâche de combler une lacune de la tradition, et de renouer entre l'époque achéenne et l'époque

*) Sur les traditions concernant l'invasion dorienne et la vêtus inter Herculis posteras divisio Peloponnesi (Tac, A.nn., IV, 43j, tj twv 'Hpax),£t5(ov xâOoooç xat ô r?,; y^MpiXQ (ASpurfib; -jit'aOxwv xai irwv auyxaTe),9ôvTwv aùxoi; AwptÉwv (Strab., p. 392j, voy. U. Muelleh, Dorier, I, p. 50. A côté de la légende rectifiée par les poètes attiques que donne ApoUodore, on trouve des débris de renseignements historiques dans Éphore et de traditions locales dans les introductions historiques dont Pausanias fait précéder ses descriptions des contrées du Péloponnèse. Cf. H. Gelzer, Die Wanderzüge der lakedœ- 7nonischen Dorier, ap. Rhein. Mus. N. F. XXXII, p. 259.

dorienne la trame interrompue. Ils cherchèrent à réunir les diverses légendes locales, à compléter les parties défectueuses, à concilier les contradictions et, de cette façon, ils arrivèrent à faire de l'expédition des Héraclides une histoire dans laquelle ce qui était Tœuvre lente et progressive des siècles apparut condensé sous une forme pragmatique.

Les Doriens vinrent du continent par bans successifs, amenant avec eux leurs femmes et leurs enfants. Us ne gagnèrent que lentement du terrain; mais, là où ils prirent pied, ils provoquèrent une transformation radicale des mœurs et des institutions. Us y introduisirent leur régime domestique et leur organisation sociale ; ils conservèrent avec une énergie tenace le tour particulier de leur langue et de leurs mœurs; ils s'isolèrent dédaigneusement des autres Grecs, et, au lieu de se fondre, comme les Ioniens, dans la masse de l'ancienne population, ils imprimèrent à leur nouvelle patrie le caractère de leur race. La péninsule devint dorienne.

Cette transformation s'opéra de manières très diverses; le mouvement reçut son impulsion, non pas d'un centre unique, mais de trois points principaux. La légende péloponnésienne à exprimé ce fait à sa manière. Selon elle, la race d'Héraclès, l'héritier légitime de la souveraineté d'Argos *, était alors représentée par trois frères qui revendiquaient les droits de leur ancêtre, Téménos, Aristodémos et Cresphonte. Ceux-ci sacrifient en commun à trois autels de Zeus Patrôos et tirent au sorties divers royaumes du pays. Argos, le lot d'honneur, échut à Téménos; le second, Lacédémone, revint aux enfants mineurs d' Aristodémos, tandis que la belle Messénie tomba par la ruse au pouvoir du troisième frère 2.

Cette histoire du partage des Héraclides a été fabriquée dans le Péloponnèse, alors que les Etats en question avaient

') Le droit des Héraclides se fondait sur leur parenté avec les Perséides. « Quel soin, dit Niebuhr, les chroniques anglo-saxonnes ne déploient-elles pas pour rattacher à la race des Saxons la généalogie de Guillaume-le-Conquérant! (Niebuhr, Yo7'les,ïib.A. Gesch. I, p. 27 i). C'est là une adaptation (olxîioOffOai) agréable aux deux partis, aux vainqueurs comme aux vaincus.

2) Arch. Zeit., 1848. p. 281. 0. Mueller, Don^r, I, p. 64.80. Influence de Cina^thon, selon K. Fr. Hermann [Altenb. Philologennersamml ., 1855, p. 37). — Pacte de famille des Héraclides (Platon, Legg., 684).

PRISE DE POSSESSION DES DOP.IEXS 187

pris depuis longtemps leur physionomie particulière ; elle donne, en la reportant aux temps héroïques, la raison d'être des trois métropoles, la légitimation du droit des Héraclides dans le Péloponnèse et du nouveau système pohtique. Le fond historique de la légende est que, au début, les Doriens ne défendaient pas Tintérèt propre de leur race, mais les intérêts de leurs chefs, lesquels n'étaient pas des Doriens, mais des Achéens'; aussi, le dieu qui préside au partage n'est autre que le dieu tutélaire des vEacides. En outre, la légende repose sur ce fait que les Doriens, dirigeant leur marche sur les trois grandes plaines de la péninsule, se partagèrent, bientôt après l'invasion, en trois corps d'armée. Chaque corps avait pour le conduire ses Héraclides; chacun contenait dans son sein ses trois tribus, les HyUéens, les Dymanes et les Pamphyles ^ Chacun d'eux était une copie réduite du peuple entier. De la façon dont les divers corps d'armée s'installèrent dans leur nouveau séjour, du plus ou moins de ténacité avec laquelle, malgré la direction étrangère dont ils s'étaient faits les instruments et le contact de la population vaincue, ils restèrent fidèles à leurs habitudes et aux mœurs de leur race, enfin, de la manière dont les choses s'arrangèrent des deux côtés, dépend complètement le cours que va prendre l'histoire du Péloponnèse.

Les nouveaux Etats étaient aussi, en partie, de nouveaux territoires; ainsi, par exemple, la Messénie. En effet, dans le Péloponnèse homérique, il n'y a point de contrée qui porte ce nom : la partie orientale du pays, là où les eaux du Pamisos relient l'une à l'autre la vallée haute et la vallée basse, appartient au royaume de Ménélas, et la moitié occidentale, au domaine des Néléides, qui avait son centre sur la côte. Les Doriens débouchèrent par Je nord dans la vallée haute et s'installèrent à Stényclaros. De là, ils gagnèrent du terrain et repoussèrent les Néléides thessaliens vers la mer. La haute

*) K. Fr. Hermann, Staatsalterth . , § 16, 5.

-) Le caractère dorien des trois Phylse, nié par Gilbert, qui les considère comme une institution purement argienne [Studien zur altspartan. Geschichte, p. 142), est défendu par A. Burckhardt, De Grsecorum civitatum divisionibus , Basil., 1873, p. 15. Cf. Schiller [Ansbach. Programm , 1861, p. 7).

falaise isolée deVieux-Navarin paraît avoir été le dernier point de la côte où ceux-ci se maintinrent, jusqu'à ce qu'enfin, serrés de plus près de jour en jour, ils s'embarquèrent et quittèrent le pays. La plaine de Stényclaros devint alors le centre de la nouvelle contrée et put être appelée pour cette raison Messène, c'est-à-dire, pays du milieu ou de l'intérieur.

A part cette importante transformation, le changement s'opéra plus pacifiquement que sur d'autres points. Du moins, la légende locale ne parle pas de conquête violente. Les habitants auraient cédé aux Doriens une portion déterminée de terres labourables et de pâturages et seraient restés tranquilles possesseurs du reste. Les envahisseurs victorieux ne cherchèrent même pas à se créer une situation à part et à s'arroger des privilèges. Les nouveaux princes furent considérés, non pas comme des conquérants étrangers, mais comme des parents des anciens rois éoliens, et l'aversion qu'inspirait la domination des Pélopides leur valut la sympathie nationale. Pleins de confiance, ils vinrent habiter avec leur suite au milieu des Messéniens, et montrèrent qu'ils n'avaient d'autre but que de voir les anciens et les nouveaux habitants se fusionner pacifiquement sous leur égide.

Mais ce tranquille état de choses ne dura pas longtemps. Les Doriens se crurent trahis par leurs chefs, Cresphonte se vit forcé par une réaction dorienne de renverser la première organisation, d'abolir l'égalité des droits, de réunir tous les Doriens en communauté séparée à Stényclaros et de faire de cette place la capitale de la contrée, de sorte que le reste de la Messénie fut réduit à la condition d'un pays conquis. Les troubles continuent. Cresphonte lui-même est victime d'un soulèvement meurtrier : sa dynastie est renversée, il n'y a plus après lui de Cresphontides. ^^pytos lui succède. C'est un Arcadien de nom et de race, élevé en Arcadie, et qui de là a envahi la Messénie alors en pleine dissolution. Il apporte au pays un ordre plus stable et lui imprime une direction plus ferme; aussi désormais les rois s'appellent-ils, de son nom, ^Epytidos. Or, la direction que suit dès lors l'histoire de l'Etat est tout autre; elle est anti-dorienne , anti-belliqueuse. Les ^pytides ne sont pas des chefs d'armée, mais des administra-

teurs, des fondateurs de cultes. Ces cultes eux-mêmes ne sont pas ceux des Doriens, mais d'anciens cultespéloponnésiens, d'un caractère tout opposé, tels que celui de Demeter, d'x^sclépios, des Asclépiades. La grande fête du pays était une cérémonie étrangère à la race dorienne, la célébration des mystères dits « des grandes divinités », et, sur le mont Ithome, la haute citadelle qui domine les deux plaines de la contrée, trônait le Zeus pélasgique dont le culte passait pour une marque distinctive du peuple messénien.

Si rares et si incomplets que soient les débris de l'histoire locale de la Messénie, elle repose indubitablement sur quelques faits d'une haute importance. On remarque, dès le début, dans cette colonisation dorienne, une incertitude étonnante, une scission profonde entre le chef et son peuple, scission qui avait pour cause la sympathie du roi pour l'ancienne population, celle qui avait occupé le pays avant les Achéens *. Il ne réussit pas à fonder une dynastie ; car yEpytos n'est donné comme fils de Cresphonte que par une légende postérieure qui, là comme dans toutes les généalogies grecques, cherche à masquer les brusques solutions de continuité. Mais le peuple dorien dut s'épuiser en luttes intestines au point de ne plus pouvoir faire prévaloir son génie propre; la dorisation de la Messénie n'aboutit pas, et cet échec décida de la physionomie qu'allait prendre, au moins dans ses traits principaux, l'histoire du pays. En effet, autant la nature avait prodigué de ressources à une contrée qui réunissait deux des plus beaux bassins fluviaux de la Grèce avec un littoral baigné par deux mers, autant le développement de TEtat prit, dès le début, un cours désavantageux. 11 n'y eut pas en Messénie de rénovation radicale, pas de régénération vigoureuse qui l'ait marquée au sceau du génie hellénique.

Un second corps d'armée dorien pénétra, avec un tout autre succès, dans la longue vallée de l'Eurotas" qui, commençant

^) Pausan., IV, 3, 6. En dépit de Schiller {Ansbacher Programm, 1857/8, p. 7), je ne puis trouver à ce passage un autre sens que celui que j'ai adopté dans le texte et dans mon livre sur le Péloponnèse (II, p. 188) : yTToitTsyeiv et uno']/ta signifie soupçonner, sans que le mot soit pris en mauvaise part.

^) E. CuRTius, Peloponnesos, II, p. 210.

par une gorge étroite, s'élargit graduellement et déploie au pied du Taygète les fertiles campagnes de la « creuse Lacédémone. >> Il n'y a guère en Grèce de pays où une plaine soit aussi réellement qu'ici le centre et le point d'appui de l'ensemble. Profondément enfoncée entre des montagnes abruptes et séparée par des cols élevés des régions d'alentour, cette vallée réunit dans son sein toutes les ressources nécessaires au bien-être. Les Doriens, àleurtour, assirent sur un monticule baigné par TEurotas, au-dessus d'Amycla?, leur camp, qui donna naissance à la ville de Sparte, la ville la plus moderne de la vallée.

Si Sparte et Amyclse ont subsisté côte à côte durant des siècles, l'une peuplée de Doriens, l'autre d'Achéens, il est évident qu'elles n'ont pas été, pendant ce laps de temps, en état d'hostilité perpétuelle. Par conséquent, là comme en Messénie, le pays n'a pas dû être occupé en entier d'une manière effective ; mais les droits réciproques des anciens et des nouveaux habitants ont été également réglés par des transactions. Cette fois encore, les Doriens se sont disséminés dans différentes localités et s'y sont mêlés à la population primitive. Le centre du troisième état dorien était le bassin de rinachos , qui fut regardé comme le lot de l'aîné des Hérachdes '. En effet, l'Etat qui se fonda sur les débris du royaume de Mycènes hérita de la gloire que cette ville devait à la puissance des Atrides. Le berceau de l'Argos dorienne était sur la côte, à l'endroit où, parmi les marécages qui séparent l'embouchure ensablée de l'Inachos du lit moins desséché de l'Erasinos, s'élève une terrasse plus consistante. C'est là quo les Doriens avaient leur camp et les objets de leur culte, là que leur chef Téménos était mort et avait été inhumé, avant d'avoir vu son peuple complètement maître de la vallée haute : aussi son nom resta à ce lieu appelé depuis lors Téménion-. La situation du Téménion montre que les châteaux-forts et les délilés de l'intérieur ont été longtemps défendus avec une énergie opiniâtre par les Achéens, de sorte que, pendant tout

*) E. CuRTius, op. cit., II, p. 346.

-) Strau., p. 368. E. CuRTius, o^j. cit., II, p. 154.

ce temps, les Doriens étaient forcés de se contenter d'une place désavantageuse à tous égards. En effet, toute la bordure du littoral n'est devenue habitable qu'à la longue et, d'après Aristo te \ sa nature marécageuse est la principale raison pour laquelle la capitale des Pélopides fut placée si avant dans la vallée haute. Mais les progrès de la puissance dorienne firent de la citadelle escarpée de Larisa le centre politique du pays, et l'Argos pélasgique assise au pied de la forteresse , Argos , l'endroit le plus anciennement habité de la contrée, redevint la capitale. Elle fut la résidence des souverains issus de Téménos, et le point d'appui qui assura l'extension de leur puissance ^.

Cette extension s'opéra, cette fois encore, non pas ^ous forme de conquête régulière et par la ruine des colonies antérieures, mais par la dissémination de communes doriennesqui s'installèrent sur les points importants, entre la population ionienne et la population achéenne. Ce mouvement lui-même s'effectua de différentes manières, tantôt de gré, tantôt de force, et rayonna dans deux directions, vers la mer de Corinthe, d'une part, et de l'autre, vers le golfe Saronique.

Des cols peu élevés relient Argos à la vallée de l'Asopos. Rhégnidas le Téménide ^ conduisit des bandes dorieiines dans la vallée haute où florissait, sous la protection de Dionysos, la vieille cité ionienne de Phlionte ; Phalcès envahit la vallée basse à l'issue de laquelle s'élevait, sur un magnifique plateau, Sicyone, l'antique capitale du littoral connu sous le nom d'JEgialée *. D'un côté comme de l'autre, il doit y avoir eu un partage à l'amiable du territoire ; il en fut de même dans la ville voisine de Phlionte, Cléonae. Personne, à la vérité, ne croira que, dans des pays peu étendus et très populeux, on ait pu prendre des terres sans possesseurs pour satisfaire les étrangers, ni que les anciens propriétaires fonciers aient abandonné de bonne grâce leur patrimoine ; mais la tradition veut

*) Aristot., Meteorol., I, 14, 15 (p. 56 Ideler).

2) Prise d'Argos par Déiphonle (Poly.en., II, 12),

3) Pausan., II, 13, 1.

*) Pausan., 11,6,7. Sur l'ancienne dynastie sicyonienne, V. Pe^ojjonne^o^, 11^ 484. L'ancienne Sicyone était phénicienne ; de là le surnom de (xaxàpwv eôpavov (Ibid., p, 583).

dire que quelques familles riches furent seules obligées de s'expatrier, tandis que le reste de la population demeura dans le même état et n'eut pas à souffrir de la révolution politique. Le goût de l'émigration, qui s'empara des familles ioniennes dans tout le nord de la péninsule, facilita la transformation du pays. Elles étaient poussées vers les horizons lointains par un pressentiment vague qui leur faisait entrevoir, au delà de la mer, un séjour plus beau et un avenir plus brillant. C'est ainsi qu'Hippasos, l'ancêtre de Pythagore, quitta avec les siens l'étroite vallée de PhUonte pour aller chercher à Samos une nouvelle patrie '.

L'émigration rendit disponibles, sur toute l'étendue dulittoral, de bonnes terres labourables, et les gouvernements des petits Etats, qui restèrent enfonctionsou remplacèrent les émigrés, purent les partager en lots et les donner auxmembres de la race conquérante. Ceux-ci, en effet, ne tenaientpasàrenverser les anciennes institutions et à faire prévaloir de nouveaux principes politiques ; ils voulaient seulement une portion de terre suffisante pour eux etleurs familles, et avec cela des droits civiques. On prolita de l'analogie qu'olfraient les cultes des deux peuples pour arriver à une entente pacifique. Ainsi, la tradition de Sicyone dit positivement que les Héraclides y régnaient déjà depuis fort longtemps; que, pour ce motif, Phalcès, lorsqu'il eut envahi le pays avec ses Doriens, avait laissé sur le trône la famille régnante et s'était entendu avec elle par voie de transaction j^acifique.

La côte du golfe Saronique fut visitée par deux corps d'armée partis d'Argos sous la conduite de Déiphonte et Agaeos, qui rendirent doriennes les vieilles cités ioniennes d'Epidaurc et de Trœzène -; puis, d'Epidaure, l'expédition pénétra dans l'isthme où l'occupation de l'importante ville de Corinthe, la clef de toute la péninsule, clôt la série des établissements fondés par les Téménides.

') Pausan. II, 13,2, .

2) Déiphonte (Pausan., II, 26, 1). Le fondateur de Trœzène est appelé tantôt Agélaos (Apollod., II, 8, 5), Agrfpos (Ephor. ap. Strab.. p. 389), ArgcTOs (Palsax., II, 28, 3), Agfcos (Nicol. Dam,, fr. 38 ap. Fr. Eist. Grxc. m, p. 376).

PRISE DE POSSESSION DES DORIENS i93

Ces établissements forment, sans contredit, la partie la plus brillante des expéditions doriennes dans le Péloponnèse. Grâce àl'énergiedesDoriens et de leurs chefs lesHéraclides,qui ont dû se réunir en assez grand nombre pour ces entreprises, toutes les parties d'un pays si morcelé avaient été occupées avec un plein succès, et la nouvelle Argos, dont le territoire s'étendait depuis l'ile de Gythère jusqu'à la frontière attique, était bien supérieure aux colonies plus modestes assises sur les bords du Pamisos et de l'Eurotas. Bien que les États de la péninsule n'eussent pas été partout créés de toutes pièces par les chefs dorions, tous cependant, en recevant dans leur sein un noyau de Doriens qui formaient la partie résistante et prédominante de la population, avaient pris un caractère uniforme.

L'initiative de cette transformation était partie d'Argos : aussi, toutes ces colonies restaient attachées à la métropole par les liens d'une dépendance filiale,, et nous pouvons considérer Argos, Phlionte, Sicyone, Trœzène, Epidaure et Corinthe comme une hexapole dorienne qui, aussi bien que celle de Carie, constituait un état fédéral \

Ceci même n'était pas une organisation absolument nouvelle. Au temps des Achéens, Mycènes avec son Héraeon avait été le centre du pays ; c'est dansl'Hérseon qu'Agamemnon avait reçu l'hommage de ses vassaux. Aussi, c'était encore la déesse Hêra qui, disait-on, avait précédé les Téménides à Sicyone, lorsque ceux-ci songèrent à rétablir entre les villes une union disparue ^ Ainsi, cette fois encore, le nouvel ordre de choses parut continuer d'anciennes traditions.

Désormais cependant, le centre de la confédération fut le culte d'Apollon, que les Doriens trouvèrent déjà établi à Argos et qu'ils fondèrent à nouveau en le consacrant spécialement au dieu de Delphes ou de Pytho, à la protection duquel ils devaient leur gloire et leurs succès. Les villes envoyaient chaque année leurs offrandes au temple d'Apollon Pythaeys qui s'élevait dans l'enceinte d'Argos, au pied de

*) Hexapole dorienne (six principautés vassales), voy. Niebuhr, Alte Geschichte, I, 283.

*) "Ilpa Ttpoôpoixîa (Pausan., II, 11, 2).

Larisa ; la métropole, elle, avait l'administration du sanctuaire et, par là, les prérogatives d'un chef-lieu *,

Toutefois, la grandeur d'Argos et l'éclat de ses nouvelles institutions était pour elle un avantage dangereux. Elle ne pouvait en effet étendre sa puissance sans la diviser, et la configuration physique de l'Argolide, qui,detouteslescontrées duPéloponnèse, est la plus capricieusement découpée, poussait au morcellement.

Pour ce qui concerne les affaires intérieures, les différents Etats offraient également des aspects très divers, selon la situation qu'avaient prise vis-à-vis l'une de l'autre l'ancienne et la nouvelle population. En effet, là où la force des armes avait assuré le triomphe des Doriens, les anciens habitants furent dépouillés de leurs droits et de leurs propriétés : il se forma un Etat achéo-dorien qui ne reconnut d'autres citoyens que les membres des trois tribus.

Toutefois, les choses se passèrent en général autrement. Dans les pays qui jouissaient depuis longtemps d'un bien-être alimenté par l'agriculture, l'industrie et le commerce, comme Phlionte et Sicyone, la population ne se laissa pas complètement, ou au moins ne se laissa pas longtemps opprimer et annihiler. Elle ne fut pas réduite à l'état de masse inerte et sans nom, mais elle figura à côté des trois tribus doriennes , quoique avec des droits plus restreints, à titre de tribu ou partagée, en plusieurs tribus. Ainsi, là où l'on rencontre plus de trois lihylx ou tribus, là où, à côté des Hyllécns, des Dymanes etdesPamphyles,oiicite encoredes« Ilyrnéthicns », comme à Argos, ou des « Jîgialéens » (habitants de la plage), comme à Sicyone, ou une « Chthonophyle », nom que portait peut-être à Phlionte la tribu des indigènes -^ on peut admettre que les envahisseurs doriens n'ont pas tenu l'ancienne population complètement en dehors de la nouvelle république, mais lui ont accordé tôt ou tard une certaine somme de droits. Si minimes qu'aient été ces droits, ils eurent des conséquences

1) Paus., II. 35, 2. Thucyd., V, 58. 0. Mueller, Doricr, I, 153.

2J TpvôOiot, -/Ôûvoïf'j)//) etc., V. Hermann, Staatsaltertli., § 20, 11. C. I. Gr., I, p. 579. 0. Mueller, Dorier, II, GO. — Tô IIa[ji.q>u>,tax6v à Argos (E. Gurtius, Peloponn.. II, 563).

importantes, et la présence de semblables tribus supplémentaires suffit pour tracera l'histoire des Etats où on lesrencontre une marche particulière.

Arorigine, les diverses tribus habitaient séparément, comme les divers corps d'armée dans un camp : les Pamphyles, les Dymanes et les Hylléens avaient à Argos leurs quartiers respectifs, qui gardèrent fort longtemps leurs noms. Lorsque les Hyrnéthiens furent admis dans la cité, ils formèrent un quatrième quartier. On devine le temps qu'il fallut aux divers éléments de la population pour se fusionner, quand on voit des localités comme Mycènes conserver tranquillement leur nationalité achéenne K Là vivaient, sur le sol où elles étaient enracinées, les anciennes traditions du temps des Pélopides; là, chaque année, l'anniversaire de la mort d'Agamemnon se célébrait autour de son tombeau, et nous voyons encore au temps des guerres médiques des hommes de Mycènes et de Tirynthe que le souvenir des héros qui ont régné sur leurs pères pousse à prendre part à la lutte nationale contre l'Asie.

Voilà donc trois Etats nouveaux fondé s dans le sud et l'est de la péninsule sous l'influence dorienne, la Messénie, laLaconie et Argos ; Etats qui diffèrent déjà considérablement par leurs premières bases et qui suivent des directions très divergentes.

A la même époque se produisirent, sur un théâtre éloigné, la côte occidentale, de grands et décisifs changements. Les Etats qu'Homère place au nord et au midi de l'Alphée furent renversés ; des familles étoliennes, qui vénéraient Oxylos comme leur ancêtre, fondèrent de nouveaux royaumes sur le domaine des Epéens et des Pyliens. Il n'y a point entre ces fondations et les expéditions des Doriens de corrélation palpable, et la légende d'Oxylos stipulant d'avance avec les Doriens, pour prix de ses services, la cession de la contrée occidentale, est un conte fabriqué plus tard. On reconnaît la date relativement récente de ces légendes et d'autres semblables à la façon dont

*) Mycènes et Tirynthe gardent le caractère de cités achéennes (0. Muel- LER, Dorier, 1, 175, Schiller, op. cit., p. 13).

elles racontent la nouvelle colonisation de la péninsule, qu'elles présentent comme une vaste entreprise méthodiquement poursuivie. C'est là une idée que démentent complètement les faits historiques. Lorsqu'on nous raconte que le guide des Doriens, au lieu de les conduire par le chemin commode du littoral, les mena adroitement tout au travers de l'Arcadie, de peur qu'en voyant le pays cédé à Oxylos ils ne lui portassent envie ou même ne manquassent à leur parole, ce trait légendaire n'a été imaginé que pour expliquer comment l'Elide put poursuivTe ses destinées à part, en dehors de l'invasion dorienne ; et l'on comprend cette préoccupation quand on songe que, depuis le détroit de Rhion jusqu'à Navarin, tout le littoral occidental est composé de vastes et fertiles campagnes comme on n'en trouverait guère ailleurs en Grèce *.

Le terrain le plus fertile en céréales se trouve au pied de l'Erymanthos : c'est une large plaine, arrosée parle Pénéios, entourée de coteaux plantés de vignes, tournée vers des groupes d'iles adjacentes. A l'endroit où le Pénéios débouche des montagnes d'Arcadie dans cette vallée, sur la rive gauche du fleuve, s'élève une hauteur imposante d'où le regard erre librement sur la terre et la mer, et qui, pour cette raison, reçut au moyen-âge le nom de Kalaskope ou Belvédère. C'est cette hauteur que les émigrés étoliens choisirent pour y asseoir le château de leurs princes ; elle devint la résidence des Oxylides et de leurs compagnons, qui eurent en partage les meilleures terres ^

Delà,rEtatétolien, sous le nom géographique d'Elide, s'étendit au midisurtoute la vallée où jadis, sedisputantla possession del'Alphée, les EpéensetlesPyliens s'étaient livré ces combats que Nestor aimait tant à raconter. Au moment où s'écroulait l'empire maritime des Néléides, attaqué au sud par les Doriens de Messénie, au nord parles Epéens, on vit sortir de l'intérieur de la péninsule des tribus éoliennes, des Minyens

*) Histoire locale de FElide (E. Curtius, Peloponnesos, II, 14 sqq. Schiller, Stämme und Staaten Griechenlands . Erlangen, 1855). Immigration £X KocX'jocovîa; xai AlTw).''a; tri? ccXXyj; (PaüS., V, 1).

-) ^HXi; Otco '0?'j>>ou auvotxia-Oeîia (Strab., p. 463. Paus., V, 4). Sur le château d'Elis, v. E. Ccrtius Peloponnesos, II, 25.

qui, chassés du Taygète, occupèrent les montagnes projetées par le massil arcadien vers la mer de Sicile '. Là, ils s'installèrent dans six villes fortes, unies entre elles par un culte commun de Poseidon : Macistos et Lépréos étaient les plus considérables. Ainsi se fonda, entre l'Alphée et la Néda, dans ce qu'on appela plus tard la Triphylie ou « terre des trois tribus », un nouvel Etat minyen.

Enfin, la vallée de l'Alphée devint , elle aussi, le berceau d'un nouvel Etat, car un ramassis de familles achéennes, conduites par Agorios d'Héliké, s'associèrent avec des familles étoliennes et y fondèrent l'état de Pisa-. Ainsi se formèrent sur la côte occidentale, en partie par suite de l'invasion des tribus du nord, en partie par le concours d'émigrés venus d'autres contrées de la péninsule, trois Etats nouveaux : de sorte que, peu à peu, tout le littoral du Péloponnèse se trouva repeuplé et partagé à nouveau. Seul, le centre de la péninsule ne subit aucune modification essentielle et garda son ancienne physionomie.

L'Arcadie passait aux yeux des anciens pour une terre pélasgique par excellence ; c'est là, croyait-on, que les mœurs primitives des autochthones s'étaient conservées le plus longtemps, et que les choses étaient restées le plus complètement livrées à elles-mêmes. Cependant, les légendes locales ellesmêmes indiquent clairement que ce pays, lui aussi, a été visité à plusieurs reprises par des immigrations qui ont rompu la monotonie de la vie pélasgique ^ et ont produit un mélange de tribus de souche et de caractère différents. On reconnaît qu'il y a eu là aussi une époque d'élaboration qui, comme dans tous les autres pays de la Grèce, a donné le branle ail mouvement historique.

Après Pélasgos et ses iils, Areas, le patriarche des Arcadiens, marque une nouvelle ère dans l'histoire primitive du pays. Or, on trouve des Arcadiens en Phrygie et en Bithynie,

») Herod., IV, 148. E. CuRTius, ibid., II, 77.

-) E. CuRTius, Peloponnesos, II, 47.

^) Pélasges et Arcadiens (E. CuRTius.op. cit., 1,159). Cette opposition de race est contestée, sans motifs suffisants, par Schiller (p. 15 sqq.) et par BuRSiAN [Geograph., II, 188).

ainsi qu'en Crète et à Cypre '. D'autre part, que des colons, originaires des îles et des côtes de la mer d'Orient, aient pénétré dans les montagnes du Péloponnèse, pour s'y établir dans des vallées fertiles, c'est là un fait démontré par des rapports de plus d'une espèce. Les légendes accréditées en Crète sur Zeus se répètent avec une parfaite exactitude sur le Lycée arcadien : Tégée et Gortys sont des villes Cretoises aussi bien qu'arcadiennes et ont de part et d'autre mêmes cultes ; Tégée est rattachée à Paphos par de vieilles légendes, et il n'est pas jusqu'au dialecte de Cypre qui n'ait avec celui de l'Arcadie une grande ressemblance ". On connaissait des Arcadiens qui naviguaient dans la mer d'Orient et dans celle d'Occident, et Nauplios, le héros du plus ancien port péloponnésien, figure comme serviteur des rois de Tégée, à la maison desquels appartiennent aussi des Argonautes comme Ancaeos.

Ce sont là des vestiges d'anciennes traditions, qui prouvent que Je centre du Péloponnèse n'est pas resté si isolé et si impénétrable qu'on le croit généralement. On voit que, là aussi, ont eu lieu des immigrations par suite desquelles les districts^ ruraux se sont transformés en une série de villes, notamment dans les vallées encaissées du versant oriental, où chaque ville trouva son domaine tracé par des frontières naturelles, comme Phénéos, Stymphalos, Orchoménos, Clitor, et les satellites de Tégée, Mantinée, Aléa, Caphia» et Gortys. Au sud-ouest de l'Arcadie , sur les pentes boisées du Lycée et dans la vallée de rAlphée,il existait aussi d'antiques acropoles, comme Lycosoura; mais ces citadelles ne sont jamais devenues pour les contrées environnantes des centres politiques''. Les communes restèrent éparses, sans autre solidarité que le lien assez lâche de la fédération cantonale.

Ainsi, l'Arcadie n'était qu'un groupe nombreux de districts urbains et ruraux. Les premiers étaient les seuls qui pussent

^) 'ApxaSîçt^^ Crète (Steph. Byz.) : Paphos, à Cypre, est une colonie des Tégéales (Paus., VIII, '6).

^) Parenté du dialecte arcadien avec le dialecte cypriote (G. Curtius , Gœtting. Nachr., Nov. 1862. Brandis, Monatsber. der Berlin. Ahacl., 1873, p. 645 sqq.).

3) Différence entre l'Arcadie orientale et l'Arcadie occidentale, entre les cantons urbains et les cantons ruraux (E. Curtius, Peloponnesos, I, 172).

jouer un rôle historique, surtout Tégée qui, située dans la partie la plus fertile du grand plateau arcadien, doit s'être attribué de longue date sur les autres une certaine hégémonie. Aussi était-ce un roi de Tégée, Échémos, le « Tient-ferme », qui passait pour avoir barré aux Doriens l'entrée de la péninsule ^ Cependant, les Tégéates n'ont jamais réussi non plus à faire de tout le pays un seul corps. Il est trop accidenté, trop varié, trop divisé par de hautes chaînes de montagnes en un grand nombre déportions nettement séparées, pour avoir eu une histoire d'ensemble. Il y avait simplement certains cultes, certaines fêtes, qui entretenaient des usages et des principes communs à tout le peuple; c'était, dans la région du nord, le culte d'Artémis Ilymnia, au sud, celui de Zeus Lycceos,sur le Lycée , dont la cime était vénérée, depuis le temps^ des Pélasges, comme la montagne sainte du peuple arcadien-.

Tel était l'état du pays lorsque les Pélopides fondèrent leur royaume ; tel il resta lorsque les Doriens envahirent la péninsule. Hérissée de montagnes abruptes, d'un accès difficile, habitée par une population nombreuse et énergique, l'Arcadie ne promettait pas aux chercheurs de terres une proie facile, et ne pouvait séduire ceux qui convoitaient les belles plaines du midi et de l'est. D'après la légende, on leur permit de passer librement à travers les districts arcadiens. Il n'y eut rien de changé, si ce n'est que les Arcadiens se trouvèrent de plus en plus séquestrés de la mer et, par là, de plus en plus étrangers au progrès de la civilisation hellénique.

Si donc nous jetons un coup d'œil d'ensemble sur la péninsule dotée par l'invasion de sa forme définitive, nous trouvons d'abord un noyau central où l'ancien ordre de choses est resté intact; en second lieu, trois contrées qui ont subi par l'effet direct de l'invasion une transformation radicale, Lacédémone, la Messénie et Argos;enfin, les deux côtes dunord etdel'ouest, qui n'ont pas été visitées par les Doriens, mais ou bien ont ressenti le contre-coup de leur présence en servant d'asile aux

1) Herod., IX, 26.

-) Cultes communs (Pinder et Friedla.\der , Beiträge sur älteren Milnskunde, I, 85 sqq.). Je cherche à tirer parti des monnaies arcadiennes nnnr restituer l'histoire nrimitive du nnvs

pour restituer l'histoire primitive du pays.

anciennes tribus déplacées par eux, comme la Triphylie et VAchaïe, ou bien ont été transformées à la même époque par des colons venus d'ailleurs, comme TElide.

Telle fut la complication d'événements qu'entraîna l'invasion dorienne. Les faits démontrent suffisamment qu'il est impossible d'admettre ici une transformation improvisée d'un seul coup, comme résultat d'une expédition heureuse. C'est après de longues pérégrinations des tribus, au milieu d'une série de guerres locales alternant avec des traités, que peu à peu s'est décidé le sort de la péninsule ; et c'est seulement lorsque cette interminable époque de fermentation et de troubles, qui ne se recommandait au souvenir par aucun fait positif, fut oubliée, que l'on put considérer la rénovation de la péninsule comme un brusque revirement, d'où le Péloponnèse serait sorti dorien.

Même dans les trois contrées qui étaient principalement convoitées et occupées par les Doriens, la population ne prit que lentement et très incomplètement le caractère dorien. Comment eùt-il pu en être autrement?Les bandes conquérantes elles-mêmes n'étaient pas composées de Doriens pur sang, mais d'un ramassis de toutes les tribus. De leur coté, les chefs revendiquaient le pouvoir et la souveraineté non pas en qualité de Doriens, mais comme parents des princes achéens '. Aussi Platon lui-même voyait-il dans l'expédition des Héraclides unrapprochement entre les Doriens et les Achéens, effectué au temps des migrations grecques. D'ailleurs, une série de faits indubitables démontrent à quel point les chefs et leurs troupes étaient loin de former une unité naturelle et compacte. En effet, aussitôt que la valeur des combattants eut affermi la conquête, les intérêts des Héraclides et ceux des Doriens se séparèrent immédiatement, et il éclata des discordes qui compromirent ou firent manquer le succès de la colonisation.

*) On a eu tort de trouver étrange que les Doriens se fussent laissés conduire et dominer par des familles non doriennes. Les exemples ne manquent pas. Cf. les Molosses sous les yEacides, les Macédoniens sous les Téménides , les Lyncestes sous les Bacchiades , les Ioniens obéissant à des Lyciens, etc. Voy. les analogies tirées de l'histoire ancienne et moderne par H. Gelzer, ap. Rhein. Mus., XXXII. p. 262 sqq.

Les chefs cherchèrent à fondre l'une avec l'autre l'ancienne et la nouvelle population, pour asseoir leur domination sur une hase plus large et se rendre plus indépendants de la soldatesque dorienne. Partout nous retrouvons les mêmes phénomènes, particulièrement faciles à observer en Messénie. En Laconie même, les Héraclides se font détester de leurs soldats en voulant traiter la population non-dorienne sur le même pied que les Dorieng, et en Argolide nous voyons l'Héraclide Déiphonte, dont le nom est tout à fait ionien, uni à Hyrnétho qui personnifie la population primitive du littoral '. C'est ce même Déiphonte qui, en dépit des autres Héraclides et des Doriens, aide à élever le trône des Téménides à Argos : cette fois encore, la nouvelle royauté a évidemment pour point d'appui la population anté-dorienne.

Ainsi se rompit, dans les trois contrées conquises de lapéninsule, aussitôt après la prise de possession, le lien qui unissait les Héraclides et les Doriens. Les institutions politiques qui vinrent ensuite réagirent contre l'esprit dorien, et si l'on voulait que le nouvel élément de vitalité introduit dans le pays en fécondât le sol, il fallait une sage législation pour aplanir les contrastes et pondérer les forces qui menaçaient de s'user les •unes contre les autres. Le premier exemple fut donné hors de la péninsule, en Crète 2.

Les Doriens abordèrent en nombre considérable d'Argos et de Laconie en Crète, et bien que, d'ordinaire, des îles et des côtes ne fussent pas le terrain de prédilection des Doriens, qui par instinct ne pouvaient pas plus supporter le contact de la mer que les Ioniens ne pouvaient s'en passer, cette fois, il en fut autrement. C'est que la Crète est plutôt un continent qu'une île. Grâce à l'abondance de ressources de toute espèce qui distingue le pays, les villes Cretoises purent se préserver de l'agitation tumultueuse des villes maritimes et développer dans une atmosphère plus calme les nouveaux germes de vie apportés dans l'île par les Doriens. Ceux-ci vinrent, cette fois

') Voy. ci-dessus, p. 194.

^) Politique divergente des Héraclides et des Doriens (Platon, Legg., p. 928. Hermann, dans les Yerhandl. der Alte^iburger Philol.-Yer Sammlung, 185i, p. 38).

encore, en conquérants. Groupés en corps d'armée, ils subjuguèrent les insulaires qu'aucun lien ne tenait unis. Nous trouvons des tribus doriennes à Cydonia, le premier point stratégique qui se trouva à la portée des envahisseurs venant de Cythère. Ensuite, Cnosos et surtout Lyctos, dont la population dorienne se disait originaire de Laconie, furent les principaux boulevards delà nouvelle colonisation.

Les Doriens arrivaient là dans un pa3^s d'ancienne civilisation, civilisation dont la sève n'était pas épuisée i. Ils trouvèrent d'antiques villes avec des constitutions qui avaient subi l'épreuve du temps et des familles rompues à l'art de gouverner. L'Etat et la religion y avaient conservé, loin des troubles, leur entente première, et, entre autres, la religion d'Apollon, cultivée par d'anciennes familles sacerdotales, y avait exercé dans toute sa plénitude, sur les esprits et les mœurs, l'heureuse influence qui lui était propre. Les Doriens n'apportèrent avec eux que leur courage impétueux et leurs vaillantes lances ; pour tout ce qui regarde l'art de gouverner et la législation, ce n'étaient que des enfants en comparaison de l'aristocratie Cretoise. Ils exigèrent du terrain et laissèrent à d'autres le soin de trouver le moyen de satisfaire à leurs exigences : car ils ne tenaient pas le moins du monde à renverser les anciennes constitutions. Du reste, on voit que les Doriens n'ont pas tranché dans le vif avec l'insolence de soldats victorieux, qu'ils n'ont pas bouleversé l'ancien ordre de choses et fondé de nouveaux Etats, par ce seul fait que, nulle part, les institutions de la Crète dorienne ne sont attribuées à un législateur dorien. Au contraire, Aristote atteste que les habitants de la ville Cretoise de Lyctos, où les institutions doriennes avaient pris le plus de développement, avaient conservé les habitudes du pays. La tradition, d'une voix unanime, n'admettait entre l'époque dorienne et l'âge anté-dorien ni solution de continuité ni lacune; c'est pourquoi tout, l'ancien comme le nouveau, pouvait être rattaché au nom de Minos, le représentant de la civilisation Cretoise -.

') Voy. ci-dessus, p. 82.

^) Colonisation de la Crète. Éléments phéniciens à Cnosos (Trieber, Untersuch, über spartatiische Yerfassxmg , p. 96). La plus ancienne

Les familles patriciennes, qui faisaient remonter leurs droits aux temps des rois, restèrent en possession du pouvoir. C'est parmi elles que, dans les différentes villes, furent pris, comme par le passé, les dix gouverneurs suprêmes, les Kosmoi *; c'est de leur sein qu'était tiré le Sénat , dont les membres étaient élus à vie et irresponsables. Ces familles se trouvaient à la tête des villes lorsque les Doriens envahirent le pays. Elles ont conclu a\ec eux des traités qui donnaient satisfaction aux intérêts des deux parties ; elles ont su utiliser à leur profit les forces étrangères en assignant aux nouveaux-venus une portion suffisante des terres dont l'Etat pouvait disposer, moyennant quoi ceux-ci s'obligeaient au service militaire, avec le droit toutefois de prendre part, en qualité de défenseurs de la société, aux délibérations les plus importantes, notamment lorsqu'il s'agissait de la paix ou de la guerre 2,

Les Doriens furent incorporés dans l'Etat à titre de caste guerrière. En conséquence, les jeunes garçons, lorsque l'âge était venu, passaient sous la discipline de l'Etat : ils étaient réunis en troupes, exercés réglementairement et dressés au maniement des armes dans des gymnases publics, endurcis par un régime sévère et préparés par des jeux guerriers aux luttes sérieuses. On se proposait d'entretenir ainsi, loin de toute influence énervante, le tempérament belliqueux particulier à la race dorienne ; cependant, il se mêla à ces habitudes des usages Cretois, entre autres, l'exercice de l'arc, qui était à l'origine étranger aux Doriens. Les jeunes gens adultes et les hommes devaient avant tout, même lorsqu'ils avaient une famille, se considérer comme des compagnons d'armes, prêts à partir à tout moment, ni plus ni moins que dans un camp. C'est pourquoiils s'asseyaient par troupes, dans l'ordre qu'ils avaient sous

colonie Spartiate en Crète est Lyctos (Polyb., IV, 54). Gortys, colonie laconienne (Hoeck, Kreta, II, p. 433). ol AuxTtoi xwv AaxeôatfAovîwv a7iotv.ot • xaTé)-aêov o'ot irpb; ttiV auotxtav èXOôvxeç tr]v T(i|tv twv v6[jiwv iiTiâp-^ouaav £v TOï; tôte xaTotxo'jcriv 5cô xat vGv ol Tiepi'otxot xbv ayrov TpoTtov -/pwvxai a'jtoî;, wç xatacry.E-jâcravxo!; Mtvw tV -uâ^tv xwv vôfxwv (Aristot., Polit., p, 50).

*) Les K6(7[jioi sont choisis èx Ttvwv ycvwv, les yépovTSç, ex xûv xsxoafJiYixÔTwv (Aristot., Polit., 52, 11).

2) Sur les institutions féodales de la Crète, v. Erdmannsdoerfer, Preuss. Jahrbb., 1870, p. 139.

les araies, au banquet quotidien des hommes, et couchaient de la mémo façon dans des dortoirs communs. Les frais étaient payéspai-rÉtat avecles fondsprovenant d'une caisse commune. Pour remplir cette caisse , chacun abandonnait la dîme de ses récoltes à l'association à laquelle il appartenait, et celle-ci la versait dans la caisse de l'Etat. A ce prix, l'Etat se chargeait de l'entretien des guemers et même des femmes qui gardaient la maison, avec les enfants etlesdomestiques, en temps de paix comme en temps de guerre. On le voit, c'est un arrangement réglé par voie de contrat entre les anciens et les nouveaux membres de l'Etat.

Mais, pour que rien ne vînt distraire de sa tâche la caste guerrière, ses membres devaient être dispensés de cultiver euxmêmes leur lot de terre ; sans quoi, en temps de guerre, ils auraient été forcés de le laisser à l'abandon et de s'appauvrir, en temps de paix, ils auraient été détournés des exercices Guerriers et des chasses dans les forêts siboveuses de rida> chasses dont on faisait autant de cas que des exercices. C'est pourquoi les soins de l'agriculture furent à la charge d'une classe particulière d'hommes que le droit de la guerre avait réduits à une condition inférieure et privés de droits civiques. Quand et comment s'est formée cette classe de serfs, c'est ce qu'on ne saurait dire : toujours est-il qu'elle se divisait en deux catégories. Les uns cultivaient les terres que l'Etat avait gardées à titre de domaine public, c'étaientles Mnûïtes;\es autres, les Klarotes, vivaient sur les propriétés qui formaient la dotation des vainqueurs*. Les propriétaires doriens étaient leurs maîtres : ceux-ci avaient le droit d'exiger d'eux, à une époque déterminée, le produit des récoltes ; c'était même leur devoir de surveiller les cultures, pour qu'il ne fût point dérobé de revenus à l'Etat. Le reste du temps, les Doriens insouciants, sans se préoccuper de leur subsistance, pouvaient dire, comme le Cretois Hybrias : « J'ai pour richesse une grande lance et une « épée et le beau bouclier qui fait rempart à ma chair : c'est « avec cela que je laboure, avec cela que je moissonne, avec « cela que je foule le doux jus de la vigne -. »

<) M-;wîTai. K/apcuTï'.. Ko;<t, wAil-x (Athen., Deipnos., VI. 264, a.). *) Bergk. Poetse lyrici, XXVIII.

Ce qu'ils apprenaient, c'était le maniement des armes et l'empire sur eux-mêmes : leur art, c'était la discipline et l'obéissance; obéissance des jeunes à leurs aînés, du guerrier à ses supérieurs, de tous à l'Etat. Une instruction plus élevée et plus libérale paraissait inutile ou même dangereuse, et nous pouvons présupposer que l'aristocratie Cretoise, en possession du pouvoir, arrêta à dessein pour les clans doriens un programme d'éducation exclusif et restreint, de peur qu'ils ne fussent tentés de sortir de leur rôle de soldats et de disputer aux familles du pays la direction des affaires.

Cependant il restait dans l'île des portions considérables de l'ancienne population qui n'avaient été nullement dérangées dans leurs habitudes par l'invasion dorienne : ainsi, les habitants de la montagne ou même des petites villes qui dépendaient des grandes cités etleur payaient, d'après un ancien usage, une redevance annuelle ; des paysans et des pâtres, des industriels, des pêcheurs et des matelots qui n'avaient d'autre devoir vis-àvis de l'État que de se soumettre sans murmurer à ses règlements, et vaquaient paisiblement à leurs occupations.

En somme, c'est un mécanisme très remarquable d'Etat grec que nous avons ici sous les yeux, un mécanisme dans lequelles éléments anciens etnouveaux, étrangers etindigènes, se sont harmonieusement combinés , un mécanisme que Platon a jugé digne de servir de modèle à sa république idéale. Ici, en effet, figurent les trois classes de la cité platonicienne : la classe des directeurs de l'Etat, animés d'une sagesse aussi prévoyante qu'étendue, celle des « gardiens », qui doit être formée à la bravoure, à l'exclusion des aspirations plus libérales que développent l'art et la science ; enfin, la classe des travailleurs, la classe nourricière, qui jouit d'une bien plus grande somme de liberté personnelle. Celle-ci n'a d'autre soin que de pourvoir à son entretien matériel et à celui de la société. La première et la troisième classe pourraient à elles seules composer l'Etat, car elles représentent suffisamment le rapport réciproque entre gouvernants et gouvernés. Le corps des gardiens, ou l'élément militaire, a été intercalé entre les deux pour donner à l'édifice social plus de solidité et de durée. C'Bst par ce moyen que la Crète réussit la première à incor-

porer la race dorienne dans l'ancien système politique, et voilà pourquoi File de Minos est devenue, pour la seconde fois, un foyer et un modèle d'organisation sociale adaptée au génie hellénique *.

Mais, cette Crète rajeunie, nous la connaissons, cette fois encore, plutôt par les influences qui s'en échappèrent que dans son état réel, à la façon d'un corps céleste dont on mesure le pouvoir éclairant par la réflexion de sa lumière sur d'autres corps. De la Crète sont sortis une série d'hommes qui, les uns, ont inauguré la sculpture hellénique et en ont répandu les principes dans tous les pays grecs, (car les premiers maîtres de la sculpture en marbre, Dipœnos et Scyllis, étaient originaires de Crète, la patrie de Dédale ") ; les autres furent ces devins célèbres, ces chanteurs et musiciens, qui, nourris de la religion apolliiiienne, prirent surTàme humaine un tel empire qu'ils furentparfois appelés par d'autres États pour arrêter dans leur sein lesprogrès de la désorganisation et les doter d'institutions salutaires. Mais ces maîtres crétois, tels que Thalétas et Epiménide % n'appartiennent pas plus que les artistes dont nous parlions tout à l'heure à la race dorienne ; c'est du vieux tronc de la civilisation indigène que sont sorties les pousses nouvelles, bien que le mélange de diverses races grecques ait aussi contribué, et pour une large part, à imprimer au pays une impulsion nouvelle.

Quoique la Crète se fût infusé tant de sang jeune, et eût su si bien l'employer à fortifier ses Etats, cependant, elle n'a plus exercé, depuis le temps de Minos, une influence politique qui se fit sentir au dehors. Il faut en chercher la principale raison dans la configuration de l'ile, qui rendait la formation d'un

*) Les trois ordres de Platon (He.nkel, Studien zur Gesch. de)- griechischen Lehre vom Staat, p. 52). Éphore et Aristote voyaient dans la Crète le prototype de Sparte : les arguments avec lesquels Ephore combat l'opinion opposée (ap. Strab., 481) se fondent sur les danses « Cretoises », sur l'homonymie des fonctions publiques qui, comme celle des Hippels, avaient conservé en Crète leur caractère originel, sur le nom d'àvopsîa donné aux repas publics. Aristote adopte les conclusions d'Éphore. Dans ces derniers temps, la priorité des institutions Spartiates a été de nouveau soutenue par Trieber, Wachsmuth, Bursian.

-) Pausan., II, 15, 1.

3) Thalétas (Strabo.x, p. 431). Epiménide (Plut., Solon, 12).

grand Etat impossible. Les différentes villes entre lesquelles se partagèrent les Doriens, Cydonia à l'ouest, Cnosos et Lyctos au nord, Gortys au sud, observaient les unes vis-à-vis des autres une attitude défiante ou étaient en hostilité ouverte, si bien que l'énergie dorienne s'usa, elle aussi, au seryice d'intérêts mesquins. Une autre raison, c'est que les Doriens, lorsqu'ils passèrent la mer, arrivèrent naturellement par petites bandes et, la plupart du temps, sans femmes ; de sorte que, par ce seul fait, il leur était impossible de conserver le caractère de leur race aussi fidèlement que sur le continent. Enfin, il arrive parfois, et c'est une particularité que nous remarquons précisément dans les colonies doriennes d'outremer, il arrive qu'au lieu des trois tribus, une seule s'est établie dans une ville : ainsi, il n'y avait à Halicarnasse que des Dymanes, et que des Hylléens, selon toute apparence, à Cydonia ^ Cette circonstance dut entraîner une nouvelle dispersion et, par suite, un affaiblissement des forces doriennes ; et Ton comprend pourquoi les colonies continentales des Doriens, notamment celles du Péloponnèse, sont restées, en définitive, les plus importantes et celles qui ont eu sur l'histoire nationale l'influence la plus décisive. D'un autre côté, dans le Péloponnèse même, il n'y eut qu'un seul point où se développa sur son propre fonds une histoire dorienne d'une grande portée : ce point, c'était Sparte.

Dans la légende du partage des Héraclides, la Laconie est désignée comme le plus désavantageux des trois lots'; et, de fait, parmi les contrées du littoral, il n'en est point où le sol

1) 'YX/ieç 01 èv Kpr|X-^ Kuôcuvioi (Hesychius). Anthès fonde Halicarnasse, loLêùiy T-)]v Ay(xaivav cfjlr^v (Steph. Byz., S. V. 'AXtxapv.). Il est probable qu'il n'y avait de même qu'une tribu dans chacune des trois villes de Rhodes.

"2) Pausan, IV, 3, 3.

soit relativement aussi montagneux et se refuse autant à une culture régulière. Il faut ajouter à cet inconvénient une autre circonstance qui influa défavorablement sur les destinées du pays : c'est que la seule partie fertile du territoire se trouve tout à fait au centre, séparée de la mer ainsi que des contrées adjacentes par de hautes montagnes. Aussi , les diverses parties de la population s'y trouvèrent-elles plus à l'étroit qu'ailleurs et plus froissées par leur contact mutuel. L'élimination des éléments étrangers, la répartition des éléments disparates, s'accomplit ici plus difficilement que dans un pays maritime ouvert de toutes parts comme l'Argolide. C'est pourquoi nulle part la lutte entre l'ancienne et la nouvelle population n'a été plus continue et plus opiniâtre que dans le bassin de TEurotas.

Et que de races différentes s'y étaient entassées dans le cours des siècles! D'abord, la première couche formée par la population indigène ; puis, les matelots qui vinrent y aborder de l'autre littoral, et parmi eux, en première ligne, les Phéniciens, qui avaient fait de Cythère un point central de leur navigation et du golfe de Gytheion une grande pêcherie de pourpre : cette industrie s'est du reste répandue dans l'intérieur du pays, si bien que les tissus de pourpre teints à Amyclae furent en vogue de bonne heure \ Puis vinrent les matelots de race grecque qui, sous le nom de Lélèges, s'étaient tellement identifiés avec les indigènes que, plus tard, vis-à-vis des nouveaux envahisseurs, ils passèrent eux-mêmes pour indigènes, et que la Laconie primitive put être appelée de leur nom Lélégie. Le berceau des Dioscures sur le rocher isolé de Thalama?, à l'ouest du Taygète, indique les premiers points où ont débarqué ces tribus; c'est avec elles, en effet, que s'est fixée en Laconie Léda, la mère des divins jumeaux qui prêtent aux nautoniers leur lumière secourable lorsque toutes les autres étoiles pâlissent. Or, Léda se retrouve avec ses antiques attributs sur les monuments de la Lycie, et Ton peut signaler bien d'autres points d'attache entre la Laconie et le littoral de l'Orient grec. Lo cap Ténare était hanté par le souvenir d'Eu-

1) OviD., Rem. amor., 707.

phémos TArgonaute, à qui la légende attribuait le pouvoirde marcher à pied sec sur les flots'. Non loin du berceau des Dioscures se trouvait l'oracle d'Ino, qui y était adorée avec Helios et Séléné sous son nom crétois de Pasiphaé ", et Amyclae, le centre primitif de Thistoire laconienne, porte également un nom crétois. Enfin, la tradition qui fait voyager Ménélas en Egypte estencore un indice des relations maritimes de la Laconic dans ces temps reculés \

C'est là la première période de l'histoire de la Laconie, suffisamment désignée comme telle par les généalogies légendaires des rois du pays. En effet, après le premier roi, qui porte le nom de l'Eurotas parce qu'il en a fait un fleuve au « beau cours* », vient une dynastie éolienne, la race des Tyndarides, inséparable de Léda et des Dioscures, les divinités lyciennes de la lumière et de la mer, et apparentée à d'autres familles contemporaines, les Perséides d'Argos et les Apharéides de Messénie.

C'est dans cette période initiale qu'apparaît la tribu des Achéens; ils viennent bâtir leurs forteresses dans cette même vallée de l'Eurotas. Ici, comme à Argos, la légende ente pacifiquement la nouvelle dynastie sur l'ancienne ; les Atrides deviennent les gendres de Tyndareus, et Ménélas repose à côté des Dioscures sous le tertre de Thérapné ^ Après que les Pélopides se furent établis avecleurs compagnons d'armes dans la« creuse »Lacédémone, de nouveaux ébranlements survenus dans le nord amenèrent des Cadméens et des Minyens. Le Taygète a été longtemps occupé par des Minyens de Béotie , et cette montagne, qui domine de ses crêtes escarpées la vallée de l'Eurotas et se termine au sud par la presqu'île de Ténare, est parfaitement disposée pour permettre à des débris de peu-

') 0. MuELLER, Orchomenos und die Minijer, p. 309, el ci-dessus, p. 10^

*) Sur l'oracle de Thalamae, v. E. Curtius, Peloponnesos, II, 284. Stark, Niobe, p. 352. A. Sch.efer, De ephoris. p. 18.

3) Sur le comroerce maritime de la Laconie, v. Gilbert, Stud. zur altspartan. Gesch., p. 40.

*) E'jpw-ra? (rac. pw, p-j, d'après Pott et G. Curtius, Gtnech. Eti/moL, 4, p. 355). Cf. E. Curtius, Peloponnesos, II, 216 Rhein. Mus., XXXII. p. 260.

S) Atrides et Tyndarides (Paus., III, 1). Tombeau de Ménélas (MsvîXaîov Paus., III, 19, 9).

•) Herod., IV, 145.

210 iiisTomi': du Péloponnèse

pies d'y conserver leur indépendance et leurs anciennes coutumes. Les Minyens se sont si bien identifiés avec le culte de Poseidon, tel qu'il existait sur le Ténare, qu'ils en fondèrent un tout semblable dans leur île de Théra. Au pied de cette même montagne se trouvait installé le culte d'Ino, déesse alliée aux Minyens, qui avait en cet endroit un oracle célèbre.

Ainsi, l'étroite vallée se trouvait remplie de groupes divers, recrutés dans toutes les tribus et venus à différentes époques par terre et par mer, lorsque les phalanges des Doriens descendirent des sources de TEurotas, avec l'intention de conquérir des terres pour eux et leur familles. Ils envahirent à leur tour cette plaine dont les luxuriantes campagnes étaient chaque fois le prix du vainqueur. Ils s'emparèrent des hauteurs qui bordent la rive droite de l'Eurotas, à l'endroit où le fleuve, partagé par une île, se laisse plus facilement traverser. De là ils dominaient les voies qui donnent accès dans le pays au nord, aussi bien du côté de l'Arcadie que du côté d'Argos. Là, ils campaient pour ainsi dire devant les portes d'Amyclae, le boulevard de la domination achéenne : là se trouvaient, sur les hauteurs de la rive gauche, à Thérapné, les tombeaux des anciens héros du pays et des rois leurs parents, tandis que, sur le sol où les Doriens se préparaient une demeure, existait déjà un groupe de bourgades serrées les unes contre les autres : c'étaient Limnse et Pitane, dans les bas-fonds marécageux du fleuve, et, à côté, Mesoaet Cynosoura. Un sanctuaire d'Artémis, à qui l'on offrait des sacrifices sanglants, formait le centrede ces bourgades ' : sur la hauteur s'élevait un ancien temple d'Athèna. La colline et les bas-fonds furent compris par les Doriens dans leur camp, qui devint peu à peu un établissement fixe. Le nom de « Sparte », donné à la nouvelle colonie, indique les qualités agronomiques du sol sur lequel elle s'établit, par opposition à la plupart des vifles grecques qui étaient bâties sur le roc-. La colline d'Athèna fut l'acropole delaville dorienne.

') Sur le culte d'Artémis, v. Trieber, Qusest. Laconicœ. Gœtting. 1867. Pour plus de détails sur les éléments phéniciens en Laconie, v. Trieber, Untersuch., p. 121 sqq.

-) STîâp-r, (E. CuRTius, Peîoponn., II, 312). C'est aussi ropinion de Pott (Kuhn's Zeitschrift, V, p. 241).

UISTOIKE DE LA LACOME 211

Ce premier établissement ne peut avoir été assis que par une occupation de vive force. Mais les choses n'allèrent pas plus loin de cette façon. Ici, pas plus qu'en Crète, on n'en vint à subjuguer toute la population du pays, à renverser tout ce qui était établi et à inaugurer un ordre de choses entièrement nouveau. D'ailleurs, dans le camp dorien même, tant de liens de parentérattachaient les envahisseurs aux familles éoliennes et achéennes restées dans la vallée de FEurotas qu'il ne put s'établir de part et d'autre un antagonisme décidé, et que, pour régler la situation, on eut bientôt recours à un autre moyen que la force des armes.

Il y a plus : si l'on examine de plus près les faits, présentés dans toute leur simplicité par la tradition, on voit clairement que déjà la fondation de la première colonie n'était pas dirigée par des mains doriennes. Là aussi, nous trouvons un prince indigène qui, comme Déiphonte auprès de Téménos*, aide à établir le nouvel ordre de choses, et même, cette coopération s'accuse encore plus nettement ici qu'à Argos. Car celui qui aurait gouverné le premier, en qualité de tuteur des enfants d'Aristodémos, le royaume héraclidien de Sparte, est Théras *, un membre de la tribu des Cadméens qui, abandonnant les ruines de l'antique Thèbes aux sept portes, étaient venus à Sparte, les uns avant les Doriens, les autres avec eux.

Ainsi, Thèbes avait une part considérable de la gloire attachée à cette fondation des Héraclides, et Pindare rappelle à sa ville natale qu'elle doit se réjouir, en se souvenant que c'est elle qui a préparé une base solide à la colonie dorienne. « Mais, « il est vrai, » ajoute le poète en déplorant déjà l'oubli des vicissitudes historiques, « il est vrai, la reconnaissance sommeille, " et il n'est nulle part de mortel qui se souvienne du passé ^ ». De bonne heure aussi on oublia que c'étaient ces mêmes ^Egides qui avaient enseigné à Sparte l'art de la guerre, et que le dieu national tout bardé d'airain, Apollon Carnéios, était primiti-

') Voy. ci-dessus, p. 201.

2) Herod., IV, 147. Pausan., IV, 3, -'i.

3) Pi.N'D., Isthm., VI (VII), 10 sqq. L'action des .-EgMes s'exerce dans un sens favorable aux Achéens (Cf. Pausan., III, 10, .'5j. üilbert attache une importance spéciale à l'influence des .Egides.

212 HISTOIRE Dû PÉLOPONNÈSE

vement un dieu des J^gides. On fit reposer, sans s'en rendre bien compte, le droit des rois de Sparte sur les prétentions héréditaires desHéraclides, et on expliqua la double royauté par une circonstance fortuite, en disant que la femme deTHéraclide Aristodémos, à qui la Laconie était échue en partage, était accouchée de deux jumeaux, Euiysthène et Proclès'.

Seulement, ce ne sontpasdesEurysthénides et des Proclides qui revêtent à Sparte la dignité souveraine, mais bien des Agiades ei des Eurypontides. Cette circonstance, à elle seule, prouve déjà que les chefs de l'invasion dorienne ne furent pas les fondateurs des deux maisons royales qui subsistaient à Tépoque historique, mais qu'il y a eu là une interruption, dont on chercha plus tard à effacer la trace pour rétablir une succession pacifique et légitime de rois depuis le temps de l'invasion. Une forme politique si bizarre et qui ne se reproduit dans aucune colonie dorienne ne saurait être attribuée à un plan préconçu ou à une coutume nationale : elle ne peut avoir été importée dans le pays par les Doriens ; mais elle doit avoir son origine dans latournure particulière que prirent les événements en Laconie.

Lorsque, en poursuivant l'examen du problème, nous remarquons comme, dès le début, ces « rois jumeaux » restent indifférents et étrangers l'un pour l'autre, comme cet antagonisme choquant s'est perpétué à travers toutes les générations, comme, chacune des deux maisons a vécu de sa vie propre sans se rapprocher de l'autre par les liens du mariage et de l'hérédité, comme chacune a eu son histoire particulière, ses annales particulières, sa résidence et ses tombeaux à part, on est bien forcé d'admettre que c'étaient là deux familles différentes qui, en convenant de se reconnaître réciproquement, se sont assuré par un pacte l'exercice commun des droits de la souveraineté. Le seul trait commun aux deux maisons, c'est que leur puissance ne sortait pas des entrailles du peuple dorien, mais avait ses racines dans l'antiquité achéenne. Pareilles à des lignées héroïques, elles s'élevaient au-dessus du peuple de toute la hauteur de leurs privilèges inviolables et complètement étran-

^] La femme d' Aristodémos, Argéia, était de race cadméenne (Herod., VI, 52. ScHOEMANN, Gr. Altcrth., I^. 204. 219).

gers aux mœurs doriennes, et ce qu'elles avaient de prérogatives royales , l'autorité militaire et sacerdotale , lapart d'honneur dans les banquets sacrés, les funérailles pompeuses etles lamentations bruyantes qui signalaient le deuil public, tout cela est le legs d'un âge bien antérieur à l'invasion dorienne. Un fait qui confirme pleinement ces conclusions, c'est que l'une au moins des deux maisons royales descendait incontestablement des mêmes familles qui, dans l'âge héroïque, avaient produit les pasteurs des peuples issus de Zeus. Sans cela, comment l'Agiade Cléomène eût -il osé déclarer publiquement, sur l'acropole d'Athènes (oi^i on lui refusait l'entrée du temple d'Athêna, comme au chef d'un Etat dorien), qu'il n'était pas un Dorien, mais un Achéen' !

Ceci posé, comment la forme politique adoptée à Sparte putelle s'établir? Il n'est peut-être pas impossible de s'en faire une idée approchée, en consultant les traditions qui nous restent sur l'époque antérieure à l'existence de la double royauté. Nous savons, par exemple, qu'après l'invasion des Doriens, toute la contrée se partagea en six districts qui avaient pour capitales Sparte, Amyclaî, Pharis, les trois villes centrales baignées par rEurotas,yEgys près de la frontière arcadienne, Las sur la mer de Gytheion, et une sixième ville, probablementleportdeBœse ^. Gomme en Messénie, les Doriens se dispersent dans ces différentes localités qui sont gouvernées par des rois ; ils se mêlent avec les anciens habitants ; de nouveaux colons, comme les Minyens, affluent de la campagne dans les villes.

Que tout ce mouvement se soit adapté à d'anciennes institutions locales, c'est là un fait évident ; ce n'est pas alors que les hexarques laconiens ont commencé à gouverner. Déjà, du temps des Pélopides, il existait une série de principautés vassales, placées sous leur suzeraineté, dont les détenteurs habitaient sur leurs terres. Ces princes, possédant par euxmêmes une souveraineté propre, ne se soumirent qu'à regret au suzerain. La légende héroïque rappelle plus d'un exemple de

*) Herod., V, 72. Je ne vois pas trop de quel droit on prétend récuser un pareil témoignage.

2) ScH.EFER [De ephoris) veut substituer Géronthree à Bœae. Je ne puis me rallier à son opinion.

l'insubordination des vassaux; elle cite entre autres le roi • d'Arcadie, Ornytos, qui refusa de suivre Agamemnon à Aulis \ et le type le plus connu du vassal félon, c'est yEgisthe, l'assassin de son suzerain. En bien des endroits, la royauté héroïque s'est écroulée sous les coups des vassaux révoltés. Comme Thycste, dont on plaçait la résidence dans les environs du cap Malée, d'autres princes vassaux étaient disséminés dans la Laconie. Aussi, lorsque les Atrides furent renversés et que tout ce qui leur tenait de près dut disparaître avec eux, les vassaux relevèrent la tête et reprirent leur indépendance. Ce sont eux qui conclurent des traités avec les troupes de l'invasion ; ils leur donnèrent certaines portions de terrain et en obtinrent en retour la reconnaissance de leur souveraineté ainsi que l'engagement de soutenir leur puissance. Ainsi, là comme en Crète, les Doriens se trouvaient dispersés dans les villes, et la communauté du droit public entre les villes était le seul lien qui donnât encore au pays quelque cohésion. Telle était la Laconie à l'état d'hexapole, une confédération formée d'un mélange singulier d'anciens et de nouveaux éléments -.

Cette confédération ne dura pas ; la fermentation s'empara de tant d'éléments accumulés : une jalousie réciproque arma les princes les uns contre les autres, elles principautés les plus faibles furent subjuguées par les plus fortes. Le pays arriva ainsi à une unité que ne connut jamais la Crète ; mais, là encore, cette unité ne fut pas due au triomphe absolu d'une seule dynastie : il resta, au contraire, plusieurs familles princières dont les forces se faisaient tellement équilibre qu'elles préférèrent aux chances d'une lutte une (entente pacifique ; entente dont on rencontre ailleurs des exemples, entre autres, dans les villes ioniennes, oii nous trouvons des dynasties lyciennes et pyliennes portant côte à côte la couronne '. A

') E. CuRTius, Peloponn., 1, 392.

2) Éphore (ap. Strab., VIII. 5, 4), fait commencer l'hexapole laconienne à Eurysthène et Proclès (E. Curtius, Peloponn., Il, 309). Son autorité, déjà récusée par 0. Mueller (Z>orier, I, 96) est de nouveau attaquée par Gilbert.

3) Royautés géminées en dehors de Sparte, en lonie, à Sicyone, etc. Cf. H. (Ïelzer. De earuni, quae in Grsscorum civitatibus py^setei' Spartani inveniantur, diarchiarum vestigiis. Goetting., 1868, dans le volume publié par la Soc. philol. de Gœttingen à l'occasion du départ de M. E. Gurtius.

Sparte, il reste encore des indices manifestes d'un état de choses dans lequel trois familles se prévalaient au même titre des droits de la souveraineté, les Agiades, les Eurypontides et les ^Egides. Les derniers furent peu à peu éc^irtés et durent céder la place aux deux autres \

De ces maisons, celle des Agiades passait pour la plus ancienne et était la plus respectée ; c'était sans doute une famille achéenne fixée de longue date dans le pays ; quant aux Eurypontides, on ne peut rien dire de certain sur leur origine -. Mais les uns et les autres ont triomphé parce qu'ils ont su gagner à leur cause l'élite 'du peuple dorien, le séparer de nouveau de la population indigène et en réunir les membres dispersés. Appuyés sur les troupes doriennes, ils firent de Sparte, l'ancien camp de leurs auxiliaires, le centre du pays et le siège de leur gouvernement.

Nous arrivons ainsi à la seconde période de l'histoire du pays, à partir de l'invasion dorienne ; la domination des deux familles, qui fournissent depuis lors une succession ininterrompue de rois, les Agiades et les Eurypontides. La tradition les place en tête d'une série nouvelle, preuve évidente qu'il se fit alors un renouvellement complet. Plus tard, les noms de

*) Herod., IV, 147. Gilbert {op. cit., p. 64 sqq.) distingue trois établissements différents, Achéens, Doriens, égides. Gelzer, {op. cit.) faisant valoir l'identité' de noms que l'on remarque entre les ^Egides de Théra et les Proclides de Sparte, et une indication du scoliaste de Pindare (Sohol. Find. Isthm., VI, 18), pense que les ^Egides, qui formaient primitivement la seconde dynastie , ont été expulsés par les Eurypontides. Schiefer {De Ephoris, p. 5) admet « prsater binos Spartœ reges quinque civitatum fœderatarum. » Je conclus, pour ma part, que les deux rois de Sparte sont les héritiers des six de l'hexapole : les deux dynasties sont entourées des mêmes institutions datant de l'antiquité achéenne.

-) Wachsmuth {Der hist. Ursprung des Doppel-Kônigthums dans les Jahrbb. f. klass. Piniol. , 1868) considère les Eurypontides comme une famille princière venue dans le pays avec les Doriens. L'opinion inverse a été soutenue par Th. Meyer {Gœtt. Philol. Gesellsch. Gelegenheitschrift , 1868, p. 15). Wachsmuth se fonde sur un passage de Polyœnus (I, 10) dont le témoignagne isolé ne méritait pas tant d'attention. Il trouve {Philol. Anzeig., 1872, p. 45) dans la politique sans préjugés des Agiades une preuve de leur origine non dorienne, c'est-à-dire achéenne. Mais, si l'autre maison eût été dorienne, il se serait probablement établi entre elle et les Spartiates une sympathie particulière qui aurait détruit ou compromis l'égalité entre les deux dynasties.

Proclès et d'Eurysthène , les fils jumeaux d'Aristodémos, furent intercalés avant ceux d'Agis et d'Eurypon, pour expliquer mythologiquement la double royauté, pour faire oublier les troubles qui avaient précédé le nouvel ordre de choses, et pour rattacher pacifiquement les deux maisons à un même ancêtre, à Héraclès. Toutefois, on n'a jamais osé, pour consolider cette soudure artificielle, donner aux rois de Sparte, en dépit delà tradition authentique, les noms d'Eurysthénides et de Proclides.

Naturellement, les princes qui survécurent à la chute de la royauté achéenne ne restaient pas seuls et isolés au milieu d'un peuple étranger : sans quoi, comment eussent-ils pu maintenir leur pouvoir? Ils avaient autour d'eux des familles de même origine, dont le rang et le prestige dataient également de l'âge héroïque. Les sacerdoces des anciennes divinités du pays subsistaient toujours, ainsi que les emplois militaires et les charges de cour en honneur dans l'Etat achéen. Les Talthybiades, qui descendaient du héraut d'Agamemnon, conservaient comme par le passé dans leur famille l'emploi de héraut public ; les joueurs de flûte lydiens, les cuisiniers royaux, les panetiers, les échansons, restaient en place, à titre héréditaire, et les héros que l'on vénérait comme les patrons des fonctionnaires, Matton etKéraon, avaient leurs statues sur la voie sacrée d'Hyacinthe, parce que l'institution de- ces charges se rattachait à d'anciens usages religieux V

En outre, les rois trouvèrent un point d'appui dans la population anté-dorienne qui, comme les paysans crétois , conservait à peu près les mêmes habitudes qu'autrefois. Hs formèrent le patrimoine des rois, et, tandis que les Doriens se bornaient à remplir leurs engagements, ils restèrent dans un état de dépendance complète. Ils payaient à leurs nouveaux maîtres leurs redevances annuelles, comme jadis aux Pélopides ; ils leur rendaient tous les honneurs dûs par des sujets à leurs rois ; entre autres devoirs, ils se réunissaient, lors du décès d'un prince, pour le pleurer solennellement.

1) Athen., Deipn., p. 39 c. Ce sont ces mêmes noms qu'il faut rétablir plus loin (p. 173 f.), comme on le voit par le mot (xâÇa qui suit. Cf. Haase, Athen, Stammverfass, p. 53.

Ainsi, en Laconie comme ailleurs, tout ne s'est pas renouvelé d'un coup ; on n'a pas plus qu'ailleurs rompu avec le passé. La trône des Pélopides est renversé, mais les anciennes institutions, les anciennes habitudes subsistent toujours ; les traditions consacrées restent en vigueur, et ces familles régnantes, qui fondent leur puissance sur l'appui des Doriens, se montrent constamment préoccupées de renouveler les glorieux souvenirs du temps des Pélopides, auquel elles font remonter l'origine de leur pouvoir. Aussi les cendres de ïisaménos, les ossements d'Oreste, furent-ils ramenés à Sparte, pour renouer la trame de l'histoire nationale, interrompue par une révolution violente.

La nouvelle époque historique qui avait commencé pour le pays à l'avènement des Agiades et des Eurypontides ne pouvait s'achever sans effort et sans lutte ; car il fallait pour cela soumettre des princes indépendants, anéantir l'autonomie des villes, abolir cette égalité qui avait laissé aux anciens habitants du pays les mêmes droits qu'aux Doriens. C'est donc une nouvelle conquête du pays qui commence. Ces mêmes villes qui avaient rang de cités fédérées, ^gys, Pharis, Géronthrse, succombent l'une après l'autre ; elles sont réduites à la condition de bourgades soumises ; la puissance des rois de Sparte, à l'étroit dans la vallée de l'Eurotas, en dépasse de toutes parts les limites, et ainsi se forme avec le temps un royaume unifié qui s'avance, à travers de sanglants combats, du côté de la mer.

Mais ces entreprises n'empêchaient pas les discordes intestines et les démêlés entre les rois conquérants et les Doriens. En effet, chaque nouveau succès donnait aux rois la tentation de restreindre, avec l'appui de leurs sujets indigènes, les droits accordés à la soldatesque dorienne. Il s'en fallut même de peu que ces tiraillements n'allassent jusqu'à paralyser complètement au milieu de son développement et à dissoudre l'Etat envoie de reconstitution ; et la décadence était inévitable, si une main ferme n'était venue à temps mettre ordre aux affaires publiques. Sparte dut son salut à son Lycurgue, et les honneurs qu'elle rendit à sa mémoire attestent à quel point l'on comprenait que, sans lui, la société désorganisée marchait à sa

2J8 HISTOIRE Dr PÉLOPONNÈSE

ruine. Il fut regardé comme le véritable fondateur de l'État de Sparte, c'est-à-dire comme l'auteur des institutions auxquelles Sparte était redevable de sa grandeur.

Mais, autant l'opinion était unanime à reconnaître ses services, autant il y a d'incertitude et de confusion dans tout ce que la tradition ajout« sur son compte. Evidemment, sa législation date d'une époque où l'Etat tout entier était désorganisé et oi^i les autorités régulières n'étaient plus reconnues '. C'est pour cette raison que tous points de repère fournis par des personnages ou des faits contemporains, tous renseignements authentiques, font absolument défaut. Les Spartiates avaient déjà de très bonne heure oublié les traits précis de sa personnalité ; ils le vénéraient comme un être divin et l'entouraient de figures symboliques; ainsi, ils appelaient son père Eunomos et son fils Eucosmos '-. Ce n'est pas à dire pour cela que Lycurgue soit un personnage imaginaire ; il est de ceux qui, comme Epiménide et Pythagore, ont, en leur qualité de médiateurs entre l'humain et le divin, leur auréole légendaire, et il n'y a pas lieu de contester qu'un homme de ce nom ait réellement vécu et gouverné à Sparte, dans la seconde moitié du neuvième siècle avant notre ère. Chacune des deux maisons royales chercha à se l'approprier en le donnant pour un de ses membres ; mais l'on s'accordait à dire que c'était comme tuteur d'un roi mineur, et non en qualité de roi, qu'il avait donné une constitution à sa patrie. La généalogie des Agiades, suivie par Hérodote ^, fait de lui le tuteur de Léobote , tandis que, d'après l'autre tradition, la plus répandue, il aurait été régent durant la minorité de son neveu Charillos ou Charilaos, de la maison des Eurypontides '\ On peut conclure de là que. suivant l'opinion générale, les pouvoirs des deux rois auraient été suspendus durant la confection de l'œuvre législative.

Il est probable que Lycurgue n'appartenait pas plus que les

1) La date de 819 av. J.-C. se déduit d'un passage de Thucydide (I, 18.^ qui se contente prudemment d'accepter la législation comme un fait historique, sans faire mention de la personne du législateur.

-) E'jvoiAo; et Euxoffjxo; (Plut., Lycurg . 1. Pausan., III, 16, 6).

3) Herod., I, 65.

*) Aristot., Po/iï., 50, 25., v. Gelzer, Rhein. Mus. 1873, p. 10

législateurs crétois à la race dorienne ; on le devine rien qu'à l'étendue de son horizon, à ses voyages lointains et à ses relations d'outre-mer. Dans sa législation elle-même, on ne le voit nulle part préoccupé de l'intérêt particulier de la race dorienne ; un Dorien n'eût guère pensé non plus à introduire à Sparte les rapsodies d'Homère K La tradition qui veut que le législateur ait étudié les institutions de la Crète 2 est très croyable. Il trouvait là le problème qui lui incombait résolu avec autant de sagesse que de succès, et rien n'a été plus salutaire pour Sparte que l'imitation, inaugurée par Lycurgue, des coutumes politiques et religieuses de la Crète.

L'expérience consommée du monde et la sagacité politique qui se trouve au fond de la législation de Lycurgue ne venait pas de Sparte ; d'après tout ce que Ton sait sur la matière, elle avait sa source à Delphes et reçut de là sa sanction. La Pythie reconnut Lycurgue pour un dieu, c'est-à-dire, pour un organe absolument sur de la volonté divine^. Au fond, il n'est que l'instrument de la sagesse delphique et le succès de son œuvre ne s'explique queparTimmense influence à laquelle dut parvenir, durantles désordres politiques, le corps sacerdotal de Sparte en communion étroite avec Delphes. Ses lois furent eUes-mêmes considérées comme des oracles, et un collège sacerdotal fut institué pour rendre des décisions officielles concernant le sens des lois de Lycurgue.

Le législateur avait, à tout prendre, une triple tâche. Le premier besoin, en eff"et, était la cessation des luttes sanglantes qui désolaient le pays ; c'est pour cela qu'il a commencé sa grande œuvre en instituant une sorte de trêve de Dieu. Le second était la réconciliation entre les différentes races, fondée sur une détermination précise de leurs droits et de leurs devoirs réciproques; le troisième, l'organisation de la communauté dorienne.

Cependant, ce ne fut pas d'un seul coup, comme le ferait

*) Sengebusch, Homer. Biss., II, p. 82.

2) Ahistot., Polit., 50, 27.

^) Herod., 1, 65 En suivant celle indicalion, Gelzer (^oc. «Y.) considère Ly-^ curgue comme le nom officiel d'un sacerdoce apollinien exislan l à Sparte. D'après OiXCKEN (Staatslehre des Aristoteles) le caractère sacerdotal n'a été attribué à Lycurgue que par une tradition récente, datant d'Éphore : l'ancienne tradition ne voit en lui qu'un organisateur militaire.

croire Plutarque, et sans bien des luttes que fut atteint le but, la pacification générale.

Les premières de ces luttes s'engagent du temps même du législateur. En effet, ce même Charilaos, dont Lycurgue avait pris la tutelle 1 , prince entreprenant et belliqueux, voulut appesantir son joug sur les Doriens à un tel point qu'il en mérita le nom d'usurpateur ou (( tyran ». Il en résulta un soulèvement du peuple dorien, et c'est seulement lorsque de nouveaux règlements eurent considérablement restreint les prérogatives royales, de manière à ôter pour toujours aux princes l'envie de restaurer la royauté des Pélopides, que se consolida enfin Tordre de choses qui resta depuis lors, sans éprouver d'altérations notables, la constitution de Sparte. D'après la manière de voir des Grecs, qui sentaient le besoin d'attribuer chaque grande œuvre historique à un seul auteur, sans songer à établir une distinction entre les matériaux antérieurs ou les additions postérieures, le mécanisme politique tout entier fut considéré comme la législation de Lycurgue.

Jamais législateur ne se trouva en face d'une tâche plus difficile. D'un coté, deux maisons royales, avec des droits fondés sur des traditions archaïques, malveillantes l'une pour l'autre, en lutte avec des familles qui avaient été jadis leurs égales, rêvant le pouvoir absolu et toujours prêtes à rechercher la faveur de la population achéenne pour se débarrasser, avec son secours, de leurs obligations envers les Doriens, et, par surcroît, une foule d'autres restes d'usages, d'institutions, de cultes qui, datant de l'âge héroïque, avaient, à la faveur des siècles, poussé de trop profondes racines pour être supprimés : d'autre part, le peuple dorien, étranger à tout ce passé, altier et indocile, fier de sa supériorité militaire et veillant d'un œil jaloux sur les droits qui lui avaient été concédés. Toutes ces antinomies en présence se montraient toujours réfractaires àla fusion, et, au sein même de la population du pays, les divers éléments qui s'étaient superposésà différentes époques, se trouvant déjà trop mêlés pour pouvoir se séparer de nouveau, occasionnaient

1) 'Emzpons'x r, Xapi/Xou (Aristot., Polit., p. 50, 25. Cf. 231, 22). Les additions postérieures à Lycurgue données pour l'œuvre de Lycurgue (Peter ap. Rhein. Museum, XXll, ü4).

une fermentation perpétuelle dans laquelle les forces du peuple s'usaient sans profit. Il n'y a jamais eu en Grèce d'Etat plus désorganisé et plus malheureux que Sparte avant Lycurgue 1. On le voit, il fallait à tout prix un accommodement; il fallait concilier, aplanir les contrastes et trouver une transaction avantageuse aux deux parties^. Le succès, et le succès durable, d'une pareille entreprise reste à jamais un des plus brillants résultats de l'habileté politique.

Toute la législation était essentiellement un contrat ; c'est du reste le nom que lui donnent les anciens eux-mêmes ^ : le contenu n'en est par conséquent rien moins que purement dorien.

Et d'abord, l'Etat n'avait-il pas toujours à sa tête les familles royales entourées de tous les attributs de la puissance souveraine en usage au temps des Achéens? Cette royauté était indispensable dans l'Etat qu'il s'agissait de réorganiser, car elle était le lien qui tenait unis les anciens et les nouveaux éléments de la population ; elle était la garantie de l'unité politique. Les rois étaient vis-à-vis desdieuxdupaysles représentants de la nation entière : ce n'est que par eux qu'il fut possible de rattacher le nouvel ordre de choses au passé, sans rompre avec les traditions consacrées. Vivant au milieu du peuple dorien, qui leur devait le service militaire, ils étaient en même temps un gage de l'obéissance et du dévouement de l'ancienne population qui révérait en eux ses chefs suprêmes. D'un autre côté, la

') Les Lacédémoniens avant Lycurgue y.a-/.ovo[xwTa-ot Gytom nivzoy/ iwv 'E).Xr,vwv (Hekod., I, 65. Thucyd., I, 18. Plut., Lycurg., 3. oiiri\ àvw(j.aXîa).

2) L'accord se fit par des intermédiaires : o\ piX-riaTot voixoGl-cai — |jlÉ(joi itoXtxai. SôXwv yàp r,v to-jtwv ■/.x\ A-jxoOpyo;.

^) Les prixpat ((TuvOr,xac ôià ),6ywv, Hesych., leçon attestée par des textes èpigraphiques. Archseol. Zeitung, XXXV, p. 197) prises dans le sens de contrat par Hermann, Staatsalt. § 23, 7. Gœtt. gel. Anz., 1849, p. 1234 sqq. Cf. Xenoph., Respub. Laced., 15 : «ç ßaaiXel upoç rV' uôXiv auvOvîxaç 6 A-jxoOpyo; èTToiV.ae. — Les Rhèlres , que Goettling {Ueber die vier lyk. Rhetren) avait cherché à restituer sous forme d'oracles pythiques, et dans lesquelles Bergk {Gr. Lit., I, p. 336) croit retrouver des formes du dialecte delphique , ont été récemment déclarées apocryphes et données pour des pastiches de l'époque hellénistique par Trieber. Cette opinion est combattue, entre autres, par Gilbert [Studien zur altspartan. Gesch.. p. 122) qui signale, avec G. Müller, des traces des Rhetra dans un fragment de Tyrtée {fr. 4).

222 iiiSTOiRE du péloponxèsi-:

coexistence de deux dynasties offrait un grand avantage ; c'est que, parla, deux partis puissants se trouvaient ralliés avec leurs intérêts à TEtat, et que la population anté-dorienne se voyait représentée dans le gouvernement par deux de ses plus illustres familles, qui y avaient toutes deux une part égale. En effet, ce que la ligne dite « aînée », celle des Agiades, avait de plus que l'autre, consistait en prérogatives honorifiques sans conséquence '.

En outre, la double royauté était une garantie contre tout empiétement t>Tannique : elle utilisaitla jalousie mutuelle des deux lignes pour les empêcher d'outre-passer les attributions royales. Une précaution semblable avait motivé la défense faite aux rois d'épouser des femmes étrangères. Il ne fallait pas que quelque alliance avec d'autres maisons souveraines leur inspirât une politique dynastique et des fantaisies de tyrans. Ainsi, une prudence défiante, que l'on avait apprise dans les siècles de guerres civiles, s'alliait merveilleusement avec la simplicité naïve de la royauté héroïque, avec les mœurs patriarcales qui donnaient pour insignes aux rois une double coupe et une double portion dans les banquets.

Le couple fraternel des Dioscures, révéré depuis longtemps sur les bords de l'Euro tas, était le modèle héroïque des deux souverains associés ; chacun des rois emportait avec lui à la guerre une image des Dioscures -, et la preuve la plus frappante du crédit et de l'autorité qu'on accordait en toute occasion à la tradition héroïque, c'est que Lycurgue introduisit à Sparte les poèmes homériques. Des rivages de l'Ionie, la gloire des princes achéens revint éveiller les échos du Péloponnèse : les droits royaux se trouvèrent enregistrés et scellés dans l'épopée comme dans un document national : à Sparte aussi, la royauté allait avoir une consécration, et le trône, un appui.

Comme les rois de l'âge homérique, ceux de Sparte étaient assistés d'un « Conseil des Anciens » choisi parmi les citoyens

*) Herod., VI, 52. Wachsmuth explique sa prérogative par le fait qu'elle était la dynastie indigène et primordiale , et qu'elle représentait la race achéenne, tandis que l'autre représentait les immigrants doriens. Cf. SchoejiAN.x, Staatsalt., 1-^, 237.

-) Herod., V, 75.

les plus influents, et appelé à prendre part au gouvernement ainsi qu'à Texercice de la juridiction. Tout ce qui autrefois dépendait du bon plaisir des princes fut soumis à des règlements fixes, et la royauté ne put décliner la coopération du conseil d'Etat. Surtout lorsqu'il s'agissait de la vie d'un citoyen, les rois ne pouvaient plus prononcer la sentence en leur propre nom, mais seulement comme membres du conseil, où ils avaient vingt-huit collègues. (C'étaient des sénateurs (Gérontes) à vie, désignés par l'acclamation populaire comme les meilleurs des citoyens, et qui, de plus, avaient fait leurs preuves durant une vie de soixante années, enfin, les hommes de la confiance publique.

Si donc, ici comme dans toutes les communes de l'antiquité, nous devons regarder le conseil comme une représentation de la communauté, le nombre de ses membres ne saura.'t être fortuit, mais doit correspondre à une division de la cité. Cette division, il est vrai, n'est pas positivement attestée, mais il est absolument probable qu'il y avait à Sparte trente subdivisions de tribus ou Obœ^ dix hylléennes, dix dymaniques et dix pamphyliennes, et que chaque Obe envoyait un député au conseil '. Les rois n'avaient par conséquent d'autre privilège que d'être de droit les représentants des deux Obœ auxquelles appartenaient leurs familles, et que de présider. Chacun d'eux n'avait ({M'une voix sur trente, et lorsqu'ils manquaient (ils devaient, à ce qu'il paraît, être ou tous les deux présents ou absents tous les deux), un des sénateurs disposait des deux voix et votait en troisième lieu pour son propre compte ^

De même, pour ce qui regarde la constitution de la cité, il y

*) 0. MuELLER, Dorier, II, 88. Hermann et Schœmann élèvent contre ce système des objections dont une partie au moins est facile à réfuter. La place de géronte, en dépit des restrictions apportées à l'éligibilité, est toujours un vixvjT^ptov Tr|Ç àpET?,!;. •ï>u>,àî ç'jlâ^avta vtoi wéàç wßaJavra, -rptây.ovia yspoudtav ffùv «p'/ayliai; xaTa(Trr,aavTa (Plut. Lycurg., 6). Urlichs corrige ce texte comme il suit : Tp-'axovta TrpEaêuysvlaç ffùv ap^ayitat; yepoyfftav xa-radTTicrav-ra.

Le mot xpiâxovta paraît être une glose et ne se trouve pas non plus dans

SumAS, s. V. (Jogaî.

2) En ce qui concerne le mode de \otation au Sénat, Hérodote (VI, 57) a parfaitement raison contre Thucydide (I, 20), comme l'a remarqué Wesseling. Le cas où un seul des deu.x; rois délibérerait et voterait avec les Gérontes n'est pas prévu par Hérodote*

entra certsinement bien des usages archaïques qu'on se borna à rajeunir. Comment, sans cela, des antiquaires comme Hellanicos * auraient-ils pu faire remonter la législation tout entière au temps de l'invasion dorienne , à Eurysthène et Proclès? Au nombre de ces institutions primitives, il faut placer sans aucun doute la division de la communauté dorienne en Phylœ et 0b3ß , ainsi que les dispositions concernant sa résidence et sa dotation foncière.

Les Doriens, lorsqu'ils vinrent à Lacédémone, avaient, là comme partout, exigé et reçu des terres. Les lots de terres, obtenus de gré ou de force, leur avaient été assignés parles autorités indigènes alors en fonctions, et Ton procéda en cette occasion à peu près de la même manière que pour une fondation de colonie % c'est-à-dire que les terrains destinés à être partagés, provenant soit de l'ancien domaine des Pélopides détrônés, soit de propriétés privées enlevées, au milieu des discordes intestines, à leurs anciens possesseurs, furent mesurés, et les colons reçurent tous des lots égaux dont la contenance était calculée pour suffire à Fentretien d'une famille.

Ces premiers arrangements étaient en rapport avec la situation dans laquelle se trouvait la Laconie après la chute des Pélopides; car, là comme en Crète, les Doriens avaient été accueillis parles villes rendues à leur indépendance et avaient commencé à se familiariser de différentes manières avec les Achécns ^. Mais bientôt la discorde se mit entre tous ces petits Etats ; ils perdirent Fun après l'autre leur indépendance et, par suite, les Doriens durent se trouver également dans une situation des plus embarrassées. Lorsque, plus tard, Sparte devint un nouveau centre et le berceau d'un empire lacédémonien, il fallut réunir les membres dispersés de la race dorienne, dont l'énergie pouvait seule assurer un succès durable, et, après les avoir réorganisés, les grouper comme dans un camp autour du double trône des Héraclides. Il

*) Hellanic. ap. Strab. p. 366.

-) Y) "Hpax).£toà)v «Tior/ia (Plat., Legg., 736c.). Cf., sur les assignations de terre chez les Romains, Sciiwegler, Rara. Gesch., I, 618. II, 416. ^) Voy. ci-dessus, p. 21i.

s'opéra donc une réorganisation de la colonie militaire, comme nous pouvons appeler la communauté dorienne, une nouvelle division, un nouveau recensement et un nouveau partage de terres.

Nous devons nous attendre à rencontrer, dans ces sortes de colonies, des chiffres très précis : il ne manque pas non plus de bons renseignemeats à ce sujet \ Les différentes estimations qui portent à 4,500, 6,000 et 9,000 la somme des lots distribués par Lycurgue, ne sont pas une difficulté : ces chiffres appartiennent évidemment à des époques différentes, et nous avons de bonnes raisons pour admettre que les chiffres les moins élevés sont les plus anciens ; ils sont allés grossissant, parce que, plus tard, de nouvelles acquisitions territoriales entraînèrent une augmentation dans le nombre des lots. Une autre preuve que le premier nombre est celui de Lycurgue, c'est que le roi Agis le rétablit artificiellement six siècles plus tard, en admettant dans la communauté des périèques et des étrangers; ce devait être, par conséquent, un nombre consacré par une ancienne tradition.

Les lots de terre alloués auxDoriens formaient au milieu de la contrée un domaine compacte dont, grâce cette fois encore aux réformes d'Agis, nous pouvons indiquer avec précision les limites. Il s'étendait au nord jusqu'à l'endroit où se resserre la vallée haute de l'Eurotas, à Pellana, et jusqu'au défilé de la vallée d'Œnos à Selasia; au sud, les fertiles plaines qui s'ou-" vrent sur le golfe de Laconie et s'étendent jusqu'au cap Malée appartenaient encore au domaine dorien : à l'est et à l'ouest, les deux montagnes principales, le Taygète et le Parnon, en formaient les limites ^ Ainsi, le cœur de la Laconie était tout entier en la possession des Doriens; ils habitaient la, divisés en Phylaß et Obœ^ chaque phyle comprenant 1500 et chaque Obe. 150 familles. Les phylse et obse formaient aussi des cantons distincts : ainsi Foô^ « Agiadœ »,

*) Plut., Lycurg., 8. A. Sch.efer, Le eplioris,^. 6. Schoemann, Opusc. Acad., I, 139.

^) Limites de la 7io)>ti:ixri Xiopoi. : ành xoù xarà IIsî^tiv/jV -/apâôpou Tipô; tov TauyETov xat MaAsav xa\ Sî>vXaaîav (Plut., Agis, 8). E. CcRTius, Peloponn., 11,211. • •

la résidence de Faînée des maisons royales, était un district sur les bords de l'Euro tas *.

Du reste, même sous ce régime, les Doriens n'étaient pas le moins du monde propriétaires absolus du sol. Ils ne pouvaient rien vendre, rien acheter, ni donner ou léguer quoi que ce soit. Les lots se transmettaient sans altération de père en fils, à la façon desmajorats ; à défaut d'héritiers mâles, ils revenaient à l'État, c'est-à-dire que les rois, comme étant les premiers possesseurs du sol, en disposaient.

Ainsi, tandis qu'en Crète nous trouvons les assignations de terres pratiquées sous deux formes, l'une qui abandonnait le sol en toute propriété aux colons, l'autre qui en réservait la propriété à l'Etat, la législation de Lycurgue, celle qui s'est montrée la plus sévère pour les Doriens, n'a admis que le dernier système. Les rois sont les seuls chefs de l'Etat, les successem's et les héritiers de ceux qui ont fondé l'Etat, institué la commune etpartagé le domaine commun , à la condition expresse que chaque détenteur devrait en retour au souverain le service militaire. C'est sur ce système que repose, ici comme en Crète, l'organisme de TEtat. A chaque lot est attachée l'obligation du service, et comme celui-ci est le même pour tous, les lots sont naturellement aussi égaux que possible en surface et en valeur-.

Ici, le point essentiel était le maintien de l'ordre établi, et les rois, en leur qualité de suzerains, étaient chargés d'y veiller ; ils avaient soin particulièrement qu'il n'y eût point de lots vacants, et que les membres de la communauté militaire qui seraient dépourvus de terres en pussent avoir en épousant des héritières. Se marier en temps opportun était, pour le Dorien en possession de sa part, un devoir public : il était obligé de faire son possible pour se préparer des successeurs robustes,

1) Wachsmüth, Jahrbb. f. kl. Philol., 1868, p. 3.

2) La répartition égale des lots, mise en doute par Grote, et plus tard par Peter et Oncken, a été appuyée d'un argument nouveau par Wachsmüth {Gœtt. Gel. Anz.. 1870, p. 1808}. Ce savant a démontré par un passage de Polybe (VI, 43) que déjà Éphore la regardait comme une institution laconienne. Il est donc impossible, quoi qu'en dise Oncken (ibid., p. 351-370) d'en faire une institution du temps d'Agis, que l'on aurait antidatée et reportée artificiellement au temps de Lycurgue.

et c'était si bien là le Lut avoué du mariage qu'une union inféconde n'était plus considérée comme un mariage et que l'Etat en exigeait la dissolution.

La communauté dorienne astreinte au service militaire comr posait la. Pkroitra ou garde des rois K C'est au milieu d'elle qu'ils avaient leur tente pendant la guerre, au milieu d'elle qu'ils habitaient sur les collines de Sparte. Mais ce centre du pays ne devait pas être une forteresse fermée, comme un ancien château-fort achéen ; au contraire, il fallait que les rois se sentissent complètement en sécurité au dedans et au dehors sans se retrancher derrière des murailles, et que les Doriens n'eussent jamais l'idée de compter sur des remparts. C'est pourquoi la capitale du pays resta une ville ouverte, où les rois vivaient au milieu de la communauté dorienne dans une simple habitation bourgeoise. Sparte ne formait pas un groupe circonscrit de maisons comme les autres villes grecques, mais, assise avec un laisser-aller rustique sur les rives de l'Eurotas, elle déborda peu à peu dans la plaine ", et les Doriens habitaient tout le long de la vallée, bien en dehors de Sparte, sans que les plus éloignés en fussent moins citoyens de Sparte que ceux qui étaient restés au gué de l'Eurotas. Ils étaient tous Spartiates, comme on les appelait, dans le sens rigoureux du mot, pour les distinguer des Lacédémoniens ^

Tenue rigoureusement à l'écart de cette communauté militaire *, l'ancienne population qui habitait dans les montagnes tout autour du pays des Spartiates (d'où le nom d'habitants des alentours ou/)mèç'?/6'5) avait conservé son genre de vie habituel. Plus de trois fois plus nombreux que les Spartiates, ils cultivaient le sol bien plus ingrat des montagneg, dont ils accommodaient les pentes escarpées, à force de terrasses maçonnées, à la culture du blé et du vin. Ils exploitaient les carrières et les mines duTaygète, s'adonnaient à l'élevage des bestiaux et à

1) $poypâ équivaut à eajerctfws : çpoupà; llàys'v. Schoemann [Gr. Alterth., I, p. 294) la considère comme une garde nationale, une landwehr.

-) Thucyd., I, 10. E. CuRTius, Peloponn., II, p. 311.

3) Thucyd., IV, 8, etc.

• 4) Myi ysiopYETv Toù? çyXaxa; était chez les Doriens un principe politique. (ÂRisT., Polit., 31, 9).

228 HISTOIKK DU PÉLOPONNÈSE

la navigation, et pourvoyaient le marché de Sparte de fers, de matériaux do construction, de laines, de cuirs... etc. Propriétaires libres de leur sol, ils payaient aux rois leurs redevances, conformément aux antiques usages '.

Mais les paysans qui résidaient sur les terres des Spartiates avaient un sort bien plus dur. Une partie d'entre eux se composait probablement d'ancienspaysans du domaine, deLélèges qui avaient déjà été tributaires des Achéens ; d'autres avaient perdu leur liberté plus tard, au milieu des guerres civiles. Ils purent rester sur leurs anciennes possessions, à la condition de livrer aux Spartiates logés chez eux une portion considérable de la récolte.

Cette contrainte provoqua bien des soulèvements, et il est probable que l'ancienne ville maritime d'IIélos fut pour un temps le foyer d'une révolte de ce genre. C'est, en effet, la seule manière d'expliquer l'opinion générale des anciens, qui faisaient venir de ■ cette ville le nom à'Hilotes^ usité depuis lors pour désigner toute la classe des campagnards soumis par les armes et dépouillés de leur liberté "\ Le régime adopté à leur égard était en substance le même que celui que les Doriens avaient déjà vu appliqué aux Pénestes, en ïhessalie^.

Les familles d'hilotes vivaient disséminées sur les lots des Spartiates : ceux-ci leur abandonnaient la terre et exigeaient la livraison régulière du montant de la récolte auquel elle était, estimée. Cemontant comprenait, pour chaquelot, quatre-vingtdeux boisseaux d'orge et une quantité proportionnelle de vin et d'huile * ; ce que les hilotes produisaient en plus leur appartenait, et chacun pouvait de cette façon arriver à une certaine aisance. •

Les hilotes étaient esclaves et sans aucuns droits civiques : cependant, ils n'étaient pas non plus complètement à la merci de l'arbitraire. Ils étaient les esclaves de la communauté, etnul

1) ßaat)axb; çôpo; (Plm., Alcib., I,' p. 123).

2) "EXo?, ot TtoXÎTai EÏXwTEc y; ElXtüTat (Steph. Byz.). Cf. 'Opveàtat, nXaxîtieîî, Ca:rites.

3) Voy. ci-dessus, p. 124.

*) Sur les mesures laconiennes, v.' Hultsch, Metrol., p. 260. Jahrbb. f. kl. Philol., 1867, p. 531. Le médimne laconien est au médimne attique comme 3 est à 2.

n'avait le droit de lui faire tort en s'attaquant à eux. Comme membre do l'Etat, le Spartiate pouvait exiger de tout hilote respect et obéissance, mais nul ne pouvait traiter un seul d'entre eux comme sa propriété. Ils ne pouvaient être ni vendus. ni donnés : ils appartenaient à l'inventaire du bien, et, même dans les meilleures années, le détenteur de ce bien ne pouvait, sous peine de punition sévère, exiger d'eux un seul boisseau d'orge de plus qu'il ne lui en était légalement dû.

Le législateur avait ainsi réglé les choses, à l'exemple de Ja Crète, afin que les Spartiates, sans inquiétude sur leurs moyens d'existence, pussent consacrer tout leur temps aux devoirs qu'ils avaient contractés envers la société. Mais ils n'étaient pas simplement les gardiens de la société et la force armée mise à sa disposition : ils prenaient encore part, dans une certaine mesure, à l'exercice de la souveraineté publique, au gouvernement et à la législation ; ils formaient, à proprement parler, la bourgeoisie de l'Etat fondé par Lycurgue. C'était pour les rois un devoir de convoquer les citoyens au moins une fois par mois, le jour de la pleine lune, et ils n'avaient pas le droit de choisir à cet effet d'autre place que le coin de la vallée de l'Eurotas situé <( entre Babyka etKnakion', » c'est-à-dire, probablement, entre le pont de l'Eurotas et le confluent de l'Œnos, par conséquent, juste au milieu de la résidence propre des Doriens, dans la banlieue de Sparte, d'où il ne fallait jamais écarter le centre de gravité de l'Etat.

Cette assemblée était en même temps une revue de la bourgeoisie valide, passée sous les yeux de ses généraux; c'est là qu'avaient lieu les élections des Gérontes et des autres fonctionnaires-, que l'on venait entendre les communications officielles des autorités, et que les affaires les plus importantes, telles que déclarations de guerre, propositions de paix, traités

') [JiETa^j Baoûxa; TE xa\ Kvaxtwvo; (Plut. , Lycurg., 6). Cf. E. CuRTiUS, Peloponn., II, 237 : .Urlichs, Rhein. Mus., NI, 214. Wachsmuth [Jahrbb. für kl. Piniol., 1868, p. 9) rapporte cette prescription au siège des Agiades et des Eurypontidi^s, et à la fusion des deux communautés respectives opérée par la législation de Lycurgue.

2) Aristote [Polit., 48, 32) fait la critique du système d'élection employé

dans l'Apella (i7i£>.)vâ = èxx),r)aia).

et lois nouvelles, étaient soumises àla ratification constitutionnelle.

Tous débats étaient interdits ; aucun amendement, aucunef motion nouvelle ne pouvaient être proposés par la bourgeoisie: elle n'avait à dire que Oui ou Non. Encore le vote était-il , la plupart du temps, une pure formalité, car ce n'était ni au moyen d'urnes, ni par mains levées, mais uniquement, selon les usages militaires, par acclamation que la volonté du peuple se» faisait connaître. Les assemblées étaient aussi courtes que possible et se tenaient debout ; on évitait tout ce qui eût pu inviter à prolonger commodément la réunion ; tout ornement, toute construction propre à abriter en étaient bannis. Il n'y avait probablement de sièges que pour les magistrats présidents'. Aussi le lieu de l'assemblée fut, dès le principe, bien distinct de celui du marché. On le voit, la participation des Doriens aux affaires publiques était réglée de telle sorte qu'ils se trouvaient satisfaits à l'idée d'avoir leur part de souveraineté et de pouvoir, dans les conjonctures graves, contrôler en dernière instance les mesures proposées par l'Etat. Il fallait qu'ils se sentissent citoyens et non pas comme incorporés à un Etat étranger : ilä n'étaient pas simplement l'objet passif de la législation, mais ils y prenaient unepartactive, car ils n'obéissaient qu'aux ordonnances auxquelles ils avaient donné leur approbation. Et cependant, en règle générale, ils étaient gouvernés et ne gouvernaient pas. D'ailleurs, toute leuréducation était telle qu'ils n'avaient ni la capacité ni l'envie de se mêler de choses politiques ; leur horizon était trop étroit pour qu'ils fussent à même de juger des affaires générales et surtout des affaires étrangères. En outre, tout à Sparte était si minutieusement réglé, qu'il n'était pas facile de modifier quelque chose dans le mécanisme gouvernemental.

Ainsi donc, en somme, le Spartiate usait peu et rarement de

') ScHOEMANN ((??'. Alt., P, 247) pense, comme moi, que l'assemblée populaire se tenait debout : ce n'est pas l'avis de Vischer [Rhein. Mus., XXVIII, 1873, p. 380 sqq.) qui, se fondant sur un passage de Thucydide (I, 67-78), admet qu'à Sparte aussi l'assemblée du peuple siégeait. Mais on ne trouve rien dans Thucydide qui indique qu'on ait pris des mesures pour faire asseoir et grouper autour d'une tribune l'assemblée entière des Spartiates.

ses droits politiques. Il n'en avait que plus de temps et d'énergie à consacrer aux exercices militaires. En effet, la grande préoccupation du législateur avait été de conserver intacte à rÉtat la force militaire dont il avait acheté la possession au prix de ses meilleures terres. C'est 'pourquoi les mœurs du peuple dorien, mœurs grâce auxquelles celui-ci s'était jadis imposé, avec une puissance si irrésistible, à la race énervée des Achéens, la forte discipline, l'austère simplicité de la vie, furent rétablies dans toute leur sévérité et protégées par. toutes les rigueurs de la loi.

Cette sévérité était d'autant plus nécessaire que la nature luxuriante de la vallée portait davantage à une vie molle. L'aptitude militaire était la condition mise à la jouissance des droits et avantages accordés par la constitution ; car la naissance ne conférait par elle-même aucun droit. L'État se réserva expressément de soumettre les enfants des Spartiates, aussitôt après leur naissance, à un examen de leur conformation physique, avant qu'ils ne fussent reconnus enfants de la maison. Ceux qui étaient faibles et contrefaits étaient exposés sur le Taygète *, c'est-à-dire qu'ils ne pouvaient être élevés qu'avec les enfants des périèques, car l'intérêt de l'Etat était compromis, si un lot devait passer aux mains d'un héritier incapable de porter les armes.

Celui même qui avait été élevé comme fils légitime de Spartiate pouvait être dégradé ; il perdait ses droits, s'il ne satisfaisait pas complètement à tous ses devoirs de soldat. D'autre part, le législateur de Sparte avait sagement pourvu à ce que la communauté Spartiate put se compléter avec des recrues d'un autre sang et des forces fraîches ; car il pouvait se faire que même des individus qui ne provenaient pas d'un mariage purement dorien, des enfants de périèques ou d'hilotes, s'ils avaient fait consciencieusement jusqu'au bout leur éducation militaire, fussent admis dans la communauté dorienne et mis en possession de lots vacants. Mais il fallait pour cela le consentement des rois ; c'est devant eux qu'avait lieu l'adoption solennelle du récipiendaire par un Dorien

^) Aux lieux dits àitoOsTai (Plut., Lycurg., 16. E. Curtius, Peloponnesos, II, 252. 320).

pourvu de son majorât '. C'est ainsi que l'Etat recrutait de nouveaux citoyens, et c'est à cette institution que Sparte dut une bonne partie de ses plus grands hommes d'Etat et de ses meilleurs généraux. Ainsi, c'était l'éducation, la discipline qui faisait le Spartiate, et non le sang des aïeux -.

Il est certain que l'éducation Spartiate ressemblait en bien des points aux mœurs primitives des Doriens, et que, grâce à une pratique journalière, continuée de génération en génération, elle était devenue chez les membres de la communauté une seconde nature. Sous ce rapport également, Lycurgue avaitencore enchéri sur lesinstitutionsdela Crète. Celles-ci laissaient le jeune Dorien dans la maison maternelle jusqu'à son adolescence ; Sparte prenait l'enfant dès l'âge de sept ans et l'incorporait dans sa compagnie, où il devait passer par tous les exercices préparatoires au service militaire, endurcir et exercer son corps, en se conformant exactement à la manière prescrite au nom de l'État par les magistrats. Ainsi l'enfant, avant d'avoir appris à réfléchir, se trouvait déjà serré entre des règlements étroits et inflexibles, qui lui faisaient perdre tous S3S penchants et ses "goûts naturels. C'est ainsi qu'il arrivait à l'adolescence : puis, adolescents et hommes faits continuaient à vivre sous l'empire du même sentiment, se pressant comme instinctivement les uns contre les autres, àla façon des abeilles.

Ce sentiment trouvait un aliment dans les chants en chœur, parce que leur bonne exécution dépend entièrement de la subordination des parties à l'ensemble, de la coopération désintéressée de chacun à une tâche commune ; il se retrempait dans les exercices guerriers et les danses des jours de fête, qui s'exécutaient en conunun , ainsi que dans les repas communs (Syssitia-Phiditia^)^ auxquels ceux qui avaient déjà

1) Herod., VI, 57.

-) ëviot '((fa/jOLv, oTt V.OLI xfev ?lvwv o; Sv vno^izl'^f] xa'jirjv acrx-^iriv, xrç tcoXitsik; xaxà TÔ ßouX£'j[j.a xoO Auxoûpxo'j (Jieteîxs (Plut., Instit. Lacon., 22). MôOaxe; (la plupart du lemps fils de femmes hilotes) vôOot xtbv UTiapxtaxûv (j.âXa eùctSeî; xe xat xiôv èv xr) TtôXei xx).tüv (c'est-à-dire de la discipline) oùx aneipoi (Xen., Hellen., V, 3, 9).

^) V. Trieber, p. 29. «l'ioâia est le mot propre; a'jafftxia ne s'est introduit que par abus. Xénophon emploie un mot à lui, CTuffXf,vta et auaxrivEîv. Cf. Xenoph., Helle7i.y V, 3, 20. auaxrjvoüdt ßao-i>vEv; èv xo) aùxto oxav oixot wcti, etc.

une famille à eux, et les rois eux-mêmes, ne pouvaient se soustraire. La maison devait toujours venir en second lieu, et, même dans son pays, le père de famille ne devait jamais perdre le sentiment et l'habitude de la guerre et de la vie des camps. Aussi, manger en commun s'appelait « camper ensemble » ; les compagnons de table n'étaient autres que les compagnons de tente ; la nourriture était si simple qu'on pouvait facilement faire au s si bonne chère en campagne. On s'asseyait à quinze à la même table, et ce qui décidaitdela composition dugroupe, ce n'était ni un règlement, ni le domicile, mais le libre choix des membres. En effet, avant l'admission d'un nouveau membre, on procédait àun scrutin, et une seule voix opposante suffisait pour faire écarter la proposition '. C'était une mesure tout à fait militaire, ayant pour but d'établir entre les convives un lien de camaraderie, car ils étaient tous dès lors obligés de répohdre les uns des autres, en temps de paix comme sur le champ de bataille. Or, ceci était d'autant plus important que le cercle de convives était l'unité sur laquelle était basée l'organisation de l'armée. En effet, la communauté dorienne tout entière se composait de 300 camaraderies semblables. Là, un mélange heureux rompait la monotonie des relations que créent le voisinage et la parent^ ; là, au milieu d'un formalisme rigoureux, il y avait place pour la liberté, pour les liaisons spontanées, pour les inclinations. D'autre part, ces cercles avaient leurs traditions qui se conservaient d'une génération à l'autre, et de là naissait l'esprit de corps qui contenait dans de justes bornes les penchants individuels.

Mais précisément parce que, en définitive, la vie, telle que la loi l'avait faite, donnait peu satisfaction à l'instinct de liberté naturel à l'homme, que c'était une vie de contrainte et do règle, il était de l'intérêt du législateur d'empêcher les relations avec l'extérieur, de peur que la vue d'un genre de vie plus commode et plus humain ne dégoûtât les Spartiates de leur condition. Toute cette vie de communauté avait quelque

*) Plut., Lycurg., 12. La même chose se fait encore aujourd'hui dans les cercles d'officiers. Il n'y a donc pas de contradiction entre cet usage et l'esprit de la législation de Lycurgue, comme le pense Peter [Rhein. Mus., XXII, 65).

chose de concentré, de voilé, de mystérieux. La situation de la vallée de l'Eurotas, cachée entre le Taygète et le Parnon, rendait l'isolement plus facile ; c'était comme un camp bien gardé, où l'on ne pouvait ni sortir ni entrer sans permission. Des postes gardaientles défilés de Belmina, Selasia et Carya3, qui étaient comme autant de guichets conduisant dans l'intérieur de la vallée de l'Eurotas \ L'émigration était pour un Spartiate un crime entraînant la peine de mort, car ce n'était autre chose qu'une désertion ; les voyages étaient rendus impossibles rien que parladéfense faiteà tout Spartiate déposséder d'autre argent que la monnaie de fer du pays, monnaie qui, non-seulement était peu maniable et extrêmement incommode, mais n'avait pas cours en dehors du pays-. Posséder de l'or et de l'argent était si sévèrement défendu qu'il en coûtait la vie à celui chez qui on en découvrait. Comme, d'ailleurs, la loi interdisait toute culture intellectuelle qui eût pu ouvrir à l'esprit de plus vastes horizons, comme elle ne tolérait, en fait de poésie et de musique, ce lien artistique qui rapprochait le plus les uns des autres les Hellènes, que ce qui avait reçu de la main de l'Etat une certain coupe, une forme officielle, toute l'éducation du Spartiate, comme sa monnaie, n'avait de valeur que dans son pays ; et, dQ même que tout Grec habitué à la liberté devait se sentir gêné et dépaysé à Sparte, de même le Spartiate, transporté hors de sa sphère, ne pouvait que se sentir partout étranger, embarrassé et mal à l'aise.

Lorsque des hauteurs du Taygète on abaissait le regard sur la vallée, elle devait ressembler à un vaste champ de manœuvre, aux cantonnements d'une armée prête à livrer bataille, campanten pays conquis. A certaines heures, la jeunesse s'avançait sur le lieu de ses exercices aux bords de l'Eurotas : la troupe se rangeait en groupes bien ordonnés, tous en armes ou avec un bâton, le signe de l'autorité, distingués des autres classes d'hommes, qu'ils faisaient courber devant eux, par le manteau court, les cheveux flottants et la barbe '. Tout, jus-

^) E. CuRTius, Peloponnesos, II, 260.

Page 1