POLYB., VI
3) La moustache était le symbole de la liberté : de là la défense : [x-n Tplçstv [xûaiaxa (Plut., Moral., p. 550 B).
qu'aux fêtes, avait un caractère militaire. Commander et obéir — c'était là toute la science du Spartiate ; aussi avait-il la parole brève et concise. La plaisanterie et les saillies n'étaient pas défendues : au contraire, la familiarité entre camarades y donnait assez occasion ; c'était une école toujours ouverte où l'esprit s'exerçait aux remarques fines et aux reparties heureuses. Lycurgue lui-même passe pour avoir fondé un culte en l'honneur du dieu du Rire * ; c'était en etîet, delà part du législateur, une sage précaution que d'égayer et d'adoucir autant que possible le sérieux aride d'une vie livrée tout entière à la tyrannie du devoir. La véritable patrie de l'éloquence Spartiate, le foyer d'où jaillirent tant de saillies à la Spartiate, qui couraient toute la Grèce, était la Lesché, proche des champs de manœuvre, le rendez-vous où les oisifs se réunissaient parpetits groupes et conversaient avec vivacité^ comme on fait autour des feux de bivouac. C'est là que l'on apprenait le ton du dialogue Spartiate et que l'on s'exerçait à la présence d'esprit ^.
Malgré tout, la monotonie d'une existence qui se passait tout entière sur les champs de manœuvre et sous les armes fiit devenue intolérable, si la chasse n'eût offert aussi en temps de paix des distractions et des aventures. Les forêts qui couvraient à mi-côte la chaîne du Taygète fourmillaient de chevreuils, de sangliers, de cerfs, d'ours, surtout la ligne de hauteurs qui relient les cimes de Taléton et d'Evoras, audessus de Sparte, et qui portaient le nom de Thérae (chasses) . Là, le long des ravins abruptes d'où les torrents se précipitent dans la vallée, les joyeuses bandes de chasseurs doriens grimpaient d'un pied léger, escortés par les aboiements impatients des limiers de Laconie, les ^meilleurs de leur espèce. Les pics escarpés, que la neige couronne les trois quarts de l'année, fournissaient assez d'occasions de déployer une agilité virile, du courage et des muscles d'acier. Le gibier était considéré comme butin de guerre, et pouvait être servi à Sparte sur la table commune, pour varier agréablement le menu uniforme
*) Plut., Lyciirg., 25. 0. Mueller, Darier, II, 381.
2) 0. Mueller, ibid, p. 389.
3) ©ripai (E. CuRTius, Peloponnesos, II, 206. 307).
desphidities, tandis que les aventures dechasse assaisonnaient pendant longtemps les conversations de la Lesché.
Pour queladiscipline Spartiate, conformément aux intentions du législateur, embrassât la vie sociale tout entière, il ne fallait pas que la maison et le régime domestique restassent en dehors de son atteinte. Aussi, ilnemanquaitpas de règlements et de dispositions légales concernant le mariage, le développement corporel des jeunes filles, le genre de vie et les devoirs des femmes, l'entretien et l'éducation des enfants. Les nourrices de Laconie étaient recherchées dans toute la Grèce. Cependant, le législateur n'a pas réussi à faire pénétrer au delà du seuil domestique toute la rigueur de ses prescriptions, et à étendre jusque dans l'intérieur de la famille la discipline de l'État. Là, la mère de famille resta en possession de ses droits, et plus la maison devenait en somme le seul endroit où le Spartiate put encore se sentir homme et se mouvoir spontanément, plus la femme, qui administrait l'intérieur de la maison, la Mesodoma *, acquit de dignité et d'influence, elle qui devaii au besoin, pendant l'absence de son mari, mener toutes les affaires domestiques et savoir gouverner ses hilotes. Son rôle devait être particulièrement difficile, mais aussi, son influence singulièrement puissante, lorsque plusieurs familles devaient tirer leur subsistance d'un seul lot de terre : en pareil cas, il arrivait fréquemment que plusieurs frères avaient en commun une seule femme -.
De fonctionnaires, il en fallait peu à un Etat semblable. Le lien de la communauté Spartiate était la subordination des plus jeunes aux plus âgés, des guerriers à leurs supérieurs, de tous à la loi ; la population achéenne était gouvernée par des intendants envoyés dans les diff"érents districts des périèques ; la crainte d'une puissance toujours armée contenait les hilotes ; l'Etat tout entier était sous la garde des roisHéraclides, qui le maintenaient dans son antique communion avec ses dieux et ses héros, gage de sa prospérité, faisaient appliquer la loi et surveillaient le système de la propriété foncière, la base de tout
1) Me<7ooô[ia (Hesychics, s. v.).
ä) Dyandrie et polyandrie (Schoemann, Griech. Aîterth., P, 282). tj 7cep\ xàîY'Jvxîxa; avsai; (Aristût., Polit., 45).
l'édifice. Ils avaient pour les assister les qiîatre Pythiens, les représentants du dieu de Delphes, chargés de veiller à ce que l'Etat fondé sous son autorité restât constamment en harmonie avec sa volonté. •
Les rois choisissaient les chefs militaires et les inspecteurs de la jeunesse ; enfin, pour la police générale, ils se donnaient aussi des auxiliaires et des représentants *.
L'assistance de ces délégués était particulièrement nécessaire en Laconie, où tant d'hommes d'origine et de condition différente se touchaient de^i près, pour prévenir entre eux des froissements qui eussent troublé la paix publique. Notamment sur le marché de Sparte, où affluaient des gens de toute espèce, il fallait une police sévère. Le moindre tumulte, la moindre émeute était doublement à redouter dans un État fondé comme Sparte sur l'immobilité. C'était son orgueil de ne pas avoir de capitale aux ruelles encombrées et remplie d'une populace bruyante, mais d'offrir, rien que dans l'extérieur des habitations, dans le calme du commerce quotidien, une agréable image de l'ordre ; c'est l'éloge que donne Terpandre à la ville « dans les larges rues de laquelle habite la justice ^ »
Il est probable que c'est dans cette nécessité de veiller à l'ordre public, d'accommoder les différends qui s'élevaient surtout entre acheteurs et vendeurs, qu'il faut chercher l'origine de Véphoiie^ magistrature qui est vraisemblablement bien plus ancienne que la législation de Lycurgue et a ses racines ailleurs que dans le régime politique des Doriens^. Elle resta debout, comme tant d'autres choses, dans l'Etat de Lycurgue ; elle y acquit même une importance toute nouvelle, lorsque les fantaisies tyranniques des rois firent échouer la grande œuvre de réconciliation entreprise par Lycurgue, et que la défiance
') Sur les fonctionnaires, voy. Schoemann, Griech. Alt., P, 260.
-) Terpandre et saôîxa eùp'jâyjta (E. Curtius, Peloponn., II, 225).
^) 0. MuELLER, Dorier, II, 108. Hérodote et Xénophon supposent, il est vrai, que les éphores ont été institués par Lycurgue (Sch.efer, De ephoris, p. 7), mais c'est parce qu'ils prennent en bloc la constitution de Lycurgue; et lorsque Platon et Aristote rapportent cette fondation à Théopompe, ils entendent par là l'éphorat revêtu de ses attributions nouvelles. Schœfer explique le nombre de cinq éphores par celui des districts ruraux [ibid., p. 7. 12).
réveillée exigea 1^ création d'une autorité chargée de défendre contre toute attaque les intérêts de la communauté dorienne.
La magistrature des éphores, qui ne déploya toute sa puissance que dans la période suivante, lorsque Sparte fut devenue un Etat conquérant, agrandit aussitôt l'influence de l'élément dorien. A l'extérieur, Sparte consei'va ,son aspect d'autrefois, et celui qui se promenait parles rues de la ville ne rencontrait que des monuments dédiés aux dieux et aux héros de l'époque achéo-éolienne. Mais à l'intérieur .s'opérait une transformation radicale ; la force dorienne, retrempée et disciplinée par les lois de Lycurgue, se montra de jour en jour plus envahissante, et l'Etat, qui jusque là était resté achéen-dans ses institutions fondamentales, prit ainsi de plus en plus le caractère d'un Etat dorien *.
Ce dorisme pénétra jusque chez les périèques, les anciens Lélèges et Achéens; le dialecte dorien devint la langue officielle du pays. Du marché de Sparte, il se répandit dans les régions où les Doriens se trouvaient en contact avec les autres races ; toute la côte orientale, jadis argienne, devint du même coup lacédémonienne et dorienne ; l'administration du pays fut confiée à des fonctionnaires doriens. A Cythère, le point faible de la domination lacédémonienne, parce que l'île était habitée depuis l'antiquité la plus reculée par une population des plus mêlées* et que, dans une station maritime si fréquentée, l'isolement vis-à-vis de l'étranger ne pouvait pas être maintenu avec autant de rigueur, on envoya chaque année un gouverneur avec une garnison dorienne, qui tint en bride le peuple remuant de nie ^
Le service militaire serait aussi à rapprocher l'une de l'autre la population dorienne et la population non-dorienne. En effet, bien qu''à Torigine la communauté dorienne formât exciusivementlacaste guerrière, jamais cependant les périèques n'avaient été relevés de l'obhgation, qui leur incombait jadis, de porter les armes, et nous ne connaissons pas d'armée lacédémonienne
1) 'Ey.5wptôo(i«i (Herod.. VIII, 73).
*) Voy. ci-dessus, p. -iS. 62.
3) K-j6ï]poôt'xif,; (Thlcyu., IV, 53).
danslaquelleiln'yaiteudespérièques,même parmi les hoplites. Ils étaient formés et exercés àce service parles Spartiates, qui étaient de droit leurs officiers. Lorsqu'ils avaient appris à supporter la faim et la soif, à mépriser la douleur de la flagellation sanglante subie devant Fautel d'Artémis Orthia', lorsqu'ils avaient fait leurs preuves sur les arènes des bords de l'Eurotas et sous les ombrages de l'ile du Plataniste , au milieu des jeux belliqueux de la jeunesse, et suivi jusqu'au bout l'école du soldat, ils portaient les armes d'abord dans leur propre pays, ■pour montrer s'ils sauraient agir avec initiative, énergie et présence d'esprit. Ils jouaient alorsle rôle de maîtres et seigneurs du pays, surveillant les hilotes, les conspirateurs perpétuels, maintenant l'ordre et la discipline, depuis la frontière arcadienne jusqu'au cap Ténare, le centre de la population asservie. Dans tous les rapports entre les divers éléments dé la population, l'esprit dorien prit une influence décidée et prédominante ; l'ancien caractère achéen s'effaça et disparut de jour en jour.
Ce sont là des résultats étrangers au but primitifd.es institutions de Lycurgue; mais ils en étaient la conséquence nécessaire et furent regardés pour cette raison comme en faisant partie. L'antiquité n'en eut que plus d'admiration pour cette législation qui, à la juger par le résultat, est unique dans son genre. Tout ce que nous pouvons faire, c'est de signaler en général les principes qui lui ont servi de base , les modèles qu'elle imita, l'autorité religieuse sous l'œil de laquelle elle s'élabora ; mais le rôle personnel du législateur se dérobe complètement à nos regards. Thucydide lui-même, lorsqu'il parle de la législation lacédémonienne, se montre fort réservé au sujet de son auteur, tandis qu'il en détermine l'époque avec précision. Il estime sa durée, à la fin de la guerre du Péloponnèse, à quatre centetquelques années : il place par conséquent la législation vers 820 avant J,-G. On avait des généalogies de rois qui remontaient jusqu'à Proclès, mais elles ne contenaient que des noms sans chiffres, et encore, le nom de Lycurgue n'y figurait pas. Plus tard, on calcula la succession des
^) Sur la (xai7TÎYu)(7t;, V. Trieber, Qiiaest. Laconic, p. 25.
2i0 HISTOIRE DU PÉLOPONNÈSE
souverains d'après des moyennes, et on plaça la régence de Lycurgue en l'an 219 après le retour des Héraclides (1103), par conséquent, en 884. C'est là le calcul d'Eratosthène, généralement accepté depuis lors '.
Quant au jugement à porter sur la constitution de Lycurgue, il ne faut pas le chercher ailleurs que dans l'histoire de l'Etat qui lui doit d'être devenu un Etat historique et d'être sorti de l'étroite sphère où il était enfermé.
En principe, l'Etat Spartiate n'était nullement constitué pour la conquête : il était plutôt fait pour se restreindre dans les limites naturelles du pays et pour s'isoler de l'extérieur ; tout contact avec l'étranger était regardé comme dangereux. L'armée était la garde du trône ; elle ne devait que conserver les institutions existantes. Mais il n'est pas possible d'élever
') En ce qui concerne la chronologie de Lycurgue, la base la plus sûre du calcul est encore le texte de Thucydide (I, 18) d'après lequel 404 -j- 400 [ 15 = 819. Eusèbe et Cyrille (Adv. Julian., 12 a) sont d'accord avec Thucydide. Suivant Sosibius, cité par Clément d'Alexandrie {Strom., 1,327), 776 + 97 = 873 : suivant Eratosthène, 776 -\- 108 = 884. CL J. Brandis, De temp. grascorum antiquissimorum rationibus, p. 24. On plaçait la législation dans la vieillesse de Lycurgue, environ trente ans après Vlmxçioma. (Fischer, Gr. Zeittafeln, p. 37. C. Mueller, Fragm. Chron., p. 134). D'un texte d'Aristote, cité par Plutarque {Li/curg., 1), on a conclu sans motif qu'Aristote avait placé Lycurgue au début de l'ère des Olympiades. Timée se tirait d'embarras en admettant deux Lycurgues ; en outre, il y a dans les indications chronologiques un écart qui permet de remonter jusqu'au retour des Héraclides (Xénophon) ou de descendre jusqu'au vii^ siècle (Aristote, Démétrius Magnes). Le tableau complet de tous les calculs chronologiques a été dressé par Gelzer {Rhein. Mus., XXVII, p. 30) qui a proposé, pour résoudre le problème, une méthode nouvelle, en admettant un nom sacerdotal, Lycurgos, qui se serait reproduit plusieurs fois. Zoëga et Uschold sont les premiers qui aient nié absolument la personnalité historique de Lycurgue, système qui a été soutenu dans ces derniers temps par Gilbert, même après les réfutations de Boeckh {Ahhancll. der Akad., 1856, p. 76).
tous les citoyens d'un État pour la guerre, de diriger de ce côté toute l'ambition de la jeunesse écartée à dessein de toute autre occupation intellectuelle et d'entretenir l'homme fait dans ces idées, sans faire naître l'envie de mettre en jeu ces facultés guerrières. Après une campagne, les périèques de la Laconie retournaient, comme les citoyens des autres Etats, à leurs occupations : les Spartiates, eux, restaient toujours en armes ; ils n'avaient à choisir qu'entre l'uniformité de la vie de soldat en temps de paix, vie qui n'avait même pas l'agrément du bien-être, et la vie plus libre des camps. Ne leur avait-on pas appris à marcher au combat comme à une fête, parés de leurs plus beaux habits et de leurs armes, et inarquant d'un pas allègre les rythmes de la musique guerrière? Nulle hésitation ne les arrêtait. Qui pouvaient-ils craindre, eux, les guerriers qui n'avaient point de rivaux dansl'Hellade, eux qui regardaient avec dédain les milices des autres États recrutées dans les champs et les ateliers !
Un autre aiguillon, c'était la gêne qu'éprouvait la communauté Spartiate sur son territoire restreint. Çà et là, plusieurs frères devaient subsister du produit d'un seul lot ; il était à craindre que nombre d^entre eux ne perdissent leur plein droit de cité, faute de pouvoir fournir les contributions que chaque Dorien devait prélever sur son fonds pour la table commune. Il n'y avait d'autre remède qu'une conquête, une nouvelle .assignation de terres. La confiance justifiée dans la victoire exaltait les désirs belliqueux, et c'est, ainsi que l'Etat des Spartiates fut lancé malgré lui dans la voie des conquêtes, voie dans laquelle ils désapprirent de plus en plus l'art de rester en paix .
On n'en vint là que par degrés. Il fallut d'abord que le pays lui-même fût conquis par les Spartiates jusqu'à ses frontières naturelles, et la détermination de ces frontières occasionna du même coup les premiers froissements avec les États voisins, la Messénie et Argos. *
Il était difficile, en vérité, de trouver quelque part une frontière naturelle mieux marquée qu'entre les deux contrées du midi, séparées l'une de l'autre par la crête tranchante et les arêtes inaccessibles du Taygèto. Au haut de la montagne
s'élevait, pour garder la ligne de démarcation, le sanctuaire d'Artémis Limnatis, dont la fête était commune aux deux Etats limitrophes en paix l'un avec l'autre. Néanmoins, des traités, même placés sous la foi du serment, ne furent pas assez forts pour faire taire les convoitises belliqueuses. Aussi bien, au temps des Achéens, dont on ne voulait pas renier les souvenirs, la Messénie avait été un morceau de Lacédémone, et, après la fondation des États doriens, Lacédémone a dû exercer une suzeraineté qui remonte jusqu'au début de l'ère des olympiades, de sorte que les guerres messéniennes ont dû être précédées d'un affranchissement de la Messénie \
La tentation de reculer de nouveau au delà de la montagne les frontières du royaume était d'autant plus grande que les pentes de l'ouest sont incomparablement plus douces, plus riches de terre végétale et plus fertiles que celles de l'est, et que, tandis que la vallée de FEurotas portait toujours les marques des longues guerres civiles qui l'avaient dévastée dans toute son étendue, la Messénie, une fois remise des premières secousses de l'invasion dorienne, était parvenue, sous une série de gouvernements pacifiques, à un degré peu commun de prospérité. Les diverses races qui Fhabitaient s'étaient fusionnées ; la populeuse vallée du Pamisos offrait l'image de la plus florissante agriculture; le golfe était plein de navires, la vie et l'animation régnaient dans le port de Méthone. Il était impossible par conséquent que, du haut de leurs crêtes dénudées, les Spartiates ne jetassent point un œil d'envie sur cette terre bénie et sur les terrasses qui s'inclinaient à leurs pieds vers le fleuve, chargées d'oliviers et de vignobles.
Une autre cause les y attirait, c'est que le groupe de Doriens
laissé dans le pays par l'invasion, subissant l'influence de
l'ancienne population et du bien-être, y avait complètement
perdu son caractère primitif. Les braves, il est vrai, n'y étaient
*) Hégémonie de Sparte avant la guerre de Messénie attestée par Ephore :
Twv ô'aitb KprjCrqiôv-ou xr^v ßaaiXsi'av àuoêaAovTwv AaxEoatfAÔvtot "x-jpicii y.a.- ic'r^actM aOTr,ç (Ephor. ap. Diodoh., XV, 66. Isocb., Archid., 7, 9). Uager [Philol., XXVIII, 248) justifie par là la durée de 400 ans attribuée à l'hégémonie Spartiate (Lycurg., Contra Leocrat., 42. Dinargh., Contra Dem., 73),
SPARTE ET LA MESSÉNIE 24r3
pas rares, et une imposante série de Messéniens vainqueurs à Olympie témoigne de l'état florissant de la gymnastique en Messénie pendant le huitième siècle ; mais le pays s'était complètement rallié aux vieilles races de la péninsule, il était comme un morceau de l'Arcadie à laquelle il était étroitement rattaché par la dynastie des yEpytides *^ par ses mystères et les objets de son culte, ainsi que par toute espèce de relations de parenté. Le Zeus pélasgique, le dieu invisible et farouche, qui habitait sur la cime des montagnes et demandait du sang humain, trônait sur Ithome comme sur le Lycée ^. Ainsi, ce n'était pas une lutte de Doriens contre Doriens ; il semblait au contraire que ce fût à Sparte de reprendre avec plus de succès la dorisation manquée de la Messénie qui était retournée aux mœurs pélasgiques, et de rattacher à sa fortune ce qui y restait encore de Doriens. Bref, des motifs de toute nature agissaient de concert pour diriger précisément de ce côté les premiers pas de la conquête, et les différends survenus entre les compagnons de fête réunis dans le temple d' Artemis ne furent [que l'occasion fortuite qui alluma le brandon de la discorde aux feux longtemps couvés d'une hostilité jalouse . Il ne manquait pas non plus en Messénie de dissensions qui promettaient un succès plus facile. Dès le premier démêlé entre les deux peuples, il y eut un parti considérable qui fut d'avis de ne pas refuser aux Spartiates la satisfaction exigée, et la mésintelligence fut telle que les adhérents de ce parti émigrèrent et allèrent s'établir en Elide. La famille des Androclides s'était rangée ouvertement du côté des Spartiates *.
*) Voy. «i-dessus, p. 188.
2) 'Zeùç 'l6(0|xaTaç (Thuc, I, 103. Paus., III, 26. 6. IV, 12, 7, etc.).
8) Pour les guerres de Messénie, la source principale est le IV^ livre de Pausanias, qui puise, en ce qui concerne la première, dans Myron de Priène, et en ce qui concerne la seconde, dans Rhianos, de Bena en Crète. Myron était un rhéteur historien du ni" ou du lie siècle avant J.-C. Rhianos un poète épique contemporain d'Eratosthène : ses Messeniaca commençaient à la retraite sur Ira. On s'est servi, pour compléter ces renseignements, de Tyrtée, d'Éphore.... etc. (Cf. Kohlmann, Quxstiones Messeniacse. Bonn. 1866).
*) Le parti opposé à la guerre était appuyé par Delphes (Strab., p. 257). Sur les Androclides, voy. E. Curtius, Peloponneäos, II, 127. 164.
Ceux-ci commencèrent la guerre * de la même manière que jadis leurs ancêtres avaient commencé la conquête de chacune des contrées de la péninsule. Ils occupèrent Amphia, point situé sur la saillie extrême d'un contrefort qui se détache du Taygète, dans la direction de Fouest. La hauteur se termine par des parois perpendiculaires^ au bord de deux ruisseaux gui la rendent inabordable du côté de la plaine de Stényclaros, tandis que la plaine elle-même est exposée sans défense à toute attaque venue d'en haut. C'est de là qu'ils commencèrent leurs attaques, la dévastation des campagnes. De là, ils commandaient les défilés et interceptaient les messages qui allaient chercher des conseils et du secours chez les peuples voisins, à Delphes et à Argos.
La résistance des Messéniens dépassa toute attente- Lorsqu'ils ne purent plus tenir en rase campagne, ils trouvèrent sur le rocher dlthome, leur sanctuaire national, un asile fortifié où ils se réfugièrent : et là, rangés sur les terrasses boisées, dans une position avantageuse, ils vainquirent encore,
*) D'après Pausanias et Eusèbe, la première guerre commença dans l'automne de 743 (01. IX, 3). Tout le monde s'accorde à la faire durer 19 1/2 ou 20 ans (Strab.. p. 279. Pausan., IV, 13,6. Isocr., Archid., 57. Diod., XVI, 66). On a fait valoir, pour infirmer ces témoignages, que l'on rencontre des Messéniens parmi les vainqueurs des jeux olympiques jusqu'en 736 (01. XI. 1) et, pour cette raison, Bergk {Rhein. Museum, XX, 228) et DuxcKER {Gesch. des Alt., III, 390) pensent que la guerre n'a dû commencer qu'après 736. Mais ce n'est pas là un argument décisif à opposer à une tradition, même quand le fondement sur lequel elle s'appuie nous est inconnu. — Pour la seconde guerre, Pausanias n'a pas de tradition assurée : il clierche à se faire lui-même une opinion avec les sources dont il dispose, notamment Tyrtée {fr., 3, 4), et il conclut de là à un intervalle de quarante ans entre les deux guerres. Justin (III, 5, 2) met 80 ans et Eusèbe 90. La durée de la seconde guerre est évaluée à 17 ans. Il faut y joindre, suivant Ephore (ap. Strabon., p. 362) le soulèvement simultané des Argiens, Arcadiens et Pisates. L'Olympiade piséenne tombe en effet en 668. Les Spartiates, battus en 669 (01. XXVII, 4) à Hysiœ, ne pouvaient porter secours aux Éléens. Suivant Julius Africanus. la XXX° Olympiade et. les douze suivantes furent présidées par les Pisates ; mais nous savons d'ailleurs (Paus., VI. 22, 2) que la XXXIV<^ 01. fut seule dans ce cas : les autres se célébrèrent en la manière accoutumée. Par conséquent, nous pouvons,- avec DuiN'CKER (III, 172) et KoHLMAN.N (p. 65), évaluer la trêve qui sépare les deux guerres à 79 ans, placer le commencement de la seconde en 645 (01., XXXIII, 4) et la fin en 628 (01. XXXVIII, 1). L'époque à laqueUe Strabon fait vivre ïyrlée (640. 01 , XXXV, 1) s'accorde bien avec ce calcul.
dit-on, les Spartiates dans la onzième année de la guerre. Mais leur courage, à la fin, se lassa lorsqu'ils virent le produit de leurs champs tomber chaque année aux mains des ennemis et les sacrifices sanglants qu'ils offrirent au Zeus d'Ithome rester inutiles. Au contraire les deuxHéraclides, Théopompos l'Eurypontide et l'héroïque Polydoros, unissant leurs efforts, poursuivirent la lutte avec une énergie croissante ; après vingt ans de guerre, la forteresse d'Aristodémos et avec elle le pays tout entier tombèrent au pouvoir des ennemis. Les résidences royales se dépeuplèrent; les forteresses furent rasées, les restes du monarque éolien Aphareus furent transportés sur la place publique de Sparte, pour indiquer que c'était là désormais la nouvelle capitale. Une partie des terres fut confisquée par droit de conquête, le sol, partagé en portions de la contenance des lots doriens ; c'est probablement à cette époque que le nombre des lots fut porté à 9000 K De cette façon, on put alléger les charges des propriétés de Laconie sur lesquelles de nombreuses familles vivaient en commun, et garantir aux jeunes Spartiates une pleine indépendance. On incorpora sans doute aussi parmi les citoyens des Doriens de Messénie. En outre, les Androclides furent ramenés et dotés d'un patrimoine à Hyamia. Enfin, on transporta en Messénie des Dryopes que les Argiens avaient expulsés de leur littoral. On assigna aux exilés, sur les bords du golfe de Messénie, une position admirable où ils bâtirent une nouvelle Asine ^ Parmi les anciens possesseurs du sol, les nobles émigrèrent et allèrent chercher une patrie en Arcadie, en Argolide, à Sicyone. A part ces modifications de détail, la population resta ce qu'elle était. Les Messéniens gardèrent leur maison et leurs biens, mais, ce qu'on leur laissait, ils le tenaient de l'Etat Spartiate et devaient livrer à celui-ci la moitié de leur revenu annuel, Sparte était leur capitale. Ils étaient obligés de s'y rendre à la mort d'un Héraclide pour prendre part au deuil public et, en général, de se tenir prêts, soit en temps de guerre, soit en temps de paix, à rendre les mêmes services que les périèques.
*) Voy. ci-dessus, p. 225.
*) E. CuRTius, Peloponnasos , II, p. 168.
La Messénie supérieure avait moins souffert des attaques de Sparte. Là, l'énergie nationale se conserva intacte ; là se réfugièrent tous ceux qui ne voulaient pas se courber sous la contrainte brutale du joug étranger. L'ancienne ville royale d'Andania, à l'issue des défilés d'Arcadie, devint le foyer du soulèvement national, et, plus de deux générations après que les murailles d'Ithome eurent été renversées dans la poussière, le morne sommeil du pays fut interrompu par une insurrection audacieuse. Les montagnards étaient en armes : leurs chefs étaient les petits-fils^des héros d'Ithome, braves comme leurs aïeux et élevés dans la soif de la vengeance ; parmi eux se signalait le plus illustre de tous, le jeune Ai'istomène, de I9, race royale desiEpytides. Il était l'âme de l'insurrection^ et les anciens donnèrent son nom à la guerre qui s'allumait alors, la guerre d'Aristomène.
Au début, les Messéniens se trouvaient seuls, les montagnards avec les insurgés du plat pays, auxquels se joignirent pourtant les Androclides ; fait qui montre combien les Spartiates savaient peu s'attacher leurs propres partisans. Réduits à leurs propres forces, les Messéniens osèrent marcher à la rencontre de l'armée Spartiate et restèrent maîtres du champ de bataille. Ce succès eut un retentissement extraordinaire. Les Spartiates perdirent courage ; les Messéniens, de leur côté, utilisèrent ce répit pour envoyer leurs messagers dans tous les pays d'alentour ; le moment était venu, disaient-ils, do s'unir pour refouler dans ses limites un Etat avide de conquêtes; il s'agissait là de la liberté de tous les Péloponné siens.
Cet appel ne resta pas sans écho *. Le roi Polydoros, à qui quelqu'un demandait, lors de sa première expédition, où on allait, n'avait-il pas répondu assez clairement : « dans la terre qui n'est pas encore partagée - ? » Cette réponse caractérisait l'arrogance de la Sparte d'alors ; toute terre péloponnésienne ou bien était une terre Spartiate ou devait le devenir. Argos ainsi que l'Arcadie savaient par expérience quei pour elles
1) Sur les alliés des deux belligérants, v. Pausan., IV, 15, 1 : 16, 1. Stra- BON, p. 355. 362.
^) Plut., Apophthegm. Pol., 2, Im ty|v àxX-^pwrovcîii; -/wp«; ßaoi'Ca).
aussi, cette menace de Sparte n'était pas un vain mot. Ces deux Etats avaient été inondés d'ennemis par Charilaos ; le fils de Charilaos avait ravagé une grande partie de l'Argolidc et soutenu des villes argiennes en révolte contre l'autorité de leurs souverains, entre autres Asine ; après quoi, les Asinéens fugitifs avaient été accueillis par Sparte en amis ^ C'était le temps où la royauté des Téménides élevait dans son propre empire des prétentions nouvelles et, pendant qu'elle poursuivaitl'assujettissement des villes du littoral, se voyait entravée, delà façon la plus insolente, par la politi que deSpart'e. Les hostilités entre les deux pays devinrent une guerre sanglante sous le roi argien Phidon, et, même après la mort de Phidon, à l'époque où nous plaçons l'insurrection d'Andania, la lutte engagée pour l'hégémonie n'était certainement pas encore apaisée. Comment donc Argos eùt-elle pu fermer l'oreille au cri de détresse poussé par Aristomène ?
Telle était aussi la situation de l'Arcadie, où Orchoménos, avec son roi Aristocrate, exerçait alors l'influence prépondérante d'un chef-lieu. Là, ce ne fut pas simplement un intérêt dynastique, mais la vive sympathie du pays tout entier qui tendit la main aux Messéniens. Tous les cantons s'émurent ; plein d'une ardeur guerrière, le peuple se groupa autour d'Aristocrate, les habitants des villes revêtus de leur armure d'airain, les hommes de la montagne couverts de peaux de loups et d'ours. Du rivage de la mer du nord vinrent les Sicyoniens, chez lesquels s'était développée de bonne heure une antipathie contre Sparte ; il arriva des Athéniens d'Eleusis, où les descendants de familles pyliennes considéraient la Messénie comme leur ancienne patrie. Parmi les Etats de la côte occidentale, cette circonstance révéla des partis diamétralement opposés. L'Elide, l'Etatfondé surlesbordsduPénéios^, avait depuis longtemps déjà cherché dans l'alliance de Sparte un appui pour sa politique, parce qu'elle ne croyait pas pouvoir réaliser par ses propres forces ses plans ambitieux. Les Pisates, de leur côté, étaient alors gouvernés par Pantaléon, fils d'Omphalion, qui faisait tous ses efforts pour balancer la
') Voy. ci-dessus, p. 245.
^) Voy. ci-dessus, p. 196.
fortune des Eléens. Les intérêts dynastiques de ce potentat nepouvaient que gagner à l'abaissement de Sparte. Il embrassa donc avec zèle la cause des Messéniens, et, plein d'espérances ambitieuses, il entra de sa personne comme général dans la coalition qui se formait contre Sparte. Ainsi, l'étincelle lancée par l'insurrection d' Andania avait allumé un vaste incendie ; il en était sorti une guerre péloponnésienne. Sparte se vit entourée d'ennemis puissants, et, outre les Eléens, il n'y eut plus que les Lépréates, et les Corinthiens animés par leur haine 'contre Sicyone, sur qui elle put compter.
Mais l'ennemi le plus dangereux était dans le camp même des Spartiates. En effet, tandis que la force à laquelle ils devaient leurs victoires leur venait de ce qu'en toutes circonstances ils restaient fidèles àleur propre cause, et, fermes à leur poste, se dressaient comme un seul homme devant l'étranger, ils avaient aujourd'hui perdu cette attitude et leur énergie était atteinte jusque dans sa source. Les victoires chèrement achetées avaient exercé sur le pays une influence déplorable, dérangé de la façon la plus désastreuse l'équilibre des pouvoirs publics et troublé les rapports établis entre les différentes classes de la population, comme on le vit bientôt après la fin de la première guerre.
La principale raison, c'est que, pendant ces campagnes, l'orgueil de la soldatesque dorienne, d'une part, et, de l'autre, le prestige des rois, avaient considérablement grandi; l'autorité royale surtout avait d'autant plus gagné que Polydoros et Théopompos avaient abjuré l'ancienne Hvalité de leurs maisons, — rivalité que .les Spartiates considéraient non sans raison, comme une garantie pour leurs libertés, — et poursuivaient en commun les mêmes vues politiques.
Il y avait désaccord entre la royauté et la bourgeoisie. La communauté dorienne avait tenté de s'immiscer dans la gestion des affaires publiques ; de là une crise constitutionnelle ' dont le résultat se lit clairement dans la loi qui fut promulguée sous le règne des deux rois, à titre de supplément à la constitution de Lycurgue, loi portant que « si le corps des citoyens
*) Schäfer, De ephoris, p. 10.
« adoptait une résolution peu éclairée ou intempestive, les « rois, de concert avec les Gérontes, auraient le droit de « l'annuler, dans Tintérêt de l'Etat, et de dissoudre l'as- « semblée ', » Ainsi, la royauté sortait victorieuse de cette lutte ; elle l'emportait, avec le concours du Sénat : le droit constitutionnel de la communauté était abrogé ; on ne la consultait plus que pour la forme ; elle n'avait plus qu'à obéir à ses chefs militaires.
Mais ce triomphe fut de courte durée. La lutte continua •entre les partis, entre Félément achéen et l'élément dorien, entre la monarchie appuyée sur les grandes familles et la commune. Elle fut soutenue de part et d'autre avec passion, et amena, sous ce même règne de Polydoros et Théopompos, un revirement complet dans le système politique. Polydoros, le type d'un ïïéraclide, le favori du peuple, fut assassiné, et cependant le meurtrier, Polémarchos, un noble Spartiate, loin d'être regardé comme un criminel, fut jugé digne d'avoir un monument à Sparte -; contradiction pour laquelle il n'y a qu'une explication possible, c'est que le meurtrier put être considéré comme un tyrannicide, un représentant des droits de la communauté et le sauveur de ses libertés. Théopompos, lui, ne sauva sa vie et la royauté qu'en souscrivant à des innovations qui restreignaient considérablement les prérogatives royales.
Le moyen qu'on employa, ce fut de donner aux fonctions des Ephores 3 une importance toute nouvelle. Naguère fonctionnaires royaux, ils devinrent alors, vis-à-vis des rois, les gardiens de la tradition légale ; ils eurent mission de censurer toute violation des coutumes, et du droit de censure sortit naturellement celui de suspendre les transgresseurs dans l'exercice de leur autorité. Par là, l'éphorie s'^installa au centre du mécanisme social; elle devint, pour ainsi dire, une nouvelle magistrature, lorsque pour la première fois l'éphore Elatos fut élu, avec ses collègues, par la voix publique, et que,
*) Plut., Lycurg., 6. al (7xo).iàv 6 ûâ[x.oç D.oixo, xoy; Tipscrê'jysvla; y.a\ af/ayÉTaç auoffiaTripa; f,[x£v.
2) Pausan., m, 3, 2: 11, 10.
3) Voy. ci-desçus, p. 237.
dès lors peut-être, on commença à désigner les années par le nom des éphores. Ceci arriva, d'après la chronologie vulgaire, 130 ans après la législation de Lycurgue, sous le règne de ce même Théopompos qui croyait avoir, de concert avec Polydoros, anéanti les droits de la communauté dorienne '. Il lui fallait maintenant subir les reproches amers que lui fit son épouse au sujet de son attitude indigne d'un roi. Il eut à rougir de ne pas laisser à ses successeurs la couronne telle qu'il l'avait reçue. Théopompos ne pouvait alléguer qu'une excuse, c'est que le trône avait gagné en stabilité ce qu'il avait perdu en puissance. A la vérité, le pouvoir royal était devenu si inofîensif qu'on n'était plus tenté d'en abuser, et si restreint qu'il cessait d'être un objet d'envie et de haine.
Cette solution mit fin à la grande crise constitutionnelle qui éclata sous Polydoros et Théopompos, mais ne termina pas la série de désordres qui suivirent la première guerre de Messénie. Cette guerre avait provoqué une grande agitation jusque dans le peuple des campagnes. On avait été obligé, pour la faire, de mettre fortement à contribution la population non-dorienne ; une partie avait refusé de servir et avait été pour ce motif réduite à la condition des hilotes. D'autres avaient vaillamment combattu à côté des Spartiates; ils avaient comblé les vides faits dans leurs rangs par la guerre ; on leur avait permis de s'allier avec des femmes Spartiates, et on leur avait fait sans doute espérer aussi une part dans les nouvelles assignations de terres. Ceci entrait tout à fait dans les vues des deux rois et explique leur popularité. Mais les Doriens ne voulurent pas entendre parler d'un semblable mélange avec le sang achéen, et ce fut sans doute lors de la révolution qui abaissa la royauté qu'on tint pour non avenues
*) Les Ephores, o\ 7rEpi"EAaT0v upwTOi xaTaffOlvxe; lui 0£O7i6[x7rou ßaaO.euovToc, 130 ans après Lycurgue (Plut.. Lycurg., 7). ©îoitôiAiro-j (jLETptâcravxoi; toî; xe à).).ot; y.ai xr,v xwv È^ôpwv àpyr^v £iiixaxac7xr|'7avxo; (ArisTOT., Polit., 223, 25). Ephori a Theopompo regibus oppositt (Cic, Legg., III, 7). Frick [De ejihoris spartanis, Gœtting., 1872, p. 17) considère les éphores comme des tribuns de la plèbe, qui auraient eu pour mission de représenter, en face des rois et des Gérontes, un 6r,[jioç (minyen) composé de ceux qui n'avaient pas le plein droit de cité. On commença en 757 à compter par éphorats (Gutschmidt, Jahrbb. f. kl. PhiloL, 1861, p. 24. Frick, op. cit., p. H).
les promesses faites parles Héraclides, qu'on refusa de reconnaître comme mariages légitimes les alliances contractées entre Achéens et Dorionnes, et d'admettre dans la communauté dorienne les fils issus de ces unions. On les appela ironiquement Parthéniens, c'est-à-dire, (( enfants de filles » ou bâtards.
Les intéressés, trompés dans leurs légitimes espérances, tramèrent un complot qui mit en danger l'Etat tout entier *. On ne put en venir à bout, et finalement on conclut, par l'entremise des prêtres de Delphes, un traité en vertu duquel les Parthéniens émigrèrent en Italie. L'Héraclide Phalanthos les conduisit sur l'autre rivage (708; 01. xvm, 1) -, mais à une condition expresse, c'est que, dans le cas où la colonie d'outremer ne réussirait pas, ils pourraient revenir librement dans leur patrie, et auraient droit à la cinquième partie de la Messénie ^ ; preuve évidente qu'on leur avait fait auparavant des promesses analogues. Mais ils restèrent de l'autre côté, et la prospérité de Tarente montre quelle somme de forces viriles la patrie avait perdue à cette émigration.
Le mal qui désorganisait la vie publique se révélait par de fâcheux symptômes, le manque d'union intérieure, l'implacable égoïsme de caste chez les Doriens, la tendance exclusive de l'esprit dorien, l'indifférence pour une culture plus relevée qui préserve de la barbarie. On chercha à regagner ce qu'on avait perdu ; on noua des relations avec des villes étrangères où, dans un milieu plus libre, l'art grec avait porté d'heureux fruits ; on attira des maîtres étrangers dont les chants étaient
1) Antiochus et Éphore, cités par Strabon (p. 178 sqq.), racontent comme il suit le soulèvement des Parthéniens : ol !Jt.->i (jLsxâffxovTs; Aaxsôatjj-ovîwv -z^z (TTpaTEia; £Xpi9-/)crav ooOXoc xat (î)vo[xaa9-/iTav ED.wteç, ocoi; ck v.a.xa. tïiv crtpa-ceîav iraîôeç êylvovTO, IlapQsvtaç exâXouv ya\ àxifAOUç exptvav • oï S'o'jx ava^'/oiAîvoi (uoXWi ô'rjffav) £7rsßou>,£uaav xotç xoO or, [xou. ScH.EFER (De ephoris, p. 11) pense que l'on avait promis à ceux des Lacédémoniens qui firent campagne le connubium et des terres, et que l'engagement ne fut pas tenu : de là le soulèvement. Gilbert (p. 180) regarde les Parthéniens comme des Minyens. C'est aussi l'avis de Frick {op. cit., p. 22, et Jahrbb. f. M. Philol.. 1872, p. 663).
2) HoRAT., Od., II, 6, 12. Aristot., Polit., p. 207,22. Justin., III, 4. La date est celle que donne S. Jérôme.
3) TTiç Meaa-ovîai; xb 7ï£|niTov (StraBON, p. 280).
capables de faire taire les animosités et de s'emparer plus fortement des cœurs que ne pouvaient le faire les rapsodies d'Homère. Peut-être est-ce à l'insurrection des Parthéniens qu'il faut rattacher l'arrivée de Terpandre, l'aède de Lesbos. A Lesbos, les émigrés béotiens, grâce à la situation magnifique de l'ile et au courant d'émulation qui leur arrivait de la côte asiatique, avaient donné à l'art du chant et à la musique instrumentale un merveilleux développement. La Béotie n'était-elle pas le berceau de la brillante famille des Jîgides, à laquelle appartenait cet Euryléon * qui, dans la guerre de Messénie, avait commandé, entre Polydoros et Théopompos, le centre de l'armée lacédémonienne? En guerre comme en paix, lesyEgides exerçaient sur les Lacédémoniens une grande influence, et, grâce à leurs vastes relations de famille, ils étaient mieux que personne en état de réagir contre les allures dédaigneuses du dorisme, et d'introduire à Sparte les germes féconds empruntés à la civilisation nationale de la race hellénique. C'est donc à leur influence que nous pouvons attribuer l'intervention de Terpandre, appelé pour acclimater à Sparte Fart lyrique dont son génie créateur avait posé les règles, pour maîtriser par la puissance bienfaisante de la musique les mauvais génies de la discorde, et pour élargir le cercle étroit de la civilisation locale. Son art fut introduit offlciellement par l'Etat et eut son rôle réglementaire dans la communauté ; sa cithare à sept cordes reçut une sanction légale. Le culte public fut ranimé par ses sublimes mélodies, et surtout, la grande fête nationale d'Apollon Carnéios, le dieu de famille des iEgides, fête qui, surchargée de tous les souvenirs de l'invasion dorienne, avait pris un caractère presque exclusivement militaire, fut transformée de manière qu'il y eut.place pour un concours de musique éolienne. L'éclat ajouté à cette solennité devait produire une réconciliation des partis, l'oubli du passé, et ouvrir une nouvelle ère de bonheur. Ceci arriva, d'après une tradition fort accréditée , en 676 avant notre ère (01. xxvi, 1) ^
>) Pausan., IV, 7, 8.
-) Cette date est précisée, avec documents ù l'oppui. par Hellamcus (/)•.. 122) qui la défend contre Glaucus (ap.AîHE.N., Deipn., p. 635. e).Cf.LEUTsc!i.
L'appel adressé à Terpandre n'est pas un fait isolé dans cette période remarquable des dissensions intestines de Sparte. Quelques olympiades après la réforme de la fête Carnéenne, un nouveau fléau s'abattit sur le pays. Il se déclara une épidémie maligne, que le bassin renfermé et chaud de TEurotas a vu souvent persister avec une grande opiniâtreté, et, avec la maladie, du mécontentement, du désordre, et même une sédition. On songea de nouveau à implorer un secours étranger, et on le chercha là où il était le plus naturel de le chercher, dans l'Etat qui avait déjà servi de modèle à la Sparte de Lycurgue et qui, dans son île, avait su associer l'œuvre du passé et celle du présent, la loi et la religion, la sévérité de la discipline et le progrès de la civilisation '. C'était de la Crète que jadis la religion d'Apollon, avec sa vertu purifiante, était apparue à tous les pays grecs comme l'aurore d'une ère nouvelle, et les prêtres qui appliquaient les expiations apolliniennes y jouissaient encore, à l'époque dont nous parlons, d'une grande considération. Ils s'étaient rendu complètement familiers les procédés de l'art des Muses sans briser le lien qui le rattachait au culte, et, comme le culte d'Apollon exigeaitun recueillement serein de l'âme, une confiance éclairée en la divinité, et un empire absolu des nobles facultés de l'intelligence sur toutes les passions tumultueuses et désordonnées , ces chantres sacerdotaux avaient tourné vers le même but toute la puissance de la poésie et de la musique. D'un autre côté, l'art crétois avait aussi un but politique. Il s'efforçait, dans l'intérêt du gouverment indigène, d'entretenir au sein de la race dorienne la vigueur militaire, et «l'y ranimer le goût des combats. On employait à cet effet les jeux, le chant et la danse, exécutée sur les modes les plus vifs; on utilisait les divertissements des jours de fête dans lesquels, tantôt couverts d'une armure complète, tantôt nus, enfants et jeunes gens dansaient au son de la flûte,
Yerhandl. de,' XVII Philol. -Yevsamml. in Breslau, p. 66. *H [xàv TrfwTï] naTaiTTaac; twv iT£p\ xr|V jjLo-jaixr|v hi tyj STcâptr) ïspTiâvopoy xaTaTTv-iTavTOi; yiyovz 1r^; ôî-jTÉpa; oï 0DC>,r|Xa; t£ ô Poprjvto? xai 2cv6oa[jio? ô K-jÔ^pto; xx\ IlQ>,-j[j.vr)(TTOç ô Ko/.o^wvio; XXI uaxâox; ô 'ApY»^°î [xâ).KJTa alti'av sy.o-jfftv -^yîjjlôvs; y£v£(j6at(PLUT., Le Music, 1134 b).
pour montrer avec allégresse qu'ils jouissaient de la santé de l'âme et du corps.
Le Gortynien Thalétas i était un maître en cet art multiple, et plus les institutions laconiennes se rapprochaient par leur nature de celles de la Crète^ plus, même au milieu des périls de la dernière guerre, la Crète et Sparte étaient restées fidèles à leur mutuelle alliance -, plus aussi les Spartiates, en proie à de nouveaux troubles, s'empressèrent de jeter lesyeuxsur Thalétas, qui avait su rendre attrayante la discipline officielle, et dont ils avaient pu connaître par les auxiliaires crétois les immenses services. De même qu'ils devaient à Terpandre le renouvellement des Carnéennes, ils furent redevables à Thalétas de l'institution des Gymnopédies. C'était une fête consacréeà Téducation publique; les danses des jeunes garçons nus devaient servir, après les années d'épidémie que l'on avait traversées, à fortifier et endurcir les corps, à réveiller la curiosité publique et à provoquer dans tous les cœurs une joyeuse expansion. Que Thalétas ait étendu plus loin et poussé plus avant ses réformes, qu'il ait agi en législateur etréglementé d'une manière durable, d'après les principes posés par Terpandre et en l'associant à des institutions religieuses, l'éducation artistique si longtemps négligée, il suffit pour s'en convaincre de remarquer que, en dépit de la chronologie, on le mit en rapport avec Lycurgue, comme on aimait à le faire pour tout ce qui avait exercé sur la communauté Spartiate une influence durable et puissante, pour tout ce qui était passé, si l'on peut parler ainsi, dans sa sève et dans son sang.
L'apparition de Terpandre et de Thalétas coïncide probablement avec les agitations intérieures qui s'étaient manifestées après la fin de la première guerre de Messénie. Sparte se trouvait jetée par cette guerre hors de son ancienne voie et entraînée dans un vaste réseau de relations toutes nouvelles pour elle. Or, ses anciennes formes sociales, basées sur l'isolement, avec leur horizon étroit et leur discipline purement militaire, ne pouvaient s'adapter à la situation qui lui était faite. Nous
1) Thalétas florissait vers 620, après Terpandre et avant Théomnestos (Plut., De Mus., 48).
*) Auxiliaires crétois en Messénie (Pals., IV, 8, 2).
avons vu comment le besoin d'élai'gir le programme de l'éducation nationale se fit sentir et comment il fut satisfait.
Cependant, môme ainsi transformé, FEtat de Lycurgue ne se montra pas à la hauteur de la lourde tâche que lui créait le soulèvement victorieux de la Messénie. La résistance opposée enrase campagne était inattendue et ébranla le courage placide de l'armée. Aussi, lorsque les pays d'alentour se joignirent l'un après l'autre aux révoltés et que, dans toute la péninsule, se levaunpartianti-spartiate, Sparte ne montra que de la faiblesse et retomba dans ses perplexités. Cet Etat si fort en apparence était toujours pris au dépourvu par les événements extraordinaires, parce qu'il était, pour ainsi dire, stylé uniquement en vue d'une certaine marche régulière des choses. Pour jouer le rôle nouveau que les circonstances lui avaient assigné, il était encore trop pauvre de ressources intellectuelles et trop loin de cette parfaite indépendance que les anciens exigeaient d'un Etat bien ordonné. Le péril le plus pressant était encore la question agraire. Une foule de Spartiates avaient reçu des terres en Messénie ; ceux-ci, depuis le commencement de la guerre, se trouvaient, eux et leurs familles, privés de leurs moyens d'existence et réclamaient un dédommagement qu'on ne pouvait leur accorder sans remanier la répartition des lots. Les troubles les plus violents éclatèrent, et l'Etat menaça de s'écrouler au moment où il avait besoin de déployer au dehors la plus grande énergie. Les rois, à titre de suzerains, avaient mission de surveiller l'organisation de la propriété foncière ; ce fut contre eux que se tourna le mécontentement ; le trône des Héraclides était surtout en péril. Dans cette extrémité, ils tournèrent leurs regards vers le pays avec lequel leur famille se trouvait en relation de temps immémorial, vers l'Attique, le pays qui, resté presque en dehors de l'ébranlement causé par les migrations des tribus grecques, avait paisiblement élaboré sa constitution.
En raison de sa position géographique, l'Attique avait reçu des sources les plus diverses, notamment de l'Ionie, les germes des créations intellectuelles du génie grec, qu'elle devait amener par ses soins à leur complet développement. Ce déve-
loppement avait été particulièrement prompt pour Télégie, un genre de poésie né dans la patrie d'Homère et qui, en ajoutant au vers héroïque un second vers, le pentamètre, avait créé un mètre nouveau, le distique élégiaque, cadence qui conservait la majesté du vers homérique tout en y joignant le mouvement gracieux d'une strophe lyrique. Jamais, dans le domaine de Fart poétique, un si grand résultat n'a été obtenu par une modification aussi minime. Déjà, dans les villes d'Ionie, l'élégie avait été utilisée pour inspirer aux citoyens, par son rythme énergique, une ardeur guerrière. Transportée dans l'atmosphère plus calme de l'Attique, elle servit à entretenir la fidélité aux coutumes traditionnelles et le dévouement à la cause de l'ordre. C'était dans ce but que l'employait Tyrtée, originaire d'Aphidna, au nord de l'Attique '. Le poète se recommandait déjà au choix des Spartiates par le lien que la légende des Dioscures établissait entre sa patrie et les Héraclides,etplus encore, par le tour sérieux, instructif, etl'énergie enthousiaste de sa poésie.
On voit qu'il fut appelé dans l'intérêt delà royauté menacée, car ses élégies célèbrent surtout, avec une insistance chaleureuse, la souveraineté des Héraclides instituée par la providence divine, et le partage de l'autorité entre le roi, le conseil et l'assemblée du peuple, partage accompli sous la sanction de l'oracle de Delj)hes. L'honneur militaire, la fidélité au trône héréditaire, c'étaient là les sentiments qu'exaltait Tyrtée; c'est pour cela que ses odes était chantées par les guerriers devant la tente royale. Devenu lui-même membre de la communauté Spartiate, il s'identifia dans ses vers avec les Spartiates : après avoir parlé du temps où « du vallon orageux « d'Erinéos2 ils étaient venus avec les Héraclides dans la vaste
*) Strabon, après avoir cité quelques vers dans lesquels Tyrtée se donne comme Spartiate, pose cette alternative : ri Taùia r,x'jpwTat ta èXsygîa -^ 'hikoyJjpM àTttffTTiTÉov v.ai Ka'X>,ta6év£t xai oiWoit; TÙ.doGiv enroOdiv, £| 'A6-^vwv 7cai 'Acptovtôv àyty.îaOat, SeïjOIvtwv AoLv.zoai\Loviu>v xaxà -/pr|Cr(JLÔv, 8; enittxTit Trap' 'AÔTjvai'wv Xaêeîv -oyefjiôva {Fr. Hist. Grœc, l, 393). Mais son raisonnement pèche par la base. Les distiques cités par lui ne prouvent pas que « le poète était de vieille race dorienne » (Bernhardt, Gr. Litt., IP, p. 503. Cf. KoLBE, De Tijrtœi 2mtria, 1864. Kohlmann, Quœst. Mcsse7i.,^.3i sqq.).
île de Pélops, » il arrivait aux gloires du présent, il vantait Théopompos, «. l'ami des dieux, grâce auquel ils avaient conquis les fertiles campagnes de la Messénie. » Il représentait, en un langage concis qui s'imprimait facilement dans la mémoire, comment la discipline dorienne devait se montrer dans l'attitude de chacun, dans la solidité des rangs, dans la façon régulière de combattre, dans le dévouement absolu de chaque membre au corps entier, comment toute infraction à la règle préparait au corps ainsi qu'à ses membres la honte et la ruine. Il introduisit aussi à Sparte des chants de marche, qui, dans les attaques exécutées en mesure, enflammaient l'ardeur des troupes.
Mais Tyrtée ne fut pas simplement un chantre populaire qui, armé du pouvoir enchanteur de la poésie, apaisait les esprits irrités et ramenait au devoir les irrésolus : il intervint encore avec l'autorité d'un homme d'Etat. Il obtint que l'égoïsme aristocratique des Spartiates, qui s'était montré si inflexible vis-à-vis des Parthéniens, tolérât l'admission de nouveaux citoyens ; et depuis lors (640; 01. xxxvi, 1), le peuple Spartiate, puisant dans l'ordre rétabli une force nouvelle, poursuivit sous de plus heureux auspices sa mcirche victorieuse.
La guerre elle-même avait pris, sur ces entrefaites, une tournure autre que les Messéniens ne l'avaient espéré et que les Spartiates ne l'avaient craint. Tout ce qu'on raconte de Tyrtée prouve déjà que, malgré ses avantages, l'ennemi laissa aux Spartiates le temps de se reconnaître et de remédier à leurs divisions intérieures. Aucune attaque ne fut tentée sur la Laconie d'ailleurs si puissamment défendue par ses remparts naturels. Les alliés eux-mêmes étaient trop éloignés les uns des autres pour agir de concert. Un obstacle plus grand encore, c'est que chacun d'eux poursuivait de son côté un but intéressé ; à Argos comme à Pisa, les princes qui commandaient les armées ne voulaient, au fond, qu'affermir leur propre puissance ; leurs troupes auxiliaires ne vinrent pas. L'alliée la plus fidèle et la plus voisine de la Messénie était l'Arcadie : leurs armées réunies protégeaient le pays reconquis contre un retour offensif des Spartiates, avec une telle supé-
riorité do forces que ceux-ci, à ce que Fou rapporte, durent avoir recours à la corruption pour séparer les alliés. Ils y réussirent, grâce à la bassesse d'Aristocrate. Au moment où les armées se trouvaient en présence au « grand fossé *, )> un canal creusé dans la plaine de Messénie, prêtes à livrer une bataille décisive, le roi déloyal, dont les troupes formaient les deux tiers de l'armée, retira ses soldats de la bataille déjà commencée, sous prétexte que les victimes offraient des signes défavorables. Cette retraite jeta la confusion et le désordre à l'aile droite des Messéniens; ils furent entourés sans peine par les Spartiates et subirent une défaite complète. Les Arcadiens 'maudirent leur roi, lorsque son crime fut découvert; il fut lapidé comme coupable de haute trahison, et, dans le lieu plus vénéré de FArcadie, tout en haut du Lycée, à côté deFautel de cendi'es élevé à Zeus, on put lire pendant des siècles, sur une colonne commémorative, une inscription portant que, « par la grâce de Zeus, la Messénie avait décou- « vert le traître et que celui-ci avait subi le châtiment de son « parjure. Aucun forfait ne reste caché '. » En attendant, il ne vint plus d'autre secours, et la Messénie était perdue.
La lutte,*il est vrai, continua. Mais elle prit un tout autre caractère. Les plaines étaient désormais intenables : ce fut une guerre de guérillas, qui avait son centre dans les montagnes inaccessibles de la frontière arcadienne. De là, Aristomène réussit à pousser ses incursions audacieuses jusqu'au cœur de la Laconie, et même, à revenir chargé de butin de Pharis, ville placée dans une forte position, où l'Etat Spartiate mettait en sûreté ses approvisionnements et ses trésors \ Bien qullfùt désormais incapable de tenir tête à une armée, les Lacédémoniens tremblaient devant lui jusque sur les bords de FEurotas, et voyaient avec une profonde irritation leurs champs ravagés d'année en année par ses bandes. Leur tactique, calculée pour les batailles rangées, était tout à fait impuissante à terminer une guerre pareille. C'est ce qui per-
1) ent tr, y.aAo'jjxivï) (j.îyâ/.r, Tocçpw (Pausax., IV, 17, 2). -) PoLYB., IV, 33. E. CuRTius, PeloponnesoSjl, 303. ^) E. CuRTius, Pelojionn., 249. Pharis était un locus condendis fructibus^ comme Capoue (Becker-Marquardt, Rœm. Alt,. III, 11).
mit à Aristomène de continuer cette guerre pendant nombre d'années.
Son quartier-général était Ira *, une hauteur escarpée et spacieuse, dans une contrée des plus sauvages, entre deux ruisseaux qui vont se jeter dans la Néda. Toute cette région montagneuse, qui appartient plus à l'Arcadie qu'à Messène, est comme une forteresse ; aucune armée ne pouvait pénétrer dans ses gorges en ordre de marche, et les escouades débandées éprouvaient des pertes cruelles dans les crevasses où elles s'égaraient. C'est là que le reste des Messéniens libres s'étaient réfugiés avec leurs troupeaux et leurs biens mobiliers, et s'obstinaient avec Aristomène, qui espérait toujours le secours de ses anciens alliés, à attendre des jours meilleurs. Cernés de plus en plus par les Spartiates, ils n'avaient plus, à la fin, que l'étroite vallée de la Néda par où ils pussent s'approvisionner et maintenir leurs communications avec les localités amies. Il y avait encore deux importantes places maritimes, Méthone et Pylos, restées au pouvoir des Messéniens, qui cherchaient à harceler les Lacédémoniens par mer comme Aristomène le faisait par terre. A la longue, ces trois points isolés ne furent plus tenables, et l'élite de la nation, les familles qui avaient survécu à cette lutte désespérée, durent se résigner enfin à abandonner le sol natal que, délaissées comme elles l'étaient, elles n'espéraient plus reconquérir. Elles se retirèrent sur le territoire arcadien, où elles trouvèrent un accueil hospitalier.
Les plus remuants, les plus entreprenants poussèrent plus loin : les uns allèrent à Cyllène^ le port d'Elide par lequel l'Arcadie communiquait depuis l'antiquité la plus reculée avec la mer d'Occident, et de là poursuivirent leur route sur mer, dans la direction qu'avaient déjà prise après la première guerre des bandes d'émigrés messéniens, vers le détroit de Sicile. Les exilés se partagèrent en deux troupes conduites l'une par Gorgos, fils d'Aristomène, l'autre par Manticlès, le fils de Théoclès, de ce devin qui avait prédit la chute prochaine d'Ira en voyant s'accomplir les présages célestes. Les Messé-
1) E. CuRTius, op. cit., II, 152.
niens qui descendaient de ces ancêtres donnèrent naissance à une race heureuse et puissante qui s'empara du pouvoir à Rhégion et aussi, par la suite,àZancle, D'autres se dirigèrent vers les mers d'Orient, entre autres Aristomène lui-même, que la mort surprit à Rhodes au milieu de ses nouveaux plans de vengeance, pourl'exécution desquels il alla lui-même demander, dit-on, à des despotes asiatiques leur coopération '. LesDiagorides de Rhodes se vantaient d'avoir dans leurs veines le sang du héros messénien, apporté dans leur famille par sa fille.
La Messénie elle-même, veuve de ses enfants, tomba dans un état lamentable; ce beau pays, vanté jadis comme le lotie plus enviable des Héraclides, était effacé de l'histoire du peuple grec. Les sources du Pamisos arrosaient comme par le passé les riantes campagnes, mais les Messéniens restés sur le sol de leur patrie devaient le cultiver comme esclaves des Spartiates, et plus ils étaient éloignés du centre de la domination qui pesait sur eux, plus leurs maîtres se montraient durs et défiants. Les sacrifices offerts sur la montagne au Zeus messénien, tous les cultes de leurs pères, et les initiations saintes qui se célébraient naguère à l'ombre des chênes pélasgiques, furent abolis par la force. La terre qui n'avait pas été partagée resta à l'état de prairie inculte. La sohtude se fit surtout le long des côtes, dont les habitants avaient émigré en masse; le nom de Pylos tomba dans l'oubli, le plus beau port de la péninsule resta vide et désert. Pour garder la côte, on installa à Méthone, à côté des Asinéens, les Naupliens, qu'un sort pareil avait expulsés de l'Argolide ^
La fin des guerres de Messénie (vers 628) ferme une période de développement décisive pour Sparte. Elle en sortit transformée au dehors et au dedans. L'Etat de Lycurgue était devenu quelque chose d'essentiellement différent; les institutions patriarcales, léguées par l'antiquité, ne subsistaient plus ; l'équilibre que le législateur avait voulu établir entre les prérogatives royales et les droits de la communauté était trop artificiel pour être durable ; la réconciliation entre les Achéens et les Doriens avait échoué. Au lieu d'une confiance réci-
'j Pausan., IV, 24.
proque fondée sur la foi des traités et fortifiée par la communauté de culte, le soupçon s'était glissé partout, et la défiance était devenue le sentiment dominant de la société politique tout entière, défiance, du côté des Doriens, à l'égard des rois, à l'égard des périèques, à l'égard des hilotcs. A chaque renouvellement du collège des éphores, ne décrétait-on pas, pour ainsi dire, une nouvelle campagne dirigée contre la masse croissante des hilotes , parce que l'on voyait en eux un ennemi toujours aux aguets, prêt à profiter pour se révolter du premier malheur public' !
Aussi Lacédémone était toujours, même en temps de paix, sur le pied de guerre, et, de temps à autre, on exerçait de sangfroid sur la population désarmée des campagnes les plus indignes cruautés. Pour ce qui concerne la population libre des campagnes, la défiance à son égard était devenue plus ombrageuse depuis l'alliance formée contre la constitution, sous le règne de Polydoros et Théopompos, entre la royauté et les familles achéennes représentées dans le Sénat. A toutes ces causes d'irritation s'ajoutèrent ies agitations politiques qui se produisirent vers le temps de la seconde guerre de Messénie et l'établissement de la tyrannie dans les pays voisins; aussi la ' mésintelligence entre les Doriens et leurs princes fut de jour en jour plus grande, et l'animosité de Jörnen jour plus marquée. Or, depuis que la défiance avait dans l'éphorie son organe constitutionnel, la discorde était devenue un article de la constitution, et l'antagonisme intérieur était sanctionné comme une disposition légale. Aussi, il devenait impossible de s'en tenir aux institutions primitives, et la puissance des éphores s'accroissait sans cesse aux dépens des anciennes magistratures, absorbant en partie les prérogatives royales relatives à la direction des affaires étrangères et au commandement de l'armée, et, en partie aussi, les pouvoirs législatifs du Sénat.
La première condition de la puissance des éphores était d'être complètement indépendante de la royauté; il est par conséquent probable que, dès le règne de Théopompos, l'élec-
1) KpuTiTEÎa (Plat., Legg., 763. 633. Plut., Lycurg., 28).
tion des éphores appartint à la communauté dorienne. Le modo d'élection nous est inconnu; mais ce que nous en pouvons savoir nous permet de conclure qu'il a été réglé d'assez bonne heure, et le changement décisif introduit dans la hiérarchie des pouvoirs publics, changement qui daterait du règne de ce prince, serait inexplicable si Ton n'admettait que l'influence des rois sur la nomination des éphores fut complètement annulée.
Un nouvel empiétement de la puissance des éphores fut provoqué par Astéropos, qui fit lui-même partie du collège; empiétement qui consistait probablement en ce que cette magistrature, appelée seulement à contrôler les actes du gouvernement, s'attribua une partie considérable des affaires gouvernementales et une initiative indépendante en matière de législation. Enfin, vers 560 (01. lv, 1), époque où le sage Chilon était au nombre des éphores, le collège reçut un troisième accroissement de pouvoirs, qui consomma sa victoire définitive sur la royauté *.
L'institution de l'éphorie a raffermi, il est vrai, comme le disait Théopompos , le trône des Héraclides ; elle a sauvé la royauté à une époque où elle fut supprimée dans la plupart des Etats. Mais en réalité, elle a anéanti la royauté. Sparte cessa d'être une monarchie, sans rompre violemment avec les traditions de l'âge héroïque ; elle conserva le double trône comme une parure vénérable qui n'était cependant pas un ornement sans valeur, car il maintenait, comme par le passé, l'union de la population achéenne avec la communauté dorienne ; en outre, l'Etat, grâce à lui, jouissait au dehors d'une grande considération, parce que cette relique de l'âge héroïque lui donnait une consécration qui manquait à tous les autres Etats ; enfin, jusque fort tard dans les siècles postérieurs, le trône servit encore de barrière à l'esprit exclusif du dorismc et fournit toujours, aux membres véritablement distingués des deux maisons princières, l'occasion d'exercer sur la marche des affaires une influence dominante.
') Sur les trois étapesparcouruespar la puissance des éphores dans son mouvement ascensionnel, cf. les excellentes recherches de Urlichs (Rhein. Mus.. VI, 223) et de A. Sch.efer, De ephoris, 1363. Cf. Frick, De ephoris, p. 31.
Mais, en temps ordinaire, les rois n'étaient rien dans l'Etat, et les éphores étaient tout. Depuis l'époque de Chilon, ils obligeaient les rois à prêter serment tous les mois à la constitution. C'étaient eux qui représentaient l'Etat au dehors et qui signaient les traités au nom de la communauté. Jusque dans le domaine le plus incontesté de Tautorité royale, en matière de levées et de commandement militaire, ils supplantèrent les Iléraclides. C'est par eux qu'étaient choisis les Hippagrètes ou chefs de la cavalerie qui, en alléguant leurs raisons (afin d'éviter toute partialité), levaient trois cents hommes sur tout le contingent pour faire le service autour de lapersonne des rois. Ceux-ci n'avaient pas la moindre influence sur la composition de cette garde d'honneur, et devaient se sentir au milieu d'elle plutôt surveillés que protégés et servis. Tout ce qu'ils faisaient était soumis à la censure des éphores.
Pour marquer leur complète indépendance , les éphores étaient les seuls fonctionnaires de Sparte qui ne se levassent pas de leur siège en présence des rois, tandis que les rois devaient, au moins àla troisième invitation, comparaître devant le tribunal des éphores. Tous les neuf ans, les éphores faisaient au ciel les observations d'où dépendait la continuité des fonctions royales : à l'apparition de signes défavorables, ils avaient le pouvoir de déclarer les droits royaux périmés, jusqu'à ce que Delphes permît d'en reprendre l'exercice. Ils étaient par conséquent en relation immédiate avec les dieux ; ils avaient même leur oracle particulier dans le sanctuaire de Pasiphaé, à Thalamae ^; ainsi, Delphes n'était plus dans l'Etat l'unique et suprême autorité religieuse, et les rois n'avaient plus la faculté de déterminer, par l'entremise de leurs fonctionnaires, les Pythiens, ce qui était la volonté divine et devait être à ce titre pour l'Etat une règle de conduite absolue.
Comme la royauté, le conseil des Anciens fut également annihilé par les éphores. Ils s'attribuèrent le droit de convoquer la communauté ; ils devinrent les continuateurs de la législation, autant qu'il pouvait en être question à Sparte; ils se résenèrent la décision de toutes les affaires publiques.
*} Voy. ci-dessus, p. 208,
Bref, toutes les anciennes charges et dignités qui dataient de l'âge héroïque perdaient de leur éclat de jour en jour, tandis que le collège des éphores marchait au pouvoir absolu. Leur président donne son nom à Tannée ; ils sauvegardent l'unité de ]'État; leur résidence officielle en est le centre, le foyer de Sparte, et à côté s'élève le temple de la Crainte ($=ß3c), pour indiquer la sévérité de la discipline qui émane de l'austère conseil.
Ce fut une lutte étonnante que celle qui aboutit à ce résultat, une réaction complète contre la politique dynastique de Polydoros et de Théopompos, une victoire démocratique sans démocratie ; car, au fond, la communauté dorienne était restée purement et simplement une armée, exercée aux combats, mais nullement aux débats politiques ; elle se considérait comme une aristocratie vis-à-vis de l'ancienne population indigène, mais elle avait, après de longs efforts, dépouillé ses suzerains de tous leurs droits, transporté dans son sein le centre de gravité de l'Etat, etparalysé si complètement la royauté, que celle-ci était désormais hors d'état de se soustraire à ses obligations envers la communauté, soit en s'appuyant sur la population antédorienne, soit en faisant appel aux autorités sacerdotales.
Si donc les représentants de la communauté dorienne gouvernent l'Etat sans que celle-ci participe efficacement aux affaires, et le gouvernent de telle sorte que, malgré leur renouvellement annuel, la politique de Sparte suit depuis lors une marche tout à fait fixe et uniforme, tandis qu'elle flottait indécise au temps où la royauté jouissait de la plénitude de ses droits, il faut bien admettre, pour expliquer cette stabilité, que la communauté elle-même avait pris, grâce aux institutions de Lycurgue, un pli durable, qu'il s'était formé dans son sein une tradition très nette relativement aux mesures propres à assurerla prospérité de l'Etat. C'est cette tradition que suivaient les éphores, et Sparte leur doit ainsi son caractère purement dorien, sa politique toujours conséquente et les immenses succès par lesquels elle en fut récompensée. Si différente que soit Sparte gouvernée par ses éphores de la forme donnée à l'État par Lycurgue, cependant, les institutions de Lycurgue n'en sont pas moins le fondement de sa grandeur, et, ence sens.
les anciens avaient quelque raison de rapporter le système politique tout entier, malgré les transformations essentielles qu'il subit dans le cours de son développement, au seul Lycurgue.
En fait d'organisation extérieure, on procéda, après l'incorporation de la Messénie, à une nouvelle division du territoire en districts. Comme l'ancienne Crète, la Laconie, adoptant un nombre agréable aux dieux, compta désormais cent localités, dont quelques-unes se trouvaient sur la frontière de l'Argolide, d'autres, dans le voisinage de la Néda; et, au nom du pays si considérablement agrandi, les rois offrirent depuis lors, chaque année, un grand sacrifice officiel de cent taureaux, pour prier les dieux de conserver intacte, sous la garde desHéraclides, la grandeur et la puissance de Sparte K
Sparte ne pouvait plus se contenter de conserver ce qu'elle avait acquis, depuis qu'elle était entrée dans la voie des conquêtes et qu'elle avait réuni en un domaine compacte plus du tiers de la péninsule. Pendant les guerres de Messénie, les ennemis qu'elle avait dans le Péloponnèse avaient manifesté trop clairement leurs tendances pour qu'après sa victoire elle ne songeât pas, avant tout, à terrasser pour toujours le parti anti-spartiate, et à affermir sa puissance en l'étendant encore plus loin dans la péninsule. C'était là la pensée de la communauté dorienne, et les rois eux-mêmes comptaient sur des guerres heureuses pour améliorer leur position ; car, toute annexion nouvelle, en augmentant le nombre de leurs sujets non doriens, ne pouvait que contribuer à leur rendre la liberté de leurs mouvements à l'intérieur.
*) 'ExaTo(j.uo)>tç AaxwvixY) xai Ta 'ExaTop-êaia (Strab., p. 362. 0. MuELLER, Dorier, II, 18. Steph. Byz., s. v. Au)>wv et 'Avôdiva).
La direction qu'allait prendre leur politique belliqueuse ne pouvait être douteuse. Aussi bien, la grande région centrale de la péninsule avait été le point d'appui et la réserve de tout le soulèvement messénien. Les villes arcadiennes avaient fait aux exilés un accueil hospitalier et leur avaient accordé le droit de cité ; les filles d'Aristomène s'étaient mariées à Phigalia et à Héra-a, et élevaient leurs enfants dans la haine de Sparte. La guerre de Messénie avait été en même temps une guerre d'Arcadie, et Phigalia, forteresse assise dans la vallée de la Néda, non loin d'Ira, avait déjà été prise une fois en 6o9 (01. XXX, 2) par les Spartiates \ Cependant, ils n'avaient pas réussi à prendre pied dans cette région sauvage.
Ils n'en mirent que plus d'énergie à renouveler leurs attaques du côté de l'est, par où l'accès était plus facile.
Là, il n'y a à franchir que des chaînons peu élevés pour passer de la vallée haute de l'Eurotas dans le bassin de l'Alphée ; les sources du fleuve se rassemblent sur ce vaste plateau, dont les bourgades éparses ont trouvé de bonne heure un centre fixe dans la ville des Tégéates. Une partie de la population arcadienne, tout ce qui habitait sur le versant de l'Eurotas, était, depuis longtemps déjà, réduite à la condition de périèques ; maintenant, le moment semblait venu de consolider et de compléter cette conquête, de venger une ancienne injure qu'on avait reçue de Tégée, d'effacer par de nouvelles victoires le souvenir de la captivité des rois Spartiates Charilaos et Théopompos, d'autant plus que l'Arcadie, après la chute d'Aristocrate, s'était de nouveau fractionnée en simples gouvernements cantonaux. En conséquence, aussitôt que les Arcadiens eurent refusé d'expulser les Messéniens, les armées de Sparte envahirent la Tégéatide, et les rois cherchèrent à prouver à leurs soldats, par des oracles émanés de Delphes, que cette vaste plaine allait être bientôt mesurée au cordeau et partagée entre les Spartiates.
Mais on apprit bientôt combien il est difficile de conquérir un pays hérissé de hautes montagnes, peuplé d'hommes vigoureux et sobres. Les Spartiates éprouvèrent un désastre
1) Paus., VIII, 39, 2. 0. Mueller. Darier, I, i52.
complet, et, au lieu de partager à leur gré le terrain convoité, beaucoup d'entre eux, faits prisonniers, allèrent travailler aux canaux de FAlphée et connurent par expérience le sort des prisonniers de guerre *, La force était impuissante contre Tégée, l'inébranlable boulevard de. l'indépendance des montagnards ; on dut s'apercevoir à Sparte que la politique de conquête avait ses bornes, etroracle de Delphes, soucieux comme toujours de la gloire des Héraclides et de l'accroissement de leur prestige, indiqua vers 560 à FAgiade Anaxandridas, le cinquième successeur de Polydoros, un autre moyen. On vaincrait, selon lui, grâce aux ossements d'Oreste qui, ensevelis dans le sol tégéate, devaient être transportés secrètement à Sparte ^ Mais le transfert de ses reliques était déjà sans doute le résultat d'un retour de fortune qu'avaient amené à la longue la ténacité de Sparte et la supériorité de sa tactique. Des deux côtés, on était las d'une guerre ruineuse ; Sparte avait du renoncer au projet de subjuguer l'Arcadie, et, grâce à l'héroïsme des citoyens de Tégée, qui ont préservé l'Arcadie du sort de la Messénie, la politique extérieure de Sparte s'est trouvée jetée dans une autre voie, dans celle des traités. Pour faciliter un arrangement, on utilisa les cultes rendus des deux côtés aux mêmes héros, et on fit revivre les souvenirs de la glorieuse hégémonie d'Agamemnon, qui s'était étendue jadis jusque sur l'Arcadie. Les Héraclides de Sparte furent reconnus pour ses successeurs, et, en signe d'hommage, les cendres d'Oreste furent transportées solennellement en Laconie. Enfin, sur la ligne de partage des eaux, là où les sources de l'Alphée touchent à celles de l'Eurotas, s'éleva une colonne sur laquelle étaient inscrits les traités entre Tégée et Sparte ^.
Les Tégéates, en se ralliant à la politique de Sparte et en s'obligeant à servir sous les étendards des Héraclides, purent
1) Luttes contre Tégée (E, Curtius, Peloponnesos, I, 252). Le résultat fut d'abord fâcheux pour les Spartiates. Captivité des rois de Sparte (Pausan., VIII, 43, 5. Polygen., VIII, 34). Sparte reprend le dessus à partir du règne d' Anaxandridas, fils de Léon (Pausan., III, 3, 9).
2) Herod., I, 67. Les ossements d'Oreste sont transportés à Sparte quelque temps avant l'ambassade envoyée en Lydie (Herod., I, 68).
3) Plut., Qusest. Grase, 5. E. Curtius, Peloponnesos, l^ 262. C. Curtius, Be act. public, cura ap. Grxc, p. 7.
accepter cette condition nouvelle sans faire tache à leur honneur militaire. La place d'honneur qui leur fut laissée à l'aile gauche de Tarmée fédérale ' atteste que les Spartiates étaient heureux d'avoir transformé en compagnons d'armes ces opiniâtres ennemis, et la fidélité avec laquelle Tégée persista dans cette alliance est une preuve de la valeur de ses citoyens, tout aussi honorable que la persévérance heureuse dont ils avaient fait preuve dans la lutte soutenue pour leur indépendance.
La colonne élevée au bord de FAlphée marque un changement de direction dans lamarchede l'histoire péloponnésienne ; c'est alors seulement que les principes de droit public, posés dans les siècles antérieurs par les législateurs de Sparte, exercèrent toute leur influence.
Déjà, en effet, Lycurgue, étendant ses vues au delà des affaires intérieures du pays et embrassant du regard toute la péninsule, avait reconnu, paraît-il, lanécessité de réunir toutes les races et les Etats qu'elle renfermait au sein d'un droit commun. Or, parmi les races qui l'avaient envahie, la race étolienne était, après les Doriens, celle qui possédait le plus d'énergie propre; elle s'étaitrépandue le longdu rivage occidental, comme les Doriens du côté de l'est'. La péninsule avait ainsi deux centres de gravité. Si donc elle voulait provoquer dans son sein un développement vigoureux et général, il fallait préalablement rattacher les uns aux autres les Etats de Fouest et ceux de l'est par un lien pacifique et durable. Pour cela, il fallait un centre religieux, un sanctuaire universellement révéré, aussi bien des tribus amenées par les invasions que des races fixées dès l'origine dans le pays.
Or, le Zeus pélasgique avait un antique sanctuaire dans la vallée de l'Alphée, à l'endroit où le plus grand fleuve de la péninsule débouche des gorges de l'Ai'cadie dans le pays plat qui forme le littoral occidental. C'était une hauteur qui portait, comme le Lycée arcadien, le nom de la demeure des dieux, OljTnpos ; au pied, Zeus, le dieu qui descend avec l'éclair, avait
') Herod., IX, 26.
-) Voy. ci-dessus, p. 196.
marqué sur le sol des empreintes sacrées, où le croyant se sentait tout près du dieu invisible ; là s'élevait l'autel de Zeus, cimenté avec la cendre des sacrifices, et des familles sacerdotales y révélaient ses volontés. Cet oracle subsistait depuis longtemps déjà lorsque furent fondésles Etats d'Elis et de Pisa, et les Achéens qui vinrent d'IIéliké ' , sous la conduite d'Agorios le Pélopide, pour prendre part à la fondation de Pisa, adoptèrent ce culte de Zeus ; ils y associèrent le culte héroïque de leur ancêtre Pélops, et instituèrent des jeux en son honneur.
Hêra y fut adorée à côté de Zeus : son temple était le sanctuaire fédéral des deux Etats voisins, et le chœur des seize femmes qui tissaient en commun le vêtement d'Hêra représentait les seize petites villes qui se trouvaient également réparties entre l'Elide et la Pisatide. Ce système fédératif fut également appliqué au culte de Zeus, à qui l'arrivée des Pélopides achéens avait donné une importance toute nouvelle. Pisa, plus faible dès le principe que sa rivale Élis, chercha à s'appuyer sur elle pour protéger ses sanctuaires contre ses voisins du sud et de l'est, notamment contre les Arcadiens, qui revendiquaient d'anciens droits sur les bouches de TAlphée, et Elis, de son côté, vit dans la participation qui lui était offerte à la gestion des affaires religieuses une occasion favorable d'étendre son pouvoir et son influence au delà de ses frontières. Les deux Etats se partagèrent la surveillance du culte. Olympie fut un centre pour les Etats de la côte occidentale et leur fournit, lorsque Sparte chercha à se rattacher à eux, la forme d'association la mieux appropriée qu'onpùt trouvera En effet, Zeus, surtout tel que le concevait la race achéenne, était le pasteur commun des peuples, le plus ancien dieu fédéral de tous les Hellènes et, en même temps, le protecteur des possessions des Héraclides dans le Péloponnèse. De son côté, Sparte se rallia d'autant plus volontiers à son culte d' Olympie, que ce culte était étroitement associé avec celui de Pélops, vénéré comme le fondateur des jeux olympiques ; c'était, en effet, chez les Héra-
') Voy. ci-dessus, p. 197.
*) Sur Olympie, v. E. Curtius, Peloponn., II, 51, et une leçon du même auteur sur OJympie (Berlin, 1852).
clides une politique de famille que d'honorer de toutes manières la race des Pélopides.
On conservait encore au temps des Antonius, dans le temple de Hêra à Olympie, un disque de bronze qui contenait, gravées en caractères circulaires, les dispositions légales concernant la fête solennelle d'Olympie \ Aristote a étudié cette inscription, qu'il considérait comme le document le plus important de l'histoire du Péloponnèse ; d'après son témoignage, le nom de Lycurgue y figurait à côté du roi éléen Iphitos. Mais il n'est dit nulle part que le document lui-même fût contemporain et ait été rédigé par les personnages indiqués, au nom de leurs gouvernements respectifs. Ils pouvaient aussi bien être cités sur une inscription de beaucoup postérieure, comme les auteurs de l'entente mutuelle établie entre les deux pays. Quoiqu'il en soit, le roi Iphitos passait dans la tradition locale pour le véritable fondateur de la fête fédérale, pour celui qui en avait étendu l'influence et la portée au delà des régions limitrophes. C'est pour cela que, dans le vestibule du temple de Zeus, se voyait une grande statue de femme en bronze, représentant la trêve olympique ÇEytyv.plx) ^ et, à côté d'elle, Iphitos, qu'elle couronnait en signe de reconnaissance. Quoique le Piséen Cléosthène soit cité en même temps que lui, il n'en est pas moins vrai qu'alors la prépondérance et la préséance honorifique étaient déjà passées du côté d'Ehs.
Le nom d'Iphitos marque la phase la plus importante dans l'élaboration progressive de cet ordre de choses. On ne parvenait pas à le rattacher d'une manière bien sûre à ses prédécesseurs de la race d'Oxylos. Il porte même le titre d'Héraclide; du moins, c'est lui qui aurait introduit le culte d'Héraclès, antipathique jusque-là aux Eléens, et qui se serait mis en rapport, lui et son peuple, avec le dieu de Delphes. Par là. Elis et Sparte devinrent, pour ainsi dire, de la même famille, et capables d'une fraternité plus intime. Ce fut à la même époque que l'ancienne liaison contractée avec l'Achaïe, liaison dont l'appel adressé à Agorios est la preuve, fut rompue et remplacée par une sympathie décidée pour Sparte ; c'est aussi
*) Plut., Lycurg., 1. Pausan., V, 20, 1. 0. .Mielleb, Dorier, I, 130.
vers le même temps qu'auront été imaginées les légendes accréditées sur cette fraternité d'armes, formée jadis entre Oxylos et les Héraclides*. Élis et Sparte se rencontraient dans les intérêts de leur politique et, pour se garantir leur appui réciproque, elles conclurent auprès du sanctuaire de Zens, à Pisa, un pacte, qui était déjà réglé dans ses principales dispositions et solidement établi lorsque la victoire de Corœbos (776 av. J.-C.) inaugura la liste régulière des vainqueurs olympiques et, du même coup, l'histoire authentique du sanctuaire fédérale
La base de cette fédération était la reconnaissance de Zeus olympique comme protecteur commun et la participation en commun à sa fête qui, d'après les statuts, devait être célébrée, à titre de fête fédérale, tous les cinq ans, lors de la pleine lune qui suivrait le solstice d'été. Cette convention entraînait une foule de mesures qui mirent en contact intime les parties jusque-là séparées de la péninsule etportèrent d'heureux fruits. Des routes furent ouvertes ; il y eut des règlements pour l'époque des fêtes ; on contracta des obligations réciproques. Elis fut confirmée dans son droit de présidence qu'elle avait enlevé aux Piséens ; les Eléens furent chargés d'annoncer par des messagers sacrés l'approche de la fête. Cet avis donnait le signal de la trêve ; les chemins qui conduisaient à Pisa devaient être libres et exempts de danger ; une sécurité parfaite devait régner dans tous les alentours du temple. Quiconque troublait ce repos par un acte de violence était cité devant le tribunal des Eléens ; le condamné devenait l'esclave du dieu offensé et ne pouvait être racheté que moyennant une somme déterminée.
1) Voy. ci-dessus, p. 195.
^) Les anciens distinguent, et très nettement, entre la fondation des jeux et le commencement de la liste des vainqueurs. Max Duncker, d'après Car. MuELLER [Chronogr., 130) identifie l'olympiade d'Iphitos avec celle de Corœbos et fait de ce dernier le premier de tous les vainqueurs. Unger {PhiloL, XXIX) se rallie à cette opinion qui est acceptée également par Bunsen {^ginetica, V, 433) et, non sans hésitation, par Peter, à la date de 776, mais a été solidement réfutée par Lepsius {Kœnigsbuch, I, 79), par Brandis (De temp. antiq. rat., p. 3)et,tout récemment, par H. Gelzer [Rhein. Mus., XXVIII, p. 25). Il n"y a pas d'auteur ancien qui fasse de Lycurgue et de Corœbos des contemporains, et une pareille hypothèse embrouillerait enôore davantage la chronologie, déjà si incertaine, de l'époque de Lycurgue.
Le temple eut son trésor ; il s'établit une série de préceptes qui firent loi, comme formant le droit sacré d'Oljnnpie.
Ce fut surtout l'Ëlide qui, grâce à l'habileté de ses hommes d'État, profita des avantages de cette association. Ce pays, le plus dépourvu de défenses naturelles qui fût dans la péninsule, sans cesse exposé aux incursions des montagnards de l'Arcadie, obtint par son alliance avec Sparte que le plus puissant État du Péloponnèse non-seulement lui garantît l'intégrité de son territoire, mais se déclarât prêt à considérer en général toute attaque dirigée contre ce territoire comme une rupture de la trêve olympique \ Ainsi délivrée de toute entrave, l'Elide put étendre sans obstacles et affermir sa puissance envahissante au sud du Pénéios.
De son côté, grâce à ce pacte, Sparte cessa d'être quelque chose comme un canton du Péloponnèse; elle prit une influence dominante sur les affaires générales dupays, dont elle devenait en quelque sorte le chef-lieu. Comme représentant la population dorienne, elle régla avec Élis les statuts olympiques d'après les idées doricnnes. Déjà, à partir de la quinzième fête, les concurrents couraient nus sur les bords de l'Alphée comme sur les rives de l'Eurotas, et dès le début, la couronne d'olivier fut le prix du vainqueur. Sparte réglementa, d'accord avec Élis, fadmission de ceux qui manifestaient le désir de prendre part aux sacrifices communs et aux jeux ^.
Mais, par contre, les Pisates, eux, avaient été traités comme les citoyens de Crisa au pied du Parnasse. Ils durent se résigner à voir le sanctuaire fondé par leurs aïeux, aux portes de leur ville, passer, avec les honneurs et les droits qui y étaient attachés, entre des mains étrangères. Ils en conçurent une rancune profonde, qui n'attendait qu'une occasion pour se faire jour.
Ce moment arriva lorsqu'une famille énergique, sortie de
') Élis, tspà y.a\ à7Tclf;8r,TOç, jouit d'une ■KOÙ.'-j.iy.y.M rA-cpio; àff'j).''a (PoLYB., IV, 73 sqq. E. Curtius, Pelojjomiesos, II, 94J.
2) J'ai discuté ailleurs les objections faites à ma manière de voir par G. Bl'SOLT, Die Lahedœmonier und ihre Bundesgenossenschaft, et réitérées dans ses Forschungen zur griechischen Geschichte, i880. (Cf. E. Curtius, Sparta und Olympia ap. Hermes, XIV [1879], p. 129 sqq.).
leurs rangs, sut s'emparer, avec l'aide du peuple, du pouvoir absolu. C'était la famille d'Omphalion, qui appartenait probablement à une branche de la noblesse étolienne émigrée à Pisa. Le fils d'Omphalion, Pantaléon, prit les rênes du gouvernement au moment où les Spartiates étaient tellement absorbés par les désordres intérieurs qui suivirent la première guerre de Messénie qu'il leur était impossible de faire sentir leur influence au dehors. Fortifié par l'alliance de l'Arcadie, Pantaléon sut si bien mettre ce temps à profit qu'il reconquit les droits et honneurs enlevés aux Piséens ; il célébra la vingt-septième Olympiade (672) au nom de son pays, à droits égaux avec les Eléens '.
Les circonstances devinrent encore plus favorables lorsque le Téménide Phidon se mit en campagne à l'est de la péninsule, avec autant de succès que de vigueur, repoussa les Spartiates de la région qu'ils avaient enlevée à la frontière del'Argolide, les battit en rase campagne à Hysise ^ et traversa l'Arcadie pour aller anéantir l'influence de Sparte jusque sur la côte occidentale. Elis se trouvait non-seulement délaissée par ses alliés, mais encore, en lutte avec les xichéens qui nourrissaient depuis longtemps contre leurs voisins un juste ressentiment, à cause du refus d'admettre à Olympie les familles a"chéennes. Ainsi, le dynaste argien réussit à atteindre le but de ses désirs ambitieux. En qualité d'héritier d'Héraclès, il ofi"rit dans le champ sacré d'Altis, tracé par son ancêtre, le grand sacrifice dont le prestige s'étendait déjà au delà de la péninsule. Il célébra la fête (c'était la vingt-huitième depuis Corœbos) avec les Pisates^; les Eléens en furent exclus, ainsi que les Spartiates; l'hégémonie de la péninsule, que les Spartiates croyaient déjà tenir dans leurs mains, était retournée à la dynastie qui occupait le trône d'Agamemnon.
Toutefois, ces brillants succès eurent peu de durée. Les Spartiates paraissent avoir réussi, même avant l'explosion de la ré-
*) Seloa Strabon (p. 355; les 26 premières Olympiades ont été célébrées
régulièrement. Mais, [AStà ttiV £XTr,v xai t\y.o<7z-q'i 'UAujxTctâoa o't IltaàTat tfiv
2) 01., XXVII, 4. 669 av. J.-C. (Pausan.,II, 24, 7).
3) La xxviii» Olympiade (668 av. J.-C.) est la première qui ait été présidée par les Pisates, suivant Julius Africanus (éd. Rutgers, p. M).
volte de Messénie, à venir au secours desEléens,qui faisaient aussi, de leur côté, tous leurs efforts pour rentrer en possession de leurs droits. La vingt-huitième fête fut rayée, comme révolutionnaire, de la liste des Olympiades, et les suivantes furent de nouveau célébrées sous la présidence des fonctionnaires expulsés. Mais le ferment de discorde n'était rien moins qu'éliminé. Pisa gardait sa dynastie et maintenait ses prétentions sur Olympie. Elle profita encore une fois des embarras de Sparte (c'était, d'après la chronologie admise plus haut, Tannée qui suivit le commencement de la seconde guerre de Messénie) pour rassembler une armée dePisates, d'Arcadiens et de Triphyliens, et pour célébrer en leur propre nom, après avoir exclu de force les Éléens, la trente-quatrième Olympiade (644)». Ce fut le dernier triomphe de l'audacieuse race des Omphalionides. En effet, après la chute d'Ira, que le parti anti-spartiate, et ce fut sa grande faute, avait abandonné à son sort, il se produisit aussitôt un revirement complet, et les Spartiates ne perdirent pas un moment pour régler à leur avantage les affaires d'Elide. Pise futencore cette fois traitée avecbeaucoup d'égards, sans doute parce qu'on n'osait pas souiller le domaine sacré du temple avec le sang de ceux qui l'habitaient. Ils conservèrent leur indépendance et même une part dans la direction de la fête olympique.
On montra moins de ménagements pour les complices du dernier soulèvement. Les villes de Triphylie, qui avaient leur centre dans le temple de Poseidon à Samicon, et qui, bien que fondées par des Minyens, étaient étroitement unies à l'Arcadie, furent détruites à cette époque ; les Spartiates tenaient à faire place nette en cet endroit, sur la frontière de l'ancienne Messénie, et à couper court de ce côté à toute tentative
') A la date de 01. XXX, Julius Africanus dit : Hto-aïoi 'Hldtùy à.noaxé.wTtç Tauxriv T Ti^av xai xàç kB,: -/.ß', c'est-à-dire, de la XXX'' à la LIP Olympiade (660 — 572). Suivant Pausanias (VI, 22, 2) au contraire, la XXXIP Olympiade (644) fut célébrée par Pantaléon. Il veut dire celle-là seule, tandis que les autres l'auraient été sous la présidence commune. Il s'ensuit qu'en 644, les Spartiates devaient être occupés ailleurs, ce qui s'explique, si la seconde guerre de Messénie a éclaté en 645 (01., XXXIII, 4). Cf. Clinton. Fast. Hellen... I, 192, et l'avis conforme de Bcrsian [De tempore quo templum jovis Olympias conditum sit, Jenee, 1872).
ÉTATS DU CENTRE ET DU LITTORAL OCCIDENTAL 27o
de soulèvement. A Lépréon, deux partis, analogues aux Guelfes et Gibelins, s'étaient trouvés en présence * : le parti messénien avait pour chef Damothoïdas , gendre d'Aristomène ; mais l'autre avait été assez fort pour envoyer des secours aux Spartiates en Messénie. Pour prix de ses services, Lépréon non-seulement resta debout, mais encore fut agrandie et renforcée par la suppression de localités moins considérables. Elle était destinée à offrir, sur les frontières de l'Arcadie, de FElide et de la Messénie, une place forte, un point d'appui précieux pour les intérêts de la Laconie.
Les affaires d'Élide semblaient ainsi réglées pour longtemps par Sparte, après la fm de la guerre de Messénie ; mais l'ancienne inimitié entre Elis et Pisa ne s'endormait pas.
Pantaléon avait laissé deux fils, Damophon etPyrrhos^. Déjà l'aîné, Damophon, était surveillé avec défiance par les princes éléens ; on crut apercevoir les préparatifs d'une nouvelle rupture. Les Eléens franchirent une première fois la frontière; ils la repassèrent après que les traités eurent été jurés denouveau. Mais à peine Pyrrhos fut-il arrivé au pouvoir que, résolu à briser la chaîne qui le rivait à la confédération, il appela aux armes contre Elis toute la vallée de l'Alphée. La Triphylie se joignit encore à lui , ainsi que les bourg-ades voisines d'Arcadie qui, sans prendre officiellement part à la lutte, étaient toujours prêtes à envoyer au secours des Pisates des bandes de volontaires. Cette guerre décida du sort de toute la côte occidentale. Les Pisates étaient horsd'état de résister aux armées réunies d'Elis et de Sparte ; leurs forces étaient insignifiantes ; leur petit pays n'était même pas uni à l'intérieur, et, comme cette fois ils avaient témérairement violé la trêve religieuse, on n'eut plus aucun égard à l'antique sainteté de leur ville. Elle fut rasée, et mêmesiméthodiquement et si complètement, qu'on en cherchait vainement les traces plus tard sur les coteaux plantés de vignes qui avoisinaient Olympie. Tout ce qui resta d'habitants dans le pays devint tributaire du temple de Zeus. Une grande partie d'entre eux émigra par la côte
^) E. CuRTius, Peloponn., II, 85.
2) Pausan., IV, 24,1.
^) Pausak., VI, 22, 3-4. Weissenborn, Eellenika, p. 14.
voisine pour se soustraire au joug abhorré des Eléens, entre autreslesDyspontiens,tandisquo leurs voisins, les Létrinéens, qui s'étaient rangés du côté d'Elis, demeurèrent en paix sur leur territoire. Cette exécution doit avoir eu lieu aussitôt après la première année de la cinquante-deuxième olympiade (572), car, d'après une tradition bien fondée, cette olympiade fut la dernière où les Pisates eurent part à la direction de la grande fête nationale '.
La Pisatide fut, après la Messénie, le second pays que la force effaça de l'histoire de la péninsule. Son nom seul retentit encore, comme jadis, dans la bouche du peuple etdanslalangue des poètes; en outre, à part le chef-lieu, Pisa, dont sa rivale prit la place, l'ancien groupe des huit bourgades comprises dans lo pays ne fut pas anéanti -. Elles subsistèrent, à titre de communes rurales, sous la souveraineté d'Elis, et, de même que les plantes continuent à fleurir sur les champs de bataille et lés tombeaux, de même, après tant de luttes, la sainte confrérie des seize femmes qui brodaient la robe de fête de Hèra resta comme une image gracieuse de l'ancienne fraternité des deux
pays.
Les familles privilégiées qui occupaient l'antique résidence d'Oxylos et dirigeaient les destinées de l'Elide avaient enfin atteint leur but. Le pays voisin, objet de leur haine, était asservi: le leur était doublé et en même temps protégé contre les attaques du dehors par des traités qu'une sanction nouvelle venait de confirmer. Elles transportèrent alors Tadministration du temple d'Olympie dans leur capitale, à Elis, et la ruine totale de Pisa leur garantit que, dans cette région, aucune localité ne serait désormais en état de leur disputer la direction des jeux.
Comme la dernière guerre avait été faite au nom du dieu d'Olympie, le butin lui en fut adjugé, et les Eléens, en leur qualité do trésoriers du temple, se chargèrent • d'employer l'argent pour son honneur. L'honneur de Zeus était pour eux une forme commode dont ils usaient pour satisfaire leur pro-
1) Sur la deslruclion (àvdtarao-i;) de Pisa, voy. E. Curtius, Peloponn., II, 48. 108.
-) E. Curtius, Peloponn. , II, 48. 114.
pre ambition ; en effet, sous prétexte de grossir le trésor du temple, ils vinrent à bout, par force, par ruse et par achats de terrains, d'étendre pas à pas leur domaine de plus en plus loin au sud. La Triphylie elle-même, désarmée par Sparte, devint de cette façon pays de périèques vis-à-vis de l'Élide qui, composée désormais de douze districts, (dont quatre dans le bassin du Pénéios, le pays des vainqueurs, et huit dans les contrées soumises ou région des périèques), d'ailleurs solidement et régulièrement constituée, s'étendit depuis le Larisos achéen jusqu'à la Néda au sud. Ce brillant' résultat atteste l'habileté politique des familles qui avaient en main le pouvoir et qui vivaient en groupe isolé sur les bords du Pénéios.
Elles avaient profité avec une grande sagacité, pour le maintien de leurs privilég-es, des conditions dans lesquelles se trouvait le pays. En effet, bien que jouissant d'une grande étendue de côtes, l'Elide, à cause du manque de ports, était destinée par la nature, non pas à l'industrie de la navigation, mais à l'agriculture pour laquelle elle était, grâce à la fertilité uniforme de son sol, mieux douée que tout autre pays du Péloponnèse. Favoriser l'agriculture fut la préoccupation constante du gouvernement. Une loi agraire faite avec un soin minutieux, et que l'on faisait remonter à Oxylos, défendait d'emprunter de l'argent sur le fonds de terre assigné par l'Etat ; on voulait par là maintenir l'aristocratie militaire amenée par l'invasion en possession de ses fiefs, prévenir l'appauvrissement des familles et le bouleversement du cadastre.
Les petits propriétaires devaient vaquer tranquillement à leur affaires et ne pas être obligés de se rendre à la ville même pour vider leurs procès. On institua dans ce but des juges locaux, qui habitaient au milieu des paysans et donnaient audience à jour fixe dans leurs tournées. A cause de la trêve de Dieu, il n'y avait point de villes fortifiées ; la population, d'ailleurs très dense, vivait dans de simples hameaux ou dans des métairies isolées. Gomme le pays produisait en abondance du blé," du vin et des fruits, on ne tirait rien du dehors; les lagunes de la côte fournissaient d'excellents poissons, les montagnes, du gibier. Le peuple vivait heureux, sans se lasser de l'uniformité du bien-être. A l'abri du mouvement qu'au-
raient provoqué le commerce et la vie des grandes villes, les familles qui dirigeaient, d'après des principes arrêtés, les destinées du pays conservèrent durant des siècles leurs privilèges. De là l'esprit de suite, la prudence et le succès relativement considérable de la politique éléenne \
Ce qui faisait le bonheur des Eléens, c'était l'éloignement de Sparte, qui avait besoin d'eux sans qu'ils eussent à redouter sa puissance; leur bien le plus précieux était le patronage d'Olympie, source inépuisable d'expédients et de prétentions dont ils savaient tirer tout le parti possible. Aussi travaillaientils sans cesse, non-seulement à entretenir dans sa splendeur la fête olympique, mais à l'embellir par des innovations faites à propos, et à la garantir contre la concurrence d'autres jeux ^ Il y avait longtemps qu'on était sorti du cercle étroit des exercices Spartiates ; à la course simple s'étaient ajoutées la course double et la course prolongée; puis la lutte, le saut, le jet du disque et du javelot et le pugilat, exercices qui, depuis la xviii^ olympiade (708), formèrent une série complète, sous le nom de « Cinq-Combats » ou Pentathlon. Ces assauts se livraient tous dans le Stade qui s'enfonçait entre les pentes boisées des collines d'Olympie.
Une nouvelle époque s'ouvrit lors de l'introduction des jeux équestres. On aplanit l'Hippodrome, champ de courses qui avait environ deux fois la longueur du Stade, et qui rejoignait celui-ci à angle droit. Ce fut à la xxa^= ol}Tnpiade (680) que les quadriges s'alignèrent pour la première fois sur la rive de l'Alphée. Mais, comme les Grecs avaient l'habitude de rattacher tout ce qui se faisait de nouveau à d'anciennes traditions, on fabriqua alors la légende d'après laquelle Pélops aurait gagné jadis à la course des chars le pays perdu par son ancien roi, quoique la statue d'Hippodamie, ornée du diadème de la victoire, se trouvât dans le Stade. Après la course des chars s'introduisit la course des chevaux montés, ainsi que le Pancration, qui réunissait la lutte et le pugilat (01. xxxni, 1. 648). Puis, il y eut, à l'imitation des assauts entre hommes, des combats déjeunes garçons.
1) État de l'Élide (E. Curtius, Peloponyi., IT, p. 7). -) Strabon, p. 354.
C'est ainsi que se multiplièrent les modes de combats, et, plus l'intérêt grandit, plus on eut égard aux inclinations des diverses races helléniques, plus le programme des jeux olympiques s'ouvrit avec complaisance même à des exercices décidément antipathiques à l'austérité dorienne. A mesure que le caractère national de ces jeux s'afiirmait davantage, les Eléens gagnaient d'autant en considération; ils devinrent une puissance hellénique, et leurs magistrats, qui devaient à leur compétence dans les choses de tradition une autorité inébranlable, s'appelaient « Juges des Hellènes [Hellanodikes]^ » parce qu'ils avaient à prononcer, d'après d'anciens principes, sur l'admission des citoyens helléniques aux concours et sur le résultat des combats. L'examen des concurrents avait lieu à Elis, dans le gymnase de la ville. Ce gymnase devint un établissement national, où même des Grecs appartenant à d'autres Etats prirent de plus en plus l'habitude de venir faire leurs dix mois d'exercices, pour avoir plus de chances de gagner la couronne olympique. La gloire et le profit qu'Elis retirait de la direction des jeux avaient éveillé la jalousie des Pisates et provoqué ces luttes acharnées dont nous avons parlé plus haut. Après la défaite de leurs voisins, les Eléens eurent pour eux seuls l'honneur et le profit, et c'est ainsi que, par un enchaînement de circonstances heureuses, la petite ville assise sur les bords du Pénéios, qui n'avait point de renommée homérique à invoquer, devint la capitale de toute la côte occidentale. Tout en tenant sa grandeur de Sparte, elle s'est fait une position indépendante de Sparte, un rôle national qui étend son prestige sur toute la péninsule et même au delà.
Sparte avait laissé aux Eléens le côté religieux de l'association dont Olympie était le centre, avec tous les avantages qui pouvaient y être attachés. Mais elle prit pour elle les droits politiques. Une fois qu'elle eut vu, par la résistance de l'Arcadie, qu'il lui serait impossible d'aller plus loin dans la voie ouverte par les guerres de Messénie, elle ne songea plus à être le seul État de la péninsule, mais seulement le premier ; au lieu de chercher à dominer les Etats plus faibles, elle visa à les diriger. De même qu'elle s'efforçait de réveiller ou de conserver partout les souvenirs de l'époque achéenne,elle voulait
aussi rétablir l'hégémonie d' Agamemnon dans la personne des rois Iléraclides de Sparte, et elle utilisa dans ce but, avec un succès complet, le caractère sacré du sanctuaire national. Elle avait place à côté des Eléens, à titre de protectrice d'Olympie, de gardienne des traités \ A l'époque des fêtes, elle veillait, les armes à la main, à l'observation de la trêve, et les troupes des confédérés devaient aussi être prêtes à marcher pour la même cause. L'oracle de Delphes avait donné sa consécration au sanctuaire d'Olympie, et lui avait conféré un caractère amphictyonique analogue à celui que Delphes avait eu longtemps pour les Doriens. L'année de la fête olympique était réglée d'après l'année pythique de quatre-vingt-dix-neuf moislunaires. Apollon, vénéré à Sparte comme l'auteur du pacte social, figura également à côté de Zeus comme gardien des institutions olympiques-. A l'exemple des Spartiates, leurs alliés s'engagèrent à reconnaître les lois émanées d'Olympie, et à déposer ainsi qu'à prendre les armes selon qu'elles l'ordonneraient. L'influence de Sparte élargit le cercle des adhérents d'Olympie, et, par contre, cette adhésion fut le soutien de sa puissance. Ce n'est pas sur les bords de l'Eurotas, mais sur ceux de l'Alphée que Sparte s'est acquis son hégémonie ; c'est là qu'elle est devenue la tête de la péninsule, une tête qui savait voir de loin et imprimer au corps une direction énergique. Disposant d'une puissance propre supérieure à celle de tous les Etats de la péninsule pris isolément, il lui appartenait d'avoir voix décisive dans les conseils de la confédération. Ses citoyens, rompus à l'art de la guerre, étaient naturellement les instructeurs militaires et les généraux de la péninsule. Pour l'empêcher d'abuser de sa puissance, il y avait des traités
'} G. BusoLT [op. cit.) nie absolument le protectorat de Sparte et letraité sur lequel elle se fondait. Il élimine des rapports entre Sparte et Élis toute préoccupation religieuse et veut qu'il y ait en synimachie, mais non amphictyonie. Ses arguments sont presque tous des preuves négatives. On a expliqué (E. CuRTHjs, ap. Hermes, XIV, p. 139) comment la fédération politicoreligieuse, qui n'est pas, si l'on veut, une amiihictyonie centraliste et complète, pourvue d'un conseil fédéral et d'assemblées régulières, s'est groupée autour de deux centres autonomes, l'ua religieux, l'autre politique, Élis et Sparte.
2) Sous le nom d'Apollon oépjitoç, auteur des statuts olympiques (Pausan., V, 15, 7).
placés SOUS la foi du serment et sous la surveillance du Zeus olympique; d'ailleurs, on était en droit de croire que, après les expériences qu'elle avait faites en Arcadie , Sparte avait mis pour toujours un frein à ses convoitises et accepté sagement les limites assignées par la force des choses à sa domination territoriale. Les différends survenus entre les membres de la confédération furent réglés par des magistrats péloponnésiens qui s'appelaient, comme les juges des concours à Elis, Hellanodikes. Les querelles plus graves furent déférées au tribunal religieux d'Olympie ^
C'est ainsi que des germes presque inaperçus produisirent une nouvelle confédération grecque qui, tout en aspirant au rôle d'institution nationale, comme l'indique le nom d'Hellènes qui apparaît toujours en tête des associations à forme amphictyonique, embrassait en même temps un groupe déterminé de pays, borné par des limites naturelles. C'est à ce groupe que la fête de Pélops, célébrée en communsurles bords del'Alphée, a fait donner le nom collectif d'« île de Pélops » ou Péloponnèse -.
Cependant , autant la péninsule semble destinée par la nature à former un tout, autant l'unité y a été de tout temps difficile à établir. Aussi, même dans l'intérieur de la région, la fédération et le développement des institutions qui s'y rattachaient se heurta contre une résistance opiniâtre, parce que des villes et des Etats considérables prirent des tendances tout à fait hostiles à l'esprit de Sparte et à tout ce qui émanait de ce foyer du dorisme.
Le mécanisme de la constitution Spartiate est tellement artificiel, il s'est élaboré peu à peu, après de longues luttes, dans des circonstances si exceptionnelles, il est tellement basé sur les conditions topographiques particulières à Sparte, qu'on ne doit pas être surpris si rien de semblable ne s'est réalisé dans les autres contrées du Péloponnèse, quoique les Doriens y aient pénétré aussi bien qu'en Laconie et y aient acquis des propriétés foncières dans des conditions analogues. Une
') 'E>,>.avoStxai (Aristot. ap. Harpocr., S. V.). Tribunal religieux du conseil olympique (Pausan., VI, 3, 7).
^) Pélops était à Olympie le premier des héros (Pausan., V, 13, 1); aussi est-ce là que le nom de neXoTrôvvriaoç a été donné à la péninsule.
pareille organisation était surtout impraticable sur le littoral septentrional et oriental de la péninsule, où les nouveaux Etats avaient pour base une population maritime de race ionienne. Là, il était impossible d'arriver jamais à cet isolement vis-àvis de l'extérieur qui était la condition fondamentale d'une constitution à la Spartiate. Là, les nouveaux Etats se virent entraînés dans le mouvement général du monde grec; c'est par là que les relations entre les deux rivages de la mer Egée devaient commencer à se rétablir, et c'est là aussi, par conséquent, que se prononça le plus ouvertement la réaction contre le système politique de Sparte.
Le désordre et l'effei-vescence qu'avait provoqués le déplacement des tribus helléniques ne s'étaient pas moins fait sentir sur le rivage oriental que de ce côté de la mer Egée. La colonisation de l'Asie -Mineure, bien qu'entreprise par des bandes isolées, avait eu, il est vrai, un succès éclatant et général, un succès qui prouve que nulle part ces bandes n'avaient rencontré de résistance suivie et régulière. Il n'y avait point là d'État qui réunît ses forces pour s'opposer aux débarquements et qui défendît avec énergie, comme sa propriété, le sol du littoral asiatique. Çà et là seulement, il est resté quelques souvenirs des combats qu'eurent à soutenir les premiers colons. Smyrne, jadis un port des Tantalides ^ fut défendue avec opiniâtreté par lesMœoniens ou Lydiens, ainsi que Fembouchure du Caystros, dontlavallée touchait de près au centre de la puissance lydienne et fut le siège d'un temple pourvu d'un sacerdoce guerrier-. C'est là que des Hellènes ont pour la première fois disputé à des armées orientales la domination de l'Asie , et ce que l'on raconte de la fondation d'Ephèse ^
1) Voy. ci-dessus, p. 93.
-) Voy. ci-dessus, p. 149.
3) Sur les Arcadiens et les Athéniens qui ne venaient pas à bout de fonder Éphèse, uroXXà Taya'.irwpriôÉvTj;, voy. Athen., VIII, p. 361 c. Combats avec les Lydiens et Lélèges (Paus., VII, 2, 8).
prouve que les nouveaux-venus n'avaient pas beau jeu. Ils furent aidés dans cette lutte par leur parenté avec les habitants de la côte qui, subjugués ou refoulés par les peuples barbares de rintérieur, durent, en bien des endroits, se joindre volontairement à eux. Mais il fallut parfois batailler aussi avec ces populations du littoral, notamment avec les Cariens, qui se montraient les plus rebelles au nouvel ordre de choses. C'est dans les îles que la colonisation trouva le moins d'obstacles ou dans les colonies continentales, d'origine postérieure, à qui les colonies fondées antérieurement accordèrent par traité un emplacement, comme Kyme le fit pourPhocée^ Les Phocéens étaient les seuls d'entre les Ioniens qui se fussent installés sans coup férir en Asie-Mineure.
Du reste, les hostilités ne s'arrêtèrent pas après le premier débarquement, la prise de possession des emplacements choisis pour les colonies, et la construction des murailles destinées à défendre le terrain conquis. Une fois bâties, les villes eurent encore à se défendre contre des attaques violentes, qu'elles ne pouvaientrepousser avec leurs propres forces. Ainsi, les Ephésiens furent obligés de secourirles Priénéens contre les Cariens.
C'est au milieu de ces luttes que les cités reculèrent et fixèrent peu à peu les bornes étroites de leurs territoires, en y incorporant des villages cariens et lydiens.
L'agitation du littoral s'étendit jusque sur la mer. En effet, l'intérieur du pays étant fermé aux colons, les masses sans cesse croissantes de l'ancienne et de la nouvelle population se trouvèrent à l'étroit sur le rivage qui ne pouvait plus les contenir. Alors commença l'émigration : des bandes nombreuses, abandonnant leur sol aux Eoliens et aux Ioniens, s'embarquèrent à la recherche d'une nouvelle patrie. Mais, comme les deux rivages de l'Archipel étaient occupés, les exilés ne purent que longer les côtes, vivant de pillage et de rapine, sans trouver où se fixer. Ils furent obligés de pousser plus loin et de se diriger, par des routes inconnues, vers des côtes plus éloignées.
*) Pausan., VII, 3, 10.
2) Maeon, roi de Lydie, recule devant les Éoliens et leur abandonne Smyrne (Plutarch., De vit. Hom., 3).
Ces voyages des émigrés partis des côtes de l' Asie-Mineure, contre-coup inévitable de la colonisation éolienne et ionienne, ont laissé leurs traces dans un vaste tissu de légendes qui parlent des courses errantes des héros troyens, de l'émigration des Tyrrhéniens de Lydie, d'établissements fondés par des Dardaniens fugitifs en Lycie, en Pamphylie, en Cilicie, en Sicile, dans le midi et le centre de l'Italie, légendes dont on avait coutume plus tard de réunir les récits sous le titre de migrations des peuples « après la chute de Troie *. »
Ce fut une lente séparation des anciens et des nouveaux éléments de la population, une époque d'une importance capitale qui vit la marine grecque se développer, la civilisation grecque se répandre et préparer les voies à la colonisation postérieure.
Ces migrations donnèrent lieu à une foule de relations nouvelles , et rionie devint de plus en plus un centre pour le commerce des côtes de la Méditerranée. Elles rendirent en même temps possible la pacification progressive du littoral naguère surpeuplé ; les villes pouvaient désormais grandir au sein de la paix et de la prospérité, et l'époque de la colonisation, avec ses aventures et ses combats, apparut depuis lors comme un passé bien mort, dont la mémoire ne vivait plus que dans les chants héroïques.
Lors donc qu'à cette période d'agitation et d'effervescence eut succédé une situation moins tendue, on sentit le besoin de réunir les souvenirs épars et de grouper dans un tableau d'ensemble les traits de l'âge héroïque. Ainsi naquit et se développa, vers le milieu du dixième siècle avant notre ère, au sein des confréries de chanteurs ioniens, l'épopée homérique; d'abord V Iliade^ qui se rattacha directement aux événements d'où étaient sorties les colonies de l' Asie-Mineure ^ puis V Odyssée^ dans laquelle fut introduit et soudé à la légende de la guerre de Troie un cycle légendaire absolument distinct à l'origine.
Aussi V Odyssée est-elle, bien plus encore que Y Iliade^ une
') Je crois avoir attribué, en général, dans le texte, aux légendes sur les pérégrinations |j.£Ta ta TpwVxâ la valeur historique qui convient. -) Yoy. ci-dessus, p. 153-157.
CIVILISATION lONlENNK EX ASIE 288
peinture de la vie ionienne, telle qu'elle s'est développée sur le sol de r Asie-Mineure. Les aventures d'Odysseus (Ulysse), en effet, sont une image frappante des relations que les villes maritimes de l'Ionie entretenaient avec l'Occident, De ces relations, les unes datent des origines mêmes ; ce sont celles que les immigrants venus de Pylos, d'^gialée, d'Eubée en Asie- Mineure ont conservées avec leur ancienne patrie ; les autres ont été nouées en Asie-Mineure et utilisées ensuite pour élargir et orner le vieux fonds des légendes. Nous pouvons compter au nombre de ces retouches les traditions concernant Circé, Scylla et Gharybde, ainsi que la légende des Lotophages, sous laquelle on retrouve un fait d'expérience, constaté par les villes ioniennes, à savoir, que le charme du climat de la côte libyque retenait les émigrants et leur faisait oublier leur patrie.
Ainsi, l'épopée se trouve être, par surcroît, un document historique, le seul qui nous reste d'une époque sur laquelle nous ne possédons pas d'autres renseignements susceptibles de former un ensemble, d'une époque où les immigrants s'étaient enfin complètement installés dans leur nouvelle patrie et occupaient les heureux loisirs du présent à rassembler les souvenirs du passé. Elle témoigne d'une culture intellectuelle parvenue, dans les conditions les plus favorables, à sa maturité, d'un riche et harmonieux développement de l'esprit ionien en Asie-Mineure ' .
Les quelques renseignements épars, concernant l'histoire d'Ionie, qui nous sont parvenus par d'autres voies, nous montrent partout une grande diversité. Chacune des douze villes qui se pressaient sur une côte d'environ 14 milles de longueur, eut son développement particulier. Chacune tâchait de mettre à profit les avantages particuliers de sa position; l'une cherchant de préférence à nouer des relations avec l'intérieur, comme par exemple Ephèse, les autres ayant tourné tout d'abord leur activité du côté de la mer. En outre, elles se partageaient, d'après leurs mœurs et leur langue, en groupes distincts : d'abord , le groupe des villes cariennes : Milet ,
1) Sur l'épopée considérée comme document pour l'histoire de l'Ionie, voy. MÜLLENHOFF, Deutsche Atterthumskunde, I, p» 47 sqq.
MyonteetPriène; puis, les villes lydiennes : Ephèse,Colophon, Lébédos, Téos {la ville minyenne placée au milieu de toute la série), Clazomène et Phocée. Un troisième groupe comprenait Chios et Erythrée, située en face sur le continent. Enfin, Samos avait son dialecte à part '.
La population se mélangea en proportions très variables. A Samos, par exemple, l'ancienne population et la nouvelle s'étaient unies pour former un gouvernement commun . C'est la raison pour laquelle les Samiens se firent, pendant un certain temps, les alliés des Cariens contre les villes ioniennes de la côte. A Chios aussi, l'ancien fonds de la population paraît avoir gardé la prépondérance.
Pour établir un lien entre des cités de tempérament aussi différent, on utilisa les cultes les plus révérés ; ainsi, le vieux culte ionien de Poseidon, puis, celui d'Apollon Delphinios et même celui d'Athèna, considérée comme la protectrice des familles princières au sein desquelles la cité se conserve et se rajeunit. Tel fut en effet le sens que prit dans les villes asiatiques la fête des Apaturies. Elle devint le signe distinctif des vrais Ioniens, groupe restreint d'oii étaient exclus les Ephésiens et les Colophoniens'. Les Ephésiens avaient, dès le principe, renoncé à bien des usages nationaux pour s'attacher étroitement au sanctuaire d'Artémis, et ils avaient utilisé le prestige dont jouissait de temps immémorial , même dans l'intérieur du continent, l'Artémision, pour faire de ce temple le centre d'une amphictyonie qui s'étendait sur les régions d'alentour. Ephèse et Milet furent, en conséquence, les deux foyers d'organisation politique, non-seulement à cause de leur situation à l'entrée des deux bassins les plus importants de F Asie-Mineure, mais encore, grâce à la prééminence des familles dynastiques qui y avaient fixé leur résidence. C'étaient les descendants des rois de l'Attique, et c'est sous leur influence que furent dressés les statuts fédéraux qui, modelés sur ceux de l'Attique et de l'Achaïe, réuni-
^) Herod., I, 142. Les dialectes locaux de Tlonie sont aujourd'hui connus par des textes épigraphiques (P. Gauer, Detectur, p. 133).
2) Pausan., VII, 4.
3) Les Apaturies, signe distinctif des y.aOapù)î "Iwvec (Herod., I, 147).
rent en un groupe les douze cités de Tlonie. Le centre de la fédération était le temple de Poseidon, sur le promontoire de Mycalo. Au-dessous de Mycale était le Panionion \ le lieu où, lors des fêtes communes, les députés des villes se rassemblaient, comme au foyer de l'État. Une loi fondamentale de l'amphictyonie, loi qui fut appliquée notamment à Phocée-, exigeait que chaque ville fédérée fût g-ouvernée par des descendants de Codros. L'amphictyonie s'est donc constituée à une époque où les Androclides à Ephèse, et les Nélides à Milet, étaient encore en possession du pouvoir absolu.
Ainsi, grâce aux familles royales venues de la mère-patrie, en dépit des anciennes rivalités entre Milet et Ephèse, les villes réussirent à s'organiser d'une manière stable au milieu des circonstances les plus difficiles ; c'étaient des copies de leurs métropoles. Mais, aussitôt que la sécurité eut donné l'essor à leur prospérité, elles entrèrent dans une voie toute nouvelle et complètement différente de toutes celles qu'avaient suivies jusque-là les Etats grecs.
Les colonies, en devenant des villes, étaient restées, pour la plupart, sur le terrain que les émigrés avaient occupé et fortifié à leur arrivée ; elles étaient bâties tout au bord de la mer sur des presqu'îles saillantes, rattachées au continent par des isthmes étroits et faciles à défendre. C'est du continent en effet que le danger était à craindre : on rencontrait de ce côté les plus anciennes villes ; villes cariennes, comme Mylasa et Labranda; villes lydiennes, comme Sardes et Magnésie. Il y avait ainsi deux rangées de villes, l'une antérieure, l'autre postérieure, et les villes qui composaient la première ne devaient se faire place qu'à la longue du côté de l'intérieur.
Cette circonstance exerça sur leurs destinées une influence décisive. En effet, pour les villes de la mère-patrie, qui, par crainte des pirates, avaient été bâties à une ou plusieurs heures de la côte, au milieu de plaines fertiles, la culture de leur territoire était la base de leur prospérité ; ici, l'agriculture fut nécessairement reléguée à l'arrière-plan. La propriété foncière
^) Sur le Panionion, voy. Hermann, Staatsalterth., § 77, 27. 2) Les Codrides à Phocée (Paus., VII, 3, 10).
se réduisait à peu de chose et offrait peu de garanties. Fondées par voie de mer , c'est aussi par mer que les colonies devaient assurer leur indépendance ; c'est dans le négoce maritime qu'elles devaient chercher les sources de leur prospérité économique.
Dans la mère-patrie, la majeure partie de la population vivait sur ses terres : des hameaux ouverts entouraient seuls l'enceinte étroite des châteaux princiers, et, là où l'on rencontrait des villes, ces villes s'étaient formées à la longue, comme en Attique, par agglomération des habitants des campagnes, lorsque déjà, depuis des siècles, le pays était arrivé à constituer un tout solidaire. Que les circonstances étaient différentes en lonie! Là, les émigrés, à peine débarqués, s'étaient mis à bâtir leurs villes : l'histoire de l'Ionie commençait à la construction de ces villes; c'est dans l'enceinte de leurs murailles que les colons avaient acquis le sentiment de leur soHdarité ; la place publique avait été le berceau de leur société *. En outre, les colons eux-mêmes, avant d'arriver au but, avaient erré longtemps de côté et d'autre ; ils étaient venus par bandes, composées au hasard des éléments les plus divers, ayant oublié pour la plupart les coutumes de leur pays. Toute cette population s'entassa sur un étroit espace, au prix de bien des dangers et de bien des luttes. Aux premiers pionniers vinrent se joindre de nouvelles bandes d'aventuriers, d'Hellènes appartenant à toutes les tribus : Hellènes et Barbares habitaient côte à côte. Il dut en résulter un mouvement vital des plus variés, une émulation de toutes les énergies, une liberté absolue laissée à l'activité humaine, liberté que n'avait pu offrir la mère-patrie.
Ce développement rapide dut nécessairement réagir sur les constitutions. A l'époque où il fallait repousser les ennemis sur terre et sur mer, lorsque les cités nouvellement fondées fixèrent leurs premières lois, on sentit le besoin d'une direction unique, et les anciennes familles princières, à force de bravoure et de sagesse, surent se maintenir aussi dans le nouveau monde à la hauteur de leur rôle. Mais les circonstances
') Cf. Bernays, Briefe Heraklits, p. 76.
changèrent. Les anciennes traditions perdirent de leur force, à mesure que les souvenirs de la patrie disparurent dans le courant qui emportait la société vers ses destinées nouvelles, sous la surabondance des impressions et des préoccupations du moment. Plus la prospérité des nouveaux Etats prenait pour base le libre essor et la concurrence de toutes les forces, plus se fit jour dans la vie publique le sentiment de la liberté et de l'égalité. L'exiguïté des Etats favorisait ces aspirations.
Si, dans un grand pays, le prince peut paraître un centre indispensable, il n'était nullement nécessaire là où une ville composait tout l'Etat. Là, tous les membres de l'Etat se touchaient de si près qu'il devint difficile au prince de maintenir entre sa personne et le reste de la société cette distance nécessaire au maintien d'une dynastie. En outre, tout ce qui servait de base aux privilèges du monarque et de sa famille, la supériorité intellectuelle, l'aptitude aux affaires et la richesse, devait nécessairement se généraliser de plus en plus, et ce progrès égalitaire fit perdre l'ancien esprit de soumission à la dynastie. De là, révolte et lutte, lutte dans laquelle l'esprit nouveau fut généralement le plus fort. C'est ainsi que fut abolie, dans tous les endroits où la vie des cités avait développé ces tendances, la monarchie, legs de l'âge héroïque.
Les premiers coups lui avaient été portés, non pas par la société entière , mais par les familles qui se sentaient les égales des princes : c'est à elles aussi que revint tout d'abord l'héritage de la monarchie. Au nom de leurs ancêtres, qui avaient présidé à la fondation de l'État, elles revendiquèrent l'honneur de gouverner et se passèrent de main en main, dans un ordre de succession déterminé, les magistratures investies du pouvoir absolu. Ce système provoqua une lutte nouvelle. En effet, au lieu de l'égalité civile, à laquelle on avait immolé la monarchie, on voyait régner alors la plus intolérable inégalité. Un petit nombre de familles prétendaient s'arroger pour elles seules le plein droit de cité, et, tandis que les anciens rois avaient naturellement et forcément intérêt à se montrer équitables envers les différentes classes de la population, il n'y avait plus maintenant ni compensation ni médiateur; les deux partis se dressaient irréconciliables en face l'un de l'autre. Une
lutte de castes était inévitable, et, comme la noblesse allait s'affaiblissant, tandis que la bourgeoisie sentait croître avec le nombre de ses membres la conscience de sa force, TÉtat marchait fatalement vers de nouvelles révolutions.
Lorsque la tranquillité publique est troublée et que le salut de la société est en jeu, on soupire après une force secourable qui raffermisse l'Etat prêt à se dissoudre. Le moyen le moins violent de remédier au mal est de conférer à un membre de la société, par le suffrage universel, des pouvoirs extraordinaires, avec mission de reconstruire le mécanisme politique brisé. Ces restaurateurs de Tordre portèrent le nom à'^Esymnètes.
Là oi^i le différend n'aboutit pas à un accommodement de cette nature, les choses se passèrent moins pacifiquement. Ou bien les dignitaires de l'Etat profitèrent de leur position pour s'emparer du pouvoir absolu et fonder une monarchie inconstitutionnelle (c'est la tyrannie issue des magistratures*), ou bien le peuple soulevé contre la noblesse se chercha un chef et le trouva, soit dans son propre sein, soit parmi les membres de la noblesse qu'une blessure d'amour-propre ou une ambition trompée avait poussés à rompre avec leur parti. C'étaient des hommes personnellement considérés, et qui se distinguaient par leur éloquence, leur intelligence et leur bravoure. Le peuple se serra autour d'eux; ils donnèrent à l'opposition plus d'unité et de consistance ; aussi est-ce contre eux que le parti contraire dirigea de préférence ses attaques et ses embûches. Ils profitèrent adroitement des dangers personnels qu'ils couraient dans l'intérêt commun pour s'entourer d'une garde armée.
Appuyés sur ces satellites dévoués, et maîtres de positions inexpugnables, ils finirent par dominer l'Etat tout entier et les partis dont les querelles avaient fait leur puissance. Au lieu de défendre la cause du peuple , ils ne songèrent bientôt plus qu'à eux-mêmes ; ils s'environnèrent de splendeur et de luxe et cherchèrent à fonder l'hérédité de leur pouvoir. Mais, plus ils sentaient qu'ils s'étaient placés chez eux en dehors de la légalité, plus ils s'efforçaient de trouver un point d'appui au
') Surla tyrannie née l/. Tt|j.wv notamment en lonie, voy. Aristot.,Po/zV., •217, 19.
dehors, et, pour les Ioniens, il n'y en avait pas de meilleur qu'une alliance avec les dynasties qui régnaient à l'intérieur du continent.
Le voisinage des empires asiatiques exerça sur les mœurs et les destinées de l'Ionie une immense influence. Aussi bien, les trésors du continent devaient être la préoccupation dominante des Ioniens; il s'agissait de les faire arriver à la côte et de les introduire dans le commerce maritime, et les Ioniens étaient naturellement trop bons marchands pour entraver leur négoce par un hellénisme trop susceptible. Ils ne songèrent pas à opposer aux Barbares, comme le faisaient les Doriens, un orgueil national dédaigiieux et cassant; pleins de souplesse et de savoir-faire, ils saisirent, au contraire, toutes les occasions d'entamer des relations avantageuses et d'inspirer cette confiance qui naît de la familiarité. Les instituts religieux, qui étaient en même temps de grands marchés, comme l'Artémision d'Ephèse, favorisèrent tout particulièrement ce commerce international : ils furentles écoles du cosmopolitisme ionien. Les antiques relations internationales se renouèrent : on vit disparaître progressivement les lignes de démarcation entre tout ce qui s'appelait ionien, lydien, phrygien. Homère lui-même n'a-t-il pas été qualifié de phrygien et mis en rapport avec le roi de Phrygie Midas, dont la dynastie régnait au huitième siècle * ?
Pendant que le peuple en masse se rapprochait des pays de l'intérieur, les princes en faisaient autant. Déjà, parmi les Néléides, qui cependant maintenaient encore les traditions attiques et gouvernaient Milet d'après le vieux droit monarchique, nous trouvons un Phrygios, dont le nom indique une entente cordiale avec les princes phrygiens ^ Mais c'étaient surtout les tp-ans des villes ioniennes qui trouvaient en Phrygie et en Lydie leurs modèles; ils s'efforcèrent d'égaler les dynastes de ces pays par la somptuosité de leur cour, la magnificence de leurs gardes, leur autocratie insolente, et ces mœurs qu'on n'avait jamais vues dans les sociétés grecques
') Voy. Sengebusch, Hom. Diss., II, p. 71.
-) Plut., De mul. virt., 16. Schmidt, De reb. puhl. Miles., 1855, p. 26.
firent qu'on s'habitua en lonie d'abord, puis dans toutes les autres contrées de la Grèce, à désigner ces usurpateurs par le mot phrygien ou lydien de Tyrannos '.
C'est au milieu des longues luttes de castes qui éclatèrent à .Milet, après la chute des JNéléides, que nous rencontrons les noms des premiers œsymnètes " et aussi des premiers tyrans, Thoas et Damasénor (avant 700 av. J.-C.) ^.
Mais les rapports avec l'intérieur du continent eurent encore des résultats bien plus considérables, qui transfomièrent toute la vie sociale et économique des peuples grecs établis sur le littoral.
Dans l'Asie occidentale, l'or et l'argent étaient adoptés depuis l'antiquité la plus reculée comme mesure de la valeur : les nobles métaux circulaient de main en main en pièces rondes ou carrées, réglées d'après un système de poids originaire de Babylone. C'est à Babylone que les Chaldéens ont les premiers mesuré les espaces célestes et terrestres, et ont assigné des nombres fixes à l'évaluation du poids aussi bien qu'à celle de l'espace et du temps. L'unité de poids adoptée dans l'empire assyrio-babylonien se divisait en 6C inaiia 0Mjni7ies;\aimmQ se subdivisait à son tour en 60 parties. On distinguait à Ninive un poids fort et un poids faible ; en poids fort, le soixantième d'une mine pesait 16 e"" 83 ; dans l'autre système, 8 ^'^ 4. En outre, on avait établi, dansles grands Etats de la Mésopotamie,, un rapport fixe entre la valeur des deux métaux précieux, de manière que l'or étaità l'argent comme 1 : 13 Va- Les marchandises expédiées des riches contrées de l'intérieur à la côte ne pouvaient manquer d'y introduire avec elles les mesures d'après lesquelles avait été estimée leur valeur. Quelques-unes de ces mesures gardèrent leur nom oriental (comme Mana^ Mvä). Mais ici, comme toutes les' fois qu'ils ont emprunté quelque chose aux vieilles civilisations, les Grecs ont perfectionné par eux-mêmes et à leur manière ce qu'ils avaient reçu. Ils ont changé le mode de division, car,
1) Tûpavvo; se trouve pour la première fois dans Archiloque : c'est un mot lydien ou phrygien (Boeckh, Corp. Inscr. Grase II, p. 808). -) Épimène aesymnète à Milet (Schmidt, op. cit., p, 29). ^) Plvt ., Quasst. Grase, 32. Pl.vss, Tyrannis, I, p. 226,
tout en conservant pour l'unité de poids (le Talent) le système sexagésimal, ils ont divisé la mine, non plus en 60, mais en 100 parties. Secondement, ils ont introduit la monnaie d'État.
L'invention de la monnaie est attribuée aux Lydiens *, et il n'est pas impossible que le temple de Cybèle à Sardes, baigné par les flots dorés du Pactole, ait été le lieu où, pour la première fois, le métal préalablement pesé a été marqué d'une empreinte ^, de façon que la balance devint inutile et que le lingot fut transformé en monnaie. Les temples ont été le berceau de la circulation monétaire, et le champ des pièces a été pendant de longs siècles réservé à quelque emblème sacré.
Les Grecs, à leur tour, ont fait un pas de plus. Chez eux, la cité s'est emparée de la fabrication de la monnaie et garantit la valeur des pièces. Ce progrès a été réalisé sur la côte ionienne, et, parmi ces villes commerçantes, qui prétendent à l'honneur d'avoir frappé la première monnaie hellénique, il faut citer en première ligne Phocée ». Cette ville a frappé sa monnaie d'or, à l'empreinte du phoque, d'après le poids babylonien, la grosse pièce pesant un soixantième de la mine forte de Babylone; c'était une pièce d'or (Statère) de 15 s"" 80, représentant à peu de chose près la pièce do cinquante francs actuelle. Une fois le chemin frayé, on mit bientôt en circulation, pour la commodité du commerce, des monnaies divisionnaires en or (entre autres des sixièmes) et desmonnaies d'argent réglées sur le rapport des valeurs tel qu'il était établi en Orient.
Ainsi furent brisées les entraves qui avaient paralysé le commerce aussi longtemps qu'il avait fallu, à chaque transaction, peser des lingots et des pièces de métal. C'était là un progrès qui plaça du coup l'Hellène au-dessus des Orientaux les plus rompus aux affaires, un résultat de son intelligence politique et de ses aptitudes sociales; car la monnaie est l'expression de la confiance publique qui unit le citoyen au citoyen. Ce
1) Herod,, I, 94. PoLL., IX, 33.
2) Monatsberichte der Berliner Akademie . p. 477.
3) JoH. Brandis, Münz - Mass - und Gewichtswesen Vorderasiens , pp. 173. 180. 201. Th. Mommsen, Grenzboten, 1863, p. 388. Pour déterminer l'âge de la monnaie en général, il ne faut pas oublier un fait capital, c'est qu'on n'en a pas trouvé trace dans les ruines de Ninive.
progrès ne s'accomplit guère que vers le milieu du huitième siècle.
A ce moment, le commerce et l'industrie prirent un nouvel essor; les villes voisines s'accordèrent pour autoriser réciproquement la circulation de leurs monnaies particulières, et il s'ouvrit aussitôt, sur la côte d'Ionie, un vaste marché grec où, grâce à la nouvelle découverte, les transactions se succédèrent avec une célérité inconnue ailleurs. Cette impulsion donnée au commerce entraîna une foule d'autres transformations et d'autres innovations. L'Ionie est le premier pays où l'agitation du trafic maritime ait pénétré jusqu'au fond des habitudes populaires; le commerce et la navigation y formaient, à l'exclusion de l'agriculture, la base de la prospérité publique; on y faisait peu de cas des propriétés foncières, comme, par exemple, à Milet, où le port finit par être si bien le centre de la vie publique, que les grands armateurs tenaient leurs réunions de partisans à bord des vaisseaux*. La division des citoyens en partis était la conséquence inévitable des révolutions sociales, et la destinée des Etats dépendit généralement de l'attitude que prit l'aristocratie en face du progrès, soit qu'elle ait su s'en approprier les avantages, soit qu'elle en ait laissé le profit aux classes inférieures et ait ainsi, tôt ou tard, perdu le pouvoir. En tout cas, partout la propriété mobilière a pris le dessus : partout le pouvoir et les dignités sont aux mains de gens dépourvus de propriétés foncières, et c'est pour cela que l'Ionie est le pays de la Grèce où l'égalité civile a été proclamée, pour la première fois, comme principe fondamental de la société, le pays où a commencé le mouvement démocratique qui a donné naissance cà la tyrannie.
Ces mouvements, d'une portée immense, ne pouvaient rester limités à l'Ionie. En effet, bien que, durant le premier siècle après la fondation de la Nouvelle-Ionie, l'absence de sécurité dans l'Archipel eût établi une barrière entre ses deux rivages, cette séparation ne dura pas longtemps, parce qu'elle était par trop contraire à l'affinité naturelle de ces
^) Herod., V. 29. Les Ioniens sont àsivaOTa-.. Plut.. Qusest. Grase, 32. Schmidt, Res Miles., p. 44.
côtes et de leurs habitants. A mesure que le commerce maritime de rionie se développa, il rétablit les communications entre les deux plages.
Ces communications n'eurent pas toujours un caractère pacifique. En effet, les centres commerciaux se multipliant d'une manière extraordinaire, il arriva inévitablement qu'en mainte occasion ils se trouvaient en opposition d'intérêts et se barraient mutuellement le chemin. De là, des froissements et des conflits de toute espèce, d'abord entre les villes ioniennes elles-mêmes, entre Milet et Naxos, Milet et Erythrée, Milet et Samos. Puis, le cercle de ces relations, tant pacifiques qu'hostiles, s'étendit chaque jour davantage. Déjà, au temps des Néléides, les Milésiens sont en lutte avec Carystos, une ville d'Eubée. Il nous est impossible, et c'est là une des plus grandes lacunes de la tradition grecque, de poursuivre l'histoire de ces querelles de ville à ville, querelles dont la plupart eurent pour cause une rivalité commerciale.
La plus importante est celle qui éclata entre Chalcis et Érétrie. Ce n'était d'abord qu'une guerre de voisins, survenue entre les deux villes eubéennes, au sujet du territoire mitoyen de Lélante. Mais, peu à peu, un si grand nombre d'autres Etats y prirent part que , dans toute la période comprise entre la guerre de Troie et les guerres médiques, il n'y eut point de guerre, au témoignage de Thucydide, qui ait eu un plus grand retentissement dans la nation tout entière. Milet prit parti pour Érétrie, Samos pour Chalcis; les Thessaliens eux-mêmes envoyèrent des secours aux Chalcidiens , ainsi que les villes fondées par Chalcis en Thrace. Toute la Grèce maritime se divisa en deux partis : la guerre avait pour théâtre l'Archipel tout entier'.
Cette guerre, qui se place, selon toute \Taisemblance, au commencement du septième siècle avant Jésus-Christ, montre clairement quelle solidarité existait alors entre les rivages de l'Archipel, comment des villes éloignées se trouvaient unies par des traités d'alliance, et quelle importance avait acquise
1) Sur la guerre de Lélante. voy, Thlcyd., I, 15. Herod., V, 99. Strab., p. 448. Sur le rôle du constructeur corinthien Aminoclès (,01. XIX, 1. 704 av. J.-C.) voy. ci-dessous, p. 330.
le commerce maritime, puisque, quand ses intérêts étaient en jeu, les puissantes cités ne reculaient devant aucun sacrifice. La guerre ne pouvait interrompre que momentanément les relations commerciales ; en général, elle ne fit qu'imprimer une activité nouvelle au trafic établi depuis longtemps entre les villes d'Asie et celles d'Europe. Les Ioniens portèrent au delà de la mer non-seulement leur monnaie et leurs marchandises de luxe, mais encore leur civilisation, leurs idées et leurs mœurs. La perspective brillante de l'opulence commerciale invita tous les habitants des côtes à prendre une part active à cette vie grandiose. Cette fièvre saisit également le littoral du Péloponnèse. Tout devait dépendre de la manière dont l'effervescence de l'ère nouvelle, qui avait commencé à poindre en lonie, allait réagir sur la mère-patrie.
§ YI
L'Argolide avait été de tout temps la région de la péninsule la plus visiblement prédestinée, par sa situation et sa structure, à entrer en relations avec les pays d'outre-mer. Dès le début de l'ère historique, elle comptait dans sa population un élément ionien qui n'en était pas sorti, même lors de l'invasion dorienne. Au contraire, de nouveaux colons, de même race, pénétrèrent dans le pays en même temps que les Doriens ; le fait est attesté notamment pour la ville d'Epidaure, où des Ioniens de l'Attique vinrent s'établir avec les Héraclides '. Un pareil terrain ne se prêtait pas à une dorisation semblable à celle que les Spartiates avaient menée à bonne fin sur les côtes de Laconie : aussi voit-on que, dès le début, les Téménides cherchèrent à appuyer leur domination, non pas sur la soldatesque dorienne, mais sur la population ionienne. Eux-mêmes n'étaient pas plus Doriens que les autres Héraclides du Péloponnèse ; c'est de la plage qu'ils se sont élancés à la conquête
*) Aristot. ap. Strab., p. 374.
HISTOIRE DE l'aRGOLIDE 297
du bassin de l'Inachos, et l'Ionien Déiphonte, qui appartient précisément à ces familles avec lesquelles Epidaure comble les vides faits dans son sein par l'émigration, est devenu, d'après le rapport fidèle de la tradition locale, le principal auxiliaire des Téménides occupés à fonder et à consolider leur domination I, Ceux-ci, du reste, ne parvinrent pas à donner à leur domination une unité compacte. Or, plus on resta loin de l'unité, plus les Doriens se dispersèrent par petits groupes dans le pays, et plus leur influence se trouva paralysée; de sorte que l'ancienne population garda les mœurs de sa race, ses inclinations naturelles et ses habitudes.
Toute l'histoire de l'Argolide tient à ce point de départ. Là est le secret de son inimitié pour Sparte, inimitié qui grandit à mesure que les Spartiates montrèrent plus de zèle dorien et s'efforcèrent par conséquent d'accabler partout l'ancienne population ionienne. C'est ce qui explique les luttes entre ces deux Etats voisins, et cet état de choses n'est pas étranger non plus aux discordes intestines qui déchirèrent Argos.
Dans les premiers conflits, il s'agissait de la Cynurie, c'està-dire du massif du Parnon qui s'étend du côté de la mer, à l'est du bassin de TEurotas^ C'est un pays inaccessible, dont les habitants résistèrent longtemps aux assauts que leur livraient les Doriens d'Argos et de Sparte. A l'origine, les deux Etats voisins se soutenaient mutuellement^ dans cette lutte commune; mais, par la suite, ils se firent, au sujet de ce territoire mitoyen, une guerre acharnée qui, commencée avant Lycurgue, se continua sous Charilaos, le contemporain de Lycurgue, sous le fils de Charilaos et sous Théopompos. En somme, les Spartiates gagnaient du terrain, aidés qu'ils étaient par les discordes intestines d'Argos.
En effet, Héraclides et Doriens étaient à Argos en rupture ouverte. Un des rois avait fait la guerre en Arcadie, probablement à l'époque où Sparte, sous le règne de Charilaos, bataillait contre les Tégéates, et il est à croire que le roi argien soutenait les Tégéates. Il occupa une partie du territoire arcadien,
1) Voy. ci-dessus, p. 192.
^) E. CuRTius, Peloponnesos, II. p. 375. Cf. ci-dessus, p. 234.
et fut alors sommé par ses soldats doriens de le partager entre ses troupes : il s'y refusa, fut pour cette raison chassé par eux, et mourut en exil à Tégée. C'était une révolution dirigée par les Doriens contre leurs chefs militaires, révolution qui éclatait au moment où, à Sparte, des conventions nouvelles donnaient à cette question difficile une solution définitive. L'émigration du Téménide Caranos qui, mécontent de l'état des choses dans son pays, se retira en Macédoine, parait aussi se rattacher à cette révolution '.
On a admis qu'à la suite de ces événements une ligne collatérale était parvenue au trône - ; cependant, toutes les tentatives faites pour rétablir dans sa continuité l'histoire de la royauté argienne reposent sur un fondement ruineux, car il n'y a pas de tradition assurée qui nous donne la série des princes de la maison des Téménides. La seule chose que l'on puisse constater avec certitude, c'est que, vers le milieu du huitième siècle , les rois d'Argos inaugurent une politique énergique et suivie, qui se propose pour premier but l'unification du pays.
LeroiEratos s'empare, vers 760 av. J.-C.,delaville d'Asine, située surlacôte^;sonsuccesseurDamocratidasprendNai^lie*.
Une fois l'ordre rétabli au dedans, l'unité de l'Etat restaurée et le littoral conquis, la lutte contre Sparte est reprise avec une nouvelle énergie. Il ne s'agit plus de quelques milles carrés de terre dans la province frontière de Gynurie, mais de la primauté dans la péninsule, do rhégémonie des Péloponnésiens, de la direction de la fête nationale célébrée à Olympie ; il s'agit de savoir si le dorisme laconien doit régner sans partage, ou s'il y aura place pour un esprit plus libéral qui accorde aux populations ioniennes leur part de droits. Les deux Etats
*) Querelles entre les Doriens et leurs rois [Fragm. Histor. Gt'sec, II, p. 8).
-) JEgon (Plut., Fort. Alex. .11, 8) est considéré comme le chef de la nouvelle branche par K. Fr. Herman.v ( Verhandl. der Altenburg. Philol. Yersamml.. p 4i), dont l'opinion est combattue par Fricke [De Phidone Argivo ap. Gœtting. Gelegenheitsschrift, p. 37).
3) Paus., Il, 36. 5.
*) Na"j7r).i£Î; lii: ).ay.wvt(7[j.â) 6iw);9évT£ç Aaaoy.paTtoa ßa(7t).e'jovTo; (Pausax., IV, 35, 2). Voy. ci-dessus, p. 260.
HISTOIRE DE l'arCxOLIDE 299
rivaux mesurent leurs forces en rase campagne. Les Spartiates sont vaincus à Hjsiae (01. xxvii, 4. 669) et, alors, non seulement la Cynurie, mais tout le littoral jusqu'au cap Malée tombe au pouvoir des Argiens ^
Le nom du roi victorieux ne nous est point donné par la tradition; mais, en rapprochant une foule de circonstances qui s'éclairent mutuellement, nous sommes à peu près certains que le vainqueur était le roi Phidon, qu'Ephore place au dixième rang dans la série des Téménides, un des hommes les plus extraordinaires de l'histoire péloponnésienne. Il fit ce que jusque-là nul Héraclide n'avait pu faire ; il réussit à débarrasser complètement la royauté des entraves que lui imposaient ses obligations envers les Doriens amenés par l'invasion ; c'est pourquoi, comme Charilaos qui avait poursuivi le même but à Sparte '", il fut considéré, en dépit des droits de sa naissance, comme un roi illégitime, un tyran \ En même temps se déclare, aussi loin que s'étend son influence, une réaction décidée contre tout ce que les Spartiates mettaient chez eux en pratique et voulaient imposer comme règle de conduite
^) Sur la bataille d'Hysiœ, voy. E. Curtils, Pdoponnesos, II, p. 367. — noX'jâv5pia ÈviaOÔâ èaxtv 'Apyst'tov vixïjffâvxwv \i.â.~/'i] Aax£Oat[ji.ovîou; uîp\ 'Tai'aç. Tôv Ô£ aywva toOtov (7'j|xêdcvTa e-jpiaxov 'A6r,vacotç Hpyrmoç Tlzi<j<.(yzpâTO'j , TETâpTo) Ô£ £TEt T?|? 'UA'j(j.mâùoç, v^v Eùp06oTo; 'Aôrjvato? svt'xa ffxâoiov (Paus. , II, 24, 7).
-) Voy. ci-dessus, p. 220.
3) $£Îoa)V TÛpavvo; ßaatlsia; ÛTiap^ouo-Y)? (Aristot., Polit., p. 217, 18). 'O xà [AÉTpa Tïotriaaç IlsXouovvriCrîoiat xai 'jêptaa? [xÉytaxa oy\ 'EXXrjVwv âTiâvcwv. (Herod., VI, 127). L'apogée de sa puissance coïncide avec TOlympiade fêtée par lui. Mais laquelle ? La huitième, selon le texte de Pausanias (VI, 22, 2), la vingt-huitième, suivant la correction (x-/) pour yJ) que Weissenborn [Hellen., p. 47) a solidement établie et à laquelle se rallient K. Fr. Hermann [op. cit., p. 47), Abel [Makedonien, p. 100), Brandis, Head, Schoemann [Staatsalterth., P, p. 19), Urlichs [Skopas, p. 224), Kohlmann ap. Rhein. Mus., XXIX, p. 465, ^vï<'à\.\^[Detemp.quo templ. Jov. Olymp, condit. sit, p. 17). Unger [Philol., XXIX, 259) et Sghneiderwirth [Argos] tiennent pour la huitième Olympiade. Julius Africanus ne nous apprend qu'une chose, c'est que Ja vingt-huitième Olympiade a été célébrée par les Piséens d'une façon irrégulièr«, c'est-à-dire, sans le concours des Eléens, irrégularité que l'on paraît avoir expliquée plus tard par une raison spécieuse, en supposant que les Éléens étaient alors empêchés par une guerre contre Dyme. Tout ce que la tradition attribue à Phidon. notamment sa réforme monétaire, me semble ne pouvoir trouver place qu'au septième siècle avant notre ère Schubart lui-même rétablit maintenant dans le texte de Pausanias (VI, 22, 2) : '0>.ufj.Ttiâôi (JLÈv [sîxoaTYi xai] oyôÔY) [Zeitschr. f. Alt. Wiss., p. 107).
aux autres États. Au lieu de se concentrer à l'intérieur, la vie prend son cours vers la mer; les classes, au lieu de se séparer, se mêlent et s'égalisent; l'isolement vis-à-vis de l'extérieur fait place à la liberté du commerce, et ce commerce trouve désormais autant d'encouragements que Lycurgue y avait apporté d'entraves.
Une nouvelle époque avait commencé pour les relations commerciales depuis que l'emploi des métaux précieux, réglés d'après le poids babylonien et réduits par le monnayage en pièces maniables, avait pénétré de la Lydie dans les villes grecques du littoral de l' Asie-Mineure. Là, quelques cités commerçantes avaient commencé, vers 700 avant J.-C, à frapper de la monnaie officielle *, et la nouvelle invention s'était rapidement propagée d'un endroit à l'autre, notamment à Milet, Chios , Clazomène , Epbèse, Samos. Les villes maritimes se partageaient donc en deux groupes : les unes avaient adopté l'usage de la monnaie, les autres ne s'en servaient pas encore; et ainsi, au septième siècle, la question la plus importante pour les Etats baignés par la mer Egée était de savoir s'ils se rallieraient ou non au nouveau système.
Or, ce n'était pas là seulement une question économique, mais bien une question politique de la plus haute importance. En effet, elle ajoutait encore à l'antagonisme qui divisait le monde grec. A Sparte, les anciennes prohibitions relatives aux métaux précieux étaient appliquées d'autant plus sévèrement que ceux-ci, sous forme de monnaie, paraissaient plus dangereux. Dans le camp opposé figuraient les états maritimes, avec leur population industrieuse, qui devait souhaiter ardemment une simplification si considérable des transactions, et les dynasties princières qui, en satisfaisant à ce désir, espéraient accroître leur puissance.
Ces tendances se révèlent partout au septième siècle, le siècle des tyrans, dont l'avènement simultané a déjà été signalé par Thucydide comme l'indice d'un vaste mouvement social. Ce mouvement, c'était celui du progrès naturel réagissant contre les institutions artificielles issues de l'association
\) Voy. ci-dessus, p. 291,
HISTOIRE DE l'aKGüLIDE 301
des princes achéens avec la soldatesque dorienne ; c'était le réveil général de l'ancienne population indigène refoulée jadis parles envahisseurs.
Le signal fut donné par le roi Phidon, et ce que nous savons de plus certain sur les faits et gestes de ce grand homme, c'est l'étahlissement d'un système de poids, de mesures et de monnaies, le premier de ce genre qui eût paru sur le bord européen de l'Archipel, mais dérivé naturellement des inventions d'outre-mer, car le but essentiel de toute cette législation était de faciliter les transactions entre les deux rivages opposés.
En Asie-Mineure, la monnaie d'argent avait commencé à circuler concurremment avec la monnaie d'or, et, d'après le rapport de 13 7.3 à. 1 établi entre les deux métaux, l'équivalent du statère d'or ' était, en poids fort, une pièce d'argent de 2245'" 4, en poids faible, 112 ?"■ 2. Pour obtenir une pièce maniable on prit, soit le dixième de cette quantité, ou 11?'' 22, soit le quinzième, ou V^"" 48. Ces deux monnaies d'argent avaient cours simultanément dans l'Asie antérieure; la première (système décimal), en Mésopotamie et en Lydie, l'autre (système quindécimal), surla côte occidentale de l'Asie-Mineure et enPhénicie.
Si donc on voulait en Europe se rattacher aux habitudes asiatiques, il fallait ou se décider pour l'un des deux systèmes ou essayer d'un moyen terme. C'est ce dernier parti que l'on prit dans le Péloponnèse. On frappa un statère de 12e'" 40, qui, extérieurement, se rapprochait beaucoup de la pièce d'argent représentant le décime du statère d'or. Cette augmentation de poids n'eut d'autre but que de favoriser le commerce des marchandises : on voulait avoir de bonne monnaie pour acheter facilement sur les marchés d'outre-mer et pouvoir tenir tête à toute espèce de concurrence. D'autre part, on établit, entre ce système et celui de l'Asie-Mineure, un rapport commode, et on s'en rapprocha dans les monnaies divisionnaires. Le statère fut partagé en deux, et la moitié forma la drachme, la véritable monnaie nationale des Hellènes ; c'était une pièce d'argent de 5 à 6 s'" (correspondant par conséquent
') Voy. ci-dessus, p< 2d\,
au franc ou au shilling-). La drachme elle-même fut subdivisée en six parties, auxquelles on donna, par allusion aux lingots d'autrefois, le nom d' Obe loi {harrcs). Des échantillons des anciens lingots furent appendus aux murs du temple de Hêra comme reliques dupasse ', en souvenir d'une étape désormais franchie par la civilisation, et la nouvelle monnaie se frappa à Eginc '^. C'est dans cette île, dont l'invasion dorienne n'avait point arrêté le commerce maritime, que fut établie, sous le roi Phidon, la première Monnaie publique du continent européen. La fabrication, bornée d'abord à l'argent, ne tarda pas à s'étendre à l'or ^. On prit pour emblème la tortue, le symbolede la déesse assyrio-phénicienne du commerce, Aphrodite *. A la même époque furent introduites des mesures de longueur et de capacité, calquées exactement sur les types asiatiques.
Les proportions grandioses que Phidon donnait à ses réformes, montre assez qu'il ne les destinait pas au domaine restreint d'une seule ville. Ce sont là les entreprises d'un homme qui voulait fonder un empire, et à qui sans doute cette idée est venue de l'Asie où, derrière les villes helléniques de la côte, s'étendaient de grands empires pourvus d'une excellente organisation commerciale. ■
•) Etym. m., s. V. hëù.ÎGv.oç. BoECKH, MetroloQ. Untersxœh.^ p. 76.
-) Sur la réforme monétaire, voy. Boeckh. Metrolog. Untersuch., p. 76. Brandis, p. 202. Hultsch, récension du livre de Brandis, dans les Jahrbb. für klass. Philolog., 1867, p. 534. Brandis appelle le système quindécimal asialico-phénicien, parce qu'il domine plus tard dans les villes phéniciennes (lesquelles n'ont commencé à battre monnaie que sous Darius et peut-être sous Xerxès) et qu'il avait pu être déjà usité au temps des paiements en lingots, comme Brandis l'a démontré pour la Palestine. Le même savant soutient (p. 110), contre Mommsen (p. 45), que la monnaie d'Egine dérive du même système, tout en reconnaissant qu'elle appartient formellement au système décimal (p. 111). Cette opinion est développée par Hultsch {op. cit., p. 557). Selon lui, la monnaie d'Égine est une monnaie d'argent particulière, émise spécialement pour les Grecs; le statère éginétique permettant de raccorder, par des rapports simples et déterminés, les deux systèmes employés en Asie-Mineure. Comme poids, l'unité monétaire d'Égine se rapprochait plus du statère babylonien que de l'unité chaldéo-phénicienne; naais, pour cette raison même, elle se raccordait plus difficilement avec le premier (le rapport étant 25 : 27) qu'avec la seconde (5 : 4).
^) Braa'dis, ibid., p. 111.
'') La tortue (-/£>.wvo), représentant la voûte céleste, est le symbole d'Aphrodite Ourania (Gerhard, Gr. Mythol., § 375). Cf. ci-dessus, p. 62^
HISTOIRE DE l'aRGOLIDE 303
A l'exemple de ses deux prédécesseurs, Phidon s'attaqua aux ports et sut les incorporer, l'un après l'autre, au domaine de la capitale. Employant tour à tour la ruse et la force, il parvint à subjuguer toutes les villes qui s'étaient séparées d'Argos, jusqu'à l'isthme, et à reconstituer, dans son unité, l'héritage morcelé des ïéménides. Il réussit, en armant la population tout entière, à se créer une puissance militaire capable de lutter avec celle des Spartiates : poursuivant ses conquêtes au sud jusqu'à Cythère, il arracha de nouveau aux Spartiates tout le pays des périèques, si péniblement conquis et dorise\ dont les habitants furent heureux de se soustraire au joug de Sparte et de recouvrer, avec leur nationalité, la liberté commerciale. Les Spartiates, voyant tout le nord et l'est de la péninsule ainsi réunis sous la domination de Phidon, durent faire tous leurs efforts pour abattre une puissance qui grandissait d'année en année; ils marchèrent avec leurs alliés de Tégée contre Argos, rencontrèrent leurs adversaires dans l'étroite vallée d'Hysi», et furent battus ^ Le vainqueur se dirigea, sans désemparer, vers la côte occidentale, pour y donner la main aux ennemis que Sparte avait dans cette région, chasser encore Sparte des bords de l'Alphée, briser son alliance avec Elis et anéantir à jamais par là l'hégémonie abhorrée du chef-lieu dorien. Lorsque, l'année qui suivit la bataille d'Hysiae, il célébra avec les Piséens la vingt-huitième Olympiade (été 668), le hardi réformateur put croire réellement qu'il était arrivé au but, qu'Argos était redevenue la capitale du Péloponnèse, et qu'il était appelé à donner à la péninsule une constitution générale selon ses idées.
Il triomphait trop tôt. L'esprit nouveau, avec lequel il voulait vaincre, était un allié moins sur que la ténacité opiniâtre de Sparte et la puissance de la routine. D'un côté, il voulait déchaîner toutes les forces du peuple, de l'autre, commander en maître. C'est contre cette contradiction intérieure, qui se trouve en germe au fond de toute tyrannie, que vint échouer aussi l'œuvre de Phidon. Déjà, dans l'olympiade qui suivit leur défaite, les Spartiates avaient repris, avec les
') Voy. ci-dessus, p. 273. 2Ü7,
304 HISTOIKE DU PÉLOPONNÈSE
Éléens, la direction des jeux. Ainsi, Phidon lui-même a vu le fruit de ses longs efforts lui échapper. Il ne panint pas davantage à pacifier le nord de la péninsule, et, obligé de marcher contre Corinthe, il y périt, dit-on, vers la trentième olympiade (660 avant J.-C), dans une mêlée engagée avec ses adversaires politiques \ Dans la faible main de son fils, qu'Hérodote signale à Sicyone comme hôte de Clisthène, sous le nom de Léocède , la souveraineté des Téménides perdit tout son prestige - : son petit-fils Meltas fut traduit devant un tribunal, condamné et déposé ^. Ce coup brisa le sceptre des Téménides, bien qu'Argos ait eu encore plus tard des rois titulaires \
Ainsi Phidon ressemble à une apparition brillante, qui disparaît sans laisser de traces. Il resta pourtant de lui un bienfait durable. Ce n'était pas, comme le pensaient les Spartiates, un audacieux aventurier, mais un prince qui défendit, avec une admirable énergie, de grands et légitimes intérêts nationaux. Il a réhabilité Télément ionien tenu en tutelle par l'esprit exclusif du dorisme ; il a renversé la barrière élevée, malgré la nature, entre l'Europe et l'Asie; il a introduit le Péloponnèse dans le courant commercial de l'Archipel ; il a levé l'interdit que Sparte menaçait de faire peser sur toute la péninsule, et éveillé dans les régions du nord et de l'est une vie nouvelle qui ne s'est plus arrêtée depuis. L'uniformité qui étouffait jadis toute spontanéité était à jamais rompue. Des voies nouvelles étaient ouvertes au commerce et à l'industrie, à l'esprit d'entreprise et au talent, et des hommes supérieurs, comme les
') Sur la mort de Phidon, voy, Nicol. Damasc, Exc, p. 378 (éd. Müller) qui le dit, tué è-/. twv sTocîpwv. La date ne peut être placée plus bas que 01. XXX (660-657). M.ehly {Rhein. Mus., IX. p. 614) la fait descendre jusqu'à 01. XXXIV (644-641). Cf. K. Fr. Hermann, Mtenb. Philol. Versamml.. p. 49.
-) Faiblesse de Lacédas (Plut., De util, ex host. cap. 6).
3) Pal-san., II, 19, 2.
'') Un passage d'Hérodote (VII, 149) fait supposer qu'il a subsisté à Argos une royauté nominale. Sur la concordance des événements, tels qu'ils sont présentésici, avec ri)istoire générale du Péloponnèse, voy. Hermann, op. cit.. p. 48. Nous admettons que l'ordre des Olympiades aété rétabli, par l'intervention laccdémonienne, dès la vingt-neuvième Olympiade, c'est-à-dire avant la seconde guerre de Messénie. De là, la reconnaissance des Éléens.
Etats doriens n'en pouvaient ni produire ni supporter, prirent en main le gouvernement des cités. Parmi les traces effacées de sa mémorable activité, il faut vraisemblablement compter encore la fédération maritime de Calaurie, qui se rattachait à l'antique sanctuaire de Poseidon '. Elle comprenait sept villes qui, à l'exception d'Athènes, se trouvaient toutes -sur la côte septentrionale et orientale de la péninsule, avec une ville située dans le nord de FArcadie, à supposer que l'Orchomène fédérale soit bien la cité arcadienne de ce nom.