CHAPITRE TROISIEME
§ I, — Athènes et l'esprit nouveau. — L'éducation en Altique. — Commencement des importations intellectuelles de l'Ionie. — Les philosophes naturalistes de l'Ionie. — Éléates et Pythagoriciens. — Heraclite d'Éphèse. Empédocle, Leucippe, Anaxagore. — Démocrite. — Effets de la philosophia. — Hippodamos de Milet. — La philosophie et l'État. — Philosophes et sophistes à Athènes. — Athènes et l'Ionie. — Crainte qu'inspire la libi-e-pensée . — Antagonisme des tendances à Athènes.
§ II. — Péhiclès et la démocratie ATHÉiN'iENNE. — La jeunesse de Périclès.
— L'éducation de Périclès : sa position sociale. • — Périclès et la démocratie. — Périclès homme de parti. — La politique démocratique. — Faveurs aux classes pauvres. — Institution de la solde en temps de guerre et en temps de paix. — Les tribunaux. — L'Ecclésia et l'Héliaea.
— Changements dans l'organisation judiciaire. — Rôle politique de l'Hé- Jiœa. — Accumulation dés causes à juger. — Juridiction imposée aux colonies et aux alliés. — Solde des juges et de l'assemblée du peuple,
— Achèvement de la souveraineté populaire.
§ III. — Le gouvernement de Périclès. — Périclès orateur populaire. — Périclès général en chef. — Pouvoirs extraordinaires conférés à Périclès.
— Vie privée de Périclès. — Périclès et Aspasie. — Ligne de conduite de Périclès dans la vie publique : ses discours et ses principes politiques. — Politique étrangère de Périclès. — Fortifications de la ville. — La flotte d'Athènes et son empire maritime. — Politique fédérale de Périclès. — Grands et petits États de la Ligue. — La guerre de Samos (441/0). — Défaite de Samos et de Byzance (4-40). — Formes diverses de vassalité et de sujétion dans la Ligue.
§ IV. — Prospérité d'Athènes sous Périclès. — Les revenus de l'État. — Prestations publiques (liturgies) . — Les tributs. — Le trésor de l'État et celui des temples. — Organisation financière à partir de 454. — Pohtique coloniale d'Athènes. — Les clérouquies. — Colonies nationales. — Fondation de Thurii (443). — Thurii et Amphipohs. — Mouvement commercial et industriel. — Surveillance des listes de citoyens. — Loi de Périclès sur le droit de cité (445/4). — Fabriques et commerce. — Politique commerciale d'Athènes.
§ V. — La vie intellectuelle a Athènes. — Commencements de l'historiographie. — Hérodote d'Halicarnasse : sa vie et ses voyages. — Historiographie et chronologie. — Hellanicos et Ion : les Metnorables d'Ion. — Stésimbrotos de Thasos. — Philosophie et sophistique. — Les études scientifi-
ques. — L'astronomie à Athènes : l'année de Méton. — La parole et l'écri' ture. — Développements du drame : naissance de Ja tragédie. — L'œuvre poétique d'Eschyle. — Sujets mythiques et historiques. — Les Perses d'Eschyle. — Eschyle et Sophocle. — L'art de Sophocle. — La comédie attique. — Les poètes comiques. — Vigueur et santé des esprits. § VL — L.\ VIE Artistique a Athènes. — Les beaux-arts. — La peinture à Athènes. — L'art de Polygnote. — Peinture et sculpture. — Onatas et Agéladas. — Myron et Polyclète. — La sculpture à Athènes. — Jeunesse de Phidias. — Phidias et Périclès. — Plans et projets d'art national. — Constructions nouvelles en Attique. — Le port d'Athènes. — Les faubourgs d'Athènes. • — Édifices nouveaux à Athènes. — • Édifices élevés sur l'acropole. — Le Parthenon. — La plastique religieuse. — Athêna Parthénos.
— Les Panathénées. — Le Parthenon considéré comme le Trésor athénien. — Le Parthenon considéré comme salle des fêtes. — Les Propylées.
— Activité imprimée à tous les arts.
ATHÈNES ET l'eSPRTT NOUVEAU.
La vie de Périclès coïncide avec une période décisive de l'évolution hellénique ; et la situation exceptionnelle qu'il a occupée à Athènes ne se comprend pas, si on ne se représente exactement le mouvement intellectuel qui, de son temps, s'est transmis de l'Ionie à l' Attique, et a produit graduellement un changement complet dans les vieilles mœurs et les vieilles idées.
La civilisation attique avait gardé, depuis Solon, son empreinte particulière. Car une constitution qui, inspirée par la sagesse la plus élevée, reposait sur la participation de tous les citoyens à la vie publique devait bientôt devenir, en ellemême et par elle-même, dans le sens le plus étendu du mot, l'école du peuple. En outre, l'obligation où se trouvaient les parents et les tuteurs de veiller sur l'éducation de la jeunesse devenait un devoir civique, dont l'abandon était puni par l'Aréopage et entraînait une flétrissure publique.
Cependant, le cercle des moyens d'instruction ne s'était pas élargi essentiellement ; on était resté fidèle à l'ancienne mé~ thodC;, par laquelle on se préoccupait non pas d'entasser chez les jeunes gens des notions scientifiques de toute sorte, mais
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d'éveiller et d'exercer leurs forces natives ; de les habituer, dès la première heure du jour, à tendre, par un effort bien régie, vers un but digne d'être poursuivi, tous les ressorts du corps et de l'âme. La g'rammaire, la musique et la gymnastique formaient à elles seules tout le domaine de l'éducation; et les deux premières de ces disciplines étaient unies par un lien étroit. En effet, dès que l'enfant savait lire et écrire, il prenait en main les poètes ; il apprenait à les réciter, et, par le moyen des mots, il s'appropriait la richesse du fonds, La raison et le sentiment^ le goût et le jugement se développaient en lui à mesure qu'il vivait dans ce commerce intime avec les pensées des maîtres : sans qu'il en eût conscience, les principes de la sag'esse hellénique se gravaient dans son âme et les exemples des héros allumaient en lui la flamme de la plus noble émulation. Outre sa langue maternelle, il apprenait les autres dialectes dans lesquels la poésie nationale avait trouvé une expression achevée. Avec la poésie, il pratiquait aussi la lyre et le chant. Cette culture musicale excerçait sur lui une influence salutaire * ; elle exigeait, en effet, l'étude précise des tonalités traditionnelles, le sentiment exact de la mesure, et l'observation rigoureuse des modes populaires. La cithare à sept cordes servait principalement à l'enseignement de la musique; après les guerres médiques, on lui adjoignit, comme complément de Téducation de la jeunesse, l'usage de la flûte, déjà adoptée par les Béotiens "-.
Nous trouvons une imag'e fidèle de l'instruction que recevaient les. écoliers d'Athènes à l'époque de Périclès, sur une coupe en terre cuite du peintre Douris, où nous voyons les enfants, accompagnés des esclaves familiers qui font l'office de pédagogues, sévèrement drapés dansleurs petits manteaux, assis dans la salie de classe, soit chez le maître de lecture et d'écriture, soit chez le musicien qui leur enseigne la cithare et la flûte ^
^) Importance de la pratique musicale pour former le jugement (Aristot,, Fol.,ii).
2) Aristot., Polit., 1341^ 18 [140, 26] sqq.
2) Michaelis, Archüol. Zeitung, 1873, p, 12. Helbig, Annal, d. Instit., 1873, p. 61.
Celte culture intellectuelle, si simple en apparence et si unie, n'en saisissait pas moins Thomme tout entier, d'autant plus profondément et énergiquement que ces jeunes esprits, n'étant pas distraits par une application multiple, pouvaient profiter plus librement de ce qu'on leur offrait ainsi comme nourriture spirituelle. Et que ne donnait-on pas, en somme, à un enfant athénien! L'épopée homérique, avec cette magnifique peinture du monde qui excite le sentiment héroïque et la passion des hauts faits; les hymnes liturgiques, avec leur riche trésor de lég"endes sacrées sorties des temples; la sagesse pratique des gnomiques qui, dans des sentences concises, donnaient une expression à la conscience même des meilleurs parmi le peuple : puis, tout le chœur des lyriques, c'està-dire la gravité solennelle d'un Alcman, les pensées audacieuses d'un Archiloque, la passion brûlante et la grâce des Éoliens; enfin l'élégie dans sa diversité infinie, l'élégie ionienne comme l'élégie attique, qui exprimait avec une clarlé saisissante tout ce qu'il convenait à un brave citoyen d'Athènes de savoir et de tenter ! Ainsi l'enfant, pour arriver à la maturité et devenir un homme, pouvait passer par tous les degrés de développement qu'avait suivis la civilisation hellénique et s'approprier toutes les formes de l'art national, tel qu'il avait été pratiqué dans les diverses tribus ou les diverses contrées; en un mot, tout le patrimoine intellectuel de sa race.
Tandis qu'on laissait plutôt aux parents le soin de former l'esprit de leurs enfants, les gymnases publics avaient charge de façonner des corps vigoureux; car, au point de vue de l'intérêt public, le but le plus important de l'éducation était d'assurer à l'Etat de saines recrues dans ces éphèbes à la fois robustes et beaux, braves et adroits.
Le principe fondamental sur lequel reposait toute l'instruction de la jeunesse était l'effort vers un développement libre et complet. Car aucun des exercices traditionnels n'avait pour effet de préparer à des fonctions déterminées, à des actes spéciaux de la vie civique. Comme le jeune homme avait heureusement grandi en s'appropriant ce qu'il y avait de meilleur, au jugement de tous, dans la richesse intellectuelle du peuple, la participation à la vie publique devenait vraiment pour lui
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une école supérieure où il se perfectionnait et donnait sa mesure. Par le service militaire et dans les rangs de l'armée nationale, on montrait ce qu'on avait appris à la palestre ; dans les assemblées publiques, on prouvait qu'on savait juger et parler avec sens ; dans les sociétés d'amis, on redisait encore les chœurs chantés à l'école. La lyre, dans les festins,, circulait autour de la table ; elle conservait et ravivait par le souvenir les maximes des sages poètes d'autrefois ; elle provoquait l'essor de poèmes nouveaux. De doctes entretiens se tenaient sous les ombrages des gymnases ; et l'amitié, dont aucun peuple n'a compris aussi bien que les Grecs la valeur morale^ enflammait les âmes elles excitait à rivaliser de vertu et de science.
A ces pratiques s'ajoutaient les fêtes civiques, qui favorisaient la culture nationale en la maintenant sur les fondements déjà établis. C'est là qu'on admit la récitation des rapsodies homériques, des hymnes, des dithyrambes, telle que Lasos d'Hermione l'avait introduite à Athènes '. C'est là surtout qu'on célébrait les jeux Dionysiaques, qui étaient, depuis Pisistrate, la partie la plus brillante de ces solennités.
Chaque progrès nouveau de la poésie était en même temps une extension de l'éducation populaire; caries poètes étaient les maîtres véritables du peuple. Le genre lyrique avait aussi, comme la musique, ses règles sévères: là, rien d'irrégulier, rien qui fût l'explosion spontanée de sentiments émus ; toute bonne poésie, au contraire, était plutôt la marque d'un art consommé, fruit d'une application sérieuse et réfléchie. C'est pourquoi les poètes exerçaient l'imagination et affinaient le jugement du peuple; ils purifiaient et développaient sa conscience; ils lui montraient, comme firent notamment Archiloque, Terpandre et Öolon, dans les fables de la mythologie le noyau solide delà tradition rehgieuse, Zeus qui régit le monde et qui protège l'éternité des lois morales; et toutes les circonstances de la vie présente, le bonheur et l'infortune, les hauts faits et les actions vertueuses aussi bien que les fautes et les erreurs des individus comme des cités, ils savaient les ratta-
*) Voy. vol. I, p. 4G3, et ci-dessus, p. 287.
cher au passé, aux actes et aux souffrances des héros de la race avec lesquels les générations vivantes se sentaient ainsi en communion continue. Par là, leur regard s'étendait au delà de l'horizon étroit du présent ; par là, elles étaient portées à reconnaître, au lieu de l'accident et de l'arbitraire, un ordre divin et une loi moraledans les vicissitudes de l'histoire. Enfin, les Mystères répondaient aux aspirations plus intimes de ceux que le culte public ne satisfaisait pas complètement ; et la sagesse d'Orphée, qu'on vénérait comme le fondateur des initiations saintes, jetait sur lavie de l'Athénien la lumière sereine d'une espérance qui va plus loin et plus haut que les choses terrestres *.
On serait tenté de croire, à la vérité, qu'en raison de la mobilité native du peuple athénien et de son goût pour les innovations, une éducation aussi libre n'offrait que peu de garanties pour la conservation des vieilles mœurs; cependant^ l'attachement aux usages héréditaires, soigneusement entretenu dans les plus honorables familles de la cité, et la puissance tranquille de la tradition, qui s'appuyait sur la religion comme sur maints restes d'institutions archaïques, avaient assez de force pour maintenir la société sur les assises une fois placées.
On soignait pieusement les oliviers sacrés, qui çà et là se dressaient dans les champs comme des monuments des âges primitifs; et le peuple se sentait en union si intime avec les héros du pays, qu'il les disait présents les jours de bataille pour soutenir leurs compatriotes. Les combattants de Marathon crurent voir Thésée s'élancer des enfers et les héros Marathon et Echétlos combattre dans leurs rangs; à Salaminc, ce furent les divinités d'Eleusis et les iEacides qui vinrent à la rescousse. Oui, plus la vie intellectuelle des Athéniens était libre, plus il lui était facile, sans être en rien troublée dans son harmonie, de faire une place aux impulsions nouvelles qu'éveil-
^) La doctrine des Mystères complète le culte officiel, qui se met tout en^ lier au service de l'État ; elle s'adresse aux besoins purement humains de l'àme qui, en présence de la fragilité des choses terrestres, demande une consolation. Elle enseigne la Stôo-ôoxoç àp-/« d'une vie d'outre- tombe. Cf. PiNDAR., Fragm,, 102. Welcker, Götterlchre^ II, p, 520.
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laient les circonstances ; et c'est ainsi que, sans avoir recours à la contrainte de la loi telle qu'on la subissait à Sparte, la vieille civilisation attique, qui avait fait ses preuves dans la crise des guerres médiques, c'est ainsi que l'antique honneur et l'antique piété ont pu, jusqu'au temps de Périclès, conserver tout leur empire.
Cependant, loin de l' Attique, un mouvement intellectuel s'était produit qui, faible à l'origine et inaperçu, était devenu par degrés une force, ressentie dabord par l'élite seule du peuple, mais gagnant de proche en proche et dominant la vie nationale dans son ensemble. Ce mouvement partit de l'Ionie. Tandis que les Etats de la Grèce européenne restaient encore étrangers à tout commerce un peu étendu avec le monde, tandis que la vie de leurs citoyens était renfermée dans le cercle restreint des intérêts de leur commune, les Ioniens les premiers se sont inquiétés des choses lointaines. Mobiles par nature et portés à regarder devant eux dans l'espace, ils ont été, par leur contact avec les civilisations babylonienne et égyptienne, excités à franchir les bornes de leurs obligations locales, à amasser, par des voyages, des interrogations et des recherches personnelles, de nouvelles connaissances sans aucun rapport avec la vie politique, enfin, à dépister les raisons des phénomènes. Un peuple tel que les Grecs, qui se sentait uni à la nature environnante par une harmonie réalisée sans effort, fit en avant un pas décisif et de conséquences difficiles à mesurer lorsque, pour la première fois, la conscience humaine se plaça en face de l'univers créé. Il est vrai que d'abord on ne songeait qu'à se rendre intelligibles les choses naturelles, à satisfaire les exigences de l'esprit hellénique, qui partout cherchait la loi et l'ordre : mais on s'efforça bientôt de dégager de la multiplicité confuse des choses quelque vérité générale et^par suite, de discerner parmi les éléments divers l'élément premier. Comme tel. Thaïes de Milet désigna l'eau ^ Peu lui importait de se mettre, par une pareille doctrine, en contradiction avec la croyance populaire, avec la notion vulgaire de la nature; l'impulsion déterminante n'en était pas moins donnée.
') Voy. ci-dessus, p. 137.
C'était là le germe d'un travail d'esprit qui complétait la vie pratique des Grecs, le début d'une activité spéculative qui, de degrés en degrés, montait toujours plus haut et qui constituait, au milieu du peuple absorbé par le s affaire s etles devoirs sociaux, une noblesse intellectuelle, une famille d'hommes consacrant leur existence aux plus hauts problèmes de la conscience humaine, et ne reculant dans cet effort ni devant la lutte, ni devant la peine, ni devant le renoncement.
Il ne leur était pas difficile de montrer l'insuffisance de l'élément premier imaginé par leur devancier. Aussi, dans la même ville que Thaïes parut Anaximandre, qui enseigna que le principe cherché ne pouvait pas être un élément visible, la condition d'espace étant nécessairement une limitation de l'être véritable. Le premier fondement des choses doit donc être un illimité, un infini, existant dès le commencement, une matière première éternelle, toujours identique à ellemême, se mouvant par sa propre force. C'est d'elle que se détachent les éléments isolés, qui par cette scission même prennent chacun une nature particulière, mais qui sont tous destinés également à retourner à leur cause première pour s'y absorber. Cet anéantissement est comme une expiation de l'existence séparée, illégitime, que se sont arrogée les choses individuelles.
On voit quel élan plus audacieux emporte la pensée d'Anaximandre, combien plus délibérément il se sépare de ce qu'atteint le regard de l'homme. Aux choses corporelles, on refuse déjà la vie véritable. Mais l'élément premier d' Anaximandre était une conception que l'esprit ne pouvait saisir assez nettement, et qui ne se montrait pas suffisante à expliquer le monde visible. Le Milésien Anaximène, en conséquence, tout en conservant l'infinité à l'élément premier, en revint à se le figurer plutôt à la façon d'un élément concret, et principalement du plus subtil et du plus mobile de tous, c'est-à-dire de l'air. C'est d'un principe aérien, éthéré, qu'il faisait provenir toutes choses, par voie de condensation et de raréfaction. Ainsi, il ramena la philosophie plus près du domaine de la physique, et il fut suivi par tout une série de chercheurs, qui tournèrent à l'explication du monde les principes des philosophes natu-
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ralistes ioniens, et tentèrent de rendre compte de la multiplicité des phénomènes par des opérations purement physiques.
L'attrait de ces études se répandit, de Milet, jusque dans les autres villes d'Ionie, et, à la suite des commotions politiques, se transmit à des parties très lointaines du monde grec. En effet, lorsque les Perses, s'avançant du côté du littoral, menacèrent d'anéantir toute la civilisation des Ioniens, celte invasion détermina l'émigration et l'établissement de la philosophie ionienne en Italie, où elle prit racine sur un sol nouveau. Ainsi Élée (Ilyélé), fondée sur la mer Tyrrhénienne par des Phocéens fugitifs*, devint un centre philosophique, du jour où s'y fixa Xénophane de Colophon; vers la même époque, Pythagore se transportait de Samos à Crotone " ; tous deux, malgré la divergence marquée de leurs vues, s'accordaient dumoins en ceci, qu'ils frayaient des chemins nouveaux pour arriver à la solution des problèmes soulevés par l'école de Milet.
Les causes dernières des choses ne peuvent point se rencontrer dans la matière ; car, avec un élément premier et ses variations successives, il n'est nullement possible d'expliquer l'ordre du monde. Chaque hypothèse de ce genre conduit d'une énigme à une autre. Il doit y avoir au fond une cause supérieure, quelque chose d'insaisissable aux sens. Ce principe supérieur, les Pythagoriciens le trouvèrent dans le Nombre. Dans les petites choses aussi bien que dans les grandes, partout où l'on peut saisir un mouvement et un ordre réguliers, dans les tons de la lyre aussi bien que dans les orbites des corps célestes, ils reconnurent le nombre comme étant la loi, et virent en lui la clef de l'harmonie universelle ; aussi, tout en lui attribuant dans la création entière — qu'ils ont les premiers comprise comme un ordre suprême (•/.i7;j,cç) — une telle puissance et une telle souveraineté, ils ne le considérèrent pas seulement comme le principe régulateur d'après lequel étaient arrangées les choses, mais bien comme l'essence véritable qui est leur fondement.
Les Eléates aussi cherchèrent la cause première en dehors
*) Voy. ci-de3sus, p. 156.
^) Voy. ci-dessus, p. 114-115, 173.
du monde visible. Avec une force d'esprit résolue, ils opposèrent aux phénomènes mobiles au milieu desquels nous vivons un Etre immuable, éternel. Seul, il est réellement ; toute pluralité n'est qu'apparence sans réalité intérieure ; et la connaissance ne peut avoir d'autre objet que l'Un, toujours égal à soi-même, dernier fondement du monde trompeur des phénomènes. Tel fut le point de départ de la pTiilosophie que les hommes de Phocée cultivèrent en Italie^ dans la lointaine Elée. La même audace qui les avait entraînés pour la première fois sur cette mer d'Occident dépourvue d'îles, ils l'affirmèrent encore par leur doctrine, puisqu'ils eurent le courage de se mettre en dehors de toute perception sensible et de se lancer à pleines voiles dans la région delà penséepure.
Si grand que fût le progrès marqué par ces deux directions nouvelles de la philosophie, qui abandonnaient, en même temps que le sol ionien, la théorie ionienne emprisonnée dans le sensible, cependant, en suivant ces deux routes, on ne réussit pas à trouver une méthode suffisante pour expliquer les choses existantes. On avait assis sur des principes nouveaux la conception du monde, mais il manquait le moyen de les concilier; et ni le Nombre des Pythagoriciens, ni l'Etre des Eléates ne faisait comprendre le monde phénoménal. C'est pourquoi, s'opposant avec décision à ces deux doctrines, la philosophie ionienne entra dans une voie nouvelle.
Elle enseigna dès lors qu'il n'y a absolument pas d'être saisissable dans le monde sensible, car il ne se montre nulle part comme une réalité incontestable ; ni d'être supra-sensible, éternel et identique à soi-même, tel que l'a inventé laspéculation des Eléates ; la seule chose qui soit réellement et où nous conduise de toute part l'expérience, c'est le changement, le mouvement sans fin, le devenir incessant. Le monde tout entier n'est qu'une action réciproque de principes contraires qui se limitent et s'excitent tour à tour, un flux et reflux perpétuel de matières et de fonctions, un eff"ortpour passerde l'unité àlapluralité et pourrevenir de la pluralité à l'unité, une chute de l'immortel dans le périssable, un éveil delamort à la vie, un échange mutuel s'établissant entre les choses, un courant universel. Plus une chose participe à ce devenir, plus elle a
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de réalité; toute velléité de s'arrêter est l'arbitraire, l'insurrection contre l'ordre du monde, bientôt puni par Dikë, c'est-àdire par la justice.
Voilà ce qu'enseignait Heraclite d'Éphëse au temps de Darius ' ; et il semble que cette doctrine d'une lutte éternelle au sein de la nature et de l'humanité, que la guerre présentée comme la mère des choses ne soit que l'expression philosophique de ces temps de tourmentes, où se produisaitun bouleversement de toutes les situations politiques, où des guerres nationales, de conséquences incalculables, frayaient le chemin à un âge nouveau. Un progrès important fut réalisé dans le développement de la conscience philosophique lorsqu'Héraclite transporta sur un nouveau terrain les questions dernières qu'elle se posait, et offrit à l'esprit humain, dans la succession du devenir et du disparaître, un champ d'exploration infiniment riche et fertile. Ses vues extraordinaires, ses conceptions toujours aux prises avec l'énigme du devenir, ne trouvaient pas à s'énoncer dans la langue commune des Hellènes ; et la sagesse de leur illustre concitoyen sonnait aux oreilles des Ephésiens comme les sentences inintelligibles d'un oracle.
Cette sagesse ne pouvait d'aucune manière garantir la paix de l'âme. La pensée inquiète s'élançait toujours plus loin. Les Eléates, combattant résolument Heraclite, continuèrent à développer, en la précisant, l'idée de l'Etre pur, à la présenter comme le point unique où l'esprit put se reposer de ses recherches, aussi bien que comme l'unique cause première dumonde. Empédocle, à Agrigente, tenta au contraire la conciliation de ces divergences (vers 450 av. J. C). Il adopta l'être éternel, sans repousser l'action du devenir. Ce qui est pour nous la naissance et la destruction^ disait-il, n'est au fond que la réunion et la dissociation de parties essentielles ou éléments, successivement mêlés et séparés par deux forces contraires, l'amour et la haine. A la même époque, Leucippe faisait un essai tout différent, envoûtant concilier les doctrines contradictoires de l'être et du devenir. Il attribua, non seulement à l'être, mais au non-être^ au vide, la réalité et l'activité ; l'être
'J Voy. ci-dessus, p. 269.
est, à la vérité, impérissable, mais non pas indéterminé en soi; il est, au contraire, composé d'un nombre infini de corps indivisibles, ou rt^ome^. Ceux-ci prennent les propriétés de lEtre des Éléates; ils sont doués de mouvement dans l'espace vide; leur agrégation et leur séparation expliquent les changements des choses. C'est ainsi qu'il croyait pouvoir sauver à la fois l'Etre des Éléates, que réclamait la pensée spéculative, et le Devenir d'Heraclite, où conduisait l'expérience.
Cependant, avant que cette théorie atomistique se fût développée complètement , Anaxag-ore de Clazomène (né vers 500 : 01. Lxx, 1) reconnut combien toutes les conciliations de ce genre étaient insuffisantes, et, en même temps, qu'il était impossible de résoudre^ au moyen des éléments et de leur nature, la contradiction éternelle entre l'être et le devenir; car les Eléates avaient été aussi peu capables d'affranchir de tout caractère matériel leur Être, que les Pythagoriciens leur rsombre. Reprenant alors la pensée déjà émise par Heraclite', la notion d'une intelligence régissant l'univers, Anaxagore expliqua très clairement que ni l'être ni le devenir n'ont dans le monde visible leur raison dernière : l'impulsion qui les produit doitvenir du dehors, d'un être qui ne soit pas un mode de la matière, mais quelque chose de vivant en soi. Par là, une lumière nouvelle éclaira le royaume de la pensée : ce fut ridée d'un Esprit ordonnateur du monde, opposé d'une façon nette et précise à tout ce qui est corporel.
Ainsi, partantde commencements imperceptibles, la pensée humaine avait parcouru son chemin sans s'arrêter. Une vie intellectuelle riche, multiple, s'était développée qui s'appuyait à la fois sur la méditation intime et sur une observation compréhensive du monde physique et du monde moral. Démocrite, plus jeune qu Anaxagore de 40 ans environ, parcourut dans ses voyages les contrées de l'Orient, particulièrement
^) Déjà dans Heraclite se trouve clairement exprimée l'idée d'une Intelligence qui mène le Tout (Bernays ap, lihein. Mus., N. F. IX, p. 254), tandis que, d'autre part, en dépil du progrès qu'il fait faire à la distinction de l'esprit et de la matière, Anaxagore n'attribue pas encore à l'Esprit suprême une personnalité complètement dégagée (Zeller, Philos, der Griechen, P, p. 685).
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l'Egypte et la Perse. Il pouvait se vanter d'avoir vu et entendu plus qu'aucun de ses contemporains. Mais il avait pour la multitude des connaissances le même dédain qu'Heraclite ; il resta un philosophe, pour qui la recherche des raisons dernières était la question suprême, et c'est pourquoi il étudia à fond les doctrines de Pythagore et d'Anaxagore. Il continua, d'après l'idée deLeucippe,à expliquer par un changement dans les combinaisons des atomes la genèse et la dissolution des choses ; tout, même l'âme, était pour lui corporel, et l'esprit n'était que le plus parfait des corps.
Les solutions des problèmes spéculatifs étaient donc en opposition vivante les unes avec les autres. Toutes les doctrines des philosophes s'étaient successivement supplantées ; un seul principe était resté, et sur un seul point ils s'accordaient tous : c'est qu'il fallait rejeter la perception sensible et tout jug-ements'appuyant sur elle. Heraclite condamnait les sens comme de « faux témoins ; » et, pour les Eléates, le monde entier s'évanouissait en apparence vide. Avant qu'on eût bâti une maison solide, celle qu'on habitait tombait en ruines. C'était créer un antagonisme de plus en plus profond avec la masse insouciante du peuple, qui se laissait vivre, avec les idées transmises au sujet des dieux, avec les poètes populaires, sur lesquels reposaient les conceptions religieuses. Les pythagoriciens enseignaient que la divinité est quelque chose d'invisible, qu'on ne peut saisir que par la pensée \ Selon eux, Homère devait expier dans les enfers les fables frivoles qu'il a mises en circulation ; et Heraclite demandait qu'on exclût de toutes les réunions etsolennitésdesHellènes lespoèmes homériques^. Ainsi, toute autorité était ébranlée ; rien n'était épargné par la critique subtile de la pensée philosophique. C'en était fait de la foi naïve, du respect sincère de la tradition, de l'harmonie entre l'homme et la nature.
Sans doute, les chefs d'écoles cherchaient partout à aboutir, à atteindre un but déterminé ; ils ne se lassaient pas de poursuivre une conclusion définitive et des résultats positifs : mais
^) Pythagore répudie le culte des images (Clem. Alex., Strom., 1, 15, 71. Plut., Numa, 8).
2) DiOG. Laert., VIII, 21. IX, 2.
partout les jeunes dépassèrent leurs aînés dans le doute et dans la négation ; ainsi Cratyle dépassa Heraclite, quand il affirma que tout jugement est impossible, parce qu'il contient toujours une affirmation de quelque chose qui existe *. Les écoles éléatiques en arrivèrent à cette formule : « Il n'y a absolument rien ; et s'il y a quelque chose, cela est inconnaissable. » La philosophie atomistique prêta plus que toute autre à de pareilles déductions, car ce qui dominait chez elle, c'était l'explication mécanique des phénomènes naturels.
Ainsi les germes de scepticisme, qui existaient dans toutes les écoles, furent développés particulièrement par les disciples des philosophes. Mais il y eut aussi nombre de personnes qui, sans pénétrer jusqu'au fond même des questions, s'en tenaient au doute. Ces gens raillaient volontiers la simplicité de ceux qui vivaient tranquillement sur les opinions populaires, dont il n'était plus difficile de dévoiler les contradictions intimes ; mais ils ne se mettaient pas sérieusement en route pour trouver la vérité dernière. A quoi bon d'ailleurs ? Puisque, comme l'avait montré Heraclite, il n'existe nulle part d'être durable et défini, le vrai est pour chacun ce que ses sens lui présentent comme tel ; et le vrai, ainsi entendu, échappe à toute discussion. Il se forma ainsi une classe d'hommes, qui surtout ne voulaient rien savoir des systèmes et des causes dernières, mais pour qui l'important était l'exercice même de la pensée, la souplesse et l'indépendance d'esprit qui en résultait.
La philosophie répand ainsi une culture générale, qu'on utilisera bientôt d'une façon pratique et sensible pour soumettre à l'examen tout ce qui existe. C'est à la lumière de ces idées nouvelles qu'on considère l'Etat et la vie civique, et que des théories politiques prennent naissance ; c'est d'après les données générales de la raison qu'on s'occupe de l'habitation, de la nourriture, du vêtement ; et des gens qui n'ont jamais exercé un emploi public se présentent avec de vastes plans de réformes, portant sur l'ordre social tout entier.
1) Zeller, Philosophie der Griechen, V, p. 676 (II, p. 196, trad. Boutroux).
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Celte tendance se révèle surtout chezHippodamos. Celui-ci, né à Milet, vers l'époque où Athènes saisissait l'hégémonie de la marine hellénique, s'assimila avec un tel zèle toute la science qui s'offrait à lui dans sa patrie, qu'il put de bonne heure se vanter de posséder la connaissance complète de la nature et du monde et chercha à se faire passer, dans chaque ordre d'idées, pour un homme comprenant toutes choses mieux que le reste des Grecs. Il était d'une famille d'architectes, et voulut d'abord tout réformer dans son métier, d'après de nouveaux principes. La construction des maisons et des villes ne devait plus dépendre du caprice ou de l'arbitraire, ni des accidents du sol, mais obéir à des principes généraux« L'histoire de Milet explique à merveille que ce soit là le lieu où l'on eut pour la première fois l'idée de traiter comme une science la fondation d'une ville; et les modèles des villes orientales, avec lesquels les Milésiens furent mis en contact, notamment le type de Babylone, eurent évidemment sur Hippodamos cette influence, qu'il chercha la régularité mathématique du plan, en dessinant des rues et des places rectilignes, des quartiers qui se coupent à angle droit.
Mais son ardeur systématique l'emporta plus loin. Il voulut introduire dans sa ville une nouvelle manière de s'habiller ; il voulut, d'après des proportions numériques précises, régler les rapports sociaux, organiser les classes des citoyens, ordonner les lois et les affaires publiques; tout devait être établi conformément à la raison et acquérir par là une valeur générale*. Ainsi se formaient des théories de gouvernement, séparées par une différence fondamentale des conceptions politiques des anciens. Ceux-ci, comme Mnésiphilos, héritier de la sagesse de Solon -, n'établissaient les principes de leurs constitutions, résumés en sentences concises, qu'en les rattachant étroitement à la fonction particulière de chaque Etat et à son histoire.
Ce développement tout moderne de la pensée, qu'on voit paraître au jour avec une netteté parfaite chez Hippodamos,
1) K. Fr. Hermann {De Hippodamo Milesio, Marburg, 1841, p. 18) met en évidence le caractère sophistique d'Hippodaraos. *) Voy. vol. I, p. 440, et ci-dessus, p. 316-317.
devint une force qui s'étendit de plus en plus, jusqu'à saisir dans son essence la plus intime la vie du peuple. Elle fit surtout des progrès, et ceci est naturel, dans les contrées où les lienssociauxélaientdéjàrelâchés, par exemple, dansles grandes villes commerçantes, et tout d'abord en lonie même, où de tout temps avaient dominé la résistance à toute réglementation générale rigoureuse et le goût des innovatiqns. Sous la domination des Lydiens et des Perses, la population y avait été très mêlée ; Hellènes et Barbares habitaient les uns près des autres, confondus dans un amalgame bigarré ; par là, la conscience nationale devint si flottante qu'elle ne put vraiment s'opposer à-ce sentiment cosmopolite, qui se répandait partout parallèlement à la culture philosophique. Les Etats ioniens étaient, par le commerce, en relations étroites avec les colonies d'Italie et de Sicile : là aussi, par Teffet de conditions identiques, le terrain était tout préparé pour ce nouveau mouvement des esprits.
La philosophie grecque ne manquait donc pas de germes qu'on pût faire fructifier au profit de la culture politique. Heraclite, sousl'inspiration de sentiments élevés, s'efforçait de rehausser la valeur des lois de TEtat et s'occupait, avec son ami Hermodore, d'établir à Ephèse une constitution fondée sur la raison ' ; Pythagore cherchait à réaliser dans la société humaine l'harmonie qu'il contemplait dans l'ordonnance du monde; les Eléates eux-mêmes n'étaient pas tellement perdus dans la spéculation qu'ils ne pussent, à l'occasion, servir leur pays en y jouant le rôle actif d'hommes d'Etat. Parménide, disciple deXénophane -, devint le législateur d'Elée et inclina, en exerçant cette fonction, du côté des principes pythagoriciens : Empédocle fut le personnage le plus influent d'Agrigente et le sauveur de la constitution de sa ville natale. Mais les effets de ce genre ne furent qu'isolés et transitoires ; les gouvernements organisés d'après des principes philosophiques ne durèrent pas ; et il ne fut donné qu'à des hommes supérieurs d'allier cette culture nouvelle à la capacité politique et
^) Jacob Berxays, Heraklitische Briefe, p. 15. 84. E. Curtils, Ephesos, p. 16.
^) Voy. ci-dessus, p. 465.
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à la fidélité des convictions. Son effet général et durable fut d'ébranler l'autorité de la tradition, de miner la base solide de l'édifice politique, et, en pénétrant par ses racines dans les croyances et les mœurs, de compromettre aussi l'état moral des communes grecques.
A mi-chemin entre l'Ionie et les colonies occidentales, la Grèce européenne, complètement absorbée par les questions politiques , échappa longtemps à l'influence de la culture philosophique.
Mais ce contact ne pouvait tarder à se produire, surtout à Athènes, une fois que celle-ci eut attiré l'attention du monde grec tout entier et qu'elle dut ainsi sortir de la réserve et de la retraite où elle s'était tenue. L'expansion de toutes les forces du corps et de l'esprit, qui valut à Athènes la victoire, était devenue si puissante que ses citoyens ne pouvaient sans danger se remettre à suivre la vieille ornière des usages héréditaires. Un sentiment tout nouveau de la personnalité individuelle s'était éveillé ; il fallait de nouveaux objets pour permettre à cette force de s'essayer; il fallait aussi des buts nouveaux, de nouvelles acquisitions dans le domaine de la culture intellectuelle.
Ce besoin d'élargir l'horizon de Tesprit fut, en vérité, merveilleusement aidé par les circonstances. Une foule de stimulants étaient réservés aux Athéniens ; par les voyages comme par le mouvement des écrits, on acquit d'abord quelque connaissance de la sagesse nouvelle qui avait mûri dans les villes d'outre-mer ; plus tard, les personnages les plus marquants passèrent eux-mêmes la mer, et avant tous Anaxagore, qui, dans sa jeunesse, visita Athènes aussitôt après les guerres médiques, et, le premier, fit de cette ville le siège de la philosophie '. Puis vint son contemporain, Diogène d'ApoUonie, ville de Crète, qui suivit et continua le chemin tracé par les philosophes naturalistes ioniens, lorsque déjà leur point d'ar-
^) <7"/oXa<7TtXüjT£pot yàp y£vÔ[j.îvoi — xai [XETà Ta MyjS'.xà çpov/)[jLaTt(jO£VTE; — ■jïâar,; YiTiTovTo [jia6y,(X£w; (Aristot., Polit., 1341*29 [141, 4]). Anaxagore, suivant une opinion assez vraisemblable, vint à Athènes sous l'archontat de Calliade (480 : 01. LXXV, 1) à l'âge de 20 ans (Brandis, Gesch. det^ griech.rom. Philosophie, p. 233).
rêt était dépassé par les explorations nouvelles. Les Eléates cédèrent aussi à la séduction d'Athènes ; Parménide, sexagénaire, vint assister aux Panathénées (vers 454:01. lxxxi, 3), accompagné de son disciple Zenon qui, malgré son attachement pour la silencieuse Elée, si propice aux études philosophiques, séjourna fréquemment à Athènes \
Ces philosophes proprement dits, fondateurs et représentants d'écoles philosophiques, furent suivis naturellement par la foule de ceux qui n'entendaient nullement s'embarrasser de dotrines et de systèmes, mais plutôt utiliser les leçons des maîtres à prouver l'impossibilité d'une science qui servît à tous; gens habiles, qui surent dans leur enseignement vendre à un bon prix la supériorité que des études multiples leur avaient acquise dans la pensée et dans la parole. Car, tandis que les philosophes plus rigides ne réussissaient à attirer autour d'eux qu'un petit nombre d'auditeurs, l'élite du peuple, les autres s'adressaient à un public plus étendu et accommodaient la philosophie aux exigences de la culture générale. La Grèce n'avait pas encore vu de maîtres de cette sorte : ils faisaient leur tournée dans les villes importantes, attiraient à eux les jeunes gens, non pour les ennuyer de thèses inutiles, mais pour les initier au progrès de la civilisation contemporaine, pour les délivrer de tout préjugé, pour dégager et pour étendre leurhorizon intellectuel, pour les rendre prompts à penser et à parler, pour les former à juger les affaires publiques, à administrer leur propre fortune, à manier les hommes ; et comme, pour arriver à ce but, ils faisaient en quelque sorte profession de sagesse et constituaient une classe à part dans la cité, on les désigna sous le nom de sophistes, nom qui à l'origine n'avait nullement une acception défavorable.
Un des premiers fut Protagoras d'Abdère, qui, vers le milieu du V* siècle, parut en Sicile et à Athènesavecun grand succès : il enseignait que la vérité absolue n'existe pas, que les objets ne sont que ce qu'ils nous paraissent dans la perception: donc, tout dépend du point de vue de celui qui regarde ; c'est en lui
') Sur Parménide et Zenon, voy. Brandis, op. cit., p. 375. Cf. l'étude sur la chronologie des philosophes par Diels ^ap. Rhein. Mus., XXXI, p. 1 sqq.)
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que se trouve lamesure des choses. Ainsi l'homme se dressait libre, indépendant, en face de Dieu et du monde : toute la question était alors de savoir à quel point on était en mesure de faire valoir son opinion personnelle.
La conduite des Athéniens est vraiment digne de remarque à l'endroit de ces hommes, qui venaient de l'Occident et de l'Orient leur apporter leur sagesse et qui, non sans raison, comptaient trouver dans l'Attique un terrain favorable. En effet, à cette époque où les Athéniens se sentaient déjà à l'étroit dans le cercle actuel de leurs connaissances, ne devaientils pas accueillir avec une faveur extraordinaire une science qui considérait l'humain et le divin à des points de vue nouveaux, et voulait en même temps être immédiatement pratique, utile dans toutes les circonstances ; qui répondait si parfaitement à l'amour des Ioniens pour le mouvement libre et indépendant, lorsque, en opposition avec tant de règlements incommodes, elle reconnaissait si hautement les droits de la personnalité humaine, lorsqu'elle favorisait le goût de l'éloquence, lorsque, par l'influence qu'elle promettait de leur donner, elle s'accordait au plus haut degré avec la noble ambition des jeunes Athéniens? L'esprit du temps rencontra en elle son expression parfaite; et il s'ensuivit que, dans des lieux fort éloignés les uns des autres el sans rapports extérieurs, la même tendance domina, pénétra partout, trouva partout de Técho. En outre, c'était à Athènes une coutume traditionnelle et séculaire d'ouvrir toutes grandes les portes de la cité aux Hellènes du dehors distingués par leur valeur intellectuelle, et d'aller au-devant d'eux avec toute sorte de courtoisie ; de riches familles se faisaient gloire de recevoir chez elles les maîtres étrangers, et de montrer par là que, dans leurs maisons, la science nouvelle était toujours accueillie et honorée.
Mais, d'autre part, une antipathie violente se manifesta contre la sagesse moderne, qu'elle fût représentée par des philosophes ou par des sophistes. On était mal disposé pour des gens qui arrivaient tous de l'étranger et voulaient se faire passer pour des êtres à part ; on ressentait principalement une certaine méfiance contre tout ce qui venait d'Ionie ; car, depuis que l'Attique et l'Ionie étaient entrées de nou-
veau en relations, le contraste entre les deux pays s'était aussi accusé plus fortement. Tandis qu'à l'époque de Solon on vivait à Athènes de la vie facile des Ioniens, que les riches citoyens se plaisaient à mener une existence large et fastueuse, à étaler leur pourpre, leur or, leurs parfums, leurs chevaux, leurs meutes, leurs mignons et leurs banquets, il est incontestable qu'avec les guerres médiques une idée plus sérieuse de la vie pénétra dans la nation, telle du reste que l'amenait la dureté des temps. La journée de Marathon avait remis en honneur la vieille race des cultivateurs de l'Attique ; et, plus le noyau du peuple athénien apprit à se considérer comme supérieur aux populations maritimes de l'Ionie, plus il aima aussi à se séparer d'elles par la langue, les mœurs et le costume. A l'époque de ces guerres mémorables, les riches bourgeois se montraient encore avec des vêtements de lin aux longs plis, qui leur tombaient jusqu'aux pieds, et faisaient porter derrière eux, par leurs esclaves, des sièges avec des coussins ; ils piquaient des épingles d'or dans leur chevelure artistement tressée'. C'étaient là les derniers restes d'une sorte de coquetterie surannée et de confortable excessif, qui, peu à peu abandonnés, furent définitivement démodés autempsdePériclès. A la place de cette toilette, on adopta un costume plus léger, plus court, plus simple, qui ne souffrait aucun luxe, la tunique de laine sans manches, comme la portaient les Doriens, par-dessus laquelle on jeta un manteau fait d'une pièce d'étoffe carrée ; ce costume répondait mieux à l'égalité républicaine et était incomparablement mieux approprié à une vie active.
C'était là une différence tout extérieure entre les Ioniens et les Athéniens ; mais, depuis longtemps déjà, leurs mœurs et leur façon de vivre étaient opposées. En lonie, on avait cherché à écarter tout ce qui limitait les jouissances, toutes les formes gênantes de la vie sociale, et dans le même esprit on avait aussi touché aux rapports entre les deux sexes. Le mariage n'était pas seulementpour les Athéniens une institution sociale de la plus haute importance, puisque son accomplis-
') Thucyd., I, 6. Cf. 0. Müller, Kleine Deutsche Schriften, II, p. 534. Sur le xp(D6û>.oç, voy. Conze, Nuove Meniorie, 1865, p. 408. 0. Jahn, Bilderchroniken, 46. Abh. d. Berl. Akad., 1873, p. 159. Cf. vol. 1, p. 504.
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sèment régulier était le fondement de tous les droits qui constituaient la famille légale et l'état civil ; c'était encore une chose sainte, une fondation divine qui, pour tous ceux qui s'y conformaient, étaitl'occasion d'une fête religieuse, et qu'accompagnait une série de pratiques significatives. On y peut rapporter le bain dans la fontaine sacrée*, et l'invocation de la bénédiction céleste dans le temple de la déesse de l'acropole. Le flambeau d'hyménée, qu'on allumait au foyer de la maison paternelle, était la marque d'une tradition sévère qui devait passer demaison enmaison, de génération en génération; et, de même que la jeune fille n'avait vécu que pour garder la maison de son père, ainsi la femme ne vivait que pour habiter celle de son époux, dans une retraite silencieuse et sous une chaste discipline. C'est seulement pendant les fêtes nationales qu'on voyait les femmes hors du gynécée.
En lonie, dès le principe, le mariage fut moins considéré ; et la femme ne s'y vit jamais honorée et estimée autant qu'une matrone athénienne. Mais c'est précisément cette situation inférieure qui excita les femmes à se faire valoir d'une autre manière, à enchaîner les hommes par la culture raffinée de toutes les séductions et de tous les talents, à écarter les barrières qu'on opposait à leur sexe, à obtenir, par exemple, l'accès aux festins publics. Aphrodite remplaçait pour elles la grave Demeter, la déesse des unions chastes; et, si l'on songe à l'empire que les courtisanes ioniennes prirent sur la vie politique tout entière, à l'action qu'elles ont bientôt exercée grâce à leurs talents aimables, au charme de leurparole et à leur intelligence déliée -, non seulement les matrones athéniennes avaient bien raison de s'irriter contre ces filles étrangères, qui mettaient leurs droits en péril et ruinaient leur bonheur domestique, mais encore tous les citoyens sensés devaient chercher, dans la mesure de leurs forces, à éloigner les influences d'Ionie, et redouter un poison caché aussi bien dans tout ce qu'on leur présentait comme les dons les plus brillants de ce pays que dans la civilisation ionienne elle-même.
La méfiance s'accrut quand le caractère de la science nou-
») Vol. I, p. 445.
-) Voy. ci-dessus, p. 295.
velle fut connu de plus près. Car ce que les Hellènes avaient de plus sacré et de plus cher dans leurs convictions reposait en réalité sur le consentement tacite de tous les membres de la nation. Quand donc ils virent arriver auprès d'eux des hommes quij dans leur assurance impudente, discutaient, analysaient, niaient la tradition populaire, cela leur parut aussi condamnable que si des particuliers avaient prétendu faire prédominer leur opinion discordante sur les institutions de l'Etat, sur l'ordonnance traditionnelle du cultedivin, se mettre enfin au-dessus de la loi. L'énorme différence qui sépare des sophistes un Anaxagore devait échapper à la foule. On les jugeait tous sur des phrases isolées; tous paraissaient donc, au même titre, des hérétiques, et onrefusait,àpriori, de rien connaître d'une direction conduisant à des résultats tels qu'on en venait à douter de la personnalité des dieux honorés par l'Etat comme de la valeur des signes qu'ils envoient, qu'on mettait des forces inintelligentes à la place des divinités de l'Olympe, et qu'au lieu d'Hélios qui regarde tout on ne voyait plus briller au ciel qu'un bloc de pierre incandescent. Etmême, plus on était forcé de rendre hommage aux connaissances, aux facultés supérieures de ces nouveaux maîtres de la sagesse, plus on craignait que de proche en proche ils n'allassent tout subtiliser et tout dissoudre. La religion, l'Etat, les mœurs étaient menacés ; car si les dieux, gardiens du serment, vengeurs du droit violé, n'existent plus, quel lien désormais pourra maintenir la société civile?
En outre, l'attitude personnelle des sophistes était choquante à différents égards. Leur nature inquiète, leur mobilité vagabonde semblait incompatible avec la tenue d'un citoyen correct et avec le devoir d'un instituteur de la jeunesse; on était froissé de leur arrogance ; on trouvait indécente leur façon de faire de leur fonction d'éducateurs un métier ; et la répulsion augmenta quand on vit, par l'exemple de Protagon ras, la sophistique devenir une industrie lucrative. De là vint que philosophes et sophistes, à Athènes, durent cacher leur action et cherchèrent à glisser en contrebande leur sagesse sous l'étiquette de la musique, delà grammaire, delà rhétorique, ou des autres parties officielles de l'enseignement.
Cette conduite leur réussit d'autant plus aisément que la sophistique ne consistait point, au fond, en une doctrine déterminée, mais par son essence même n'était qu'un simple principe formel, pouvant également s'appliquer à toutes les branches de l'éducation.
Ainsi, vers le milieu du v« siècle, à Athènes, deux tendances contraires se dressaient face à face. Parmi les citoyens, les uns voyaient d'un œil fort doux la sagesse nouvelle, et se plaisaient à étaler l'étude qu'ils en faisaient ; les autres, qui formaient la grande majorité, en combattaient l'influence de toute leur énergie. Les moins nombreux étaient encore ceux qui savaient apprécier l'importance du mouvement intellectuel, s'en assimiler les germes féconds, et assurer par là l'indépendance de leur esprit. Pour ceux-là, la culture philosophique fut une force qui les emporta au delà de la borne où s'arrêtait la foule, sans toutefois les rendre étrangers à la vie commune.
C'est pendant cette période d'activité intellectuelle qu'avait grandi Périclès. Son père Xanthippos, qui sur les côtes d'Ionie avait fait remporter à la marine athénienne sa première victoire, appartenait à la famille des Bouzyges * ou « atteleurs de bœufs, » qui avaient la charge d'entretenir l'image sainte d'Athêna, le Palladion, et d'accomplir d'antiques cérémonies, commémoratives de l'introduction de l'agriculture en Attique. C'était un homme d'une culture supérieure, ami de l'art, comme nous pouvons le conclure de ses relations avec Anacréon^ qui Ta célébré dans ses chansons. Aussi la statue du poète fut-elle plus tard dressée à côté de celle de Xanthippos
1) Bou^-jyr,? (cf. Hesych., S. V. et G. I. Gr.ec, I, n. 491) : le nom est dans Eupoli (ap. Aristid., XLVI, p. 175, Dindorf, d'après Sghol. Aristid., III, p. 473 Dind.).
dans l'acropole. Xanthippos avait pour femme Agariste, sœur de Mégaclës, fille d'Hippocrate^ nièce du grand Clisthène. Ce mariage unissait ainsi la race vénérable des Eupatrides athéniens avec la noblesse nouvelle, et en particulier avec la famille des Alcméonides, signalée à la fois par sa richesse et par le rôle glorieux qu'elle avait joué dans les luttes d'où était sortie la constitution. Cette famille comptait aussi parmi ses trésors des poésies où Pindare avait chanté son illustration, l'une d'elles relative au frère d'Agariste, une autre à la mort de son père*. Périclès avait donc en partage, par sa seule naissance, une dot magnifique: une patrie couronnée de victoires, débordant de vie intellectuelle^ riche d'avenir, et une famille capable entre toutes, par son histoire comme par ses relations, d'éveiller chez l'enfant de hautes pensées et de l'habituer à considérer le bien public comme un devoir personnel.
Mais ce n'était pas seulement pour les intérêts de la cité que sa maison était un centre. La famille de son père était aussi unie par l'hospitalité avec les rois de Sparte; les relations des Alcméonides s'étendaient à travers tout le monde civilisé; si bien que dans cette maison, plus que partout ailleurs, on pouvait pour ainsi dire embrasser d'un coup d'œil le commerce avec l'Orient, les liens des Etats grecs entre eux, et tous les progrès réalisés dans l'art comme dans la science. A ces stimulants multiples s'ajoutèrent les aventures extraordinaires qui remplirent la jeunesse de Périclès. Enfant, il assista à l'incendie d'Athènes, à la défaite des Barbares, à la renaissance de la cité ; adolescent, il grandit en même temps que grandissait la puissance de son pays; et, dès qu'il porta les armes, il put prendre part aux plus brillantes victoires. Il vit se former sous l'hégémonie d'Athènes un vaste empire maritime et insulaire, et il comprit que le devoir de sa patrie était de se rendre digne d'une telle situation.
Il voulut l'aider à atteindre ce but; non seulement sa naissance, mais les circonstances les plus favorables l'y appelaient.
*) Ode de Pindare à Mégaclès {Pyth., VII) et Opv/o? à Hippocrate (Schol. Pim.,Pyth., VII, 47).
Richement cloué par la nature, singulièrement propre à soutenir toutes les fatigues du corps et de l'esprit; vif, énergique, fécond en idées, comme Thémistocle, mais, dès sa jeunesse, bien plus concentré et ordonné dans tout son être, ce qui le mettait hors de pair avec tous les autres, c'était un désir infatigable de cultiver son esprit; personne ne comprit mieux que le jeune Périclès la tendance de son temps, avide de connaissances nouvelles. Aussi il arriva que, ne pouvant se contenter de l'instruction traditionnelle, il se jeta de tout son élan dans les recherches modernes ; et, tandis que le peuple, dans sa méfiance inquiète, se tenait à l'écart de la culture ionienne, il marcha avec une joyeuse admiration vers cette lumière nouvelle.
Il étudia la musique avec Pythoclide, un pythagoricien de Céos \ puis avec Damon, le joueur de flûte, celui-ci doué d'une personnalité entraînante et d'un esprit inventif, et qui se servait de l'enseignement musical, mieux encore que Pythoclide, pour passer de la métrique et de l'harmonie à Tétude des caractères, à la façon de les manier, enfin à des théories morales et politiques; c'était un sophiste de première marque -. Ainsi, à l'heure où les autres jeunes gens n'aspiraient qu'à finir leurs études, Périclès commença vraiment les siennes ; il rechercha curieusement le commerce des artistes et des philosophes distingués; il fut l'auditeur le plus assidu de Zenon et d'Anaxagore, et, dans un âge plus avancé, de Protagoras^. Mais il n'apprenait pas seulement à apprendre ; il ne songeait pas, comme Anaxagore, à oublier par ses études mêmes le monde et les hommes; la tâche de la vie n'était point pour lui de résoudre, dans le domaine de la pensée pure, les doutes et les contradictions qui surgissaient. Périclès eut toujours sous les yeux TÉtat; et c'est dans la pratique des affaires publiques qu'il chercha la conciliation des contrastes qui s'étaient présentés à sa conscience. Car, comme il s'était
1) Aristot., ap. Plut., Perid., 4.
-) Actp-tov Aa]Aovi5o'j "OaÛEv (Steph. Byz., S. v."Oa), renseignement tiré de Cratéros, à ce que suppose Meineke. Oncken {op. cit., p. 17), croit Damonide identique au musicien Damon. Cf. Sauppe, op. cit., p. 17 sqq.
3) SiNTENis, op. cit., p. 72.
senti élevé lui-même et fortifié par la culture qu'il avait acquise, il reconnut là une puissance qui devait être tournée au salut de la cité. Il resta donc homme d'Etat autant que philosophe, et toute l'ambition de sa nature ardente fut d'appliquer la supériorité intellectuelle qu'il tenait de la philosophie à dominer ses concitoyens et à gouverner la république.
Son attitude suffisait à montrer qu'il s'était élevé à un tout autre niveau que celui de la culture ordinaire de son temps. On lisait sur ses traits qu'il était accoutumé à vivre dans de hautes pensées; on ressentait un respect involontaire devant cette gravité solennelle qui pénétrait tout son être^ devant cette fermeté inébranlable, devant cette personnalité décidée. Auprès de ses philosophes, il s'était formé à mépriser tous ces petits intérêts qui, plus que le reste, mettent en mouvement le monde vulgaire, à rejeter une masse de préjugés, à gagner par là, en même temps que la liberté de l'âme, le pouvoir de commander aux autres hommes. Voyant au début d'une éclipse de soleil tout un équipage consterné, il tint un manteau devant les yeux du pilote, et lui demanda pourquoi il tremblait davantage quand un objet plus éloigné et plus volumineux lui cachait la lumière du soleil '. Lui, le plus vivant des hommes au fond, il était extérieurement calme, froid, toujours le même, sans blesser personne par des façons rudes et sèches. Mais c'est comme orateur que sa supériorité absolue se manifesta. Il s'était habitué, dans l'école de Zenon, à considérer les questions sous différents aspects, et à surprendre ses adversaires par des objections imprévues; il dut ainsi aux exercices dialectiques cette facilité de conception et cette puissance de parole, avec lesquelles nul ne put lutter à armes égales. Son éloquence était le fruit de sa profonde culture philosophique, comme Platon lui-même Ta reconnu; elle était l'expression immédiate d'une intelligence placée au-dessus de la foule : aussi savait-il mieux qu'aucun autre effrayer, encourager, convaincre; des comparaisons frappantes, à l'énergie pressante desquelles personne ne pouvait se soustraire, lui venaient comme à son commandement, et l'assurance sereine avec laquelle il parlait désarmait toute résistance.
1) Plut., Pericl.^ 35.
Cependant, malgré lesressourcesmulliplesquele jeune Périclès avait sous la main, malgré tout ce qui le recommandait aux Athéniens, malgré l'éclat de sa maison, qui groupait autour de lui, sans qu'il s'en occupât, un parti imposant, malgré la force de sa personnalité, la puissance de sa parole, le charme et la séduction de sa voix, sa carrière politique fut embarrassée par des obstacles particuliers. Il lui manquait le don d'avoir avec les gens du commun des rapports aisés et simples : il lui manquait cette allure populaire par laquelle Cimon savait se les attacher, lui qui se tenait plus près de ses concitoyens, comme un bon et joyeux vivant. Périclès était trop différent delà masse du peuple : il sentait que les citoyens n'aimaient pointqu'onse singularisât ainsi, et ce sentimentle rendait gêné. En outre, toute sa personne prêtait à des méfiances diverses. Sa gravité passait pour de l'arrogance ; sa réserve, pour une ambition dissimulée: aristocrate de naissance, il ne devait pas porter un amour sincère aux intérêts du peuple ; dans sa tendance à la tyrannie, on reconnaissait un penchant héréditaire de sa famille maternelle; c'est pour cela que tout ce qui touchait aux Alcméonides était vu d'un œil soupçonneux par les citoyens, et qu'aucune famille n'a été aussi souvent frappée d'ostracisme. Mégaclès, fils de Clisthène, fut banni ; Xanthippos, père de Périclès, éprouva, dit-on, le même sort. Il faut ajouter encore cette circonstance particulière, qu'on voulait à toute force découvrir, dans le visage de Périclès comme dans sa façon de parler, une ressemblance frappante avec Pisistrate ; circonstance que ses adversaires et ses envieux exploitèrent de leur mieux pour prévenir les citoyens contre lui *.
Quand Périclès sentit que la méfiance et le préjugé lui barraient le chemin, il tint, à force de prudence, son ambition en bride ; il resta longtemps éloigné de toutes les affaires publiques et préféra se montrer dans les rangs de l'armée comme un simple citoyen, prêt à partager aveclesplus humbles de ses compagnons tous les dangers et toutes les fatigues. C'est là qu'il s'affranchit des affectations venant d'une éducation avant tout théorique, et qu'il acquit ces qualités par ^lesquelles les
1) Plut., PericL, 7.
Athéniens se distinguaient de tous les Grecs^ la présence d'esprit et la décision énergique : c'est là qu'il fut à l'école de Cimon ; il admirait son génie militaire, mais il reconnaissait en revanche la faiblesse de sa politique, qui lia les mains à Athènes en dépit de toutes ses victoires, et qui, pour obéir à de mesquines considérations de parti, contraria le développement de la démocratie.
Il est vrai que les hommes forméâ par l'éducation philosophique se souciaient peu de favoriser la souveraineté du peuple, impatient de toute supériorité, et personne n'a flag-ellé ses faiblesses plus rudement qu'Heraclite. Périclès lui-même était une nature éminemment aristocratique, profondément pénétrée des droits supérieurs que confère une haute culture. Pourtant il ne faut nullement voir en lui un théoricien exclusif. Il ne voulait point, à l'exemple d'Anaxagore et d'autres philosophes, se tenir éloigné de toute participation à la vie politique : il ne se souciait pas, comme Heraclite et Hermodore, d'amender la constitution existante en s'appuyant sur la minorité des citoyens ; il reconnaissait bien plutôt dans la démocratie, malgré toutes ses infirmités, la constitution légitime par excellence, la seule qui put compter à Athènes sur quelque durée ; c'était celle qui s'était développée avec l'histoire de l'Etat, qui répondait à la situation sociale d'Athènes, qui avait fait ses preuves, dans les bons et dans les mauvais jours ; c'était, en un mot, la constitution nécessaire.
C'était, en même temps, la force d'Athènes. Etant donné la petitesse de la cité et la difficulté des tâches qu'elle devait remplir, elle reposait sur la libre et indépendante coopération de tous aux affaires de la république, qui a le droit de compter sur le dévouement de tous, puisqu'à tous elle fait espérer les mêmes honneurs et la même influence. La moralité même de la république s'appuyait sur le régime démocratique. Il étendait la conscience de l'individu au delà des limites de son intérêt égoïste; il forçait chaque citoyen àexposer sa personne pour la communauté, et lui faisait un devoir de tenir ferme à ses convictions; il exigeait une vie collective intelligente, où les rapports sociaux sont régis nettement et rigoureusement par des lois hautement proclamées : et même la parti-
cipation de tous à radministration de l'Etat offrait cette garantie, qu'aucun mobile étroit, bas, de ceux qu'on écoute trojD dansles cercles oligarchiques, ne déterminait les décisions de la commune. Il n'y avait point de place à Athènes pour une politique captieuse qui, comme celle des Spartiates, cherchât sa force dans des cachotteries inquiètes, et n'attendit son succès que de sa déloyauté.
Mais, quoique Périclèsreconnùtla démocratie commele gouvernement le mieux fondé en droit et le plus praticable en fait, lenometlesformes de la constitution n'avaient encore rien fixé relativement à la conduite de l'Etat. Le peuple estle souverain; soit : mais personne ne pouvait être plus convaincu que Périclès de l'incapacité de la masse à se gouverner elle-même. Chaque corps populaire a besoin d'être dirigé: il faut guider ses pas, lui faire comprendre ses véritables intérêts, si l'on ne veut pas que le salut de l'Etat soit en proie au hasard et à la déraison.
Il était impossible que cette direction revint aux mains de quelques familles, qui prétendaient faire valoir un droit héréditaire à la préséance et à l'influence. Il y avait prescription. Depuis longtemps la puissance de la noblesse s'était effondrée par suite de dissensions intestines ; depuis que les paysans étaient devenus de libres propriétaires fonciers et que les industries urbaines étaient florissantes, les vieilles familles n'avaient plus l'avance sur les autres, ni pour la fortune, ni pour la gloire militaire, ni pour le patriotisme. Certaines maisons avaient bien conservé encore leur antique éclat ; mais la classe des nobles, en tant que corps politique, n'existait plus : les batailles de Tanagra et de Coronée avaient singulièrement éclairci ses rangs. Donc, pour conduire le peuple, il faut qu'il y ait une autre noblesse, celle que l'on gagne par ses propres forces ; pour diriger les autres, il faut des esprits incontestablement éminents, qui personnifient la conscience purifiée de la masse, qui se soient élevés par la philosophie au-dessus des égoïsmes et des préjugés; qui, par leur jugement prévoyant et leur parole puissante, soient en état de faire si bien valoir leur supériorité qu'ils deviennent les hommes de confiance de la commune. Le vrai conducteur du peuple ou démagogue doit
dominer parce que le peuple, qui en masse a moins de lucidité, moins de réflexion, moins de conscience, moins d'honneur que cet homme, voit exprimé en lui le meilleur de ses idées, de ses penchants, de ses sentiments. Ainsi, à l'égalité politique, qui est conforme à la loi, se joint l'unité de direction que la raison exige, et les droits constitutionnels des citoyens s'accordent avec les droits inaliénables attachés à la supériorité de l'intelligence.
L'idée d'une alliance semblable entre la souveraineté de tous et le pouvoir d'un seul, telle qu'elle planait devant l'esprit de Périclès, était particulièrement justifiée à cette époque et pour cette cité.
Alors, l'éducation théorique à la fois et pratique que donnaient la philosophie et la sophistique était réellement une force, et une force d'un caractère spécial, qui ne pouvait facil<?ment passer de l'individu à la masse. Et puis, les bourgeois d'Athènes, qui arrivaient déjà dans leurs assemblées ordinaires àformer un total de S, 000 assistants, étaient aussi incapables que toute autre foule d'agir avec sens et avec mesure suivant leurs seules impulsions personnelles; mais quelque chose distinguait ce peuple, sans contestation possible, d'avec toutes les autres républiques : c'est que, par suite de dispositions heureuses, il montrait un tact suret une saine appréciation dans le choix de ses chefs, et savait les suivre une fois choisis, lorsqu'avec leur raison éclairée ils lui faisaient voir ses véritables intérêts. Tels se sont montrés, on ne peut le nier, les Athéniens à l'époque des guerres de l'Indépendance ; ils se sont remis sans réserve aux mains des hommes nécessaires, dans le moment nécessaire, et cet abandon confiantaété le gage du bonheur public; il aélevéle niveau moral de la foule et a fait son union, en fournissant ainsi la preuve qu'à Athènes les gens les plus humbles n'étaient pas une populace. Mais si, sous ce rapport, les citoyens d'Athènes facilitaient l'exécution des idées de Périclès, il devenait important de les affranchir de toute autre influence, de toute autre tutelle, afin qu'ils pussent se livrer sans condition à l'orateur qui possédait leur confiance ; il fallait qu'il leur fût possible à
tous de participer, sans exception et sans obstacle, à tous les actes publics.
Pour atteindre ce but, Périclès se fit homme de parti : il se lia avec Ephialte et les autres chefs du mouvement. Toutefois tandis que les démagogues de taille ordinaire n'avaient devant les yeux qu'un but immédiat et ne pensaient qu'à déblayer le chemin, Périclès, lui, avait tracé le plan d'un gouvernement nouveau, qui put combiner les avantages d'une aristocratie véritable avec ceux d'une constitution démocratique.
Il se conduisit, comme membre de ce parti, avec une prudence et une réserve extrêmes ; il dissimula la puissance dont il disposait^ par crainte de l'ostracisme, car un exil de plusieurs années aurait anéanti tous ses projets d'avenir. C'est pourquoi on le comparait au navire de l'Etat, la Salaminienne, qui ne mettait à la voile que dans des circonstances exceptionnelles.
Il est donc assez difficile de juger ses rapports avec le parti réformiste. On ne peut établir combien de mesures proposées il a provoquées et encouragées lui-même, et ce qu'il a dû au contraire laisser passer contre son gré. Car l'homme même le plus considérable abdique quelque peu son individualité en »'associant à un parti, et, dans l'approbation des moyens qui mènent à un but commun, il peut n'être plus aussi consciencieux que s'il agissait seul. Or, ces tentations sont particulièrement puissantes dans les Etats dont la constitution est telle que les divers partis sont forcés de lutter sans cesse pour gagner l'appui des assemblées populaires. Là, en effet, pour faire adopter soit des propositions isolées, soit la politique générale du parti, non seulement on utilise les bonnes et solides qualités des citoyens, mais on exploite aussi leurs faiblesses; les instincts inférieurs, notamment l'amour de l'or et des jouissances, on travaille à les satisfaire pour arriver à l'influence désirée, et on met en œuvre des procédés dont l'usage montre assez combien peu on estime ceux à qui on les applique. Des mesures de ce genre, qui plus que tout le reste ont contribué à jeter du discrédit sur la démocratie athénienne et sur le nom de Périclès lui-même, ont été provoquées par des circonstances fort diverses.
L'objet des premières attaques fut la puissance de la richesse : il la fallait briser pour assurer le libre développement de la constitution. Car la libéralité que pratiquaient les citoyens opulents mettait les pauvres dans leur dépendance, venait en aide aux agissements du parti aristocratique et faussait le sens politique. Donc, pour délivrer les citoyens de cette sujétion, on employa les fonds de l'Etat en faveur des pauvres qui purent ainsi se procurer les jouissances de la vie sans se sentir pour cela les obligés de quelques-uns de leurs concitoyens *.
Quant à la distribution des deniers publics, elle se fit d'une manière rigoureusement conforme à l'esprit de la démocratie. En effet, si dans tous les Etats la vie du souverain est généralement environnée d'un certain éclat correspondant à sa puissance, il est naturel que dans la démocratie le peuple ait sa part de ces prérogatives souveraines. Ainsi, plus dans les oligarchies l'or et la propriété s'entassent aux mains du petit nombre, plus le devoir d'un Etat populaire est de s'efforcera répandre le bien-être et le confort parmi le peuple, à écarter de lui la gêne, à équilibrer dans une certaine mesure les disproportions des fortunes.
L'humanité est, du reste, un des traits qui caractérisent la démocratie. C'est ainsi qu'à Athènes on risquait d'être poursuivi pour avoir maltraité même un esclave -. Combien alors ne devait-on pas chercher plus ardemment à supprimer dans la société des hommes libres ces inégalités tranchées qui sont un mal dans tout Etat, mais qui, dans une démocratie reposant sur la participation empressée de tous les citoyens aux affaires publiques, doivent être ressenties plus profondément encore, parce que ce sont là des dissonances qui jurent avec l'esprit même de la constitution! Dans l'Etat démocratique, il ne peut y avoir une catégorie d'hommes mise au rebut, qui se trouve blessée de la position sociale des plus fortunés : la paix de la vie commune n'y doit pointêlre menacée par l'envie, la rivalité, la méfiance réciproque des différentes classes. Donc, l'éloge du régime démocratique et de l'égalité de droits
') Voy. ci-dessus, p. 409.
-) Meier, Ait. Prozess, p. 323,
qui y règne sonnerait comme une ironie aux oreilles des pauvres, et éveillerait en eux une amertume bien légitime, si les rapports sociaux lui opposaient un démenti éclatant.
Aussi, une des visées lesplusessentiellesdelapolitiquedémocratique doit être de niveler autant que possible les inégalités matérielles préjudiciables à la paix intérieure ; et combien étaitil plus facile d'atteindre ce but à Athènes que dans tout autre Etat du monde moderne ! Là, le contraste entre pauvres et riches n'était en somme ni si tranché ni si insurmontable. La vie sociale était assise sur une base large et commode : l'esclavage. Sans les esclaves, la démocratie athénienne eût été une impossibilité : grâce à eux seulement, il fut permis aux gens sans fortune de prendre part journellement aux affaires publiques. Bien peu, en effet, étaient assez pauvres pour se voir obligés de se tirer d'affaire tout seuls; et, par contre, nous entendons des familles athéniennes se plaindre de leur gène pénible, parce qu'elles ne peuvent entretenir plus de sept esclaves *.
Si l'on considère l'allégement qui en résultait pour la vie civique, puis, les avantages d'un climat qui adoucissait si commodément toutes les nécessités de l'existence, enfin, la sobriété des Athéniens dans leur recherche des jouissances matérielles, on comprend aisément que l'Etat, dans sa sollicitude, ait proportionnellement fait beaucoup pour le bien-être de tous, qu'au moyen de contributions insignifiantes il ait pu contenter les pauvres, et effacer si bien les contrastes inquiétants pour le bonheur de la commune que la concorde publique n'en fût pas troublée.
Cette activité bienfaisante fut assez multiple dans ses applications. D'abord, on eut à cœur d'encouragertouteslesbranches d'industrie qui enrichissaient le peuple; puis, on s'occupa de mettre les denrées à bon marché et surtout le blé à bas prix. L'Etat se fit un devoir d'entraver, par des lois sévères, le commerce des accapareurs. Il eut ses magasins de blé ; il fit vendre à un taux inférieur le pain et les g'rains. Des distributions gratuites de vivres eurent lieu d'abord à l'occasion des fêtes, car
*) Becker, Charicles,lU, p. 20.
c'est là que se justifiait lemieuxTidée démocratique de Tégalité universelle. Les dieux ne répandent-ils pas leurs bénédictions sur les pauvres comme sur les riches, et ne sont-ils pas vraiment honorés quand, autant que possible, tous sont joyeux de leurs présents et s'associent à leurs fêtes avec reconnaissance?
C'est pourquoi des repas populaires se donnaient dans lacour des temples ; et, quand l'État, dans les circonstances solennelles, offrait aux dieux deshécatombes, il fournissait par là au peuple l'occasion de se régaler de la viande du sacrifice. Mais les fêtes devinrent de plus en plus nombreuses, les banquets religieux de plus en plus fréquents et copieux. Le peuple s'habitua à devenir le convive de l'Etat, à se faire entretenir et héberger par lui, et prit un goût croissant pour les jouissances qui ne lui coûtaient ni travail ni dépense. Déjà, avant Thémistocle, il y avait eu des distributions d'argent comptant, prélevées sur le trésor public ; la construction du théâtre ^ en fut une occasion nouvelle et le point de départ de l'abus qu'on en fit. Le parti réformiste avait trouvé là le moyen le plus efficace d'assurer sa popularité et de rendre inofîensive la libéralité de ses adversaires. Damonide, du dème d"Oa, passa pour avoir imaginé cette pratique -. Enfin, les fonds des spectacles (6su)p'.y,a) furent appliqués aussi à des fêtes où ne figurait aucune représentation théâtrale ; ils devinrent la gratification des jours fériés, avec laquelle les citoyens acquittaient leur écot dans les festins publics ; et, quand les fêtes duraient plusieursjours, la distribution était doublée et triplée.
Déjà on appelait à Athènes du nom de theorikon un salaire ou une solde, en prenant le mot dans un sens plus général pour désigner une rémunération quelconque payée par le Trésor. On trouva bientôt des prétextes et des points de vue tout autres pour l'employer. Non seulement, pour le corps entier des citoyens, la jouissance delà richesse publique allait devenir une sorte de propriété, car il y avait droit comme souverain de l'Etat et les fêtes nationales lui en fournissaient l'occasion la plus naturelle, mais aussi les frais de cesservices
*) Voy. ci-dessus, p. 409.
-) Damonide (ô "OaOîv) conseiller de Périclès d'après Aristote (ap. Plut., Pericl., 9j, Cf. Bockh, Staatshaushaltung, I, p. 3U4, Hermes, XIV, 320.
que l'État exigeait des particuliers, et qui nécessitaient des sacrifices personnels, furent remboursés sur les fonds de l'Etat. Le paiement d'un service public était auparavant une idée absolument étrangère à toute constitution hellénique : ce que le citoyen fait pour la commune, il le fait pour lui-même ; c'est son devoir et son honneur. On ne pensait pas non plus à la solde militaire. Mais, du moment que les Athéniens furent entraînés par leur situation même à entretenir une armée toujours prête à se battre, on ne put pas exiger des citoyens de suffire à de telles exigences sans indemnité; car ils n'avaient pas, comme les Spartiates, des esclaves publics pour labourer leurs champs pendant la guerre. C'est pourquoi, au temps de Périclès, la solde des troupes fut établie ; elle se monta, pour la paye et les frais d'entretien, à quatre oboles (0,70 c.) par jour.
Quant au service civil en temps de paix, on ne fixa d'indemnités pécuniaires, à l'origine, que pour les charges extraordinaires ; par exemple, les ambassadeurs touchaient sur la caisse publique la somme nécessaire à leur équipement et à leur voyage : mais les hautes fonctions de l'Etat, dont les dignitaires étaient les représentants de la souveraineté populaire, on les considérait toutes comme purement honorifiques ; on payait seulement les serviteurs des magistrats, ceux qui n'avaient pour eux que la peine et qui restaient toujours dans le même poste, les médecins, les hérauts, les scribes, les employés du Conseil, les officiers de police. Ce principe, à son tour, fut attaqué au nom des idées démocratiques. Pour le pauvre, le temps qu'il consacre à un service public est un sacrifice ; il n'en est pas ainsi pour le riche : le pauvre est donc dans une infériorité évidente, puisqu'il lui est plus difficile d'exercer les droits qu'il tient de la constitution.
Le parti du mouvement devait avoir pour mot d'ordre de donner au plus grand nombre possible de citoyens un rôle dans l'administration publique ; car c'est sur la masse formée des classes pauvres que s'appuyait sa force, et les petites gens ne devaient pas se tenir à l'écart, par l'effet de la timidité ou de l'indigence. Donc, pour réaliser dans les faits l'égalité de droits fondée par Aristide entre toutes les catégories de ci-
toyens, il fallait instituer des indemnités pour les services publics, c'est-à-dire donner une solde auxassembléespopulaires. ï<5us les Athéniens, en effet, devaient être à même de faire leur éducation politique ; ce qui n'était possible que par la pratique, notamment en prenant part aux jugements et aux délibérations dans le Conseil. Aucun citoyen ne saurait être empêché par sa situation de travailler utilement de toutes ses forces pour la communauté ; autrement, en dépit de toutes les lois constitutionnelles, la culture d'esprit, Texpérience et le pouvoir demeurent le privilège des riches.
Ce principe une fois posé, il fallait l'appliquer peu à peu aux institutions de tout ordre, et en premier lieu, aux fonctions judiciaires. Aussi bien que la souveraineté politique, Tadministration supérieure de la justice avait été confiée par Solon au corps entier des citoyens ; il était autorisé à demander des comptes aux magistrats qui sortaient de charg-e, etle particulier pouvait en appeler à l'assemblée de l'arrêt rendu par le magistrat. Ce fut le plus considérable de tous les droits du peuple^ comme la concession lapins féconde en conséquences.
Les citoyens eurent dès lors deux sortes d'assemblées : VEcclésia ('E7./.Ay;7(a), pour affirmer leur droit suprême à l'administration de l'Etat, c'est-à-dire pour élire les magistrats et ratifier les lois; XHéliœa ('HX'.a(a), pour remplir leur fonction de juges suprêmes ', à l'exception des cas extraordinaires où l'assemblée du peuple siégeait elle-même comme cour de justice.
\^ Héliœa n'est primitivement que l'assemblée du peuple, et vraisemblablement il y eut une époque où tous les citoyens formaient VHéliœa ; ce système dura aussi longtemps que les appels à une juridiction supérieure furentrares. Mais nous ne connaissons le tribunal populaire d'Athènes que comme un corps de citoyens plus restreint, comme un comité, composé de citoyens âg-és de plus de trente ans et désignés par le sort. C'est à ce comité que les citoyens transférèrent leur pouvoir judiciaire suprême ; et les membres qui le composaient s'engagèrent par un serment spécial, dont la formule devait re-
1) Voy. vol. I, p. 413. 418. 480.
monter au temps de Solon, à se montrer les défenseurs impartiaux des lois. Sans être des fonctionnaires, ils avaient pourtant un mandat public; ils occupaient donc une situation intermédiaire entre les particuliers et les magistrats.
C'est au perfectionnement des tribunaux populaires que se rattache principalement le développement de la démocratie; car, après Solon, on en est venu à ne plus laisser que la direction légale des procès aux magistrats qui, jusque-là, avec le pouvoir administratif avaient à décider juridiquement de tous les litiges qui se produisaient dans leur département ; c'està-dire qu'ils recevaient les plaintes qui tombaient sous leur compétence, entendaient contradictoirement les parties, et, quand la cause était en état, la portaient au tribunal populaire qui statuait définitivement.
Lorsque Glisthène consolida à nouveau et compléta le système démocratique^ ces institutions aussi gardèrentleur forme durable. Chaqueannée,lesarchontes tiraientau sortdanslesdix tribus un nombre déterminé d'Héliastes, qui prêtaient serment sur le plateau de l'Ardettos,, au-dessus du Stade panathénaïque. Les jurés étaient ensuite partagés en dix sections ; chacune d'elles, où se mêlaient des éléments'de toutes les tribus ^ formait un tribunal (oty.asTvip'.iv). Le nombre normal de chaque section s'élevait à oOO ; mais les mêmes citoyens pouvaient appartenir à différentes sections. Selon l'importance des affaires prises isolément, toutes les sections se formaient en cour plénière , ou bien une partie de chacune d'elles, ou encore plusieurs d'entre elles, constituaient en se réunissant un seul tribunal. Plus ce tribunal était nombreux, moins il était à craindre qu'onne subornât les juges. On avait aussi une garantie contre tout arrêt partial dans la publicité des débats, comme dans cette circonstance que, tout d'abord, immédiatement avant la séance, les jurés, appartenant à des dèmes différents, étaient répartis et groupés dans les tribunaux par la voie du sort *.
*) Sur l'histoire de la judicature attique au point de vue des controverses récemment soulevées par Grote, cf. Schümann, Die Solonische Heliaia xmd der Staatstreich des Ephialtes (Jahrbb. f. klass. Philol., 1866, p. 585 sqq.), et surtout la dissertation plus récente de M. Fränkel, Die attischen Geschworenengerichte, Berlin, 1877.
Une nouvelle phase commença après la restriction apportée aux pouvoirs de l'Aréopage. On chercha à le remplacer et on fonda le collège des « Gardiens des lois * ». Cette création ne paraît pas avoir répondu à ce qu'on en attendait. On pensa alors à transférer au jury une partie des attributions de l'ancien Aréopage, et à donner un rôle conservateur à cette institution démocratique. Il faut bien reconnaître la marque d'une vraie sagesse politique dans ce fait que, après la suppression de la tutelle de l'Aréopage, c'est la cité athénienne qui se contrôle et se surveille elle-même ; c'est-à-dire que la majorité estcontrôlée par la minorité, l'Ecclésia par l'Héliœa. Car, dans cette dernière, le nombre restreint des assistants, l'exclusion des citoyens trop jeunes, le serment même qui liait les membres, et la forme des débats, étaient autant de garanties que les affaires publiques seraient traitées consciencieusement. Dans quelle mesure cette réforme est-elle due à l'action personnelle de Périclès, c'est ce qu'on ne saurait déterminer. Mais on peut cependant se faire quelque idée de son fonctionnement, en marquant les points où l'Héliœa attique a eu une influence essentiellement politique et qui dépassait le domaine de la juridiction.
Ainsi les Héliastes, comme représentants de la commune, jurent^ au même titre que le Conseil, le traité avec Chalcis'. La ratification définitive de transactions semblables, précédée naturellement d'une enquête approfondie, passe donc dans la compétence des cours de justice ; de même, la fixation des contributions imposées aux confédérés, quand déjà tout ce qui de part et d'autre pouvait être invoqué pour justifier un abaissement ou une élévation des taxes avait été discuté devant les jurés. Ils examinaient aussi les lois votées par l'assemblée du peuple, instituant là pareillement une sorte de procès, où ils pesaient soigneusement les prétentions rivales des anciens et des nouveaux principes. Leur arrêt statuait même sur la dignité du citoyen désignéparle sortpour quelque emploi public,
<) No|jLO(pAax£ç. Voy. ci-dessus, p. 421. *) Voy. ci-desBus, p» 448.
PÉRICLÈS ET LA DÉMOCRATIE ATHÉNIENNE 49o
et décidait si son installation devait être ajournée : décision juridique, dans laquelle intervenaient aussi des considérations politiques. Même les fonctionnaires en exercice et en possession de leur titre pouvaient être appelés, pendant la durée de leur charge, à rendre compte de leurs actes. Mais c'est quand il s'agissait d'admettre un étranger dans le corps des citoyens que cette enquête sur la dignité personnelle prenait une importance toute spéciale.
Les jurés s'occupaient des finances, en ce sens qu'il fallait leur approbation pour que l'Etat contractât des obligations à long terme, par exemple, des dotations ou autres choses semblableSj et qu'ils devaient surveiller Faccomplissement consciencieux de tels engagements. Les tribunaux d'Athènes formaient donc une sorte de magistrature permanente, pourvue d'un comité organisé, les No?7iot/iètes, qui, il est vrai, donnaient leur nom au corps tout entier; et il serait exact de dire qu'à part les affaires d'administration courante, tout ce qui se rapportait à la vie publique pouvait ou devait rentrer dans la compétence des tribunaux. Sans toucher auprincipe de la souveraineté populaire, on avait trouvé là un moyen de conjurer les dangers de l'irréflexion et de la précipitation. Toutes les résolutions un peu importantes de l'Ecclésia étaient encore une fois examinées par des collèges de juges assermentés; et la forme même de la procédure leur faisait une nécessité de discuter avec rigueur tous les points contestables, et d'arriver aune décision concluante. Ainsi ou parvint à remplacer réellement, par cette organisation remarquable des tribunaux formés de jurés, le droit de surveillance politique qu'avait exercé l'Aréopage jusqu'en 460 (01. lxxx, 1). Ce système resta en vigueur dans la période suivante, en même temps que s'agrandit aussi visiblement la sphère d'action purement juridique de ces magistrats.
On conserva encore une institution remontant à une époque reculée, les juges de dèmes (o'.7,a7-::zl -/.a-rà or,[j-oj;) , qui parcouraient le pays pour accommoder les disputes insignifiantes ; il y eut aussi des arbitres ou cliœtHes {ow.Tr^-.xi)^ soit choisis par les parties, soit nommés par l'Etat, qui expédiaient nombre d'affaires; enfin, des tribunaux de commerce. Mais, grâce
à raccroissement rapide de la population, au développement du négoce et des communications, les procès augmentèrent dans une telle proportion que les occupations des jurés devinrent d'année en année plus accablantes.
Ce qui exerça sur cette organisation la plus grande influence, ce fut la condition des confédérés. Surtout lorsque l'hégémonie d'Athènes devint de plus en plus une domination, la cité athénienne s'attribua le droit de justice suprême sur, tous les alliés. Les cités unies par le lien fédéral ne gardèrent que leurs tribunaux inférieurs, dont la juridiction s'étendait jusqu'à une certaine limite : mais tous les litiges privés un peu sérieux, tous les procès politiques et criminels venaient devant les jurés athéniens.
Ce despotisme judiciaire avait une double origine. En effet, pour les différends survenus entre les membres de la confédération, les assemblées communes étaient, au début, appelées naturellement à les résoudre. Or, le sanctuaire fédéral ayant été établi à Athènes et les diètes primitives supprimées, cellesci furent remplacées par les tribunaux athéniens. En second lieu, cet assujettissement étaitune marque du droit de souveraineté que s'arrogeait Athènes vis-à-vis des confédérés ; car^ d'après l'idée que les Grecs se faisaient du droit, rien n'exprime plus nettement la dépendance d'un Etat, que si ceux qui en font partie sont tenus de demander justice aux tribunaux d'un autre Etat et d'obéir à ses lois.
Cela était vrai surtout des colonies, qui, suivant un usage très ancien, devaient d'une façon générale porter tous leurs procès devant les juges de la métropole. Mais c'était pareillement du droit colonial qu'on avait emjirunte l'idée de l'hégémonie ; car, entre autres obligations, les colonies devaient aussi, à l'occasion,, le service militaire : or, Athènes se considérant comme la métropole des villes ioniennes, elle appliquait, lorsqu'elle imposait sa juridiction aux fédérés, les principes qui régissaient autrefois le droit public chez les Grecs. Cependant une telle obligation, à cette époque et dans cette mesure, n'était rien qu'un acte de violence, quoiqu'on put imaginer toutes sortes de formes pour atténuer cette intrusion brutale dans le droit des autres. Sans doute, on aura obtenu le
consentement volontaire des cités confédérées, et conclu des traités sur cette base. Ainsi nous nous expliquons également comment on a pu compter les procès des alliés dans la catégorie des affaires qui étaient réglées « d'après les traités *. » C'était une expression adoucie pour désigner un véritable état de dépendance, de même qu'on maintenait par euphémisme le nom d' « alliés » au lieu de celui de « sujets. »
Il est vrai que cette juridiction obligatoire n'a jamais embrassé effectivement le territoire entier de la confédération: mais son extension a été assez considérable pour surcharger d'affaires les tribunaux athéniens. A l'exception des jours de fête et d'assemblée publique, les jurés siégeaient quotidiennementdans leurs différentessections.Laville toutentière ressemblait à une vaste cour de justice, quanddès le matin on voyait se mouvoir l'armée des juges, c'est-à-dire environ la dixième partie des citoyens, se rendant dans les locaux divers qui leur étaient assignés. Le service public coûtait donc trop de temps et de peines pour qu'il ne fût pas équitable d'indemniser les citoyens : d'autant plus que ceux qui habitaient la ville et sa banlieue - étaient, sans aucune proportion, réquisitionnés plus
') D'après Aristote, les Athéniens exerçaient leur juridiction sur les alliés à-Ko (T-j[jLêô>,wv (Bekkeh, A7iecd., 436. Hesych.. s. v. Bückh, op. cit., I, p. 429. Herbst ap. Philologns, XVI, p. 292). De même que les Spartiates tenaient leur hégémonie de Tuvorixai conclues avec chaque Elat en particulier (Plut., Qitasst. Grscc, 5), de même il est probable qu'il s'était conclu, entre les Athéniens et les alliés, certains contrats dont les Athéniens pouvaient se réclamer pour couvrir d'un euphémisme leur juridiction imposée, en la présentant comme une procédure réglée par des conventions réciproques. Les cités prenaient part aux procès de leurs nationaux par le ministère de (TÛvotxoi (C. I. Gr.ec, n. 2353. Welcker, Kleine Schriften zur griech. Litterat. ^ W, p. 395). Chez les Grecs, le concept de l'hégémonie se fonde essentiellement sur le droit colonial (Thuc, 1, 38) : par conséquent, Athènes, en sa qualité de métropole de Tlonie (Herod., VII, 51. VIII, 22), pouvait exercer la juridiction au nom du même droit, comme le faisait jadis Epidaure à l'égard d'Égine (Herod., V, 83). Le procédé était donc justifié par bien des analogies tirées de l'ancien droit public. Telle n'est pas cependant l'opinion de Köhler (ap. Hermes, Nil, 159) sur les oîxa-. aTib (7-jjj.8ô).u)v. Le mot ?ôp^j;, traduit ordinairement par tribut, comme oxasjLÔç, ne didère pas, au fond, des àvaçopaî ou contributions versées à la caisse militaire, contributions que Sparte aussi se faisait payer. Il n'y a rien là d'inconciliable avec le sens de
-] Sur l'opposition entre les aypoty.ot etles-o^.tauxtxoî, cf. Fränkel, op. ci^, p. 8.
souvent; dans les dèmes éloignés, on pouvait s'occuper plus tranquillement de ses affaires. En outre, une compensation accordée pour les fonctions judiciaires répondait aux vieilles coutumes ; les arbitres aussi étaient payés par les parties ellesmêmes. Enfm, les sportules judiciaires permettaient de se procurer très aisément les ressources voulues. Ce fut donc dans cette partie de l'administration qu'on en vint pour la première foisà donner de l'argent auxcitoyens pours'acquitter de devoirs qui correspondaient à l'un des droits souverains appartenant à la communauté : pour chacun des jours où ils avaient été occupés, les jurés recevaient une obole (0,17 c), indemnité qui leur donnait juste de quoi s'acheter du pain pour un jour. Le fantassin touchait deux oboles pour sa solde, et autantpour ses frais d'entretien ; le cavalier avait une paye double. Dans les moments difliciles, la solde fut même augmentée. 11 y eut encore d'autres rétributions pour les services civils. On institua, pour les membres du Conseil, desjetons de présence valant six oboles ou une drachme. Les orateurs publics reçurent également une indemnité quand ils parlaient au nom de l'Etat.
Ainsi, la coutume des salaires {[ucQo^opix) envahit de plus en plus la vie sociale ; aucune innovation n'a pénétré plus profondément dans l'organisme de l'Etat tout entier; car on s'affranchissait ainsi de cet antique principe des Hellènes, qui considéraient comme un honneur de représenter la cité dans lajguerreetdanslapaix, etqui supposaient à tous ceux qui voulaient s'occuper des affaires publiques une certaine indépendance tenant à leur situation sociale.
Périclès a toujours été regardé dans l'antiquité comme l'instigateur de cette résolution ; et ses adversaires, soit pendant sa vie, soit après sa mort, l'ont rendu responsable de ce qu'on envisageait principalement comme la négation de la démocratie véritable. Myronide, qui était déjà revêtu des dignités publiques à l'époque des guerres médiques, passa pour lereprésentantdu« bon vieux temps », comme disaient les conservateurs. « Quand le noble Myronide était encore aux affaires, dit Aristophane, personne ne voulait se faire payer pour s'occuper des intérêts publics. » Platon reproche à Périclès d'avoir
PÉRICLftS ET LA DÉMOCRATIE ATHÉNIENNE 499
rendu les Athéniens paresseux, bavards et cupides ; c'est sa faute, dit-il, si le peuple a abandonné l'agriculture et l'industrie pour perdre son temps à siéger dans les assemblées et à prendre part aux débats politiques.
Mais il ne faut rejeter sur Périclès que le blâme d'avoir salarié les juges ; car on ne peut prouver que de son temps on ait payé quotidiennement ceux qui assistaient aux assemblées. La chose est évidemment toute différente. La charge déjuge, en effet, pouvait être considérée comme une peine qu'on prenait en partie pour des étrangers, comme l'acceptation de fonctions officielles, auxquelles onposait sa candidature. Mais, en vérité, la participation aux débats de l'Ecclésia n'était rien que l'exercice de droits et la pratique de devoirs auxquels étaient appelés, par définition, tous les citoyens. Certainement un salairede ce genre ne fut établi que le dernier de tous, et même, jusqu'à ce jour, nous n'avons pu encore découvrir à quelle époque la rétribution pour la présence aux assemblées a été instituée à Athènes \
*) Sur le ntdOb; sxx>,r((Tia(7Tixôç, voy. BöcKH, Staatshaushaltung, I, p. 320 sqq. En fait de renseignements chronologiques, nous n'avons que le proverbe : ôêoXov eups IlapvjTï)? (Paroem. Gr/ec, I. p. 437 Leutsch). Ce nom (qui s'écrit aussi IlapvÔTY), Ilapvour]?, riapvornc) était un sobriquet donné par les comiques à Callistratos (Meineke. Fragm. Com., IV, 700). Ce sobriquet (■jrâpvto']; = sauterelle) porte à croire que Callistratos avait déjà joué le principal rôle dans l'institution de la solde des juges, comme le dit le commentaire du proverbe (jj-tTObv k'-caEs toÎ; 5txaa-Taî? xai xoXz èxxXoiriaaTaî;). Malheureusement, l'histoire du système de la solde à Athènes, histoire qu'Aristote avait étudiée en détail dans son exposé de la constitution athénienne, ne peut plus être restituée d'une manière précise. Il est certain que la solde militaire date du temps de Périclès : Böckh {op. cit., I, p. 401) a montré combien elle était nécessaire. Parmi les indemnités pécuniaires allouées aux services publics dans la ville même, la première en date est la solde des juges ou héliastique, dont l'institution est attribuée — par des témoignages ne méritant pas, il est vrai, une confiance absolue (Böckh, ibid., p. 328) — à Périclès. Puis fut établie, par une mesure semblable, la solde ecclésiastique, qui commença probablement aussi par une obole (Schümann, Verfassungsgeschichte Athens, p. 87). On la trouve mentionnée pour la première fois d'une façon bien nette dans Aristophane [Ecclesias., 303), tandis qu'on n'en trouve pas la moindre trace dans la scène des Acharniens qui représente une assemblée du peuple. WCrz (De mercede ecclesiastica. Berlin, 1878) se fonde là-dessus pour affirmer que celte solde est une institution de la démocratie postérieure à l'archontat d'Euclide. Il était de tradition chez certaines familles de pousser au développement de toutes les institutions démocratiques. D'après la conjecture vraisemblable de
Cependant, en général, l'attitude de Périclès par rapport à ces innovations se comprend aisément. Il avait pour adversaires les aristocrates, dont il lui fallait détruire l'influence prépondérante s'il voulait réaliser ses propres idées. C'est ce qui arriva, à mesure que les citoyens ordinaires purent intervenir d'une façon plus directe dans le gouvernement. En présence de l'importance considérable que les tribunaux prirent, nousl'avons vu, dans la vie politique elle-même, Périclès s'inquiéta tout particulièrement d'en faciliter Taccès aux plus pauvres; et même dans ces conditions, c'était encore un sacrifice que de servir consciencieusement l'Etat. Aucune cité n'a jamais plus entrepris sur la liberté de ses membres que l'Athènes de Périclès. C'est pourquoi l'honneur et l'influence dans l'Etat ne pouvaient pas dépendre des distinctions arbitraires fondées sur la fortune .
Ce qui devait être la gloire de cette ville, c'est que dans toutes les classes se répandaient la connaissance de l'organisme politique dans ses conditions intérieures et extérieures , la connaissance des procédures judiciaires , la sûreté du jugement, la pratique de la parole : c'est que, autant que possible , tous les citoyens étaient alternativement gouvernants et gouvernés. Tel fut le développement démocratique que favorisa Périclès; par là, les anciens partis, les anciennes différences entre les classes, que Thucydide, fils de Mélésias, avait tenté de faire revivre, disparurent; parla, la ville gagna en unité, en solidité; et, grâce à la suppression des scissions intestines,, le corps entier des citoyens fut d'autant plus facile à conduire. La souveraineté absolue du peuple était le degré nécessaire qui menait à la domination personnelle de Périclès.
Aussi Périclès fut-il tout autre quand il eut en main le
Böckh, c'est à une de ces familles qu'appartenait Callistratos IlapvÔTio;. Cf. Schäker, Demosthe^ies und seine Zeit, 1, p. 11. Sur l'augmentation de la solde héliastique. voy. vol. III, (liv. iv, ch. ii). Elle semble avoir eu pour promoteur ce Callicrate, dont le nom était passé en proverbe pour désigner un démagogue coutumier de propositions extravagantes (Böckii, lètc?., p. 332 sqq). Un autre démagogue, Âgyrrhios, fit augmenter parallèlement la solde ecclésiastique. Or, Callicrate et Agyrrhios se rattachent par des liens de parenté à Callistratos.
pouvoir; non qu'il dût changer de principes, ou qu'il eût un masque à jeter* ; mais il pouvait alors dédaigner les moyens démagogiquesqu'il avait forcément employés pour réduire ses adversaires ; il pouvait agir plus librement, de lui-même, depuis qu'il avait cessé d'être un homme de parti. C'est pourquoi cet aristocrate-né eut des façons plus graves et plus dignes, et fit plus nettement sentir à tous la distance qui le séparait des autres Athéniens. Depuis la mort d'Aristide, il avait marché vers son but, sans distraction, pendant vingt-quatre ans. Après le bannissement de Thucydide, il l'atteignit enlin : la cité s'était habituée à lui obéir.
§ ni
Si Périclës 's'est maintenu, en somme^, pendant quinze ans à la tête du gouvernement -, s'il a pu, sans violence, sans coup d'Etat, imposer sa volonté à une république aussi jalouse de ses droits, il dut aux circonstances une part de ce succès; car on était las, à Athènes, des dissensions qui avaient si longtemps entretenu entre les citoyens une hostilité sans trêve. Les quarante dernières années n'avaient été qu'une longue guerre, sans cesse rallumée, entre les différents partis ; on avait vu lutter ensemble Xanthippos et Miltiade, Thémistocle et Aristide, Cimon et Ephialte, Thucydide et Périclès, et osciller toujours d'un côté ou del'autre la commune, partagée entre les influences contradictoires d'une politique tantôt rétrograde, tantôt novatrice et hardie. La dernière bataille, la plus acharnée de toutes, avait encore accentué ce dégoût; et une fois le parti de Cimon désarmé, la grande majorité des
*) Sur la façon dont Plutarque explique, par d'habiles calculs d'ambition, le changement de Périclès, voy. Sauppe, op. cit., p. 15.
*) L'information qui attribue à Périclès 40 ans de carrière politique (Plut., Pericl., 16), et qui émane probablement de Théopompe, est, d'après Köhler {Mittheil. d. D. A. Instit. in Athen, III, p. 107) un calcul fondé sur des didascaiies.
Athéniens voulait pour l'État le repos à l'intérieur, comme à l'extérieur une attitude ferme et conséquente. Périclès sut profiter de ces dispositions ; aussi, comme il régnait sur la ville à la façon d'un Zeus olympien, les comiques l'appelèrent-ils le fils de Kronos et de Stasis, c'est-à-dire, de la discorde civile; en effet, les discordes passées avaient fait sa grandeur ^
Les Athéniens étaient difficiles à gouverner, chacun voulant tout examiner et tout juger par lui-même, parce qu'en général la démocratie ne supporte pas ceux qui exigent l'ohéissance. Enoiitre, l'inégalité passagère entre les fonctionnaires et les simples particuliers s'effaçait, autant que possible, par la rapidité même du roulement; enfin, depuis l'introduction du tirage au sort, on perdait graduellement le respect des personnes investies de l'autorité publique.
De nombreux changements étaient survenus depuis les guerres médiques. Pendant la période précédente, les riches et les notables avaient pris soin, dans l'intérêt même de leur classe, de ne présenter comme candidats que les plus capables. Plus tard encore, les incapables étaient écartés des charges publiques, par cela seul qu'ils pensaient d'avance au jour où ils auraient à rendre compte, personnellement et publiquement, de leur administration. Mais cette crainte diminua progressivement ; le hasard du tirage au sort gagna du terrain de plus enplus, et ainsi s'en alla l'honneur des fonctions publiques. L'archontat conserva encore quelque dignité, parce que c'était une magistrature gratuite et qui exigeait une certaine dépense ; c'est pourquoi les pauvres ne s'en approchaient pas ; mais c'était un poste d'honneur, sans influence politique.
Plus les emplois administratifs perdaient de leur importance, plus la puissance directrice de l'Etat passait aux mains des orateurs populaires ; leur action, en effet, ne dépendait ni d'un changement annuel, ni d'une vérification de comptes; eux, il étaient écoutés du peuple, parce qu'au lieu d'exiger l'obéis-
•) Cratinus ap. Plut., Pericl., 3. Kpôvo; est en même temps le représentant des vieilles traditions, tandis que ^xti-rt; est la Révolution, qui a enfanté le nouvel ordre de choses. Les deux âges se trouvent donc réunis en Périclès. Cf. ce qu'il dit des lois non écrites et de leur autorité (Lysias, VI, § 10).
sance, ils ne cherchaient que la persuasion. Donc, celui en qui la commune a foi, comme sachant juger le mieux et exposer le plus nettement les intérêts de tous, celui-là est le maître, parce qu'il est l'homme de confiance de la cité. Cette place, personne ne put la contestera Périclès ; en effet, les hommes qui vivaient à côté de lui à Athènes et qui, avec une haute autorité du reste, représentaient des idées différentes, Myronide, Tolmidès et Léocrate, le vainqueur d'Égine, ceux-là étaient de hraves capitaines, mais hors d'état de disputer à Périclès la conduite du gouvernement.
Mais si Périclès avait du n'exercer son influence que comme simple particulier, il eût été bien gêné dans son action ; car il n'aurait jamais pu parler que dans des assemblées convoquées par d'autres. C'est pourquoi , s'il voulait gouverner sans toucher à la constitution, il ne pouvait point se passer de pouvoirs officiels. Or, parmi les charges qui exigcaientune capacité spéciale et qui, précisément pour cette raison, étaient conférées par le choix des citoyens, il n'y en avait pas de plus considérable que le commandement des armées ou stratégie (sTpaxYJYta) .
Elle avait grandi en importance, à mesure que déclinaient les emplois tirés au sort: et plus Athènes exerça son hégémonie fondée sur la force des armes, plus cette importance s'accrut parallèlement. On s'arrêta à ce principe, de choisir pour cet office des hommes appartenant à des familles en vue, dont le nom même fût une promesse de succès. Mais les stratèges n'avaient pas seulement le commandement en chef des troupes de terre et de mer ; ils nommaient et surveillaient aussi les triérarques, qui devaient se porter garants du bon état et du bon armement de leur vaisseau; ils dirigeaient de plus les relations extérieures, recevaient les propositions des ambassadeurs étrangers, les introduisaient dans les assemblées du peuple, qu'ils convoquaient eux-mêmes, et préparaient les affaires soumises à la décision populaire. Ils avaient la surveillance de tout ce qui touchait à la sûreté de l'Etat, et, à ce titre, ils étaient autorisés à interdire les assemblées ou à les dissoudre, si, dans un moment d'excitation violente, elles pouvaient devenir un danger public.
Le long' apprentissage delà guerre, quePériclès avait suivi jusqu'au bout, et ce mélange si rare de prudence et d'énergie qu'il avait montré dans toutes ses opérations, lui avaient gagné la confiance de ses concitoyens; et, là encore, il la méritait. Même les revers essuyés par la république, comme la journée terrible de Coronée, avaient ajouté à son prestige, car il avait averti les Athéniens à temps, quoique inutilement '. Aussi fut-il élu plusieurs années de suite général en chef, et investi, comme tel, de pouvoirs extraordinaires, par l'effet desquels les charges des neuf autres commandants devenaient purement honorifiques, données à ceux qu'il agréait ". Il arriva aussi qu'une année on prit un général dans chacune des dix tribus et qu'on leur adjoignit Périclès, élu hors cadre par le vote de toutes les tribus réunies. Ainsi, pendant la durée de son administration, cette charge devint comme le centre de gravité de la vie commune ; c'est comme stratège qu'il fit passer les lois les plus importantes, c'est comme stratège qu'il fut le président effectif de la république ; et ce casque avec lequel il se fit représenterpar les sculpteurs ^, ne servait point à cacher son crâne pointu, dont plaisantaient les poètes comiques; il indique plutôt que son titre de stratège est comme la raison d'être de sa situation politique; et c'est aussi une opinion acceptée chez les anciens, que la stratégie continuée d'année en année fut la base réelle de sa toute-puissance, de sa souveraineté sur la république '\
M Voy. ci-dessus, p, 445.
-) L'expression souvent répétée : ô osîva v.a\ a'jvâp-/ovTE:, indique la primauté du général en chef même dans les circonstances ordinaires. On ne rencontre que dans des cas exceptionnels un r>Tç>%-:r,fht aÙToxpdtTwp. Il y a encore, pour exprimer la même idée, l'expression technique : uâv-ca -rà Tipâynara ÈuirpsTieiv (TiiLC., II, 58). Cf. Schümann, De comitiis, p. 314. Bergk, Reliq. com., p. 58. ViscHER, Epigr. Beitrüge. Gilbert, Beiträge, p. 43. Luschcke [De titulis, p. 24) cite le terme crj^xpâToyoi équivalant à (7"jvd(p-/ovrî:. Cf. Diod., XIII, 6Ü. Ces stratèges sont les (7-i:paTr,yo\ è? âTiâvxwv (Bockh ad Soph., Antig., 190. Cf. Athen., p. 213 e). Le rôle de la stratégie aux mains de Périclès peut servir à expliquer le sens du mot «ri-par/iyô; dans Sophocle {Antig., 8).
3) Cf. Archciol. Zeitung, 1860, p. 40. Coxze, Archäol. Z. 1868, p. 2.
*) TSffaapây.ovTX (jlÈv ïx-i\ Tvpwx&voiv ht 'E:p'.â).Tai; xaî AEw-xpixaiç xai Mupwvî5atç xai Kî(j.w7i xai To>,[j.t&at; xx\ Ôo'jxyoîoac;, |j.îTà Sk xr,v Öoux'joiooy xaTâ).'j(7tv xoi tôv oaTpaxtTijLov o-jx ziAtzw -zùri TCîVTîxatoïxa Ètwv ôtr,vîXY; xot [xcxv o-jnvi Èv xaî; evtau'Tioiç <TTpaT-/;yiai; àp-/r,v xai ô'jvaaTSiav xT/-,(Tâ[jL£vo; (Plut., P^rtc^., 16). Cf. NiEBUHR, \orles. über alte Geschichte, II, p. 67.
Son rôle dans la gestion des finances est moins facile à saisir. Pour la charge de surintendant du trésor, donnée à l'élection comme celle de général en chef, on n'en trouve pas trace à l'époque de PéHclès ; et nous ignorons comment était organisée, en ce qui concerne les hauts emplois, l'administration financière \ Mais ce que nous pouvons admettre en toute sûreté, c'est que Périclès ne perdait pas de vue cette hranche des services puhlics ^, et qu'il l'eut dans sa main pendant tout le cours de son gouvernement, soit en vertu de quelque magistrature personnelle, soit parce que des hommes à lui y occupèrent le poste principal ^.
C'étaientenfin des fonctions de grande conséquence que celles des commissaires, conférées également par l'élection ; ces hommes spéciaux devaient exécuter les décisions prisespar la cité et dont l'accomplissement exigeait une direction supérieure,, à la fois pratique et énergique. Les commissaires avaient pour attribution de compléter le matériel de guerre pour l'armée et la flotte, de rétablir et de consolider les ouvrages de défense, d'organiser les fêtes civiques et, avant tout, de veiller aux édifices publics qu'on entreprenait pour honorer les dieux et embellir la ville. Les préposés aux ouvrages publics {kT.<.7zi-oii) tenaient des citoyens de pleins pouvoirs pour toute la durée des travaux, et pendant ce temps ils jouissaient d'une
^) On ne peut pas démontrer que la fonction de Trésorier général (xafAi'a:, £7ct[j.cXr,iïi; T/i? xoiv?,;; Tipodôoo'j) ail existé avant l'archontat d'Euclide. Le seul passage où figure ce titre (Plut., Aristid., 4), sans autre garantie que celle d'Idoménée. un auteur sujet à caution, ne saurait, comme le fait remarquer Kühler (De?. -a^^. Seehund, p. 151), passer pour un témoignage faisant autorité. Comment était organisée au v" siècle la direction supérieure des finances, c'est ce que nos informations ne nous disent pas. Mais un office de Trésorier ayant la haute main sur l'administration financière est absolument incompatible avec le droit public tel qu'il était avant l'archontat d'Euclide. Le ffTpaTr,Yiov est le centre de l'Etat : les propositions du stratège règlent par surcroît le budget : l'État atlique, à cette époque, est surtout organisé en vue de sa puissance militaire. Cf. Droysen ap. Hermes, IX, p. 10 sqq.
-) Thucydide indique bien l'importance qu'attache Périclès à l'administration des finances : xb vauxixrjv, r,7t£p \ayyo-javi, ÈEapT'jsaÔatj xâ xs xiov E'j[A[/.âxwv Sià '/zf-çhc, £"/^'^> AÉywv ttiV la/uv a-jxoî;a7îô to'jtwv sïvai xwv "/prj[j,âTa)VTrjÇ irpoaôôo'j, xà Ô£ TtoX)>à xoO Tio)i[jLou yvcü(j.Y) y.ai ■/pT,[j.âxa)v TiEpto-jaîa xpax£ÎaOai... etc. (Thuc, II, 13). Cf. DiOD., XII, 38. ' "
3) Sur les fonds maniés par le stratège, voy. Plut., PericL, 23.
o06 LES AJJNÉES DE PAIX
autorité officielle assez étendue, puisque leur action personnelle s'exerçait sur la foule des artistes, des ouvriers, des travailleurs, et sur une grande partie de cette population qui vivait en Attique d'un salaire quotidien; ils distribuaient labesogne et surveillaient les travailleurs ; ils siégeaient comme juges dans tous les différends qu'on leur soumettait; ils avaient à manier des sommes importantes; et ainsi, lorsque la confiance publique les avait appelés^ par des votes répétés et pour un long temps, à quelque grande entreprise de constructions^ ils acquéraient une influence des plus sérieuses et des plus considérables.
Donc, si Périclès fut investi des pleins pouvoirs d'une stratégie prolongée extraordinairement; si, mieux que personne, il vit clair dans les finances de plus en plus embrouillées ; s'il en dirigea par son autorité propre l'administration suprême ; s'il fut, à plusieurs reprises et pendant de longues années, le surintendant des édifices publics ; si, comme ordonnateur élu ou athlothète\ il put régler ou transformer les grandes fêtes nationales ; si en outre il eut assez d'influence personnelle pour gagner à ses vues, dans tous les cas importants, les votes des citoyens; on comprend ainsi comment il put disposer à son gré de la république, pendant la guerre et pendant la paix, comment les charges réparties par le sort ne comptèrent plus pour rien dans la politique de l'Etat, et comment enfin il eut en réalité dans la main la puissance du Conseil et de la cité tout entière.
Par là, un gouvernement conséquent et ferme^ tel que tous les citoyens sensés le devaient désirer aux époques de trouble, devenait possible ; mais, en revanche, tous les principes démocratiques étaient supprimés^ l'alternance des emplois, le fractionnement de l'autorité, efmème la responsabilité des officiers publics, c'est-à-dire la première garantie de la souveraineté populaire. Il put fc ire passer sous la rubrique « nécessités urgentes de l'Etat », des sommes de dix talents (par
') Voy. M. Meier, Panatheniien (Allgem. Encycl. der Wiss. und Künste) p. 286. Sur les prsecipuse avctoritatis Pericleœ prœsidia, cf. Tromp, De Pericle, 1837, p. 108.
exemple, celles qu'il distribua à Cléandridas et à Plistoanax *), sans que personne osât, au nom du peuple, exiger un compterendu exact de l'opération. Les fonctionnaires ne constituaient pas un corps qui pût faire de la résistance, parce que tous rentraient au fur et à mesure dans la vie privée. EtPériclès, revêtu d'une magistrature continue qui réglait tous les mouvements de l'activité publique, ferme et tranquille dans sa grandeur isolée, dominait de haut les agitations de l'Etat.
Il était assez habile pour tenir toujours ses yeux fixés sur le but principal, pour éviter toute apparence extérieure qui pût lui aliéner la communauté des citoyens et exciter leur jalousie. Il savait bien que d'abord la masse verrait avec déplaisir sa puissance, si elle était accompagnée de jouissances fastueuses; en sa qualité de philosophe, il les pouvait facilement dédaigner. Il devint donc le type de l'homme modéré et sobre. Il se fit une règle de n'assister à aucun banquet ; personne à Athènes ne se souvenait d'avoir vu Péri clés, pendant toute la durée de son administration, assis à boire avec des amis. On ne le connaissait que parfaitement sérieux et concentré, méditatif et absorbé. Sa vie tout entière vouée au service public, son pouvoir associé à tant d'abnégation et de travail, devait sans doute paraître à la foule amie du plaisir un privilège peu digne d'envie. Jamais on ne le rencontrait se promenant hors de la ville, ou occupant son loisir aux causeries des places publiques. Pour lui, il n'y avait à Athènes qu'un chemin, qu'il prenait chaque jour : celui qui conduisait de sa maison à l'agora et au Conseil, siège du gouvernement, où s'expédiaient les affaires courantes.
Sa vie domestique ne fut point heureuse. Il avait avant 451 (Ol.Lxxxm, 2) épouséunedeses parentes qui avaitété la femme du riche Hipponicos, fils de Callias- ; elle lui donna deux fils, XanthipposetParalos^; mais les goûts des deux époux ne s'ac-
*) Voy. ci-dessus, p. 447.
-) Voy. ci-dessus, p. 451-452.
3) Xanthippos, fils de Périclès, était marié depuis plusieurs années avec la fille d'Isandros lorsqu'il mourut de la peste en 430 (Plut., PericL, 36. SiNTENis, op. cit., p. 276). Par conséquent, le mariage de Périclès avec la femme séparée d'Hipponicos est antérieur à 451. Cf. Hiecke, De pace Cimonica, p. 44.
cordaient pas. La femme, habituée à la mollesse, s'accommodait mal de la nature austère de son mari ; celui-ci, de son côté, avait appris à connaître auprès d'Aspasie de Mile t la séduction d'une liaison féminine reposant sur une sympathie profonde et des affinités réciproques; ce qui lui rendait naturellement insupportable sa condition actuelle. Le divorce fut prononcé. La femme, suivant son penchant, contracta une troisième union, et Périclès reçut dans sa maison Aspasie.
Aspasie, fille d'Axiochos, était une femme du genre de Thargélia ' , qui, originaire de la même ville, semble lui avoir servi de modèle. Pas plus qu'elle, Aspasie ne fut l'instrument des joies grossières, comme les courtisanes vulgaires de rionie et de Corinthe ; elle ne cherchait pas seulement le plaisir, la satisfaction de ses goûts ; elle voulut, par sa beauté et par sa culture d'esprit, attirer à elle les hommes de haute valeur, et par de telles liaisons arriver à l'influence et à la puissance. Aussi vint-elle à Athènes, au moment où on accueillait avec empressement tout ce qui était nouveau et extraordinaire, tout ce qui paraissait être un élargissement du régime traditionnel, un progrès, une conquête. On vit bientôt aussi qu'elle ne se servait pas d'artifices appris pour enchaîner les cœurs ; c'était une nature élevée, richement douée, sentant vivement le beau sous toutes ses formes, harmoniquement et heureusement développée. Pour la première fois, une femme possédait le trésor entier de la civilisation hellénique : on considérait avec un étonnement profond ce merveilleux phénomène. Elle savait, avec un charme entraînant, s'entretenir de toutes les questions qui réclamaient l'attention des esprits cultivés, parler de la politique, de la philosophie, de l'art; si bien que les plus graves des Athéniens, et même des hommes tels que Socrate, la recherchaient pour l'écouter avidement. Mais elle ne joua à Athènes un rôle personnel que du jour où elle connut Périclès, où s'établit entre elle et lui une liaison fondée sur un amour mutuel ; car la continuité de cette vie en commun où Périclès entra avec elle prouve assez qu'une telle liaison était mieux qu'une satisfaction des sens et un caprice pas-
') Voy. ci-dessus, p. 295.
LE GOUVERNEMENT DE PÉRICLÈS o09
sager. Ce fut un véritable mariage, à qui il ne manqua, Aspasie étant étrangère, que d'être reconnu par la loi civile; ce fut un lien serré par l'affection la plus fidèle et la plus tendre, et la mort seule le put briser : ce fut la source abondante d'un bonheur domestique dont avait plus besoin que personne l'homme d'Etat toujours vivant loin des distractions extérieures, et tout à son labeur sans trêve *.
La possession d'une pareille femme fut pour Périclès, àbien des égards, unbien inappréciable . Non seulement, embellissant de tous ses agréments les heures de délassement qu'il pouvait s'accorder, elle rassérénait son esprit soucieux ; mais elle le maintenait en contact avec la vie familière; elle avait en propre ce qui lui manquait à lui, une façon aisée et commode de vivre avec toutes sortes de gens ; elle était au courant de tout ce qui se passait dans la ville ; les faits lointains n'échappaient pas non plus à son attention, et c'est elle qui doit avoir la première initié Périclès à l'éloquence sicilienne, alors florissante -. Elle le servait par les relations multiples qu'elle entretenait dans l'Attique et à l'étranger, comme par la perspicacité de son habileté féminine, due à son expérience du monde. Ainsi cette femme, la plus distinguée de son temps, vivait à côté de l'homme qui dirigeait par la supériorité de son intelligence le jtremier Etat de la Grèce ; c'était son ami et son mari, l'objet de son dévouement fidèle; et, si curieux que fussent les plaisants d'Athènes de rechercher tout ce qui prêtait à la critique dans la vie de Périclès, jamais aucune calomnie ne réussit à décrier cette union irrégulière et à en déshonorer la mémoire . >
Pour s'occuper en personne de l'administration de sa fortune, Périclès n'avait pas le temps nécessaire. Il afferma tous ses biens et laissa le produit de la location à son esclave Euangelos ^, homme sur, connaissant exactement la mesure qui conviendrait à son maître ; cet intendant régla en consé-
*) Sur l'union de Périclès et d'Aspasie, voy. Plut., Pericl, f2i. Suidas, s. V. 'A(77iaata. Cf. Filleul, Siècle de Périclès, [Paris, 1872] I, p. 385. Becq DE FouQuiÈREs, Aspasie de Milet , Paris, 1872.
-) Aspasie enseignant à Périclès l'éloquence xa^rà tôv FopYi'av (Philostr., p. 364. H, éd. Kayser).
^) Plut., Pericl., 16.
SIO LES ANNÉES DK PAIX
quence le train de la maison, qui demeura fort au dessous de celui des riches familles athéniennes et répondit peu aux goûts des fils de Périclès, à mesure qu'ils grandissaient. Car ilnV avait là ni superfluité, ni dépense futile et insouciante, mais une économie tellement ménagère, que tout était compté jusqu'à une drachme et une obole *. Périclès était convaincu qu'une probité scrupuleuse, irréprochable, et un désintéressement rigoureux pouvaient seuls procurer à un politique une influence durable, parce qu'ainsi il ne donnait pas la moindre prise à l'envie et à l'hostilité. Après que Thémistocle eut le premiermontré par son exemple comment on s'enrichit quand on est homme d'Etat et général d'armée^ Périclès fut au contraire en cette matière l'admirateur et le fidèle disciple d'Aristide : il allait, dans sa délicatesse de conscience, bien plus loin que Cimon ; car il dédaigna par principe toutes les occasions que lui offrait sa situation de stratège pour arriver le plus honorablement du monde à la fortune . Toutes les tentatives de corruption qui se produisirent demeurèrent sans succès. L'élévation de son esprit se marque bien dans cette parole qu'il adressait à Sophocle, amoureux jusqu'en ses vieux jours : « Non seulement les mains, mais les yeux d'un général doivent être continents- ». Et même, plus ses propres sentiments étaient vifs, plus il était notamment accessible à l'attrait féminin, plus en conséquence il faut estimer haut cette égalité d'âme qu'il devait à la domination de soi-même, devenue chez lui une habitude : et rien ne fit sur les Athéniens changeants une impression plus forte, que le calme inébranlable de ce grand homme. Ainsi, sortant d'une assemblée qui s'était prolongée jusqu'au soir, il souffre qu'un citoyen mécontent de son discours le suive avec des insultes et des menaces. Il ne lui répond pas un mot, et, une fois arrivé à sa maison, il ordonne à un esclave de reconduire cet homme avec un flambeau, de peur qu'en retournant chez lui il ne fasse quelque chute dangereuse ^.
*) Sur la vie privée de Périclès, voy. les textes rassemblés 'par Sintenis ad Plut., p. 89. Tromp, De Pericle, p. 79. 2) Plut., Pericl., 8.
^) Plut., Pericl.^ 5.
Périclès ne parlait ni longuement ni fréquemment. Il avait par-dessus tout Thorreur des mots superflus ; et quand il paraissait à la tribune, il ne manquaitpasde faire cette prière, que Zeus ne lui laissât rien dire d'inutile K Mais ses phrases concises se gravaient d'autant plus avant dans les esprits. Il avait de son rôle une idée trop sérieuse et trop haute pour se laisser aller à parler dans le sens de la multitude. Quand il voyait les citoyens inertes et irrésolus, il ne se gênait pas pour leur dire de dures vérités, pourles blâmer sévèrement. Dans ses discours, il cherchait toujours à rattacher un cas particulier à une question plus générale, pourinstruire et élever ses concitoyens ; il revenait sans cesse à cette idée, que le bonheur de l'individu ne se peut concevoir indépendant de la prospérité de tous ; il leur montrait les titres qu'il avait acquis à leur confiance ; il développait d'une manière nette et serrée ses plans politiques; car il ne cherchait pas à les entraîner, mais à les convaincre -.
Le peuple ne juge que d'après des points de vue très simples ; et l'homme d'État ne jouit d'une popularité véritable et solide, qne si les idées maîtresses de sa politique sont claires et saisissables, si elles répondent à la saine raison et au sens commun tout en s'adressant à la sensibilité, si elles se justifient par le succès. Or^ en réalité, les principes de l'administration de Périclès étaient si simples que tous les citoyens les pouvaient comprendre ; et Périclès faisait consister la valeur particulière des Athéniens en ce fait, qu'ils ne mettaient pas leur force, comme les Lacédémoniens, dans des agissements sournois, et ne voulaient pas vaincre leurs adversaires par la fraude, par la ruse, par la finasserie.
Depuis qu'Athènes avait heureusement échappé à toutes les entreprises de Sparte, qui tentait de la dominer, l'unité grecque ne consistait plus que dans l'alliance de ces deux grands Etats. Mais ce lien fut rompu à son tour après la troisième guerre de Messénie. Il y eut dès lors une ligue et une contreligue. La contre-ligue attico-argienne fit de rapides progrès,
1) Plut., PericL, 8.
"-) Sur Périclès orateur, cf. 0 . Müller, Liter'atur geschickte, II, p. 306 (II, p. 496-504, trad. Hillebrand). Blass, Attische Beredsamheit, p. 37.
et, pendant longtemps, il sembla que Sparte allait être complètement refoulée et que la fédération nouvelle allait, avec Athènes à sa tête, embrasser graduellement toute FHellade. Ces plans, Coronée les anéantit. Dès ce moment, les deux moitiés de la Grèce se dressèrent en face Tune de l'autre, animées d'une rivalité acharnée ; et tous les Etats furent entrai-' nés dans cet antagonisme, qui rendait impossible une paix durable.
La lutte avec Sparte,, Périclès la voit devant ses yeux comme inévitable, ainsi que Thémistocle avait prévu la guerre médique '. Il pense donc qu'on doit utiliser la période de paix dont on jouit encore pour préparer Athènes àla bataille nécessaire, en ressemblant surtout et en organisant ses forces; elle n'a pas besoin d'étendre sa puissance au dehors ; non, une puissance de ce genre n'est rien qu'un danger, ainsi que l'a prouvé avec assez d'évidence l'histoire des quinze dernières années ; tous les malheurs d'Athènes, en effet, furent la conséquence de ces entreprises hâtives, dont Périclès avait prédit l'issue sans être écouté.
La prévoyance et la modération, voilà donc le premier principe de la politique extérieure : car une puissance comme celle d'Athènes est menacée dans son existence même par tout accident qui la rend moins redoutable à ses confédérés. Ajouter un pouvoir continental à son pouvoir maritime lui est impossible ; il faudrait occuper militairement la Béotie et la Locride, pour y maintenir d'une façon durable sa domination; maisalors, Athènes éparpilleraittoutcsses forcesactivescts'engageraitdans des contestations incessantes. Pour Périclès, le plus grand des crimes semblait être de mettre en jeu, sans prolit, la vie d'un seul citoyen : et on rapporte que chaque fois qu'il revêtait son habit de guerre, il se disait en manière d'avertissement: « Songe, Périclès, que tes soldats sont des Hellènes, des citoyens d'Athènes ! »
Athènes ne devait pas être un État militaire, passant d'une expédition à une autre, dans une agitation sans fin. Aussi
') itc().£|j.o; ÈTciwv, TTpoiT9cpô[j.£vo? (Plut., Ifora/., p.223.Didot). Cf. Ullrich, Hellen. Kriege, p. 16.
Périclès était-il entré en lutte avec le parti deCimon, qui avait pour programme que les citoyens devaient toujours être en armes contre les Perses. Il acceptait encore moins les vues d'un parti plus jeune, qui se forma et se montra dans les dernières années de son gouvernement, et qui enveloppait à lafois dans ses plans de campagne l'Italie, la Sicile et l'Afrique '. Périclès était énergiquement et absolument opposé à toute guerre inutile ; la règle fondamentale de sa politique étrangère était la prudence et la modération volontaire. Athènes supportera avec calme toutes les insinuations malveillantes; elle défendra ses intérêts avec une fermeté tranquille; elle ne cédera point le pas à Sparte, et elle ne lui abandonnera aucune de ses possessions; mais aussi, elle ne provoquera personne. Enfin, quand viendra l'heure décisive, Athènes sera debout, invincible, ayant pour bouclier ses murs, et sa flotte pour épée.
L'enceinte d'Athènes, au moment où Périclès prit la conduite de l'Etat, était encore inachevée. En effet, on avait d'abord construit la partie nord des Longs-Murs, destinée à assurer, du côté d'Eleusis, les communications entre la ville et ses ports, puis le mur de Phalère; mais, entre ces deux tronçons et les ouvrages du Pirée, il restait une lacune, une plage ouverte, où les Péloponnésiens pouvaient aborder, débarquer des troupes, les faire avancer entre les Longs-Murs, et ainsi couper Athènes de ses ports. Le système de fortification exigeait donc, pour être complet, un troisième mur, parallèle à la partie nord, et établissant avec elle une communication parfaitement sûre entre la ville haute et la ville basse.
') Ou <7uve;(wp£t Taîî opjAaî; twv 7to).tTwv, o-jSî auvs^îTrtirxev Otio ptojir,? xai T-r/'is Toda-jTï); èitacpoixÉvwv • A'.yjTrTou te izâù.iv àvTi)va[i.êâvîT6a'. y.a\ y.tvstv xr,; ßaadfwc àpYTiç xà Ttpb; brilâaa-i). IIoâ)-oij; oà y.x\ iltxsMa; o ô'jffépoj? èxîîvoç TfOq xat o-jd- TTOTfJLOi; £pw; £i"/cv, ov -jcTTspov ECcxa'jCTOcv Ol TTEpi Tov A>-Xioiaor,v priTops;. nv ùî xai Tupprjvta xat Kap-/Y)5wv èvt'ot; ovstpoç oOx au' zk-kloo; 5ià xh (xsyeOo? xr,; •jTi:cixei(A£vr,ç T|y£jj.ovîa; xa\ TT|V î'j'poiav Twv TrpayîAocTwv (Plut., FericL, 20. Cf. Alcibiad,, 17). On a une preuve de rapports antérieurement établis entre Athènes et la Sicile dans un texte épigraphique récemment découvert par Köhler {Mitthcil. d. D. A. Listit.,i\,'f). 29 sqq.) : c'est un fragment de décret du peuple et daté de l'archontat d'Ariston (454), relatif à des propositions faites par des ambassadeurs d'Egeste .
oJi LES ANNÉES DE PAIX
Or, les citoyens étaient peu disposés à voter des fonds pour ces travaux. On était saturé de constructions ; le mur du nord, par suite de la nature marécageuse du terrain, avait englouti des sommes qui avaient dépassé les devis; on se voyait avec déplaisir forcé de construire une ligne supplémentaire là où deux, bien placées, auraient dû suffire : et Périclès fut obligé à plusieurs reprises de recourir à toute son éloquence pour convaincre ses concitoyens de la nécessité de ces constructions. Puis, la dépense une fois consentie, Touvrage n'avança que lentement, comme Tindiquent les vers malicieux de Cratinos :
...ce travail, voilà longtemps Qu'il le pousse en paroles et qu'en fait il ne louche à rien *.
Enfin, tout fut achevé, sous la direction de Callicrate, quelques années après la trêve de Trente ans; un chemin couvert, large de ooO pieds, long d'un mille, s'étendit jusqu'à la porte du Pirée; et Athènes fut définitivement fortifiée comme Thémistocle l'avait voulu. De cette façon, elle forma comme une ville insulaire, absolument inabordable pour um^ armée de terre, réunie à la mer par une communication qu'on ne pouvait rompre, et par conséquent en état de réserver pour sa flotte toutes ses forces militaires, à l'exception des troupes nécessaires à la garnison. Athènes et le Pirée ne furent plus qu'une seule ville, mais dont les deux moitiés avaient chacune leur caractère particulier, car elles constituaient en quelque sorte une ville continentale et une ville maritime, une ville ancienne et une ville nouvelle, différant entre elles essentielment. Sur le sol d'Athènes se maintinrent avec constance, dans les vieilles maisons, lestraditionsVles anciennes familles; au Pirée vivait rassemblée et mêlée une population commerçante, industrielle et maritime, qui n'avait que peu d'attache à l'histoire antérieure de la contrée.
Plus Périclès était opposé à tout effort ambitieux pour étendre la domination d'Athènes, plus il estimait nécessaire d'assurer celle qu'elle avait acquise. Pour lui, l'Attique et les îles devaient constituer exactement un seul Etat, un seul pays ;
') Cratim's ap. Plli-., PcricL, 13. .Meineke, Fi-agm.CoiH., II, 218.
il revendiqua pour Athènes, dans TArchipel, une sorte de souveraineté territoriale; et, de même que des armées étrangères ne pouvaient traverser l'Attique, il interdit le libre parcours de ces parages aux vaisseaux étrangers \ Ainsi la mer fut l'objet d'une surveillance continue et vigilante. Partout on établit de fortes stations navales; en quatre jours, une escadre partie du Pirée pouvait entrer dans les eaux de Rhodes, ou atteindre le Pont-Euxin avec la même célérité. Une flotte d'observation, comprenant soixante trirèmes, croisait pendant la plus grande partie de Tannée dans la mer Egée; elle servait aussi d'escadre d'évolutions, et, comme on changeait par un roulement régulier les navires et les équipages,, toutes les forces militaires d'Athènes étaient ainsi constamment entraînées pour la guerre maritime. Grâce à cette pratique, Athènes, à un plus haut degré que Sparte elle-même, devint un Etat toujours prêt à combattre. On n'y chômait point pendant la paix; loin de là, on redoublait d'activité, on mettait à profit la suspension des hostilités pour passer en revue tout le matériel de guerre^ radouber les vieux navires et construire des trirèmes neuves -.
Cette construction même fut améliorée par une suite d'inventions habiles. Parmi les vaisseaux qui combattirent à Salamine, un grand nombre encore n'étaient pas pontés, et toute la préoccupation de Thémistocle était de se procurer des vaisseaux sveltes, agiles à la manœuvre: au temps de Cimon, les trirèmes furent plus complètes, plus larges, plus spacieuses, afin de laisser plus de place aux hoplites; il réunit les deux parties du tillac, jusque-là séparées, par des galeries qui facilitaient les mouvements des combattants. Périclès, de son côté, imagina les « mains de fer » pour l'abordage des vaisseaux ennemis ^
Le conseil des Cinq-Cents était responsable de l'entretien de la flotte et de l'arsenal, et le collège qui sortait de charge ne recevait point do couronne d'honneur^ si on pouvait lui
') L'Archipel est le domaine d'Athènes, un domaine par lequel personne n'a la permission de S-îevai Im r.oli^iM (Thuc, V, 47. Classen, ibid.). 2) BöcKH, Staatshaushaltung, I, p. 208.
3} Plin., VII, § 56,
reprocher quelque négligence dans ce service public si important. Les ports militaires d'Athènes étaient disposés pour contenir cinq cents navires. Le nombre normal des trirèmes était de trois cents, toujours armées dans les chantiers, et prêtes à transporter immédiatement 60,000 hommes de troupes. On désignait d'avance les citoyens qui, en qualité de triérarques, avaient pour charge de commander chaque vaisseau, comme de le maintenir en bon état; la mobilisation de la flotte se faisait ainsi promptement, dans de bonnes conditions, et on donnait une prime à ceux qui avaient pu mettre les premiers leur navire à la mer. Les équipages comprenaient beaucoup de métèques, d'affranchis et d'esclaves; c'est même aux bras des esclaves qu'étaient pour la plus grande partie confiées les rames, c'est-à-dire la force vive de la flotte. Mais il y avait toujours, pour former le noyau de l'équipage, bon nombre d'Athéniens libres ; et ainsi, malgré ce mélange bigarré et hétérogène, l'armée de mer conservait encore le caractère d'une milice de citoyens athéniens.
En ce qui concerne le traitement des alliés \ l'habileté autant que l'équité de Périclès le rendaient opposé à toute mesure qui put les surcharger et les irriter. Ce qui suflit à le prouver, c'est qu'après sa mort le taux de leurs contributions s'éleva si rapidement. En fait, la situation d'Athènes vis-à-vis d'eux était le principal soutien de sa puissance : mais cette situation même était délicate et difficile ; elle exigeait autant de politique que de prudence. Le véritable chef du peuple, pensait Périclès, devait en cette matière montrer un tact plus sûr et une conscience plus scrupuleuse que la masse des citoyens ; il devait combattre leur despotisme arbitraire et arrogant, et pourvoir à ce que les injustices de ceux qui commandent ne restassent pas impunies ; une légalité respectueuse de tous les droits, pouvant réclamer en retour l'affection et la confiance, tel était, selon lui, le véritable esprit do la souveraineté maritime d'Athènes.
D'autre part, Périclès soutenait avec une résolution éner-
*) Sur la politique de Périclès à l'égard des alliés, voy. Böckh, op. cit., I, p. 524. 528. U. Köhler, Urkunden und Untersuchungen zur Geschichte des delisch -attischen Bundes (Abh. d. Berlin. Akad. 1869), p. 139 sqq.
gique cette théorie, qu'il ne fallait avoir aucun égard pour rinclépendance]apparente des petits États. D'après lui, le droit du plus fortsejustifiait pleinement en politique. C'est ce qu'Aristide avait déjà reconnu, disant qu'on ne saurait mesurer les affaires publiques à l'échelle des règles ordinaires du droit privé \ Athènes, en réalité, n'avait pas conquis les îles ; c'étaient les Grecs insulaires qui l'avaient spontanément appelée à l'hégémonie, et, par cette situation même, elle était forcée de se mettre à leur tête et d'accepter la suzeraineté qu'ils lui avaient offerte. Or, du moment qu'elle occupait cette place, elle devait exercer sans mollir le commandement, sous peine de compromettre sa puissance tout entière. Entourée déjà d'un cercle d'ennemis aux aguets, chaque défection des confédérés serait l'accroissement immédiat de ces forces hostiles ; car les petits Etats étaient, en somme, incapables de former par euxmêmes un ensemble et de poursuivre une politique individuelle. Une condescendance débonnaire serait une trahison vis-à-vis de la patrie, sans qu'il en put rien sortir de salutaire pour les insulaires eux-mêmes ".
Dans la ligue péloponnésienne, l'indépendance des alliés était également^ malgré le libéralisme affecté des Spartiates, un mot vide de sens : et, s'il en restait là quelque ombre, la faiblesse de Sparte plutôt que sa bonne volonté en était cause. Du moins, la conduite d'Athènes en cette matière fut franche et loyale ; et ce fut précisément Périclès qui^sans hésitation et sans réserve, affirma ce principe, qu'Athènes n'était point tenue de rendre des comptes à ses alliés. L'argent appartient à celui qui le perçoit ; et celui-ci n'est obligé qu'à remplir les conditions du traité. Qu'il garde ou qu'il dépense ce qui reste, ce n'est point l'affaire de ceux qui paient.Ainsi, les contributions devinrent vraiment des tributs; les alliés, des sujets; les îles et les côtes, des provinces: et on ne fit que développer ce système
') D'après Théophraste (ap. Plut., Arist., 25), Aristide se serait lui-même trouvé perplexe entre les principes de sa morale et les exigences de la politique.
2) Intervention athénienne à Milet vers 450 (CI. Attic, Suppl- ad vol. I,n. 22 a. Cf. Xenoph., Rep. Athen., 3, 10-11. Kirchhoff, Ueber die Äbfassungszeit der Schrift vom Staate der Athener, ap. Abhandl. d. Berl. Akad., 1878, p. 3).
en retirant aux Etats confédérés le droit de régler souverainement même leurs affaires intérieures, en réduisant à la connaissance des causes insignifiantes les magistrats particuliers qu'on leur laissait, en imposant aux villes des constitutions conformes aux intérêts d'Athènes, c'est-à-dire démocratiques, et en soumettant toute la vie des cités au contrôle permanent de commissaires spéciaux \ On en vint finalement à ce que Thémistocle avait, dès le principe, reconnu comme nécessaire et inévitable, à ce qu'il avait voulu réaliser sans euphémismes et sans ménagements.
Cependant, la politique d'Athènes envers les villesmaritimes variait notablement selon leur situation, leur importance et leur population.
On doit d'abord distinguer entre son domaine propre et la sphère plus étendue de son action. On attachait, en effet, une grande importance à voir, tout le long des côtes où s'étaient établies des communes helléniques, la puissance d'Athènes reconnue comme la première del'Hellade. Déjà Aristide avait noué des relations dans le Pont-Euxin; Périclès entreprit d'y envoyer une expédition maritime, environnée d'un éclat particulier, pour y montrer aux Barbares comme aux Hellènes ce qu'était la ville de Pallas -. Le but poursuivi était de seconder les vues des villes greccjues de ce payset d'établir avecellesdes rapports d'amitié; mais, en général, on se contenta de l'autorité morale à laquelle Athènes pouvait prétendre en retour du protectorat accordé à toutes les cités grecques de la mer ^. Il y a telles localités maritimes, par exemple Nymph?eon, située à l'angle extrême de la mer Noire, qui ont été momentanément incorporées dans la ligue, comme tributaires '*. Mais, en somme, le Pont-Euxin resta en dehors du domaine propre d'Athènes, ainsi que la Macédoine, la Carie et la Lycie, quoique pendant un temps le territoire de la confédération se fût étendu
1) BOcKH, op. cit., I, p. 53:).
2) Plut., Pericl., 20.
3) Sur la politique d'Athènes à l'égard des villes grecques de la région, vcy. KoHLER, op. cit., p. 113 sqq.
♦) Cratehos ap. Harpocrat. et Phot., s. v. N-j[x:patov. Autres villes du Pont-Euxin portées srr la liste d'estimation (K.iih.er, ibid., p. 74. Kir- CHHOKK, ap. C. I. Attic, I, n. 37, p. 23 t.
jusqu'à Phasélis *. Des villes de la mer occidentale tombèrent aussi, à différentes époques, sous la dépendance absolue d'Athènes; mais on ne peut prouver qu'elles aient jamais été considérées comme des cités fédérales, obligées au tribut et soumises à la juridiction du chef-lieu. Au milieu de l'Archipel, les lies peuplées de Doriens, telles que Mélos, Théra,Anaphé, qui, au moment où la ligue se forma s'étaient tenues à l'écart, avaient persévéré dans cette attitude '.
Parmi les centres fédéraux, les « cités », comme on s'habitua à les appeler par abréviation, les petites îles de population ionienne s'étaient attachées très étroitement à Athènes, comme à leur métropole naturelle. Elles avaient en majorité renoncé volontairement à entretenir une marine propre, et cette incapacité de se défendre avait déterminé leur situation politique. Aussi, bien qu'elles n'eussent point perdu, en droit, leur autonomie, en fait, il ne leur restait plus qu'à recevoir docilement les ordres des Athéniens.
Mais il n'en était pas de même pour les grandes îles, qui possédaient des vaisseaux de guerre. Elles devaient aussi, d'après les traités, fournir des contingents, mais on respecta leur droit de souveraineté; on leur laissa leur constitution; on leur accorda même, au moins dans la forme, de participer en une certaine mesure aux décisions d'une importance relative ; on s'appliqua à reconnaître leur zèle, à l'honorer publiquement : c'est ce que certifièrent les Mityléniens eux-mêmes, quand ils entrèrent en négociations avec Sparte. Ces Etats avaient, de leur côté, d'autres localités dans leur dépendance; et ils faisaient à leurs voisins des guerres auxquelles Athènes ne prenait part que si elle était appelée par l'un ou l'autre des belligérants. On connaît surtout son intervention dans la lutte qui mit aux prises Samos et Mil et.
iVprès la soumission de Thasos et d'Egine, Samos fut, de
') Kelenderis. située plus loin encore, figure, sur la liste d'estimation, tlans le Kapixôç çôpo; : la Aùpo; mentionnée par Cratéros et appartenant à la même province doit être, suivant l'hypothèse de Köhler [ibid., p. 121), la ville phénicienne, où les Athéniens ont bien pu s'établir pour un temps.
2) Thlcyd., III, 91. Cf. Kühler, ibid., p. 146. Anaphé ne figure que sur la liste d'estimatiou .
toutes les îles confédérées, celle qui revendiqua le plus énergiquement son indépendance. Elle était devenue, du reste, depuis longtemps, la première puissance maritime de l'Archipel ; elle avait dès lors conservé son magnifique port militaire * et ses colonies propres; ses habitants avaient contribué plus que tous les autres Ioniens à l'affranchissement des îles et des côtes de l'Asie-Mineure ; aussi Athènes les avait-elle traités avec les plus grands égards. Leur marine était florissante, leur gouvernement aux mains d'une aristocratie distinguée par sa culture intellectuelle, qui cherchait à comprimer le mouvement démocratique, à repousser toute immixtion d'Athènes, à assurer résolument sa propre domination.
Il s'agissait particulièrement de la possession de Priène, située en face de Samos, entre son domaine continental et le territoire de Milet. Dans la sixième année de la paix générale conclue par Périclès-,la guerre éclata; les Milésiens, ne pouvait défendre Priène, se tournèrent vers Athènes, où ils furent soutenus par le parti démocratique de Samos. Athènes prétendait que le litige fût remis à sa décision. Comme le gouvernement samien s'y refusait, Périclès, en qualité de stratège, prit immédiatement la mer avec quarante vaisseaux, et, sans qu'il se produisît de résistance sérieuse, une constitution démocratique fut établie à Samos par des commissaires athéniens ; puis, pour garantir le nouvel ordre de choses, on prit parmi les familles nobles cinquante hommes et autant d'enfants, qu'on envoya comme otages à Lemnos, sous la garde des Athéniens qui y résidaient. Mais le parti oligarchique n'était rien moins que découragé. Ses chefs, s'échappant de Samos, se procurèrent du renfort auprès de Pissuthnès, satrape de Sardes ^; ils s'allièrent avec Byzance, réussirent à
') Voy. ci-dessus, p. 164. 171. 173.
3) Les chefs du mouvement comptaient aussi sur le secours des Péloponnésiens ; mais le conseil fédéral péloponnésien se montra irrésolu : de plus, les Corinthiens déconseillèrent l'intervention, ce dont ils se firent plus tard un mérite auprès des Athéniens (Thuc, I, 40). En revanche, la révolte trouvait son point d'appui naturel chez les Perses. L'alliance avec Pissuthnès (Thuc., I, 115, 4) indique que Samos, bien que Thucydide n'en dise rien, était de connivence avec les villes d'Ionie. En Carie aussi, il semble y avoir eu au même, moment des troubles.
délivrer leurs otages, surprirent de nuit la garnison athénienne, et proclamèrent alors ouvertement leur défection.
La situation était des plus graves : c'était le commencement d'une guerre fédérale. Tout alimentaitTincendie : l'aversion des alliés pour le paiement des contributions de guerre n'avait fait que croître pendant les années de paix ; les Perses entraient en ligne ; la flotte phénicienne était mobilisée ; on appelait Sparte à la rescousse. A la tête du mouvement était un disciple de Parménide, Mélissos^ fils d'Ithagène, qui se signala comme général par son intelligence et son activité ; sous ses ordres, les aristocrates marchèrent en avant avec tant d'audace, qu'après avoir rétabli leur suprématie politique ils reprirent sans différer les opérations sur le continent, dans le but évident de s'y établir fortement et de se mettre en communication avec l'intérieur. La plus grande énergie pouvait seule sauver le prestige d'Athènes. Périclès se montra devant Samos avec soixante navires^, en détacha seize, partie dans la mer de Carie, pour y surveiller les mouvements de la flotte phénicienne qui devait faire voile au printemps, partie vers Chios et Lesbos, pour appeler aux armes les troupes alliées ; il mit à la tète de l'expédition son collègue Sophocle qui, l'année précédente, avait été vainqueur avec son Antigone. Pour lui, avec le reste des trirèmes, il défit la flotte samienne, forte de soixante-dix voiles, qui arrivait de la côte ; et, muni de nouveaux renforts,, il bloqua Samos par terre et par mer.
C'est alors qu'on signale l'approche des Phéniciens. Tandis que Périclès vole à leur rencontre avec tous ses vaisseaux disponibles, les assiégés, profitantde son éloignement, forcent le blocus sous la conduite de Mélissos et deviennent maîtres de la mer pendant quatorze jours, si bien qu'ils peuvent se ravitailler abondamment en armes et en vivres -. Mais Périclès reparaît, bat Mélissos, et rétablit le blocus. L'été venu, de nouveaux stratèges arrivent, parmi lesquels Hagnon et Phormion, avec quatre-vingt-dix trirèmes équipées à neuf, et on prolonge extraordinairement les pouvoirs de Périclès.
1) En 440(01. LXXXV, 1).
-) Plutarque (PericL 26) dit que les prisonniers furent, de part et d'autre, marqués au fer rouge.
o22 LES ANNÉES DE PAIX
Grâce aux machines de siège construites par son habile ingénieur Artémon, il réussit, neuf mois après le début de la campagne, à faire capituler Samos *. Elle dut livrer ses trirèmes, raser ses murailles, donner des otages, payer les frais de la guerre, modifier sa constitution selon la volonté du vainqueur, et renoncer à toute indépendance. L'île d'Amorgos, autrefois sa vassale, fut dès lors incorporée parmi les confédérés tributaires d'Athènes.
Le document où les trésoriers d'Athènes ontporté en compte les sommes sorties de la caisse publique pour cette guerre montre qu'elles ont dépassé 1,276 talents (7,520,820 fr.)-.
La guerre de Samos, menée de part et d'autre avec une énergie étonnante, eut des conséquences d'une très grande portée. Le seul Etat qui pouvait devenir un danger pour Athènes était définitivement abattu; d'autre part,une campagne aussi courte et aussi brillante affermit singulièrement l'autorité dePériclès; l'échec même subi momentanément par les Athéniens ne servit qu'à leur prouver une fois de plus qu'il était l'homme indispensable. En même temps, Byzance fut forcée de rentrer dans la ligue '\ Lesbos et Chios restèrent dès lors les seuls Etats autonomes de la confédération; tousles autres étaient également les sujets d'Athènes, bien que, dans les villes du continent opposé, on ne put établir aussi rigoureusement que dans les îles voisines la suprématie d'Athènes, et notamment sa juridiction. Mais il y avait encore bien d'autres différences dans la situation des alliés.
Certaines villes continuaient à payer leur tribut d'après le taux primitif fixé par Aristide; on les appelait « les villes
') La guerre de Samos est racontée de la même laçon par Épliore (ap. DiOD.,XII, 27 sqq.) et par Thucydide (I, 115 sqq.). Cf. Saui-pe, Quellen des Plut. Pericl., p. 10. Ttiucydide le général (Thuc, I, 117) n'est pas le fils de Mélésias : le biographe de Sophocle est seul à le désigner ainsi.
-) C.I.Att., I, n. 177. On ne sait s'il faut aussi rapporter à Samos le chilTre porté à la 1. 5 de l'inscription. Cf. C.Nep. , Tîtw., 1. Krüger ad Thuc. 1,117.
•') Après avoir lait défection (Thic, I, 115, 5) Byzance se décide, à la suite de négociations, à rentrer dans la Ligue athénienne : EovÉêr.Txv wuTtsp v.a\ Tipô-spov •j7rT|7.oot sivat (Thuc., I, 117). Si, comme le montrent les rôles de contributions, la part prise par Byzance à la révolte de Samos n'entraîna pas pour elle d'augmentation de tribut, il y eut là, de la part d'Athènes, une concession sérieuse.
qui se sont imposées elles-mêmes*;)) c'étaient probablement celles qui avaient adhéré volontairement à la ligue, et qui, en conséquence, étaient privilégiées. Avec un autre groupe de villes, entrées dans la confédération après les victoires de Mycale et de TEurymédon, on avait établi des conventions particulières, qui réglaient à la fois leurs devoirs envers le chef-lieu et leur constitution propre, et qui demeurèrent la base des relations ultérieures. Nous connaissons aujourd'hui, par des fragments, des traités semblables conclus avec Erythrae et Colophon ^. Nous constatons dans ces villes la présence de commissaires athéniens [ItAtao-z:) ^ et de commandants {z^pyjpxpyo:), pour mettre en train la constitution nouvelle; et non seulement des fonctionnaires de ce genre étaient en exercice au moment même où les villes entraient dans la ligue, mais aussi on les employa plus tard à protéger, selon les occasions, les intérêts de la capitale, et, avec l'aide des garnisons athéniennes, à g"arantirla sécurité et la soumission du territoire fédéral.
La diversité des conditions et des droits, à l'intérieur du domaine fédéral, contribua essentiellement à assurer la domination d'Athènes. C'est en effet ce qui diminuaitle danger d'une insurrection générale. Les alliés, en outre, disséminés sur un large espace, appartenant à des races différentes, rivaux parce qu'il étaientvoisins,etainsi séparés les uns des autres, ne pouvaient arriver à se soulever tous en masse contre Athènes. Un seul sentiment leur était commun : la peur d'une flotte de guerre toujours près d'eux. Leur assujettissement à la juridiction athénienne avait aussi ce résultat, qu'ils évitaient tout ce qui pouvait provoquer le mécontentement de la capitale et exercer une fâcheuse influence sur l'issue des procès.
Donc, si nous regardons en arrière, nous assistons à toute l'évolution d'un Etat; évolution des plus remarquables, accomplie pas à pas, montant de degré en degré.
Le germe en fut un groupe de contingents fournis par les Grecs maritimes qui combattaient les Perses, et qui, volontai-
') ■TCÔXst; aùxat cpôpov Taïdtfxsvai (Voy. ci-dessoUS, p. 531).
-) Traités avecÉrythrse(C. I. Attic, I, n. 9.10): avec Colophon (ib.,n. 13).
^) H.\RPOCRAT., s. V. Zenob., VI, 32. Cf. Thuc, I, 115, 3.
rement, formèrent avec Athènes une ligue particulière^ Cette union, s'étant ainsi établie accidentellement, eut pour conséquence une action militaire commune et l'extensionméthodique de la confédération maritime, grâce aux campagnes de Cimon, d'abord jusqu'au littoral de l'Hellespont et de la ïhrace, puis en lonie et en Carie jusqu'cà Phasélis \ La bataille de l'Eurymédon inaugure une troisièmepériode^ La confédération^ une fois développée comme il était nécessaire, est org-anisée à la façon d'un empire ; on constitue un budget de l'empire, s'élevant à 460 talents, et on dépose la caisse de l'empire à Délos. La quatrième époque est marquée par le transfert de ce Trésor dans la capitale de l'empire'^; la cinquième peut se rattacher à la g'uerre de Samos^ en ce sens que l'énergie qu'y fit paraître Athènes avec tant d'éclat lui servit réellement à asseoir sa suprématie sur tout le territoire des côtes et des îles.
Pendant tout ce temps, l'administration du territoire fédéral s'était aussi graduellement perfectionnée. Aristide avait commencé à fixer les contributions obligatoires de chaque Etat d'après l'évaluation statistique de ses ressources, sur les bases d'un contrat réciproque. Ce tarif resta le principe du budget de l'empire, qui fut établi pour la première fois après sa mort; et ce qui, primitivement, avait été réglé sous la forme d'un traité, fut plus tard stipulé par les autorités de la capitale.
Le second fait est le groupement des communes confédérées en districts ou quartiers. Une telle organisation était sans précédent dans l'histoire de la Grèce; et il est assez vraisemblable qu'ici on a pris pour modèle les districts financiers de la Perse. Mais la division en districts n'a pas été créée de toutes pièces à l'époque où le territoire fédéral était au complet, soumis en entier aux Athéniens ; nous devons admettre (car dans l'histoire de l'administration intérieure nous ne pouvons
1) Voy. ci-dessus, p. 368-372.
«) Voy. ci-dessus, p. 377-378. 392. 519.
3) En ce qui concerne les étapes successives du développement de la ligue marilime, Kirchhoff {Der delische Bund, ap. Hermes, XI, i sqq.) a fait faire à la question un pas décisif. Il a le premier indiqué comme début d'une ère nouvelle labalaille de l'Eurymédon, et démontré que le upwTo; cpôpo; dont parle Thucydide (I, 96) ne peut être antérieur à cette époque.
*) Voy. ci-dessus, p. 426.
distinguer que des étapes incertaines) qu'elle a suivi pas à pas le développement de la situation politique. On réunit notamment les premiers alliés en un« district insulaire, » caries Cyclades appartiennent géographiquement à Athènes. Mais on a fait également entrer dans ce cercle des îles aussi éloignées que Lemnos et Irnbros,parce qu'elles appartenaient au noyau de la plus ancienne confédération. Ce furent là les premières institutions administratives, dues sans doute à l'initiative du même homme d'Etat qui, investi de la confiance publique, avait montré dans l'évaluation des ressources fédérales son talent d'organisateur.
Quand le succès eut dépassé de beaucoup les prévisions des Athéniens, l'établissement de nouvelles circonscriptions administratives devint nécessaire. On créa le « quartier de l'Hellespont, » pour s'annexer les deux rives de ce détroit, les villes de la Propontide et du Bosphore, ainsi qu'une partie de l'Ëolide avec Ténédos ; le « quartier de Thrace » comprit les villes de Thrace et de Macédoine, avec la Samothraceet les Sporades septentrionales. Les villes éoliennes de la côte dlonie constituèrent le « quartier ionien^ » et le cercle « carien » enferma le littoral de la Carie et de la Lycie, avec Rhodes et les îles environnantes *.
Ainsi, l'habileté et l'énergie des citoyens d'Athènes a transformé en unité politique l'unité naturelle des pays maritimes, sur qui repose toute l'histoire des Hellènes. Une ligne décotes, longue d'environ 1,200 milles géographiques-, habitée par des républiques de même espèce, mais éparses à l'excès et difficiles à réunir, a formé pour la première fois un ensemble ; l'organisation administrative et militaire on a fait un empire, dont la cohésion a été maintenue par un régime rigoureux. La mer Egée devint si bien une province de Tempire athénien, que la seule apparition d'une flotte lacédémonienne au
') Sur la division en districts (Thuc. II, 9), voy. Kirchhoff, op. cit., p. 13 sqq., et le système un peu difîérent de Köhler, op. cit., p. 125. L'étendue des districts est déterminée par les inscriptions (G. I. Attic, I, p. 226- 234). Voy. le Tableau général placé en Appendice à la fin du présent volume.
*) On peut évaluer le littoral continental à 573 milles (4252 lui.), et le développement des cotes insulaires à 620 milles (4600 kil.).
nord du Péloponnèse était considérée comme une violation du territoire'. Demême que le Grand-Roipossédaitle continent opposé, et Sparte, la péninsule dorienne, Athènes revendiqua pour elle toute la région maritime jusqu'au Pont-Euxin, et s'attribua la souveraineté sur les villes même qui, en fait, conservèrent leur indépendance.
§ IV