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enrôlaient d'office des matelots et se faisaient payer des redevances;mais la nationalité grecque ne fut pas étouffée. Les villes grecques du littoral septentrional,par exemple^ celles qui avaient accès sur la mer de Cilicie, maintinrent leur indépendance.

Déjà Apriès avait battu la flotte cyprio-phénicienne ; Amasis alla plus loin. Il fit passer à Cypre des forces imposantes et soumit toute File \ Des Grecs de Cypre vinrent en Eg3'pte et des Egyptiens furent transplantés à Cypre. A l'exemple des Mermnades, Amasis fit tout pour se faire regarder comme un Grec. Ce qu'était pour l'Ionie l'Apollon de Milet, l'Aphrodite de Paphos l'était pour les Cypriotes : Amasis lui envoya en hommage des ex-votos magnifiques, et, tout en soumettant au tribut les villes grecques les unes après les autres, il se fit reconnaître par Delphes pour un philhellène. De Cypre, Amasis tournait déjà ses regards vers la côte de Syrie, lorsque Cambyse remplaça Cyrus sur le trône.

Dès que le nouveau roi eut décidé la guerre contre FEgypte, il envoya secrètement des ambassadeurs aux villes de Phénicie et de Cypre, tout comme Cyrus, avant la guerre lydienne, avait fait proposer aux Ioniens de joindre leurs armes aux siennes. Cette fois, les envoyés perses furent écoutés, et une alliance fut conclue, alliance très importante pour l'avenir, entre Perses et Phéniciens qu'unissait une haine commune contre les Grecs. Même dans les villes cypriotes, en particulier à Salamine, il se formait en face du parti égyptien-grec un parti phénicien-perse. Pour lescités insulaires, le maître le plus acceptable était le plus éloigné : elles obtinrent d'ailleurs, par leur adhésion volontaire, des conditions très favorables La puissance perse gagna par là un immense accroissement : flottes, ports, matelots, chantiers, tout fut à son service; et l'Egypte était déjà bloquée du côté de la mer et à moitié paralysée avant que ne fût donné le signal de l'attaque ouverte.

Ainsi, le nombre des Etats grecs libres allait diminuant de jour en jour devant les progrès des Etats orientaux, qui s'attaquaient déjà à la Méditerranée. Mais l'essor du génie grec ne fut par là ni arrêté ni contenu dans des limites plus étroites.

1) DioDOR., 1,68.

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Il trouva au contraire, dans les relations engagées avec ces Etats, un stimulant nouveau et un champ d'action incomparablement plus vaste . Les petits rois grecs des villes de Cypre avaient envoyé jusqu'à Ninive des ouvriers à Assarhaddon, pour travailler à ses palais'. Nabuchodonosor de Babylone fit ses guerres avec des mercenaires grecs, et la nouvelle Egypte, tout comme l'empire lydien, devait à l'influence grecque tout ce qu'elle était alors. Les mercenaires grecs avaient été l'appui de la dynastie de Psammétique ; leur assistance seule avait permis aux rois de réprimer le soulèvement de la caste guerrière et de mener à bonne fin les brillantes entreprises dont des parvenus comme eux avaient besoin, ne fût-ce que pour affermir leur trône. Avec leur aide, ils avaient pu reprendre les plans des grands Ramessides, creuser le canal qui devait relier la MédiCerranée à l'Océan indien et porter la guerre en Syrie. De môme, lorsque, sous Amasis, la guerre éclata entre la Perse etTÉgypte, toute la conduite et l'issue de la guerre furent de part et d'autre entre les mains des Grecs.

Cambyse, pour livrer à son adversaire un assaut victorieux, comptait principalement sur les troupes auxiliaires et les vaisseaux des Eoliens, des Ioniens et des Cypriotes. Tout l'espoir d' Amasis reposait sur un habile capitaine d'Halicarnasse, qui se nommait Phanès ou, en égyptien^ Combaphès ^ Le malheur du roi voulut qu'il offensât cet homme qui, se sachant indispensable, élevait des prétentions démesurées. Phanès quitta secrètement le service du roi. Amasis dépêcha à sa poursuite un un voilier; il fut arrêté en Lycie, réussit à s'échapper de nouveau par un coup d'adresse et, pour se venger de son ancien maître, alla offrir ses services à Cambyse, qui l'accueillit avec une confiance illimitée et le chargea de conduire toutes les opérations militaires.

Ce fut lui, par exemple, qui noua les relations indispensables avec les tribus arabes qui apportèrent de l'eau sur diffé-

*) Petits potentats cypriotes vassaux des rois d'Assyrie ^Rawlixson, He- )dotiis, I, p. 483). Sur les partis à Cypre, voy. Sghlottmann, Eschmunair, p. 57. Weissencorn, Hellen, p. 112. 2) Sur Plianès-Combapiiès, voy. Herod,, III, 4* Ctesias, Bc rebus Pa^s.t 9 [p. 47, éd. C. Müller].

rodot zar

rents points du désert; c'était pour la grande armée le seul moyen d'arriver sans danger jusqu'aux frontières du Delta. La victoire de Péluse et la conquête de l'Egypte (529 : 01. lxtii, 4), furent essentiellement l'œuvre de Phanès.

Parmiles Grecs qui prêtèrent leur concours à Cambyse dans son expédition d'Egypte se trouvaient des Samiens, avec une escadre. Le roi était, à l'égard de ces alliés, dans une situation toute particulière . Samos n'avait jamais été soumise comme Lesbos et Chios ; Samos était le centre d'une puissance indépendante, à laquelle se rattachaient alors une foule de cités insulaires grecques '. De son plein gré, comme Milet l'avait fait jadis, cette puissance offrit son concours au roi de Perse, bien que son chef entretînt avec lEgypte des relations d'amitié très étroites. Celui-ci avait à cœur de conclure au moment opportun une alliance avantageuse avec les Perses ; de plus, le prince samien voulait saisir l'occasion de se débarrasser d'un certain nombre d'hommes dont le voisinage lui paraissait dangereux pour la stabilité de son pouvoir. C'était un pouvoir fondé par la force sur le renversement de l'ancienne constitution politique, et qui mettait l'Etat tout entier dans la main de Polycrate.

Samos était alors le centre brillant de toute la partie de l'Ionie que les Barbares n'avaient pas encore atteinle. Elle semblait tout particulièrement destinée à cette situation : car nulle part la vie conforme au génie ionien ne s'était déployée avec autant de variété et d'intensité que dans cette île. L'agriculture et le travail des mines, l'élève du bétail et la culture de la vigne, et surtout les constructions navales, le commerce et l'industrie, étaient les sources de sa prospérité . Ces insulaires avaient, inné en eux, un infatigable esprit d'invention, et en même temps une hardiesse virile, une ardeur de découvertes qu'excitait l'attrait des périls lointains et des mers inconnues. C'est dans les chantiers de Samos que l'aménagement du navire grec, destiné à tenir la mer, avait trouvé ses perfectionnements essentiels; c'est là que l'on savait le mieux unir

1) Sur lathalassocratie samienne, cf. Strabon, p. 673. Bunsen, ^^?//)^«?n, V, p. 430. et Gütschmidt, Beiträge zur Geschichte des altefi Orients, p. 122.

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rampleur et la capacité requise pour les transports à la mobilité du bâtiment, et Samos était la première ville qui eût importé à Corinthe la construction des trirèmes '. Nous voyons Samos mêlée à toutes les guerres des Etats riverains de la mer. Les marins de Samos étaient au nombre des premiers navigateurs grecs qui devinrent les hôtes familiers de la mer d'Egypte, et personne ne conteste à leur compatriote Golseos l'honneur d'avoir découvert la région lointaine qui fermait la Méditerranée à l'occident et d'avoir annoncé le premier dans les ports d'Ionie les trésors de l'Espagne ".

Héra, la déesse protectrice de File, avait sur le rivage à Touest de la ville son sanctuaire, renommé dans le monde entier, et y recevait les vœux des matelots au départ, leurs exvotos au retour. Il n'y avait pas un point de l'Archipel où affluât une pareille variété de renseignements sur les pays et les peuples, informations attestées par des monuments de toute espèce. A côté du grand bassin de bronze soutenu par trois atlantes, que Colaios avait fait faire avec la dîme prélevée sur ses bénéfices et qu'il avait consacré dans le sanctuaire comme un souvenir durable de son premier voyage à Tartessos^ on voyait réunis une foule d'ex-votos analogues, dans lesquels on pouvait retrouver toutes les étapes successives de la navigation dirigée par les Samiens et celles de l'industrie nationale. Les ateliers de Chios, d'Ephèse et de Samos entretenaient des relations étroites ; la fréquence des échanges nourrissait leur activité, et, tandis qu'à Ephèseles travaux ininterrompus de l'Artémision étaient pour divers métiers l'occasion de perfectionnements considérables, le travail des métaux et la statuaire étaient les arts qui, dans les écoles de Samos et de Chios, se signalaient par les plus importantes découvertes^.

Le mouvement industriel de l'île avait été encouragé de toutesmanièressous le gouvernement aristocratique des Géomores ou propriétaires fonciers, qui avait remplacé la royauté : le même fait s'était produit à Corinthe sous les Bacchiades. Cependant, il se forma parmi les matelots et au sein des

1) Voy. vol. I. p. 535.

2) Voy. vol. I, p. 565-568. Ex-voto de Colaeos, cf. ci-dessus, p. 51. 92.

classes industrielles un parti puissant, hostile à Faristocratie, et qui n'attendait qu'une occasion et des chefs pour arracher le pouvoir aux anciennes familles. C'est sur la flotte qu'éclata le soulèvement. Elle revenait justement, après des combats heureux et avec une bande de prisonniers mégariens, de la Propontide, où les Samiens possédaient depuis l'an 600 environ avant J.-C. une colonie, la ville de Périnthe*. A cette occasion le chef de la flotte, Syloson fils de Callitélès, réussit à persuader à ses hommes de renverser la constitution. On ôta aux Mégariens leurs chaînes et, pendant la fête de Héra, un jour où pour la célébrer les Samiens s'étaient réunis sur la plage, on exécuta un coup de main à la suite duquel les magistrats furent massacrés, les familles sénatoriales dépouillées de leurs droits, et le triomphe du peuple proclamé.

Naturellement, là non plus, ce ne fut pas le peuple qui mit la main sur le pouvoir; ses chefs le prirent pour eux.

Le premier de ces tyrans fut Syloson lui-même. Ensuite vint ^aque. Cependant la situation manqua de stabilité jusqu'au jour où les fils d'^aque, Pantagnotos, Polycrate et Syloson, par un nouveau coup de force exécuté avec l'aide de Lygdamis ', désarmèrent les cités et soumirent l'île à leur puissance. Ils la gouvernèrent quelque temps en commun, en la divisant en trois cercles administratifs ; mais le second des trois frères, supérieur aux deux autres par le talent et Tambi-

1) D'après Fischer {Griech. Zetttafeln ad ann. 590), Périnthe fut fondée en 600. Gutschmidt {op. cit.) place la révolution de Samos vers 590, et il parait certain que les actes de piraterie mis au compte des Samiens par Hérodote(HER.,III, 47) appartiennent à une époque où l'aristocratie ne gou' verne plus. Eusèbe met l'avènement de Polycrate en 532 (01. LXII, 1), et Bentley en 505 (01. LUI, 3). La date de Bentley est acceptée par Panofka {Res Samioriim, p. 21) et par Böckh (Corp. Jnscr. Grscc., I, p. 13). Les relations entre Polycrate et Lygdamis (DltxN'cker, Gesch. des Alterthumsy IV^, p. 321) ne sont pas un argument absolument décisif, car, de m.ême que Lygdamis soutint Pisistrate en simple particulier, il a pu aussi bien secourir Polycrate sans être lui-même tyran. Il n'y a rien là, par conséquent, qui nous oblige à placer en 535 le début du règne de Polycrate; par contre, il y a bien des raisons de croire que la tyrannie de Polycrate a duré plus de dix ans. En fait de points de repère assurés pour la chronologie, nous n'avons que l'expédition d'Egypte en 525 et la mort de Polycrate en 523. §ur la chronologie de Polycrate, cf. Rheinisches Museum, 1871, p. 573.

2) Vov. vul. I, p. 444. 4i8.

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tion, n'était pas satisfait du tiers qui lui était échu. Le frère aîné fut misàmort ; le plus jeune, Syloson, s'enfuit; et Polycrate se trouva ainsi maître absolu du pays.

C'était un riche héritage que celui dont venait de s'emparer l'énergique usurpateur ; c'était une hauteur bien capable de donnerte vertige que celle où la violence dégagée de scrupules l'avait porté. Une population dense, mêlée, frémissante, plutôt étonnée que soumise ; dans les îles et sur la côte, des voisins jaloux, dont les plus puissants avaient déjà fait cause commune avec les Barbares ; peu d'alliances, ou des alliances lointaines ; au contraire, d'un côté, la puissance perse qui avançait sans interruption, de l'autre, Sparte, puissante réserve de tous les partis opposés aux tyrans ; telle était la situation de Polycrate. Dans ces conditions, il ne pouvait asseoir sa domination que par les moyens les plus violents. Il ne pouvait pas, comme Pisistrate, compter sur une partie du peuple qui vît ses propres intérêts représentés par lui : l'argent et les soldats étaient les seuls appuis de son pouvoir.

Une garde de mille archers étrangers entoura sa personne et tint garnison à son château d'Astypalée \ Ses alliés, particulièrement le tyran deNaxos^ Lygdamis, lui fournirent des renforts et des armes. On travailla sur tous les chantiers, jusqu'à ce qu'on eût construit et équipé cent vaisseaux de guerre à cinquante rameurs; pour les monter, il lit lever des hommes en lonie, en Carie, en Lydie, pays où, par ces temps de trouble et de désordre, il ne manquait pas d'aventuriers vagabonds. En un laps de temps incroyablement court, il se trouva avoir créé une puissance navale qui dominait la mer d'un bout à l'autre. Quelle résistance pouvait-il rencontrer ? L'empire perse n'avait pas encore atteint la côte ; la ligue ionienne était impuissante ; les seules villes du voisinage qui osèrent risquer la lutte avec l'orgueilleux tyran, Milet et Lesbos, furent complètement battues sur mer et désarmées". Dès lors, ses escadres parcoururent sans crainte l'Archipel pour rançonner toutes les côtes, sans distinction de Grecs ni de Barbares, d'amis ou

1) Herod., m, 45.

2) Heuod., III, 39.

d'ennemis. Les amis eux-mêmes, pcnsait-il, seraient plus sûrs si on commençait par les piller, sauf à les dédommager ensuite, que si on les épargnait purement et simplement. C'est ainsi que Samos devint un nid de pirates, un Etat de proie parfaitement organisé : aucun navire ne pouvait faire en paix sa route sans avoir payé aux Samiens son droit de circulation. On imagine combien de butin et d'argent dut s'accumuler à Samos. L'opposition contre le tyran en fut plus facile à réduire au silence ou à écraser. Toute cette richesse assurait la domination d'un maître redouté de ses amis comme de ses ennemis, qui avait fait entourer son palais d'Astypalée d'un rempart et d'un fossé profond creusé par les mains des prisonniers faits à la guerre de Lesbos.

Mais Polycrate voulait être quelque chose de plus qu'un flibustier. Quand il eut anéanti toute résistance et assuré à sa flotte la domination de l'Archipel, il songea à fonder quelque chose de nouveau et de durable. Les points de la côte qui n'étaient pas défendus durent acheter leur sûreté au prix d'un tribut régulier ; ils s'unirent sous sa protection en une sorte de ligue dont les intérêts et les afl'aires finirent par se concentrer à Samos. Samos devint, d'une ville de pirates qu'elle était, la capitale d'un empire fait de côtes et d'îles. Les présents et les tributs des villes dépendantes, les produits variés des Cyclades et des Sporades, les marbres de Paros, les minerais d'or de Siphnos, affluaient dans la capitale de Polycrate. De petits tyrans, comme Lygdamis à Naxos, étaient étroitement associés à sa fortune ; Pisistrate lui-même peut être compté parmi les alliés des Samiens. Au sud, ceux-ci étaient sur le pied d'intimité avec l'Egypte et y trouvaient, entre autres choses, des avantages commerciaux inappréciables. C'est ainsi qu'au moment où l'ionie d'Asie avait perdu son indépendance, la fortune, l'habileté et l'énergie d'un seul homme avaient formé dans l'xirchipel un empire insulaire grec-ionien, maintenu et dominé par une flotte puissante.

Cependant si Samos, avec ses forces maritimes, prétendait jouer un rôle national vis-à-vis des Barbares qui avançaient sans cesse vers la Méditerranée, Polycrate avait besoin de paraître autre chose qu'un homme de guerre redouté ; il lui

fallait les moyens pacifiques pour concilier et pour unir, pour donner un fondement durable à une domination établie tout d'abord uniquement sur la violence. Dans ce dessein, il se .rapprocha du vieux sanctuaire nationnal de Délos ; il fit à Apollon un magnifique hommage, en lui vouant File de Rhénée, île voisine de Délos, dont il fit une dépendance du temple, et qu'il rattacha par des chaînes à l'île du dieu en signed'union indissoluble'. L'ancienne fête de la ligue ionienne fut à cette occasion rétablie avec un éclat nouveau : c'était l'inauguration religieuse du nouvel empire insulaire, la création d'une amphictyonie apollinienne ; et le tyran, qui ne croyait pas l'empire perse capable de devenir une puissance dans l'Archipel, et qui ne voyait pas non plus d'Etat grec capable de lui tenir tète, pouvait réellement concevoir l'espérance de repousser les Barbares et d'incorporer à son empire une portion de jour en jour plus considérable des côtes de la mer Egée, à l'est et à l'ouest.

Si Délos était devenue le sanctuaire universel de cet empire, Samos n'en devait pas moins rester le centre brillant, la métropole de l'Ionie, et il fallait lui donner les insignes de son rôle, de façon qu'on put «de moins en moins s'y méprendre. Polycrate savait, aussi bien que les rois de Lydie et que les tyrans des autres cités grecques, combien l'éclat de la richesse, l'étalage d'objets précieux et d'œuvres d'art, les constructions magnifiques, exerçaient sur le peuple grec une fascination puissante et irrésistible.

Aussi tout ce qui, dans les diverses contrées, avait le renom d'être excellent devait se trouver réuni à Samos pour assurer à l'île un éclat digne de son rang. Pour Polycrate, aucune distance n'était trop grande, aucun transport trop délicat et trop coûteux. Chiens de chasse d'Epire et de Laconie, brebis de race milésienne et attique, chèvres de Naxos et do Scjtos, toutes ces espèces furent transplantées par troupeaux dans les pâturages de l'île. Des plantes magnifiques, qui jusque-là ne

') Thicyd,. I, 13. ni, 104, et, d'une manière générale, en ce qui concerne les rapports de Samos avec Délos, cf. Panofka. Res Samiorum, p. 29 sqq. Plass, Tyrannis. I, p. 234. Duncker, Geschichte des Alterthums , IV, p. 504.

s'étaient épanouies que sous le soleil de Lydie, ornèrent les terrasses des jardins de Samos*. Il fallait avant tout que Samos devînt le centre du mouvement intellectuel par lequel les Hellènes se distinguaient des autres peuples. Aussi n'épargna-t-on aucun sacrifice pour y attirer les artistes les plus distingués, et pour encourager Tindustrie par des faveurs et des libéralités. Les ateliers de Samos devaient être les premiers de la Grèce pour la perfection des procédés artistiques : le luxe et la magnificence dont Polycrate s'entourait leur assurait des commandes de nature à provoquer sans cesse des raffinements d'exécution et des inventions nouvelles, dans les petites choses comme dans les grandes, dans la construction des temples et des palais comme dans la taille des pierres précieuses, industrie originaire deBabylone, qui s'acclimatait alors pour la première fois dans le domaine de l'art hellénique.

L'activité des ateliers samiens fut mise tout d'abord au service particulier du prince. La Vieille-Citadelle ('AiTUTrâXata), masse ronde et offrant de tous côtés des parois à pic, qui se dresse au-dessus des grèves du rivage et supporte un plateau spacieux, devint la forteresse de Polycrate ; ses murs de pierre, épais de douze pieds et flanqués de puissantes tours rondes, existent encore en partie aujourd'hui -. Derrière ces murailles était le palais où, entouré de ses Scythes, le tyran tenait sa cour dans une orgueilleuse sécurité. Ses appartements présentaient à la fois l'exubérante magnificence de l'Orient et les formes expressives de l'art grec. Sur sa table paraissaient les poissons les plus recherchés qu'on pût' tirer du sein de la mer ; il avait au doigt l'anneau le plus précieux qui fût sorti de l'atelier de Théodoros 3, un anneau dont le sceau portait, dit-on, pour armoiries une lyre^, symbole du dieu au nom duquel il régnait sur les Cyclades. Un vin exquis lui était servi par de jeunes garçons qui avaient été en-

*) Athen., ßeipnos., p. 540.

^) Ross, Insclreisen, p. 139 sqq.

«) Pausan., VIII, 14. 8.

*) Clem. Alex., Protrept., III, p. 247 Svlb, Brunn, Künstler geschickte, II. p. 468.

levés, à cause de leur beauté, sur les rivages les plus divers. Ses artistes se disputaient rhonneur de couler en bronze les traits de ses favoris, et les poètes les plus harmonieux célébraient à l'envi leurs grâces dans des chants immortels. Anacréon de Téos et Ibycos de Rhégion mangeaient à la table de Polycrate '. Enivrés de sa fortune, enchaînés parla faveur d'un prince ami des arts, ils se plongeaientdans les jouissances qu'il leur laissait partager ; leurs chants étaient la couronne de ses fêtes. Il fît venir à Samos et s'attacha avec un traitement de deux talents le plus célèbre médecin de la Grèce, Démocède de Crotone, que les Eginètes d'abord, et après eux les Athéniens, avaient pris à leur service comme médecin public -. 11 eut soin, dans rintérôt de la culture scientifique, de faire une collection d'écrits où les lettres grecques et les lettres orientales se trouvèrent pour la première fois rapprochées ; ses relations avec Amasis lui ouvrirent les trésors intellectuels de l'Egypte, et les astrologues chaldéens luttèrent d'habileté à sa cour avec Fart divinatoire de la Grèce ^.

Juste au pied de la forteresse royale, qui renfermait dans un étroit espace tant de merveilles, se trouvait le port militaire du tyran ; là se tenaient ses galères, derrière de puissantes digues en pierre qui, assises sur le fond de la mer à une profondeur de vingt brasses, donnaient au port la forme d'un cercle presque complet. Du haut de sa demeure, Polycrate surveillait tous les mouvements de sa marine militaire et marchande; il suivait des fenêtres de son palais les joutes de ses naviresluttant de vitesse et pouvait recevoir de la haute mer, au retour de chaque escadre, la première nouvelle des succès remportés. Les plus agiles bâtiments de course attendaient ses ordres au pied de la forteresse dontle rocher étaittraversé par un passage secret. Tous les dehors de cette forteresse, vue du côté du rivage, annonçaient le maître de la mer ; elle avait quelque chose de si grandiose que, longtemps après, Galigula, toujours

') Herod., III. 121. Suidas, s. v. "lê'jxoc. Les poésies d'Anacréon indiquent bien qu'il est resté jusqu'au dernier moment chez Polycrate.

2) Herod., III, 131. Les deux talents équivalent à peu près à 11,788 fr.

3) Sur ces Clialdéens, les maîtres de Pythagore, voy. Porphyr., Vit. Pythag. \.

prêt à imiter l'extraordinaire, comptait parmi ses projets préférés celui de bâtir en Italie une reproduction de la forteresse samienne * .

Plus magnifiques et plus imposants encore furent les travaux entrepris dans l'intérêt du peuple ; là aussi cependant l'ambition était le mobile du tyran. Au pied de la citadelle se pressait, attirée par l'appât du gain, une population de jour en jour plus dense : il n'était pas facile de pourvoir aux besoins d'une ville qui grandissait à vue d'œil. Ainsi, dans la partie basse de la plage, on manquait d'eau potable, et, en été, l'on songeait avec une convoitise douloureuse aux sources fraîches de l'Ampélos, qui jaillissaient de l'autre côté de la montagne et dont presque personne ne pouvait profiter.

Polycrate saisit avec plaisir l'occasion de faire quelque chose d'extraordinaire. 11 y avait à Samos un des plus grands constructeurs de travaux hydrauliques de l'époque, Eupalinos fils de Nausirophos, originaire de Mégare et qui avait fait son apprentissage sous ïhéagène\ D'après ses plans, la montagne qui séparait la ville de la source fut perforée dans toute son épaisseur. Un tunnel, large de huit pieds et d'une hauteur égale à sa largeur, fut percé à travers la montagne sur une longueur de sept stades avec une pente exactement calculée, et on y ménagea une cunette de trois pieds de largeur '. C'est par là que l'eau coulait dans les profondeurs obscures du rocher, tout en restant sans cesse au contact de l'air. En été, les gens de la ville pouvaient môme se promener le long du courant et chercher la fraîcheur dans ce passage souterrain qui les menait au cœur de la montagne. A l'issue du tunnel, un conduit en maçonnerie recevait l'eau pour la diriger vers le centre de la ville^ où elle alimentait des fontaines, des tuyaux de voirie et des bains, nettoyait les égoùts, et enfin chassait les immondices du bassin du port^

1) SuET., Calignln, 21.

2) Voy. vol. I, p. 346.

3) Herod., TII, 60.

*) (^f. mon ariicle sur les travaux hydrauliques des Rellènes {Archäol. Zeit., 1848, p. 30). Les ruines de Séleucie nous renseignent, sur la manière dont on utilisait les eaux de source amenées dans la ville pour laver le bassin du port (K. Ritter, Denkmäler des nördlichen S y riens, hQvYm. 1855,p.30).

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Naturellement, la merveille deSamos, rHérœonnc fut pas non plus négligé. C'est sous Polycrate et par ses soins qu'il devint le plus grand et Je plus riche des sanctuaires grecs quele monde conniitencore au temps d'Hérodote. Après chaque succès, une partie du butin y était consacrée comme monument de la victoire. Les cadeaux précieux des alliés étrangers aussi bien que les chefs-d'œuvre de l'art national aboutissaient àl'Hérœon. L'Héraeon, Taqucducetladigue duport^ étaient les trois merveilles qui attiraient tant de curieux à Samos. Comme Hérodote en fait mention dans l'histoire de Polycrate, et que d'ailleurs les « travaux de Polycrate * » étaient connus de toute l'antiquité, on est en droit de conclure que la tyrannie de Polycrate a été pour une bonne part dans la construction de ces trois ouvrages.

Lorsque Cambyse monta sur le trône de Perse, Polycrate était depuis de longues années tranquille possesseur du pouvoir et de ses splendeurs. N'est-il pas bien pardonnable de s'être habitué à sa fortune comme à la compagne inséparable de sa vie ? Pourtant, la situation n'était pas aussi brillante qu'elle le paraissait et que les hôtes de la cour royale se l'imaginaient dans l'ivresse de leurs jouissances. En dépit de tous les avantages que l'art et la science trouvaient à l'état de choses actuel, l'oppression toujours croissante, le manque de confiance qui troublait toutes les relations, la contagion de mollesse et de luxe que la tyrannie entretenait autour d'elle, finirent, dit-on, par être insupportables aux hommes de caractère plus indépendant. Tel fut surtout le fils du lapidaire Mnésarchos, le sage Pythagore. Il émigra à l'âge de quarante ans, verslaLXif olympiade (530) ",etporta en Italie les germes d'une philosophie qui s'était développée à Samos sous l'influence des rapports avecBabylone etrEgypte,mais qui avait besoin, pour atteindre sonplein épanouissement, d'un air plus libre que l'atmosphère étouffante de la tyrannie samienne.

Les réjouissances bruyantes qui se donnaient à la cour

') "EpyoL noX'jxpâxeta (Aristot., Polit., p. 225, 1).

-) Aristoxen. ap. Porimiyr , Vif. Pytliag., 9. MeTl-rro «tiô üäij-o-j t/i lIoX'jxpâTO'j; T'jpavvîôi ôjaap^atri'ja; (Pllt. , Plac. jjhilos., I, 3). De même, Strabox, p. 638.

formaient un contraste criant avec la misère du peuple, avec la colère sourde des anciennes familles, avec le dépit concentré des riches, qui se voyaient obligés de contribuer à l'exécution des travaux ordonnés par le tyran et à Fentretien de sa cour. Personne que lui n'avait le droit d'être riche. De plus, il savait aussi peu que les autres tyrans grecs, qu'il dépassait tous ensemble en éclat et en magnificence, demeurer fidèle aux mœurs nationales. Plus tout s'inclinait devant l'excès de sa fortune, plus la muse grecque elle-même se pliait à la flatterie et au service de cour, plus il s'abandonnait à l'influence contagieuse de l'Orient et donnait cours à ses caprices de despote ; plus il avait de puissance et de trésors, plus il en voulait acquérir encore. Ce défaut d'empire sur lui-même causa sa perte.

La fermentation qui augmentait de jour en jour n'échappait pas à Polycrate ; il crut faire œuvre de politique avisé en offrant son concours à Cambyse % espérant former par là avec les Perses une alliance précieuse et se débarrasser une fois pour toutes d'une foule de mécontents. Il vit avec orgueil son escadre de quarante pentécontores faire voile vers l'Egypte. Il se sentait non-seulement l'allié, mais l'égal du Grand-Roi, et il croyait pouvoir désormais respirer plus librement. Il se trompait d'un côté comme de l'autre. Sur sa flotte, qu'il avait imprudemment chargée d'un trop grand nombre d'hommes hostiles à son pouvoir, une révolte éclata. Elle fit défection et, de la mer Carpathique où elle se trouvait, reprit le chemin de Samos. Polycrate dut s'avancer en pleine mer au devant de sa propreflotte,avec un nombre moindre de galères, pour empêcher au moins la sédition de gagner l'Ile. Ce fut en vain. Après l'avoir battu, les rebelles abordèrent derrière lui, et il ne put se rendre maitre de la révolte qu'en recourant aux moyens les plus désespérés, en enfermant les femmes et les enfants dans les arsenaux et en menaçant de les brûler. Les conjurés s'éloignèrent, mais sur sa flotte et pour revenir avec l'appui de l'étranger.

Ils s'adressèrent à Sparte. Là, après quelque hésitation, la

*) Voy. ci-dessus, p. 164,

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victoire resta au parti avancé, au parti de ceux qui ne voulaient pas laisser échapper cette magnilique occasion d'étendre Finfluence lacédémonienne. Ils remontrèrent combien Sparte, dès l'époque de la guerre de Messénie, avait contracté d'obligations envers les Samiens, qui se présentaient aujourd'hui en la personne de leurs délégués et demandaient assistance contre un tyran orgueilleux. On se rappela tout le mal qu'on avait souffert de la part des flibustiers samiens ; on songea au cratère d'airain que Sparte avait envoyé à Crésus, à la cotte de mailles que le roi Amasis avait envoyée à Sparte ; ces deux magnifiques pièces avaient été surprises par les pirates aux aguets \ A tout cela vinrent se joindre les sollicitations des Corinthiens qui^, au temps de Péri andre, avaient eu à se plaindre des Samiens, lorsque ceux-ci avaient protégé les Corcyréens envoyés à la cour de Lydie '^ Aussi Corinthe aida-t-elle Sparte à réunir une flotte.

Après un heureux trajet, les Péloponnésiens bloquèrent Polycrate et donnèrent l'assaut aux hautes murailles qui défendaient le château du seigneur de Samos. Déjà elles étaient forcées du côté de la mer^ au-dessus du faubourg, et il fallut la valeur personnelle du tyran pour repousser les ennemis au moment même où, à la suite d'une attaque simultanée, les Spartiates avaient aussi pénétré dans le fort du côté de la terre. Mais les chefs les plus braves entre les assaillants, Archias et Lycopas, séparés de leurs troupes et cernés, succombèrent. L'assaut fut arrêté ; le combat traîna en longueur, et le tyran fut sauvé par la solidité de ses remparts, par l'inexpérience des Spartiates en fait de sièges, et aussi, à ce qu'il semble, par leur cupidité (423/4 : 01. lxiii, 4).

Les conjurés, abandonnés par Sparte, ne purent donner suite à leurs plans. Ils rôdèrent dans l'Archipel, cherchèrent à battre en brèche dans ces parages la puissance du tyran, et

*) Voyez, sur les pourparlers entre Samos et Sparte, Herod.,ÎII, 46: passage où les indications chronologiques sont dans un désordre irrémédiable (Müller, Darier, I, p. 173. PAxNOFka, ojj. cit., p. 28. 30. Plass, Tyrannis, I, p. 235. Urlichs, ap. Rhein. Mus., X, p. 18). D'après Plutarque (Plut., De malign. Herod.), les motifs allégués par Hérodote datent de trois générations avant 525.

*j Herod., IH, 48. Voy. vol. I, p. 343;

rançonnèrent les plus riches d'entre les îles voisines, par exemple, Siplmos, dont les citoyens étaient occupés à reconstruire, avec l'excédant de recettes fourni parleurs mines d'or et d'argent, l'agora de la ville et à l'entourer de portiques de marbre. Ceux-ci se sentirent assez forts pour refuser aux pirates samiens les dix talents qu'ils demandaient. On en vint aux mains,, et les Siphniens vaincus durent se résoudre à payer le décuple '. Ensuite les Samiens se dirigèrent vers la côte du Péloponnèse, achetèrent aux Hermioniens avec l'or de Siphnos l'île d'Hydrea, afin d'avoir une station commode pour rançonner le golfe Argolique et le golfe Saronique, aux dépens surtout des Eginètes. Enfin, ils se rendirent en Crète pour chasser les Zacynthiens de Cydonia, probablement à l'instigation desLacédémoniens, qui étaient en hostilités avec les Zacynthiens. Ils se maintinrent cinq ans à Cydonia, et l'on peut juger de leur puissance par ce fait que la Crète et Egino durent s'unir pour combattre ces flibustiers ^

Polycrate avait sauvé son trône, mais sa puissance était ébranlée, son empire maritime détruit. Il ne pouvait, avec ses propres ressources, réparer une perte aussi considérable; il lui fallait de l'argent et des alliés. Sa fortune, à laquelle il s'abandonnait avec une confiance de jour en jour plus entière, parut lui offrir à propos l'un et l'autre. Au moment même où il songeait à de nouveaux moyens d'action, les envoyés de la ville royale de Magnésie, qui s'était relevée de ses ruines pour devenir une ville perse et la résidence d'un satrape^ frappent à la porte de son palais. Ils lui apportent un message secret d'Orœtès, à qui Cambyse avait confié le gouvernement des régions occidentales de l'Asie-Mineure. Au dire des envoyés^ le satrape avait perdu la faveur du Grand-Roi; il devait s'attendre aux derniers traitements, si Cambyse revenait d'Egypte; aussi désirait- il prévenir le moment fatal et chercher un abri hospitalier auprès du puissant tyran de Samos; il était prêt à venir avec tous ses trésors et à les partager avec lui.

Résister à de pareilles séductions était pour Polycrate chose impossible. Après s'être assuré par les yeux de son plus

•) Herod.,111, 57-58.

2) Herod., III, 59.

LA POLITIQUE ORIENTALE DANS l'aRCHIPEL 177

intime confident, Maeandros, que ces richesses qu'on lui montrait sur la côte d'Asie n'étaient pas une fable, il ne résista plus à son aveugle passion : ni les prières d'une amitié prévoyante, ni les pressentiments de sa fille qui, à bord même de sa galère, cherchait encore à le retenir par ses larmes et ses embrassements, rien ne put l'arrêter. Le cœur plein de joie et d'espérance et hâtant le mouvement précipité de ses rameurs, il passa sur le continent, où il voyait déjà briller les caisses pleines d'or du satrape. Là, des gardes apostés par les soins d'Orœtès se saisirent de lui et le mirent en croix. Ainsi s'accomplit le rêve de sa fille. Le prince de Samos était suspendu sur la plage entre ciel et terre, « baigné par Zeus, oint par le Soleil », et donné en pâture aux oiseaux du ciel. Ainsi finit Polycrate (522 : 01. lxiv, 3) '.

Orœtès était chargé de continuer la politique d'Harpage, de fortifier la puissance perse sur la côte d'Asic-Mineure et de l'étendre progressivement. Il y avait bien peu réussi. Tout au contraire, comme pour braver les armes de la Perse, après la soumission de l'Ionie il s'était formé à Samos une nouvelle puissance ionienne comme on n'en avait pas vu encore . Certaines parties de la côte et des îles avaient même été reperdues. Il ne fallait pas songer à la force pour venir à bout d'un tyran aussi puissant ; la ruse n'en réussit que plus sûrement. Les serviteurs de Polycrate furent retenus après la fin terrible de leur maître ; le satrape rendit la liberté aux autres Samiens pour se faciliter dans l'avenir la prise de possession de l'île. Néanmoins, il ne recueillit pas le prix de sa perfidie. Samos demeura indépendante sous Maeandros ; mais son empire maritime avait pris fin, et avec lui disparaissait la dernière puissance ionienne qui aurait pu, à l'occasion, opposer une digue aux envahissements des Perses.

Maeandros avait recueilli l'héritage du tyran sans avoir en lui l'étoffe d'un successeur de Polycrate ; il n'était ni assez hardi pour continuer la politique de Samos dans le sens ou l'avait engagée le tyran, ni capable d'assez de générosité et de désintéressement pour renoncer au pouvoir. Aussi ne sut-

1) Herod., in, 125.

il prendre que des demi-mesures. Après la mort du bienfaiteur à qui il devait tout, il se posa en ami du peuple et éleva un autel à Zeus « Libérateur ; » puis il se retira dans la forteresse du tyran, pour y régner en despote. Les Ioniens d'Asie n'étaient pas, comme les Athéniens, en état de substituera la tp'annie un gouvernement régulier et légal. Jamais Etat grec, après avoir donné au monde le spectacle de la tyrannie la plus brillante, n'en subit plus complètement les désastreuses conséquences, l'anarchie permanente, les déchirements^ la démoralisation du peuple ; jamais chute plus profonde ne succéda à tant d'apparente grandeur. La belle île s'abîma dans un enchaînement de crimes et de désastres. Mœandros gouverna pendant quelques années ; après quoi^ le plus jeune frère de Polycrate^ Syloson, qui avait trouvé moyen de conquérir la faveur de Darius, se fit réintégrer à Samos. L'occupation, ou pour mieux dire la dévastation de File fut l'un des premiers actes du jeune souverain qui venait de monter sur le trône de Cyrus ' .

Dans l'intervalle, l'empire perse avait éprouvé lui-même les secousses les plus violentes, et, au moment même oii il avait si brillamment agrandi sa puissance au dehors, des événements intérieurs l'avaient mis à deux doigts d'une complète dissolution.

A vrai dire, les entreprises gigantesques des armées perses, qui devaient ajouter aux possessions héréditaires de l'empire asiatique tout une partie du monde, étaicntloin d'avoir entièrement réussi. Cambyse, qui se fiait en aveugle à la fortune de ses armes, s'en vit abandonné lorsque, emporté par son orgueil, il ne voulut plus mettre de bornes à son ambition. Il dut redescendre la vallée du Nil avec les débris de son année épuisée,

1) Herod., III, 142-149.

avant d'avoir fait encore la cinquième partie de la route qui devait le mener chez les tribus indépendantes de TËlhiopie, et, desSO,OOOhommesqu'il avaitenvoyés au sanctuaire d'Ammon, il survécut à peine un messager pour lui apporter la nouvelle des ouragans furieux qui leur avaient fait trouver dans les déserts et les sables de la Libye une mort affreuse '. Il dut renoncer même à son entreprise contre Carthage, dont il caressait depuis longtemps le projet, parce que les Phéniciens lui refusaient leurs vaisseaux pour cette expédition -.

Le Grand-Roi dut donc reconnaître que sa puissance avait des bornes, sur terre et sur mer ; cependant, malgré tous ces insuccès, il avait immensément agrandi Théritage paternel ; l'empire des Pharaons, cet ennemi séculaire des Etats de l'Asie occidentale, l'inabordable pays du Nil, qui depuis des milliers d'années se suffisait à lui-même et s'enfermait dans un isolement dédaigneux, était devenu, avec tous ses trésors et ses merveilles, une province de la Perse ; le culte des idoles, que les peuples d'Iran regardaient comme un sacrilège, était tombé dans le mépris devant Aroumazda. Les farouches populations de l'Arabie prêtaient hommage au Grand-Roi; les flottes des Phéniciens et des Grecs étaient à ses ordres; les Libyens, protégés par leur ceinture de déserts, envoyaient des ambassadeurs à Memphis, et Ton voyait venir de la Syrte les présents des Grecs de Cyrène ^ .

Cambyse avait lui-même bien changé au cours de ses campagnes. La bonne fortune lui avait inspiré un orgueil de sultan ; la mauvaise ne fit qu'exciter la violence de ses passions et acheva de compromettre sa situation vis-à-vis des Perses. Déjà, avant l'expédition d'Egypte, il avait secrètement fait disparaître son jeune frère Bartiya, connu des Grecs sous le nom de Smerdis, en qui semblaient revivre les hautes vertus de son père. Depuis lors, harcelé par le cri de sa conscience, il se plongeait chaque année plus avant dans les excès de la cruauté et de l'arbitraire, déshonorant par son ivrognerie et ses extravagances brutales le trône do Cyrus. Les pays qui

1) Sur l'expédition de Cambyse en Egypte, voy. Herod., III. 1 sqq.

2) Herod., III, 19.

3) Herod., III, 13. IV, 165.

formaient le domaine propre de la couronne étaient à l'abandon; ladiscipline et les mœurs nationales dégénéraient dans le pays d'Iran ; on sentait qu'il manquait le bras d'un maître sachant régner.

Le parti mède, resté puissant dans l'Iran, exploita cet état de choses. Il paraît même que Cambyse^ par défiance pour les grandes familles perses, avait confié au mage Patizeithès l'administration de son palais et de ses trésors, avec des pouvoirs extraordinaires. Cet homme le trahit : il déclara le trône de Cyrus vacant, fit passer pour le jeune fils de Cyrus son propre frère Gaumata qui avait avec Bartiya, le prince assassiné^, quelque ressemblance', et, dans le trouble général de l'empire, le parti des Mages réussit à faire triompher l'imposture. On trouva des partisans dans le pays en parlant à des peuples las de batailles de les délivrer du service militaire et des impôts de guerre : la mort soudaine de Cambyse qui, à son retour d'Egypte, était mort dans un accès de colère sauvage (521 : 01. Lxiv, 4) contribua à affermir le faux Bartiva sur le trône 2. Ainsi, pendant que les peuples croyaient être gouvernés par un fils du grand Cyrus, les Mages avaient retiré le pouvoir à sa race et reporté en Médie le siège du gouvernement.

Mais les grandes familles de la Perse n'étaient pas décidées à renoncer de si bonne grâce à leurs droits. Leurs chefs, représentants des sept plus nobles maisons, se réunirent pour aviser à la situation. Ils étaient égaux entre eux ; mais il y en avait un que l'antique dignité de sa race et sa proche parenté avec Cyrus mettaient sans contredit au premier rang : c'était Hystaspe, chef de la branche cadette des Achéménides, que Cyrus avait laissé derrière lui en Perse comme son vicaire. C'était un homme déjà avancé en âge. Il avait par conséquent transmis sa charge, avec ses honneurs et ses devoirs, à son fils Darius, qui avait alors vingt-huit ans. Celui-ci eut de suite le prestige du souverain de race ^ ; l'on dit même que déjà Cyrus

') Herod., III, 61.

') Sur le règne du faux Barliva, vov. Du.ncker, Gesch. des Alterthums, IP, p. 794.

3j Darius était déjà roi du vivant de Cambyse (Rawli.nso.n, Journal R. Asiat. Society, vol. X, part. III, p. 272. Bosa.nulet, Transact, of Soc. of Bibl. Archaeology, I, p. 255).

l'avait vu une fois en songe assis sur son trône et couvrant de l'ombre de deux ailes immenses l'Asie et l'Europe,

Avec l'appui de ses pairs, il réussit à fonder la seconde monarchie perse, fondation tout aussi glorieuse qu''avait été la première. La faction des Mages fut surprise et massacrée dans sa citadelle médique, et sa domination fondée sur le mensonge anéantie ; mais il fallut une série de luttes pénibles pour reconstituer de fond en comble l'empire désagrégé, habitué au désordre et comme sorti des gonds, pour briser sur tous les points la résistance et la trahison, et pour reconquérir les satrapies qui s'étaient rendues indépendantes. Au bout de cinq ans environ, le jeune prince put considérer sa victoire comme complèteet élever, pourenperpétuerle souvenir, un monument grandiose sur la route militaire qui va de Babylone à Suse. Le monument de Bagistana ' est, pour l'histoire grecque elle-même , d'une importance capitale : il indique un moment décisif dans l'évolution historique de l'Asie, c'est-à-dire, l'achèvement de l'œuvre commencée par le massacre des Mages, le rétablissement de l'empire perse, du vrai culte d'Aroumazda et de la politique hardie des Achéménides, qui ne voulait pas laisser à moitié chemin l'œuvre entreprise par Cyrus, l'assujettissement des Grecs. Le triomphe de Darius rendait inévitable la lutte entre les Hellènes et les Barbares, ou, comme on peut dire maintenant que la différence est bien tranchée, entre l'Asie et l'Europe.

Le fils d'Hystaspea n'avait le caractère ni d'un ambitieux ni d'un conquérant. Il avait pu constater en Egypte à quels périls entraine l'appétit démesuré des conquêtes ; il avait fait toute l'expédition, dans l'entourage intime et sous les yeux de Gambyse . Il est certain qu'il avait, pendant ces années de guerre , beaucoup observé et beaucoup appris. Le contraste avec l'empire solidement constitué des Pharaons, à qui toutes les révolutions n'avaient pu faire perdre son unité, avait fait ressortir à ses yeux les côtés faibles de l'organisation du grand empire asiatique. Le trône médique était tombé sans résis-

*) "Opo; xb ya),ou[jLsvov Bayt(3-Tavov [Bchistoim] (Ctesias ap. Diodor., II, 13). -) Darius (Dariyavousch) règne 36 ans, d'après le canon d'Hérodote et de Manéthon (Clinto.\, Fasti Hellenici, éd. Krüger, p. 320).

tance parce que Tempire manquait de cohésion ; c'était un agrégat de pays et de peuples d'autant moins unis qu'ils étaient plus éloignés du centre de l'Etat. Il voyait l'empire perse aller au-devant d'un sort semblable si tous ces pays divers n'arrivaient pas à temps à une fusion intime, et si l'idée de l'unité nationale, telle qu'il l'avait rencontrée en Egypte, n'était pas réalisée à peu près dans les mêmes conditions. Il eut l'esprit de comprendre sa tâche, le courage de l'entreprendre, l'énergie de l'accomplir; et voilà pourquoi Darius a sa place et son rôle dans l'histoire du monde.

Les Etats vassaux devinrent des provinces, les provinces des membres d'un empir..^ et ces membres furent reliés en un tout par une constitution politique commune. En dépit des privilèges de la race perse, tous durent également se reconnaître sujets du trône. Suse ne fut plus seulement la première ville, mais le vrai centre de l'empire et le siège du gouvernement. Il se forma à la cour une nouvelle aristocratie de fonctionnaires ; les rangs hiérarchiques en furent assez régulièrement constitués pour entretenir une ambition que la volonté du Grand-Roi pouvait seule satisfaire ; la Sublime Porte devint l'école où l'Etat forma ses serviteurs pour la paix et pour la guerre. Les relations intérieures furent facilitées par la création de routes et de canaux^ le commerce extérieur par la recherche de nouvelles voies maritimes, et la somme des ressources nationales s'accrut ainsi dans des proportions inattendues. Mais les progrès de la prospérité matérielle ne devaient servir que l'intérêt de l'Etat. Darius avait appris en Egypte de quelle façon on peut exploiter un pays, comment toutes les forces qu'il contient doivent être portées à la connaissance et mises à la disposition de l'autorité gouvernementale. Dans ce but, il fît dresser un cadastre général de l'empire, mesurer le sol, estimer le revenu, et fixer pour chaque province la part d'impôt foncier qu'elle devait fournir. L'Inde paya son tribut en or, les dix-neuf autres satrapies en talents d'argent ; la somme totale s'éleva à 86 millions de francs environ. On continua de percevoir un supplément important de contributions en nature : le principal produit de chaque pays devait être offert au Grand-Roi en tribut. De plus, il y avait une foule d'impôts

indirects et de redevances particulières, comme celle que l'on payait pour user des aqueJucs royaux, et d'autres régales très productives. Enfm^ les biens immédiats de la couronne produisaient des revenus considérables qui prenaient aussi le chemin de Suse. Avec tout cela, l'on constitua un trésor royal, et les 'gouverneurs furent rendus responsables vis-à-vis du Grand-Roi de la rentrée régulière de tous les impôts et de leur versement au Trésor. Ils étaient déjà, rien que de ce chef, obligés de veiller par tous les moyens possibles au maintien de l'ordre et de la discipline, ainsi qu'à la sûreté des communications dans leurs provinces respectives.

Le roi attacha une importance particulière à la question du numéraire et mit son amour-propre de roi à frapper une monnaie qui, par le fini de l'empreinte, la pureté du métal * et l'exactitude du poids, fit à jamais honneur à son nom. Pour les espèces d'or et d'argent, il se rallia au système de Crésusv La principale pièce d'or de l'empire, le statère de Darius ou darique^ comme les Grecs l'appelaient % pesait 8 ^^- 40, la moitié du statère phocéen*, et valait plus de vingt-six francs. Le darique était le soixantième de l'ancienne mine babylonienne (poids faible); mais on suivit encore les habitudes des Grecs en ce que l'on compta, non pas 60, mais oO de ces unités pour, une mine, de sorte que le talent valait, non pas 3600, mais 3000 statères. Or, c'était là tout simplement le talent « euboïque », qui devenait désormais l'unité de poids de l'empire perse ^,

Toutes ces institutions reflètent d'une manière frappante les rapports réciproques des anciens peuples civilisés. Le système de poids originaire de l'Orient avait produit chez les populations grecques du littoral la monnaie ; de la côte, celleci avait passé dans l'intérieur des terres, d'abord en Lydie,

') /pudîov -/.aOapcoTaTov (Herod., IV, 1G6'.

2) Voy. ci-dessus, p. 141.

^] ÏTaTTip AasE'.v.ô;.

*) Voy. vo!. i, p. 293.

^) D'après Brandis, Milnzicesen, p. 55. ce n'est pas aux Grecs que Darius aurait emprunté ce mode de division de la mine et du talent. Il y avait aussi comme monnaie d'argent le aîy/o; (jLr.otxô;, du poids de 5 gr. 57. Un darique d'or valait 15 dariques d'argent.

OÙ elle était devenue monnaie royale, mais en conservant son caractère républicain, puis en Perse, où l'on avait imité la monnaie gréco-lydienne. Mais ici l'empreinte de la cité disparait ; la monnaie porte comme emblème la figure du Grand- Roi, du monarque, dont la volonté est l'àme et le soutien de l'État, On l'y voit, l'arc dans la main gauche, le bâton dans la main droite, parcourant d'un pas rapide les contrées de l'empire \ symbole vivant de l'unité nationale qui repose sur sa personne et de sa souveraineté partout présente. Ainsi la monnaie devint, dans toute la force du terme, monnaie royale et monnaie d'Etat ; sous cette forme, elle a contribué plus que tout le reste à relever aux yeux des Grecs le prestige de l'empire : elle devint l'arme la plus dangereuse des Achéménides .

Les monnaies et les frappes locales ne furent point pour cela supprimées : il y eut encore les monnaies des villes du littoral et les monnaies des satrapes, qui conservèrent les armes des villes, de Sinope, de Cyzique, par exemple, ou y substituèrent leurs propres armoiries \ Mais les pièces d'or et d'argent marquées à l'effigie du Grand-Seigneur étaient seules acceptées à leur valeur nominale dans les caisses royales. C'était là la seule monnaie proprement dite. On laissa aussi aux satrapes la fabrication de la menue monnaie d'or, à partir du quart de darique.

C'est ainsi que l'Etat fut transformé de fond en comble. Tous les ressorts en furent plus fortement tendus ; un nouvel esprit administratif prit la place des vieilles habitudes. Qu'il y ait eu des transitions pénibles, donnant lieu bien souvent à des plaintes et à des murmures, c'est ce dont on ne saurait douter. En comparaison de l'ancien régime patriarcal où l'impôt prenait la forme de dons volontaires au Grand-Seigneur, l'organisation nouvelle avait l'air d'une grande spéculation ünan-

') En ce qui concerne la figure de roi courant sur les dariques, cf. E. CuRTius, Uebcr die k)iieenden Figuren der altgriechischen Kunst. Berlin. Winckelmanns-Programm, 1869. p. 7.

-) A partir de Darius, le système monétaire de la Perse se répand de plus en plus (Brandis, oj). cit., p. 203).

^) Brandis, op. cit., p. 240.

cière, et le dicton populaire répéta depuis lors que Cyrus avait gouverné l'empire en père, Cambyse en maître, et Darius en usurier. Cependant le roi sut punir et étouffer toute manifestation de mécontentement ; grâce à ses nombreux agents, il était partout présent et invisible, instruit de tout, et il tenait grands et petits dans un respect mêlé de terreur.

C'est fiinsi que s'était organisé, en face des Grecs, un empire qui dépassait en étendue et en puissance tout ce qu'on avait vu jusque-là. Les villes ioniennes de lacôte et des îles, au complet désormais depuis l'importante occupation de Samos, formèrent, sous le nom d'Iouna, une province tributaire qui s'étendait de la Lycie à rUcllespont. Une deuxième comprenait les côtesdclaPropontide etduBosphore, avec Dascylion pour siège de son gouvernement. La Mysie avait pour capitale Sardes ; la Cilicie, avec ses villes grecques de la côte, relevait du satrape de Tarse \ Les villes furent laissées à elles-mêmes; mais on y surveilla le mouvement politique et on s'arrangea de façon que, dans les plus importantes, il y eût toujours au gouvernail des hommes sur qui l'on put compter, des hommes qui s'étaient fait une haute situation parmi leurs concitoyens comme chefs de partis et qui se maintenaient au pouvoir grâce à l'influence perse, des hommes, par conséquent, qui savaient fort bien que leur domination finirait vite dès que les commandants des troupes impériales cantonnées dans le voisinage leur retireraient leur appui. Au nombre de ces tyrans soutenus par le Grand-Roi se trouvaient Histiée à Milet, iEaque, successeur de Syloson, à Samos, Strattis à Chios, Laodamas à Phocée, Aristagoras àKyme, un autre du même nom à Cyzique,Daphnis à Abydos, Hippoclos à Lampsaque, et bien d'autres, tous hommes de valeur qui furent de grande utilité à Darius dans le conseil et dans l'action. Comme ils espéraient fonder dans leurs villes des dynasties sous son patronage, il était de leur intérêt d'y maintenir de toutes manières l'ordre et la tranquillité, et de se tenir prêts à rendre à l'empire toute espèce de services.

') Voy. dans Hérodote (Her., III, 90) la liste des satrapies (c'est-à-dire désormais des provinces administrées par des fonctionnaires royaux) ou nomes de l'Asie-Mineure.

Quoique l'organisation de Tempire absorbât entièrement les pensées de Darius, il ne pouvait cependant se borner longtemps à ce rôle pacifique. 11 lui fallait des exploits guerriers pour prouver qu'il était un digne successeur de Cyrus ; d'autant plus qu'on inclinait à voir dans sa manière de gouverner un certain manque de hardiesse et d'initiative. De plus, il avait, pour l'arracher à son repos et le tirer de son palais, l'ambition de son épouse Atossa, la fille de Cyrus, qui se considérait comme le trait-d'union entre la branche aînée et la branche cadette et se sentait appelée à conserver àla puissance perse l'attitude guerrière que son père lui avait donnée •.

Cependant^ les entreprises de Darius présentent un caractère toutparticulier.Instruitparles expériences de sesprédécesseurs, il chercha à éviter et les grandes conquêtes et les entreprises continentales. Son dessein était d'arrondir l'empire et de lui donner, par la découverte de nouvelles routes maritimes, une part toujours plus grande dans les relations internationales. A l'est, son but était d'appuyer l'empire aux Alpes indiennes, d'occuper la vallée de l'Indus jusqu'aux frontières du désert, d'ouvrir l'Inde à ses caravanes et le fleuve à ses vaisseaux. Il reconnut comme limite de son empire, au sud, le désert d'Arabie, au nord, les steppes des peuples touraniens. A l'ouest, au contraire, il n'y avait pas de limites naturelles ; car les bras de mer étroits qu'on rencontrait de ce côté semblaient n'être là que pour inviter à passer sur le continent opposé, dont l'annexion devait paraître le complément naturel des possessions acquises. Les Thraces d'Asie étaient déj à soumis à Darius ; les monnaies d'argent de Thasos étaient un échantillon des trésors de la Thrace d'outre-mer. Mais ce qui l'attirait particulièrement, c'était ce qu'il entendait raconter de l'or des Scythes^, des grands fleuves navigables qui traversaient leur pays etqui débouchaient, disait-on, dans un vastebassinmaritime.il espérait ouvrir dansces pays de nouvelles routes au commerce etil pensait qu'une seule expédition, conduiteparterre le long des côtes et soutenue par sa flotte, lui permettrait de réunir à son empire une série de villes importantes. Des bandes

1) Heroii., III, iSi. VII, 3.

2) Voy. vol. I, p. 516, 3.

Scythes qui servaient dans son armée promettaient de faciliter l'entreprise ; aussi, après avoir fait faire par Ariaramne une reconnaissance préalable des côtes, il résolut de conduire en personne la grande expédition qui allait amener pour la première fois les armées de l'Asie occidentale sur le continent européen (vers 513 avant J. -G. 01. lxvi, 4).

Les messagers royaux appelèrent pour la première fois aux armes toutes les forces militaires de l'empire réorganisé, et les ports de l'Ionie en particulier déployèrent une activité incroyable. C'est là que se trouvaient les ressources sur lesquelles Darius devait fonder tout l'espoir de sa campagne. C'est de là aussi que lui étaient venues les sollicitations qui l'avaient surtout décidé à agir. En effet, les tyrans des cités ioniennes espéraient trouver là une occasion de se distinguer par des services signalés et d'en obtenir la récompense ; quant aux villes, elles avaient avec le Pont-Euxin des rapports si étroits qu'une interruption de ces rapports eût été pour elles la ruine. Elles espéraient que l'expédition de Darius les rendrait encore plus complètement maîtresses de ces contrées, qu'elles pourraient s'affranchir du tribut payé par elles aux princes scythes, et se délivrer une fois pour toutes de l'inquiétude permanente où les tenait la crainte de leurs incursions. Elles espéraient enfin pouvoir étendre avec plus de sécurité leurs relations commerciales au-delà de l'étroite bande de littoral dont il leur avait fallu jusque-là se contenter. C'est ce qui explique la participation générale de l'Ionie à l'entreprise : on aurait presque dit une expédition nationale ionieane. Les dynastes ioniens formèrent le conseil de guerre du Grand-Roi, et tout ce que l'Ionie possédait de connaissances pratiques, d'art, de procédés techniques, d'expérience et d'aptitude pour la navigation, sembla n'avoir été amassé que pour aider le roi des Perses dans sa grande entreprise. On n'avait pas encore vu s'étaler si complètement au grand jour ce que l'Ionie, prise dans son ensemble, pouvait déployer d'énergie.

On donnait bien du même coup au roi de Perse le moyen de soumettre les villes grecques du rivage opposé ; on l'aidait à réduire et à rétrécir toujours davantage le territoire de la Grèce indépendante : mais on ne s'en inquiéta guère dans

les places de commerce. Au contraire, il n'est pas douteux que les Grecs dlonie, les Samiens particulièrement, qui, du reste, avaient déjà été en lutte avec les colonies doriennes \ n'aient vu avec plaisir les deux colonies de Mégare, Chalcédoine et Byzance, devenir les premiers points de mire visés par l'expédition. C'est ainsi que les premières villes grecques du continent occidental furent livrées aux Barbares par des Grecs. Le chef des ingénieurs samiens, Mandroclès, n'eut pas honte de considérer comme un des hauts faits du génie grec le pont du Bosphore, qui fut construit sous ses ordres pour permettre au despote d'Asie d'attacher aux mains de l'Europe leur première chaîne ; il osa conserver dans le sanctuaire national des Samiens un tableau qui représentait le pont de bateaux et le passage de l'armée devant le trône et sous les yeux du roi ". Darius lui-même, lorsqu'il atteignit l'entrée du Bosphore et que, debout à l'endroit où des marins grecs avaient élevé leur autel à Zeus Ourios ^, il porta pour la première fois son regard sur la mer et sur les côtes du Pont, fit élever en souvenir de cet instant mémorable deux colonnes sur lesquelles était gravée, en écriture cunéiforme perse et en langue grecque (tant l'entreprise était à ses yeux perse et grecque à la fois), la liste des peuples qui composaient son armée .

Son premier objectif fut l'Ister. Les vaisseaux des Ioniens s'avancèrent par une route bien connue d'eux jusqu'à l'embouchure de ce fleuve, pour construire un pont au-dessus du point où il se divise ; l'armée de terre s'avançait en même temps par le territoire desThraces et des Gètes et, comme une marée montante, s'accroissait en route des contingents de ces peuples, dont les chefs furent forcés de suivre l'expédition. Parmi ces peuplades figurait celle des Bolonces qui, sous le gouvernement de leurs princes issus de la maison athénienne des Cypsélides \ occupaient la langue de terre baignée par l'Hellespont. Miltiade avait élevé, au point le

') Voy. ci-dessus, p. 166.

2) Herod., IV, 87.

3) Voy. vol. I, p. 514.

'') Voy. vol. L p. 438.

plus étroit de l'isthme, unmur transversal pour protégercontre les Barbares du nord son petit empire péninsulaire. Il avait également cherché à prendre pied sur le continent opposé et était entré de la sorte en relation avec Crésus, qui sut apprécier à toute sa valeur le prince athénien. Leurs rapports furent même si intimes que, Miltiade étant tombé un jour entre les mains des habitants de Lampsaque, Crésusmenaça de détruire leur ville s'ils ne délivraient immédiatement leur prisonnier'. Miltiade, mort sans enfants, eut pour successeurs ses neveux, les fils de ce Gimon qu'avaient mis à mort les Pisistratides " : d'abord Stésagoras^ sous lequel la lutte contre Lampsaque continua, et ensuite Miltiade, qui s'était entouré d'une garde et avait conçu le plan hardi d'étendre sa domination sur les côtes et sur les îles voisines, lorsque l'expédition de Darius vint le surprendre et l'obligea à servir malgré lui d'instrument à des plans de conquête étrangers.

C'est sur l'Ister que se rejoignirent les deux corps de l'armée perse ; la flotte remonta le fleuve pendant deux jours. Il est très probable que Darius, en homme prudent qu'il était, n'avait d'autre dessein que de faire du Danube la frontière de son empire, comme l'était l'Indus à l'est. Le pont de bateaux ne devait servir qu'à porter au delà du superbe fleuve le témoignage de la puissance du Grand-Roi, et à répandre dans la contrée du Danube la terreur de ses armes. Qu'il n'eût pas l'intention de s'avancer sans mesure et sans but de l'autre côté du fleuve, c'est ce qui ressort déjà de ce fait que son retour au pont était attendu au bout de deux mois au plus tard. Darius songeait plus aux découvertes qu'aux conquêtes ; il voulait reconnaître le pays, et prétendait à la gloire d'égaler son prédécesseur Cyrus en portant le nom du dieu des Perses dans les déserts du Touran^avec une armée perse pour escorte d'honneur.

Dans cette expédition, les troupes s'égarèrent au milieu de steppes sans chemins tracés, à la poursuite des Scythes qui rôdaient çà et là autour de l'armée . Elles se trouvèrent dans une pénurie extrême ; le retour ne put avoir lieu dans le délai

1) Herod., VI, 37.

-) Voy. vol. 1, p. 466.

convenu, et les princes ioniens laissés en arrière à la garde du pont, se trouvant sans nouvelles de Tarmée, eurent l'idée de couper le susdit pont, d'abandonner le roi, et de saisir l'occasion pour anéantir sans péril toutes ses forces militaires. De toutes les conspirations qui avaient menacé la puissance de Darius, celle-ci était de beaucoup la plus redoutable. Elle avait pris naissance chez les tribus qui avaient été contraintes les dernières à sui^Te l'armée : l'Athénien Miltiade, qui voyait tous ses plans anéantis par l'invasion perse, s'en était fait le promoteur, et elle aurait infailliblement abouti avec toutes ses incalculables conséquences si. cette fois encore, on ne se fût trouvé Grecs contre Grecs. Histiée prit la parole parmi les princes d'Asie-Mineure qui régxiaient dans les cités grecques sous la suzeraineté de Darius. Il n'eut pas de peine à les convaincre que sa domination à Milet et celle de chacun des autres princes étaient si intimement liée à la puissance du Grand-Ro^ qu'anéantir celle-ci serait de leur part un véritable suicide . Comme d'ailleurs, en thèse générale, les Ioniens ne pouvaient que tirer gloire et profit de l'expédition, comme ils s'en promettaient en outre pour leur commerce les plus grands avantages, ra%-is d'Histiée l'emporta, et, sauvé par lui, Darius repassa heureusement avec le reste de son année sur la rive droite du Danube.

On ne tenait, dans une expédition perse, aucun compte de la vie des hommes : en dépit des pertes qu'elle avait coûté, l'expédition chez les Scythes put être célébrée comme un grand exploit du monarque. De fait, l'empire des Achéménides avait été considérablement asrandi : l'Hellespont et le Bosphore avaient cessé d'être des barrières politiques, et l'Ister était devenu la frontière de l'empire.

Mais on avait encore beaucoup à faire pour organiser en satrapies le vaste territoire compris en-deçà de cette limite et V faire reconnaître l'autorité du Grand-Roi. Dans ce dessein, Darius laissa derrière lui Mégabaze, qu'il considérait comme un de ses hommes d'Etat les plus déliés et de ses généraux les plus habiles et qu'il honorait comme tel d'une confiance toute particuhère. avec une aiTnée de 80,000 hommes; pour lui, il franchit l'Hellespont à Sestos et remonta vers la Haute-Asie,

noii sans avoir pris toutes les dispositions pour garantir le rivage asiatique du détroit, dans le cas où les Scythes songeraient à prendre leur revanche par des incursions en Asie. En effet, longtemps encore après l'invasion perse, ils restèrent très agités et fort peu décidés à respecter Ja frontière du Danube ; dans les premières années qui suivirent, leurs bandes pillardes se montrèrent jusque sur le rivage de la mer Egée, au point que Miltiade dut fuir devant eux et abandonner son domaine,

La tâche militaire de Mégabaze était double ; car il avait affaire aux peuplades indigènes et aux villes maritimes grecques \ Les dernières seules lui opposèrent une résistance vigoureuse, en particulier Périnthe, la colonie samienne * qui s'élevait en larges terrasses sur une péninsule de la Propontide. dans une position excellente pour la défense. Cependant, affaiblie déjà par les attaques des Péoniens, elle dut céder devant les forces supérieures de Mégabaze et se rendre. Après avoir de la sorte assuré ses derrières, celui-ci tourna à l'ouest et pénétra dans la Thrace proprement dite, dont la population était divisée en un si grand nombre de tribus qu'on ne pouvait s'attendre aune sérieuse résistance. La plus puissante de ces tribus était celle des Péoniens, établie sur les bords du Strymon et apparentée aux Phrygiens et aux Troyens. Les Péoniens travaillaient aussi alors — leurs guerres avec Périnthe en témoignent— à accroître leur puissance et à s'emparer de la mer. Ils se trouvèrent violemment arrêtés dans leur développement; non-seulement ils durent rendre hommage à Darius, mais encore une grande partie d'entre eux devinrent ses sujets et se virent transportés dans l'intérieur de l'Asie-Mineure ^.

Ainsi, l'armée de Mégabaze s'était avancée jusqu'au Strjuion qui, avec l'énorme volume de ses eaux, le vaste marécage lacustre où il glisse à travers les roseaux et le golfe profond où il se jette après avoir fait brèche dans le massif du Pangée, forme au milieu du littoral de la Thrace une frontière bien

1) Sur le caractère et les agissements de Mégabaze, voy, Hbrûd., V, 1 sqq.

-) Voy. ci-dessus, p. 166.

3) Herod., V, 13 sqq.

accusée . Il est vrai qu'on ne put soumettre ni les montagnards du Pangée, ni les villages bâtis sur pilotis dans la dépression occupée par le lac du Str}Tnon; cependant des envoyés partirent pour faire reconnaître par les peuples qui habitaient plus loin^ au delà des régions baignées par le fleuve, la puissance du roi des Perses. L'empire le plus considérable qu'on rencontrât de ce côté était celui des Macédoniens, alors gouverné par le roi Amyntas \

Amyntas appartenait à une branche collatérale des Téménides d'Argolide. Durant les troubles qui interrompirent la succession régulière des rois d'Argos -, vers le milieu du neuvième siècle avant J. -G., Caranos était venu en Macédoine et y avait acquis chez les tribus alpestres qui la peuplaient une puissance royale, devenue ensuite héréditaire dans sa famille. Ce n'était pas un pouvoir despotique, mais une autorité réglée dès le début par des lois et des conventions réciproques. Toute Thistoire de l'empire se rattache à la race des Téménides et commence avec Perdiccas qui, des hauteurs de sa forteresse d'Jîlgae, s'avança dans la basse Macédoine, l'ancienne ^mathie, et fonda par cette conquête l'empire des Téménides. Cependant, il s'était écoulé après la mort de Perdiccas tout un siècle durant lequel des guerres incessantes avec les lUyriens avaient arrêté les progrès de ses successeurs ; en effet, les lUyriens ne se pressaient pas seulement autour des frontières de l'empire, ils formaient encore dans la Macédoine même une grande partie de la population, partie énergiquement réfractaire à la culture grecque.

Amyntas, cinquième successeur de Perdiccas, commença à se sentir les mains plus libres et put s'occuper des affaires extérieures. C'est lui qui noua des relations avec les Pisistratides et qui, lors de l'expulsion d'Hippias, offrit à ce prince le territoire d'Anthémos sur le golfe de Thessalonique, en vue de se servir de lui, comme Gygès s'était servi des Milésiens, pour prendre pied sur la côte. La civilisation grecque régnait dans la maison d'Amyntas, et son fils Alexandre se l'était as-

^) Sur la Macédoine, vov. ci-dessous, vol. V [Livre vu, ch. i] 2) Voy. vol. I, p. 298. "

LES PERSES SUR LE COx^TINENT EUROPÉEN 195

similée avec une ardeur passionnée : à ses yeux, l'avenir de la Macédoine était tout entier dans l'alliance avec les États helléniques. Aussi, tandis qu'à l'approche de la puissance perse le. vieux roi croyait devoir se résigner à l'inéluctable nécessité, la nature bouillante du jeune prince fut tellement révoltée par lesprétentionsdesAchéménides qui voulaient lier sa patrie aux destinées d'un empire asiatique, et par l'insolence tout orientale de leurs envoyés, qu'il lit assassiner ces derniers dans l'appartement des femmes, à la cour do son père ; toute leur maison et leur pompeux équipage tomba aux mains des Macédoniens. Néanmoins, une entente pacifique s'établit ensuite avec les Perses, qui pour le moment n'étaient pas en état d'employer la force. Amyntas prêta hommage à Darius, et l'empire de ce dernier s'étendit nominalement jusqu'aux frontières de laThessalie. Toute la partie septentrionale des Alpes grecques fut vassale des Achéménides, et de même que les Doriens étaient descendus jadis de la Macédoine vers le sud, les Barbares songeaient à s'avancer un jour comme eux dans la région inférieure, pour étreindre à l'ouest comme à l'est la mer Egée englobée dans leurs possessions.

Les tyrans ambitieux des cités grecques encourageaient ces plans, en particulier Histiée de Milet, qui avait réclamé, pour prix du service rendu le jour où il avait sauvé le roi et son armée, le territoire deMyrcinos sur le Strymon. Cette possession offrait en perspective à l'habile prince une foule de riches bénéfices. Là, il avait des mines d'or et d'argent, une provision abondante de bois de construction et une plage riche en ports. Il s'y croyait assez loin de Suse pour agir à sa guise, sans être dérangé dans ses plans. Il se mit promptement à l'œuvre et il était en train de se construire une solide enceinte de murailles et de fonder sur le Strymon une grande ville destinée à devenir une nouvelle Milet , le rendez-vous des peuplades voisines, une sorte de capitale de la côte de ïhrace. De là, il comptait, avec l'aide des vents étésiens du nord, dont l'importance au point de vue de la domination de l'Archipel ne pouvait lui échapper, conquérir les villes du sud. Mais, à ce moment, Mégabaze revenait de sa campagne contre les Péoniens ; il vit les immenses préparatifs d'Histiée et pénétra les II VS

desseins ambitieux de l'Hellène qui, comme tel, lui était odieux. Il ne lui fut pas difficile d'éveiller les soupçons de Darius. La conséquence fut qu'on manda Histiée à Suse^ et que, sous prétexte que le Grand-Roi ne pouvait se passer de sa présence, on le retint à la cour.

Le successeur de Mégabaze dans le commandement des troupes royales chargées d'étendre et de consolider la domination perse sur les rivages de la mer hellénique fut Otanès. Il conquit les deux villes du Bosphore, Byzance et Ghalcédoine, força les cités éoliennes encore indépendantes à faire leur soumission, et s'allia ensuite avec Coès, à qui Darius avait donné l'île de Lesbos en récompense de sa fidélité dans l'affaire du pont du Danube. Son but était de faire avec lui une expédition à main armée, dirigée contre Lemnos et Imbros. Les Lemniens, après une vaillante résistance, furent mis sous le gouvernement de Lycarétos, frère du Samien Maeandros. Ainsi, la Propontide et les détroits du nord, avec les principales îles situées tout en haut de la mer Egée, par conséquent, les positions les plus importantes dans une attaque contre la Grèce, étaient aux mains des Perses. L'ambition des gouverneurs aussi bien que la politique du Grand-Roi, dont le regard était obstinément fixé sur l'Occident, permettaient de prédire à coup sur que l'on ne s'en tiendrait pas là. Un concours remarquable de circonstances, d'incidents grands et petits, contribua à précipiter les événements.

Au nombre de ceux qui avaient accompagné le tyran Polycrate dans le voyage qui devait lui coûter la vie, se trouvait son médecin Démocède. II avait été retenu comme esclave par Orœtès ; et, lorsque ce satrape, qui traitait ses amis comme ses ennemis avec le sans façon le plus outrageant et unit par se révolter contre le Grand-Roi lui-même, eut été mis à mort par ordre de Darius, le Crotouiate dont les premiers Etats de la Grèce s'étaient disputé la possession resta à Sardes, oublié, enchaîné dans une prison sordide, songeant avec une tristesse poignante au pays natal.

Il advint alors que, Darius s'étant foulé le pied à la chasse, on fit chercher dans toute l'étendue de l'empire des hommes au courant de la médecine ; car les médecins égyptiens, qui à

Suse passaient pour les meilleurs, avaient par des pratiques violentes fait empirer le mal, et le roi se retournait sur sa couche sans pouvoir y trouver le sommeil. C'est alors que l'on songea au Crotoniate. On le tira de sa prison de Sardes. Tout d'abord, il voulut dissimuler son art ; aucune perspective d'honneur ni de profit ne pouvait le consoler de la patrie absente. Mais la feinte ne lui réussit pas. Il devint médecin du roi, riche, honoré et envié, surtout du jour où il eut le bonheur de guérir aussi la fille de Cyrus d'un abcès au sein. Mais il ne songea toujours à profiter de ce nouveau succès que pour se ménager la possibilité du retour. Il ne cessait d'attirer l'attention d'Atossa sur la Grèce ; et plus elle entendait parler de l'adresse et des talents des Grecs, plus elle caressait la pensée de se voir servie par des femmes de Sparte, d'Athènes et de Gorinthc. Elle était assez instruite de la situation de la Grèce pour persuader à Darius qu'une expédition contre les petits Etats de la côte occidentale offrirait peu de risque et beaucoup de profit. Darius consentit à envoyer de ses gens, sous la conduite de Démocède, pour explorer l'Hellade d'outre-mer. Le plan imaginé par le rusé médecin se trouva ainsi mis à exécution.

Ce fut à peu près au temps où Hipparquc était assassiné au Céramique d'Athènes et où Mandroclès jetait un pont sur le Bosphore que deux galères royales, somptueusement équipées, sortirent du port de Sidon pour promener le pavillon perse dans les eaux de la Grèce. Elles avaient à bord quinze Perses du plus haut rang, et un vaisseau de transport qui les accompagnait portait, entre autres choses, de nombreux présents pour la famille du médecin. Celui-ci, qui était à la fois le prisonnier et le guide, sut conduire par le plus court chemin l'escadre au terme de ses désirs, c'est-à-dire aux rivages de la Grande-Grèce. Les voyageurs furent retenus à Tarente, et là, Démocède s'échappa pour se rendre à Crotone. Les Perses l'y suivirent et, sur la place publique de sa ville natale, ils réclamèrent encore une fois le serviteur du Grand-Roi en mena(^ant de sa vengeance ; mais Démocède ne leur fut pas livré. Il se maria à Crotone avec la lille de Milon, dont la renommée avait déjà été portée par lui jusqu'à Suse, et les

Perses errèrent sans guide sur la mer Ionienne jusqu'à ce qu'enfin, après bien des traverses, unTarentin voulut bien les reconduire dans leur pays '.

Ainsi, avant même Tcxpédition de Scythie, Darius s'était trouvé déjà en rapports hostiles avec les villes de la Grèce italique. Mais, pourlTIellade proprement dite, Sardes restait le point central des relations entre Perses et Grecs. A Sardes, Darius avait établi son propre frère Artapherne ou Artaphrène * comme gouverneur, tandis que le fils de Mégabaze, Œbarès, tenait à Dascylion son quartier-général. Ce fut vers Artapherne que se tourna Ilippias fugitif, sachant avec quelle sollicitude le gouverneur avait mission de surveiller les affaires de la Grèce. Pour cette raison aussi, les Athéniens avaient commencé par échanger avec lui des ambassades, rapports qui avaient amené bien vite une situation très tendue et finalement hostile^. Sparte avait été excitée contre la Perse par des envoyés des Scythes, qui surent gagner le roi Cléomène en lui remplissant sa coupe de vin pur \ On forma de vastes plans de guerre, d'après lesquels les Scythes devaientpénétreren Médie par la mer Noire et les Péloponnésiens partir d'Ephèsepour envahir l'intérieur. L'agitation gagnait tousles Etats et tous les peuples ; on sentait de toutes parts que de grands événements étaient proches et que, depuis l'avènement de Darius, les deux côtés de l'Archipel étaient engagés dans un mouvement commun qui ne pourrait trouver ultérieurement sa voie qu'à travers de sanglantes guerres de races.

Cependant, le retour du Grand-Roi à Suse fut suivi d'abord d'une accalmie générale qui ne fut troublée qu'au bout de plusieurs années, par des complications toutes nouvelles et inattendues.

») Herod., m, 135-138.

2) Sur le nom de 'ApTaç-lpvr,; ou 'ApTaç-pivr,?, voy. Stei.\, Vindic. Herodot., p. 8.

3) Voy. vol. I, p. 497.

*j Herod., VI, 84.

RÉVOLTE ET CHATIMENT DE l'iONIE 197

§ IV

RÉVOLTE ET CHATIMENT DE l'iONIE.

Parmi les petites îles de la mer Egée, appelées par les anciens Cyclades ou « îles en cercle », parce qu'elles semblaient entourer comme d'un cercle solennel l'île sainte de Délos, les plus considérables sont Paros et Naxos ; séparées seulement par un étroit bras de mer, elles forment comme un couple uni en tout temps parune étroite solidarité. Aussi les désigne-t-on, aujourd'hui encore^ d'un nom collectif: Paronaxia. Paros se découvre à de grandes distances, grâce à ses montagnes dont les formes majestueuses s'élèvent comme pour annoncer le trésor qu'elles recèlent, d'inépuisables carrières du marbre le plus pur. Paros est en outre d'une grande importance pour la navigation, à cause des sources qu'on trouve sur son rivage et de ses anses profondes. Sous ce rapport, cette île est le complément naturel de la grande île sa voisine. Car Naxos sort de la mer, arrondie de tous côtés, sans échancrures profondes ; son étendue et sa masse solide devaient en faire la reine des îles du voisinage, et la nature lui a tellement prodigué les richesses les plus variées que les anciens l'appelaient parfois la petite Sicile. Du haut de la large cime qui la couronne, on domine plus de vingt îles, et le regard s'étend à l'est jusqu'aux massifs des montagnes de l'Asie '.

L'amphictyonie de Délos s'était dissoute de bonne heure ; les îles avaient formé alors des groupes isolés, et, parmi elles, Paros et Naxos avaient joui d'une prospérité particulière. Les Pariens surent, dans leur île qui avait voué un culte tout spécial à Demeter législatrice^ sauvegarder par leur sagesse l'ordre public % et les Naxiens conquirent, grâce à l'étendue et aux ressources de leur île, une certaine primauté. Ils prirent une

') Sur Naxos, vov. Grueter. Le Naxo insula, 1833. E. Curtius, Naxos, Berlin. 1846.

2) Voy. vol. I, p. 510.

part cactive à Fessor de l'industrie artistique qui était florissante dans les îles au septième et au sixième siècles. Outre le marbre qu'ils avaient en abondance, les pierres d'émeri de leur île offraient des matériaux de choix pour l'aiguisage des instruments de fer \ Aussi est-ce à Naxos qu'au temps d'Alyatte '' on inventa, dans l'atelier de Byzès, l'art de scier le marbre et que l'on tailla dans le marbre les tuiles des temples, ordinairement faites en terre cuite 3. Ainsi, Naxos contribua pour sa part aux inventions des Grecs ; cependant, malgré la vie plus tranquille dont ces îles jouissaient, les querelles de partis et les bouleversements politiques ne lui furent pas épargnés.

L'Etatdes Naxiens fut dans leprincipe dirigé parles familles dont les ancêtres avaient été ses fondateurs, au temps de la migration ionienne. Ces familles habitaient ensemble dans la ville, et possédaient dans les environs les meilleures terres et les meilleurs vignobles. Les gens du commun acceptèrent la position privilégiée de la noblesse urbaine aussi longtemps que leur condition fut peu aisée. Mais, lorsque le commerce du vin et des fruits du Midi, les progrès de l'art et de l'industrie, eurent développé et répandu chez eux le bien-être, ils prirent conscience d'eux-mêmes, et les prétentions des familles nobles leur devinrent insupportables. Un certain ïélésagoras s'était acquis un réel prestige aux yeux delà population des campagnes : il était le favori du peuple ; riche, libéral^ il tenait pour tous maison ouverte. Son influence indisposa les nobles. L'animosité devint de plus en plus vive : des froissements se produisirent, en particulier au marché aux poissons, point principal où se concentre la vie chez toutes les populations ioniennes.

Quant les jeunes nobles voulaient rabattre sur le prix d'un poisson rare qui leur plaisait, les marchands leur répondaient souvent qu'ils le donneraient à Télésagoras pour rien plutôt que de le leur vendre à eux. Les nobles ainsi surexcités s'oublièrent un jour, ivres de vin et d'insolence, jusqu'à désho-

') Naxix cotes (Plin., XXXVI, iGi). Pindar., Isfhm., V, 73. Cf. Ross, Inselreisen, I, p. 41.

^) Vov. ci-dessus, p. 133-137.

3) PaÙsan., X, 5, 3.

RÉVOLTE ET CHATIMENT DE l'iONIE 199

norer la maison hospitalière de Télésagoras en outrageant ses filles \ Cette violence fut le commencement des guerres civiles, qui troublèrent profondément et pour toujours la paix intérieure dans la belle île de Dionysos. Elle fut entraînée dans un vaste cycle de complications extérieures, et ses troubles politiques furent le brandon qui alluma l'incendie de la guerre depuis longtemps imminente entre l'Asie et l'Europe.

Lorsque Pisistrate rentra pour la troisième fois à Athènes, à ses côtés chevauchait le Naxien Lygdamis qui, dans la lutte contre les familles nobles, s'était élevé au rang d'un puissant chef de parti, avait été chassé plus tard, et enfin avait été réintégré par Athènes comme tyran de Naxos^ Il fit cause commune avec Pisistrate comme avec Polycrate ; mais, lorsque les Spartiates firent la guerre à ce dernier, il se vit chassé de nouveau. Toutes ces révolutions violentes ne pouvaient amener aucun résultat durable ; l'animosité des différentes classes était trop grande ; les familles nobles, ramenées par la force des armes et dont les membres étaient appelés les (( Gras » par le peuple, étaient haïes à double titre ; il ne fallut pas longtemps pour qu'elles se vissent condamnées de nouveau à errer sans foyer, expulsées de leurs demeures et dépouillées de leurs propriétés. Cette fois, elles cherchèrent un appui moins lointain et plus effectif: elles allèrent à Milet, où l'une des premières familles de Naxos avait des relations d'hospitalité et d'amitié avec la maison d'Histiée. Du reste, l'État milésien était depuis de longues années en relations avec Paros.

Milet avait acquis un nouvel éclat sous le cousin et gendre d'Histiée, Aristagoras, et l'ambitieux tyran brûlait du désir de faire quelque chose de grand. Aussi accueillit-il avec une joie pleine d'espérances la prière des Naxiens fugitifs ; il voyait déjà Milet devenue la nouvelle capitale des Cyclades, et lui-même couronné d'honneurs et de gloire. Mais il ne pouvait rien à lui seul, et il ne fallait pas songer à mettre en mouvement les forces militaires de l'Ionie sans Taveu du

1) Aristot., ap. Athen., p. 348. On écrit d'ordinaire Téleslagoras.

2) Voy. vol. I, p. 44-4. 448, et ci-dessus, p. 167.

satrape de Sardes. Il alla donc en toutehâte trouver Artapherno. 11 lui exposa les avantages extraordinaires de l'occasion qui s'offrait, la fertilité et la grandeur de l'île, l'importance de sa position, sa richesse en esclaves et en troupeaux, en vaisseaux à rames, en œuvres d'art splendides ; il insista sur la certitude du succès ; il montra enfin le splendide accroissement qu'y gagnerait l'empire des Perses : car, avec Naxos, les îles environnantes, comme Paros et Andros, seraient conquises du même coup. De là, rien de plus aisé que d'atteindre l'Eubée, une île aussi grande et aussi riche que Cypre, et admirablement placée pour permettre d'attaquer Athènes.

Artapherne, l'ennemi des Athéniens, accepta avec empressement ces propositions ; il recommanda le projet à Suse, et, au lieu des cent vaisseaux demandés, on en promit le double à Aristagoras. Cependant, Artapherne n'avait pas l'intention de laisser à l'ambitieux Hellène, qu'il haïssait au fond du cœur et qu'il estimait peu, la gloire de l'entreprise. Il fit en sorte que le roi nommât son cousin Mégabate au commandement de la flotte, avec mission d'exécuter les plans d'Aristagoras. Toute l'affaire fut poussée énergiquement et dans le plus grand secret. La flotte se dirigea au printemps vers Chios, comme si elle eût dû faire un de ces voyages de manœuvres et d'exercices par lesquels les Perses cherchaient à s'acclimater peu à peu dans la mer Egée. De Chios, avec l'aide des vents du nord, elle devait atteindre promptement son objectif. La flotte était dans les meilleures conditions pour faire campagne, et Mégabate eut à cœur de maintenir une discipline sévère, pour que la première entreprise tentée dans les eaux grecques fit honneur aux armes perses.

Ce fut l'occasion d'un conflit entre les deux chefs de la flotte. La détermination peu précise de leurs pouvoirs respectifs était le vice capital de l'entreprise. Aristagoras entra dans une violente colère parce qu'un de ses amis, capitaine de vaisseau de Myndos, avait été puni, pour négligence dans le service, d'une manière qui atteignait son honneur. Le fier Achéménide ne voulut pas se laisser dominer par l'Ionien, et, pour se venger de lui, il fit secrètement informer les Xaxiens de ce qui les menaçait. L'avertissement arriva en temps op-

RÉVOLTE ET CHATIMENT DE L lONIE 201

portun ; l'imminence d'un danger dont on n'avait aucun pressentiment excita à Naxos une ardeur générale. Troupeaux et provisions de toutes sortes furent accumulés dans la capitale ; on répara les fortifications ; on ferma le port ; on organisa le service de guerre, et la flotte perse-ionienne dut se résigner à un siège.

Elle stationna quatre mois devant les hautes falaises de l'île. Les provisions des assiégeants touchaient à leur fm ; les croiseurs grecs leur infligeaient pertes sur pertes : on dut à la fin se contenter de bâtir, pour les Naxiens fugitifs que l'on avait à bord, une forteresse sur un point écarté de l'ile. La superbe flotte s'éloigna : l'expédition, naguère si pleine de promesses, avait complètement échoué \

Toute la honte en retomba, comme Mégabate l'avait calculé, sur la tête d'Aristagoras. Il lui fallait rendre des comptes au Grand-Roi et payer les frais de la guerre ; sa situation, son honneur, sa vie, étaient en jeu ; et il n'apercevait dans sa détresse qu'une seule issue. Bien des mécontentements fermentaient en lonie; les rapports entre Grecs et Perses étaient très tendus, et la mésintelligence qui avait éclaté entre Mégabate et Aristagoras n'était nullement un fait isolé, une rancune particulière.

Depuis l'expédition de Scythie, l'influence grecque inspirait une vive antipathie ; des froissements de toute sorte s'étaient produits non-seulement sur la flotte, où les Perses voulaient établir une discipline sévère qui paraissait insupportable aux Ioniens, mais encore dans les villes, qui supportaient un double joug, celui de la tyrannie et celui de la suzeraineté perse. L'aversion générale contre les Perses avait rapproché les éléments divers de la population maritime, par exemple, les Cariens et les Ioniens, qu'une hostilité si profonde divisait encore sous les Mermnades'; si bien qu'en cas de soulèvement l'Ionie pouvait compter sur l'appui de la Carie. Le mécontentement croissant fut entretenu par d'ambitieux chefs départis, surtout par Histiée, qui depuis longtemps détestait les chaînes

') Sur Mégabate et Aristagoras, voy. Herod., V, 32 sqq. *) Voy. ci-dessus, p. 129.

dorées dont on l'avait chargé à Suse. Il soupirait après Tair de la mer, après la liberté ionienne. Il aurait voulu conquérir le monde grec, et il lui fallait, entouré de regards envieux, passer ses jours à Suse, sans gloire et sans activité, dans le cérémonial ennu3'eux qui réglait la vie du courtisan. Il excita son gendre à soulever sans retard les villes ioniennes ; sans quoi, il n'échapperait pas aux humiliations qui l'attendaient. Pour son compte, Histiée espérait qu'une insurrection del'Ionie forcerait le Grand-Roi à le laisser revenir dans ses foyers. Il voulait à tout prix reparaître sur le théâtre de l'histoire d'Ionie.

Aristagoras rassembla son parti et travailla, en vue de ses plans, la populace de Milet, toujours avide de nouveautés. Il ne manquait pas dhommes sensés qui reconnaissaient parfaitement combien une insurrection serait téméraire et cherchaient à enrayer le mouvement populaire ; leur chef et leur porte-parole fut Hécatée, fils d'Hégésandros, un Milésien de vieille souche. Il avait étudié de près toutes les contrées du monde qui étaient alors en relation avec les Etats méditerranéens, et l'étendue de ses connaissances lui permettait de porter un regard pénétrant et un jugement réfléchi sur la situation politique. Il alïronta sans crainte le tumulte de l'agora, et, dans une harangue pleine d'énergie, il exposa l'état des choses, les ressources que le roi des Perses avait à sa disposition et les suites inévitables d'une insurrection avortée. L'empire était plus puissant, plus uni, plus discipliné que jamais ; le roi avait à son service des généraux habiles, et les plus habiles se trouvaient dans l' Asie-Mineure. Ils étaient pleins d'animosité contre les Grecs ; ils n'attendaient qu'une occasion pour les humilier. Tous appartenaient corps et âme à leur maître : les uns étaient ses parents, comme Artapherne et Mégabate, les autres lui étaient alliés par des mariages , comme Daurisès , Otanès et Mardonius. Pleins d'ambition, ils désiraient tous se montrer à Darius comme les soutiens de son trône. Quant à des aUiances et des secours effectifs, il ne fallait compter ni sur l'intérieur de l'empire, ni sur ses voisins, ni sur les Grecs, ni sur les Scythes ; au contraire la puissance perse était là, de tous côtés menaçante,

RÉVOLTE ET CHATIMENT DE l'iONIE 203

non-seulement sur terre, mais sur mer. Les Phéniciens saisi l'aient avec joie cette occasion de combattre l'Ionie, Leur haine contre les Grecs faisait la force des Perses,

Lorsque Hécatée reconnut que la voix de la prudence ne pouvait dominer Tentrainemcnt populaire, il cessa de résister, mais non pour se tenir à l'écart comme un homme froissé qui attend avec une joie maligne la justification de ses pressentiments : il fit, au contraire, tous ses efforts pour que ses compatriotes, leur résolution une fois prise, la missent à exécution avec le zèle qui seul pouvait rendre le succès possible. « Vous voulez la guerre, disait-il : eh bien, soit ! Mais alors, agissez en hommes, et faites ce que vous faites, avec toute votre énergie. Ce qu'il vous faut, c'est de l'argent : de l'argent pour avoir des vaisseaux et des soldats, car vous ne pouvez vous maintenir que sur mer. Les sacrifices des citoyens ne suffisent pas ; il vous faut de grosses sommes. Pour les avoir, je n'aperçois qu'un moyen : des masses d'or sont là, inutiles, dans le trésor d'Apollon : avant tout, les présents VO' tifs de Crésus. Vous craignez d'y porter lamiin! Est-il moins criminel de les livrer aux Perses qui les pilleront, aux ennemis du dieu, que les employer pour l'honneur de notre dieu national ? Vous n'avez qu'une alternative : vaincre par ces trésors ou être vaincus par eux : choisissez ! ' »

Les Ioniens surent écouter et admirer leur Hécatée, mais ils s'en tinrent aux demi-mesures. On rompit avec le Grand- Roi de la façon la plus insolente, mais on n'agit jamais qu'au jour le jour : personne ne songeait à donner un point d'appui solide à la'révolte. Les événements se précipitèrent ; car, avant que la flotte perse-ionienne se fût séparée, latragoras était expédié de Milet pour lui communiquer le mouvement révolutionnaire. Là, on réussit à transformer tout d'un coup la querelle de Milet en une cause nationale, celle de l'Ionie entière ; on réussit aussi, par un hardi coup de main, à s'emparer des tyrans avant qu'ils n'eussent regagné leurs villes, et le rétablissement de la liberté fut proclamé en même temps à Milet même et dans les villes voisines ^ Le soulèvement, pareil

') Herod., V, 36.

2) Herod., V, 37-38.

à un incendie, gagna rapidement d'une place à l'autre ; bientôt toutes les villes d'Ionie et d'Eolie furent en insurrection ouverte et triomphante, le parti perse étant paralysé en tous lieux par la capture de ses chefs. Du côté du sud, le mouvement s'étendait en Carie, en Lycie, et jusqu'à Cypre. Ces événements se passaient l'année même du siège de Naxos (499 : 01. Lxx, 1)^ à la fin de l'été. Le printemps suivant devait décider si la liberté si facilement conquise dans un élan audacieux pourrait être défendue.

Aristagoras était assez avisé pour employer ce délai à s'assurer des alliés et du secours. Dans l'intérieur de l'Asie, tout ce qu'il put faire fut de décider les Péoniens transplantés en Phrygie, avec lesquels il était en rapport par son beaupère, à se révolter et à décamper. Quant à lui, il fit voile pour Gytheion et remonta l'Eurotas jusqu'à Sparte, où il trouva dans le roi Cléomène un homme qui n'avait pas peur des plans à longue portée. Mais il eut beau exposer éloquemment tous les avantages de la lutte et les exigences de l'honneur national, rabaisser sans scrupules et en dépit de la vérité la valeur des Perses et la puissance de leur empire, s'ingénier à mettre sous les yeux des Spartiates le théâtre de la guerre au moyen de sa table de bronze sur laquelle, pour la première fois, ils voyaient représentées toutes les contrées et toutes les mers connues, il ne réussit pas à trouver audience'. L'entreprise manquée à Samos était encore trop présente aux mémoires ; le danger des contacts avec l'Ionie était devenu là-bas trop évident : la résistance vint certainement des éphores. Aristagoras n'était pas d'ailleurs un homme qui put inspirer la confiance, surtout à Sparte ; le pompeux appareil dans lequel il se présenta, l'étalage orgueilleux de ses trésors, nuisirent beaucoup à sa cause ; ce qui dut la gâter complètement, c'est qu'après avoir conté aux Spartiates tant de mensonges, lorsqu'ils lui demandèrent quelle distance il y avait de la mer jusqu'à Suse, sans y réfléchir il leur dit une fois la vérité. Quand les Spartiates entendirent parler d'une marche de trois mois, les plus résolus d'entre eux jugèrent que ce serait témérité d'engager la lutte avec un empire continental aussi démesurément étendu.

1) Hkrod., V, 49-50.

BÉVOLTE ET CHATIMENT DE l'iONIE 205

Aristagoras fut plus heureux à Athènes et à Érétrie. Les Athéniens étaient déjà avec les Perses sur le pied d'hostilité. Athènes, par sesrelations avec la péninsule thrace, était mieux renseignée sur Tensemble de la situation ; on savait la guerre inévitable, et, avec cette courageuse confiance en soi qui animait tous les citoyens, on était plutôt d'avis d'attaquer que d'attendre. Les vieux souvenirs de l'émigration ionienne furent tirés de r oublia et Aristagoras ne manqua pas de flatter l'orgueil des Athéniens en représentant leur patrie comme la mère des riches cités ioniennes, comme le foyer de la liberté civique : c'était vers elle que se tournaient les villes d'Ionie, ses filles, opprimées par les Barbares ; pleines d'espoir et de confiance, elles attendaient son secours'. EnEubée, depuis la défaite de Chalcis% Erétrie était devenue la ville principale et, depuis la guerre de Lélante, elle se sentait tenue de rendre service à ses alliés lesMilésiens. Aussi Athènes équipa-t-ellesans retard vingt galères, et Erétrie, cinq pour suivre Aristagoras.

Dans l'intervalle, les Perses n'étaient pas restés inactifs. Au cours même de la traversée, un combat s'engagea entre les vaisseaux des Erétriens et la flotte phénicienne appelée contre les Ioniens révoltés ; sur terre, les Perses s'étaient avancés contre Milet pour étouffer promptement le foyer de la rébellion. Alors, les insurgés crurentquece qu'ils pouvaient faire de mieux pour débloquer la ville et soulever les Asiatiques, c'était de marcher aussitôt contre Sardes, afin de montrer à tous les amis encore hésitants de la cause ionienne combien ils prenaient les choses au sérieux. Ils paraissent y avoir été particulièrement poussés par les Athéniens, qui abordaient à Ephèse sur la fin de l'été. Les Ephésiens restèrent entièrement neutres; mais il se trouva des hommes d'Ephèse disposés à servir de guides, et le corps d'invasion put ainsi descendre du Tmolos^ et surprendre l'ennemi avant qu'à Sardes on eût songé à la défense. La ville basse fut prise facilement, et Artapherne enfermé dans la citadelle (498 : 01. lxx, 2).

») HßaoD., V, 55. 97.

*) Voy. vol. I, p. 493.

') Sur la situation d'Éphèse, voy. E. Curtius, Beiträge zur Topogr. und Geschichte von Kleinasien, p. 20.

La prise de Sardes fut un moment critique dans l'histoire de la guerre ; mais elle ne fut pas à Tavantage des Grecs. Sans doute, à la nouvelle de ce succès si brillant enappai^nce, des tribus isolées se rallièrent à l'insurrection ; mais l'inutile incendie de Sardes et la destruction du temple de Cybèle fut un fanal sinistre qui alarma toutes les contrées voisines : cet acte excita la plus grande indignation chez les Lydiens et détermina une concentration plusprompte des forces ennemies. Déjà, pendant l'incendie de la ville, sur la place du marché au bord du Pactole, les Lydiens avaient combattu avec les Perses et contre les Ioniens comme des désespérés. Ceux-ci s'étaient vu refouler si promptemcnt qu'ils durent battre en retraite vers la mer sans avoir conquis ni gloire ni butin. A Suse, la destruction de Sardes fit naturellement une impression telle qu'on se mit à agir avec d'autant plus de rapidité et d'énergie, au lieu qu'autrement on eût attaché moins d'importance à la révolte et on l'eût négligée plus longtemps.

Cependant les rebelles, dans leur retraite, furent rejoints près d'Éphèse par les troupes qui s'étaient réunies à la hâte dans la contrée et essuyèrent une défaite à la suite de laquelle les Athéniens reprirent la mer à Milet pour retourner chez eux. Le seul résultat de leur intervention dans la guerre fut de blesser le roi des Perses à l'endroit le plus sensible et de provoquer sa juste colère. Quant aux Ioniens, ils se renfermèrent sur leurs vaisseaux, et l'expéditionde Sardes, dont l'issue pitoyable ne pouvait être encore bien comprise sur les points éloignés, leur valut l'adhésion à la cause commune de toute la population grecque du littoral, depuis le Bosphore jusqu'à la mer de Cypre. Le nombre des villes insurgées s'accrut dans des proportions considérables. Même les Cauniens*, qui avaient d'abord refusé leur concours, se joignirent alors aux autres ^

Après cette tentative malheureuse pour prendre l'ofTensive et déterminer eux-mêmes le théâtre de la guerre, les Grecs se voyaientréduits à soutenir l'attaque des Perses, qui marchaient

<) Vov. vol. I. p. 67.

2) Herod., V, 103.

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contre le littoral et les îles : tâche d'autant plus difficile que les Perses faisaient avancer en même temps plusieurs corps d'armée dans des directions différentes.

Le théâtre de la guerre fut d'abord Cypre, où la situation était tout à fait la même qu'en lonie, car l'ile était composée des territoires d'un certain nombre de villes dans lesquelles des tyrans gouvernaient sous la suzeraineté de la Perse. A Cypre comme à Milet, Tinsurrection fut provoquée par un motif personnel ' ; là aussi le mouvement vint, non du peuple, mais d'un seul ambitieux, Onésilos, dont le frère Gorgos régnait à Salamine, la plus importante des villes de l'ile. Onésilos se rendit maître de Salamine, et souleva ensuite la population de l'île qui se donna à lui volontiers, à l'exception des gens d'Amathonte. Il assiégea cette ville", seul obstacle qui l'empêchât d'étendre sa domination sur l'île entière, et appela à son secours les Ioniens^ qui étaient encore en Carie. Mais,, avant leur arrivée^, une armée perse avait déjà passé de la Cilicie dans l'île, et une flotte phénicienne était dans la rade de Salamine.

Lorsque les Ioniens arrivèrent à leur tour, Onésilos leur proposa de changer avec eux de champ de bataille : ils tiendraient tête à l'armée de terre et les Cypriotes monteraient sur les vaisseaux. La raison de cette proposition était le peu de confiance qu'Onésilos avait en ses compatriotes qui, restant à terre^ trouveraient plus facilement l'occasion de trahir. Cependant les Ioniens ne voulurent pas abandonner leurs vaisseaux ; ils s'avancèrent à la rencontre des Phéniciens, au moment où ceux-ci contournaient le promontoire qui termine l'île au nord-est, et les défirent. Mais la victoire fut sans résultat : car, sur terre, ce qu'Onésilos avait craint arriva. Stésénor, tyran de Gourion, passa à l'ennemi pendant le combat, suivi de ceux des Salaminiens qui combattaient sur des chars -,

•) Sur le soulèvement de Cypre, VoV. HeroD., V, 104 sqcj.

*) Le siège d'Amathonte était commencé au moment où la nouvelle de l'incendie de Sardes était en route pour Suse (Herod., V, 108); Cf; Weis- SENBORN, Hellen, p. 106.

^) lîoAEfjiicfTripta äpfj-ata, engins empruntés à l'ancienne stratégie héroïque et dont se servaient aussi les Thébains, d'après Wesselung ad Diodor. XII, 70. Bahr ad Herod., V, 113.

c'est-à-dire sans doute des citoyens de la haute classe, car ces derniers étaient opposés à une insurrection populaire qui, les Perses une fois chassés, aurait mis fin aux privilèges des familles nobles. Onésilos périt dans la bataille; Salamine se rendit et reprit son ancien roi, Gorgos, De toutesles villes de File, une seule tint bon, Soli, sur la côte septentrionale, Soli, dont la population soutenue par le patriotisme national opposa pendant des mois aux Perses une héroïque résistance, bien que le prince qui la gouvernait, Aristocypros fils de Philocypros ', fût tombé en combattant aux côtés d'Onésilos. C'étaient des colons athéniens qui s'étaient établis sur cette côte : ainsi s'explique le courage avec lequel cette ville, seule entre toutes, défendit sa liberté.

Mais c'était là une sentinelle perdue au fond de l'Orient. Après un an de combat (498 : 01. lxx, 2), le projet d'empire insulaire grec était ruiné ; l'Ile entière retombait sous la domination perse ; la mer de Cypre était pacifiée, et la sécurité des relations rétablies avec la Phénicie permettait aux Perses de tourner désormais contre l'Ionie toute leur puissance offensive.

Dans r Asie-Mineure, Sardes devint, sous la direction résolue d'Artapherne, la place d'armes de l'empire. On y forma trois corps d'armée. Artapherne en garda un sous sa main pour couvrir Sardes et exécuter en temps opportun, au dernier moment, des opérations décisives contre les principales places. Deux corps moins importants furent confiés à Daurisès. et à Hymseas, avec mission de secourir en toute hâte les plus menacées des villes du littoral. La partie la plus vulnérable de l'Asie-Mineure était le nord-ouest ; car il était à craindre que les Scythes ne fissent cause commune avec les Ioniens. Avec une étonnante rapidité,, Daurisès se porta sur l'Hellespont et, en peu de jours, Dardanos, Abydos, Lampsaque furent conquises ; sur l'ordre du roi, les villes furent détruites, les habitants emmenés, leurs vaisseaux anéantis. Toute la côte asiatique du détroit n'était plus qu'un monceau de ruines fumantes.

Pendant qu'Hymseas marchait de la Propontide sur l'Eolie

') Voy. vol. I, p. 431 .

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pour soumettre la péninsule troyenne, Daurisès s'avançait en toute hâte vers le sud, où les montagnards cariens s'agitaient. Les Cariens furent battus au confluent du Marsyas et du Méandre; mais ils se retirèrent de la vallée du Marsyas vers le mont Latmos, se massèrent sur le versant sud autour de leur sanctuaire national de Zeus Stratios, àLabranda, et réussirent à surprendre dans ces régions alpestres Daurisès avec toute son armée, qu'ils anéantirent. Ce furent les batailles les plus sérieuses qui aient été livrées dans tout le cours de l'insurrection. Cependant, ces succès et d'autres analogues demeurèrent isolés et sans rapport avec un plan d'ensemble^ tandis que les Perses faisaient avancer sans cesse de l'intérieur du pays des forces nouvelles. La résistance une fois brisée au nord et au sud, l'armée principale qui tenait le centre marcha en avant sous les ordres d'Artapherne et d'Otanès. Clazomène et Kyme furent investies ; on voulait de la sorte cerner déplus en plus étroitement le foyer de la révolte et couper ses communications avec l'intérieur ; mais les sièges durèrent de longs mois, malgré l'habileté des Perses dans ce genre d'opérations % et Artapherno était revenu à Sardes découragé par la lenteur des résultats qu'il obtenait, lorsque Histiée se présenta devant lui avec les dernières instructions du Grand-Roi.

Dans la troisième année de la guerre, Histiée avait enfin obtenu ce qu'il voulait. Il avait réussi à persuader à Darius qu'il était le seul homme capable de mettre promptemcnt fin à la révolte. Il s'agissait, disait-il, de frapper le coup décisif sur Milet avant que de nouveaux secours ne lui fussent arrivés du rivage opposé ; il avait tourné principalement la colère de Darius contre les Grecs d'Europe. Mais il n'y avait pas, aux yeux d'Artapherne, de figure plus déplaisante que celle a'Histiée, et, si humble que se fit celui-ci lorsqu'il s'entretint au quartier général de Sardes avec le gouverneur royal de la situation présente et des causes de la révolte, Artapherne pénétra parfaitement son calcul et lui dit en face : « Tu as cousu le soulier, et Aristagoras l'a chaussé 1^ »,

1) Herod., I, 162. 169. Cf. ci-dessus, p. 153. -) Herod., VI, 1 sqq.

Histiée ne pouvait garder plus longtemps son double rôle ; il était décidé à redevenir tout à fait Ionien et à grouper autour de sa personne toutes les forces de l'insurrection. Il s'échappa et gagna Chios, où se trouvaient les ressources les plus considérables et où régnait le plus grand zèle pour la cause nationale. Il chercha par toute sorte de mensonges à aigrir encore davantage les esprits^ affirmant que le Grand- Roi était résolu à arracher en masse les Ioniens à leurs demeures pour les traîner dans Tintérieur du continent, et se rendit ensuite de Chios à Milet pour se mettre à la tête du mouvement. Un nouvel acte du drame allait commencer.

A j\Iilet, tout avait bien changé dans l'intervalle . Aristagoras avait depuislongtemps laissé échapper la direction des affaires; il avait pu voir combien il était plus facile de soulever la population remuante dune ville que de défendre, dans une lutte prolongée, le sol etTindépendance de la patrie contre les forces d'un grand empire. Il parut de nouveau devant l'assemblée du peuple ; mais quelle différence entre la situation actuelle et ce qu'elle était trois ans auparavant, lorsque le fils d'Hégésandros * était tourné en dérision comme un vieillard morose et pessimiste ! Maintenant il n'y avait plus à l'ordre du jour d'autre question que celle-ci : de quel côté se tournerait-on quand les armées réunies marcheraient sur Milet ? Vers la Sardaigne, comme l'avait déjà proposé ßias, ou vers Myrcinos, fortifiée par Histiée*? Hécatée n'avait pas abandonné ses concitoyens. Il était toujours encore l'homme le plus sensé qu'il y eût parmi eux, et, ta celte heure, il résistait au désespoir comme il avait tenu tète autrefois à l'enivrement prématuré de la liberté. Il ne voulait pas que l'on abandonnât la ville des a'ieux; son avis était de profiter du voisinage de l'ile de Léros et d'y préparer un établissement. C'est là qu'au pis-aller on devait se transporter, pour revenir à Milet en temps favorable, avec le secours des Grecs d'Europe. Mais Aristagoras abandonna la cause : à la fin de l'insurrection comme au début il ne pensa qu'à lui-même, et, comme il ne faisait en tout point

*) Voy. ci- dessus, p. 202-203.

*) Voy. ci-dessus, p. 193.

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qu'imiter son beau-père, il voulut reprendre pour son propre compte les anciens projets d'Histiée sur la Thrace. Il laissa à ses embarras l'Ionie, qu'il avait mise lui-même en ce péril extrême, et se dirigea vers les bouches du Strymon pour s'installer comme tyran à Myrcinos. Là, il eut affaire aux Thraces et périt obscurément en luttant contre eux '.

Après le départ d'Aristagoras, Pythagoras s'était trouvé à la tête de la cité qui ressemblait à un camp tumultueux et ne connaissait plus que la loi martiale. Alors arriva Histiée, insistant impérieusement pour entrer, comme s'il avait encore le droit de commander Milet. Cet homme aigri, violent, ne plaisait à personne : les Perses le haïssaientcommetraitre,et il était suspect aux Grecs comme confident du roi. Il fut éconduit de force, et ne put franchir la porte de cette ville dans laquelle il espérait jouer enfin le rôle qui convenait à son ambition. Furieux, il revint en toute hâte à Chios ; là encore il fut repoussé. A Lesbos^ il réussit par de fallacieuses promesses à obtenir des vaisseaux, avec lesquels il fît voile vers Byzance. Enfin, n'ayant plus ni parti ni foyer, il se fit pirate et rançonna les navires marchands à l'entrée du Pont, tandis que les Ioniens faisaient un suprême effort pour sauver leur liberté. En effet, les forces militaires de l'Asie occidentale avançaient peu à peu et commençaient déjà à entourer Milet : les troupes de Cypre descendaient par le sud dans la vallée du Méandre ; les autres corps arrivaient de Sardes et de l'Éolie : en même temps, toutes les forces navales disponibles de l'Egypte, de la Cilicie et de la Phénicie se massaient de plus en plus nombreuses à l'embouchure du Méandre, avides^de butin et de vengeance, épiant la chute de la grande cité maritime dans laquelle s'étaient accumulés depuis des siècles les trésors de toutes les contrées du monde.

Dans le large golfe de Milet, en face de la ville, s'élevait une petite île nommée Ladé. Autour de cette île se rassemblaient les gens de mer auxquels le conseil fédéral, siégeant au Panionion, avait fait appel pour le combat décisif. Toutes les villes restées fidèles réunirent encore une fois ce qu'elles

») Herod., V, 126.

avaient de forces pour conserver à Milet le libre accès de la mer et pour défendre le sanctuaire commun d'Apollon. Milct fournit quatre-vingts vaisseaux qui prirent l'aile droite ; Chios forma le centre avec cent vaisseaux ; les Samiens prirent la gauche avec soixante ; Lesbos en joignit soixante- dix, Téos dix-sept, Priène douze, Erythrée huit, Phocée et Myonte, chacune trois. C'était une population de marins bien mêlée ; tous gens habitués à la mer, excellents pour des coups de main hardis, mais sans véritable cohésion, sans discipline et sans méthode ; car la proclamation de la liberté ionienne n'avait été pour les marins qu'un signal les invitant à se débarrasser de la discipline perse. Ce qui manquait le plus, on le sentait, c'était un commandement supérieur énergique. On finit, il est vrai^ par trouver au dernier moment l'homme dont on avait besoin, Dionysios de Phocée. Il avait au suprême degré le courage héroïque qui distinguait sa patrie entre les villes voisines, et il savait ce qu'il fallait faire. Quand les marins commencèrent^ en dépit de leur légèreté, à se montrer soucieux à l'approche des masses ennemies, il leur promit de les tirer d'affaire s'ils voulaient lui obéir. Ils s'y montrèrent disposés : alors il organisa des exercices quotidiens pour leur apprendre à ramer en cadence, à évoluer rapidement et à attaquer d'un élan brusque : pendant huit jours, Ladé fut le centre de grandes manœuvres navales ; mais la patience était à bout. « Qu'avons-nous donc fait aux dieux, gémissaient les marins, pour faire ainsi pénitence suivant le bon plaisir d'un capitaine de Phocée qui nous a amené trois bateaux de transport, et qui maintenant nous maltraite de telle sorte que nous en sommes tout épuisés et malades ? Après tout, il ne peut nous arriver rien de pire qu'un pareil métier ! » Toutes les exhortations furent vaines. Les matelots se remirent à s'étendre, sans rien faire, sur la plage, et le jour de la catastrophe approchait.

A ce moment arrivèrent des messagers du camp ennemi. Les anciens tyrans travaillaient à entrer en négociations avec les contingents de leurs villes respectives, et leur faisaient de belles promesses pour le cas où ils reviendraient au pouvoir. Ces insinuations achevèrent de désagréger la dernière force de résistance des Ioniens. Les Samiens les premiers se rendirent

RÉVOLTE ET CHATIMENT DE l'iONIE 213

aux promesses d'^Eaque, Onze exceptés, tous leurs vaisseaux quittèrent leur poste. Leur exemple fut suivi par les Lesbiens et par la plupart des autres Etats ; les deux tiers de la flotte étaient dispersés lorsqu'enfm la bataille commença. Le combat n'en fut soutenu qu'avec plus d'héroïsme par ceux qui étaient restés en position à Ladé : les plus admirables de tous furent les citoyens de Chios, qui coulèrent dans le golfe de Milet un grand nombre de vaisseaux ennemis , et ne se retirèrent à Mycale que lorsque leurs propres vaisseaux menacèrent de sombrer ' ; de là, ils longèrent la côte pour revenir dans leurs foyers. Un nouveau malheur les attendait : dans les eaux d'Ephèse, dont les habitants ne se souciaient aucunement de toutes ces luttes engagées pour l'indépendance, ils furent assaillis comme pirates et massacrés dans un combat de nuit. Quanta Dionysios, le hardi et héroïque marin avec ses trois vaisseaux en avait pris trois autres ; il fit voile avec son escadre pour la mer d'Occident;, où il comptait guerroyer contre les Carthaginois et les Tyrrhéniens.

Le même chemin fut suivi par les onze vaisseaux de Samos, sur l'invitation de Scythes, qui s'était emparé de Zancle dans le détroit de Sicile ', et qui cherchait des Grecs connaissant bien la mer, pour fonder avec leur aide de nouveaux établissements sur la côte septentrionale de la Sicile. Les Samiens débarquèrent à Locres, où régnait l'astucieux rival de Scythes, Anaxilaos. Celui-ci leur persuada, au lieu de se faire les instruments du tyran et de se soumettre au pénible travail d'une nouvelle colonisation, de s'emparer de Zancle même, pendant que Scythes était occupé avec ses troupes à une expédition contre les Sicules. Scythes, trahi par tous ses alliés,, se vit tout à coup sans foyer et se rendit en fugitif auprès de Darius, qui sut apprécier la valeur de cet homme et lui donna File de Cos à gouverner sous sa suzeraineté.

Ainsi, avant et après la bataille, la dernière flotte que pouvait équiper l'Ionie s'était dispersée à tous les vents. Milet restait sans défense ; mais elle ne se rendit pas, n'ayant pas de

') Sur la bataille de Ladé, voy. Weissenborn, Hellen, p. 128 [Ber Aufstand der lonier],

2) Voy. vol. I, p. 545. 546.

grâce à espérer et le sachant bien. Elle fut bloquée par des forces immenses sur mer et sur terre; il fallutrenverser avec des machines de siège lemur d'enceinte et prendre d'assaut la ville.

Les Perses tenaient enfin l'occasion de tirer des Ioniens pleine et entière vengeance. La ville fut réduite en cendres, en représailles de Tincendie de Sardes. La population en état de porter les armes fut mise à mort, le reste conduit à Suse et ensuite, sur Tordre du Grand-Roi, établi à Ampé, à l'embouchure du Tigre ^ . Le territoire dévasté de la ville resta entre les mains et sous l'immédiate surveillance des Perses ; les terres dans la montagne furent données aux Gariens, à qui les ancêtres des Milésiens les avaient autrefois prises de force. Le sanctuaire d'Apollon à Didymes fut livré aux flammes, après que les Perses se furent, comme Hécatée l'avait prédit, indemnisés avec les trésors qu'il contenait".

Tout ce pays a bien changé depuis lors. Le Méandre a comblé peu à peu de son limon le port abandonné; à la place de cette mer où jadis se pressaient les navires chargés des marchandises du Nil, de la mer Noire et de l'Italie, s'étend aujourd'hui un pâturage monotone, au milieu duquel s'élève une humble éminence qui fut l'île de Ladé. Entre cette éminence et la place où se trouvait jadis Milet, le Méandre mène à la mer son onde paresseuse.

Après la chute de Milet, l'armée de terre acheva la soumission de la Carie ; les Phéniciens réparèrent leurs vaisseaux et parcoururent en triomphe, sans y rencontrer désormais de flotte, cette mer d'Ionie d'où, pendant des siècles, ils s'étaient vus écartés. Au nord^, Histiée se maintenait encore; il surprit les habitants de Ghios pour se venger d'eux, puis, retournant à

*) MO.riToç MtVr.aîwv r)f^(ia)TO (Herod., VI, 20). Hérodote n'est point pour cela en contradiction avec lui-même parce que, plus lard, il mentionne encore des Milésiens dans l'armée des Perses. D'après Brun.x {Die Kunst bei Eomer, a.^. Abhandl. d. Bayr. Akad. IX, Abth., 3), il n'y aurait eu qu'une « prise de possession du gouvernement au moyen d'une garnison et de fonctionnaires perses ». C'est à peu près l'avis d'OvERuECK {Ber. d. Sachs. Ges. d. W., 1808, p. 72) et de Gklzer {De Branchidis, p. 17). Pour nous, nous ne pouvons ici que suivre Hérodote.

2) C'est alors que l'Apollon de Canachos fut transporté à Ecbatane (Pausan., VIII, 46, 3. Cf. Urlichs, Rhein. Mus., X).

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ses projets de domination sur la Thrace, il assiégea Thasos. Enfin, il fut pris dans une de ses incursions et amené devant le tribunal de son plus mortel ennemi. Artapherne le fit immédiatement mettre en croix et envoya sa tête à Darius : ce prince, par un sentiment touchant, prit soin d'honorer ses restes des marques de sa reconnaissance \

Les représailles n'atteignirent pas Milet seulement : Tîle de Ghios, si éprouvée et qui, par son héroïsme à Ladé, avait effacé les taches de son histoire antérieure, la magnifique île de Lesbos, celle de Ténédos, furent non-seulement soumises mais maltraitées affreusement et dépeuplées par une véritable chasse à l'homme 2. Les jeunes garçons les mieux faits furent envoyés par troupeaux à Suse pour faire le service d'eunuques ; on enleva les plus belles filles pour le harem du roi et de ses seigneurs. Ainsi, llonie était pour la troisième fois tombée en servitude. Les propriétés furent arpentées de nouveau et l'on fit une nouvelle répartition des redevances^. On déposa les tyrans dont l'ambition et les trahisons avaient causé de si affreux malheurs ; les villes furent, en ce qui concernait leur administration communale, laissées à elles-mêmes. Le ciel clément de l'Ionie contribua pour sa part à guérir les blessures: les places désertes se rebâtirent peu à peu ; des villes comme Ephèse continuèrent àjouirtranquillement de leur prospérité ; mais l'histoire de l'Ionie avait pris fin pour toujours.

Artapherne avait rendu à son maître de grands services, dans la guerre et dans la paix. Il avait brisé toute résistance dans r Asie-Mineure, et les mesures financières qu'il avait prises étaient si opportunes qu'nlles continuèrent à faire loi dans'les temps suivants. Cependant, il ne récolta pas de reconnaissance. Un parti adverselui enleva la confiance de son royal frère : il avait, disait-on, agi trop lentement, obtenu trop peu de résultats. Toute la conduite de la guerre fut critiquée. La conséquence fut que tous les commandants supérieurs dans les

') Herod., VI, 28. Kirchhoff [Studien zur Geschichte des griechischen Alphabets, 3'' éd., p. 16) rapporte à Histiée ■ — au temps où il était encore tyran cIp Milet — le piédestal avec inscription qui provient du Didymapon.

-) Sur cette chasse à l'homme (ffayrivE^a) vov. Herod., VI, 31.

3} Herod.. VI, 42.

provinces maritimes fm'ent révoqués, et qu'on infligea à un homme d'État et à un général éprouvé l'humiliation de lui donner pour successeur un tout jeune homme, le fils de Gobryas, Mardonius, à qui le roi venait de donner en mariage sa fille Artazostra.il le mit avec pleins pouvoirs à la tête de toutes ses forces de terre et de mer, se promettant de son ardeur juvénile les plus grands succès.

Mardonius s'écarta en tout point des vues de son prédécesseur. Il ne voulut ni localiser la guerre en Asie ni faire dépendre de circonstances favorables l'agrandissement de l'empire. Au lieu d'avoir pour les Grecs la haine d'Artapherne, il voulait, en adoptant leurs mœurs et leurs institutions, gagner ce peuple et lui faire dans l'empire môme une place en rapport avec ses aptitudes spéciales. Aussi, lorsqu'au printemps de 493 (01. lxxi, 3) il monta à bord de la grande flotte de Cilicie et longea les côtes ioniennes, prit-il le temps, malgré sa belliqueuse impatience, de changer complètementles dispositions si mûrement pesées d'Artapherne. Il laissa subsister les anciennes circonscriptions financières ; mais les gouverneurs qu'Artapherne avait mis dans les villes furent éloignés sans délai, et le soin des aiîaires publiques fut rendu aux assemblées populaires. Il voulait se présenter comme ami et comme protecteur de la liberté du peuple grec , espérant par là se rendre populaire dans les provinces maritimes. Il appartenait à un parti que l'on peut appeler philhellène \ On le voyait emmener des devins grecs dans ses expéditions, et mettre son honneur à se faire connaître comme un homme d'Etat à vues libérales et à larges conceptions. En général, l'arrivée des Achéménides au pouvoir avait fait pénétrei>dans les conseils de la Perse des idées politiques qui n'y avaient pas trouvé accès jusqu'alors. Ce mouvement s'était déjà manifesté, après la chute des Mages^ dans le conseil des seigneurs perses, et Hérodote n'hésite pas à rapprocher les idées libérales d'Otanès des mesures démocratiques de Mardonius ^.

^) J'ai cherché à mettre en évidence l'attitude prise par Mardonius et le parti qu'il représentait dans mon article sur le « vase de Darius » (ap. Gerhards Archäol. Zeitimg, 1857, p. IH).

-} Herod., VI, 43. Cf. ci-dessous, p. 224.

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Après ces préliminaires en lonie, Mardonius remonta vers l'Hellespont avecson armée de terre et sa flotte, pour s'avancer de nouveau, sur le chemin que les Perses s'étaient déjà frayé vers l'ouest, à travers la Thrace et la Macédoine. Les Etats grecs qui "montreraient des dispositions pacifiques devaient trouverplace, avec l'ensemble de leurs institutions nationales^ dans le vaste organisme de l'empire ; les récalcitrants seraient domptés par la force, et tout d'abord les complices criminels de l'incendie de Sardes, Athènes etErétrie. Ce n'était qu'après leur châtiment, semblait-il, que la guerre d'Ionie pourrait véritablement être considérée comme Unie.

Cette fois, l'Athos protégea les Hellènes d'Occident. Les tempêtes d'automne et les froids de l'hiver *, qui en l'année 492 (01. Lxxi, 4) furent plus hâtifs et plus intenses que de coutume, mirent un terme à l'expédition de Mardonius dans la Thrace. Lorsqu'il voulut pousser la conquête du pays au delà du point où Mégabaze s'était arrêté dix-huit ans auparavant 2, et que, dans ce but, il fit doubler à sa flotte le mont Athos, celle-ci essuya un ouragan terrible qui coula trois cents bâtiments et couvrit d'innombrables cadavres le rivage du golfe Strymonique. Comme l'armée de terre avait dans le même temps beaucoup à souffrir des dispositions hostiles que les Thraces témoignaient et des rudesses de la nature dans un pays sauvage, Mardonius n'osa pas aller plus loin et, pour cette fois, Athènes fut sauvée.

Mais l'incendie de Milet était, pour elle aussi, d'unmenaçant augure. Ce ne fut pas sans raison que les citoyens punirent leur poète Phrynichos lorsque, dans l'année qui suivit la bataille de Ladé, il leur mit sous les yeux aux fêtes de Dionysos la prise de Milet''. Il était contre la tradition de l'artgrec de porter sur la scène les malheurs du présent. Mais ce qui faisait de la peine aux Athéniens en cette occasion, c'était moins la faute de goût commise par le poète que la voix de leur conscience

') La saison où eut lieu la catastrophe de l'Athos est indiquée par le passage où Hérodote rapporte que hon nombre de naufragés périrent de froid (Herod., VI, 44. Cf. Weisse.xborn, Hellen, p. 135).

2) Voy. ci-dessus, p. 191-192.

3) M'.A-oTO'j aXiodi; (Herod., VI, 21).

qui leur reprochait d'être pour quelque chose dans la ruine de leur colonie^ de la reine des mers. Le sort de Milet les menaçait désormais eux-mêmes. Ils étaient devenus les voisins immédiats des Perses, et les Perses étaient le seul peuple de l'Orient qui eût conquis le littoral et asservi les Grecs sans perdre à cette conquête son indépendance nationale, sa force de résistance et son caractère à lui, comme il était arrivé aux Egyptiens et aux Lydiens. Le développement ultérieur du commerce international sur la Méditerranée dépendait désormais complètement des rapports entre la Perse et la Grèce .

Dans le principe^ on n'avait considéré le peuple grec que comme une des nombreuses populations dont le sort était de se voir incorporer dans le nouvel empire universel ; mais il fallut bientôt reconnaître qu'on mettait la main cette fois à une tâche d'un genre nouveau et tout spécial, dont les difficultés auraient leur contre-coup immédiat dans l'empire des Perses et contribueraient à ébranler les principes de sa politique, par l'impossibilité oii l'on serait de s'entendre sur la manière d'en user avec les Grecs. Ils étaient le premier peuple en face duquel on dût reconnaître qu'il ne pouvait être vaincu que par lui-même ; aussi les uns voulaient-ils que les Grecs soumis fussent traités avec douceur et respectés dans leur génie national et leur civilisation, tandis que les autres^ n'écoutant que la haine dont les Perses étaient animés contre les Grecs depuis le temps de Gyrus, ne voulaient voir en eux, comme dans toutes les autres races, que des matériaux à utiliser dans là construction de l'empire. Cette vieille haine nationale avait été ravivée par la révolte de l'Ionie; le sort lamentable de Milet, celui de Chios et de bien des villes en sont la preuve. Il faut ajouter que le défaut complet d'union et de constance dont les Ioniens d'Asie avaient fait preuve fortifiait la conviction qu'ils n'étaient pas faits pour se diriger eux-mêmes, ni dans la paix, ni dans la guerre. Naturellement, on croyait devoir porter le même jugement sur les hommes de même race qui habitaient le rivage opposé. Les deux pai'tis étaient donc parfaitement d'accord sur un point : c'est qu'il fallait au plus vite rendre le peuple grec tributaire des Achéménides.

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C'est ainsi que Darius, malgré son caractère pacifique et l'intelligence incontestable qu'il avait personnellement de la civilisation grecque, fut entraîné dans la lutte contre les Hellènes, devenue désormais l'idée maîtresse de la politique des Achéménides. Cette lutte fut poursuivie dans les contrées les plus diverses. On attaqua par l'Egypte les Grecs installés en Libye, et, peu de temps après l'expédition contre les Scythes, les habitants de Barca se virent transplantés en Bactriane '. On engagea même dès cette époque des négociations avec Carthage, en vue d'attaquer avec sa flotte les Hellènes de la Sicile et de l'Italie méridionale, qui avaient insulté l'étendard perse*. Mais le juste courroux du Grand-Roi se tourna d'abord et avant tout contre les complices de la révolte ionienne ; ce n'était pas en vain que son esclave lui criait trois fois pendant chaque repas : « Maître, souviens-toi des Athéniens ! ^ »

La guerre contre Athènes n'était que la continuation de la lutte commencée en lonie; mais, de l'autre côté de la mer, elle prit un caractère tout différent. La guerre d'Ionie transplantée sur le sol de l'Europe fut le point de départ d'une série de faits absolument nouveaux et l'un des moments les plus décisifs dans l'histoire de la Perse, de la Grèce, ou, pour mieux dire, de tous les Etats méditerranéens.

En donnant à l'empire des Achéménides l'occasion de déployer son maximum d'énergie, elle l'obligea à reconnaître pour lapremière fois qu'ilyavait des barrières insurmontables même pour sa puissance : il apprit qu'il existait dans une poignée de petits Etats une force morale dont tout son or et ses armées immenses n'auraient pas raison. Cette découverte lui ôta sa confiance en lui-même et sa cohésion intime ; il subit là des défaites dont il ne se releva jamais.

Ce fut le contraire du côté de la Grèce. L'agression des Achéménides donna pour la première fois à l'énergie native de ce peuple l'occasion de se déployer complètement ; elle éveilla dans toute sa force l'amour de la patrie^ fit ressortir le contraste entre Hellènes et Barbares et mit en pleine lumière les

•) Herod., III, 13. Sur les Barcéens, voy. vol. I, p. 579.

-) Voy. ci-dessus, p. 195.

^) AÉ<77TOTa, [J.ÉJJ.VSO Tcôv 'Af)r,vatwv (HerOD., V, 105).

220 LES luîtes avec les barbares

ressources propres de la race, le mérite des institutions polititiques, en un mot, la richesse du fond national. En même temps, l'horizon des Grecs s'élargit ; leur force reçut sa trempe; leur civilisation prit son essor dans toutes les directions et leur confiance en eux-mêmes s'éleva jusqu'à un héroïsme qui provoqua la plus magnifique floraison dans tous les domaines de la vie intellectuelle.

Mais ce ne fut pas seulement la situation respective des Grecs et des Barbares que ces luttes déterminèrent, en faisant paraître enfin, dans tout son jour et dans toute sa réalité, l'opposition qui se marquait sans cesse davantag^e entre la culture asiatique et la culture européenne ; elles réglèrent aussi définitivement les rapports entre les Etats grecs. Pour la première fois, le contraste entre la mère-patrie et ses colonies se dessina nettement ; l'Hellade, que ses colonies avaient dépassée sur bien des points, redevint, dans la guerre contre les Barbares, le centre de l'histoire grecque. Puis, dans la mère-patrie, on vit arriver au premier rang, par suite de cette même guerre, les Etats qui avaient le plus complètement réalisé en eux les qualités de la race. Le génie athénien, mûri dans le silence, devint la force motrice qui mena l'histoire du peuple entier ; il y eut désormais, grâce à lui, une politique grecque nationale. Cette politique fut à la fois claire, consciente d'elle-même, parfaitement indépendante de toutes les influences sacerdotales : car l'oracle de Delphes avait perdu, par son attitude dans les guerres médiques, le peu de prestige dont il jouissait encore auprès de la nation.

Ainsi ce double mouvement, de l'empire oriental qui recule et de l'histoire nationale des Hellènes qui marche en avant, se rattache entièrement à la guerre offensive entreprise par le Grand-Roi, guerre dont le récit fait l'objet du livre suivant.

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