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CHAPITRE PREMIER

§ I. — La première guerre médique. — l*olitique et projets de Mardonius.

— Nouveau plan d'attaque. — Châtiment des Thasiens (491). — Puissance maritime des Éginètcs. — Égine et Atliènes. — • Les messagers de Darius en Grèce. — Atliènes se rapproche de Sparte. — Cléomène et Démarate. — Mort de Cléomène (491?). — Expédition de Datis et Arlapherne (490). ~ Les Perses en Eubée. — Athènes et ses hommes d'État. — Aristide et Thémistocle. — Les partis et coteries politiques à Athènes. — Thémistocle archonte (493) : fondation du Pirée. — Miltiade et Thémistocle. — Départ de l'armée athénienne pour Marathon : le conseil de guerre : l'ordre de bataille. — La journée de Marathon (12 sept. 490).

— Les Perses devant Phalère. — Les Spartiates à Athènes, — Miltiade devant Paros. — Procès et mort de Miltiade.

§ II. — Préparatifs dk la gra.nue guerre. — La guerre maritime d'après les plans de Thémistocle. — Les mines d'argent du Laurion. — Coup de main des Athéniens sur Égine. — Loi concernant le produit des mines. — Conflit entre les chefs de partis : bannissement d'Aristide. — Athènes sous la direction de Thémistocle. — Signes avant-coureurs d'une nouvelle guerre : armements en Asie. — Mort de Darius et avènement de Xerxès (485). — Politique des Aleuades de Thessalie. — L'armée de l'empire perse : la flotte : les magasins d'approvisionnement. — Le pont jeté sur le détroit. — L'armée perse en Europe. — Xerxès au pied de l'Olympe.

§ III. — La défense nationale. — État prospère de la Grèce. — La cité grecque. ^ Unité idéale et désunion politique de la Grèce . — Prééminence de Sparte. — Attitude de Sparte. — Antagonisme et points de vue divers des partis. — Dispositions anti-patriotiques de certaines classes. — Formation d'un parti national. — Thémistocle et Chiléos de Tégée : la confédération Isthmique (481). — Soulèvement national.

§ IV. — Campagne de Xerxès. — Départ de l'armée fédérale pour Tempe. — — • Retraite précipitée des Hellènes — Deuxième mouvement en avant (480). — Léonidas aux Thermopyles : mort de Léonidas (juillet 480). — Les flottes au promontoire Artémision. — Triple combat naval (juillet 480). Retraite de la flotte grecque. — Les Perses à Delphes et en Béotie. — Évacuation de l'Attitjue. — Xerxès en Attique : séance du conseil royal.

— Le conseil de guerre des Grecs. — Mnésiphilos et Thémistocle. —

— Ruse de Thémistocle. — Arrivée d'Aristide. — Bataille de Salamine (20 sept. 480). — Conséquences de la bataille. — Les Perses poursuivis par les vainqueurs. — Retour de Xerxès en Asie.

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§ V. — Campagne de Mardonius. — Découragement des Perses. — L'armée de Mardonius en Thessalie durant l'hiver de 480/479. — Négociations à Athènes. — Athènes évacuée une seconde fois (479). — Älardonius en Attique et en Béotie. — L'armée grecque se met en mouvement (été 479). — Escarmouches préliminaires sur les bords de l'Asopos. — L'armée grecque prend de nouvelles positions à Platée. — Bataille de Platée (fin sept. 479). — Délibérations entre les confédérés : décrets nationaux.

§ VL — La Grèce sauvée. — La tradition concernant les guerres de l'indépendance. — L'histoire écrite par Hérodote. — Coup-d'œil rétrospectif sur l'hisloire des guerres de l'indépendance. — Conséquences des guerres médiques.

Le désastre naval du mont Athos ne pouvait avoir d'autres conséquences qu'un temps d'arrêt très court dans la grande lutte nationale. La flotte avait^été victime de la mauvaise saison, et toute la part de responsabilité qui revenait aux hommes dans ce malheur retombait sur la tête de Mardonius. C'était avec une confiance sans bornes que le Grand-Roi avait placé cet homme jeune et sans expérience à la tète de ses forces navales, et destitué en môme temps pour lui les officiers supérieurs qui jusque-là avaient commandé sur les côtes de la mer Egée ', Mardonius avait débuté, dès son entrée en fondions, par des réformes téméraires : il avait annulé les dispositions d'Artapherne, éloigné les tyrans qui, sous la suzeraineté du roi de Perse, exerçaient le pouvoir dans les villes grecques et rendu aux assemblées populaires la connaissance de toutes les affaires publiques. On reconnaît en lui Tbomme qui, novateur hardi et plein de lui-même, se mettait au-dessus des principes traditionnels de la politique perse, afin de seîaire passer pour un homme d'État de jugement plus ouvert et capable de vues plus larges. Dans le plan de guerre qu'il allait suivre, il n'entendait pas perdre le temps à châtier quelquesvilles une à une, et à y ramener quelques familles d'émigrés : c'est sur l'Occi-

') Voy. ci-dessus, p. 216.

dent entier, sur l'Europe entière et ses cités florissantes qu'il attachait son regard. Dans l'ardeur d'une ambition juvénile, il poursuivait le dessein de gouverner comme lieutenant des Achéménides un empire grec au-delà de la mer Egée. Aussi s'était-il avancé en toute hâte, pour pouvoir prendre ses quartiers d'hiver dans la Grèce du nord et annoncer à son beaupère la conquête de nouveaux territoires sur l'autre rivage de la mer, l'année même où il avait quitté la Haute-Asie '.

Lorsque tous ses projets eurent échoué au mont Athos, la faveur du roi revint aux hommes qui avaient déconseillé cette façon impétueuse de faire la guerre et ces grandes visées. Sous l'influence des Pisistratides qui, accompagnés de leurs anciens courtisans, déployaient à Sardes comme à Suse une activité infatigable, on arrêta un nouveau plan de campagne qui n'eut d'abord pour objet que la Grèce moyenne. La première chose à faire, la tâche indispensable, était de châtier Erétrie et Athènes : l'exécution en serait facilitée par bien des circonstances. La Grèce moyenne était fractionnée en tout petits Etats, chez qui il ne pouvait être question d'une résistance suivie de succès. Tout le pays était sourdement agité par la rivalité des villes les plus importantes , d'Athènes avec Sparte, d'Egine et de ïhèbes avec Athènes; dans chacune de ces cités même, on trouverait des partisans. On ne pouvait avoir dans une expédition contre Athènes de meilleur guide qu'Hippias ; et par lui on aurait le grand avantage d'attirer à soi son ancien parti . Les Spartiates ne demanderaient pas mieux que de voirHippias, qu'ils n'avaientpu ramener eux-mêmes, rétabli par les troupes perses et dominant en despote la cité indocile dont la suffisance insolente croissait d'année en année. On trouverait à travers des groupes d'îles sans défense un chemin rapide et sur pour s'avancer au cœur même de la Grèce, et Athènes elle-même, avec ses cinquante vaisseaux de guerre, serait hors d'état d'empêcher la descente des Perses.

Après l'échec de Mardonius, il n'était pas diflicilc d'obtenir

') Sur le caractère de Mardonius, cf. Herod., VI, 43 et ci-dessus, p. 216. Dans un autre passage (VII, 6), Hérodote signale chez Mardonius le goût des innovations et indique comme but visé par son ambition le gouvernement de l'Hellade,

n. in

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le consentement du Grand-Roi à ce nouveau plan de campagne. C'était un plan qui écartait toute exagération et ne visait qu'à l'indispensable. C'était essentiellement une expédition contre l'Attique^, telle que l'exigeaient l'honneur des Achéménides et les vœux personnels du Grand-Roi. Aussitôt, on ordonna de nouvelles levées et, sur toute la côte, les chantiers maritimes furent mis en activité. On ordonna surtout la construction de bâtiments de transport pour la cavalerie. On connaissait, en effet, par Hippias le point faible de l'armée athénienne : c'était avec le secours de cavaliers étrangers que les Pisistratides avaient soutenu leur tvrannie.

En même temps, on avait l'œil sur les frontières de l'empire, et l'on se servait des rivalités de voisinage entre les villes grecques pour se mettre au courant des mouvements dangereux auxquels on devait s'attendre après le malheur qu'on venait d'éprouver.

Cette prudence ne fut pas inutile. La même année ou au commencement de l'année suivante, il y eut une dénonciation contre les habitants dcThasos que, depuis longtemps, les cités des environs regardaient d'un œil d'envie. Du temps du roi Gygès(720 : 01. xv, 1), des colons venus de Paros s'étaient établis dans cette île et y avaient fondé, après bien des revers et de rudes combats, un État qui s'étendit sur la partie voisine du continent, soumit ou repoussa les tribus sauvages des Thraces, et trouva dans les mines d'or et d'argent ouvertes au temps des Phéniciens une source d'inépuisables richesses. Les mines de Thrace et celles de l'ile elle-même donnèrent de si grands bénéfices que le petit État, sans imposer les biens-fonds des citoyens, avait, en y comprenant la douane et d'autres taxes, un revenu qui s'élevait dans les bonnes années jusqu'à 300 talents (1 ,770,000 fr.) '. Il y a encore aujourd'hui une foule de monnaies antiques en argent qui appartiennent à Thasos ou à ses colonies*. C'est une preuve visible de la richesse des Thasiens à cette époque, et de l'extension de leur domaine commercial sur le continent thrace. Avec cela, ils avaient

') Herod., VI, 40.

') Sur Jes monnaies de Thasos et leur circulation sur le continent, cf. G. Perrot, Memoire sur l'île de Thasos, p. 21 sqq.

assez d'activité et de patriotisme pour employer à de dignes objets ces ressources extraordinaires. Déjà, au moment où Histiée assiégeait l'île ', ils s'étaient créé une marine de guerre^ et, bien placés pour voir de près le désastre de la grande Armada orientale, ils avaient conçu le dessein hardi de se détacher de l'empire perse, auquel ils avaient été incorporés par Mardonius, et de se constituer en cité libre.

L'envie de leurs voisins rendit vains leurs elforts. Ce furent apparemment des villes thraces de la côte qui, par jalousie ou par souci de leur propre indépendance, trahirent les projets des Thasiens et appelèrent les Perses, dont les forces maritimes furent encore suffisantes pour désarmer sans peine les insulaires pris au dépourvu. Ils durent raser leurs murailles et remettre leurs vaisseaux qu'on emmena à Abdère ^ Abdère était le point d'appui de la puissance perse au nord de la mer Egée, admirablement placée pour maintenir dans l'obéissance, avec le concours des places fortes do FHellespont, les territoires thraco-macédoniens que Mardonius avait de nouveau soumis, pour exploiter le bassin métallurgique du Nestos, pour observer le littoral avoisinant, tandis que, de l'autre côté de la mer, au pied du ïaurus, on préparait une nouvelle attaque contre l'Helladc.

Des mesures pacifiques précédèrent les premières hostilités. Des hommes habiles, qui avaient la confiance du roi, furent envoyés avec une suite d'interprètes aux villes grecques. Ils devaient, en avertissant que la flotte les suivait, exiger d'elles la terre et l'eau, en signe de soumission. Ils trouvèrent dans la population des îles une docilité presque générale ; car les petites villes de l'Archipel n'avaient pas le choix, livrées comme elles l'étaient sans défense à un ennemi supérieur en forces. Mais on se préoccupa tout particulièrement d'Egine, dont on connaissait l'importance par les Pisistratides. Situé en face et très près des ports d'Athènes, cet Etat insulaire pouvait être singulièrement utile aux desseins des Perses. Aussi la mission des ambassadeurs royaux y détermina-t-elle des événements très importants.

*) Voy. ci-dessus, p. 215.

2) Herod., VI, 47.

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Les Éginëtes arrivèrent à l'apogée de leur puissance et de leur prospérité après avoir vaincu en 519 (01. lxv, 2) les pirates samiens et occupé C} donia * ; ils revinrent de la mer de Crète avec un riche butin. Ils étaient désormais la première puissance navale de FArchipel. Ils avaient des comptoirs en Ombrie et sur les côtes de la mer Noire ; ils étaient établis en Egypte bien avant Fépoque d'Amasis, et leurs armateurs, Sostratos par exemple, passaient pour les plus riches commerçants du monde grec. Ils ne méprisaient aucun genre de profit. Partout on trouvait des Eginètes colportant des ustensiles en bronze, des poteries d'argile, des onguents et autres produits qui provenaient des grandes fabriques de File. En temps de guerre, ils suivaient les armées,, pour faire encore des affaires et pour acheter aux soldats ignorants les objets précieux recueillis dans le butin 2. La condition fondamentale de leur prospérité, c'était une grande liberté de relations : aussi leur île était-elle connue pour ses mœurs hospitalières et ouverte à tous les étrangers. Avec cela, les aspirations les plus élevées de l'esprit hellénique n'étaient nullement reléguées à l'arrière-plan. Dans l'île des ^Eacides fleurissait toujours l'amour des Achéens pour le chant ; la gymnastique était un art qui atteignait dans les classes nobles une perfection en quelque sorte héréditaire. Elle avait ce sens élevé que Pindare^ l'ami inspiré d'Egine, a célébré dans ses hymnes. Nulle part les fondeurs n'étaient plus habiles à donner des vainqueurs une représentation pleine de vie et de vérité, et nous pouvons voir encore, sur les hauteurs qui font face h l'Attique, un monument mémorable de l'architecture éginète : ce sont les restes du temple d'Atlièna, sans doute le même temple auquel les Eginètes suspendirent les éperons de navires pris à l'ennemi, lorsque, vainqueurs des Samiens, ils revinrent de la mer de Crète 3.

Puis, ils s'avancèrent toujours plus hardiment dans le golfe

') Voy. ci-dessus, p. 176.

*) Hkrod,, IX, 80. L'historien attribue à ces marchés l'opulence des Eginètes.

^} Herod., III, 59. La leçon traditionnelle de ce passage a été mise en doute, sans motif suffisant, dans le Neues Schweizerisches Museum, III, [1863J, p. 96.

Saronique, et leurs rapports avec Athènes devinrent de plus en plus tendus. Les premières hostilités que nous connaissions sont du lemps de Pisistrate ; une fille du tyran fut prise par descorsaires d'Égine*. L'agression n'était pas dirigée contre la famille du tyran, mais contre la ville d'Athènes ; on voyait avec inquiétude le développement croissant des constructions navales à Phalère, et les alliances d'Athènes avec les cités d'outre-mer, Délos,Naxos, Sigeion. Lorsque, après la chute du régime tyrannique, les villes grecques se séparèrent en deux partis, Egine conclut avec Thèbes une étroite alliance que Delphes favorisa. Les familles qui à Egine étaient à la tète du gouvernement avaient d'autant plus de raisons d'être hostiles à la démocratie athénienne qu'il y avait, dans l'ile même^ un parti démocratique dirigé par Nicodromos, et que ce parti était en relations secrètes avec les Ateéniens et en lutte avec les privilèges des familles nobles. Athènes pouvait défendre contre Thèbesles défilés des montagnes; mais, comme il était plus malaisé de protéger contre les surprises des insulaires la ligne si étendue du littoral! Ni d'un côté, ni de l'autre, on n'avait les moyens de trancher à fond le débat.

Tel était l'état d'hostilité, d'irritation toujours en éveil des cités de la Grèce centrale, lorsque les envoyés du roi Darius arrivèrent dans l'Hellade. Faut-il s'étonner après cela que les intérêts généraux fussent sacrifiés à l'esprit de parti des Etats rivaux? Egine comme Thèbes cherchaient du secours contre Athènes, qui faisait cause commune avec Platée et Corinthe, et c'est en un pareil moment que se présentait un nouvel allié auquel on n'avait pas songé, le plus acharné et le plus puissant des ennemis d'Athènes, ce Roi doi)t les Athéniens euxmêmes, peu de temps auparavant', avaient réclamé le secours contre leurs ennemis, allié d'autant plus précieux qu'il offrait les plus grands avantages sans demander le moindre sacrifice. La ilotte perse-phénicienne commandait la mer. Si l'on traitait les Eginètes en ennemis, on barrerait à leurs vaisseaux l'accès de r Asie-Mineure, du Pont-Euxin, de Tyr et de l'Egypte, et l'île surpeuplée serait menacée de voir tomber sa prospérité avant

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