L HÉGÉMONIE ATHÉNIENNE
merce sur les côtes de la Thessalie. Les Amphictyons de Delphes avaient réclamé des dommages-intérêts pour un acte de piraterie commis sur des marchands thessaliens ; les Scyriens refusèrent l'indemnité , en se moquant de Timpuissance de la diète de Delphes. On chercha alors à décider Athènes à intervenir. Un oracle arriva de Delphes à Athènes, recommandant au peuple de songer aux ossements de Thésée, qui reposaient dans la lointaine Scyros, et de ramener les saintes reliques dans leur patrie '. Ce fut une raison de plus, quand les domaines les plus voisins de la confédération eurent été mis à l'abri de tout danger, de diriger les premières grandes entreprises du côté du Nord, oi^i Ton comprenait qu'on devait trouver un terrain exceptionnellement favorable pour des opérations militaires et des entreprises coloniales.
Le chef qu'il fallait se rencontra à point. Les Athéniens le trouvèrent dans la personne de Cimon, fils de Miltiade, dont les talents stratégiques et le patriotisme leur furent très chaudement recommandés par Aristide -, La première irritation contre le héros de Marathon avait fait place à une appréciation plus impartiale de ses services. On fut d'autant plus heureux de reconnaître dans son fils l'homme appelé à faire revivre, pour le salut de la ville, la gloire de l'antique race des Philaïdes.
Fils d'un prince opulent et d'Iiégésipyle, la fille d'un prince thrace, il avait grandi au milieu du luxe, exempt de soucis, se livrant, à la façon de ses ancêtres, à des exercices chevaleresques, menant au jour le jour une existence frivole et con-
*) Sur la date de l'oracle, voy. Schäfer {op. cit.. p. 10). D'après Plutarque {Theseiis, 36), l'oracle fut rendu «t'atowvoc äpyovTo;, c'est-à-dire en 476 (01. LXXVI, 1) : mais le transfertdes reliques eut lieu sous Apséphion. en 469(01. LXXVII, 4). Un si long- intervalle est d'autant plus invraisemblable que l'oracle cadrait mieux avec les vues politiques de Cimon. Aussi est-il permis de croire que, dans Plutarque, le nom de l'archonte se trouve altéré, comme aussi dans le scoliaste d'Eschine (II, 31, p. 502, IJidot). Déjà Bentley était d'avis que l'oracle de la Pythie, la prise de Scyros, la victoire de Sophocle et le transfert des reliques de Thésée, devaient tomber dans la même année, celle de l'archontat d'Apséphion.
-) Plut., Aristid., 25. Sur Cimon, voy. W. Vischer, Kimon. Basel,
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sacrée au plaisir; puis, la fin malheureuse de son père l'avait précipité du faîte de la fortune, et il avait appris à connaître, par une dure expérience, les côtés sérieux de la vie. Hors d'état de payer Tarnende à laquelle son père avait été condamné, il dut se résigner à être traité avec toute la rigueur des lois athéniennes relatives aux dettes ; il était privé de tous ses droits civils, et, comme sa propre personne répondait de sa dette, il fut même peut-être, pendant quelque temps, privé de sa liberté. Il vivait dans la retraite la plus absolue avec sa sœur Elpinice, issue d'un autre mariage; et il en avait fait, dit-on, sa femme, ce qui n'était pas interdit d'après les idées des anciens et ce qui s'explique aussi, dans ce cas particulier, par le fait que l'extrême pauvreté d'Elpinice ne lui offrait aucune occasion de faire un mariage assorti à son rang '.
A ce moment, une péripétie singulière vint changer du tout au tout la vie du frère et de la sœur. Un des plus riches cit03'ens d'Athènes, Callias, conçut une violente passion pour Elpinice. Il obtint sa main, paya les oO talents, et parla, non seulement il délivra le fils de Miltiade de la misère et de l'opprobre, mais il le rendit à sa patrie '. Celle-ci eut depuis lors en Cimon un serviteur dévoué.
La rude école de la vie avait mûri et ennobli son caractère. Aussi ne montra-t-il ni susceptibilité personnelle ni bas désir de vengeance ; il sut également s'affranchir des traditions un peu étroites de sa maison, qui avait mis son orgueil à dresser des chevaux de course. Il se rallia, en effet, sans réserve à la politique maritime de Thémistocle. Dans un temps où la bourgeoisie était encore hésitante et où les familles nobles se montraient dédaigneuses, on le vit monter à l'acropole, pour consacrer à la déesse protectrice de la ville une bride de cheval, et descendre ensuite au port avec son bouclier. C'était une manière de témoigner qu'il comprenait son temps et que, à son sens, la force et l'avenir d'Athènes n'étaient pas dans ses chevaux, mais bien dans ses vaisseaux.
') Plut., Cimon, A. Corn. Nepos, Cimon, i. Le frère et la sœur calomniés sur la scène comique (Sciiol. Aristoph., p. 515 Dindorf).
-) Corn. Nepos, Cimon, i. DioChrys., LXXIX, 0. Meier, De bonis damnatorum, p. 5, 16.
l'hégémonie athénienne 377
Bientôt, servant sur la flotte à côté d'Aristide, il montra les qualités d'un vrai général; il contribua beaucoup pour sa part à faire passer si facilement et si heureusement le commandement maritime aux marins d'Athènes : on ne faisait donc que reconnaître ses services en lui confiant la direction des premières entreprises importantes de la flotte attico-ionienne.
Le fils de Miltiade paraissait tout particulièrement appelé à faire la guerre sur ce terrain, c'est-à-dire à combattre les Perses et les tribus sauvages de la Thrace sur le littoral et dans les îles de la mer de Thrace, comme avait fait son père. Cette fois, il s'agissait d'ouvrir aux navires de la nouvelle puissance maritime la route du Pont-Euxin, et de faire entrer dans la confédération les places qui commandaient le nord de l'Archipel. C'est pourquoi on commença par assiéger et prendre Byzance, où Pausanias s'était de nouveau installé et où il jouait un rôle très suspect \ Ensuite on s'avança vers l'Hellespont, auquel les Perses s'attachaient avec ténacité afin de s'assurer les moyens de passer librement en Europe. C'est pour cette raison qu'ils avaient établi leurs plus braves généraux comme gouverneurs dans les places de la côte et qu'ils invitaient les tribus thraces à leur prêter main-forte. Tout d'abord, ils dédaignèrent la petite escadre; mais ils s'aperçurent bientôt, non sans effroi, qu'elle s'avançait sous la conduite de Cimon avec une énergie singulière et d'après un plan bien concerté; ils virent bientôt leur ligne de retraite coupée, et, attaqués dans toutes leurs positions importantes, ils furent partout obligés de céder-. Doriscos seule, ville située sur la côte, à l'ouest de l'Hèbre (Maritza), ne put être prise, grâce à l'héroïsme du général perse Mascamès, que le Grand-Roi honorait comme le brave des braves ^.
• Enfin, on s'attaqua à Eïon, place située à l'embouchure du Strymon,laplus considérable et la mieuxfortifiée quifùtencore auxjnains des Perses. Bien pénétré de la difficulté de sa tâche, Cimon avait noué des relations avec la Thessalie, où le parti
') [lla-jaavtav] o'i G-J\j.[LOL-/rn ^lezà. toO KÎ[jlwvo; È?£T:o).tôpy.rj<7av (Plut., CîWOn, 6). -) Plut., Cimon, 14. Schäfer, o p. cit., p. 10. Plularque ne fait commencer ce balayage de l'Hellespont qu'après la révolte de Thasos. 3) Herod., VII, 106.
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national reprenait vigueur ; il reçut de Pharsale des secours d'argent et de troupes, et fut ainsi en état d'envelopper Eïon. Mais les murs furent défendus avec la plus grande bravoure, sous le commandement supérieur deBogès. Gimon dut renoncer à donner l'assaut et attendre que les provisions de la place, encombrée de monde, fussent épuisées. Il barra en même temps par une dig^ue le cours inférieur du Strymon, de sorte que l'eau s'éleva le long des murs et amollit les briques crues dont ils étaient construits. Lorsque Bogès vit tomber les murs, il jeta à l'eau ses trésors et se tua enfin, lui et les siens. Ce fut un monceau informe de décombres qui tomba entre les mains des Athéniens (470-69 : 01. lxxvii, 3 ou 4) '.
Cette campagne valut à la confédération la possession d'un territoire tout nouveau, situé le long- de la mer ; tout une série de villes maritimes de la Thrace, telles que Acanthe, Olynthe, Stagire, peut-être aussi Potidée, entrèrent dans la Ligue ^ Une colonie fut établie à Eïon. Le butin de la campagne de Thrace fut partagé à Chios, et les Athéniens retirèrent de grands bénéfices de la rançon que les nobles Perses payèrent pour leurs parents prisonniers ^.
Une tâche plus facile fut le châtiment des habitants de Scyros, qui suivit immédiatement la campagne du Strymon. Cimon l'entreprit avec un plaisir tout particulier; rien, en effet, ne répondait mieux à ses goûts que de représenter dans ces parages les intérêts communs des Hellènes^ et d'assurer à la jeune flotte la gloire de rétablir l'ordre dans la mer hellénique. Il témoigna du même coup sa reconnaissance à ses alliés thessaliens en pourvoyant à la sécurité de leur littoral, et il étendit considérablement la puissance d'Athènes. L'ile devint, en effet, une terre athénienne, et des citoyens athéniens furent établis sur le sol qui avait été habitéjusque-là par les Dolopes. L'entreprise de Cimon reçut enfin une consécration particulière; car le tombeau de Thésée, dont la place avait
') Herod., VII, 107. Plut., Cimon, 7. /EscuiN., In Ctesiph., § 183, Pausan.. VIII, 8, 9.
^) Sur toute celte expédition de Thrace, voy. Kirchhoff. ap. Herrytcs, XI, p. 17 sqq.
^) D'après Ion (ap. Plut., Ctw6n,9), le butin fut partagé à Cliios.
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sans doute été tenue secrète, parce qu'on attribuait àla présence du héros une vertu protectrice, fut heureusement retrouvé, et ses ossements furent transportés solennellement à Athènes, sous l'archontat d'Apséphion (469 : 01. lxxvii, 4) '. Cette tâche, dont Cimon s'acquitta avec tant de bonheur, s'offrit à lui si à propos, sous tous les rapports, qu'on est tenté de voir dans ces deux occasions survenues juste au moment opportun, c'est-à-dire l'injonction de l'oracle et les plaintes des Thessaliens, le fruit d'une combinaison et le résultat d'une entente préalable; nous devrions alors reconnaître en Cimon non seulement un général énergique, mais encore un homme d'Etat avisé et prévoyant, qui utilisait ses relations pour étendre au loin son action.
Ce furent là les premières entreprises dans lesquelles la confédération maritime de Délos se manifesta comme une puissance qui, dès cette époque, était en mesure d'unifier et de dominer l'Archipel divisé en un grand nombre d'Etats particuliers. Toute la puissance du peuple ionien se trouvait concentrée pour la première fois sous une direction énergique, en vue de projets considérables et nettement conçus. Quelle résistance pouvait rencontrer une flotte où se trouvaient réunis les meilleurs marins du monde ?
Pendant une série d'années, la situation fut bonne : elle le resta tant que dura le danger commun et qu'on vit régner, d'un côté, la sympathie et la confiance, de l'autre, une sage modération. Cependant, les côtés faibles de la confédération ne tardèrent pas à se montrer. Le vice radical était l'inconstance du caractère ionien; on sentait l'aversion qu'éprouvaient les habitants des îles à se soumettre à des règlements communs ; et cette aversion innée s'accrut naturellement dans une forte mesure, lorsqu'on s'aperçut que l'indépendance des membres de la confédération n'était pas respectée comme on se l'était figuré. Athènes devait, de toute nécessité, veiller avec une grande rigueur à l'accomplissement des devoirs qu'imposaitle pacte fédéral; mais, comme les avantages de l'union étaient tous pour les Athéniens, que les Athéniens se servaient de la flotte
') Thücyd., I, 98. Kirchhoff, ap. Aè/ianc?. der Berl.Akad., 1873, p. 13.
confédérée pour conquérir et des îles et différentes parties du littoral, la mauvaise humeur et la défiance des alliés s'éveillèrent quand ils se virent réduits à servir d'instruments à l'extension de la puissance d'Athènes *.
C'est ainsi que la flotte, avant même que les dix premières années de l'hégémonie d'Athènes fussent écoulées, dut être employée à faire rentrer des villes rehelles dans le devoir, ou bien à incorporer de force dans la Ligue, sous prétexte qu'elles se trouvaient dans son domaine maritime, des villes qui entendaient rester à l'écart. Tel parait avoir été le cas de Carystos, située à la pointe méridionale de l'Eubée; elle opposa une résistance sérieuse, même sans l'appui des autres villes de l'île, et entra ensuite dans la confédération par un traité -. Bientôt, le premier exemple d'un soulèvement contre le cheflieu de la confédération fut donné par la puissante Naxos, dont la résistance ne fut brisée qu'à la suite d'un long siège.
Ce fut avec une joie secrète que les Perses, d'un côté, les Spartiates, de l'autre, virent les forces de la nouvelle Ligue s'user en luttes intestines. Pour le moment, cependant, ces luttes ne firent qu'accroître la puissance d'Athènes. On vit alors, pour la première fois, une ville confédérée exclue du nombre des Etats insulaires indépendants; il fut reconnu, de par la confédération, que les Naxiens, en se révoltant contre l'ordre fédéral, avaient perdu leurs droits ; de membres de la Ligue, ils en devinrent les sujets et furent, comme tels, soumis à une contribution plus forte et à une surveillance plus rigoureuse delà part du chef-lieu^. C'est ainsi qu'Athènes obtint, au milieu de la mer des Cyclades, une situation plus forte et qu'elle maintenait uni par la crainte le faisceau de la confédération.
1) altcai oï aX),o(i te f,iTav twv àuoiTTâffEwv xai [ilytaTai at twv çôptov xai veûv k'xôeiai xai /EtuofTTpâttov, eî' zu> ÈylvETo • o't yàp 'Aflr^vatoi axpiêw; sTtpaffdov xa\ >,u7tYipo"i rjiTav oOx EtwOôciv oùôà ßou)>0[xEvot; Ta)>acTtwpEÎv TtpoffâyovTEc xà; avtiyxa;. "Ilçav ôÉ uw; xa't olWmç oi 'A6rivatoi oOxÉxi ôfiotwç Èv yioovyj ap-/ovTe<;, xat oute E'jvEaTpdtTEuov oLTzo ToO tffou (Thucyd., I, 99).
2) Thucyd., I, 98. Herou., IX, 105.
^) Thucyd., ibid. Plut., Cimon, \0.
§ ni
Pendant que la flotte stationnait devant Naxos, un vaisseau croisait à la hauteur de l'île. On voyait que, malgré la violence du vent du nord, il se tenait à distance des vaisseaux athéniens et évitait le port. Ce vaisseau portait le vainqueur de Salamine qui, proscrit comme traître au pays, poursuivi par Athènes et par Sparte, était en train de s'enfuir en Perse.
L'année qui suit la bataille de Platée, on voit disparaître toute trace d'activité publique de la part deThémistocle.Il était dans son droit en se comparant à un arbre qui servait de refuge à tout le monde pendant Torage, mais qui était dédaigné et livré à tous les outrages dès que la tempête était heureusement dissipée. Il faut dire, cependant, que les torts les plus sérieux étaient de son côté. La nature avait fait de lui un personnage tantôt indispensable, tantôt impossible ou même insupportable, admirablement doué pour sauver la patrie dans les grands dangers, mais absolument incapable, la crise une fois surmontée, de diriger la ville dans des circonstances plus calmes. Il lui manquait pour cela le sens de Tordre légal, le respect du droit d'autrui, la condescendance en face des opinions adverses, et l'intégrité du caractère, qui seule pouvait inspirer une confiance générale et durable.
La défaite des Perses avait produit dans tout le monde insulaire une agitation fébrile : on s'attendait à une transformation soudaine et générale. Dans toutes les villes maritimes, en effet, les amis des Perses avaient en face d'eux un parti national ; et tous ceux qui, à cause de leurs sympathies grecques, avaient été chassés par le parti opposé, espéraient pouvoir rentrer aussitôt dans leur patrie et tirer vengeance de leurs adversaires. Thémistocle était, aux yeux du peuple, l'homme tout-puissant, et on le rendait responsable de tout ce qui se faisait et de tout ce qui ne se faisait pas. C'est sa personne que
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visaient toutes les accusations relatives à la partialité, à la corruption, à tousles actes repréhensibles qui s'étaientproduits, disait-on, dans l'Archipel à la première apparition de la flotte fédérale.
Parmi tous ceux qui avaient compté sur Thémistocle et se voyaient déçus, aucun n'était plus irrité que Timocréon de Rhodes. C'était un athlète renommé et un poète ; partageant les opinions de Thémistocle, et de plus son hôte, il s'était attendu à être ramené par lui dans sa patrie. L'expédition de Rhodes n'ayant pas eu lieu, il ne se lassa plus depuis lors d'accumuler sur la tète de Thémistocle toutes sortes de sarcasmes et d'injures. Il railla la maigre chère que le général parcimonieux avait fait faire à ses hôtes à la fête triomphale organisée par lui sur l'isthme, et, quand la nouvelle confédération maritime eut reçu ses statuts, il passa en revue comme il suit les différents généraux et hommes d'Etat qui avaient successivement fait leur apparition dans le monde insulaire.
Tel vante Pausanias, et tel autre, Xanthippos
Ou encore Léotychide : moi, c'est Aristide que je loue,
Le citoyen d'Athènes la sainte,
Le meilleur qui en soit sorti : car Thémistocle, Lèlo le déteste,
Lui, le menteur, le prévaricateur, le traître qui, ayant Timocréon
Pour hôte, gagné par un argent ordurier, ne l'a pas ramené
Dans lalysos sa patrie, mais, après avoir accepté
Trois talents d'argent, s'en est allé à la malheure.
Ramenant injustement ceux-ci, expulsant ceux-là ou les tuant*.
Nous ne pouvons plus contrôler ce qu'il y a de fondé dans ces vers injurieux; nous ne savons quelles promesses Thémistocle^ s'exagérant peut-être son influence, a pu faire à l'émigré; mais nous comprenons parfaitement qu'à l'époque où la flotte confédérée était à l'ancre devant Andros, sans venir à bout de soumettre même cette île -, tous autres projets de guerre, tels qu'une intervention à lalysos, aient été rejetés comme aventureux, sans que Thémistocle puisse être accusé pour cela d'avoir manqué de parole à son hôte. On ne saurait nier, d'un
*) Pllt., Themisf., 21. Athen., p. il5. Imhchhofk, ap. Her-iiics, XL p. 38.
-) Voy. ci-dessus, p. 323.
autre côté, qu'à cette époque et plus tard, quand il fut à la mode de faire ressoriir dans des parallèles aux tons criards le contraste des deux hommes d'Etat, on ait commis bien des exagérations et même bien des mensonges au préjudice de Thémistocle. Mais il est certain qu'il ne voulait entendre parler d'égards d'aucune sorte, que la conduite circonspecte et les allures calmes et discrètes d'Aristide lui étaient antipathiques. Il voulait voir la toute-puissance maritime d'Athènes établie sans retard, et, pour atteindre ce but, tous les moyens lui paraissaient bons. On alla même jusqu'à dire qu'il avait formé le projet d'incendier les vaisseaux des Péloponnésiens, juste au moment où ils se trouvaient réunis dans le golfe de Pagase'. Il doit avoir souhaité, en effet, qu'il n'y eùtaumonde d'autre puissance maritime que celle qu'il avait créée : c'est à celle-là, et à celle-là seule, que la mer devait obéir.
Sur le continent même, il ne voulait pas supporter non plus de formes fédérales restrictives. Lors donc que les Spartiates proposèrent, conformément aux résolutions délibérées à l'isthme, de réorganiser l'ancien conseil des Amphictyons à Delphes, et cela, de façon que tous les Etats qui n'avaient pas pris part à la guerre contre les Perses en fussent exclus, Thémistocle combattit de toutes ses forces cetteproposition ■; etcertainement, il avaitpourceladebonnesraisons.En effets si Argos, ainsi que les tribus de la Grèce centrale et septentrionale, avaient perdu leur droit de suffrage, Sparte, avec ses alliés du Péloponnèse, aurait eu, comme c'était du reste son intention, la majorité absolue des voix. Thémistocle préférait donc laisser la vieille diète poursuivre son existence obscure, plutôt que de la voir, avec sa nouvelle organisation, gêner Athènes et lui enlever la liberté de ses mouvements.
L'attitude de Thémistocle eut pour conséquence de pousser
n Plut., Aristid., 22. Themist.. 20. Cic. Offic, IIl, 11. La tradition qui impute à Thémistocle le projet de brûler la flotte est rejetée d'une manière absolue par Niebuhr {Vorles. über alte Geschichte, I, p. 425), OROtE (Vil, p. 157, i, trad. Sadous) et autres. W. Viscuer {Kimon, p. 47) s'élève contre cette fin de non-recevoir. L'historien ne peut que constater que c'était un bruit répandu dans le monde antique.
-) Plut., Themist., 20.
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les Spartiates à miner sans relâche son influence. Ils réussirent sans trop de peine à perdre un homme qui avait froissé tant de gens, et la chose fut d'autant plus aisée que son ancien adversaire était placé plus haut que jamais dans l'estime publique. Car depuis qu'Aristide s'était montré l'ami du peuple par sa loi de réforme, le parti libéral était aussi pour lui ; ses anciens coreligionnaires politiques, à leur tour, regardaient.comme un grand avantage que l'homme qui dans sa patrie était entouré de la plus grande confiance fut également bien vu à Sparte. En somme, c'était une saine appréciation de leur intérêt qui empêchait les citoyens de se livrer à Thémistocle; sa politique, en effet, aurait amené prématurément une rupture avec Sparte et une guerre dans le sein de la confédération. Ils sentaient combien il est avantageux, même pour un Etat, d'avoir une bonne réputation, et ils s'abandonnaient volontiers à la direction d'un homme ayant pour principe que tout ce qui est contraire au droit et aux bonnes mœurs ne peut pas non plus être vraiment utile. C'est ainsi que Thémistocle fut insensiblement rejeté à l'arrière-plan et que la force la plus puissante que possédât Athènes fut condamnée à l'inaction. 11 dut, par conséquent, vivre sur sa gloire passée et s'appliquer à ne pas laisser du moins ses services antérieurs tomber dans l'oubli.
Les occasions de les rappeler ne lui manquèrent ni à Athènes ni ailleurs. Lorsque, sous l'archontat d'Adimantos, il " eut à organiser, au nom de sa tribu, le chœur solennel pour les fêtes de Dionysos, au printemps de 476 (01. lxxv, 4), ce fut. la tragédie de son ami, le poète Phrynichos, qu'il fit représenter devant ses concitoyens avec un éclat inaccoutumé. Cette tragédie, d'après les suppositions les mieux fondées, n'est autre que \Q?,Phénicie7ines, drame qui avait pour sujet la guerre faite sur mer par les Hellènes, le retour misérable de Xerxès, par conséquent, la gloire de Thémistocle. L'une des années suivantes, probablement eu 472 (01. lxxvii, 1), il visita les jeux olympiques, et il eut la satisfaction de voir, dès que sa présence fut connue, tous les yeux se détourner des luttes et chercher le héros de Salamine. Mais, là encore, son attitude fut brutale et despotique. Il vit avec dépit le luxe que dé-
ployait à Olympie Hiéron, le tyran de Syracuse, et les hommages qui lui étaient rendus. Il somma, en conséquence, les autorités de jeter à terre la tente du tyran et d'exclure des concours ses chevaux de course, parce que sa dynastie avait refusé de prendre part à la guerre contre les Perses '.
A Athènes, Thémistocle construisit à côté de sa maison un sanctuaire consacré à Artemis Aristoboulè, c'est-à-dire à la déesse du « meilleur conseil », afin de conserver vivant au milieu de ses concitoyens, au moyen d'une fondation religieuse, le souvenir de sa sagacité prévoyante ; et il fit ériger dans le sanctuaire sa propre statue, de proportions modestes sans doute, mais rappelant par son caractère les images des héros-. Cette façon d'utiliser des fondations religieuses dans l'intérêt de sa vanité personnelle blessa vivement les Athéniens. En général, les éloges qu'il ne cessait de se prodiguer à lui-môme finirent par les lasser; ils leur parurent plus insupportables à mesure que l'éclat des nouveaux triomphes éclipsait celui des anciennes victoires; l'opposition qu'ils soulevèrent se montra dans les Perses d'Eschyle, qui furent représentés en 472 (01. lxxvi, 4) et où, même dans la bataille de Salamine, la personne de Thémistocle est rejetée à Farrière-plan. L'appréciation de ses mérites était devenue une affaire de parti. On aurait certainement passé à ce grand homme les faiblesses de sa vanité, ses allures hautaines, son goût pour le faste et l'ostentation, et on l'aurait laissé vivre tranquillement à Athènes, s'il lui avait été possible de sup-
') Les objections qu'oppose A. Schäfer (ap. Philologue, XVIII, p. 187) à celte anecdote ne parviennent pas à me convaincre tout à fait ; car l'argument qu'il invoque, l'éclat dont brillaientlestyrans dans l'Heliade et particulièrement à Olympie, tondrait à prouver simplement qu'il ne fut donné aucune suite à la proposition de Thémistocle, ce qui est en effet très vraisemblable. Que le cas se soit représenté (avec Denys l'Ancien), il n'y a rien là qui infirme le témoignage de Thémistocle. L'admissibilité aux jeux a dû être certainement plus d'une fois dans l'ancien temps un sujet de réclamations, et il est fort naturel que, çà et là, les mêmes incidents se soient reproduits. Ici donc, les cas analogues se confirment réciproquement et montrent quelles raisons l'on faisait valoir dans l'examen de l'admissibilité.
-) 'ApT£[At5o? 'Aptc7TogQÛ).r,c èv McWrri kpôv (Plut. , Tlurnnst . , 22). Cf. E. CuRTius, Attische Stuclien, I, p. 10 sqq. Le sanctuaire contenait un slzôviov 0ï[jLtaToy.)iQ-j; (Plut., ibid.). Cf. C. I. Gr.kc, I, p. 19, 872.
386 LA PUISSANCE CROISSANTE d'aTHÈNES
porter avec calme rinflueiice prépondérante d'autres hommes politiques et si son influence personnelle avait été moindre. Mais il avait encore aux yeux de la nation un prestige que ne possédait au même degré aucun autre de ses contemporains, et, à Athènes, un parti composé d'hommes qui lui étaient absolument dévoués. Aussi faisait-il cà la politique d'Aristide une opposition souvent couronnée de succès, provoquant sans cesse de nouveaux troubles et une fermentation perpétuelle^ compromettant par ses motions les bons rapports avec Sparte, si bien qu'à la fin, Sparte aidant, Cimon, Alcméon et les hommes du parti de Cimon (car Aristide s'abstint de toute participation à cette affaire) provoquèrent à Athènes l'application de l'ostracisme \
Le résultat fut que Thémistocle dut partir pour l'exil (470 : 01. Lxxvn, 2)- et que Cimon put prendre, sans avoir désormais de rival, la direction des affaires publiques.
Thémistocle se rendit à Argos ; persécuté par la haine de Sparte, il pouvait s'attendre à y trouver le meilleur accueil, d'autant plus que, récemment encore, il avait déjoué la tentative faite pour exlure les Argiens de l'amphictyonie. Mais, là non plus, son esprit inquiet ne trouva pas le repos. Les humiliations qu'il avait subies n'avaient fait qu'accroître son ambition; il brûlait du désir de se venger de ses ennemis, et surtout de Sparte. Les occasions ne manquaient pas. Il se convainquit, au cours de ses voyages à travers la péninsule, que partout se trouvaient accumulés des ferments prêts à s'échauffer ; il vit combien les derniers événements avaient ébranlé le prestige et la primauté de Sparte; enfin, il trouva l'attention universelle absorbée par le procès de Pausanias.
Pausanias, en effet, n'avait nullement renoncé à ses projets après avoir été rappelé de Byzance^. 11 réussit, à force d'astuce
') Plut., Aristid., 25. Meier voulait substituer dans ce texte Léobote à Alcméon. Cf. Vischer, Kimon, p. 49. Kleine Schriften, I. p. 24.
-) DiOD.,Xf, 54. Cic, Amie, 12, 42. Cicéron et Eusèbe ne distinguent pas entre l'exil de Thémistocle et sa fuite chez les Perses. La date de 471 (01. LXXVII, 2) est donnée par Diodore : Cornélius Népos place le fait quatre ans avant la mort d'Aristide.
3) Voy. ci-dessus, p. 364-366.
et par la corruption, à affaiblir toutes les preuves produites par ses accusateurs ; il représenta sans doute ses pourparlers avec le Grand-Roi comme des ruses de guerre par lesquelles il avait voulu, à la façon de Thémistocle^ pousser Fennemi à sa perte. En un mot, après de longues auditions de témoins et une enquête qui remplit à peu près Tannée (474 : 01. Lxxvi, 2/3), il fut acquitté du chef de haute trahison. On voit par Là combien était grande son influence, combien était nombreux son parti à Sparte. Il resta le tuteur de son cousin mineur, Plistarchos, et régent. Il demanda à être rétabli dans son ancienne dignité, afin de retourner à Byzanco avec pleins pouvoirs. Mais il ne put faire accepter cette prétention , car son retour aurait eu pour conséquence une guerre déclarée, dont on ne voulait pas cà Sparte pour le moment. Les pourparlers durèrent des années; à la fin, il se rendit cependant à Byzance (vers 470), non comme gouverneur ou comme général, mais sans mandat officiel, sur un vaisseau d'ïïermione. Il avait de l'argent (qui lui venait problablement des Perses), et il leva des troupes en Thrace ; il réussit même à s'établir avec elles à Byzance, probablement avec l'intention de livrer la place aux Perses. Mais, tandis qu'il comptait sur des secours de l'Asie, il fut prévenu par les Athéniens, qui gardaient le Bosphore avec une escadre. On en vint aux mains à Byzance'. Ce furent les Athéniens qui, pour la seconde fois, sauvèrent cette ville importante au moment le plus critique, et qui forcèrent Pausanias et ses mercenaires à quitter la place.
Pausanias passa dans la Troade, où il séjourna à Colon œ, afin d'exécuter ses projets d'une autre façon. Mais, pendant qu'il y attendait une occasion favorable (car il ne voulait pas se présenter au Grand-Roi en fugitif), il fut rejoint par les émissaires des éphores, qui le sommèrent de venir rendre compte de sa conduite, à propos des derniers événements. Pausanias les suivit. Il croyait apparemment que, muni de l'argent des Perses, non seulement il échapperait une seconde fois à une condamnation, mais encore qu'il lui serait plus
') Voy. ci-dessus, p. 377.
388 LA PUISSANCE CROISSANTE d'aTHÈNES
facile de poursuivre ses projets dans sa patrie. En effet, il vint à bout, malgré un nouveau procès pour haute trahison, de garder à Sparte toute la liberté de ses mouvements et de continuer sans obstacle sa correspondance avec Artabaze; il put même se livrer en Laconie à des menées qui n'avaient manifestement d'autre but que de renverser la constitution de Lycurg'ue à l'aide des hilotes alléchés par la promesse de droits civiques, d'abolir l'éphorat, et d'investir les rois d'une autorité plus grande ; tous projets qui pouvaient se concilier avec la reconnaissance nominale de la suzeraineté de la Perse.
L'instruction traîna pendant plusieurs mois, et en même temps les menées de Pausanias allaient leur train, jusqu'au jour où enfin le courrier qui devait remettre à Artabaze la dernière lettre, la lettre décisive, trahit son maître et livra la lettre aux éphores. Ceux-ci, désirant entendre de la bouche même de l'accusé l'aveu de son crime, épièrent une conversation qu'il eut avec son courrier dans le sanctuaire de Poseidon, au Ténare. Alors seulement ils procédèrent à son arrestation. De la rue , Pausanias se réfugia dans l'enclos consacré à Athêna dite « à la maison d'airain (XaAy.is-.y.cç) , » sur l'acropole de Sparte. Comme il n'était pas permis de mettre la main sur lui, on l'y enferma, et ce n'est que mourant qu'on le portahors de la cour du temple, afin qu'il ne souillât pas par sa mort le sol sacré \ Le temps qui s'écoula depuis le commencement du second procès jusqu'à la fin de Pausanias n'est indiqué nulle part dune manière précise.
Pendant la dernière partie de l'instruction, des preuves de la complicité de Thémistocle étaient tombées entre les mains des éphores. Que, dans ses projets révolutionnaires, Pausanias ait compté sur Thémistocle, il n'y a rien là que de fort naturel ; il pouvait supposer chez celui-ci un mécontentement égal au sien et la même haine des autorités de Sparte. Thémistocle ne trouvait pas dans la situation actuelle de champ libre pour son ambition et il avait lui-même songé une fois à s'assurer l'appui du roi de Perse. Il est certain que Pausanias lui fit
') Sur les dernières aventures de Pausanias, voy. Thucyd., I, 93. 128 sqq.
part de ses projets, et ilsepeut que, dans ses lettres à Artabaze, le conspirateur ait présenté la participation de Thémistocle comme certaine, quoiqu'on n'ait jamais pu prouver la complicité effective de ce dernier dans les menées criminelles de Pausanias. Il est, du reste, tout à fait invraisemblable que Thémistocle se soit déclaré prêt à coopérer à l'exécution des projets du Spartiate, dont il connaissait la faiblesse de caractère. Seulement, il en avait eu connaissance et il avait gardé le silence. Les éphores ne négligèrent rien pour tirer parti, avec un acharnement venimeux, des preuves qu'ils avaient entre les mains, afin de rejeter sur Athènes au moins une partie de l'infamie que toute cette affaire faisait peser sur Sparte. Mais leur principal mobile, c'est qu'ils ne pouvaient tolérer dans la péninsule la présence d'un homme tel queThémistocle. Les Eléens y avaient fondé (vers 479) un Etat unifié, destiné à limiter l'influence de Sparte ; les Arcadiens étaient insoumis ethostiles, par suite desexcitations continuelles dont ils étaient l'objet de la part d'Argos '. Quel n'était pas le danger, si un homme entreprenant réussissait à grouper en faisceau ces forces ennemies!
Thémistocle fut donc accusé à Athènes d'être complice d'un crime de haute trahison. Les Athéniens n'étaient nullement disposés à prendre la chose au sérieux, et un noble sentiment parait avoir décidé le peuple à écarter l'accusation. Thémistocle envoya, pour appuyer les efforts de ses amis, des déclarations écrites. Mais ses adversaires ne se découragèrent pas. Une seconde fois, les Spartiates s'unirent aux ennemis que l'exilé avait dans sa patrie, etLéobote fils d'Alcméon,, soutenu parle parti de Cimon, réussit enfin à faire prendre en considération la plainte-. Thémistocle fut cité, conformément au procédé imaginé par l'astuce Spartiate, à comparaître devant un tribunal hellénique, à Sparte, pour crime de haute trahi-
*) Sur les dispositions dangereuses manifestées dans le Péloponnèse, voy. Schäfer, De rerum 'post hélium Pers. gest. temporibus, p. 15.
-) Suivant Meier et Gebet, l'indication concernant les agissements de Léobote provient de Cratéros. Cf. Schäfer, ap. Jahrbb. für kl. Philol., 18G5. p.G22. Grote(VII,p. 252,i,trad. Sadous) rapporte l'accusation de Léobote au premier procès de Thémistocle. La vérité est du côté de KocTOROA.Le Parti persan, 18Ü0, p. 22 sqq.
390 LA PUISSANCE CROISSANTE d'aTHÈNES
son envers la patrie commune. Comme il ne se présenta pas, il fut condamné, et Sparte et Athènes se chargèrent en commun de le poursuivre, attendu que son arrestation était une mesure d'intérêt général.
Alors l'Hellade assista à un spectacle indigne. Le sauveur de son indépendance, le plus grand homme d'Etat qu'Athènes eût possédé depuis Solon, le libérateur de la mer hellénique, Thomme le mieux doué et le plus vanté de son temps, fut, comme un criminel vulgaire, poursuivi par des sbires et traqué de retraite en retraite, sur terre etsurmer'. Jamaiscesdeuxcités n'ont montré, pour atteindre un but élevé, un accord si parfait et une énergie aussi obstinée.
Thémistocle n'avait aucune envie de quitter l'Hellade : il ne voulait rien faire qui put confirmer les calomnies de ses ennemis. Il se rendit d'Argos à Corcyre, et, quand il eut été relancé dans cette ville, en Epire. 11 semble que ceux qui le poursuivaient aient perdu sa trace ; le bruit se répandit qu'il était allé en Sicile, tandis qu'il avaittrouvé un accueil au foyer d'Admète, roi des Molosses. Il pensait pouvoir y rester et être à l'abri de nouvelles poursuites. Mais il s'était trompé. Bientôt ses irréconciliables ennemis l'y découvrirent encore, et il dut continuer à fuir, son noble hôte ne pouvant s'opposer plus longtemps aux réclamations des envoyés helléniques qui demandaient son extradition. Il n'y avait plus d'asile pour lui en deçà de l'Hellespont, et il lui fallut ainsi quitter son pays sans espoir d'y revenir jamais. Il se fit conduire^ par des sentiers solitaires, directement en Macédoine et atteignit, sans être reconnu, le port de Pydna. Là^ il monta à bord d'un navire qui était prêt à mettre à la voile pour l'Ionie. La tempête le poussa dans le voisinage de la flotte athénienne qui stationnait devant Naxos ^ Le moindre contact avec elle eût entraîné sa perte. Il se fit connaître au capitaine de son vaisseau et obtint, à force de prières et de menaces, que celui-ci maintînt
1) Fuite de ThémisLocle (Tiujcyd., I, 135-138. Plut., Themist., 25. Diod., XI, 56). Le récit des aventures de Thémistocle s'est embelli avec le temps d'additions de toute sorte.
-) Voy. ci-dessus, p. 381,
son navire an large malgré lèvent et l'orage. C'est ainsi qu'il parvint enfin à Ephèse.
Mais, en Asie même, sa vie n'était nulle part en sûreté. Les Grecs comme les Perses l'épiaient; le Grand-Roi avait mis sa tète à prix pour une forte somme; la situation de l'Ionie était telle, à cette époque, que les influences perses et grecques se contrecarraient partout, et il se voyait en tous lieux environné de dangers qui le menaçaient des deux côtés à la fois ^ Il errait de place en place, sans se fixer nulle part, lorsqu'enfin il trouva en Mysie aide et conseil auprès de son hôte Nicogène, qui lui indiqua le moyen de sortir de cette situation errante et misérable ^ Il était clair qu'il ne pouvait trouver un asile sûr qu'à Su se, à la cour du roi. Personne au monde n'avait assurément de meilleures raisons de le maudire que le Grand-Roi; mais Thémistocle savait aussi que nulle part ses services ne seraient plus appréciés , et que de tout temps les Achéménides s'étaient montrés généreux envers les Hellènes proscrits. Nicogène avait des relations étroites avec la cour de Perse. Il se procura une voiture couverte, comme les nobles Perses en avaient généralement pour leur harem, et c'est dans un carrosse pour femmes, et caché derrière d'épais rideaux, que Thémistocle arriva d'yEga; à Suse, en passant par Sardes.
Le moment était favorable. Le courage des Perses était abattu par suite de nouveaux échecs, et l'on sentait plus douloureusement que jamais le manque de généraux capables de tenir tète aux Athéniens.
Bien que la mort de Pausanias eût détruit les espérances que ses tentatives de trahison avaient fait naître, on n'en avait pas moins fait de nouveaux préparatifs contre l'Hellade. Des troupes de terre et de mer se rassemblaient sur la côte méridionale de l'Asie-Mineure , là où les Perses étaient encore les maîtres. A Cypre, les dynastes amis des Perses relevaient la tète; une flotte phénicienne était prête à entrer en campagne. On voulait du moins soumettre de nouveau la
') Sur l'état de l'Ionie entre la bataille de Mycale et celle de l'Eurymédon, nous avons des renseignements importants dans le C. I. Gr.kc, 11,3044. -) Diodore (XI, 56) appelle cet hôte Lysithide.
392 LA PUISSANCE CROISSANTE d' ATHÈNES
bordure de côtes dont les villes étaient encore dans une condition indécise, et dont les tributs figuraient encore sur les registres des contributions de la Perse; car les satrapes étaient tenus, comme par le passé, de verser les sommes prescrites. Il fallait donc chercher à mettre fin à la situation révolutionnaire où elles se trouvaient. Mais, avant que les forces destinées à soutenir la lutte eussent pu se réunir, les Athéniens prévinrent l'attaque avec une activité incomparable.
La flotte avait recouvré sa liberté d'action après l'humiliation infligée à Naxos. On résolut de mettre fin à la situation toujours critique de l'Ionie et d'arracher aux Perses la Carie, dont la possession était indispensable à qui voulait dominer la mer Egée. Cimon fit voile pour l'Asie, à la tête de 200 vaisseaux ; il chercha l'ennemi et le trouva dans la mer de Pamphylie. Malgré sa supériorité, la flotte perse voulut éviter le combat et se retira à l'embouchure de l'Eurymédon. Mais Cimon l'atteignit et l'obligea à livrer bataille. La flotte, resserrée dans un étroit espace, fut complètement battue; les équipages, qui se réfugièrent sur le rivage et se joignirent à l'armée de terre, furent aussitôt attaqués et vaincus après une vive résistance; le camp, qui regorgeait de richesses, tomba aux mains des Athéniens, et la flotte phénicienne, qui arrivait, fut à son tour attaquée en pleine mer et dispersée avant d'avoir eu connaissance de la défaite des Perses ^
Xerxès vécut assez pour assister à cette honte : mais il fut impuissant à la venger; ou plutôt, il la sentit à peine. Lidolent et hébété, il restait dans son palais et se laissait gouverner, sans plus avoir de volonté, par sa femme Amestris, par des eunuques et les fonctionnaires de sa cour. D'année en année, il était tombé toujours plus bas, et les aspirations plus
1) Thucyd., I, 100. DiOD., XI, 61. Plut., Cimon. 12. D'après Kirchhoff (ap. Hernies. XI, p. 33), les villes ioniennes et éoliennes ne sont entrées, elles aussi, dans la Ligue maritime que l'année de la bataille de l'Eurymédon. Cette opinion va à l'enconlre d'Epliore (ap. Diod.. XI, 60) qui place le fait immédiatement après la bataille de Myeale. Qu'il y ait eu dans les villes d'Ionie un parti puissant qui tenait pour la Perse et dont les chefs allèrent en exil (chez les Perses) après les victoires de Cimon, c'est ce qui résulte du traité avec Érythrœ (C. I. Attic, I, 9).
nobles qui jadis s'étaient manifestées chez lui s'étaient complètement éteintes dans de honteux débordements. Môme avant son retour de sa campagne en Grèce, il avait essayé de séduire la femme de son frère Masistès; éconduit par elle, il courtisa la lille de cette dernière et de Masistès, Artaynte, qu'il avait mariée à Darius, son héritier présomptif. La fougueuse Amestris en conçut une vive jalousie, et la femme de Masistès, quoique innocente, fut la victime de sa fureur. Masistès indigné se révolte contre Xerxès, et, après une lutte sanglante, il est exterminé avec toute sa maison. En un mot, toutes les horreurs, tous les crimes et toutes les hontes s'accumulèrent dans les dernières années de l'existence de Xerxès, et les Grecs y virent le juste châtiment des malheurs qu'il avait causés à leur patrie. Impuissant et méprisé dans sa propre cour, Xerxès fut enfin assassiné par le commandant de ses gardes du corps, l'Hyrcanien Artabane ; Darius, l'héritier du trône, succomba également dans cette révolution de palais. Elle était terminée quand ïhémistocle arriva à Suse. Il trouva encore, à la tète des troupes du palais, Artabane qui sut conserver quelque temps sa situation importante, et c'est par lui qu'il fut présenté au nouveau Grand-Roi, le jeune Artaxerxès. Quelques mois plus tard, les crimes de l'Hyrcanien furent dévoilés, ainsi que son projet de détruire toute la race des Achéménides; et il périt, frappé de la main même d'Artaxerxès (464 : 01. Lxxvni, 4) '.
Lorsqu'Artaxerxès prit en main les rênes du gouvernement, toute la Perse était encore sous le coup de la terreur causée par la bataille de l'Eurymédon; l'armée, saisie de
n Xerxès meurt en 465 '(Ol. LXXVIII, 4) d'après Diodore (XI, 69) et le canon de Ptolémée {Cu^TOt^, Fast. Hellen., II, p. 318. Schäfer, op. cit., p. 5). C'est après la mort de Xerxès que Thémistocle vient en Perse (Thuc, I, 137. Gharon ap. Plut., Themist.. 27). L'assertion contraire d'Éphore, de Binon, de Ciitarque, d'Héraclide et autres, s'explique par le fait que les sept mois d'Artabane (Maneth. ap. Sy.xcell., p. 75 d) sont comptés tantôt à Xerxès et tantôt à Artaxerxès. C'est ce qui fait que les données concernant le règne de Xerxès oscillent entre 20 et 2i ans (Clinton, ad ann. 465 et p. 314)! Suivant Aristote {Polit., p. 1312 b. [220, 13]), Artabane ('ApTaTtâvo?) aurait tué Darius d'abord et son père ensuite, ?ogo'V'''o; tt,v o'.y.êrAr^y t\v nîpi Aapsîov. Cf. Schneider, Comment., p. 343.
crainte^ se tenait sur la défensive dans l'intérieur du pays; la nier et le littoral étaient laissés à la discrétion de la flotte athénienne, et les tributs des villes s'en allaient à Délos. Artaxerxès avait le cœur haut placé : tout jeune qu'il fût au moment où il recueillit l'héritage paternel, un empire détraqué et couvert de honte, il avait pris la forme résolution de faire son possible pour relever la patrie. Ne devait-il pas regarder comme un événement de bon augure de voir arriver àSuse^ juste au moment où il prenait possession du trône, le plus héroïque marin de son temps, qui, chassé par ses compatriotes ing-rats, venait lui-ofîrir ses services? Pouvait-on souhaiter un meilleur instrument, pour restaurer dans la mer Egée l'honneur des armes des Achéménides ? Thémistocle n'était pas le seul de son espèce en Perse. Son ancien ennemi Timocréon *, après avoir été, lui aussi, l'adversaire fanatique de l'empire perse, en était devenu le partisan et le protégé : après les vicissitudes aventureuses de sa vie, le poète put encore écrire ces vers ironiques :
Timocréon n'est donc pas seul
A faire un pacLe avec les Mèdes.
Mais il y a encore d'autres criminels :
Et je ne suis pas seul à avoir la queue coupée :
Il y a encore d'autres renards -.
Thémistocle sut tirer parti de ces conjonctures favorables et des avances que lui fit le jeune prince. Tant qu'il fut obligé de se servir d'interprètes pour se faire entendre, il ne put faire valoir toute l'influence attachée à sa personne. Il demanda donc la permission de passer quelque temps dans une retraite absolue, afin de s'initier à la langue et aux mœurs du pays. Quoique sexagénaire, il possédait encore la fraîcheur d'esprit, la mémoire et la souplesse d'un jeune homme, et il parvint ainsi^ au bout d'une année, assez près de son but pour qu'il put se mouvoir à l'aise et en toute sécurité à la cour de Perse. Dès lors^ il réussit à Suse, comme jadis à Athènes, à dominer son entourage ; il fut le commensal du
1) Yoy. ci-dessus, p. 382.
2) Oùx ôcpa Ti[jLoxpia)v [loOvoç Mri&oiaiv op-xtaTOfisî (Plut., Themist., 21).
l'oi et son compagnon de chasse, un homme enfm d'une influence irrésistible; et, avant qu'il put encore prétendre à la reconnaissance du roi, la faveur de ce dernier lui créa en lonie une nouvelle patrie.
La ville de Magnésie sur le Méandre, qui rapportait une somme annuelle de cinquante talents (281,250 fr.), lui fut donnée à titre de principauté : il reçut en outre Myonte en Carie, Lampsaque et Percote sur l'IIellespont, et Scepsis en Lolide, avec leurs revenus; et chacune de cespossessions était affectée en particulier, selon l'usage des Perses, au pain, au vin, aux légumes, à la garde-robe et au logement du maître. Mais ces villes avaient été évidemment choisies dans le but de mettre Thémistocle à même d'exercer une action aussi étendue que pénétrante sur les provinces frontières les plus menacées, de l'intéresser personnellement à ne rien négliger pour reconquérir le plus tôt possible les portions qui avaient été détachées de l'empire : car, à l'exception de Magnésie, les villes qui lui furent assignées sur le littoral devaient appartenir déjà à la confédération maritime athénienne. Magnésie devint sa résidence. Il y vécut assez longtemps en qualité de satrape perse, etnous possédons encore des monnaies d'argent, portant son nom en caractères grecs et des emblèmes grecs, qu'il lit frapper d'après le poids attique, comme seigneur de Magnésie \
Pourtant son sort, même dans ces conditions, n'était ni heureux ni tranquille. Il demeurait un objet de défiance et d'envie, et son audace imprévoyante mit souvent sa vie en danger. Ainsi, lors d'un séjour qu'il fit à Sardes, ilexprima, dit-on, le désir qu'une statue en bronze représentant une porteuse d'eau, statue qu'il avait autrefois offerte aux Athéniens en sa qualité d'inspecteur des aqueducs de la ville, fut renvoyée à Athènes. Il excita par là la colère du satrape de Sardes, au point qu'il dut se réfugier auprès des femmes du harem, afin de conjurer par leur entremise les suites funestes de son imprudence.
Ce qui rendait sa position bien plus fâcheuse encore, c'est
1) Slatère portant le nom de Thémistocle (Waddington. Rev. man. franc., 1856, II, n° 2). Cf. J. Brandis, Geschichte des Mass- Geioichts- und Münzwesens in Vorderasien bis auf Alex, d. Gr., p. 238 sqq. 459,
396 LA PUISSANCE CROISSANTE d' ATHÈNES
qu'il avait pris des engagements et qu'il lui était difficile ou plutôt impossible de les remplir. Sans doute, on se montra patient au commencement ; il semble qu'on lui ait épargné les suggestions indiscrètes^ et cela d'autant plus que le roi, pendant les premières années de son règne, avait fort à faire dans l'intérieur de l'empire. Mais^ ne fût-ce qu'à cause de la situation de son gouvernement, Thémistocle ne pouvait manquer d'entrer en conflit avec Atbènes et les alliés ; et ceux-ci ont certainement fait tout ce qui était en leur pouvoir pour contrecarrer son influence sur les villes du littoral. On rapporte que Cimon marcba un jour contre les Perses qui s'avançaient vers la côte sous les ordres de Thémistocle'; mais nos renseignements ne nous permettentpas de discerner au juste ce qui se passa alors.
Sur ces entrefaites, une nouvelle complication se présenta. Les Egyptiens avaient repris courage par suite des troubles qui ne cessaient d'agiter l'empire perse depuis la mort de Xerxës, et ils essayèrent de recouvrer leur indépendance ; ils chassèrent du pays les employés du fisc perse et firent défection. Ces événements, survenus au moment où le Grand-Roi venait d'étouffer le soulèvement de la Bactriane, rappelèrent son attention vers l'ouest et vers la mer : et, plus on pouvait craindre de ce côté l'union des Grecs et des Egyptiens, plus on se croyait en droit d'attendre de Thémistocle et même d'exiger de lui des services effectifs.
Les bruits les plus divers ont couru, dès l'antiquité, sur la fin de Thémistocle, comme surtout l'ensemble de sa vie aventureuse. Au moment où, sur ses vieux jours-, il se voyait obligé d'entreprendre la tâche la plus ingrate de toute sa vie, où il devait se mettre à la tète de marins étrangers sans pouvoir compter ni sur leur valeur ni sur leur fidélité, et lutter avec eux contre les trirèmes de ses compatriotes commandés par un général accoutumé à vaincre, à ce moment même, il mourut subitement; et la mort vint si à propos le tirer de la position la plus pénible, qu'on a été unanime à croire à un
') Suidas, s. v. Kijxwv, Ahistodkmos, i\\\. Fya(jin . Hist . C'i ccc, V, p. 13.
2) Les 65 ans de vie que lui assigne Plularque {Themist., 31), rapprochés des traditions ci-dessus mentionnées (p. 233, 2), nous donnent une date antérieure à i61 (01. LXXIX, 4).
SCANDALKS ET DÉFECTIONS 397
suicide '. Cependant Thucydide oppose à ces bruits une assurance formelle, c'est que Thémistocle est mort de maladie. Le doute ne peut donc porter que sur la question de savoir si cette maladie a été accidentelle ou si elle n'a pas de rapport avec la lutte intérieure que se livraient chez lui le patriotisme et les engagements personnels auxquels l'avait entraîné sa malheureuse situation ; car l'idée qu'il ne pourrait se tirer à son honneur de cette complication était une torture insupportable, qui dut à la fin user les forces intellectuelles et physiques de cet homme, si énergique qu'il fût.
On lui éleva un superbe mausolée sur la place du marché de Magnésie, et ses fils, une fois revenus de l'exil, consacrèrent son souvenir en lui élevant une statue dans le Parthenon. Ses ossements aussi furent, dit-on, sur son ordre, transportés secrètement dansFAttique par ses proches ; cependant, le fait paraissait douteux à Thucydide -. On montrait au Pirée un monument en forme d'autel, qui avait été élevé en l'honneur de Thémistocle comme au fondateur du port et de la puissance maritime d'Athènes, lorsque plus tard on fut à môme déjuger avec plus d'impartialité ses impérissables services.
Tandis que les dangers que Thémistocle menaçait d'attirer sur les Athéniens se trouvaient ainsi écartés, des divisions très graves s'étaient produites au sein même de la Ligue maritime, et cela, immédiatement après la brillante victoire de FEurymédon, à la suite de laquelle la confédération délienne, absorbant les villes de Lycie, avait reculé sa frontière à l'est jusqu'à la Pamphylie et se voyait délivrée de tous ennemis extérieurs. En effet, au nord de la mer de Thrace, où les Perses, résolus à garder la Chersonèse, s'étaient alliés avec les peuplades du pays, Cimon, à la tète d'une petite escadre, réussit à anéantir la puissance ennemie qui cherchait à se former dans la région ; il reconquit pour les Athéniens l'antique domaine de ses ancêtres, toute la presqu'île qui commande l'Hcllespont ^
^) Mort par le sang d'un taureau offert en sacrifice (Cic, Brutus, 11. Plut., ibid.). un passage d'Aristophane {Equit. 84) montre combien était répandue Ja version du suicide par empoisonnement.
-) Thucyd., I, 138.
3) 'Eîtii Twv llîpaiôv Tiv£; oOx ïSo-jaovto t^v Xzppovr|C7ov ÈxaitiôÎv, à).).à -/ai tou?
398 LA PUISSANCE CROISSANTE d' ATHÈNES
Mais cet important progrès aboutit à des complications nouvelles. Car, tandis que les Athéniens cherchaient à s'étendre sur les côtes de Thrace, une des îles les plus importantes de la confédération, Thasos, se déclarait contre eux ; elle ne voulait toujours pas renoncer à sa propre domination maritime, et l'établissement des Athéniens sur le Strymon * était une cause de jalousie qui tôt ou tard devait amener des relations hostiles ; les habitants de l'île s'aperçurent bientôt qu'Athènes n'était pas disposée à se contenter delà possession d'une ville de la côte telle qu'Eïon, et que c'était seulement un point de départ pour une conquête progressive de la Thrace.
Immédiatement après la chute d'Eïon, un détachement de l'armée remonta le Strymon pour s'établir (à une lieue de l'embouchure, aux Neuf-Chemins ('EvvÉa Boî), carrefour important pour le commerce, où déjà Aristagoras avait eu le projet de fonder une colonie. L'entreprise échoua si bien que peu de soldats parvinrent à se sauver -.
Les Athéniens ne se laissèrent cependant pas décourager, et, environ trois ans plus tard, ils entreprirent une nouvelle expédition avec des forces beaucoup jilus considérables, pour s'ouvrir de haute lutte l'intérieur du pays. Dix mille colons armés, citoyens d'Athènes ou des villes alliées,, enrôlés par l'État et séduits par l'espoir de s'enrichir dans ce pays abondant en mines d'or, se réunirent à Eïon, s'emparèrent heureusement des Neuf-Chemins, puis, sous la conduite de Léagros, poussèrent plus avant vers le nord dans le pays des Edoniens, pour occuper des stations dans le voisinage des mines. Mais les tribus thraces se réunirent contre les envahisseurs étrangers et surprirent l'armée près de Drabescos ; les Athéniens essuyèrent une défaite si sanglante qu'elle eut pour effet
0pàxa; avwOîv èuîxaXoOvTO xaxaypovoOvTî; toO Kt[iwvo? — ùp^Lr^dOL^ sn' «'jtou; xinaoLçiai [j.kv va-jat xptTXaîOExa xà? sy.cîvwv è'Xaêsv, z^eXaTdi oï touç IUprroLç xai ■xpaTr,<Ta;T(î)v0p7.x(î)v uâTav io-aiiukjOlzo -r, TrÔAStTrivXsppôvriiov (Plut. ,Cim07i, i4).
-) Voy. ci-dessus, p. 378.
-) La première expédition à Ennéahodoi (d"après Sciiol. Jischin,, II, 31, p. 29 Bailer) eut lieu sous Pheedon (lisez : Apséphion), par conséquent en 469 (01. LXXVII, 4) ; la seconde (d'après Tiiuc, IV, 102), 29 ans avant la fondation d'Amphipolis, par conséquent en 465(01. LXXVIII, 4), sous Lysithéos (le scoliaste écrit : Lysicrate. ibid.). Cf. Schäfer, op. cit., p. 16,
immédiat de mettre fm à leurs tentatives d'établissement dans l'intérieur du bassin du Strymon '.
Les Thasiens crurent devoir profiter de ces circonstances ; car ils voulaient s'emparer des immenses richesses du continent qui fait face à leur ile^ et surtout des mines d'or du Pangée, à mi-distance entre Eïon et la partie du littoral qui regarde Thasos. Si elles étaient perdues pour eux, ils devaient renoncer à avoir jamais sur mer Faction et la puissance qu'ils ambitionnaient. Il leur fallait mettre le temps h profit, utiliser le découragement des Athéniens et la grande animosité des Thraces à leur égard. Ils conclurent donc alliance avec ceuxci ainsi qu'avec les Macédoniens, qui regardaient déjà les Athéniens comme des voisins importuns; puis, comme on n'avait donné à Athènes aucune satisfaction à leurs griefs, ils déclarèrent ouvertement qu'ils se retiraient de la confédération. Ceci se passait la quatrième année de la lxxvui* Olympiade (464), peu après la bataille de l'Eurymédon -.
Athènes fut obligée d'entreprendre une lutte pénible pour humilier Tîle orgueilleuse qui depuis longtemps s'était préparéo en silence ; il s'agissait à la fois de l'hégémonie dans la mer de Thracc et de la possession des mines d'or. Les Athéniens réunirent toutes leurs forces, et les Thasiens purent se convaincre que, malgré les secours fournis secrètement par les Macédoniens, il ne résisteraient pas, à la longue, à la flotte de Cimon; ils cherchèrent d'autres alliances et envoyèrent des ambassadeurs à Sparte, où leurs propositions reçurent un accueil très favorable.
A Sparte, on sentait qu'il fallait faire quelque chose pour arrêter l'essor d'Athènes. Personne, sans doute, n'avait songé que la cession du commandement de la flotte dût amener de pareilles conséquences. Tandis qu'Athènes volait de victoire en victoire et que sa puissance s'accroissait chaque jour, celle de
') La défaite des Athéniens commandés par Léagros, üls de Glaucon, et par Sophane (Herod., IX, 75), à Drabescos coïncide avec le début de la guerre contre Thasos, d'après Thucydide (I, 100 sqq.) qui est ici plus complet que les autres sources.
-) La défection de Thasos est du commencement de 4(3 i (Thuc, ibid. Cf. Pausan., IV, 24, 5).
Sparte non seulement était restée stationnaire, mais avait même diminué depuis cette époque. Le procès de Pausanias avait fait une mauvaise impression ; de plus, le bruit courut, vers le même temps, que Léotychide s'était laissé corrompre par les Aleuades ; c'était, disait-on, pour ce motif qu'il avait abandonné tout à coup la Thessalie^, bien qu'elle fût déjà tout entière entre ses mains. Au milieu même du camp, on avait surpris le roi avec son or. Il s'était enfui à Tégée ; sa maison avait été abattue et sa mémoire maudite -. Ainsi se succédaient les crimes dans la famille des Héraclides. En même temps, les alliances dans le Péloponnèse se relâchaient d-une manière inquiétante ; à l'intérieur comme sur les côtes, le parti hostile aux Spartiates prenait des forces. L'ancienne ennemie héréditaire^ Argos, avait réuni toutes ses ressources afin de pouvoir rentrer en scène avec des prétentions nouvelles.
Dans une situation aussi menaçante, Sparte devait tenter de se relever et chercher de nouvelles alliances pour recouvrer son honneur et sa considération. L'alliance avec Thasos était bien séduisante ; car les Thasiens possédaient encore leurs mines d'or, et Sparte pouvait espérer qu'elle trouverait là le moyen de s'opposer de nouveau à la domination maritime d'Athènes. On voit combien était grande l'exaspération des Spartiates à l'empressement avec lequel ils promirent aux ambassadeurs des Thasiensleurmédiation etleur appui; ils annoncèrent même l'intention d'attaquer immédiatement Athènes, pour dégager l'ile par cette diversion.
Toutefois, ils avaient fait plus de promesses qu'ils n'en purent tenir; car, au moment où on allait se mettre en campagne, une catastrophe naturelle vint interrompre tous les préparatifs. Un effroyable tremblement de terre eut lieu, tel qu'on n'en avait jamais ressenti dans la vallée de l'Eurotas. Des gouffres s'ouvrirent; des rochers se détachèrent des cimes escarpées du Taygète; maisons et temples s'écroulèrent : Sparte n'existait plus ; il ne restait debout que quelques constructions. Tout ordre social disparut du même coup ; car
1) Voy. ci-dessus, p. 361.
-) Herod., VI, 72. I^AUSAN., III, 7, 0.
la crainte seule pouvait, dans un Etat comme FEtat Spartiate, maintenir l'union. Les hilotes^ toujours disposés à la révolte, s'y trouvaient plus particulièrement excités depuis que la découverte des menées révolutionnaires de Pausanias ' avait entraîné pour eux les plus cruels traitements. On avait même arraché les malheureux du sanctuaire de Poseidon sur le Ténare pour les mettre à mort, et il semblait que le terrible phénomène de la nature fût une preuve de la colère du dieu « qui ébranle la terre » et ]e signal de légitimes vengeances. Avec les hilotes les Messéniens se soulevèrent. Thuria, Anthéia furent les foyers de l'insurrection, et le roi Archidamos, successeur de Léotychide (le tremblement de terre eut lieu la quatrième année de son règne -), dut, avec les troupes qu'il avait pu rassembler, partir en toute hâte pour reconquérir le pays révolté.
Dans dépareilles conjonctures, il ne pouvait être question de secourir les Thasiens. Ceux-ci soutinrent pendant trois ans la gueire avec une inflexible opiniâtreté; mais leurs ressources étaient épuisées. La fière Thasos dut livrer tous ses vaisseaux, raser ses murailles, payer les frais de laguerre, abandonner le continent avec les immenses revenus de ses mines,, et consentir à payer régulièrement un tribut ^. C'était pour les Athéniens un brillant succès, un exemple terrifiant pour les membres indécis de la confédération, un pas important dans la conquête de l'hégémonie sur la mer de Thrace.
>) Yoy. ci-dessus, p. 388.
-) L'insurrection de la Messénie éclata en 464 (01. LXXIX, i), sous l'archontat d'Archidémide, 'Ap-/iSâ;,'.oy toO Zs-j?ioâ[xoy TétasTov sto; Èv SuâpTYi ßaTtXe-jovTo; (Plut., Cimon, 16). Sur cette insurrection, voy. Thuc, I, 101. Pausan., IV. 25, 5. DiOD., XI, 63, 64.
3) Capitulation de Thasos (Thuc, I, 101, 3U Les 33 vaisseaux dont parle Plularque [Cimon, 14) sont ceux qui ont été pris dans la bataille navale livrée avant le siège (Thuc, I, 100, 2), et non, comme le pense Grote (VII, p. 289. trad. Sadous), le total des vaisseaux de ligne enlevés aux Thasiens parle traité de paix. Vu les superbes revenus de l'île (ci-dessus, p. 226), ce nombre doit avoir été beaucoup plus considérable.
402 LA PuisSAXCE CROISSANTE d' ATHÈNES
§ IV
Cimon était dans tout l'éclat de sa renommée, plus glorieux qu'aucun général athénien n'avait été avant lui; depuis 470, il avait commandé presque sans interruption une flotte partout victorieuse, et n'avait cessé d'étendre la puissance de la confédération. Mais il était plus encore qu'un illustre général; il jouissait dans toutes les affaires publiques de la plus grande influence; il était l'idole du peuple, sous les yeux duquel son génie s'était développé de la manière la plus heureuse. Au début de sa carrière, en effet, on ne fondait pas sur lui de grandes espérances. On l'avait même trouvé peu intelligent, lourd d'esprit, grossier et cavalier dans ses procédés; ses mœurs avaient été fréquemment l'occasion de scandales. Mais, grâce à la discipline d'une vie austère, le jeune homme dissolu était devenu un homme selon le cœur d'Aristide ; le fils du tyran et d'une princesse royale de Thrace s'était fait un véritable citoyen d'Athènes qui, pour la culture de l'intelligence, était supérieurà Thémistocle et qui était capable de parler dans l'assemblée du peuple. De cette rude enveloppe s'était dégagé un caractère plein de noblesse, doué d'une énerg'ie saine et vaillante qui obtenait d'autant plus qu'elle ne s'opposait pas opiniâtrement aux exigences du temps. Il avait joyeusement renoncé aux penchants innés de la jeunesse et, ouvertement, loyalement, s'était rallié à la nouvelle évolution de la vie attique, inaugurée par Thémistocle, bien qu'il ne pût ignorer que les temps nouveaux n'étaient rien moins que favorables au prestige des anciennes familles et à leurs intérêts. Jamais il n'y eut d'exemple plus éclatant d'abnégation patriotique.
La nature de Cimon était si droite que le bonheur ne pouvait l'altérer. Il conserva son caractère franc et ouvert, son esprit loyal qui détestait les intrigues; il sut, sans feindre une affabilité de commande, être le compagnon le plus aimable, l'homme le plus accessible d'Athènes, et réunir, pour
ainsi dire, dans sa personne le type de l'ancienne et de la nouvelle société. Avant tout, il pratiqua les vertus qui avaient toujours fait la gloire de la maison des Cypsélides, la libéralité et l'hospitalité; et cela^ sans calcul, sans jactance blessante. Tout ce qui lui revenait du patrimoine de sa famille ou ce qu'il y avait ajouté par sa quote-part de butin, il ne semblait pas le posséder pour lui-même, mais pour ses concitoyens. Ses terres, ses jardins, sa table, tout était ouvert aux voyageurs aussi bien qu'à ses voisins.
Et quel zèle ne montrait-il pas pour les travaux d'utilité publique! Les citoyens lui devaient une grande reconnaissance pour avoir fait entourer de portiques et planter de platanes le marché du Céramique. Il eut soin de doter les faubourgs de l'ouest, qui descendaient du Dipylon aux bords du Céphise, d'embellissements qui sous une forme gracieuse enfermaient un sens profond. Dans le Céramique extérieur furent élevés des tombeaux à ceux qui étaient tombés dans le combat; rangés par ordre de bataille, ils formaient un monument grandiose de la gloire athénienne*. Au Céramique touchait l'Académie, dont Cimon avait fait tracer les allées ombragées. Il avait ramené, au milieu de brillantes fêtes populaires, les restes de Thésée et rendu, pour ainsi dire, au peuple d'Athènes le héros qu'il se plaisait à regarder comme le fondateur de sa liberté. Il passe enfin pour avoir continué la grande œuvre entreprise par Thémistocle, la construction des murs destinés à relier Athènes au Pirée -.
Mais bien que Cimon, libre de tout préjugé, se fût rallié à la politique nouvelle, bien qu'il eût contribué essentiellement à l'exécution du plan de guerre conçu par Thémistocle et qu'il eût consolidé l'hégémonie maritime fondée par lui, il était cependant bien éloigné de partager toutes ses idées sur la mission d'Athènes. Il était son successeur dans l'accomplissement de la même œuvre, mais ses efforts étaient dirigés dans
•) Fragments d'inscription provenant d'un des tombeaux érigés aux frais de l'État, avec des noms d'Athéniens et d'alliés qui ont succombé èv ©âati) (C. I. Attic, I, 432).
-) La construction de murailles par Cimon inspire déjà des doutes à 0. Müller {Le munim. Athen., p. 20), doutes reproduits récemment par Oncken {Athen und Hellas, I, p* 72) et A. Schäfer (op. cit.).
404 LA PUISSANCE CROISSANTE d'aTHÈXES
un tout autre sens. Il voulait conserver à la société nouvelle les qualités de Fancienne, la circonspection et la mesure, la discipline et des mœurs honnêtes. Plein de foi dans les traditions du passé, il proposait Sparte comme exemple à ses concitoyens avides de nouveautés; il regardait Talliance de cet Etat comme un salutaire contrepoids opposé à la tendance qu'avaient les Athéniens à se lancer dans des entreprises inconsidérées. Une fallaitpas,commeravaitvouluThémistocle, que l'on conclût des traités avec les villes confédérées dans l'intention de les rejeter plus tard comme des entraves incommodes; ces traités devaient subsister et subir les modifications exigées parles circonstances, sans empêcher Athènes de faire des progrès et de tenir le premier rang. Aussi regardait-il comme le plus grand bonheur de sa vie d'avoir réussi, en collaboration avec Aristide, à établir par des voies pacifiques rhégémonie maritime d'Athènes. Il voulait qu'Athènes, par sa prudence et sa modération, acquit la confiance des autres Etats, exerçât une influence morale et dissipât de cette façon les dissentiments qui existaient encore. Aussi repoussait-il énergiquement toute politique qui voulait rendre Athènes grande aux dépens des autres Etats de la confédération et par rabaissement de Sparte. Sa maison devait être vraiment une maison hellénique, et c'est pour cela qu'il attachait une grande importance à l'entretien de liens d'hospitalité avec les Etats les plus considérables de la Grèce et à la défense de leurs intérêts à Athènes. C'est aussi pour ce motif qu'il avait nommé ses fils Thessalos, Lacédaemonios et Eleios; ce fait montre avec quelle décision et quelle franchise il défendait ses principes.
Les Spartiates savaient bien quelle était la valeur d'un homme tel que Cimon, qu'ils avaient déjà connu lorsqu'on l'avait envoyé comme ambassadeur auprès d'eux avant la bataille de Platée; ils se servaient par conséquent de leurs relations à Athènes pour affermir son influence, et ils se montraient conciliants dans toutes les négociations auxquelles il prenait part. C'est ainsi qu'il était arrivé à écarter peu à peu Thémistocle du pouvoir; après le bannissement de celui-ci, il avait été pendant quatre ans environ étroitement lié avec Aristide et s'était attaché à lui avec pleine conviction.
Les brillants exploits des généraux ont relégué dans l'ombre le travail plus modeste de l'homme d'État organisateur: il y a là une des lacunes les plus regrettables de l'histoire de ce temps ; nous ignorons quelle fut l'action d'Aristide pendant les dix années qui suivirent la formation de la confédération. Sa fin est encore moins connue que celle de Thémistocle. Nous savons seulement qu'au printemps de l'année 467, quand on représenta les Sept devant Thèbes d'Eschyle , Aristide était au théâtre, et que tous les yeux se tournèrent vers lui quand on prononça ces paroles, qui dépeignaient le devin Amphiaraos, mais qui, dans la pensée du poète, s'appliquaient aussi bien à Aristide :
Celui-là ne cherche pas à paraître excellent, mais veut l'être : 11 moissonne le profond sillon de sa pensée, Le sillon où germent les prudents conseils *,
Peu de temps après, il mourut, suivant la tradition la plus digne de foi, dans une expédition d'intérêt public dirigée versla région de la mer Noire que Cimon avait ouverte et qui, depuis lors, entretint d'importantes relations avec la Ligue athénienne-.
La mort d'Aristide (467/6 : 01. lxxvhi, 2) ^ fit époque dans la vie de Cimon. Il se trouvait maintenant seul à la tête de l'Etat; sa situation étaitplus difficile, exig'eait plus de travail et présentait aussi plus de dangers. C'était le seul chef du parti que nous pouvons nommer le grand parti grec et dont le programme se résumait ainsi : guerre contre l'ennemi national sous la direction d'Athènes, maintien loyal de l'alliance avec Sparte, direction énergique de l'amphictyonie délienne, mais
') Plut., Aristid., 3.
ä) Des trois versions accréditées sur la mort d'Aristide (Plut., Arist., 26), l'une, celle qui le fait mourir à Athènes, est formulée en termes si généraux qu'elle ne peut faire autorité : la seconde (celle de Cratéros) est une diffamation dirigée contre le caractère athénien. Reste donc la troisième : Tc)i£U'cri(jat 'Api(jTeîor,v o'i (jlsv Èv nôvxw cpaaiv ÈxTtXïûaavTa upâEswv l'vsxa ô/)[jLoa:wv. Cf. Kühler, Urkunden des delisch -attischen Bundes, p. 113 sqq.
^) Decessit aittem fere post annimi quartum quam Themistocles Athenis erat expidsus (Corn. Nep. Aristid., 3). La représentation deYŒdipodie est de l'année 467 (Ol. LXXVIII, 1).
406 LA PUISSANCE CROISSANTE d'atHÈNES
avec tous les ménagements possibles pour les Etats confédérés.
Les victoires de Cimon avaient été si brillantes que pendant longtemps on ne lui fit aucune opposition. Mais il se trompait s'il pensait que le bannissement de son rival avait détruit l'influence de celui-ci. Les idées de Thémistocle vivaient toujours et reparaissaient avec une énergie nouvelle au milieu de la jeune génération, qui pensait que cette politique, si souvent décriée comme étroite et brutale, était la seule fondée sur des vues judicieuses. L'homme qui voulait qu'en toutes choses on tînt compte de Sparte ne pouvait vouloir sincèrement la grandeur d'Athènes ; c'était une politique lâche qui ne pouvait aboutir qu'à des demi-mesures; d'autant plus que l'on n'avait jamais pu compter sur la sincérité de Sparte ni sur ses sentiments d'amitié. Aussi devait-on s'affranchir de pareilles considérations ; on devait hardiment et résolument aller de l'avant, pour affranchir les citoyens de toute entrave à l'intérieur, pour rendre à l'extérieur l'Etat aussi puissant que possible.
Cimon, qui tenait pour funestes les tendances de ce parti, avait repris, à la place d'Aristide, la lutte contre Thémistocle; aussi avait-il poussé de toutes ses forces au bannissement du vieux patriote et avait-il depuis continué le combat contre ses partisans, qui demeuraient toujours en relations avec l'exilé et profitaient des fréquentes absences de Cimon pour grouper leurs moyens d'action. On a fait un reproche a Cimon d'avoir provoqué la condamnation à mort d'Epicrate , coupable d'avoir amené à Thémistocle sa femme et ses enfants *. Mais, de quelque façon que les choses se soient passées, assurément Cimon n'a pas cherché là l'occasion d'une vengeance vulgaire ; nous devons plutôt penser que, sous ce service rendu par l'amitié, se cachaient des intrigues politiques que l'on jugea, en fin de compte, criminelles et dangereuses pour l'Etat- Il est certain néanmoins qu'il n'a pas été donné à Cimon d'être aussi indépendant qu'Aristide et de dominer de si haut les passions de l'époque; et c'eût été merveille en effet que, pre-
1) Plut., Them., 24. Cf. Vischer. Kimon, p. 22 [Ä7. Schriften, I, p. 25].
nant part à la lutte des partis, il ne fût pas devenu plus âpre et plus exclusif que s'il s'était tenu en dehors de tout entraînement de coterie.
Le parti adverse avait tous les avantages d'un parti de progrès, mais il manquait encore d'hommes qu'il put opposer à Cimon, Au nombre de ses chefs était Ephialte, fils de Sophonide, homme à qui un juge aussi sévère que l'était Aristote a reconnu de l'énergie et du caractère ; un républicain qui avait toujours le bien de l'Etat devant les yeux et qui, avec une ardeur infatigable, usait du droit d'accusation appartenant à chaque citoyen lorsqu'il croyait les intérêts publics lésés ; et avec cela non seulement homme de tribune, mais capable de rendre aussi des services comme général. Ephialte avait pour adhérents Démonide d'Œa, Lampon, Charinos, etc. '. Mais le parti ne prit son caractère propre et n'eut d'action que lorsque Périclès, fils de Xanthippos^ s'y attacha et parvint en peu de temps, par l'ascendant de son esprit supérieur, à en prendre la direction.
Xanthippos avait été le principal ennemi du père de Cimon -. Mais on ferait injure à Périclès en croyant que des relations personnelles et des considérations de famille aient eu chez lui une influence déterminante sur le choix d'un parti. C'était au moyen de l'expérience personnelle que Pqriclès s'était fait ses idées sur la mission d'Athènes. Il comprenait que sa génération était destinée non seulement à vaincre sur les champs de bataille, mais aussi à recueillir des fruits durables de ses victoires, et qu'elle devait donner à Athènes la place méritée par ses hauts faits et ses sacrifices. S'il honorait le caractère et appréciait les services de Cimon, il ne pouvait cependant méconnaître l'étroite sse de ses vues politiques et les suites graves de sa tendance à (( laconiser ». Si belle que fût la devise
*) Ephialte comparé pour sa droiture à Aristide (Plut., Cimon, 10. Cf. ^LiAN., Var. Hist., XI, 9; XIII, 39). Citation suspecte d'Aristote dans l'Argument de r'ApsouayiTixô; d'Isocrate. Jugement sévère d'Epliore (ap. DiOD., XI, 77), plus favorable de Théopompe (?). Cf. Sauppe, Quelleii Plutarchs, p. 22. Sur Ephialte considéré comme général, voy. Callisth. ap. Plut., Cimon, 13. Oncken [Athen und Hellas, I, p. 187), fait ressortir l'indépendance gardée par Ephialte vis-à-vis de Périclès.
-) Voy. ci-dessus, p. 256.
408 LA PUISSANCE CROISSANTE d'aTHÈNES
de Cimon : « Paix entre lesfrères, guerre contre les Barbares, » elle ne pouvait suffire cependant à donnera la politique athénienne un but et un programme; une pareille ligne de conduite dépendait de conditions extérieures dont on n'était pas maître : elle imposait des obligations auxquelles les circonstances pouvaient apporter des empêchements insurmontables : on eût entravé ainsi les mouvements de la cité ; on Feùt empêchée de suivre les inspirations de son propre génie.
Périclès revint donc aux idées de Thémistocle. Il pensait qu'Athènes, qui était devenue malgré Sparte une cite mdependante, devait aussi, malgré Sparte, atteindre la plénitude de sa grandeur. L'idée qu'il s'était faite de l'avenir d'Athènes ne pouvait par conséquent être réalisée que si l'influence de Cimon était ébranlée : c'est pour cette raison qu'il s'était rallié au parti qui visait à ce but. Il se montra très réservé de sa personne, pour ne pas s'user avant le temps ; il n'y avait même qu'un petit nombre de ses partisans qui eussent une idée de ce qu'il voulait faire d'Athènes. Mais ils étaient tous d'accord sur ce point : qu'il fallait acquérir de l'influence au prix d'efforts communs et présenter leur parti comme celui des vrais amis du peuple, afin de s'opposer avec succès à la brillante renommée militaire, à la personnalité imposante de Cimon et à l'influence que lui assurait sa libéralité.
Le moyen employé pour atteindre ce but se montra des plus efficaces. On se servit de l'amour de la multitude pour les fêtes et de son attachement au bien-être, qui grandissait chaque jour avec l'affluence des richesses et le développement des relations commerciales avec l'Asie. Les fêtes^ disait-on, sont destinées à réjouir vieux et jeunes, riches et pauvres, et à faire disparaître toutes les diiîérences de condition. Mais il en avait été jusque-là bien autrement, même à Athènes, la ville si renommée pourtant pour l'égalité qui y existait entre les citoyens. Même aux fêtes données dans le théâtre de Dionysos, où les chœurs tragiques jouaient leurs pièces pour l'édification et le plaisir de tous, les citoyens pauvres ne pouvaient assister au spectacle depuis qu'on avait fait pour le théâtre de nouveaux règlements et que, chaque jour de fête, il fallait acheter sa place deux oboles. Était-il juste et convenable que
des hommes qui partageaient avec les autres les alarmes et les dangers fussent exclus des fêtes joyeuses de la cité, des jours de repos et de délassement? Tous les citoyens, demandaiton, n'ont-ils pas le droit d'avoir leur part du trésor public, qui est la propriété du peuple? Convient-il d'y laisser de l'argent amoncelé, quand les citoyens auxquels il appartient sont privés des plaisirs les plus nobles qui puissent embellir leur existence, des plaisirs destinés à tous ? On proposa donc de donner aux citoyens pauvres, sur les excédents du trésor public, la somme qu'ils devaient payer à l'entrée du nouveau théâtre. L'argent passait entre les mains de l'architecte du théâtre, qui de son côté devait maintenir l'édifice en bon état et payait en outre au trésor un fermage déterminé. De cette façon, l'arg-ent dépensé par l'Etat rentrait indirectement dans ses caisses.
Ainsi fut instituée la distribution des deux oboles (0, 31 c), la « diobolie, » aux fêtes de Dionysos. Cet exemple une fois donné, on fit encore des distributions d'argent à d'autres fêtes, afin que personne ne fût privé, par son indigence, de passer une bonne journée et de s'offrir un repas plus somptueux. Les pauvres — et c'était là le point capital — ne devaient plus être à la discrétion des citoyens riches qui, à l'exemple de Cimon, se faisaient des amis et des partisans en tenant table ouverte. Tel fut le commencement des Theorika ou gratifications des jours de fête K
Quand par ces moyens le parti des réformes se fut donné un point d'appui, il trouva bientôt l'occasion d'attaquer ouvertement Cimon en soumettant à un contrôle minutieux sa politique étrangère. On lui reprocha d'avoir fait trop et trop peu; trop en dépassant les limites de ses pouvoirs, trop peu en ne tenant pas compte des instructions qu'il avait reçues. C'est ainsi que, dans une cité vaincue, il avait changé la constitution existante sans attendre les ordres d'Athènes. Comme l'attaque venait du parti démocratique, ce changement incriminé devait avoir été fait en faveur de l'aristocratie. Vraisemblablement
*) BöcKH, Staatshaushaltung, I, p. 306. Le passage capital sur le eeupixôv est dans Schol. Lucian., Timon. 49.
410 LA PUISSANCE CROISSANTE d'aTHÈNES
la cité dont il s'agissait n'était autre que Thasos * : on conçoit que, dans un Etat adonné au commerce et jaloux déposséder une belle flotte, il y ait eu un instinct démocratique que Cimon n'entendait en aucune façon favoriser. Il esta croire qu'on vit là très clairement un acte arbitraire, inspiré par l'esprit de parti ; car Cimon n'échappa qu'avec peine à une condamnation à mort et fut frappé d'une forte amende.
L'autre affaire est moins obscure et se rattache certainement à la guerre de Thasos. Cimon avait reçu mission de marcher contre les Macédoniens et de s'emparer, pour le compte d'Athènes, de la côte de Macédoine, sans doute, avant tout, des districts miniers qu'exploitait Alexandre. Le roi, afin de ne pas avoir les Athéniens pour voisins, s'était montré favorable aux Thasiens. Si donc, contre la volonté du peuple, Cimon avait laissé échapper l'occasion de le châtier, on ne pouvait l'expliquer que d'une façon : c'est qu'il avait été corrompu par les présents du roi. Les Athéniens étaient suffisamment préparés au procès, et Périclès fut choisi comme accusateur public pour traduire Cimon devant le tribunal du peuple, comme coupable de haute trahison. Mais Périclès se borna à l'indispensable. Il comprit qu'il n'était pas encore temps de renverser son adversaire ; l'accusé démontra son innocence -, et il semblait que Taffaire ne dût pas avoir de conséquences.
Et cependant, ce n'était pas le cas. Les partis, pour la première fois, s'étaient ouvertement opposés l'un à l'autre. La lutte était engagée ; Cimon se voyait obligé à son tour de s'unir à ceux qui partageaient ses idées plus étroitement que, avec son caractère digne et indépendant, il n'avait cru jusque-là nécessaire de le faire. Voyant devant lui une opposition dont les plans étaient bien arrêtés, il fut contraint par là même
*) Dans le passage de Démosthène {In Aristocr., § 205), il est probable qu'il faut lire avec Oncke.n {op. cit., p. 133) : citi tv Öaon'wv [au lieu de Ttâxpiciv ou Ilapiwv] (XcT£xtvr,T£ Tromeiav èç' ÉauxoO. Cf. ScHÄFER, Jahrbb.f. Phil. 1865, p. 626 ; cependant, le taux de l'amende (50 talents) fait supposer qu'il y a là une confusion avec le cas de Miltiade. Cf. Yisciier, Kimon, p. 56. Philippi, Der Areopag und die Epheten (Berlin, 187-4), p. 250.
-) Plut., Cimon, 14. Cf. Schäfer, ibid., p. 627.
de devenir plus homme de parti et de donner à ses opinions une expression plus tranchante. Il vanta avec moins de ménagements l'attachement des citoyens de Sparte à la loi et à la constitution ; il s'emporta plus violemment contre l'esprit de la nouvelle Athènes, ennemie de toutes les traditions; il affirma avec une énergie croissante son principe fondamental : à savoir que Athènes et Sparte étaient les membres d'un même corps, un attelage assorti par les dieux, dans lequel le pas tranquille de l'un des coursiers et l'allure plus vive de l'autre devaient s'harmoniser pour le plus grand bien des deux. Les noms imaginés pour désigner les partis politiques aigrirent encore les esprits. Quiconque prenait la parole en faveur de Sparte, louait les mœurs Spartiates ou les imitait pour son compte, était par le fait même un ennemi du progrès, un ennemi de la liberté du peuple : le « laconisme » fut qualifié plus ouvertement chaque jour de trahison envers les intérêts de la patrie.
Tandis que les partis se combattaient ainsi à armes acérées, avait lieu en Laconie le tremblement de terre et la révolution qui en fut la conséquence \ Sparte ne pouvait se rendre maîtresse des masses révoltées qui s'étaient établies dans Ithome ; elle envoya des ambassadeurs à Athènes pour réclamer le secours de son alliée. Le fait arriva, semble-t-il, aussitôt après la fin de la guerre de Thasos (461 : 01. lxxix, 3).
Alors les partis recommencèrent une seconde fois la lutte. Éphialte exerçait sa fougueuse éloquence sur un thème très favorable, quand il représentait au peuple quelle folie il y aurait à envoyer du secours aux Spartiates pour leur permettre de maintenir leur despotisme dans le Péloponnèse. Avaient-ils jamais rendu service à Athènes? Aux moments les plus graves, pendant la guerre contre les Perses, n'étaientils pas toujours arrivés trop tard? Ils avaient dévoilé dernièrement leurs véritables sentiments ; car les promesses faites aux ïhasiens n'étaient plus un mystère. Par suite, les traités d'alliance renouvelés sur le champ de bataille de Platée étaient rompus en fait; et, si l'on envoyait maintenant des
1) Voy. ci-dessus, p. 400.
412 LA PUISSANCE CROISSANTE d' ATHÈNES
troupes à un ennemi des plus acharnés, pour le tirer d'affaire et rétablir sa puissance, il profiterait de la première circonstance pour causer préjudice et dommage aux Athéniens victimes de leur obligeance.
C'est un fait tout ù Thonneur des citoyens d'Athènes qu'ils n'aient pas écouté sans réserve un discours bien fait pour enflammer toutes les passions, et qu'ils se soient à la fin ralliés à Cimon ; à Cimon qui leur demandait de renoncer à leur légitime ressfmtiment, de réprimer la joie maligne causée par le malheur d'autrui, et, sans considérer leur intérêt propre, de remplir loyalement leurs devoirs d'alliés. Quatre mille hoplites, le tiers du contingent de la cité, franchirent l'isthme sous la conduite de Cimon pour porter secours à Sparte. C'était une brillante victoire pour son parti, et Sparte avait bien sujet de lui montrer de la reconnaissance pour ses efforts.
Mais qu'arriva-t-il ? Les troupes réunies campaient devant les murs d'Ithome; comme les opérations du siège n'avançaient pas aussi rapidement qu'on l'eût souhaité, les magistrats de Sparte conçurent des soupçons et de la défiance ; ils pensèrent — et non sans raison — que, dans le malaise général auquel étaient en proie les différentes classes de la population laconienne, la présence des Athéniens pouvait être pour eux un danger. Plus le lien fédéral se relâchait, plus on était alarmé à l'idée que les Athéniens allaient apprendre à connaître de près les côtés faibles de Sparte, et que les citoyens doriens pouvaient prendre, au contact de leurs compagnons d'armes, le goût d'une vie et d'un gouvernement plus libre. Ce souci prima toute autre considération. Les Athéniens furent congédiés; on s'efforça d'excuser ce procédé surprenant par le vain prétexte qu'on n'avait plus besoin de leur secours *.
Les citoyens d'Athènes se montrèrent profondément offensés de cette impertinence; le parti des réformes prit le dessus et s'empressa de profiter de cette disposition des esprits pour faire des propositions de la plus grande conséquence. On
*) Plut., Cimon, 16-17.
décida de rompre Falliance avec les ingrats Spartiates, et en même temps de se rapprocher plus étroitement des ennemis de Sparte, principalement d'Argos.
Les Argiens, durant près de trente années de repos, s'étaient remis des suites de la guerre de Cléomène ; une nouvelle génération avait grandi qui se sentait assez de cœur pour penser très sérieusement à relever Tinfluence politique de la cité. La population urbaine s'était accrue en absorbant les communes rurales; puis, les villes environnantes peuplées d'Achéens, villes qui avaient profité de l'affaiblissement momentané d'Argos pour entrer dans la ligue hellénique et qui avaient même, comme Mycènes, Tirynthe et Hermione, envoyé leurs contingents contre les Perses, furent attaquées et soumises l'une après l'autre. Mycènes avait fait une courageuse résistance derrière ses murailles cyclopéennes ; Tirynthe, Hysise, Midia, etc., s'étaient rendues plus vite'. Argos , après s'être incorporé les habitants de toutes les communes supprimées, était devenue une ville nouvelle, une grande ville et, pour la première fois, la véritable capitale de l'Argolide -.
Le commencement de cette régénération d'Argos datait des années précédentes, et il est très vraisemblable que Thémistocle, qui ne pouvait nulle part rester inactif, avait profité de son séjour à Argos ^ pour exciter les Argiens et les avait soutenus de ses conseils et de son appui; il n'est pas moins vraisemblable qu'il avait déjà conçu le projet de former une alliance étroite entre Athènes et Argos. On ne s'en explique que mieux l'acharnement avec lequel Sparte le poursuivit; car la régénération d'Argos était le coup le plus terrible porté à rhégémonie Spartiate. L'exécution de ces projets, et spécialement l'annexion violente des villes voisines, eut lieu probablement en 463 et 462 (01. lxxix, 3), en un temps où Sparte,
*) Deslruction de Mycènes et de Tirynthe (E. Curtius, Peloponnesos, II, p. 388. BuRsiAN, Geogr. Griech., Il, p. 45). Mycéniens transplantés, les uns en Macédoine, les autres à Keryneia et à CléoniE (Pausan., VII, 25, 6). Sur le sort d'Hermione, cf. Peloponnesos, II, p. -455.
-) Herod., VII, 146. Aristot., Polit. y 1303*7 [198, 10]. E. Curtius, Peloponnesos, II, p. 348.
^) Voy. ci-dessus, p. 386.
414 LA PUISSANCE CROISSANTE d'atHÈXES
par suite de ses guerres intérieures, était hors d'état d'entraver les progrès de la puissance argienne et d'empêcher la destruction de Mycènes et de Tirynthe.
Mais, si heureux qu'eussent été les Argiens au début de leur régénération politique, ils avaient besoin, pour leur sécurité, d'une alliance étrangère. Aussi, avec quelle ardeur ne souhaitaient-ils pas une rupture entre Athènes et Sparte ! De plus, Argos, par l'adjonction d'une nombreuse population ionio-achéenne, avait perdu de plus en plus le caractère d'une ville dorienne ; elle s'était donné une constitution libre et était d'autant mieux préparée à se rapprocher d'Athènes. Enfin, en 461 (01. lxxix, 4) fut conclue une alliance entre Athènes et Argos, la première alliance particulière qui ait rompu l'unité du peuple hellénique.
La scission de la nation eut aussi son contre-coup dans la Grèce du nord. Comme les Macédoniens, par malveillance à l'égard d'Athènes, s'étaient tournés vers les Spartiates et avaient fourni aux Mycéniens fugitifs une nouvelle patrie, la Thessalie à son tour adhéra à la ligue séparatiste, et on espéra, en l'étendant, affaiblir de plus en plus Tancienne confédération des Etats grecs *.
Ainsi Sparte, après avoir abandonné si mal à propos son parti à Athènes, voyait triompher ses ennemis; c'était pour eux un avantage inappréciable que l'on n'eût plus le droit de prétexter l'existence d'obligations légales vis-à-vis de Sparte pour entraver Athènes dans la liberté de ses mouvements.
Cependant^ la jeune Athènes ne pouvait pas encore aller de Tavant comme elle Teùt voulu. Dans l'assemblée du peuple et dans le conseil des Cinq-Cents, une majorité de plus en plus grande se ralliait aux orateurs du parti des réformes; mais les plus âgés parmi les citoyens, ceux qui ne voulaient pas entendre parler d'une participation encore plus large du peuple aux affaires publiques et de toutes les mesures qui tendaient à ce but, formaient encore une puissance dans l'Etat ; ils avaient leur point d'appui dans le conseil supérieur de l'Aréopage, qui ne comprenait que des citoyens tout à fait inaccessibles à l'in-
') Thucyd., I, 102.
fluence de Topinion publique, à cause de leur âge avancé, de leur grande expérience de la vie et de leur sagesse. Là siégeaient des hommes appartenant aux classes les plus riches ; tandis que tous les autres magistrats étaient annuels et responsables, ils formaient une corporation composée de membres nommés à vie et irresponsables ; aussi pouvaient-ils , avec beaucoup de suite et d'ensemble, faire prévaloir leurs idées dans l'Etat. Ils étaient appelés, en vertu du souverain droit de contrôle qu'ils exerçaient, à surveiller la vie sociale, à maintenir l'ancienne discipline et les anciennes mœurs et à s'opposer à la recherche frivole des nouveautés. Puissant par la considération dont il jouissait dans toute l'Hellade, plus puissant encore par le respect dont tout Athénien était rempli dès sa jeunesse pour le Conseil supérieur, l'Aréopage avait acquis encore plus d'influence pendant la guerre contre les Perses, oii son énergie et son patriotisme avaient efficacement contribué au salut d'Athènes \ Il était là comme une digue solide opposée à toutes les tentatives ayant pour objet de réformer la constitution de Solon; plus ses adversaires redoublaient d'efforts, moins ils employaient de ménagements, et plus l'Aréopage défendait sa position avec raideur et opiniâtreté.
L'Aréopage n'était pas une sorte de Chambre haute chargée par la constitution de sanctionner tous les actes du pouvoir législatif; mais il suivait toutes les discussions au Conseil et à l'assemblée du peuple où il était, suivant toute apparence, représenté par quelques membres ayant pour mission de s'opposer à toute innovation qui leur semblerait téméraire. Cette opposition équivalait au droit de veto; en tout cas, jusqu'à nouvel ordre, l'exécution des mesures proposées ne pouvait avoir lieu.
Dans un Etat où tout était ordonné d'après des règles fixes, la puissance de l'Aréopage n'avait pas de limite et était par suite d'autant plus considérable ; elle dominait dans le sénat, sur le Pnyx et jusqu'au sein du foyer domestique. Chacun pouvait être appelé à comparaître devant lui, et une simple
*) Voy. ci-dessus, p. 312*
réprimande de sa part imprimait à une réputation une tache ineffaçable. Le nombre des aréopagites n'était pas déterminé; mais ils se recrutaient chaque année parmi les archontes sortis décharge'". Cela ne veut pas dire cependant que tout archonte ayant exercé ses fonctions conformément à la loi devînt de droit membre du haut Conseil. L'admission au sein de l'Aréopage était précédée d'une enquête, et cette enquête avait pour objet d'écarter les archontes dont les mœurs ou la conduite politique avaient déplu -. On s'explique ainsi que l'Aréopage soit devenu de plus en plus une assemblée attachée à un parti, et qu'il se soit opposé au mouvement intellectuel qui entraînait la jeune Athènes. Voilà comment, au momentoù la Grèce était divisée en deux moitiés, une ligue et une contre-ligue, Athènes était aussi séparée en deux camps politiques dont Tanimosité ne faisait que s'accroître.
Au milieu de ces graves préoccupations se produisit un événement qui reporta pour quelque temps l'attention vers le dehors. L'Egypte, ce pays continuellement agité, s'était de nouveau détaché des Perses; et le Libyen Iiiaros, fils de Psammétichos, voulut profiter du désordre qui régnait dans leur empire pour reconstituer, avec son indépendance d'autrefois, le royaume des Pharaons. Mais, lorsque les Perses se jetèrent avec toutes leurs forces sur l'Egypte, ses propres ressources ne lui suffirent plus ; il demanda l'appui des Athéniens, en leur promettant sans doute de nombreux avantages commerciaux.
On ne pouvait laisser échapper l'occasion de porter un nouveau coup à la puissance des Perses. Dans la région de l'Archipel, elle était paralysée ; les Perses ne se montraient plus
') Voy. vol. I, p. 415.
-) On n'entrait dans TAréopage qu'après avoir subi un examen (ooxtfAaffeevre? àvfoa-.vov. Plut., PericL, 9). Si ceüe docimasie était pratiquée, comme il est vraisemblable, par l'Aréopage iui-mème, le recrutement du collège se faisait par une sorte de cooptation. Sintems (ad Plut. Pericl., Lips. 1835, p. 106) admet qu'Éphialte a été refusé à la suite d'un examen de cette espèce et en a gardé rancune au collège. Le passage de Plularque est corrompu. S.^uite {Quellen von Plutarchs Perikles) soupçonne, d'après le passage des Atxùv ovô|Aa-a ap. Bekker, Anecd., p. 188, 12, qu'il faut lire : ogpiuöei; ûirô r?,; ßo-j/.r: àTTcTiipriffc Ta; xp-'-jc'-î aO-Viv. Cf. Philumm. Areopag, p. 288. (Sur la docimasiey ibid., p. 1G7).
nulle part et n'avaient plus le moyen de former une nouvelle flotte. De leur côté, les Athéniens n'étaient pas assez forts pour attaquer les Perses sur le continent, oùles villes cariennes et lyciennes de Tintérieur n'ont jamais été réunies que temporairement à la confédération de Délos. Le bassin du Nil semblait au contraire un terrain propre à de nouvelles entreprises. Les relations avec l'Egypte étaient de la plus haute importance pour l'Attique pauvre en blés ; c'était aussi la seule province de la monarchie perse où une puissance maritime put obtenir de brillants et durables succès sans le concours d'une armée de terre. Sans la possession, et la possession tranquille de l'Egypte, le Grand-Roi se trouvait paralysé dans toutes ses opérations contre la Grèce'. C'était un motif suffisant pour aller au secours d'Inaros, et il semble que Cimon lui-même ait conduit, deCypre où elle se trouvait, versl'Egypte la flotte, qui comprenait deux cents vaisseaux ; car, malg-ré l'échec qu'avait essuyé sa politique, il n'avait rien perdu de sa considération personnelle, et ses adversaires n'osaient pas risquer de coups décisifs tant qu'il était à Athènes. On sait formellement par la tradition qu'Ephialte profita de l'absence de Cimon, mis à la tète de cette expédition maritime, pour proposer au peuple la loi dès longtemps méditée contre l'Aréopage -.
Ephialte passa encore une fois en revue tous les arguments capables de convaincre ses concitoyens que la toute-puissance de l'Aréopage ne pouvait se concilier avec les principes de la démocratie ^. On ne pouvait endurer qu'un collège d'hommes âgés, qui ne comprenaient pas leu; époque et ses exigences, s'opposassent avec l'opiniâtreté de l'esprit de caste à toutes les réformes salutaires et nécessaires; un tel Aréopage n'était
') D'après Aristote [Rhetor., II, 20), soutenir l'Egypte contre la Perse était pour Athènes une nécessité politique. Suivant A. Schmidt, c'est Cimon qui a été le promoteur de l'alliarice avec Inaros. Cf. A. Schäfer ap. v. Sybels Histor. Zeitschrift, IV. p. 215.
2) wç TtâXtv £7t\ (TT-paT£''av £?=7r).£'j(Ts (Plut., Cimon, 15). D'après Puiurri {op. cit., p. 256), il y a là une interprétation erronée de Théopompe.
3) vr^'i hi 'Ap£Ô(|) Ttâyo) ßo"j)-r,v 'E9ta).Tr|Ç £y.ÔA0'j'7£7.ai lUpixAr,; (AniSTOT., PcZiï., 1274a 7 [56, 21]), Sur la connivence des deux personnaj^es, voy. les passages rassemblés par Sinte.ms [op. cit., p. 104 sqq).
418 LA PüISSANXE CROISSANTE d'aTHÈNES
plus, comme Solon l'avait voulu, une des deux ancres destinées à maintenir le vaisseau agité de TEtat sur le terrain de la constitution, mais un frein incommode, une chaîne insupportable pour une société qui aspirait à un libre développement et qui y avait droit ; c'était la citadelle d'un parti hostile au peuple, d'un parti qu'il fallait détruire pour rendre possible le développement complet de la puissance athénienne.
C'est en vain que protestèrent les vieux pères de famille qui ne pouvaient concevoir une Athènes sans le haut conseil de l'Aréopage : c'est en vain que parlèrent prêtres et devins. La loi qui enlevait à l'Aréopage toute influence politique et judiciaire passa. Mais on se garda bien d'attaquer ceux des privilèges de l'Aréopage que la religion avait consacrés et rendus inaliénables. Il conserva, comme auparavant, lajuridictioncriminelle, le droit de juger l'homicide commis de propos délibéré sur lapersonne d'un citoyen. Dans ce cas, en effet, l'expiation ne pouvait être accomplie qu'au moyen de rites mystérieux appartenant au culte des Erinyes, déesses vengeresses du sang versé. Or les Aréopagiles étaient, depuis l'époque la plus reculée, les serviteurs de ces augustes divinités dont le sanctuaire se trouvait sur la colline d'Ares, celle où siégeaient les juges. Ainsi, l'Aréopage cessait d'être le Conseil supérieur de la société athénienne, une cour de haute surveillance jouissant d'un pouvoir censorial et indéterminé ; il demeurait un tribunal^ dont les attributions étaient bien définies.
Cette réforme radicale de la constitution de Solon aboutit plus vite que l'on ne s'y serait attendu. Le parti conservateur se voyait désarmé et privé du moyen le plus puissant qu'il aurait pu opposer au mouvement passionné de l'opinion. Toutefois, il ne se laissa pas décourager. Cimon revint. L'Aréopage, à cause de la considération dont il jouissait dans la Grèce entière, lui tenait particulièrement au cœur. Il était décidé à sauver ce qui pouvait l'être encore ; il croyait même possible de revenir sur la modification apportée à l'organisation de l'État; car la légalité d'une semblable réforme pouvait être contestée, puisqu'on n'avait tenu aucun compte du veto constitutionnel opposé par l'Aréopage. Cimon regardait la réforme comme une révolution dont la ruine de l'Etat devait être la
LES PARTIS A ATHÈNKS 419
conséquence fatale : qu'arriverai t-il, enefTet, si lepeiiple n'avait plus aucun frein et devenait tout-puissant; si, exalté par l'idée que tout lui était possible, il voulait gouverner suivant ses caprices?
Ainsi, même après la loi d'Ephialte, il y eut encore une lutte violente au sujet de l'Aréopage. Ce fut une lutte ouverte entre deux partis qui étaient puissants l'un et l'autre et décidés à en venir aux dernières extrémités. Dans une telle situation, il n'y avait que l'ostracisme qui put sauver l'Etat des plus dangereuses dissensions. La cité, écoutant les suggestions des orateurs, se détourna de l'homme que, pendant dix années, elle avait fêté comme son héros et son favori , et Gimon fut banni \ On dut certainement invoquer contre lui bien des considérations personnelles, et notamment ses relations antérieures avec Elpinice. Mais le grief capital était que Cimon n'avait pas voulu se plier au nouvel ordre de choses qu'avait établi le parti de Périclès sur l'initiative de son soldat d'avantgarde, Ephialte.
Des dissensions et des luttes passionnées de cette époque naquit VOrestie d'Eschyle, représentée en 458(01. lxxx, 2), qui est comme l'expression transfigurée des agitations soulevées par les partis. Eschyle appartenait à l'ancienne génération athénienne qui avait été élevée dans le respect de TAréopage, et qui voyait avec une profonde douleur son abaissement. Aussi chercha-t-il à le faire revivre sous les yeux des Athéniens dans toute la gloire dont l'entouraient les anciennes légendes. Oreste, le meurtrier égaré de sa mère, vient de Delphes chercher un refuge auprès de la divinité protectrice d'Athènes. Rejoint et entouré parles Ërinyes, il l'appelle à son secours. Athêna paraît. Elle interroge l'une après l'autre les parties; et, pour que ce conflitpassionné reçoive une solutionrégulière, elle institue un tribunal composé des plus nobles citoyens d'Athènes. Elle dirige elle-même les débats, dans lesquels Apollon est le défenseur de l'accusé, et, par sa voix, elle entraîne son acquittement'-. Elle ordonne enfin que le Conseil
*) Sur l'exil de Cimon et les traditions qui s'y rapportent, voy. Vischer, Kimon, p. 5. 60 sqq. Kleine Schriften^ I, p. 46. ^] Sur le suffrage d' Athêna, voy. Kirchhoff, ilion«^5^6'/-/c//^, 1874, p. 105.
420 LA PUISSANCE CROISSANTE d' ATHÈNES
qu'elle vient de convoquer pour la première fois siège à tout jamais sur la colline d'Ares.
Ainsi le poète représentait l'Aréopage comme une institution d'origine divine, comme un sanctuaire inviolable de la ville^ et cela, pour le protéger, dans la mesure de ses forces, contre de nouvelles attaques; sa tragédie nous apparaît ainsi comme la solution conciliante d'une des plus âpres luttes politiques qu'Athènes ait traversées.
Toutefois cette lutte n'avcitpas été engagée à la légère ; elle était inévitable. Car, si respectables que fussent les raisons qui poussaient les Athéniens de l'ancienne génération à se serrer autour de l'Aréopage, considéré par eux comme le boulevard des anciennes mœurs et de l'ancienne constitution, il faut reconnaître que ce corps entravait le développement d'une constitution démocratique et devait être l'occasion d'une suite ininterrompue de conflits, sans être en état de prévenir d'une manière efficace les dangers qui pouvaient menacer la vie politique d'Athènes. C'est seulement depuis la réforme d'Ephialte que purent être appliqués dan s toute leur rigueur les principes de la démocratie, surtout le principe de la responsabilité pour tous. Il n'y avait plus dans l'Etat de corporation dont les membres, nommés à vie, eussent une puissance indépendante de l'opinion publique et ne fussent responsables que devant leur conscience de l'usage qu'ils en avaient fait. Maintenant, pour la première fois, la cité était libre de toute tutelle, appelée à se gouverner elle-même et à trouver en elle la juste mesure de son mouvement progressif. Elle est devenue complètement maîtresse de ses destinées. Ce qu'elle décide est la loi : en dehors des lois écrites, il n'y a point pour la vie publique d'autre règle valable. L'Etat, c'est maintenant « le Conseil et le peuple ; » mais le Conseil se compose de membres qui se renouvellent tous les ans, de sorte qu'il ne forme pas un parti dans l'Etat et ne peut opposer sa propre autorité à celle de l'assemblée du peuple. En réalité, il n'était qu'une délégation de celle-ci, délégation chargée de l'expédition des affaires administratives, de même que les magistrats annuels n'étaient que les exécuteurs de la volonté du peuple.
Mais, pour enlever ainsi tout d'un coup à un corps aussi im-
portant que l'Aréopage son influence modératrice, il fallait songera la remplacer par autre chose, afin qu'aucun désordre ne se produisît et qu'un mouvement trop rapide ne conduisît pas l'Etat, privé de tout frein, à une catastrophe. On devait principalement se préoccuper de la stabilité des habitudes constitutionnelles et de la concordance des anciennes et des nouvelles lois; il fallait, même dans la situation actuelle, un contrôle; et ce contnMe ne pouvait être exercé par l'assemblée populaire elle-même.
Aussi établit-on que chaque année une commission serait tirée au sort jDarmi les citoyens; les « gardiens des lois » [Nomopliylakes) formeraient un collège de sept membres qui auraient des places d'honneur réservées dans toutes les séances du Conseil et de l'assemblée du peuple ; leur devoir professionnel serait d'examiner les propositions des orateurs et de s'opposer à toutes les mesures dangereuses pour l'Etat ou contraires à la constitution *. De cette manière, le veto des Aréopagites était conservé par l'Etat; mais le nouveau contrôle ne s'appliquait en réalité qu'à la forme des propositions, à leur conformité extérieure avec les lois et à la conservation de l'ordre établi.
Quant à la surveillance de la vie publique et spécialement de l'instruction donnée à la jeimesse, surveillance qui constituait une partie importante des attributions de l'Aréopage, on y pourvut aussi ; il est vraisemblable que les Sophroiiistes et les Gynœcoiiomes % fonctionnaires chargés de veiller, les premiers à l'éducation des enfants, les autres à la moralité du sexe féminin, ont été institués à cette époque ou du moins devinrent alors des magistrats indépendants.
Mais le point capital était que désormais tous les citoyens
1) Philochore {fr. 141 ^ ap. Fragm. Hist. Grœc, I, p. 407) atteste la solidarité qu'il y a entre la limitation des pouvoirs de l'Aréopage et la création des No|jL09'j),ax£ç. Cf. Schümann, Vevfassungsgeschichte Athens, \).1~. Scheibe, Oligarch. TJmicälzung, p. 151. Vywlwpi, Areopag, p. 192.
-) Sur les (TwcppovirTTai. voy. Philippi (oj5. cit. p. 162), qui a reconnu dans un passage de Démosthène [Fais. leg. § 286) une allusion à ces fonctionnaires.
^) Philoch., fr. 143. Timocles et Menander ap. Athen., p. 245. Philippi, op. cit., p. 308.
422 LA PUISSANCE CROISSANTE d'aïHÈNES
se sentaient appelés à se préoccuper du maintien de Tordre légal et à repousser toute tentative contraire à la constitution. Il était par conséquent d'autant plus nécessaire de rendre générale la connaissance du droit en vigueur ; et c'est pour cela que les tables où étaient gravées les lois de Solon furent enlevées de l'acropole et, en vue de leur donner une plus grande publicité, exposées sous les portiques de l'agora K
De même que la garde des anciennes lois avait appartenu à l'Aréopage, de même, pour les nouvelles, on décida que, lorsqu'elles auraient été revêtues du visa constitutionnel, elles seraient annuellement enregistrées et conservées sous la surveillance des Nomophylaques. On les gardait dans le sanctuaire de la Mère des dieux, appelée le Mêtroo7i, car on ne voulait pas enlever aux textes législatifs la sanction religieuse que lui donnait auparavant l'Aréopage. Le Mêtroon devint donc le nouveau dépôt des archives de l'Etat - : c'est là que les Nomophylaques avec leurs surbordonnés exercèrent leurs fonctions administratives; ils avaient eux-mêmes un caractère sacerdotal;, comme l'indiquait le bandeau blanc qu'ils portaient autour de la tête.
Outre l'enregistrement dans les archives de l'Etat, il étaient aussi chargés de la publication des décrets: ils devaient, à cet effet, les faire graver sur des stèles de pierre et les exposer en plein air; les traités d'alliance et les contrats, sur l'acropole^ auprès des sanctuaires des dieux; les lois, devant les édifices publics. On fit ainsi des actes authentiques du pouvoir des monuments qu'on s'habitua de plus en plus à faire entrer dans la décoration extérieure de la ville.
') E. CuHTius, Attische SUidien, II, p. 66. A. Schäfer, ArcAäo/. ZeîVwn^, 1867, p. 118. D'après Harpocration (s. v. y.âtwoev vô(xoi) le transfert a été opéré par Ephialle et Anaximèiie. Köhler (ap. Hermes, VI, p. 98) y voit une méprise sur le sens d'un passage de Démusthène [In Aristocr. §28).
^) C. CuRTius, Das Metroon in Athen als Staatsarchiv, 1868. Wachs- MUTH, Stadt Athen, p. 535.
Tandis qu'à l'intérieur on réorganisait l'Etat et qu'on appliquait pleinement les principes de la démocratie et de la souveraineté du peuple, en écartant d'anciennes institutions aristocratiques, en mettant le droit à la portée du public, en favorisant les pauvres et en appelant tous les citoyens à prendre part aux affaires de l'Etat, on cherchait à accroître de toutes les manières la puissance de l'Etat, et c'est ainsi que les changements opérés dans la constitution inaugurèrent aussi pour la politique extérieure une ère nouvelle.
La confédération de Délos avait été constituée sur la base de l'égalité des droits; mais ce principe n'était pas réalisable. Si l'on voulait constituer dans l'Archipel une puissance maritime imposante, on ne pouvait abandonner au bon vouloir de chacun des membres l'accomplissement de leurs obligations; il était également impossible de réunir à tout moment les alliés en assemblée générale pour expédier le détail des affaires. Cimon lui-même avait été obligé d'en convenir^ si porté qu'il fût d'ailleurs à ménager, suivant les idées d'Aristide, les droits des alliés. Athènes fut amenée ainsi à user de procédés de plus en plus arbitraires; l'indifférence des petites localités, de celles qui étaient hors d'état d'exercer une influence, rendit cette conduite nécessaire. Plus les membres de la confédération cherchaient à se soustraire au service mihtaire, plus ils trouvaient leur compte à ne fournir que de l'argent et des vaisseaux vides, plus la flotte alliée se transformait en une flotte athénienne * ; la diète de Délos n'existait plus que pour la forme. C'est à Athènes que se décidaient les questions de
àiï' ûî'xQu wi7t, -/pTiiJ.axa Èxâ^av-ro àvTt x(ov vetôv ib wvoûji.Evov ava"Aw[ia cpspstv, "/ai TOÎ? [J.èv 'Afjrjvat'ot; ri'j^ïto tô va'jTr/.ôv kuh xr,; oaTtâvr,; yj; Exsîvot 2'j[Ay£pot£v, a-jtoi ôc, uTtÔT£ àTTOiTTaîsv, àuapâaxE'joi xat aueipoi s; tov 7tôXs[J.ov xaOtaTavTo(1 HUCYD . , I, 99).
424 LA PUISSANCE CROISSANTE d' ATHÈNES
politique fédérale. Les Athéniens s'entendaient avec les États insulaires les plus importants pour toutes les affaires graves; on se bornait à communiquer aux autres les décisions prises, et ainsi la prééminence du chef-lieu se transformait de plus en plus en souveraineté.
A cet égard aussi, le parti de Périclès voulait qu'on eût le courage de ne pas déguiser Fétat réel des choses. Si Athènes était la seule ville de la confédération qui suivît une politique à elle; si elle avait la direction des opérations militaires et la surveillance du matériel de guerre ; si l'administration du trésor était entre ses mains ; si les Athéniens formaient avec leurs vaisseaux le contingent le plus important et comme le noyau de la flotte alliée; si en même temps ils étaient les seuls qui fussent toujours prêts à combattre pour empêcher que les Barbares, chassés par eux, ne reparussent dans la mer Egée; alors, Athènes devciit être en réalité le centre de cet empire formé d'îles et de côtes groupées par son initiative : c'est à Athènes qu'ajipartenait le droit de Fadministrer, et surtout de gérer le trésor de la ligue.
Le transfertdu trésor doit avoir été une question déjà agitée du vivant d'Aristide ; au point de vue athénien, personne ne pouvait contester la nécessité d'une pareille mesure; mais on hésitait à la mettre à exécution. On n'osait pas toucher à un trésor qui avait été déposé avec le cérémonial le plus solennel dans le sanctuaire d'Apollon. On redoutait le mécontentement qu'exciterait cette démarche au point de vue politique, l'impression qu'elle produirait sur les amis et les ennemis de la cité : car il était clair qu'ainsi s'évanouissait la dernière apparence d'égalité entre les membres de la confédération, et que les subsides fournis par les alliés à la caisse commune devaient être considérés comme un tribut payé à Athènes.
La preuve que les Athéniens y regardèrentà deux fois, c'est que, même après avoir résolu de faire ce pas décisif, ils cherchèrent à atteindre le but par des voies détournées. Il ne fallait pas que la translation du trésor parût une mesure dictée par rintérêt particulier de la politique athénienne ; aussi euton soin que la proposition vint des confédérés eux-mêmes. Assurément, dans l'intérêt même des alliés, on pouvait
appuyer de raisons concluantes le projet d'éloigner de Délos le trésor de la confédération. La petite île, pouvait-on dire, était située au milieu de la mer, sans défense du côté de FOrient comme du côté de FOccident. Les Lacédémoniens, dans la guerre de Thasos, avaient déjà clairement montré qu'ils étaient prêts à saisir la première occasion pour détruire l'hégémonie attico-ionienne sur mer; depuis la dissolution de la confédération hellénique, l'insécurité générale avait considérablement augmenté; les Etats maritimes du Péloponnèse étaient postés autour de l'Archipel comme des ennemis aux aguets; dans une pareille situation, le trésor de Délos ne pouvait plus paraître aussi en sûreté que l'exigeait l'intérêt de tous lesmembres de la confédération. Il eût fallu qu'une flotte demeurât toujours dans le voisinage de Fîle pour la protéger; ma'S, avec une pareille obligation, on ne pouvait plus disposer librementdes forces militaires de la confédération. Youlait-on une place d'une sécurité inattaquable, on ne pouvait la trouver que dans l'intérieur des murs d'Athènes, Puisque l'administration du trésor était confiée à des fonctionnaires athéniens, il était tout naturel et il importait à la sécurité de la Ligue qu'Athènes devînt le lieu de dépôt des fonds et que ses citoyens en fussent les gardiens.
Tels étaient les motifs que pouvaient faire valoir les partisans d'Athènes.
Si donc il est vrai qu'un des Etats confédérés ait fait la proposition et que c'ait été l'Etat insulaire de Samos *, le plus puissant après Athènes, on ne peut expliquer le fait que de deux manières. Ou les Samiens avaient réellement une confiance absolue et virent la translation du trésor d'un œil aussi tranquille que si rien n'eût été changé dans la condition des alliés, ou, lorsqu'ils émirent cette proposition, ils agissaient par suite d'une entente préalable avec les Athéniens. La première supposition paraît inadmissible. La jalousie était trop
') Theophr. ap. Plut., At'istid., 25. L'intimité que fait supposer entre Samos et Athènes la proposition des Samiens est attestée encore par des monnaies qui portent la suscriptionSA et AöEN(Borrell, Numism. Chron., 1844. p. 74. Le tétradrachme mentionné par Belle [Mo7inaies d' Athènes, p. 37) a aussi, comme empreinte accessoire, l'écusson samien.
426 LA PUISSANCE CROISSANTE d'aTHÈXES
éveillée, et l'affaire dont il s'agissait, aussitôt qu'elle fut en perspective^ dut apparaître comme une crise décisive dans les rapports mutuels des membres de la Ligue. On est donc amené à penser que le gouvernement samien fut poussé parles hommes d'État athéniens à prendre l'initiative de la proposition. Ceux-ci ne durent pas être avares de promesses : ils pouvaient d'autant plus aisément faire briller aux yeux des Samiens des avantages de toute sorte que la translation du trésor fédéral entraînait la dissolution de l'ancien conseil fédéral, réduit depuis longtemps à un rôle effacé. Si donc on considérait comme inévitable cette double mesure, il était d'une politique sensée de se concilier, par des prévenances opportunes, le pouvoir régulateur de la confédération.
L'époque de la translation du trésor n'est pas connue avec certitude *. Elle est postérieure à la rupture avec Sparte; car c'est seulement à partir de cette époque que l'on dut s'attendre à des attaques de la part des Etats maritimes du Péloponnèse, et même à des alliances entre eux et la Perse ; ce fut par conséquent après 460 (01. lxxx, 1). Six ans plus tard, la translation
*) On manque de témoignages contemporains sur le transfert du Trésor. .Justin (c'est-à-dire probablement Éphore) le place immédiatement après l'exil de Cimon (Jlst., III, 6). En conséquence, Dodwell [Ann. Thucyd., p. 83) lui assigne la date de 461 (01. LXXIX, 3/4). Böckh {Staatshaushaltung, II, p. 587) penche pour une date antérieure (cependant on ne peut se guider sur l'allusion vague faite à Aristide par Plut,, Aristid., 25). En se fondant sur la proposition des Samiens, OiNCken [op. cit. I, p. 74, 293) conclut, comme Grote, que le transfert a eu lieu en un temps où l'autonomie des confédérés n'était pas encore menacée par Athènes, c'est-à-dire au temps de Cimon, ou, plus précisément, à l'époque de la guerre de Naxos. Schäfer [De rernm etc., p. 16) veut que ce soit à l'époque de la guerre d'Égine. Sauppe (ap. G'ôttùigcr Nachrichten, 1865, p. 248) adopte la date de 454/3 (01. LXXXI, 3) ainsi que Koehler (o^j. cit., p. 102) et KmcHHOFF (ap. Hermes, XI, p. 25). D'après ce dernier, la première idée du transfert aurait déjà été suggérée avant la bataille de TEurymédon, mais n'aurait été mise à exécution qu'en 454. Sans doute, cette année est pour l'administration du Trésor une date initiale ; le fait est démontré : mais il est fort possible que cette organisation définitive n'ait été inaugurée que quelcjues années après le transfert. L'occasion la plus naturelle de ce déplacement, auquel Périclès a pris une part personnelle (d'après Plut.. Pericl., 12. Diod., XII, 38), a dû être la rupture des traités, comme le dit Justin (d'après Éphore) : ne\jpecunia^ deficientibus a fde societatis Lacedasmoniis prœdas ac rapinae esset. Un autre motif fut la crainte d'une alliance entre Sparte et la Perse (Plut.. Pericl., 12. Cf. Thucyd., I, 109),
lA LIGUE ATHÉNIENNE ET LES PÉLOPONNÉSIENS 427
du trésor fédéral était déjà un fait accompli. Car, en 454/3 (01. Lxxx], 3), les inventaires de la caisse et les pièces relatives au maniement des fonds sont déjà installés à Athènes : c'est de cette année que datent les premières listes des sommes prélevées sur les recettes versées au compte de la patronne d'Athènes.
C'est donc à cette époque qu'on enleva du sanctuaire d'Apollon Délien la réserve en espèces, qui montait à 1 ,800 talents (10,609,320 fr.), pour la placer dans celui de la déesse de la ville et de l'acropole. C'est là que furent versées les contributions annuelles des villes confédérées. Athènes, qui depuis si longtemps déjà était le centre de gravité de la confédération maritime, devenait maintenant, d'une manière officielle, la capitale de la mer Egée ; la déesse de l'acropole était désormais la déesse protectrice de la Ligue, et l'acropole elle-même, le Trésor, le centre religieux de tout cet empire formé d'iles et de côtes.
Dans cette situation, à la tête de si grandes ressources, Athènes allait maintenant songer avant tout à acquérir une position plus forte vis-à-vis des Etats qui l'entouraient de plus près. C'était, en effet, une étrange contradiction qu'avec sa flotte elle dominât jusque dans les eaux du Pont et de la Phénicie, tandis que, dans la mer qui baignait les côtes de l'Attique, elle était toujours paralysée j)ar le voisinage d'Etats ennemis. Il était nécessaire qu'elle eût de ce côté les mains libres ; elle ne pouvait pas souffrir plus longtemps qu'il y eût en vue de ses ports militaires des Etats maritimes animés d'intentions hostiles et ne cherchant qu'une occasion de lui nuire.
L'alliance avec Argos avait inauguré une politique nouvelle, susceptible de prendre d'importants développements; mais c'était un essai qui ne pouvait présenter ni sécurité, ni avenir, aussi longtemps qu'Athènes se trouverait séparée de ses alliés du Péloponnèse par des cités hostiles et ne pourrait avoir la liberté de ses mouvements sur ses propres frontières. Il était impossible que l'antique fédération péloponnésienne et la ligue séparatiste attico-argienne subsistassent en paix côte à côte : l'une devait nécessairement chercher à s'étendre au détriment de l'autre.
428 LA PUISSANCE CROISSANTE d'aTHÈNES
A ce point de vue aussi, les circonstances favorisaient Athènes : car on voyait Lien que, depuis le procès de Pausanias, le Péloponnèse allait se désagrég-eant de jour en jour. Argos, non contente d'avoir accru ses propres forces, cherchait déjà depuis longtemps à soulever les villes et les cantons de TArcadie contre Sparte, et elle avait réussi, quoique non en même temps, auprès des deux principales villes de la région, Tégée et Mantinée. Les Tégéates étaient déjà brouillés avec Sparte quand Léotychide avait été poursuivi pour crime de haute trahison'; il avait trouvé auprès d'eux asile et protection. Deux fois les Spartiates avaient dû envahir TArcadie pour rétablir leur prépondérance ébranlée; ils avaient combattu la première fois contre les Argiens et les Tégéates réunis % la seconde, contre une armée formée des contingents de tous les Arcadiens réunis, à Texceplion des Mantinéens, et qui rencontra les Spartiates à Dipa'a, dans les défilés du Ménale ^ Dans les deux expéditions, les Spartiates étaient restés vainqueurs; mais les relations avec les confédérés n'avaient plus le caractère confiant d'autrefois, et ceux-ci s'étaient déshabitués d'une soumission sans réserve. Les Mantinéens aussi, sousl'influence et à l'imitation d' Argos, avaient formé avec des bourgades dispersées une cité unifiée et forte, capable de tenir tète à Sparte et de mieux protéger son indépendance. Si l'ancien esprit de parti et les jalousies de cantons n'avaient entravé l'vmion des forces, il eut été difficile à Sparte de maintenir son hégémonie dans cette rég^ion. Lepayslepluséloigné d'elle, l'Achaïe, était depuis longtemps antispartiate et acquis à la démocratie.
Enfin l'Elide elle-même, l'Etat le plus fidèle de la confédération, avait commencé à s'affranchir de l'influence laconienne ; il s'y était produit des soulèvements populaires qui avaient compromis l'influence de Sparte, Jusque-là, en effet,
') Voy. ci-dessus, p. 400.
^) Herod., IX, 35, On tire une date approximative d'un texte de Slrabon: 'Apysîoi [LE-'ot. IvAswvaiwv xa'i TsysaTcöv stiïWovtî; ap8r,v -rà; MyxT,va; àv£î).ov xài -niv ■/tüfav ôicV£i[j.av:o (S TRAB., p. 377).
^) Herod., IX, 35. Pausax,, VIII, 8, 6: 45,2. E. Curtils, Peloponnesos, 1, p. 315. Scholl ap. Philologtts, IX, p. i07. Urlichs, ap. Verhandl. d. Hall. Philologenversammlung , p. 75.
le pays avait été gouverné par des familles nobles qui s'appuyaient entièrement sur Lacédémone. Elles résidaient dans la ville d'Elis surle Pénéios; le plat pays comprenait des bourgades ouvertes, des villages, des fermes, dont les habitants venaient rarement à la ville et laissaient les familles aristocratiques gouverner tranquillement. Cet état patriarcal s'était perpétué sans trouble d'aucune sorte durant des siècles, au milieu d'une population chez laquelle ni le commerce ni les relations maritimes ne venaient rompre l'uniformité de l'existence, et les familles privilégiées avaient réussi, grâce à leur extrême prudence, à conserver la direction du gouvernement. Mais, dans ce pays aussi, l'esprit du temps finit par se faire sentir. La population des campagnes s'agita; elle demanda le plein droit de cité : tout le pays fut divisé à nouveau en circonscriptions territoriales; et, en attirant à elle la population des communes rurales dispersées au loin, Elis, de petite ville qu'elle avait été jusque-là, devint une ville peuplée, capitale et centre commun du pays tout entier. Ceci arriva en 471 (01. Lxxvu, 2) ou quelques années plus tard '. La chute des anciennes maisons privilégiées, l'introduction d'un régime démocratique et la construction de la Nouvelle-Elis, tout cela paralysa l'influence de Sparte et enleva à sa puissance un de ses plus solidespoints d'appui dans le Péloponnèse.
De plus, pour faire tomber Sparte plus bas encore, survint le tremblement de terre de 464, occasionnant une grande perte d'hommes, et ensuite la guerre de Mcssénie, qui pendant dix années lia les mains auxLacédémoniens. Dans cette situation, Sparte ne pouvait rien faire pour s'opposer avec succès à la consolidation et à l'extension de la ligue séparatiste d'Athènes et d'Argos; aussi les Etats du nord du Péloponnèse se préparèrent-ils spontanément à lutter contre Athènes, voulant atteindre par la force le but auquel ils tendaient depuis longtemps par de mystérieuses intrigues et sous le couvert de Sparte. Arrêter l'essor de la puissance athénienne était pour eux une question de vie ou de mort; et ainsi
') Clinto-n, Fast, flellcn., II, p. iiS (d'après Diod., XI, 5i). E. Cur- Tii;s, Pcloponnesos, II, p. 25, 9Ü.
430 LA PUISSANCE CROISSANTE d'aTHÈNES
se forma parmi les membres de la confédération dissoute un nouveau groupe d'Etats plein d'idées belliqueuses.
Les Corinthiens s'allièrent secrètement avec Egine et Epidaure ; ils cherchaient à étendre leur territoire de l'autre côté de l'isthme aux dépens de Mégare, et à s'y établir dans des positions solides. Ils y tenaient d'autant plus quelesMégariens, dont le petit domaine était situé entre les deux confédérations ennemies, n'étaient pour eux, ils le savaient, que des alliés très incertains. Les Mégariens étaient liés sans doute par d'anciens traités à la péninsule dorienne, mais leurs relations de commerce et d'intérêts les attiraient du côté de FAttique; car la plus grande partie de la population mégarienne vivait du produit des denrées, viande, légumes et autres objets de consommation, dont elle approvisionnaitle marché d'Athènes. Des rapports hostiles avec Athènes auraient, par conséquent, compromis la prospérité de la petite république. De plus, on y avait aussi des sympathies démocratiques, accrues de toute l'aversion qu'inspirait Corinthe.
Ce qui préoccupait les Corinthiens arriva plus vite qu'ils ne s'y attendaient. Les Mégariens, serrés de près, rompirent l'alliance avec Sparte et accédèrent à la ligue séparatiste. C'était là, si petit que fût leur pays, un événement de grande conséquence, non seulement à cause de l'exemple donné, mais surtout parce que Mégare occupait une position de la plus haute importance au point de vue des opérations militaires. Les défilés de la Gérania^ c'est-à-dire l'entrée et la sortie de la péninsule dorienne, tombaient ainsi aux mains des Athéniens : la Mégaride devint un poste avancé d'Athènes ; des troupes athéniennes campèrent dans ses villes, des vaisseaux athéniens croisèrent dans la mer de Corinthe et trouvèrent là des ports ouverts, à Pegce et yEgosthena. Les Athéniens s'empressèrent de s'attacher Mégare aussi étroitement que possible ; aussi élevèrent-ils sur-le-champ deux lignes de murs réunissant la ville avec son port, Nisa^a^ éloigné de huit stades, de façon à rendre ces deux places inaccessibles aux attaques des Péloponnésiens (459 : 01. lxxx, 2).
(>et accroissement de la puissance ennemie jusqu'aux limites de l'isthme et dans les eaux du golfe occidental ne
laissait plus de repos aux villes maritimes du Péloponnèse. Corinthc, Epidaure et Egine prirent les armes contre les Athéniens; la guerre s'engagea sans déclaration, et Athènes n'hésita pas à relever la provocation qui résultait assez clairement des préparatifs de ses adversaires.
Myronide, général et homme d'Etat éprouvé, qui déjà, dixneuf ans auparavant, avait été envoyé comme ambassadeur à Sparte avec le père de Périclès^ débarqua avec un corps de troupes athéniennes àHaliées, où se rencontrent les frontières des Epidauriens et des Argicns; il trouva là une armée composée de Corinthiens et d'Epidauriens réunis. Myronide eut le dessous dans ce combat. Quelques mois plus tard, les flottes se rencontrèrent près de Tîle de Kékryphaleia, entre Egine et la côte d'Epidaure. Les Athéniens furent vainqueurs^ et la lutte se concentra autour d'Egine. Une seconde grande bataille navale eut lieu juste en face de l'île. Soixante-dix vaisseaux ennemis tombèrent entre les mains des Athéniens qui, avec leur flotte victorieuse, firent immédiatement le blocus de l'île.
Les Péloponnésiens sentaient quelle partie se jouait àEgine. Trois cents hoplites vinrent au secours de l'île; les Corinthiens traversèrent la Gérania et envahirent la Mégaride pour dégager Egine. Il semblait impossible que les Alhéniens, qui avaient une flotte dans la région du Nil et une autre devant Egine, eussent encore sous la main une troisième armée pour secourir Mégare." Mais il y avait dans le tempérament athénien des ressources dont les Péloponnésiens n'avaient aucime idée. Sans doute, toute la milice était hors du territoire et on n'avait gardé dans Athènes que les forces nécessaires pour protéger les murs. Mais, d'autre part, il était clair que l'on ne devait ni lâcher Egine, ni abandonner à eux-mêmes les nouveaux membres de la ligue.
Myronide courut,, avec les hommes qui avaient déjà dépassé l'âgedu service militaire ou qui ne l'avaient pas encore atteint, au-devant des Corinthiens. Dans une première rencontre, il resta maître du champ de bataille; quand les ennemis revinrent à la charge^ ils essuyèrent une seconde défaite qui leur coûta des pertes énormes ; Mégare était sauvée et les Athéniens
432 LA PUISSANCE CROISSANTE d'aTHÈNES
avaient donné de leur énergie une preuve éclatante *. Pour en perpétuer le souvenir, ils élevèrent dans le Céramique des stèles funéraires portant les noms des guerriers athéniens tombés dans une seule année (438/7 : 01. lxxx, 3) à Gypre, en Egypte, en Phénicie, àHaliées, à Égine et à Mégare. Nous possédons encore aujourd'hui un fragment de ce remarquable document -.
Tandis que, comme une étincelle tombée sur des matières intlammables depuis longtemps accumulées, la guerre éclatait tout à coup avec violence dans la Grèce centrale, de nouvelles complications se préparaient au nord.
Les Thébains, si profondément humiliés, croyaient le temps venu où ils pourraient faire oublier le passé et reprendre leur rang dans le monde. Mais ils avaient pour adversaires les Phocidiens, que les progrès delà puissance athénienne enhardissaient et qui voulaient faire échec à Tinlluence dorienne jusque dans leurs montagnes; car leurs voisins, les cantons doriens situés derrière le Parnasse, n'étaient plus soutenus que par Sparte. Après la dissolution de la confédération hellénique et les revers de toute sorte éprouvéspar les Spartiates, les Phocidiens crurent pouvoir hasarder une attaque contre la tétrapole dorienne, pour agrandir de ce côté leur territoire. La sympathie dont ces villes avaient fait preuve pour la cause des Mèdes pouvait servir de prétexte.
C'était pour Sparte un point d'honneur de ne pas abandonner les communes doriennes qui étaient comme le berceau de la race. Elle fit un effort énergique, et, en dépit de toutes ses pertes, malgré la guerre qui durait toujours en Messénie, elle réunit 11,500 hommes, parmi lesquels 1 ,500 hoplites seulement étaient laconiens ; les autres étaient des alliés. Ces troupes furent commandées par Nicomède, fils de Gléombrote, qui eutladirectiondcrarméeàlaplaceduroiPlistoanax, fils de Pausanias, encore mineur. Ils franchirent l'isthme avant que les Athéniens pussent leur barrer le chemin et obligèrent lesPhoci-
1) Thl-cyd., I, 105.
Ev 'A),t£0(7tv, £v AlyivT,, Mîyapciî ToO aOtoO hnTj-:vj (G. I. Gr.EC, I, n" 165. C. I. Attic, I, n» 433).
diens à abandonner leurs conquêtes. Mais, quand ils voulurent revenir par l'isthme, les Athéniens en avaient occupé les passages, et le golfe de Corinthe, où croisaient des vaisseaux ennemis, n'était pas plus sur. Il ne restait plus aux Lacédémoniens qu'à se retirer en Béotie, où Thèbes vit d'un bon œil leur présence ; ils entrèrent dans la vallée de l'Asopos et campèrent sur le territoire de Tanagra, non loin des frontières de l'Attique. Ainsi les Athéniens, sans prévoir les conséquences de leur conduite, s'étaient mis dans une situation grave. Habitués, comme ils l'étaient depuis longues années, à tourner toute leur attention du côté de la mer, ils se voyaient tout d'un coup menacés sur leurs derrières par une armée de terre des plus dangereuses.
Leur détresse augmenta encore lorsqu'en même temps, à l'intérieur de la ville, commencèrent à apparaître des indices fâcheux d'intrigues et de trahisons. En effet, depuis que le parti conservateur était dépouillé des moyens constitutionnels que l'Aréopage lui offrait jadis, les plus passionnés d'entre ses membres avaient recours à des manœuvres secrètes ptur miner la démocratie qu'ils détestaient.
Un symptôme effrayant de l'exaltation de l'esprit de parti, qui ne recule devant aucun moyen, fut le meurtre d'Ephialte, de cet homme généreux qui consacrait à poursuivre toutes les illégalités un zèle infatigable et inaccessible à toute influence personnelle. On le trouva un matin mort dans son lit. Les instigateurs du crime cherchèrent à en faire retomber la responsabilité sur Périclès, comme s'il eût pu être jaloux du champion de sa politique et bien que l'on connût l'assassin payé par les oligarques, Aristodicos de Tanagra'.
Les ennemis les plus acharnés de la souveraineté du peuple se serraient les uns contre les autres : impuissants dans leur patrie, ils cherchaient un appui au dehors; ils redoublèrent d'efforts quand la construction du mur commencé par Cimon fut reprise à nouveau. Jusqu'alors Athènes et le Pirée formaient encore deux villes distinctes. Mais, une fois les murail-
') Aristot., ap. Plut., Pericl., 10. IJiOD., XI, 77. Antiphon, De cœde Herod.-i § 68. Philippi, Areopag, p. 263. Vischer {Kimoii, p. 61) compare à cet assassinat celui du démagogue lucernois Leu.
les de jonction achevées, Sparte, avec la meilleure volonté du monde, ne pourrait plus les protéger : le parti Spartiate se voyait donc complètement enfermé, hors de la portée de tout secours étranger. Aussi avait-il noué des intelligences avec Sparte, et déterminé par des avis secrets l'armée péloponnésienne à s'avancer jusqu'aux frontières de l'Attique '.
Sur ces entrefaites surgirent en Béotie les complications les plus singulières. A Thèbes, le parti qui était au pouvoir travaillait de toutes ses forces à unifier la Béotie sous une hégémonie thébaine. Ce n'était plus l'ancien parti oligarchique qui avait traité avec les Perses et qui, après la bataille de Platée, avait perdu toute son influence, mais un parti nouveau, un parti qui, poussé suivant toute apparence par des émigrés eubéens, affichait des principes démocratiques^ et voulait, en agrandissant Thèbes, faire de cette ville la capitale du pays, afin de s'opposer avec des forces unies aux progrès de la puissance athénienne dans la Grèce centrale. Il en résulta que le gouvernement démocratique se rangeait du côté de Sparte, tandis que le parti opposé, qui s'appuyait sur les vieilles familles des villes béotiennes, comptait sur Athènes. Les négociations avec Sparte eurent le meilleur résultat (437 : 01. Lxxx, 4). Un camp établi à Tanagra prévint l'immixtion d'Athènes, et les Thébains bâtirent^ sous la protection des armes lacédémoniennes, le nouveau mur d'enceinte qui devait faire de Thèbes une grande ville et une place d'armes destinée à tenir Athènes en respect ^.
La situation était donc pour Athènes aussi menaçante que possible. Aussi toute l'armée de la cité se mit-elle en campagne; avec les Argiens elles autresalliés, ellecomptait 14,000 hommes, plus un corps de cavalerie thessalienne. Les deux armées se rencontrèrent dans la vallée de l'Asopos, au-dessous
1) 10 ai xt xat avÔps? twv 'AOvjvatwv ÈTtYiyov a-jTou? xpyça èXTtfaavTïç 5r)[j.rjv ts xaTa7taûo-£tv xai xà [xaxpà tsc'x'O olxoôoaoyfxeva (Thucyd., I, 107).
2) Kirchhoff, Abfassungszeit der Schrift vom Staat der Athener (Abh. d. Akad. d. Wiss.. 1878, p. 6).
3j Aax£5at|j.ôvtoi — vû(j.iî;6vt£i; xàç ©rjêa;, Èàv a•J^/,l7(l)'7^v, eaeiOai irj xojv 'AOrjvai'wv wffTîEp avTiuo),iv xiva • otôirep ïy/jvcti tôxe Tiep't Tâvxypav â'-cotfjiov xai [Asya axpaxùTceôov, xr,; [xàv xwv Or,êatwv TtÔAswç (xet'sova xôv TtEptêoXov xaxeaxîûaaav xàç ô'sv Botwxîa iiô).£(ç r;vâyxx'7av -jTioxâxxecrÔac xol; ©r.êatoi- (DiOD., XI, 81).
LA LIGUE ATHÉNŒNXE ET LES PÉLOPONXÉSIENS 435
de Tanagra. Il y eut un long et sanglant combat, dans lequel Athènes et Sparte essayèrent, pour la première fois, Tune contre l'autre leurs forces en bataille rangée. Le succès fut longtemps douteux; car, au milieu de la lutte, la cavalerie thessalienne fit défection, probablement à l'instigation du parti laconien d'Athènes. Cette trahison donna la victoire à Sparte, bien que les patriotes athéniens n'aient jamais voulu regarder cette bataille comme une bataille perdue \
Mais les Spartiates furent bien loin de remplir l'attente du gouvernement thébain. Ils conclurent un armistice de quatre mois", et, sachant que le passage de l'isthme était libre, ils revinrent par Mégare, en punissant ce petit pays de sa défection par le ravage de son territoire. Ceci se passait à la fin de l'année 4o7. Les Spartiates étaient satisfaits d'avoir rétabli leur prestige dans la Grèce centrale, et, en souvenir de leur victoire, ils suspendirent un bouclier d'or au fronton du temple de Zeus à Olympie. Ils comptaient que Thèbes, avec ses propres ressources, serait assez forte pour se défendre en attendant contre ses voisins ; Tanagra devait servir de point d'appui pour des opérations ultérieures contre Athènes.
Le plan était bon, la situation favorable. Mais les Spartiates ne faisaient jamais rien qu'à demi. Ils avaient battu en retraite au moment où ils pouvaient utiliser leurs avantag-es et demeurer dans la place. Les Athéniens, de leur côté, n'étaient pas disposés àlaisser s'établir sur leur frontière une puissance menaçante pour eux. Sans attendre le retour de la bonne saison, ils traversèrentleParnès, soixante-deuxjours après la bataille, avant que les Béotiens eussent pu songer à une nouvelle lutte. Myronide était à leur tète; il battit auprès d'Œnophy ta l'armée thébaine, qui voulait défendre la vallée de l'Asopos^.
*) Thucyd., I, 107. DioD., XI, 81. Epitaphe des Cléonœens (C. I., Gr/Ec, I, n. 166. C. I. Attic, I, n. 441). Sur Je bouclier votif de Tanagra (Paus., V, 10, 4i: cf. E. CuRTius, Peloponnesos, II, p. 110. URLicHs(ap. Vei haiiil. d. Hall. Phtlologenvers., p. 74j adjuge la Nikè «t le bassin à Fex-volo de Tiinagra, en dépit du texte même de l'épigramme. Opinion des Athéniens sur la bataille (Porpo ad Thucyd., I, 108).
2) DiOD., XI, 80.
3) BOCKH (ad Pindar. Isthm., VI, p. 532) admet d'après Platon [Menexen., p. 242) une bataille de trois jours à OEnophyta. Clinton émet une opinion différente.
436 LA PUISSANCE croissan'te d'athènes
Cette journée anéantit d'un seul coup tous les plans de Thèbes ; les murs de Tanagra furent rasés et Myronide alla librement de ville en ville, proclamant partout au nom d'Athènes la liberté, c'est-à-dire l'affranchissement d'une centralisation imposée par force. Thèbes était complètement isolée, et, au lieu de se réunir sous la direction de Thèbes contre Athènes, les villesbéotiennes se liguèrent avec Athènes contre Thèbes '.
Après une humiliation de courte durée, Athènes était redevenue plus puissante que jamais ; elle avait étendu sa domination jusqu'aux Thermopyles. Non seulement, en effet, Myronide avait gagné à Athènes les Phocidiens; mais les Locriens Opon tiens, qui au nord de la Béotie habitaient les plaines fertiles situées sur le bord de TEuripe, se rallièrent à lui et envoyèrent cent otages choisis parmi les premières familles du pays, celles qui avaient jusqu'alors conservé le pouvoir à Oponte.
§ VI
Cependant la résistance des Eginètes touchait à sa fin. Pendant neuf mois, ils avaient bravé l'escadre athénienne qui, sous le commandement de Léocrate, était à l'ancre devant leur ville; c'était en vain que, pendant ce temps, ils s'étaient adressés à Sparte, à qui ils avaient prêté dans la guerre messénienne un si fidèle appui, en vain qu'ils s'étaient adressés à leurs alliés du Péloponnèse. Maintenant leurs forces étaient à bout, et la fière île des ^acides , célébrée par Pindare comme la mère des hommes qui brillaient au premier rang parmi tous les Hellènes dans les luttes splendides des concours -,
*) On rencontre des TrpôHïvoi athéniens en Béotie vers le milieu du v^ siècle (Sauppe, De Proxenia ap. Ind. lect., 1877-1878, p. 4).
-) La prise d'Égine a eu lieu trois ans après que Pindare {Olymp., VIII, 26j eut encore vanté en elle une TravTooaTîoîaiv %vioiz x-'ova ûat[xov;av. Je considère le vers 52 comme une allusion à Tétroite union de Corinthe et d'Égine.
dut s'incliner devant la fortune irrésistible d'Athènes ; il lui fallut abattre ses murailles, livrer ses vaisseaux de guerre et se soumettre à un tribut (456 : 01. lxxx, 4).
En même temps, on achevait les longs murs entre la ville haute et la ville basse. Athènes était ainsi inattaquable. Ses propres eaux étaient libres de tout ennemi ; à l'immense étendue de côtes et aux îles sur lesquelles elle exerçait son empire, elle avait ajouté une confédération continentale qui s'étendait sans interruption d'Argos et de Mégare jusqu'à Delphes et aux Thermop} les. La ligue péloponnésienne était ébranlée jusque dans ses fondements et Sparte entravée par la révolte de la Messénie, tandis qu'Athènes avait la libre disposition de ses forces militaires.
La lutte entre les confédérations se poursuivit sur un nouveau terrain. Pour la première fois, Sparte vit sa sécurité menacée sur son propre territoire. Des vaisseaux de guerre athéniens, commandés par Tolmidès, parurent sur les côtes de Laconie, et l'on ßt alors ce que Thémistocle avait souhaité bien longtemps auparavant pour assurer à la flotte athénienne la domination exclusive de la mer : les chantiers maritimes de Gytheion furent livrés aux flammes '. Tolmidès, sans rencontrer de résistance, fit le tour de toute la Péninsule, probablement avec l'intention d'empêcher aussi les Spartiates d'étouffer la révolte de Messénie et de venir indirectement en aide aux héroïques défenseurs d'Ithome qui, depuis dix ans déjà, luttaient contre Sparte ^
Mais les Messéniens étaient hors d'état de tenir plus longtemps ; et comme Sparte, dans les circonstances où elle se trouvait, désirait à tout prix terminer la guerre, on permit aux assiégés de se retirer librement avec leurs femmes et leurs
1) Thucyd., I, i08. DiOD., XI, 84.
2) La durée de dix ans, attribuée à la troisième f^uerre de Messénie par Thucydide (I, 103) et Diodore (XI, 64), présupposée par Justin et parfaitement en harmonie avec la marche des événements, a été contestée sans motifs suffisants par Kri-ger [Studien, I, p. 156), suivi en cela par Rauchen- STEiN (ap. Philologus, II, p. 201) et Classen (ad Thucyd., loc. cit.). La parenthèse où Thucydide insère par anticipation le résultat n'a rien d'étonnant. Cf. F. Ritter, Jenaer Literatur zeitung, 1842, p. 358, et surtout, aujourd'hui, A. Schäfer, op. cit., p. 18.
438 LA PUISSANCE CROISSANTE d'aTHÈNES
enfants {436 : 01. lxxxi, 1)^ Les Athéniens s'attendaient à cet événement, et ils s'occupèrent non seulement de donner un asile à ces émigrés, mais de les établir de telle sorte qu'ils pussent rendre des services importants aux intérêts de la politique athénienne.
Il s'agissait cette fois du golfe de Corinthe, sur les bords duquel s'était étendue la puissance des Athéniens depuis que les ports mégariens étaient entre leurs mains. Un conflit avec Corinthe était inévitable de ce côté ; car les Corinthiens ne pouvaient pas supporter tranquillement d'être menacés dans leur propre golfe par des places d'armes ennemies et coupés de leurs communications avec leurs colonies. Ils devaient par conséquent employer toute leur influence pour donner à leur domination dans le golfe un nouveau point d'appui; ils se servirent à cet effet des tribus du rivage septentrional et surtout des Locriens qui, séparés depuis un temps immémorial en groupes établis dans des régions difl"érentes, n'avaient pu arriver à vivre de leur vie propre et, par suite, se laissaient facilement décider à servir les vues d'une politique étrangère.
Le temps nous a conservé un remarquable document sur bronze qui, d'après la forme des caractères, appartient à la première moitié du cinquième siècle avant J.-C; il fait mention de l'établissement en commun à Naupacte de Locriens habitant les bords de la merd'Eubée et de la mer de Corinthe^. Une entreprise aussi énergique ne peut avoir été le fait des Locriens; ils doivent y avoir été poussés par les Corinthiens qui, après la défection de Mégare, voulurent établir un point de ralliement pour leurs fidèles alliés dans l'ancien port et chantier maritime de Naupacte', à l'endroit le mieux situé de la côte, sur le goulet étroit eu forme de canal qui conduit de l'intérieur du golfe à la mer.
*) Inscription de la statue de Zeus érigée par les Lacédémoniens à Oiympie à l'occasion de la troisième guerre de Messénie (Pacsax , V, 24, 3, Archciul. Zeitung, 1876, p. 40 sqq). Cf. Kirchhoff, Studien [3« ed.], p. 140.
-) Vis^HER, Locrische Inschrift von Xaupaktos {a.p. Rh Mus. 1871). Sur les documents relatifs à la colonisation locrienne. cf. E. CuaTius, Studien zur Geschichte von Korinth tap. Hermes. X, p. 237).
3) Voy. vol. I, p. 140.
L'établissement se fonda au gré des Corinthiens qui en étaient les promoteurs ; mais les Athéniens ne restèrent pas tranquilles spectateurs de cette tentative. Ils utilisèrent aussitôt les stations récemment acquises sur les côtes de la mer occidentale. Tolmidès chassa en 4S8 (01. lxxx, 3) la garnison locrienne de Naupacte, et, après la bataille d'Œnophyta, les Locriens Opontiens,qui s'étaient laissés entraîner à une entreprise dirigée contre Athènes, furent humiliés et châtiés. C'est alors que Tolmidès fît le tour de la Péninsule, recueillit les Messéniens et les établit dans la ville de Naupacte devenue vide S Ainsi, un boulevard élevé contre Athènes devint une place d'armes athénienne, et la conquête de la ville voisine de Chalcis assura complètement aux Athéniens la domination sur le golfe de Corinthe.
Les Athéniens ne cessaient d'aller en avant. Les revers même qu'ils éprouvèrent en Egypte - où, pendant la quatrième année de la guerre, Mégabyze attaqua les rebelles avec des forces supérieures; où, l'année suivante, il enferma les Athéniens et les Égyptiens dans une île du Nil et les anéantit^, ne découragèrent pas la vaillante cité. On fit encore la même année, en Thessalie, une expédition dans laquelle furent réunies pour la première fois, sous le commandement d'Athènes, les troupes béotiennes et phocidiennes de la Ligue. L'expédition avait pour but de ramener à Pharsale le dynaste Oreste, de renverser la domination de l'aristocratie thessalienne et d'étendre l'influence d'Athènes jusque sur la frontière nord du pays grec ; mais elle demeura sans résultat, parce que les alliés n'étaient pas de force à lutter dans ces immenses plaines contre la cavalerie thessalienne (454/3 : 01. lxxxi, 3).
La flotte, que Périclès commandait cette année, fut plus heureuse. Son but était d'affermir la suprématie athénienne dans la mer de Corinthe, où Pegaî était devenue le port de
*) Occupation de Naupacte Aoxpûv tûv 'Oî;o),tov èxôvxwv (Thuc, I, 103). Fragment de bas-relief avec une inscriplion concernant les Messéniens de Naupacte (A. Michaelis, ap. Archciol. Zeitung, 1876, p. 104. C.LAttic, IV, n. 22 g).
^) Voy. ci-dessus, p. 416-417.
3) Thucyd., I, 109 sqq.
440 LA PUISSANCE CROISSANTE d' ATHÈNES
guerre d'Athènes. De là, Périclès fit une descente à Sicyone et défit les citoyens qui avaient marché à sa rencontre. Les villes achéennes entrèrent dans la confédération athénienne; puis, on ravagea les côtes de l'Acarnanie et on s'empara d'un butin considérable, surtout sur le territoire d'Œniadse *.
Après ces immenses efforts et ces sacrifices, après ces expéditions sur terre et sur mer qui s'étaient suivies d'année en année, il y eut un intervalle de repos. Le calme s'était aussi rétabli à l'intérieur de la cité ; l'exaspération des partis avait diminué; depuis la bataille de Tanagra, la grande majorité des Athéniens était réunie dans le même désir, le désir de rappeler Cimon, Timpaticnce de revoir leur héros. Périclès lui-même n'était, par nature, rien moins qu'un sectaire de parti extrême comme Ephialte; il souhaitait dans son propre intérêt le rappel de Cimon. S'il parvenait à s'entendre avec lui, sa situation et son crédit n'en devaient être que plus assurés ; ensuite, il lui importait beaucoup que l'on put négocier avec Sparte,, car il ne voulait pas que l'état de guerre se perpétuât. Il ne pouvait le faire lui même ; ce rôle conviendrait d'autant mieux à Cimon, dont le rappel serait considéré à lui seul comme un pas fait vers Sparte.
Ce qui favorisa son dessein, c'est que les intrigues et trahisons essayées avant la bataille de Tanagra avaient provoqué une scission dans le parti conservateur. Cimon et ses amis les plus intimes abhorraient un esprit de parti qui pouvait faire oublier le sentiment patriotique ; au point de traiter avec les ennemis de la cité. Pour montrer clairement qu'il n'avait rien de commun avec de tels hommes, Cimon s'était trouvé en personne à Tanagra et avait demandé comme une faveur de pouvoir combattre, bien que banni, an milieu des rangs de ses concitoyens. On ne le lui avait pas permis; mais ses partisans, au nombre de cent, avaient cherché volontairement la mort en combattant corps à corps contre les Spartiates, pour témoigner de la pureté de leurs sentiments. A la suite de ces événements, les partis s'étaient rapprochés, et Périclès de-
1) Thucyd., I, 111. DiOD.,XI, 85.
manda lui-même au peuple le rappel de Cimon, qui avait vécu près de cinq ans dans l'exil'.
Avant d'en arriver là, les deux hommes d'Etat avaient déjà engagé des pourparlers sérieux, dans lesquels Elpinice, la sœur de Cimon, joua, dit-on, le rôle d'intermédiaire. Il devenait nécessaire de s'entendre sur la direction ultérieure de l'Etat, si l'on ne voulait pas qu'il se divisât immédiatement, comme par le passé, en deux partis hostiles ; l'entente fut d'autant plus facile que le parti de Cimon n'était plus composé comme autrefois. On peut conjecturer quels furent les points essentiels de cet accord, d'après ce qui arriva et ce qui n'arriva pas après le retour de Cimon. Car si, à l'intérieur, Cimon ne combattit plus la politique de Périclès, c'est qu'il avait dû renoncer de lui-même à attaquer les réformes déjà accomplies. Périclès, en revanche, doit s'être engagé à appuyer, en matière de politique extérieure, les vues de Cimon, à lui donner le commandement de la flotte contre les Perses et à cesser d'irriter Sparte par de nouvelles attaques. Ce ne peut être par un effet du hasard qu'après la réconciliation des deux hommes d'Etat les descentes sur les côtes du Péloponnèse cessèrent immédiatement. Pour remplacer ces expéditioQs, on comptait diriger de nouveau vers des pays étrangers l'activité des cito3'ens, exercer leur valeur surdes territoires neutres, et^par l'établissement de colonies, pourvoir aux besoins des classes pauvres de la population urbaine, en même temps qu'on affermirait par là, sur les points les plus importants, l'hégémonie maritime.
Ainsi, Périclès lui-même conduisit une flotte dans l'Hellespont, où les alliés d'Athènes étaient en butte à des vexations incessantes de la part des Thraces. Il semble qu'il ait voulu montrer de la prévenance à l'égard de Cimon en continuant l'œuvre que les ancêtres de celui-ci avaient commencée, c'està-dire en relevant le mur de défense bâti par Miltiade et en transformant, par l'installation de mille colons citoyens, la
1) Le rappel de Cimon était raconté par Tliéopompe (/>. 92. Müller, tiré de ScHOL., Aristid., III, p. 528, Dindorf), et c'est son récit que suit PJularque (PericL, 10 : version différente de celle adoptée ailleurs, Cimon, 17 sqq.), d'après Sauppe, Quellen des Plutarchs, p. 19,
442 LA PUISSANCE CROISSANTE d'aTHÈNES
presqu'île de rilellespont en une possession athénienne. ïolmidès opérait dans le même sens; il établissait en Eubée et à Naxos des citoyens athéniens.
Pendant ce temps Cimon s'efforçait, d'après le plan convenu, de replacer Athènes et Sparte dans une situation régulière vis-à-vis l'une de l'autre. Car, depuis la dissolution de l'ancienne confédération, il s'en était formé deux tout à fait hostiles. C'était, à l'intérieur de l'Hellade, un état de guerre ouverte, en opposition flagrante avec les statuts amphictyoniquesqui, en droit, existaient toujours. Mais Cimon ne put parvenir à conclure une paix telle qu'il la souhaitait et que Périclès aussi la désirait. Sparte, en effet, ne pouvait consentir à se laisser lier les mains pour de longues années dans des circonstances aussi défavorables que celles où elle se trouvait : les Corinthiens, qui par les progrès d'Athènes se voyaient resserrés d'une manière si intolérable dans leur propre golfe, ne le pouvaient non plus souffrir ; aussi ne conclut-on qu'une trêve de cinq ans. C'était toutefois un point d'arrêt important au milieu des discordes croissantes des Hellènes; c'était le terme d'une guerre de neuf ans que nous pouvons nommer la première guerre duPéloponnèse ',et le commencement d'un nouveau droit hellénique; car les deuxprincipaux Etats avec leurs alliés venaient de se reconnaître mutuellement pour la première fois et de s'entendre l'un avec l'autre par voie de traité. Mais les bases de cette nouvelle alliance étaient d'une solidité, très problématique, et personne de ceux qui connaissaient les rancunes existant au fond des cœurs dans l'Hellade ne pouvait s'y tromper. C'est pour cela que Cimon tenait tant à détourner du côté de l'étranger l'attention de ses concitoyens.
La révolte de l'Egypte n'était pas encore terminée. Après la défaite d'Inaros^ Amyrtaeos s'était maintenu dans les marais du Delta et avait conclu avec Athènes une nouvelle alliance. C'était pour elle une affaire d'honneur de venger la mort de ses enfants et la défaite de la flotte envoyée ensuite. De même, à
1) La guerre de neuf ans (460-451) est celle que la scoliaste de Pindare appelle la « guerre du Péloponnèse » (ÜLnicn, Hellen. Krieye, p 50).
Cypre^ île qui, après le départ de Tansanias ' avait été perdue pour la cause nationale, on avait en même temps renouvelé la lutte sans aboutir à des résultats durables ^ Il s'agissait de ne pas laisser cette place d'armes aux ennemis, de fortifier en Carie le parti national et de mettre tin à la dominationperse sur la mer qui s'étend entre laPhénicie et Cypre ^
Cimon poussa les préparatifs de guerre avec un zèle extrême eteutlasatisfactionde se voir de nouveau, auprin temps de l'année 449 (01. Lxxxii, 3), à la tête d'une flotte de 200 vaisseaux qu'il devait conduire du Pirée contre l'ennemi national. Il se sentaitenfm remis à sa vraie place ; il était encore dans toute la force de l'âge et voyait une nouvelle carrière de gloire s'ouvrir devant lui. Soixante vaisseaux furent détachés au secours d'Amyrta^os ; Cimon cingla en personne vers Cypre, et, après avoir battu les escadres ennemies qui s'étaient avancées à sa rencontre, il s'empara de Cition, afin d'avoir sur la côte une forte place d'armes contre la Phénicie et l'Egypte. Mais Cimon tomba malade devant Cition et sentit bientôt qu'il approchait du terme de ses exploits. Il fit preuve jusqu'au bout d'une énergie héroïque, en utilisant les derniers jours et les dernières heures de sa vie pour la gloire de sa ville natale. Il recommanda que l'on cachât sa mort, afin de ne pas compromettre le succès de l'expédition. Sur son conseil, on abandonna la position de Cition, on se mit à la recherche de la flotte phénico-cilicienne, on la défit à la hauteur de la ville de Salamine et, en dernier lieu, on vainquit encore sur terre les troupes ennemies \ On ne put pousser plus loin ces succès. Une disette survint et contraignit les Athéniens à retirer leurs troupes '. L'occupation de Cition dut être aban-
') Voy. ci-dessus, p. 362.
2) Combats livrés à Cypre en 465, d'après la liste des morts de la tribu Erechthéis (C. I. Attic. I, n. 433).
3) 'E>vXr|VtxoO nrAi^Lov li-f^m (Thucyd., I, 112) signifie, comme je l'ai expliqué dans le Rheinisches Museum (1869, p. 307), que la guerre nationale recommence.
*) Plut., CAnion. 19. Thucyd., I, 112. D'après Diodore (XII. 3), Cimon remporte lui-même la victoire.
••) Disette coïncidant avec des perles sur le recouvrement des tributs des alliés (Köhler, op. cit., p. 120. 130).
444 LA PUISSANCE CROISSANTE d'atHÈXES
donnée : dès que les vaisseaux envoyés en Egypte eurent reioint la flotte, celle-ci rentra à Athènes, et le général victorieux encore dans la mort fut placé auprès de ses ancêtres devant la porte Melius.
La mort, en enlevant si brusquement Cimon, lui épargnala douleur de constater qu'il était impossible d'assurer à son pays une paix durable: car, si les deux grandes cités restaientfîdèles aux termes du traité, leurs alliés ne pouvaient se tenir en repos. Dans la Grèce du nord surtout, la violente et rapide extension de la domination athénienne avait amené une situation absolument intenable. Dans la Béotie tout entière se manifestait la plus grande efl"ervescence; les gouvernements démocratiques ne pouvaient se maintenir qu'avec peine ; enLocride aussi et en Eubée, l'opposition contre l'hégémonie d'Athènes allait croissant.
D'autre part, le bonheur ininterrompu d'Athènes avait excité chez les Phocidiens de nouvelles espérances ; ils voulaient arrondir leur domaine et incorporer à leur Etat tout ce qui se trouvait dans leur territoire ou confinait à ses frontières. C'est ainsi qu'ils se tournèrent contre Delphes, dont ils considéraient depuis longtemps d'un œil jaloux l'autonomie sacerdotale. Comme l'ancienne diète fédérale qui garantissait l'indépendance du sanctuaire était pour ainsi dire dissoute, ils regardèrent aussi les anciens traités comme rompus. Ils voulurent placer le sanctuaire sous leur dépendance, et ils étaient assurés de l'appui bienveillant d'Athènes ; car, à Delphes, les familles qui avaient le pouvoir étaient hostiles aux Athéniens. Sparte, appelée à la défense du sanctuaire, leva une armée pour rendre à Delphes son indépendance. Les Athéniens évitèrent d'entrer en lice contre les Spartiates; mais, aussitôt que ceux-ci se furent retirés, ils intervinrent en faveur des Phocidiens et leur restituèrent la suzeraineté sur le pays '. Périclès dirigeait l'expédition; et, comme les Spartiates, en souvenir de leur campagne, avaient fait graver la liste des privilèges honorifiques qu'on leur avait octroyés à Delphes sur le flanc gauche du loup de bronze, près du grand autel des
*J Thl'Cyd., I, 112. Philochor., fr. 88.
holocaustes, les Athéniens, pour se railler d'eux, se firent graver une inscription toute pareille sur le côté droit de la complaisante statue '.
Pendant ce temps, le désordre augmentait en Béotie où toutes les villes, sauf Thèbes, étaient devenues dépendantes d'Athènes-. Jamais plus brillant succès remporté parles armes athéniennes ne s'était évanoui plus vite, et cela, parce que la situation établie à la suite de la victoire d'Œnophyta n'était pas tolérable. Les ennemis de Thèbes avaient accepté avec bonheur le secours d'Athènes; mais ils ne pouvaient supporter d'alliance avec cet Etat. Une fois que le gouvernement démocratique de Thèbes fut complètement tombé en discrédit^, il s'ensuivit un soulèvement général contre Athènes, pour rompre cette alliance imposée ; des corps de volontaires se formèrent et occupèrent Chéronée et Orchomène. Les Athéniens s'empressèrent de faire sentir leur autorité en Béotie; ils y envoyèrent une armée sous Tolmidès : mais, gâtés par l'habitude du succès, ils ne prirent pas l'affaire assez au sérieux, malgré les avertissements de Périclès \
Tolmidès n'avait que mille hoplites, plus un certain nombre d'alliés d'une fidélité douteuse. Le général lui-même ne comprit pas le danger de la position et négligea de prendre les précautions nécessaires. Aussi, s'il put reprendre Chéronée, n'eut-il pas les moyens de forcer la haute acropole d'Orchomène : il dut se retirer en laissant derrière lui des ennemis
•) Plut., PericL, 21. Des Delphiens partisans des Spartiates gravent le nom des Lacédémoniens jusque sur le cratère de Crésus (Herod., I, 51). Cf. KiKCHHOFF, Entstehungszeit des Herod. Geschichtswerkes, p. 32. L'expédition de Périclès en Phocide avait été précédée du renouvellement d'un traité d'alliance ou 5^)n»?ac/?te conclu probablementen 454(01. LXXXI. 3) entre Athènes et la Phocide. On a un fragment de ce document (G. I. Attic, IV, 22 b) où il est aussi question des droits des Amphictyons.
-) Voy. ci-dessus, p 436.
3j £v Hr,oai; [AE-rà ir^-t t'i Oivoq)'jToi; ]J-i'/y{'i xaxto; TVOAtTE'JOjiÉvwv -^ 5/;[j.oxpaTta otî^oâpr, (ARiST.,PohY., 1402)) 29 [197, 25]). La véritableexplication du passage a été donnée par KiRciiHOFF (ap. i46/i. (^. .<4Äac?. rf."\1'm., 1878, p. 6j qui en rapproche un texte de Xénophon : ÔTcoaâxi: o i-nv/t{çir^(j:»M (ol 'AOf,vaîoi) acpsîffôa TO'j; ߣ).Ti'CTTO'j;, où iT-jvr|V£yx£v «ùtot? *** «),).' èvTo; oXiyoy yph-^jX) ù ôrijxo; £00'j>.£"j<7£V ô vt liotonoî; (Xen., De rep . Athen., III, 10, il). Pindare {hthm,, VI, 31) fait allusion au temps qui suit la bataille d'OEnophyta.
*) Plut., Pericl., 18.
qui n'étaient pas des vaincus. Puis, au moment où il revenait à Athènes en suivant la rive méridionale du lac de Béotie, sans plus de méfiance que s'il avait été en pays ami, il fut attaqué par les ennemis entre Coronée et Haliarte. Après une lutte terrible, les Athéniens essuyèrent une défaite complète. Tolmidès lui-même tomba avec beaucoup des siens, jeunes gens appartenant aux plus nobles familles, qui s'étaient enrôlés volontairement, conhants en sa bonne fortune; il y eut un grand nombre de prisonniers *.
Ce seul coup suffit à anéantir la domination d'Athènes en Béotie, parce que nulle part elle n'avait pris racine, parce que toute cette intervention était en contradiction avec l'histoire du pays comme avec la politique athénienne. On s'était, en effet, lié avec un parti aristocratique, qui avait fait défection à la première occasion. Les Athéniens durent faire la paix pour libérer leurs prisonniers. Ils ne pouvaient songer à la vengeance; car le mouvement insurrectionnel était en train de gagner, avec une terrible rapidité, les pays voisins qui avaient été obligés de se soumettre aux volontés d'Athènes.
Les villes d'Eubée suivirent l'exemple de la Béotie. Des émigrés eubéens avaient pris part à l'insurrection béotienne^ avec le dessein d'appeler ensuite aux armes les villes de l'île ; et, quand Périclès s'y fut rendu en toute diligence pour comprimer le soulèvement, il reçut la nouvelle que la garnison athénienne de Mégare avait été surprise et massacrée ^. C'étaient certainement les Corinthiens qui, de concert avec les deux villes voisines les plus jalouses de la grandeur d'Athènes, Epidaure et Sicyone, avaient entraîné les Mégariens à la défection et avaient ainsi réussi à couper de nouveau les communications entre Athènes et la mer de Corinthe. 11 ne restait plus pour le moment entre les mains des Athéniens que Nisœa.
Ce qui donna à tous ces événements leur plein effet, c'est qu'au même moment expirait la trêve de cinq ans conclue avec Sparte. Les Spartiates^ qui déjà auparavant avaient
1) Thucyd.,1, 113. DiOD., XII. 6.
2) <I>ûyaôeç eubéens en Béotie (Thuc, ibid),
^) ÏHUCYD., I. 11-4.
favorisé de tout leur pouvoir les soulèvements excités contre Athènes , se préparaient cette fois ouvertement à revenir sur les concessions consenties par eux dans le dernier traité. Ils envoyèrent immédiatement leur roi Plistoanax avec une forte armée dans l'Attique, dont les frontières étaient découvertes par la défection de Mégare ; et en même temps, comme s'il eût existé une conspiration générale, les partis oligarchiques se levèrent partout à la fois pour renverser l'hégémonie d'Athènes \
Ainsi, de tous côtés, Athènes voyait l'insurrection et la guerre former autour d'elle un cercle menaçant. Il s'agissait de sauver ce qui pouvait l'être. Il ne fallait pas faire dépendre le salut de l'issue d'une bataille en Attique, encore moins d'un siège; car, pendant ce temps^ l'Eubée et les colonies de citoyens qui y étaient établies eussent été perdues. Il ne restait par conséquent qu'un seul moyen, qui, promptcment mis à exécution par Périclès, sauva la patrie. Périclès sut, dans d'habiles négociations, tirer parti de l'inexpérience de Plistoanax et de la cupidité de Cléandridas, que les éphores avaient mis comme conseiller auprès du jeune roi; il obtint ainsi que l'armée péloponnésienne, qui n'avait jamais envahi le territoire de l'Attique dans des .conditions plus favorables, se retirât sans avoir engagé d'hostilités sérieuses et fût licenciée une fois de l'autre côté de l'isthme ^.
Le principal danger une fois écarté, Périclès se hâta de partir pour l'Eubée avec 50 vaisseaux et 5,000 hoplites : car de la possession de cette île dépendait absolument la prospérité d'Athènes, Là aussi, il obtint les succès les plus prompts, moitié par négociations, moitié par la force, L'Ile fut même encore plus complètement que par le passé dans la main des vainqueurs et rattachée plus étroitement à l'Attique; car la ville d'Histiœa, qui avait attaqué un vaisseau athénien, fut prise d'assaut et son territoire fut partagé entre des citoyens athéniens. Deux cents Athéniens s'établirent, avec d'autres Eubéens, dans la ville dévastée, qui porta désormais le nom
1) Kühler, op, cit., p. 140.
2) Plut., PericL, 22.
448 LA PUISSANCE CROISSANTE d' ATHÈNES
d'Oréos * : ainsi Athènes posséda au nord de Tile^ dans le voisinage de l'Artémision, à l'entrée des golfes Maliaque et Pagasé tique aussi bien que de l'Euripe, un solide et sur point d'appui pour sa domination. Des citoyens d'Athènes furent aussi établis à Erétrie ■.
Le point le plus important était toujours Chalcis. Un décret du peuple y régla à nouveau l'état de la propriété, et nous pouvons supposer que les biens-fonds des familles équestres, des « Hippobotes » qui, en Béotie et en Eubée, avaient provoqué la défection, furent confisqués en grande partie et partagés entre des colons athéniens,^. Dans un document qui nous a été conservé, il est notifié aux généraux, c'est-à-dire à Périclès et à ses collègues, que le nouveau traité doit être signé à Athènes et juré par lesparties contractantes, que la conclusion en sera accompagnée des sacrifices prescrits par l'oracle, et que l'île tout entière doit être surveillée de près . La teneur du traité est la soumission sans condition des Chalcidiens, qui jurent d'obéir à la cité athénienne : la forme légale de cette vassalité demeure l'alliance fédérale et le paiement d'un tribut annuel qu'Athènes a établi après avoir entendu les représentants des communes tributaires \ En mémoire de ce grand succès, il semble qu'on ait alors restauré sur l'acropole d'Athènes ^ le monument élevé en souvenir de la première conquête de l'Eubée, à l'époque qui suivit la chute des Pisistratides^
Ainsi, grâce à l'énergie de Périclès, on avait étouffé cette seconde guerre, et on avait fait ce qui était indispensable pour le salut de la cité; mais le danger n'était pas encore passé. A Sparte, en effet, la conduite de Plistoanax et de Cléandridas avait excité la plus vive indignation : on voulait réparer cette
1) Thucyd.. I, 114. DiOD., XII, 7. 22. Plut., Pericl, 23. Baumeister, Skizze der Insel Euboia [Lübeck. 1855], p. 17, 58.
^) C. I. Attic, I, n. 339. Kirchhoff, Kleriichien (ap. Abhandl. d. Berl. Akad., 1873, p. 20).
3) PLUT..P<?nW., 23.
*) Le document contenant le traité avec Chalcis a été publié par Köhler, Mittheil. d. D. Arch. Instit., I, p. 184. C. I. Attic. , I, 27 a. a) C. I. Attic, I, n. 334.
•) Voy. vol. I, p. 493.
négligence ignominieuse, pour ne pas laisser à Athènes le temps de se relever de son humiliation. A Athènes, au contraire, l'opinion générale des gens sérieux était qu'on devait se préoccuper avant tout de rétablir à nouveau sur ses véritables bases la domination ébranlée de la cité ; on avait donc besoin de tranquillité, fallùt-il l'acheter au prix de durs sacrifices.
Périclès était le partisan le plus décidé de cette opinion, et il ne négligeait aucun moyen pour convertir aux idées pacifiques les citoyens les plus influents de Sparte. Ses efforts réussirent à faire conclure une nouvelle trêve ; dix ambassadeurs munis de pleins pouvoirs, parmi lesquels se trouvaient Andocide et Callias, allèrent la signer à Sparte. Comme dans la dernière trêve \ les deux parties réglèrent leurs possessions réciproques sur le pied du stallt quo : mais, combien le territoire actuel de la Ligue différait de celui que Cimon avait fait jadis reconnaître par Sparte !
De la Béotie, il ne restait que Platée. Toutes les conquêtes faites dans le Péloponnèse furent restituées, entre autres Trœzène, où les Athéniens avaient mis une garnison pour faciliter leurs relations avec Argos et tenir Epidaure en échec; de plus, toutes les villes d'Achaïe durent sortir de la confédération % ainsi que Mégare, dont l'abandon dut être pour les Athéniens le sacrifice le plus douloureux; Nissea et Pegse furent évacuées. Les villes maritimes du Péloponnèse, Corinthe, Epidaure et Sicyone, étaient par conséquent celles qui retiraient du traité les avantages les plus immédiats et les plus considérables. Des deux côtés fut solennellement jurée une trêve de trente ans ; toutes les contestations survenant dans l'intervalle devaient être tranchées à l'amiable; seulement, pas plus que la première fois, on ne décidait rien sur la nature et la forme de la procédure à suivre. Les deux confédérations se reconnaissaient de nouveau comme formant deux groupes d'Etats :
*) Voy. ci-dessus, p. 435.
-) Dans le texte de Thucydide (I, 115. IV, 21), il ne faut pas changer 'A'/atav eu 'AMdtôa avec Krüger, ou en 'A).iâç avec Cobet : àTtooôvTsç est opposé à 7tapa>vagôv:Eç (1, 111); de ces deux termes, l'un indique la conclusion, l'autre la dissolution d'un pacte fédéral. Cf. E. Curtics, Pelopo^m., I,p.422. II 29
450 LA PUISSANCE CROISSANTE d'aTHÈNES
chacune d'elles constituait un tout fermé, un empire indépendant^ et il lui était interdit de s'agrandir aux dépens de l'autre. Dans l'intérieur de chaque confédération, l'Etat dirigeant avait droit absolu de châtier les défections. Athènes vit ainsi son hégémonie sur l'Archipel formellement reconnue, et Sparte s'engag-ea à n'accueillir aucune plainte venant des alliés d'Athènes.
C'est aussi vers cette époque qu'on entra en nég^ociations avec la Perse, et il semble qu'on ait conclu aussitôt après la mort de Cimoii les traités qui mirent fin à la guerre. On comprend aisément, étant donné l'état des choses à ce moment, que les deux parties eussent envie d'en finir. La Perse n'avait plus le moindre espoir de rétablir son ancienne domination dans la mer Egée. Chaque nouvelle bataille ne faisait qu'affaiblir son prestige et décourager davantage ses troupes ; plus elle avait fait de pertes, plus elle devait penser sérieusement à poser enfin un terme aux progrès de la confédération athénienne, au moins pour demeurer maîtresse dans la mer de Cypre et empêcher les Athéniens de donner la main aux Egyptiens révoltés. D'autre part, il était important pour les Athéniens d'arriver à un accord pacifique sur la base des succès obtenus. Ils ne pouvaient pas faire la guerre sans but, ni toujours entreprendre des expéditions nouvelles. L'expérience qu'on avait faite en Egypte engageait à user de prudence ; à Cypre^ on n'avait pas non plus atteint le résultat souhaité.
Il était donc d'une politique sage d'abandonner le plus loin, pour être d'autant plus sur de garder le plus près. Il était à prévoir qu'à la longue les forces de l'Etat ne suffiraient plus àprotéger sans relâche une ligne de côtes aussi étendue contre les Perses, qui^ si la guerre traînait en longueur, finiraient par avoir tout l'avantage ; car, libres de se porter à chaque instant des régions du centre vers la côte, ils pouvaient choisir pour attaquer les villes incorporées à la Ligue athénienne le momen:j des échéances et leur extorquer les sommes destinées à payer le tribut. Mais c'était avant tout dans l'intérêt du commerce qu'il fallait mettre fin à l'état de guerre dans l'Archipel, pour que les vaisseaux d'iVthènes et de ses alliés eussent libre accès dans tous les ports de l'empire perse.
Si désirable que fût la paix pour les deux parties, elle ne pouvait cependant être conclue du vivant de Cimon. Il s'était trop identifié, pour ainsi dire, avec la guerre contre les Perses ; il voyait dans cette guerre une dérivation indispensable à l'esprit batailleur des Hellènes et la seule garantie de la paix intérieure ; il regardait la direction de la lutte nationale comme la tâche de sa vie. Périclès lui avait sans doute promis d'user de son influence pour qu'on ne lui créât pas de difficultés sur ce point. La mort du héros affranchit Périclès de cette obligation; il put suivre sans obstacle sa propre politique, qui était absolument opposée à la prolongation d'une lutte- sans résultat; il est donc vraisemblable que les chefs de la flotte reçurent aussitôt que possible des instructions dans ce sens, et qu'un accord s'établit entre les parties belligérantes. En effet, dès que Cimon disparaît, on n'entend plus parler de luttes ultérieures : Amyrtseos en Egypte ne reçoit plus de secours ; Cypre est abandonnée.
Alors partit une ambassade solennelle qui se rendit à Suse pour y conclure une paix durable avec le Grand-Roi. On mit à sa tète le riche Callias, fils d'Hipponicos, petit-fils de ce Gallias qui avait été l'adversaire le plus acharné des Pisistratides * ; d'après le récit d'Hérodote, il se rencontra à la cour du Grand- Roi avec une ambassade des Argiens, qui désiraient renouveler leur ancienne alliance avec les Perses -. Le voyage de Callias eut lieu, comme nous pouvons le supposer d'après la seule donnée chronologique qui nous ait été conservée, à l'époque où Plistoanaxfaisait invasion en Attique^ A coup sur, le besoin de la paix ne se fit jamais plus vivement sentir que dans ces conjonctures. Du reste, abstraction faite de cette circonstance, il est très probable que, aussitôt après la mort de Cimon, des né^ gociations provisoires furent entamées avec les satrapes perses avec lesquels on était en guerre et que, la trêve une fois expi'*
i) Voy, vol. I, p. 442. 443.
^) Herod., VII, 151 (avec les remarques ajoutées par Scholl à sa traduction et son Introduction, p. 15). L'expression d'Hérodote : Uyouat, ne se rapporte pas au fait même de l'ambassade, fait sur lequel, au moment où il écrivait à Athènes (vers 430), il n'y avait pas de doute possible, mais bien aux circonstances concomitantes et à la rencontre avec les Argiens.
3) Suidas, s. v. K«>vXta? : c'est-à-dire, en 445 (Cf. ci-dessus, p. 447).
4o2 LA PUISSANCE CROISSANTE d'atHÈNES
rée, Callias fut chargé de conclure sur les mêmes bases une paix définitive avec le Grand-Roi lui-même.
L'ambassade n'eut pas le résultat désiré; car, si le Grand-Roi se montra bienveillant à l'égard des Argiens et prêt à continuer les relations amicales que son père Xerxès avait eues avec eux, il ne parut nullement disposé à accorder aux Athéniens les concessions qu'ils attendaient, à reconnaître leur hégémonie actuelle comme juste et légitime.
Que Callias ait été un négociateur malheureux et soit resté loin du but, on s'en aperçoit déjà à la façon plus que brève dont . Hérodote mentionne sa mission : on en a une preuve plus claire encore dans ce qui se passa à Athènes après le retour de l'ambassadeur. On Taccusa d'avoir reçu des présents, et Périclès ne put qu'à grand'peine le sauver d'un procès de haute trahison. Ses accusateurs étaient sans doute les adversaires de la politique de Périclès : car il y avait toujours un parti puissant, qui voyait avec horreur l'envoi d'une ambassade à Suse, qui considérait la lutte incessante comme un devoir sacré pour le peuple et voulait qu'on la continuât sans relâche. Peut-être aussi dans cette circonstance, comme l'existence de l'Etat était en jeu, avait-on été plus loin que ne le semblait comporter l'honneur d'Athènes; qu'on se souvienne du traité conclu précédemment à l'époque de Clisthène *. Ce qui est certain, c'est que Callias, déjà très âgé, échappa avec peine à la mort et fut condamné à une amende de cinquante talents.
Malheureusement, tout détail précis sur cette mémorable ambassade échappe à notre connaissance ; les historiens contemporains ne nous donnent aucun renseignement, et il se réjmndit au sujet de cette paix dans les générations suivantes une telle quantité de traditions vagues, qu'il est aujourd'hui impossible de connaître le fond des choses. Lorsque, cinquante ans plus tard, les Spartiates eurent conclu avec les Perses le traité par lequel ils livraient les Ioniens au Grand-Roi, on rappela alors les traités d'Athènes, et les orateurs attiques s'empressèrent de les représenter comme la
<) Voy. vol. I, p. 489-490.
gloire de l'âge de Cimon et comme le plus grand triomphe de la politique athénienne ^ Ils se persuadèrent à eux-mêmes et persuadèrent aux autres que le Grand-Roi avait solennellement juré de ne plus envoyer un seul vaisseau de guerre dans la mer Egée ; on aurait alors marqué comme limites de l'empire maritime hellénique, au nord, les îles Cyanées, à l'entrée de la mer Noire, et au sud, les îles Chélidoniennes ou îles des Hirondelles, qui, avec la saillie formée par les monts des Solymes, le cap Chélidoni actuel, constituent une séparation naturelle entre la mer de Rhodes et de Lycie et la mer de Pamphylie. En Asie-Mineure même, le Grand-Roi se serait engagé à ne pas s'approcher des côtes avec ses troupes à plus d'une journée de marche, calculée d'après les étapes de la cavalerie; suivant d'autres versions, il aurait même reconnu la ligne de l'Halys pour limite de son empire. Ce traité est placé par les uns après la bataille de l'Eurymédon, par les autres après la victoire remportée à Cypre.
De ces renseignements confus ressort une conclusion parfaitement claire, c'est que la paix dite de Cimon- n'a rien à faire avec Cimon, puisqu'aussi bien toute négociation pour la conclusion de la paix eût été essentiellement contraire à ses
') Une fois que la 8p"j).o'j[xÉv/i slpriv/) eut été posée comme un fait historique par les orateurs d'Athènes, on doit en avoir fait graver le texte (après Tarchontat d'Euclide), pour remplacer un document original disparu. Ce texte fut généralement considéré comme l'original lui-même : de là, la critique de Théopompe et de Callisthène. Cf. Bemman.n, Recognitio quœstion. de pace Cimon, 1864, p. ü. C. Curtius, De act. public, cura apud Grascos, p, 33.
-) En ce qui concerne le nom bizarre de « Paix de Cimon, « E. Müller (ap. Rhein. Museum, 1859, p. 153) a parfaitement raison : mais il m'est impossible de trouver, dans quelques mots obscurs et vraisemblablement altérés d'isocrate (twv çôpwv èvîo-j; TtixTovTc;. Pmiegyr, % 120), l'indice de ce fait que, pour certaines villes abandonnées aux Perses, Athènes aurait fixé un tarif d'imposition que le gouvernement perse s'engageait à ne pas dépasser. Cf. Em. Müller, lieber den kimonischen Frieden [Freiberger Programm, 1866] p. 20. H. HiECKE (De pace Cimonica, Greifswald, 1863) donne une critique faite avec soin des dissertations péyues jusqu'ici sur le sujet; mais je ne crois pas qu'il ait réussi, lui non plus, à éliminer les argumenta a silentio . Ce qu'il y a de plus incroyable, c'est qu'Hérodote, si une paix aussi glorieuse pour Athènes et qui mettait fin aux luttes entre Hellènes et Barbares, avait été conclue en 449, ne l'ait mentionnée qu'en termes si brefs et d'une obscurité voulue. La notice de Suidas, où Hiecke(p.45) admet une confusion ou une lacune, provient en tout cas d'une bonne source.
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principes politiques. Il est certain de plus que, si peut-être quelques satrapes du Grand-Roi, pressés par la nécessité, se déterminèrent à accepter des conditions de paix honteuses, le Grand-Roi lui-même n'a jamais entendu par là reconnaître l'indépendance des pays de la côte qui avaient fait défection, et renoncer au tribut pour lequel ils étaient inscrits sur le budget de l'empire perse. Il n'y a donc pas eu entre Athènes et la Perse de traité formel, tel que Périclès le désirait sans doute. Mais en fait, après la mort de Cimon, il arriva que, d'un côté, les Athéniens abandonnèrent leurs entreprises hostiles et que, de l'autre, les Perses se tinrent loin du domaine de la confédération attique *. La paix régna dans la mer Egée ; la situation respective des deux puissances, telle que l'avaient faite les victoires de Cimon, fut tacitement reconnue, et le profit le plus important qu'Athènes recueillit du rétablissement de la paix sur mer fut la liberté du commerce entre l'Europe et l'Asie.
C'est ainsi que furent réglées, sous l'influence de Périclès, les relations extérieures. La guerre contre les Perses était provisoirement terminée, et des traités solides avaient été conclus avec Sparte. Assurément, il savait mieux que personne qu'une paix définitive avec Sparte était impossible; mais une paix de plusieurs années lui était nécessaire pour exécuter ses plans à Athènes. C'est pour ce motif qu'il s'était, par une trêve, assuré au dehors sa liberté d'action ; il devait faire la même chose à l'intérieur.
Le pai'tide Cimon n'avait pas disparu. Il vivait toujours dans les nombreux amis du héros, mais il s'était désagrégé : il commençait à se décomposer et à se perdre dans la foule. Cependant, il s'unit encore une fois et redevint une puissance dans l'Etat sous la conduite de Thucydide, fils de Mélésias, du dème et faubourg d'Alopèce. Il était parent de Cimon -; mais ce
*) Les arrangements internationaux qui, en fait, se sont produits sur le littoral asiatique à la suite des victoires de Cimon, sont attestés aussi par les monnaies des villes rharitimes. Celles qui étaient situées à l'E. des îles Chelidoniennes sont restées attachées de très près au système monétaire de la Perse (J. Bn.\SDis, Mass- Geicicht- und MUnzicescn Vorderasiens, p. 220).
2) Oo'jx'jSiôr,; ô 'A),wu£xr,0£v — x-riOscrTr,; Ktjxwvo; (Plut., Pericl., 11). Cf. SiNTENis,o^. cit., p. 117. Il avait commencé avant 449 à prendre part aux affaires publiques : cf. Sauppe, Quellen Plutarchs, p. 25 ; et Hoffmann, De Thucydide Melesiœ filio, Hamburg, 1867.
ne furent pas des vues personnelles qui firent de lui un chef de parti, ce furent des convictions intimes ; il ne pouvait approuver qu'Athènes portât tout son effort d'un côté et ne songeât qu'à devenir une grande puissance ; il ne pouvait abandonner cette idée que la lutte en commun contre les Perses était, après comme avant, la condition du développement normal pour le peuple hellénique. Mais, ce qu'il pouvait le moins accorder, c'était que l'argent amassé pour soutenir la lutte nationale contre les Barbares, au lieu de servir à soulager les alliés, fût dépensé en temps de paix et pour n'importe quel motif. Il regardait comme injuste, au sens du parti conservateur, cette exploitation des membres d'une confédération hellénique ; il y voyait un procédé emprunté à la politique sans scrupules et égoïste des grandes puissances, politique qui tenait au développement démesuré de la démocratie. Aussi réunit-il autour de lui les membres des vieilles familles, les partisans des mœurs d'autrefois, ceux qui, à l'exemple de Cimon, avaient en grande estime la discipline de Lycurgue et ne voulaient pas rompre avec les Péloponnésiens.
Thucydide s'entendit très bien à réorganiser le parti divisé. C'était un homme qui jouissait d'une haute considération dans toute l'Hellade, un homme d'un désintéressement éprouvé, loyal et attaché aux intérêts de l'Etat; il n'avait pas les talents militaires de Cimon, mais il était plus puissant que lui par la parole et ne craignait pas, à l'occasion, de combattre Périclès lui-même devant le peuple. Il manifesta ouvertement ses regrets de ce qu'Athènes eût perdu sa bonne renommée ; l'Etat qui parlait toujours de liberté était détesté comme un tyran, partout où il avait étendu sa puissance. On s'était approprié, contrairement à tout droit, un bien étranger, en transférant à Athènes le trésor de la confédération ; avec les contributions destinées à la guerre contre les Perses, on parait la ville comme une femme coquette, tandis qu'à Suse on faisait la cour au Grand-Roi.
Périclès avait pu s'unira Cimon pour des efforts communs; avec Thucydide, c'était impossible. Celui-ci était lui-même trop démagogue ; il tenait avant tout à faire prévaloir ses idées : il n'était pas capable de se subordonner à un autre ou de transi-
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geravec lui. Pareils àdeux athlètes, ces deux hommes luttaient Fun contre l'autre toutes les fois que l'assemblée du peuple était saisie de quelque affaire importante. La cité avait deux chefs, le vaisseau de l'Etat deux pilotes qui travaillaient l'un contre l'autre. Ainsi s'usaient de nouveau, dans des luttes de partis, les meilleures forces de la cité, jusqu'à ce qu'enfin le parti aristocratique, voyant qu'il combattait en vain l'influence de Périclès, s'avisa de le représenter comme un homme dangereux pour la liberté et de demander l'emploi de l'ostracisme.
Mais cette arme blessa ceux même qui s'en étaient saisis. Quand la cité fut appelée à émettre son avis et à se prononcer entre les deux chefs de parti, ce ne fut pas Périclès qui fut banni, mais Thucydide'. Quelques-uns de ses amis politiques abandonnèrent également la ville, par exemple, le poète Ion de Chios, l'ami fidèle de Ciinon. Les autres, privés de tout guide, se perdirent parmi les citoyens ; leur parti fut anéanti. La cité avait clairement et manifestement déclaré sa confiance en Périclès ; il avait maintenant toute liberté d'agir, à l'extérieur comme à l'intérieur. Le temps était arrivé où il allait pouvoir sans obstacle mettre ses plans à exécution.
*) Plut., Pericl., 14.