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LES HELLENES D ASIE SUJETS DES PERSES

du roi de Lydie avec des propositions amicales, et n'aurait exigé autre chose que la reconnaissance de sa suzeraineté. L'attitude menaçante des Babyloniens l'obligeait à la prudence. Cependant on livra bataille, elles Perses, comme autrefois les Mèdes, durent reconnaître le courage et la solidité de l'armée lydienne. La bataille resta indécise.

Néanmoins, Crésus abandonna toute l'expédition. Il revint à Sardes et crut faire assez en convoquant dans cette ville pour la campagne prochaine toutes les troupes de son pays et les contingents de ses alliés. Mais Cyrus n'était pas homme à accorder à son adversaire une trêve qui lui eût permis de doubler ses forces. Après un court repos, les Perses se remirent en mouvement pour pénétrer avec des forces imposantes au cœur de l'empire lydien. Il fallait encore de la prudence, car, dans une vaste plaine sans arbres comme la plaine de THermos, la cavalerie des Lydiens avait une belle occasion pour déployer toutes ses ressources. Sur le conseil d'Harpage, Cyrus fît mettre tout ce qu'il avait de chameaux montés, amenés avec son armée du fond de l'Asie, eu face de la cavalerie lydienne et au premier rang. Le stratagème réussit. Surpris par l'aspect et par l'odeur de ces animaux nouveaux pour eux, les chevaux prirent peur ; l'attaque fut paralysée, la bataille perdue,

Crésus fut cerné dans son château, et, sur les pas des messagers qui devaient convoquer pour le printemps les armées auxiliaires, il en envoya d'autres plus rapides chargés d'implorer un secours immédiat pour dégager leur roi. Il était trop tard. Cyrus ne négligea rien pour enllammer l'ardeur de l'armée assiégeante à escalader les remparts, et l'on réussit enfin à pénétrer dans la citadelle de Sardes par le côté qui touche aux flancs du ïmolos (546 : 01. xvliii, 3) '.

L'empire des Mermnades n'existait que par sa dynastie ; il tomba, comme tous les empires orientaux, d'un seul coup, et sa chute fut d'autant plus soudaine que la dynastie n'avait dès

*) SoLiN., t. SosiCRAT. ap. DiOG. Laert , I, 95. Dion. Halic, Ep. ad Cn. Pcmpt. p. 773. Dé Thiic. jiid., p. 820. La prise de Sardes était une des dates les plus sûres et les plus connues de l'histoire anc'enne : îiinsi, par exemple^ on datait la mort de Périandre de l'un 4U uob Kpiiaoy, c'est-à^ dire, avant la prise de Sardes [Rhein. Mus.. XXXI, p. 20).

le principe fondé dans le pays même sa puissance que sur la force des armes. Le roi était pris, Tarmée dissoute ; la Lydie n'existait plus. Grésus, avec une résignation passive, rendit hommage au vainqueur pour qui les dieux s'étaient déclarés. Il fut traité généreusement et conserva une situation honorable auprès de Cyrus, qui sut utiliserles conseils du prince détrôné,.conseils précieux à cause de la connaissance qu'avait celui-ci des affaires de TAsie-Mineure et de ses relations avec les peuples d'Occident. A partir du jour où Grésus s'attacha à la suite du conquérant, il disparut aux yeux des Grecs , sans disparaître pourtant de leur mémoire.

Ils ne se lassaient pas^ en effet, de citer sans cesse son histoire comme la série la plus étonnante de péripéties qu'on put imaginer, et d'y ajouter tout le charme dont les conteurs ioniens avaient le secret. On ne la laissa pas abandonnée simplement à la tradition populaire : les prêtres s'en emparèrent, et elle fut, sous leur influence, accommodée à certains points de vue religieux'. Ainsi voyons-nous mettre en relief, d'une part, la piété du roi qui lui a valu la protection particulière du dieu de Delphes; de l'autre aussi, son orgueil excessif, sa trop grande estime des richesses, qui ont troublé son jugement et amené sa chute soudaine. On fait en même temps remarquer que, depuis Gygès, qui avait conquis le trône par un meurtre, une malédiction posait sur sa race, et que cette malédiction, selon les lois de l'éternelle justice dont Apollon même ne pouvait arrêter le cours, avait dû s'accomplir. Quand les prêtres parlaient ainsi de malédiclion, on pouvait reprocher au dieu de Delphes de n'avoir pas mieux protégé son fidèle serviteur et penser que la piété de celui-ci ne lui avait servi de rien. Mais la gloire d'Apollon devait trouver son compte à la chute môme du grand roi.

Le récit ajoute donc que Grésus, après la prise de la ville, s'était réfugié dans le temple du dieu. On le cherche : il est trahi. Le nom du traître Eurybate était passé en proverbe

') Voy. ci-dessus, p. 63 : les légendes concernant CrésiH dans Herod.. I, 86 9iJ. Ctesias et Nicol. Damasc ap. Fragm. Hislor. G/xc, III, p. 406. DuNCKER, Gesch. d. Altertk., II-, p. 483.

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chez les Grecs pour désigner un homme absolument infâme '. Le roi est enchaîné dans le temple, mais les chaînes tombent de ses mains; il est traîné vers la citadelle, mais là encore, son dieu protecteur le préserve de tout mal, jusqu'au moment où Cyrus, contraint par une série de prodiges, se décide à traiter son captif avec déférence et respect.

Il doit avoir existé encore une autre tradition d'après laquelle Crésus n'aurait pas voulu survivre à sa puissance et aurait mieux aimé se brûler avec ses trésors. Ces holocaustes volontaires de princes tombés reviennent souvent dans les légendes et même dans l'histoire de l'Orient ; ils se rattachent à l'usage qu'on avait d'honorer le dieu Soleil en mettant le feu à des bûchers chargés de matières précieuses. Ce qui prouve combien cette tradition était répandue, c'est que des peintures antiques représentaient Crésus assis sur le bûcher, dans une attitude solennelle, revêtu de ses habits royaux, le sceptre à la main et la couronne de lauriers sur la tête, versant une libation avec la calme majesté d'un prêtre, tandis que les flammes s'élèvent autour de lui ^

Lorsque la légende sacerdotale s'empara de cette tradition, elle transforma le bûcher en un échafaud et attribua à Cyrus, l'ennemi de la religion hellénique, une cruauté qui est trop en contradition avec les idées religieuses de la Perse pour mériter quelque créance. Dans cette légende, une pluie soudaine , envoyée par Apollon . éteignait le feu ^ ; au lieu qu'Hérodote, qui accueillait de préférence toute version ayant trait à Athènes, fait intervenir le nom de Solon dans la délivrance merveilleuse du dernier roi de Lydie.

La chute de Sardes était, pour le monde grec tout entier, un coup effroyable . L'empire qui avait servi d'intermédiaire avec l'Orient, mais qui avait aussi servi de rempart contre lui, était renversé, et sur ses ruines, une puissance tout à fait étrangère et hostile s'était avancée jusque dans le voisinage de la côte.

') Plat., Protagoras, p. 327 d. EùpvSaTSJiaOai [Parœmiogr. Grscc, éd. Leutsch. I. p. 243).

-) « Crésus sur le bûcher. « Cf. Welcker, Alte Denkmäler, III, p. 481. Stein, ap. Archäol. Zeitung. 1866, p. 126.

3) NicoL. Damasc, fragm. 6S{s.p. Fr. Histor. Gnec.,^. 409).

Les villes avaient eu à défendre contre les Mermnades leur indépendance politique ; mais leur langue, leurs mœurs, leur religion n'avaient pas été menacées, car elles dominaient jusque dans Sardes. Désormais tout était en péril ; les peuples de l'Iran avaient les mœurs étrangères en horreur et leur religion les conviait à la guerre sainte contre toute idtlâtrie. Par la même raison que les Juifs à Babylone attendaient avec joie l'arrivée de Cyrus et voyaient en lui le protecteur du culte de Jéhovah, les Grecs tremblaient pour leurs cités, pour leurs temples et leurs autels.

L'angoisse commune resserra leur union. Les villes éoliennes et ioniennes agirent de concert. Pourtant, cette fois encore, l'entente ne fut pas générale. Les îles, qui ne se sentaient pas menacées, restèrent à l'écart; Milet même manqua à la nouvelle confédération. Les Milésiens, qui avaient jadis fait cause commune avec les Mermnades, avaient cette fois encore saisi la première occasion pour conclure avec le nouveau potentat un traité particulier '.

Le parti national avait son centre à Phocée, qui était fort bien située pour communiquer avec les villes d'Ëolie. On avait, d'un commun accord, choisi comme ambassadeur de la nouvelle ligue un citoyen de Phocée, Py thermos, qui fut chargé d'exposer la situation aux Hellènes d'outre-mer et de réclamer une assistance énergique. Entouré d'un appareil magnifique qui devait témoigner de la prospérité des Grecs d'Asie, Pylhermos aborda à G\theion. Il se présenta en habit de pourpre devant les magistrats de Sparte et se mit en devoir d'exposer, avec toute l'éloquence dontil était cap aT^le, la communauté d'intérêts qui rendait solidaires l'un de l'autre les deuxrivages de l'Archipel. Mais saparole rencontrapeu d'écho. Les Spartiates, qui avaient trouvé des équipages et des vaisseaux pour Crésus l'oppresseur des villes grecques, refusèrent à ces mêmes villes tout secours efficace et se bornèrent, pour avoir l'air de payer de retour l'honneur qu'on leur faisait en acceptant leur hégémonie, à envoyer en Asie un ambassadeur chargé d'aller trouver le roi de Perse dans son camp et de

') Herod.,1, 141.

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protester, au nom de Lacédcmone, contre toute attaque àmain armée sur le territoire grec.

Cette impuissante ambassade, qui était la première rencontre officielle entre la Perse et les États de la Grèce d'Europe, dut paraître bien ridicule à Cyrus . Elle ne fit que diminuer encore le cas qu'il faisait de la nation grecque, dont il méprisait l'esprit fanfaron. Il la jugeait d'après la population des villes marchandes d'Ionie et ne pouvait croire capables d'aucune énergie virile des hommes qui passaient la moitié de leur vie à bavarder sur la place publique *.

En attendant^ il avait autre chose en tête que les affaires du littoral asiatique. Depuis la chute de Sardes, il tenait la soumission de l'Asie-Mineure pour achevée; il reprit donc, avec le gros de ses troupes, le chemin d'P^cbatane, après avoir installé à Sardes, avec une garnison perse, Tabalos comme gouverneur de la nouvelle province. Il laissait à Pactyès, un Lydien, l'administration des impôts et la surveillance des sommes d'argent qui devaient désormais s'acheminer par la route royale de Sardes vers Suse.

Cyrus se faisait illusion s'il croyait avoir par ces mesures assuré la pacification de l'Asie-Mineure. Il laissait tout en fermentation derrière lui. Toute la population des côtes, notamment, était en proie à une surexcitation qui la tenait entre l'anxiété et l'espérance. L'ancienne domination était anéantie : la nouvelle n'était pas fondée encore. L'hommage volontaire que les villes avaient offert sous certaines conditions avait été repoussé par Cyrus avec colère. Avant la chute de Sardes, à l'exception de Milet, toutes avaient rejeté ses propositions, et il ne le leur pardonnait pas. On devait s'attendre à tout de sa part dès qu'il serait libre de son action. On n'avait pas encore vu un soldat de Cyrus sur la côte : on était libre encore ; on n'appartenait ni aux Lydiens ni aux Perses ; et, plus Cyrus mettait de hâte à retirer ses forces militaires de la péninsule pour porter la guerre sur les frontières les plus éloignées de son empire, plus on se sentait tenté d'utiliser ce répit pour s'unir et conquérir à nouveau l'indépendance .

1) Herod., J, 152. 153.

Ces dispositions furent utilisées par Pactyès, dont la fidélité était mise à une trop dure épreuve par les trésors confiés à sa garde. Il se servit de cet argent pour réunir promptement une armée considérable, s'avancer de la côte jusqu'à Sardes et y enfermer Tabalos. Mais il n'était pas homme à mener à bonne fin par son énergie une entreprise aventureuse et difficile. A peine fut-il informé de l'approche des troupes de Mazarès, détaché par Cyrus au secours de Tabalos ', que le cœur lui manqua ; il laissa son armée se disperser, et se l'éfugia luimême à Kyme. L'insurrection n'eut d'autre effet que de hâtei' le moment fatal, et les Perses n'en étaient que plus irrités lorsqu'ils arrivèrent pour la première fois sur le littoral grec .

Leur premier désir était de punir le traître ; et c'est sur sa tète que s'engagèrent les premières négociations entre l'armée perse et les villes grecques. Les Kyméens, qui n'osaient ni livrer Pactyès ni le protéger', le firent passer à Lesbos ; mais il n'était guère plus en sûreté dans les îles. Les habitants de Mytilène n'étaient pas éloignés de livrer le fugitif en échange de l'or des Perses ; aussi les Kyméens le conduisirent-ils à Chios, Les Chiotes crurent devoir saisir l'occasion qui s'offrait de se faire assurer le territoire d'Atarnée et de satisfaire ainsi l'envie, qu'ils avaient depuis longtemps déjà, de posséder un coin de terre sur le continent, en face de leur île. Les Perses y consentirent avec joie, parce qu'ils mettaient ainsi sous leur influence la plus grande île de l'Archipel, et Pactyès fut arraché au sanctuaire d'Athêna, la patronne delà cité, pour être livré à la vengeance de ses ennemis. Ainsi les plus saints devoirs furent sacrifiés aux plus vils calculs d'intérêt, non par des particuliers, mais par un acte officiel engageant l'Etat tout entier. Il n'y eut que les prêtres pour protester contre la violation do l'asile sacré : ils lancèrent la malédiction sur le territoire acquis au prixd'un tel sacrilége^ C'est de cette façon que les Perses apprirent à connaître les populations maritimes de

') Herod., I, 156.

-) Les Kyméens consultent i'oracle des Branehides. dont les réponses contradictoires les laissent aussi perplexes (Herod., 158-160). ^} Herod., I, 160. Cf. ci-dessus, p. 9.

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rionie. Pouvaient-ils faire autrement que de concevoir pour elles le plus profond mépris ?

Mazarès avait atteint son premier but, punir l'instigateur de la révolte ; il se tourna alors contre ceux qui y avaient pris part. Le foyer de l'insurrection avait été Priène, patrie du noble Bias, Priène, qui avait la garde du sanctuaire panionien. Pour faire un exemple, on traîna les citoyens de la ville en esclavage ; puis, l'armée descendit la vallée du Méandre en ravageant tout : Magnésie, qui se relevait à peine de ses ruines, fut détruite pour la seconde fois .

C'est alors que l'exécuteur des vengeances. royales mourut subitement, et que Harpage prit la direction de la guerre sur le littoral. Par le choix d'un homme qui lui tenait de si près, Cyrus donnait à entendre l'importance qu'il attachait à l'expédition dlonie.

Dans le fait, les Ioniens commençaient à prouver au roi qu'ils étaient autre chose que des bavards de place publique, et qu'ils ne faisaient pas tous aussi bon marché que les Chiotcs des choses les plus sacrées. Ces mêmes hommes^ qui s'étaient montrés si peu capables de sauver leurs affaires par une action commune, montrèrent, à ce moment oii tout espoir de succès avait disparu, un courage héroïque, digne de jours meilleurs. Harpage dut prendre les villes d'assaut les unes après les autres. Une nouvelle guerre l'attendait devant chacune, et pourtant, les Ioniens s'étaient bien vite aperçus qu'ils avaient affaire à de tout autres soldats que n'étaient les Lydiens. Ceuxci, dans les combats, faisaient donner de préférence la cavalerie : Harpage, au contraire, avait à sa disposition toutes les armes, parfaitement exercées; il avait, par exemple, une masse redoutable d'archers ettousles engins, machines et terrassiers, employés pour des sièges en règle. Il bloquait les villes par terre et par mer ; il savait ouvrir des tranchées souterraines pour faire crouler les murs d'enceinte, et réduire ainsi toutes les villes les unes après les autres. Enfin, avec des ennemis comme ceux-là, il n'y avait point de droit hellénique qu'ils se sentissent obligés de respecter, point de sanctuaire qui pût les intimider, comme il était arrivé avec les Lydiens. Dans cette guerre, deux villes surtout firent preuve d'un courage

héroïque et bien ionien : voyant la résistance inutile sur le continent, elles surent retrouver la liberté sur la mer et se firent de leurs vaisseaux une nouvelle patrie '.

On comprend aisément que plus la situation de l'Asie- Mineure devenait inquiétante, plus la population des côtes s'expatriait. Ce furent d'abord des individus et des familles qui avaient absolument besoin de la paix pour vivre ; par exemple, des artistes et des artisans qui avaient connu, sous le protectorat de Crésus, l'aisance et le bien-être. C'est ainsi que le sculpteur Bathyclès de Magnésie émigra vers cette époque de Sardes à Sparte, avec ses compagnons-. L'émigration, de jour en jour plus forte, se porta vers l'Italie, la Gaule, et surtout vers la mer Noire, sur les côtes de laquelle on vit prospérer les colonies, tandis que la mère-patrie succombait : absolument comme, de nos jours, la destruction de Psara et de Chio a fait naître dans l'Archipel de nouvelles places de commerce , Svra, par exemple. De tout temps les Grecs ont su se tirer d'affaire dans les situations les plus difficiles, remplacer le foyer perdu par une autre patrie et s'y refaire, avec une admirable puissance de vitalité, une prospérité nouvelle. Réduits à fuir leur pays, les émigrants se dirigeaient principalement vers les colonies, suivant l'exemple déjà donné par les Phéniciens. C'est ainsi que le prophète Isaïe exhorte les Tyricns à émigrer à Tartessos et la prospérité de Carthagc est due essentiellement aux nombreuses familles qui avaient quitté la métropole opprimée. De même, on vit celte fois des colonies comme Panticapée devenir des villes populeuses.

La meilleure partie de la population s'en alla après avoir fait son devoir ; les lâches seuls restèrent attachés à la glèbe. Mais les cités où la masse des habitants se montra le plus résolue à ne subir à aucun prix le joug de l'étranger furent Téos et Phocée.LesgensdeT'éos, qui prétendaient descendre des héros minyens^ choisirent la côte de Thrace qui, peuplée de tribus sauvages, était restéele plus longtemps rebelle à laculturehel-

*) Sur les campagnes et les succès d'Harpage, voj'. Herod., 162 sqq. Schultz, App. ad ann. crit. rer. grsec., II, p. 29. ^) Cf. Bblnn, Eünstlergeschichte , I. p. 52 sqq. 3J Voy. vol. I, p. 286.

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lénique. Un siècle auparavant, les Clazoméniens avaient tenté d'y établir une colonie ; elle avait été complètement détruitepar des peuplades descendues de la montagne. Néanmoins, les émigrés de Téos choisirent le même emplacement, non loin de l'embouchure du Nestos, en face de Tile de Thasos. C'est du reste un point où il paraît que les Phéniciens s'étaient déjà établis précédemment. Cette fois, la colonisation aboutit. Une nouvelle Téos refleurit à Abdère ', et la cité qui vit naître le philosophe Démocrite et qui, de plus, sut l'honorer, a montré que le sentiment élevé qui animait les Téïens ne s'est pas éteint dans leur colonie.

Les Phocéens ne réussirent pas aussi aisément à trouver un nouveau foyer. Ils avaient défendu avec un tel succès contre Harpagelesmurailles de pierre qu'ils avaient bâties avecl'argent de leur hôte et ami Arganthonios", que le général perse se déclara pr('t à s'éloigner s'ils voulaient, en signe de soumission, démolir un bastion et concéder au Grand-Roi un emplacement consacr.' en dedans de Tenceinte ^ Les Phocéens ne s'y prêtèrent pas davantage ; mais ils employèrent le délai qu'ils avaient demandé pour réfléchir, à mettre à la mer tous leurs vaisseaux, et, tandis que les troupes ennemies se tenaient, comme il était convenu, à distance des murs, ils s'embarquèrent avec leurs femmes, leurs enfants, les objets de leur culte, et tout leur avoir mobilier, laissant aux Perses une ville dépeuplée *.

Ils auraient bien souhaité ne pas s'éloigner de la mer sur les bords de laquelle ils étaient nés ; mais les Chiotes^ par une jalousie de commerçants, ne voulurent à aucun prix leur abandonner lesŒnussesou îles à vignobles. Il leur fallut donc, si pénible que fût ce contre-temps, se résoudre à partir pour une destination plus lointaine avec tout leur chargement. Ils retournèrent encore une fois dans leur patrie déserte, surprirent la garnison perse, coulèrent une masse de fer à l'entrée de

1) Herod., I, 168.

2) Voy. vol. I, p. 568.

3) oiy:ri\ia Ev xaripwaat (Herod., 1,164), c'est-à-dife, probablement, en faire une propriété royale.

*) Herod., ibid. Rorat., Epod., xvi. 17.

leur porl, maudirent tous ceux qui restaient à terre pour ne pas suivre les autres dans Texil, et sortirent de l'Archipel, le cap sur les régions lointaines de la mer d'Occident, où ils allèrent rejoindre en Corse (Cyrnos), à Alalia, leurs compatriotes déjà établis dans la contrée. En effet, à Tartessos où ils avaient été auparavant invités à se rendre, leur ami Arganthonios venait de mourir, et, depuis sa mort , des sentiments hostiles s'étaient fait jour à leur endroit. De nouvelles etdures épreuves les attendaient encore. Avant de pouvoir s'établir sur des terres à eux, il leur fallut pourvoir à leur subsistance en faisant le métier de corsaires, ce qui les brouilla avec les États maritimes et commerçants de la mer d'Occident. Les Tyrrhéniens et les Carthaginois firent cause commune pour protéger leur marine marchande contre les nouveaux pirates. Les Phocéens combattirent contre leurs flottes réunies avec le courage du désespoir ; ils ne furent pas vaincus, mais leurs pertes furent si grandes, en vaisseaux et en hommes, qu'il leur fut impossible de se maintenir en Corse. Ils allèrent à Rhégion et le restant de cette population errante et sans foyer finit par se créer à Hyélé, en Lucanie, un établissement stable. Ils y trouvèrent un séjour tranquille, et ce fut cette ville, bâtie sur ia limite extrême du monde grec, qui vit naître et grandir dans son sein une école philosophique vouée aux spéculations profondes, l'école des Eléates '.

Cependant Harpage avait fait tous ses efforts pour mettre fin à cette rude campagne. La prise des villes ne fut suivie d'aucune mesure violente, d'aucune destruction ; les habitants ne furent ni transportés, ni réduits en esclavage. Rien ne fut changé aux institutions des cités. Avec le mépris qu'ils avaient pour toute espèce de constitution à la grecque, les Perses devaient croire les citoyens des villes ioniennes d'autant moins dangereux qu'ils se réuniraient plus souvent et parleraient davantage. C'est pourquoi ils laissèrent subsister jusqu'à la diète fédérale de Mycale 2.

Il se produisit même au sein de cette assemblée des motions

1) Les Phocéens à Cyrnos et à Rhégion (Herod.. I, 165-166), à Hyélé (I, 167). Cf. BocKH, Corp. Inscr. Grase, II, p. 138.

2) Weissenborn, Hellen, p. 122. C.Müller, Fr. Hist. Grœc, II, p. 217.

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et des délibérations qui, dans l'état de surexcitation où étaient les esprits, pouvaient aisément donner lieu à des incidents graves. Les patriotes les plus hardis et les plus clairvoyants élevèrent encore une fois la voix : parmi eux figure Bias de Priène. Il en revint aux propositions de Thaïes. Il signala de nouveau la cause du mal, l'absence de toute cohésion politique en lonie. La dernière guerre ne pouvait laisser de doute à cet égard : si Théroïsme qui s'était dépensé sans fruit dansdes luttes isolées avaitété un effort collectif, agissant d'ensemble au moment et au point voulu, le sort des villes ioniennes aurait été bien dilTérent. « Désormais^ disait-il, il ne nous est plus possible de nous serrer les uns contre les autres en lonie. Les plus vaillantes d'entre les cités n'existent plus ; la plus puissante de toutes nous a abandonnés avant le commencement de la lutte ; le sol lui-même sur lequel nous vivons n'est plus à nous, et le peu de liberté d'action qui nous reste est comme une grâce que les Barbares veulent bien nous faire. Ne vous y trompez donc pas : si l'on vous permet aujourd'hui une existence supportable, si le commerceet lanavigation suiventleur cours sans encombre, iln'en est pas moins vrai que vous ne vous appartenez plus. S'il plaît au Grand-Roi, il exigera tout ce que vous avez de ressources^ votre avoir et vos vaisseaux, et il vous traînera à la suite de son armée pour vous forcer à combattre vos compatriotes. Il est encore temps de fonder une ville commune. Sans doute, ce ne sera plus sur le sol de la patrie ; mais l'Ionie est là où habitent des Ioniens libres ; nos vaisseaux nous donnent le moyen de nous assurer de nouvelles demeures, placées hors de l'atteinte des Barbares. Nos frères de Phocée nous ont montré le chemin ; il y a dans la mer occidentale une île grande et fertile, la Sardaignc. Allons fonder là-bas, avec toutes nos forces réunies, une cité commune à tous les Ioniens, et nous tiendrons tète aux flottes des Tyrrhéniens et des Carthaginois. Aujourd'hui vous avez le choix encore entre ces deux partis : laisser périr la patrie, ou refaire l'honneur et assurer la eloire du nom ionien ' . »

') Herod., I, 170.

La voix de Bias trouva de Técho dans bien des cœurs ; mais le plus grand nombre des confédérés ioniens ne put se décider à sacrifier son bien-être présent et acclamer d'enthousiasme des résolutions aussi extraordinaires. La politique habile des Perses travailla de son côté à empêcher que de nouveaux projets d'émigration fussent mis à exécution : il leur suffisait d'avoir brisé la résistance. Les tributs furent payés et les contingents fournis. Le nom perse était si redouté que les îles elles-mêmes apportèrent volontairement leur hommage, entre autres, Chios et Lesbos. Ces deux îles avaient usé dans des luttes intestines leur force de résistance, et toutes deux, à cause de leurs possessions continentales qu'elles ne voulaient pas abandonner, se voyaient obligées à faire leur soumission.

Cependant Harpage réunissait à son armée les contingents des villes dlonie et dËolic, qui prirent part à l'expédition d'autant plus volontiers qu'elle était dirigée contre les Gariens. Il ne rencontra en Carie de résistance sérieuse ni chez les anciens habitants repoussés dans lintérieur des terres, ni chez les Grecs de la côte. Gnide seule montra un certain courage. Pendant quTIarpage était encore aux prises avec les villes ioniennes, les Cnidiens se mirent en devoir de couper par un fossé leur presqu'île, dans sa partie la plus resserrée, et de fortifier la tranchée de telle sorte qu'il fût impossilde de les bloquer étroitement. Cependant, ils n'allèrent pas jusqu'au bout : des accidents de toute sorte arrêtèrent ce péiible travail; on les considéra comme des avertissements des dieux, et finalement l'on se décida d'autant plus vite à subir un sort inévitable que la soumission des villes d'Ionie assurait aux Perses les moyens d'attaquer aussi par mer, le cas échéant '.

Mais une lâche plus difficile attendait Harpage lorsqu'il remonta de la côte vers l'intérieur. Dans ces contrées, où le terrain offrait aux habitants des défenses naturelles, il livra, tout près d'Halicarnasse, une bataille terrible aux Pédasiens qui s'étaient retranchés dans leur citadelle escarpée de Lida ^; et quand ensuite il arriva dans les régions du Taurus, il ren-

1) Herod., I, 174.

*) Herod., I, 175, .

LA POLITIQUE ORIENTALE DANS l' ARCHIPEL 139

contra une résistance déterminée chez les Lyciens et chez les Cauniens , deux peuples frères qui n'entendaient pas sacrifier aux Perses une liberté qu'ils avaient défendue contre les Lydiens. Les Xanthiens se signalèrent entre tous par leur bravoure. Leur héroïque petite troupe marcha sans crainte au-devant de la grande armée d'IIarpage dans la vallée du Xanthos.Ce qui survécut à la bataille se réfugia sur le rocher qui formait racropolc de Xanthos, et, comme à la longue la résistance devenait là encore impossible, tous les citoyens cherchèrent une mort glorieuse en combattant jusqu'au dernier au milieu des ruines de leurs temples et de leurs maisons. Quatre-vingts familles, absentes alors, échappèrent seules au désastre et revinrent plus tard s'établir sur les ruines du nid d'aigle édifié par leurs aïeux '. Les Perses venaient d'éprouver pour la première fois l'héroïsme des montagnards de race hellénique, que l'on pouvait bien vaincre, mais non pas subjuguer. C'était le prélude des Thermopyles.

LA POLITIQUE ORIENTALE DANS L ARCmPEL.

Ces expéditions d'Harpage (depuis S44: 01. lix, 1) avaient transformé toute une moitié du monde grec ; les Hellènes établis des deux côtés de l'Archipel se trouvaient violemment séparés les uns des autres : toute une série de cités grecques, et des plus florissantes, étaient incorporées à un puissant empire barbare et perdaient leur liberté d'action. Tout ce que les Mermnades avaient pu faire n'était que le prélude de ces événements. Maintenant, pour la première fois, l'ancienne opposition entre l'intérieur du continent asiatique et le littoral était supprimée; la puissance royale qui avait pris naissance sur le plateau de la Perse venait, dans sa marche envahissante, de pousser

'y Herod., I, 176. Xanthos reste la capitale des Lyciens (Overbeck, ap» Zeitschrift für Alterthumswissenschaft, 18^6, p. 289 sqq.).

jusqu'à TArchipel. Les îles commencèrent à trembler et envoyèrent en hâte leurs hommages à la cour de Suse. Lorsque Cyrus mourut (544 : 01. Lxn, 4), deux ans avant Pisistrate, les rapports des peuples et des Etats étaient entièrement changés : une nouvelle grande puissance s'était fondée, plus formidable que toutes les anciennes, avec un territoire qui s'étendait de Flaxarte à la mer de Rhodes, empire unitaire, belliqueux et envahissant, en face duquel Fimpuissance des républiques grecques apparaissait pour la première fois dans son alarmante réalité.

Dans le même temps, une autre puissance continentale de rOrient avait aussi renversé les barrières qui la séparaient de la Méditerranée et menaçait du côté du sud Tindépendance des Etats helléniques.

L'Egypte sous les Psammétichides différait autant du vieil empire des Pharaons que la Lydie nouvelle de TEtat des Sandonides. La rupture avec le passé était d'autant plus complète qu'il y avait en Egypte plus d'incompatibilité entre les Grecs et le génie propre de la nation. Les rapports de la nouvelle dynastie avec les Grecs avaient été tout à fait bienveillants et amicaux, tant que ceux-ci avaient pu lui servir à protéger le nouveau trône contre la résistance du parti national, et tant que les expéditions au dehors avaient été dirigées contre la Syrie, dans le dessein d'en rattacherle littoral à l'Egypte. Mais cette entreprise avait été arrêtée par le développement rapide et inattendu de la puissance babylonienne. Le roi Hophra, ou, comme les Grecsl'appellent, Apriès, donna alors aux préparatifs de guerre une direction tout autre et, à ce qu'il croyait, beaucoup moins dangereuse ; la détresse de certaines tribus libyennes refoulées par les colons lui servit de prétexte pour entreprendre une campagne contre Cyrène*.

Non-seulement l'entreprise ne réussit pas, mais elle donna lieu à un soulèvement de mercenaires qui renversa le trône occupé depuis cent ans par les Psammatichides". Il n'est question nulle part d'un mouvement national égyptien ; ce

') Voy. vol. I, p. 573, 2) Herod., II, 161.

fut un aventurier, appartenant à la population bâtarde des mercenaires etjusque-là escroc de profession, qui, sous le nom d'Amasis, monta sur le trône des Pharaons et suivit^ d'une façon plus décidée encore, la politique grécophile inaugurée par les Psammétichides. Il avait pour femme une Cyrénéenne, des Grecs pour compagnons de table, des princes grecs pour hôtes et amis ; comme Crésus, il honorait les dieux grecs, particulièrement Athêna, et flattait par ses présents les puissantes corporations sacerdotales. Enlin, il sut reprendre les plans de conquête des Psammétichides, maisavecplus d'adresse et de succès.

L'Egypte était devenue un Etat riverain de la Méditerranée ; il s'agissait maintenant pour elle d'avoir dans cette mer sa part de domination. Pour atteindre ce but^ le nouveau roi ne recourut pas à l'ancien moyen, si dangereux, des expéditions en Syrie : les flottes égyptiennes devaient partir des bouches mêmes du IXil à la conquête de la mer. Mais, pour équiper de fortes escadres, on ne trouvait dans le Delta ni bois de construction ni métaux ; il fallait aussi des stations plus commodes et des ports de guerre meilleurs que le Nil n'en pouvait offrir. Amasis reconnut que, pour réaliser ses desseins, la possession de Cypre lui était indispensable. C'était là que la puissance phénicienne, c'est-à-dire, ce qu'il en restait encore après l'expédition des Babyloniens, pouvait être le plus efficacement attaquée.

Les liens qui unissaient Cypre et la Phénicie sont aussi anciens que le commerce maritime de Byblos et de Sidon K Le joug des villes phéniciennes pesait parfois assez lourdement sur les insulaires, et cette statue de roi qu'on a trouvée à Cition couverte d'inscriptions cunéiformes prouve qu'au huitième siècle des rois de Ninive furent accueillis parles Cypriotes comme des libérateurs qui venaient les affranchir du joug phénicien 2. Cependant, là encore, les Phéniciens n'ont pas établi leur domination sur l'ilo d'une manière régulière et complète. Ils en exploitaient les forêts et les mines, ils utilisaient les ports,

«) Voy. vol. I, p. 43.

2) Voy. vol. I, p. 558.

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