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CHAPITRE QUATRIÈME

!? I. — La religion nationale. — Bases de l'unité nationale. — La religion source de la nationalité hellénique. — La religion et le sacerdoce. — Rôle des familles et corporations sacerdotales. — La manliqiie ou divination. — La mantiqiie orientale et la mantique grecque. — Origines et caractère propre de la mantique grecque. — Formes inférieures et forme supérieure de la mantiqui^. — La révéiation apollinienne. — Association du sacerdoce et du prophétisme : les oracles. — Raisons de la puissance des oracles.

— Procédés employés par les oracles. — Les divers oracles apolliniens : Delphes.

§ n. — L'oracle de Delphes et l'éducation nationale. — Situation de Delphes. — L'oracle de Delphes l'auteur de l'unité nationale, source du droit et autorité suprême au spirituel. — Rôle de l'oracle en matière de religion et de morale. — Le dieu de Delphes ordonnateur du calendrier. — Jeux nationaux des Hellènes. — Les concours et la gymnastique. — Perfectionnement de la gymnastique sous l'intluence des centres religieux.

— Heureux elfets de l'éducation gymnastique. — La gymnastique et la morale.

§ lu. — L'oracle de Delphes et la prospérité nationale. — Fêtes nationales : panégyries et foires annuelles. — Relationspar voies déterre et de mer. — Construction des routes. —Colonisation, — Apollon considéré comme dieu colonisateur. — Commerce et finance. — Les temples dans leur rôle d'établissements financiers.

§ IV. — L'oracle de Delphes et la science. — Services rendus par les oracles à la géographie et à l'histoire. — Usage et progrès successifs de l'écriture. — Les archives sacerdotales. — L'histoire éci'ite à Delphes. — Relations de Delphes avec l'étranger — Influence égyptienne : la doctrine de l'immortalité de l'àine. — Delphes et la civilisation nationale. — Les sept Sages. — La sagessse ionienne et la sagesse delphique.

§ V. — L'oracle de Delphes et l'art. — Création du temple hellénique. — Le temple et l'ordre dorique. — Origines de l'architecture des temples. — Opposition entre le style dorique et le style ionique. — Les arts plastiques.

— L'architecture et la sculpture au service du culte. — Présents et exvotos consacrés dans les temples. — Statues d'athlètes. — Premiers essais

des arts plastiques. — Invention de procédés artistiques à Chios et à Samos. — Développement de l'art hellénique. — Écoles artistiques du Péloponnèse. — L'unité nationale reflétée dans l'art. § VI. — L'oracle de Delphes et la poésie, — La poésie. — Rôle national d'Homère. — Réaction anti-homérique dirigée par le sacerdoce apollinien. — Apollon et Dionysos. — Les Muses sous l'influence d'Apollon. — L'école d'Hésiode. — Écoles lyriques. — La lyrique dorienne. — Unité de la vie artistique.

5 VIL — L'oracle de Delphes et la politique. — Delphes, considéré comme centre politique. — Delphes et l'étranger. — Droit de surveillance exercé par Delphes. — L'oracle fauteur de l'aristocratie. — Législations coloniales: lois de Zaleucos et de Charondas. — Déclin de l'influence delphique. — Décadence de Delphes.

A mesure que les établissements grecs se disséminaient sur tous les rivages, la Grèce continentale allait se rétrécissant et se rapetissant de jour en jour. En effet, la nationalité grecque était si intimement liée à la civilisation grecque que tous les membres de la famille qui n'avaient point part aux progrès de. cette culture intellectuelle, quelque voisins qu'ils fussent d'ailleurs, perdaient leur nationalité ; au contraire, les pays les plus éloignés où, grâce à une heureuse colonisation, la civilisation grecque avait pris racine appartenaient, dans toute la force du terme, à la Grèce.

C'est ainsi que l'IIellade s'était séparée du groupe des régions montagneuses du nord, et la péninsule, du continent.

Dans l'Epire, plusieurs tribus de même race eurent d'abord un sanctuaire commun etprirent, par suite, unnom commun '. Le chêne sacré de Dodone verdoyait encore à l'époque des Antonius; l'oracle de Zeus a même survécu des siècles à l'histoire du peuple grec^ et, comme il avait été le berceau religieux de la nation grecque, il est toujours resté pour elle un objet de vénération. Mais les tribus les mieux douées se tournèrent vers le sud et vers l'est, où elles étaient plus à portée du contact

') Voy. vol. I, p. 120.

fécond des races de l' Asie-Mineure. L'histoire nationale les y suivit. On voit ensuite se former, au jDied de l'Olympe de Thessalie, un second centre' où le monde des dieux et des hommes s'ordonne et se précise davantage. Les Gra-kes deviennent des Hellènes ;" et, plus les tribus amphictyoniques se rapprochent et s'unissent entre elles, plus elles se séparent nettement de l'étranger. La Macédoine et l'Épire deviennent des pays barbares. Puis, des tribus épirotes franchissent de nouveau la chaîne du Pinde. La Thessalie, cette Hellade primitive, devient étrangère aux Hellènes, bien que certains rapports extérieurs aient subsisté. Les tribus plus cultivées se serrent autour du Parnasse et constituent une Hellade encore plus restreinte, d'où reste aussi exclue toute la moitié occidentale de la Grèce centrale^ toute la région de l'Achéloos, qui a persévéré dans ses anciennes relations avecDodone. Deux péninsules, la Grèce centrale, située à l'est du Parnasse, et le Péloponnèse, forment maintenant toute l'Hellade proprement dite, la Grèce continue ou « compacte », ainsi qu'on la nommait par opposition aux établissements grecs qui bordaient comme d'une bande étroite le pays des Barbares ' .

C'est donc par des institutions politico-religieuses que le peuple grec est séparé d'un groupe nombreux de tribus de même origine. Tous les noms collectifs des Grecs se rattachent à certains sanctuaires; ce sont là les centres de réunion, les ' points de départ de l'histoire. C'est par là que le pays des Pélasges est devenu un pays hellénique, lorsque Hellen et ses fils, comme dit Thucydide, c'cst-à-dire,,les Grecs constitués en amphictyonies, se sont avancés d'étape en étape et ont répandu partout une civilisation uniforme. Dans ce sens, on peut dire qu'Apollon, en tant que dieu de l'amphictyonie thessalienne, est le fondateur de la nationalité des Hellènes, le père de l'histoire hellénique.

Mais le dieu avait,, pour le représenter, des familles qui agissaient en son nom. C'étaient celles qui avaient institué son

1) 'EXXà; (mvexYJç]^(DiONYs., Descr. Grseciœ, v. 31, p. i39 éd. Meineke), ordinairement comptée à partir d'Ambracie jusqu'à l'embouchure du Pénée. Cf. NiEBUHR, Alte Lœnder-und Völkerkunde, p. 24. Sur le rôle national de l'amphictyonie pythique, vov. ci-dessus, vol. I, p. 130-136.

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culte et qui le desservaient de leurs mains sacerdotales. Celleslà ont fondé, en même temps que le droit divin, le droit civil. Elles ont élaboré et gardé en dépôt Fidée d'une unité nationale, si bien qu'on ne saurait comprendre le développement de cette unité sans connaître la situation , le rôle du sacerdoce et l'influence qu'il a exercée sur la vie du peuple grec.

La religion, chez les Grecs comme chez les Italiotes, était affaire de conscience pour l'individu; et la pratique pleine et entière du culte était un droit personnel pour tout homme libre. Il n'y a pas de caste privilégiée qui s'interpose entre les hommes et les dieux. Tout Hellène peut, sans intermédiaire étranger, sacrilier et prier. La religion est destinée à accompagner tout acte, soit public, soit privé; à sanctifier chaque jour ; à bénir tous les travaux comme toutes les joies : et elle fait tout cela en mettant l'homme en rapport avec les dieux, par le moyen du sacrifice. Car le sacrifice n'est que l'expression de cette communion, qu'il faut incessamment renouveler, entre les dieux et les hommes ; l'homme qui sacrifie va trouver les dieux en qualité d'hôte; il est jugé digne de partager le repas divin, comme Tantale^, l'ami des dieux, et comme « les pieux Ethiopiens » dllomère, chez lesquels Zeus se transporte pour se mettre à table avec eux ». Ainsi, parce que cette amitié des dieux est la condition fondamentale du salut pour les hommes, elle est aussi accessible à chaque membre de la société ; et tout homme qui a les mains pures peut s'approcher de l'autel pour s'assurer à nouveau de cette communion.

Mais le sacrifice doit être indépendant des besoins et des sentiments religieux de l'individu. Aussi, bien que chaque père de famille soit un prêtre , un sacerdoce spécial est-il nécessaire, afin que le culte, devenu ainsi permanent et régulier, soit desservi d'après une tradition constante. De même, chacun ne peut être prêtre de chaque dieu ; les sacerdoces sont attachés à certaines familles qui possédaient le culte comme un bien

') HoM . , Ilia'l . , I, 423 . Sur l'idée que le sacrifice est un banquet où dieux et hommes sont commensaux, voy. Gœtt. Nachrichten, 1861, p. 361.

propre au moment où elles sont entrées dans l'association formant l'Etat. C'est ainsi, par exemple, qu'à Gela, Télinès, qui de Télos, sa patrie, avait emporté en Sicile le culte de Demeter et de Cora, fut, un jour qu'il avait à demander une faveur à ses concitoyens, reconnu publiquement, sur son désir, prêtre de ces deux divinités i : le culte domestique de cet homme devint culte de l'Etat; et désormais, à la durée de ce culte fut lié le salut de l'Etat. Aussi , pour assurer au culte un cours régulier, on lui attribua des revenus fixes, qui consistaient en terres labourables, prairies, viviers, forêts et autres propriétés du même genre, et dont la gestion appartenait toujours aux membres des familles sacerdotales.

Ainsi fut constituée une noblesse héréditaire investie de privilèges inviolables; elle se composait des familles qui, après une reconnaissance mutuelle de leurs dieux, se constituaient en communauté politique ou cité. Elles formèrent le noyau solide de la cité, auquel adhérèrent les autres membres qui tenaient à l'Etat d'une façon moins intime. Ge fut de tout temps un privilège nobihaire que d'avoir droit de sacrifier à l'autel domestique d'une famille sacerdotale comme étaient, par exemple, les Boutades en Attique. Donc, bien que les prêtres, en tant que prêtres, ne formassent point de classe à part et ne restassent nulle part étrangers aux autres fonctions, soit pacifiques, soit guerrières, de la vie sociale, cependant, par leurs rapports directs et personnels avec les divinités nationales, par leur connaissance de ce qui revenait de droit aux dieux, ils étaient aux yeux du peuple investis, eux et les leurs, d'une dignité spéciale. Gar, ce qu'il y avait de plus vénérable au point de vue social, c'étaient les principes du droit non écrit et les us sacrés qui devaient être observés de la manière la plus exacte pour détourner la colère des dieux. Mais, la connaissance de ces rites ne se transmettait que par tradition orale au sein des familles aristocratiques. G'étaitlà le fonds qui, dans la révolution rapide des choses humaines, restait toujours inviolable et immuable. Aussi les représentants de cette tradition furent-ils particulièrement appelés à conserver

1) Hehod., VII, 153.

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au milieu de la société les vieux usages et à ne pas laisser se perdre ce trait-d'union vivant du présent avec le passé . Comme c'était dans la langue des sacrifices que se conservaient do préférence les vieilles formes et les vieux mots, dans le costume et les mœurs des prêtres que se maintenait l'ancien caractère national, on crut aussi que l'esprit et les mœurs des ancêtres se perpétuaient dans les familles des sacrificateurs ' .

En conséquence, plus l'esprit d'innovation se développa dans les Etats grecs, plus grande fut l'importance de ce contrepoids salutaire qu'on trouvait dans les familles sacerdotales. Les hommages qui leur furent rendus sans interruption en firent une puissance dans l'Etat. Elles avaient à veiller sur la pureté du culte, à écarter tout intrus, quiconque s'approchait des dieux de la patrie sans en être digne ou avec des intentions criminelles; comme le fait eut lieu pour le farouche Cléomène à Argos et à Athènes 2. Ainsi, elles maintinrent en cette occasion avec une énergie décisive l'indépendance politique de leurs Etats, puisque le sacrifice que voulait offrir le roi étranger devait servir ses projets de domination.

Cependant,, ce fut avant tout le droit divin qu'elles défendirent en face des prétentions .de l'État. Elles avaient d'abord à empêcher la confusion du spirituel et du temporel ; car, cette distinction scrupuleusement maintenue, c'étaitlefond de toute la religion des Hellènes. En conséquence, aucun ustensile ayant servi au sacrifice ne pouvait être utilisé pour un usage profane ; aucun morceau de terre appartenant aux dieux ne pouvait être enlevé au sanctuaire, et aucun droit attaché à cette terre ne devait être lésé ; aucune habitation laïque ne pouvait être édifiée dans un voisinage qui eût porté atteinte au respect dû aux dieux ^ C'est pourquoi les prêtres entou-

') Sur le rôle conservateur du sacerdoce {xafJ-aieOvai), voy. Mommsen, Arvalmonumente in Rom, ap. Grenzboten, 1869, I, p. 485 sqq. Cf. E. CuRTirs, Das Priesterthum bei den Hellenen (Rede zum 22 Maerz, Berlin, 1877).

s) Voy. vol. I, p. 486.

3) Loi observée à Tanagre (Pausan., IX, 22, 2). Cf. Amm. Marc, XXVII, 9. BoETTiCHER, Andeutungen über das Heilige und Profane, 1846, p. 4.

rèrent avant tout de garanties le droit d'inviolabilité pour le terrain consacré; c'est pourquoi, défiant le bras séculier, ils prirent sous leur protection quiconque avait trouvé un asile auprès des dieux ou s'était mis, de façon ou d'autre, en contact immédiat avec le sol sacré. Enfin, comme, en toutes choses, l'Etat séculier sentait sa dépendance et son insuffisance, les prêtres venaient en mainte occasion à son secours. C'était à eux de fortifier les lois par leur sanction ; d'empêcher, par la menace de châtiments divins, que ces lois ne fussent transgressées; de maudire publiquement, au nom des dieux, les ennemis déclarés de l'Etat ; de diriger les cérémonies religieuses officielles, telles que l'envoi de théories à Delphes ou à Délos, de façon à les rendre agréables aux dieux.

Mais aussi, moins l'Etat pouvait se passer des familles sacerdotales, plus il était facile à celles-ci de former en face du gouvernement une puissance qui devenait dangereuse en cas de conflit. C'est ce qui arriva par exemple à Chios, lorsque les prêtres refusèrent l'extradition d'un suppliant, décidée par les autorités civiles, et confirmèrent leur refus en déclarant au nom des dieux que, de leur côté, ils n'accepteraient aucune offrande venue d'un territoire gagné par un sacrilège. C'était une excommunication qu'ils prononçaient contre le territoire d'Atarnée *.

Aux époques de troubles civils, ils formaient un parti conservateur très important. Si donc un novateur violent, comme Clisthène à Sicyone, mettait un culte à la place d'un autre, sa principale raison était d'éloigner de l'Etat tout un groupe de familles qui lui faisaient une opposition obstinée, et de s'entourer d'autres familles plus complaisantes. Mais^ les familles sacerdotales elles-mêmes se divisaient en partis contraires : le fait est incontestable, notamment au temps des Pisistratides ^. De là vient que , malgré la place considérable qu'avaient prise dans la vie publique les familles sacerdotales, elles ne purent jamais faire valoir d'une façon durable leurs prétentions théocratiques. Elles ne constituaient pas

') Herod., I, 160.

»j Voy., vol, I, p. 456.

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une corporation compacte ; les dieux de TEtat étaient trop nombreux, trop nombreuses aussi les familles sacerdotales ; et, comme les dieux eux-mêmes étaient plus vieux ou plus jeunes les uns que les autres , plus imposants ou plus humbles, plus raides ou plus souples, on retrouvait chez leurs prêtres les mêmes différences.

La mantique est tout à fait distincte du sacerdoce. Elle a pour base cette croyance, que les dieux sont constamment dans le voisinage de l'homme ; que, gouvernant l'univers, ils s'occupent de tous les détails, et qu'ils ne dédaignent point de faire connaître leurs desseins à cette race humaine dont la vue est si courte et le jugement si incertain. D'après cette croyance, la divinité, la nature, l'humanité, sont enchaînées d'un lien indissoluble. Donc, si l'ordre moral, fondement sur lequel reposent toutes les choses humaines,* est troublé, ce désordre doit paraître aussi dans le monde naturel. Des phénomènes physiques inaccoutumés, dans le ciel ou sur la terre, des éclipses de soleil ou de lune, des tremblements de terre, les épidémies, la disette, sont des signes de la colère divine excitée par l'injustice ; etil ne s'agit plus alors pour les mortels que de savoir comprendre et mettre à profit ces manifestations des dieux. Mais, pour cela, il faut une aptitude particulière, telle qu'elle ne peut s'acquérir comme un art ou une science humaine ; c'est vraiment un état de grâce accordé à des personnes ou à des familles à part, dont les oreilles et les yeux sont ouverts aux révélations divines, et qui, plus que le reste des hommes, participent à l'esprit divin. En conséquence, ceux-là ont pour fonction et pour devoir de se présenter comme les organes de la volonté divine ; ils ont le droit d'opposer leur autorité à toute espèce de pouvoir civil. C'est ce qui rendait les conflits inévitables ; et les souvenirs vivants que conservait le peuple grec de l'énergie de Tirésias et de Calchas montrent que la royauté héroïque n'a pas toujours trouvé un appui et un soutien chez les maîtres de la science divinatoire, mais qu'elle asouvent éprouvé, au contraire, la violence de leurs protestations et de leur résistance.

D'après l'idée que l'antiquité se faisait du monde sur la foi des sens, c'est surtout dans l'atmosphère qu'on cherchait les

révélations divines. Ainsi, l'éclair, la tempête, tous les accidents qui rompaient la pacifique harmonie du ciel et de la terre, étaient considérés comme des avertissements des dieux; mais les oiseauxavanttout,etparmi eux, particulièrement, les oiseaux de haut vol, semblaient destinés à servir d'intermédiaires entre le monde terrestre et le monde supérieur. De plus, comme le sacrifice devait élever l'homme jusqu'à une communauté de vie immédiate avec les dieux, il était très important^ là plus que partout ailleurs, de guetter et de saisir au passage la révélation divine. Comme on désirait s'assurer de cette entente pour toutes les entreprises sérieuses que l'on commençait, on devait naturellement voir dans la moindre irrégularité de l'acte religieux un refus de la part des dieux de consentir à cette communauté, et un avertissement pour l'homme de renoncer à l'œuvre projetée. De là cet examen inquiet de la victime qui, si belle et irréprochable qu'elle fût à l'extérieur^ pouvait cependant laisser voir des défauts intérieurs, des imperfections qui la rendaient indigne des dieux ; de là cette observation minutieuse de la flamme du sacrifice, comme aussi de toutes les particularités et de la marche de toute la cérémonie, pendant laquelle tous épiaient, dans un religieux silence, la révélation divine. Même les rides et les déchirures de la peau de la victime avaient, à Olympie, leur signification.

Il est particulièrement intéressant, au point de vue des considérations historiques, d'examiner quels sont les rapports de la mantique grecque avec les institutions analogues des autres peuples de l'antiquité.

Chez tous nous trouvons, pour la recherche des choses de l'avenir , des méthodes arrêtées ; et l'antique cité de Babylone, notamment, fut un centre où se développa cette branche des inventions humaines. C'est là qu'on rencontre pour la première fois l'usage des sorts et l'examen du foie des victimes; c'est là que la connaissance de la destinée, par sou union avec la science chaldéenne et spécialement avec l'astronomie, prend pour la première fois un caractère nettement marqué. C'est en Mésopotamie qu'on a appris à pénétrer les lois des corps célestes ; là, par conséquent, on a commencé non-seulement à régler d'après la marche des étoiles les sai-

sons de l'année et d'après elles les occupations des hommes sur terre et sur mer, mais aussi à soumettre à cette influence la vie entière de l'humanité. On voyait les étoiles, au-dessus de la confusion où s'agilait le monde terrestre^ suivre leur route dans une clarté sereine et dans un ordre sacré ; et, cette influence régulatrice de la vie naturelle, on l'appliquait aussi à la vie morale. Où trouver une limite à leur activité? Où se brisait la chaîne de cette unité mystérieuse? Les peuples de l'Orient étaient moins disposés que personne à marquer ces frontières ; ils s'adonnaient avec passion à la contemplation d'un ensemble cosmique dont aucun membre ne put se détacher, et c'est de là qu'ils tiraient leur système de l'univers. Parle lever et le coucher des corps célestes ils comptaient les périodes dans lesquelles s'achevaient les destinées des peuples ; c'est dans ces supputations artificielles qu'ils enfermaient les évolutions historiques de la civilisation ; et, d'après telle ou telle constellation du ciel, ils déterminaient la vie terrestre de chaque individu.

Les Grecs apprirent en Eg^ypte à connaître cette doctrine. Il y trouvèrent chaque mois, chaque jour, chaque heure attribuée à une divinité spéciale : d'après l'heure fortuite de sa naissance, on croyait que le caractère et le destin de chaque homme étaient fixés'd' avance. On se donnait beaucoup de peine pour noter chacun de ces signes et en marquer les effets, ahn de constituer de cette manière un corps complet de doctrine.

La transmission de cette doctrine fut efficacement et singulièrement facilitée par les pays limitrophes situés entre les deux moitiés du monde ancien, c'est-à-dire, par les côtes de l'Asie-Mineure qui appartient à la fois à l'un et à l'autre continent, surtout par les côtes méridionales, plus rapprochées que les autres des habitats des peuples sémitiques et ayant même reçu une population de cette race ' ; ce sont les contrées qui touchent à la pentesud duTaurus,Cilicie,Pamphylie,Lycie, Carie, les îles de Cypre et de Crète. C'est dans ces régions que le sentiment enthousiaste de la nature et le profond instinct religieux des Sémites a pénétré pour la première fois l'esprit

») Voy. vol. I, p. 94-95.

aryen, toujours à la recherche de la mesure et de l'ordre. C'est aussi là que se trouve installée de préférence la science de la destinée, telle que la comprenaient les Hellènes.

En Cilicie, par exemple, il y avait, de temps immémorial, des centres prophétiques; le premier ancêtre de la race carienne passait pour avoir inventé l'observation des oiseaux; sur les frontières de la Carie et de la Lycie habitaient les Telmessiens, dont les fils et les filles possédaient en propre le don de prédiction : de la Lycie sortait Olen, lo premier prophète des Grecs, et on avait été initié parles Pamphyliens aux secrets merveilleux de leurs arts magiques. Ici, il n'y a point à tirer de ligne de démarcation entre l'Orient et l'Occident, comme s'ils se mouvaient chacun dans un cercle d'idées différent. Tous les moyens de connaître la destinée que l'Orient a imaginés et perfectionnés, dés et sorts, songes et aspects des constellations, fumée des sacrifices et phénomènes lumineux, voix et mouvements des animaux, nous en retrouvons aussi chez les Grecs la trace manifeste : même la Thèbes aux sept portes ' a été bâtie conformément à un'plan idéal tiré du système planétaire des Babyloniens.

Mais l'héritage de l'Orient n'a point passé ainsi aux Grecs sans se modifier, sans devenir pour eux comme une propriété nationale ; et cette transformation s'est opérée principalement dans les contrées maritimes, en Lycie, par exemple, où apparaît et rayonne une vie intellectuelle profondément distincte de l'esprit oriental et que nous pouvons saluer comme Tauror.e de la civilisation hellénique .

Si nous nous demandons maintenant ce qui donne à la mantique hellénique son caractère national, c'est assurément la liberté d'esprit, qui s'affirme même là où l'homme se soumet à une direction plus haute ; c'est le rejet décidé de tout fatalisme servile ; c'est la reconnaissance de la conscience comme étant la voix de Dieu parlant dans le sein de l'homme même, indépendamment de tous les signes célestes ; c'est aussi la reconnaissance de la responsabilité personnelle attestée par cette même conscience, et à laquelle on ne saurait lâchement

») Voy. vol. I, p. 106.

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se soustraire sans abandonner en même temps les plus nobles des droits. L'accomplissement de tels devoirs, écrits clairement dans le cœur de Thomme moral, l'Hellène ne le fait point dépendre de l'observation inquiète de la nature ; et, cet instinct de la liberté morale, Homère le traduit par ces paroles qu'il prête au héros troyen que les mauvais présages devraient retenir loin du champ de bataille:

Nous, nous obéissons à la volonté du grand Zeus

Qui commande à tous, mortels et Immortels.

Le seul présage qui vaille, c'est de combattre pour la patrie '.

Ce sentiment de la liberté se manifeste aussi dans les formes mêmes de la mantique. Tous les développements qu'a pris chez les Etrusques et les Romains la science de la divination, nous en trouvons le germe chez les Hellènes. Ils connaissaient, aussi bien que les Romains, l'observation des oiseaux; il n'est pas d'espèce animale qu'ils aient étudiée avec plus de soin et de prédilection, et nulle part cette science n'a été mieux renseignée. Mais il leur répugne de donner aux auspices une forme systématique, ainsi que cela s'est fait en Italie où, mis au service de la politique pratique, ils ont été réglementés rigoureusement, comme tout ce qui touchait à l'État. Quelque chose d'analogue se retrouve à Sparte. Là aussi la vie publique, en des points essentiels, était réglée par les signes célestes. L'élection des éphores semble avoir été rattachée aux auspices, et on invoqua, pour faire passer certaines mesures politiques, les visions obtenues en songe dans le sanctuaire de Pasiphaé^ A Athènes, au contraire, l'esprit hellénique s'affranchit, plus que partout ailleurs, dépareilles contraintes et repousse toute espèce d'asservissement. Il est vrai que les pratiques traditionnelles de la divination se perpétuaient dans certaines familles ; l'Etat reconnaissait l'importance de ces familles, par exemple les Pythiastes et les Déliastes, qui, d'un emplacement consacré, observaient les éclairs illuminant le Parnès et déterminaient en conséquence le moment propice au départ des théories pour Délos et Delphes. Parmi le

1) HoM., Iliad., XII, 241-243.

2) Voy. vol. I, p. 263. i

peuple, la superstition se maintenait et prenait une force nouvelle aux époques de trouble et d'agitation ; les bourgeois a'Vthènes, eux aussi, se séparaient précipitamment quand survenait quelque phénomène météorologique inaccoutumé, ou quand quelque animal de mauvais augure se glissait dans leurs rangs. De pareils incidents pouvaient, de temps à autre, être utilisés dans un intérêt de parti ; mais, plus la conscience publique s'épura dans l'Etat de Solon, plus ces faits perdirent de leur importance, plus aussi s'affirma cette aspiration à l'indépendance morale, innée dans l'esprit grec ; de plus en plus, par un progrès croissant, il se délivra de l'influence des choses naturelles et voulut trouver en lui-même les lois de son activité, en commençant par se mettre d'accord avecles règles établies par les dieux. Après comme avant ce progrès, les devins, les interprètes de présages continuent leur métier, et chaque individu reste libre, selon son degré de culture, d'accorder plus ou moins de valeur à l'art qu'ils pratiquent; l'État, lui, s'en désintéresse 'absolument, excepté s'il s'agit d'interdire une supercherie scandaleuse : les Hiéropœi ('.epoTîotoi), à Athènes, exerçaient un contrôle de ce genre*. Mais, en général, toutes les formes inférieures de cette mantique qui consistait dans l'observation anxieuse des objets matériels et l'explication artificielle des présages, qui dégénérait en un métier ou commerce d'un caractère bas et cupide, tout cela fut de bonne heure et en bloc rejeté dans le domaine de la superstition (S£tatSat[ji,cv(a) ; et seule, la divination qui avait sa source dans une disposition particulière de l'esprit exalté par le voisinage de la divinité consei-va dans la vie publique des Hellènes une sérieuse importance.

Cette divination supérieure était dans le ressort du culte d'Apollon où la mantique des Hellènes, et, d'une façon générale, leur conscience religieuse, atteint son expression la plus haute. Apollon lui-même est le prophète du grand Zeus et son intermédiaire vis-à-vis des hommes ; il tient de lui cette fonction de se montrer secourable aux hommes dans leurs per-

') ScHOEMANN, Griech. Alterth., IP, p. 417. Sur la divination en général, voy. E. CuRTius, lieber die Mantik des Alterthums (Gœttinger Festrede vom 4 Juni 1864).

plexités; et c'est dans les contrées où le culte d'Apollon nous apparaît développé de meilleure heure, en Carie et en Lycie, que nous trouvons rassemblées toutes les méthodes de la mantique. Mais, ce qu'on entend surtout pardivination apollinienne est celle qui dérive d'un certain état de lame humaine illuminée et exaltée, état dans lequel il est accordé à l'esprit terrestre de pénétrer parle regard dansl'ordre supérieurdes choses. Il ne s'agit donc point ici d'une sati-sfaction donnée à quelque curiosité frivole, mais d'une harmonie qui s'établit ainsi entre le monde visible et le monde invisible. On disait du prophète Epiménide qu'il ne prédisait que les choses passées ^ Il s'agissait donc le plus souvent de porter un jugement droit sur les affaires humaines, de façon àse sentir parla en harmonie avec la divinité. On ne s'occupait pas des vicissitudes du monde terrestre. On cherchait à saisir les lois immuables de la justice divine, qui devaient se présenter vivantes à l'esprit de .l'homme ; car on était convaincu que, même en ce qui concerne le particulier, l'esprit serait délivré par ' ce moyen de la torture du doute.

Le dieu se choisit lui-même les organes de ses manifestations ; et, pour mieux montrer que ce n'est point la sagesse humaine ni l'art humain qui découvre la volonté divine, ses instruments sont de faibles femmes, des jeunes filles ; c'est parleur bouche que parle Apollon ; Fétat d'inspiration n'est point un accroissement de force surexcitée ; la force personnelle, au contraire, et même la conscience sont comme éteintes, afin que la voix divine soit perçue plus nettement ; le secret du dieu, ainsi communiqué, est un fardeau; il écrase l'esprit qui le reçoit; c'est une vue claire des choses, mais non pour l'âme une source de contentement. La voyante ou sibylle, par ellemême, n'est point maîtresse de la révélation; pour elle, comme pour ceux qui l'écoutent, les pensées qu'elle profère sont incompréhensibles. Il fallait donc expliquer la prédiction ellemême pour qu'elle devînt utile aux hommes. On appelait surtout à cet office les personnes'qui, chargées des soins du culte, vivaient le plus près possible du dieu ; et c'est là le point où la

») Voy. vol. I, p. 397.

mantique et le sacerdoce, qui originairement n'ont rien de commun, se rapprochent par une alliance féconde en résultats. Ceux qui traduisent alors les sentences divines en profitent pour élargir de plus en plus le cercle de leur action. Ils se nomment eux-mêmes prophètes ou devins ; quand ils ne se sont pas attribué en propre la fonction prophétique, comme à Claros ', ils choisissent du moins, au nom du dieu, les prophétesses-. Ainsi la mantique est au service des prêtres, et sa puissance théocratique passe aux familles sacerdotales.

Mais, comme la mantique dépend absolument du bon vouloir qu'a la divinité de se manifester, elle est, par essence, quelque chose d'extraordinaire et d'irrégulier ; c'est une source de connaissances qu'un acte particulier de la divinité fait seul jaillir. C'est sous cette forme primitive et originelle que la divination s'est maintenue dans la patrie de l'Apollon grec, c'est-à-dire en Lycie; là, laprophétesse, quandelle croyait sentir l'approche du dieu, s'enfermait dans le temple pour attendre sa venue. Mais cette arrivée d'Apollon, on pouvait l'espérer surtout le jour oii l'on fêtait sa première apparition, le jour de sa naissance. C'était le 7 de Thargélion, un mois du printemps, alors que la lumière et la chaleur regagnent leur énergie perdue et rayonnent sur le monde rajeuni.

Après que les prêtres eurent commencé à retirer de leur alliance avec la mantique honneur et profit, ils l'assujettirent, contrairement à sa nature originelle, à un fonctionnement régulier, qui la mettait au service de la masse des fidèles à des jours et en des lieux déterminés. Car c'était la marque caractéristique de la piété hellénique d'utiliser naïvement les moyens qu'oiîrait la divination pour se concilier la grâce divine, d'aborder les centres prophétiques avec des sacrifices et des offrandes, et, comme on disait, de demander conseil à la divinité. Ainsi s'établirent les sanctuaires de divination ou oracles.

Ce développement purement grec de la mantique a aussi une autre cause première : la tendance à mettre un frein à

')Tac.., Annal., II, sh.

-j La Pythie était Tixorwv AO.-^iowv l^a-psTo; (Ecrit , Ion.. 1326, éd. Kirchh.). Schümann, Griech. Alterth., IT', p. 3l4.

18 L UNITE CxRECQUE

l'arbitraire, quipou\ait se donner dans l'exercice de cet art une si libre carrière. La mantique ne devait pas rester aux mains d'individus isolés ; par conséquent^ on fonda des établissements religieux dans des lieux consacrés, accrédités par des manifestations divines, et là, des associations vénérables présidèrent au commerce de l'homme avec la divinité. C'est dans ces instituts sacerdotaux que la mantique, en tant que don personnel, disparut graduellement, pour ne plus être bientôt qu'une simple formalité. La femme inspirée elle-même, l'élue des prêtres^ n'a plus qu'à répondre à leurs questions ; et leurs paroles sont tenues alors pour la décision même des dieux. Cependant, cette réforme de la mantique n'est point considérée comme une usurpation, comme une profanation du domaine religieux ; on croit, au contraire, que la divinité se communique d'une façon immédiate et durable dans ces lieux bénis où, en son nom, on promulgue le droit divin. Comme administrateurs de ces sanctuaires prophétiques, les prêtres acquirent une réputation toute nouvelle et une nouvelle puissance, qui est d'une très grande conséquence pour l'histoire du peuple tout entier.

Cette considération dont les prêtres étaient l'objet doit surprendre tous ceux qui savent à quel point, en somme, l'esprit de la race hellénique, dans son aspiration à l'indépendance et au mouvement libre, est opposé à toute influence théocratique, et pourquoi, par suite, aucun pouvoir spirituel n'a pu se constituer nulle part au sein des Etats particuliers. Il doit donc exister des raisons spéciales, qui expliquent l'origine et la longue durée de cette autorité possédée par les prêtres des oracles.

Quand le culte d'Apollon eut été apporté sur le continent européen par les races antérieurement développées, établies en Crète et en Asie-Mineure », les missionnaires de ce culte furent aussi les propagateurs de leur propre civilisation, déjà avancée. C'est ainsi seulement qu'on peut rendre compte de cette influence qui s'étend sur toutes les circonstances de la vie, et qui accompagne le culte d'Apollon partout où il s'est

') Voy. vol. I, pp. 69. 84. 97. 99. 129.

LA RKLIGION NATIONALE 19

implanté . On comprend pareillement la prépondérance que les familles sacerdotales conquirent parmi les indigènes : les prêtres, en effet, pouvaient se présenter comme des hommes privilégiés du côté de rintelligence, possédant du monde une connaissance infiniment supérieure, ayant par eux-mêmes la capacité et tenant de leur dieu la mission d'être, pour les enfants du pays, des maîtres etdes conseillers dans toutes les circonstances *. Or, il n'est aucun peuple au monde chez lequel la civilisation ait eu autant de puissance que chez les Grecs. C'est pourquoi les familles aristocratiques de la Crète ont condamné les Doriens à ne recevoir qu'une éducation bornée, voulant les dominer par la supériorité de leur propre culture ; de même les Mityléniens ont supprimé dans les petites villes de leur île toutes les écoles, afin de concentrer l'instruction dans la capitale ". De la même façon les oracles sont devenus des centres de civilisation avancée, et c'est làla véritable raison de leur puissance.

Mais, sitôt que la culture des immigrants et celle des indigènes, par suite d'une action réciproque, furent devenue s graduellement égales, il fallut l'intervention d'autres causes pour assurer aux prêtres la prépondérance une fois acquise. Ils y réussirent en mettant, comme le leur commandait leur propre intérêt, un grand zèle à entretenir dans leur communauté une instruction professionnelle, qui leur permît de répondre avec une grande promptitude et une grande sûreté aux questions qu'on leur posait. Ces questions concernaient-elles l'avenir ? Aucun homme n'y pouvant répondre avec certitude , il était permis alors de faire parler le dieu avec une prudence tellement avisée qu'en aucun cas il ne put être établi qu'il s'était trompé, quelque fût le succès deraffaire. Les questions qu'on ne voulait pas se mêler de trancher, on savait les écarter sous des prétextes plausibles. Mais on n'était pas toujours en présence de problèmes que la connaissance de l'avenir pût seule résoudre ; d'ordinaire les consultants demandaient à l'oracle un conseil à propos d'entreprises difficiles, une déci-

1) Sur la puissance des prêtres chez les races indo-européennes, voy. Max Miller, Essays, II, pp. 290. 297. 301.

2) yELi.\.\.. Var. Eist., VII, 15.

20 l'umté grecque

sioii dans les cas litigieux, un secours dans les embarras divers de la vie ; et alors ils pouvaient déjà retirer un grand avantage d'un jugement impartial porté surla situation. Mais pour beaucoup aussi, l'oracle était une bénédiction en ce sens qu'après une longue et pénible période d'bésitation, ils étaient conduits par lui à une résolution arrêtée qu'ils exécutaient alors le cœur joyeux, pleins de confiance dans cette ratification divine. Ajoutons à cela que les prêtres étaient assez habiles pour se maintenir en rapports intimes et suivis avec les centres les plus importants du monde hellénique.

Ils avaient en effet, non-seulement par suite de l'extension qu'avaient prise au loin les corporations apoUinienncs, mais aussi grâce à leurs relations personnelles de tout genre, une connaissance précise de l'état social dans toutes les locautésde quelque importance habitées par les Hellènes. Ils savaient où en étaient les questions qui divisaient les partis, avant que les partis neparussent devant eux ; ils pouvaient porter un jugement net sur les dangers extérieurs ou les difficultés intérieures qui troublaient chaque république , avant d'être consultés sur la manière d'en sortir ; ils avaient aussi des moyens et des procédés pour pénétrer à fond les particuliers, avant de prendre en main leur destinée. Si l'on réfléchit qu'à côté de cette connaissance étendue du monde et des hommes, il se transmettait dans le cercle des familles sacerdotales, d'une génération à l'autre, une certaine sagesse et comme un tact sur pour juger les questions difficiles de la vie ; qu'à propos de chaque cas particulier soumis à leur décision, ils avaient déjà à leur disposition une série de cas analogues pour établir des comparaisons, et qu'ainsi, par cette succession de réponses et de sentences de toute sorte, il se formait une pratique de plus en plus constante ; alors on comprendra mieux comment, même après le nivellement de cette inégalité originelle de civilisation qui existait jadis entre les missionnaires apolliniens et les populations avoisinantes, les établissements prophétiques ont pu se maintenir sans rien perdre de leur prestige. Enfin, il faut ajouter à cela les expédients de toute nature qui, dans tous les lieux et dans tous les temps, ont été sous la main des prêtres pour dominer les esprits religieux. Les seuls

LA RELIGION NATIONALE 2i

clients des oracles étaient ceux qui, sous le coup d'angoisses intérieures ou de dangers extérieurs, avaient besoin de secours; par exemple, les criminels. Ce pardon qu'ils demandaient aux prêtres, ils ne pouvaient l'obtenir qu'au prix de l'humiliation, de l'abaissement ; on exigeait d'eux la confession du 'péché et le repentir'. Les occasions ne manquaient donc pas de prendre de l'empire sur les âmes.

Ainsi, c'étaient des forces dominantes et actives^qui avaient leur foyer dans les instituts sacerdotaux ; mais ces forces agissent comme derrière un voile. On suit partout la trace de leur influence qui pénètre, qui dirige, qui ordonne, et, si on ne sait pas l'apprécier, l'histoire devient absolument inintelligible ; mais on ne voit point ressortir aucune personnalité individuelle, qu'on puisse connaître de figure et appeler d'un nom connu. Les sacerdoces étaient des corporations fermées, dont les membres n'agissaient que dans l'intérêt commun; et de fait il est étonnant qu'en dépit de l'ambition personnelle, si profondément enracinée au cœur de tous les Hellènes, on rencontre dans ces établissements sacerdotaux pendant des siècles un tel esprit de solidarité, une telle discipline, un tel ordre, que tout ce qui s'y faisait ne se faisait qu'au nom du dieu; il est étonnant qu'à côté de tant de changements survenus dans les races et dans les cités, les oracles aient pu garder si longtemps une attitude ferme et conséquente.

Là où le culte d'Apollon avait pris racine, il y avait des sibylles et des prophètes ; car on n'imagine pas Apollon sans le rayon révélateur qui émane de son séjour. La situation prospère et la valeur intellectuelle des principaux collèges de prêtres ont donné à certains oracles une importance spéciale. A cette catégorie appartiennent Patara en Lycie, l'oracle de Thymbra près de Troie, auquel se rattache Cassandre^ la plus célèbre parmi les voyantes apolliniennes, le Gryneion de Lesbos^ l'oracle de Clarosprès de Colophon, enfin, le plus considérable de tous les sanctuaires de l'Asie-Mineure, le

i) Les prêtres recevaient cette confession au nom de la divinité(PLUTARCH., Apophth. Lacon. [Antalcidas, 1]; Hermann, Gottesdienstl. Alterth.,^ 23, 26. ScHOMANN, Griech. Alterth., IF, p. 405.

Didymcpon, près de Milet, où la famille des Branchides possédait le don de prophétie comme un privilège héréditaire.

Délos relie entre elles les stations apollinienncs situées des deux côtés de la mer ; là aussi était un oracle très ancien, où Anios , fils d'Apollon, était honoré comme l'ancêtre d'une race de prêtres-prophètes '. Par le canal de l'Euripe, dont les eaux ont porté jusqu'aux bords de l'IIellade tant de trésors de la civilisation orientale, l'Eubée, patrie de la sibylle de Cume, est entrée, ainsi que le continent auquel elle fait face, en relations avec les centres prophétiques de TOrient grec; alors furent fondés les sanctuaires d'Apollon Isménien à Thèbes, le Ptoïon sur la montagne qui sépare le bassin de l'Hylica de celui du Copaïs, et, en Phocidc, l'oracle d'Aba?. jllais toutes ces résidences d'Apollon, jadis renommées, ont été éclipsées par Delphes ; on en trouve la raison dans une série de circonstances particulières et extraordinaires, grâce auxquelles ce lieu a été appelé à devenir le centre, non-seulement, comme les autres oracles, des régions circonvoisines, mais bien de la nation tout entière.

ij n

L ORACLE DE BELPflES ET L EDUCATION NATIONALE.

Il serait, en vérité, difficile de trouver un sanctuaire antique plus dissimulé et plus reculé que celui de Delphes. Là, point de hauteur couronnée d'un temple, dominant la contrée, avec un large horizon ouvert devant elle, et située à la jonction de voies de communication commodes ; mais une gorge étroite entre des massifs montagneux impraticables. En efret, les montagnes de la Phocide ont été anciennement, par l'action de tremblements de terre violents, fendues en deux portions énormes, séparées l'une de l'autre par le ravin profond du Pleistos ; au nord, la cime principale, le Parnasse; au sud, le

') CoNox, Narr. W. Diodor., V, 02. Dionys. Haltc, I, .50.

l'oracle de DELPHES ET l'ÉDUCATION NATIONALE 23

mont Cirplîis, qui fait saillie clans la mer. Des deux côtés, les versants opposés produits par ce déchirement plongent à pic jusqu'au torrent.

Du côté du Parnasse^ les rochers montent verticalement; là se dressent deux murailles calcaires dénudées, hautes d'environ 900 pieds, les Phaedriades ou« Roches brillantes •,» ainsi appelées parce qu'elles reflètent la lumière solaire en formant l'une avec l'autre un angle obtus, ouvert dans la direction du sud. Du pied de ces rochers descend un terrain escarpé, couvert d'une couche épaisse de pierres roulées, et , à chaque secousse, prêt à s'ébouler dans la profondeur du ravin, si bien qu'il a fallu des murs de soutènement pour établir des terrasses planes et des surfaces solides propres à la construction. Des blocs énormes, détachés des rochers qui surplombent, gisent épars tout autour et montrent qu'il y a là-haut un danger toujours menaçant. L'air est suffocant; la chaleur et le froid se succèdent sans transition. En somme, cette région, d'un sauvage grandiose, paraît plutôt destinée par la nature à n'être jamais qu'une solitude perdue dans la montagne ; étonne comprendrait pas pourquoi ce coinrocheux a été choisi pour abriter un établissement apollinien, s'il n'était pas remarquable par l'abondance exceptionnelle de ses eaux. Il n'y a pas là moins de trois sources jaillissant dans un espace resserré, au pied des Phœdriades, et leur débit est le môme en toute saison : Castalie sort directement de la déchirure qui sépare les deux parois rocheuses ; plus loin, à l'ouest, coule Gassotis, et, en remontant un peu, Delphuse. Or, pour les Grecs, de pareilles sources, plus que toutautre signe, indiquaient un endroit particulièrement béni ; ils y voyaient comme des avertissements impérieux, leur ordonnant de sacrifier à la divinité et de l'honorer. G'est à ce caractère de nature que s'est attachée la consécration religieuse; c'est aussi ce qui a décidé du rôle de Delphes. Les Grecs savaient que ce lieu prédestiné aux sacrifices n'avait pas été pour la première fois consacré par Apollon. En effet, là s'étaient

1) <^ai8ptâÔ£ç. Voy. Ulrichs, Reisen i(nd Forschungen, I, 47, et un aperçu des particularités locales à Delphes dans mes Anecdota Delphica, p. .3.

24 L UNITÉ GRECOUE

installés déjà successivement les cultes de Zeus, de Démêler, de Dionysos, sans parler des autres, lorsqu' Apollon Pythien pénétra au milieu des divinités delphiqucs et dressa près de Fonde fraîche de Cassotis sa cabane de lauriers. Partout, en effet, c'est près des sources et des ravins rocheux que le dieuprophète a élu domicile et a parlé par la bouche de ses sibylles. Puis, de différentes contrées, de la Crète comme de Délos, arrivèrent des familles sacerdotales; et c'est à leur intelligence supérieure que le trépied delphique dut sa gloire et son prestige.

Delphes même n'était point à l'origine une ville indépendante, mais simplement un sanctuaire situé dans le territoire de Grisa, bâti par les Cretois sur une colline pittoresque à l'extrémité inférieure de la gorge du Pleistos, et entouré dune plaine fertile qui descend par une pente douce jusqu'au golfe >. Crisa fut le premier port et le premier marché fondé sur cette mer : elle donna son nom à tout le golfe ; et c'est grâce aux prêtres de Crisa que Delphes était déjà devenue un centre de haute civilisation quand les Doriens s'établirent auprès du Parnasse *. Avec eux commença une vie nouvelle. Delphes fut mise en relation avec Tempe ; le clergé de Crisa reçut de nouveaux renforts ; la confédération ihessalienne se transporta de ce côté ; et, plus les ports du nord et de l'ouest restaient en retard sur la civilisation hellénique, plus Delphes devenait le centre d'une Hellade restreinte, la métropole du Péloponnèse, dont les jeunes Etats furent fondés et organisés par son initiative. Ce qui n'était que le sanctuaire de Crisa devint le sanctuaire des Hellènes ; il s'affranchit de la suprématie de la ville mère ; il fut désormais le siège d'une communauté indépendante, gouvernée par des familles sacerdotales sous le protectorat des Etats amphictyoniques, lesquels avaient pour mission de faire valoir leur ancienne suzeraineté contre toutes les revendications des Criséens, comme aussi de repousser toute autre agression, de quelque part qu'elle vînt. Mais toutes les races helléniques étaient animées d'une dou-

») Voy. vol. I, p. 311.

«) Voy. vol. I, pp. 127. 130 sqq.

ble tendance : d'un côté, le désirdepousser toujours plus avant, de bâtir des villes, de fonder des Etats, de s'organiser et de s'établir de plus en plus en colonies nombreuses ; de l'autre, le besoin de resserrer leur unité nationale et de se sentir un seul et même peuple en face de l'étranger. Or, par suite du morcellement croissant de la nation, cette dernière tendance n'avait d'autre foyer que le sanctuaire commun de l'Apollon Pythien. C'est dans ses maximes seulement que le sentiment national, qui devait se développer et s'affiner à chaque progrès de la civilisation, trouvait son expression vraie. A Delphes, Doriens et Ioniens, Spartiates et Athéniens, Corinthiens et Thébains se sentaient tous Hellènes; et, de même que des sanctuaires amphictyoniques est sortie toute la légende d'Hellen, où cette conscience de l'unité nationale se traduit sous la forme de mythes, de même aussi l'idée de la nation, qui jusque-là flottait indécise devant toutes ces races et toutes les cités particulières, de même la conception d'une morale hellénique et d'une patrie commune a trouvé à Delphes un fondement solide, h'omp/ialos ou « nombril » désignait le sanctuaire pythique comme étant le centre intellectuel de l'Hellade '.

L'indépendance comme l'importance de Delphes reposait réellement tout entière sur la solidarité hellénique ; elle s'effondra dès que les liens de cette unité se relâchèrent -. C'est pourquoi, de bonne heure, l'effort du clergé delphique dut être de protéger l'idée de l'unité ; c'était là son devoir le plus sacré, devoir pour l'accomplissement duquel tous les membres de la corporation rivalisaient de zèle, poussés les uns par le patriotisme, les autres par l'égoïsme et Tintérèt. Par son union avec l'amphictyonie, l'oracle avait la mission de représenter vis-àvis de l'étranger la patrie hellénique, comme ne formant qu'un seul corps ; il occupait ainsi une situation internationale ^

') Sur Delphes considérée comme foyer de la nation, cf. Welcker, Griech. Götterlehre, II. pp. 694. 697.

*) La situation de Delphes s'est modifiée suivant les époques : voy. làdessus BöCKH , Staatshaiishaltung, I, p. 780. Foucart, il/e'm. sur les ruines et l'histoire de Delphes, p. 187.

^) Sur le caractère international des oracles, cf. Bernays, Heraklit. Briefe, p. 107.

26 l'unité grecque

D'autre part, il devait maintenir vivant au sein des Hellènes le sentiment d'une patrie commune, prévenir les divisions entre les races, ou apaiser les luttes déjà engagées. De là cette loi antique, qu'aucun IlellènG, aucun Etat hellénique ne pouvait consulter l'oracle dans un but hostile à ses voisins^ : de là aussi cette sentence, rendue par lui, que le souvenir d'une guerre civile ne devait point être immortalisé par des trophées durables 2; que des Hellènes ne devaient pas être asservis par des Hellènes, etc. Aussi, bien que l'oracle n'eût pas le droit de citer devant lui les partis en lutte, bien qu'iln'ait jamais été accepté par les Etats particuliers à titre de tribunal fédéral permanent '^ néanmoins, comme les statuts amphictyoniques émanaient de la religion d'Apollon, il a été considéré comme une cour supérieure de justice où ressortissaient toutes les affaires de droit national. La divination apollinienne, en effet, consistait essentiellement dans la proclamation des ordonnances divines, des lois de Zeus. Lorsque les partis ne voulaient pas trancher leurs différends par l'épée, c'est là qu'ils pouvaient trouver l'arbitrage le plus valable.

Plus encore que le droit public, le droit divin rentrait dans le domaine de l'influence delphique. Verser le sang des citoyens, ce n'est pas seulement compromettre le repos et la sécurité de l'État , c'est aussi détruire l'ordre que les dieux ont établi dans le monde; et seuls, les organes des dieux sont en mesure d'indiquer comment ce bouleversement peut être réparé. Aussi le droit criminel était une partie essentielle du droit divin. Même en un temps où toutes les autres parties du droit avaient été portées à la connaissance de tous par les signes de l'écriture, il était encore un droit non écrit; il reposait sur la tradition des ancêtres, dont on ne pouvait trouver la notion précise que dans certaines familles. Là où l'esprit de famille s'est maintenu le plus fortement, là aussi la religion

^) F'I XP'l'^flP'o'^^'^Ö'''' ''^'^^s "EW.Yivaç la' 'EX)>tivwv iïo),l|ji.fi> (Xenoph., Hell., III, 2. 22). Cf. DioDOR., XIV, 17. Grote, Hist. de la Grèce (Irad. de Sadous, t. V, p. 268).

^) Ulrichs, Reisen und Forschungen^ II, 109.

^} Il n'y avait point de conciliation par sentence arbitrale (Meier, Die Privatschiedsrichter, 1846, p. .36).

l'oracle de DELPHES ET l'ÈDUCATIOX ^'ATIO^'ALE 27

a consei^é l'influence la plus étendue. Ces familles antiques étaient en relations étroites avec l'oracle delphique ; et l'oracle lui-même choisissait parmi les Eupatrides attiques trois hommes, appelés exégètes ou juristes, qui, au nom d'Apollon, avaient à fixer ce qu'exigeait le droit pour l'expiation des meurtres, ou dans des cas analogues '. Car Apollon était lui-même l'exégète suprême, la source dernière du droit ; par lui seul on pouvait arriver à mettre d'accord tous les Hellènes, en les réunissant sur un terrain juridique solide. C'est donc lui qu'on voyait aussi, pour toutes les questions qui concernaient la fondation de nouveaux sanctuaires, la réglementation du culte des dieux ^ des héros et des morts, siéger, au centre de la terre, comme le jurisconsulte-né du monde entier.

C'était donc une puissance spirituelle qui avait son siège à Delphes ; c'était un droit divin qui y était enseigné et expliqué. Ce droit pouvait être en opposition avec les vues intéressées et les desseins profanes que poursuivaient les différents Etats. De pareils conflits n'ont pas manqué de se produire, par exemple, lorsqu'un tyran comme Clisthène voulut, dans un but politique, supprimer de son autorité privée les rites des anciens cultes % ou bien lorsque les Héraclides de Sparte alléguèrent leurs relations personnelles avec les Pisistratides pour se dérober aux ordres du dieu Pythien '►. Si un Etat, pressé par des forces supérieures, demande à Delphes un avis, comme firent les Argiens quand éclata la guerre médique, l'oracle, dès les premiers mots :

« Ennemi des peuples voisins, niais ami des dieux immortels. .'' » lui donne cette assurance consolante que, si on est une

1) Sur ces TpEî; -rz'Myyr^ox^'. (TiM , Lex. Plat.) ou juristes et casuistes m jure sacro, voy. Petersen, ap. Philologus, Suppl. I, p. 155 Gotting. Nachrichten, 1860, p. 333. W. Vischer, Entdecku7igen im Dionysostheater (N. Schw. Museum, 1863, 58).

-) ÔEo'c TfjOô/po'T'coi [Museum der Evang. Schule in Smyrna, 1875, p. 105).

3) Voy. vol. I, p. 310-314.

4) Voy. vol. I, p. /i69.

•') Herod., VII. dis.

28 l'unité grecque

fois en bon accord avec les dieux, c'est à dire, avec le collège des prêtres delphiques, tout le reste est indifférent, et que tout danger s'évanouira. La condition fondamentale de la prospérité humaine, la loi suprême de la conduite morale pour les individus, les familles, les Etats, est aussi contenue dans la sentence dclphique, telle qu'Eschyle l'exprime :

Aie tout le monde pour ennemi plutôt que les dieux ' !

Les poètes grecs, qui choisirent pour matière la destinée des antiques maisons royales, ont mis en scène ce conflit entre le droit humain et le droit divin, entre Fautorité dynastique et les prescriptions de la tradition sacrée que les devins parlant au nom des dieux étaient chargés de représenter. Cet antagonisme a dû, sans nul doute, causer la ruine déplus d'une souveraineté des temps héroïques. Mais plus la structure de l'Etat hellénique se perfectionnait, plus de telles luttes devenaient rares. Certes, il n'était nullement dans la nature des Hellènes de séparer par la pensée deux choses qui se pénétraient en réalité aussi profondément l'une et l'autre que l'Etat et la Religion, ni de les comprendre comme opposées entre elles; au contraire, ils étaient portés à les concilier, parleur sens si droit et par leur heureuse aspiration vers Tharmonie . Quant aux prêtres, ils se gardaient bien de compromettre par des prétentions excessives leur influence sur les affaires générales; c'est pourquoi, avec un sentiment juste de la situation, on leur laissait la réglementation de tout ce qui, sans porter atteinte au développement intérieur des Etats pris isolément, établissait au contraire une concorde bienfaisante entre tant de villes et d'États différents ; concorde qu'on n'eût pu atteindre qu'au moyen de transactions compliquées, d'une façon pénible et absolument incomplète, si on n'avait eu recours à l'organe commun de la volonté divine.

Cet accord porta sur tout ce qui se rattachait au culte. C'est sous l'influence de l'amphictyonie apollinienne qu'on avait institué un nombre fixe de divinités nationales-. Ce

') auavTaç eyOpo-j; tcov Ôewv rjou Ti/iov (^SCHYL., Chot'ph., 890).

2) Voy. vo!."l. p. 134.

l'oracle de DELPHES ET l'ÉDUCATION NATIONALE 29

c:nion fut maintenu; et ainsi une barrière salutaire s'éleva contre la tendance au polythéisme exagéré^ contre Tengouement pour des rites nouveaux, contre le morcellement indéfini de la conscience religieuse, favorisé du reste par le nombre même des petits Etats qui divisaient la Grèce '. Toute tentative pour introduire des dieux nouveaux était une impiété % exactement au même titre que l'abandon des anciens dieux et la profanation de leurs fêtes et de leurs autels. En outre, il ne faut point méconnaître qu'au milieu de l'instabilité et de l'ômiettement du polythéisme hellénique, c'est précisément la doctrine apollinienne qui maintint d'une façon inébranlable la croyance intime à la suprématie spirituelle du roi des dieux, et conserva ainsi un fonds de vraie religion. Car Apollon n'enseigne aux hommes que ce que Zeus tient pour juste; il ne veut être que le prophète du Très-Haut, et c'est au nom de Zeus qu'il ordonne aux hommes de croire à sa propre puissance comme à sa sagesse, quoi qu'il exige d'eux d'extraordinaire, et dans quelque lointain inconnu qu'il les envoie. Quant à cette possibilité^ qu'cà coté de la sainte volonté de Zeus d'autres dieux aient une volonté propre, et qu'elle soit acceptée comme la régie de l'activité morale, on n'y pense seulement pas. Aussi, ils pouvaient se tourner vers l'oracle d'Apollon ces esprits, mal satisfaits des erreurs et des superstitions vulgaires, qui ne savaient se passer d'un dieu unique, régnant partout et sur tout, et qui disaient avec Eschyle :

Zeus est la terre, Zeus est Tair, Zeus est le cieli Oui, Zeus est tout, et ce qui est au-dessus de tout''.

Puisque l'oracle servit à maintenir la conception de la divinité à un niveau plus élevé, il dut en même temps conquérir

') Sur la relation qu'il y a eu en Grèce entre le polythéisme et le morcellement politique, voy. Welcker, Griech. Gœtfcrlehre, II, p. 179.

-) L'expression Hzoï r.-Jio-/^pT,T-ot. citée tout-à-l'heure (p. 27, 2) et qu'on a rencontrée dans une inscription d'Érylhra', se rapporte à des cultes introduits par ordre de l'oracle.

3) Zsj; sffTiv alO-^p, Zeù; 02 yT,, Zsj; 0 o-jpavo;, Zïj? toi xà Ttavxa x« ti tûv 6" yTtlpxepov (vEsciiYL. ap. Clem. Alex., S^ro?;2., V, p. 603. Fragm .,29o, éd. Dindorf).

30 l'u>;ITÉ GRECOIE

une influence puissante sur la conscience morale de la nation.

Sur ce terrain, les Grecs en étaient réduits à des tâtonnements perpétuels. C'est qu'ils n'avaient point, eux, de Loi traditionnelle, et qu'on ne leur avait donné aucune règle fixe pour distinguer le juste de l'injuste ; ils pouvaient donc seulement, en écoutant leur conscience, sentir intérieurement ce qui était bien ou ce qui ne l'était pas. Ici encore, l'idée la plus haute, ou même l'unique notion qui puisse en un certain sens être considérée comme la loi morale des Hellènes, est sortie du culte apollinien. Ce culte, en effet, est le seul qui affirmât sérieusement que toute pratique extérieure de religion était non avenue lorsque le cœur et l'esprit de l'homme n'étaient pas dans l'état de piété nécessaire. Apollon ne vendait point sa sagesse à tout questionneur frivole. Le dieu pur voulait un cœur pur, et il combattait avec une énergie résolue toutes les faiblesses du caractère hellénique, le penchant à l'intrigue, l'égoïsme, la mauvaise foi. Un s}'mbole de cette purification intérieure était l'aspersion avec l'eau consacrée: à Delphes, on la puisait à cet effet à la vasque de la fontaine de Castalie ; et, dans le même but, des bassins étaient placés devant tous les sanctuaires. Mais « ne vous y trompez pas », criait la Pythie aux pèlerins :

Pour l'homme de bien une goutte suffit; mais pour le méchant, L'Océan tout entier avec ses flots ne le laverait pas *.

La sentence inscrite à l'entrée du sanctuaire d'Asclé|Jiu.^, a Ëpidaure, disait plus nettement encore :

11 faut être pur pour entrer dans le temple odorant ; Et la pureté consiste à avoir de saintes pensées -,

Quant à l'homme qui veut seulement éprouver si les pensées impures qu'il apporte avec lui seront découvertes,

1) Anthol. Palat.. XIV, 71. Cf. E. Clrtius, Ueber griech. Quell- und Brunneninschriften, 1859, p. 21, 32. Pfa.naenschmidt, Bas ^\'eihwasser, p. 24.

-) Porphyr., Abstin.. II, 19.

l'oracle de DELPHES ET l'ÉDUCATION NATIOXALK 31

celui-là ne tente pas impunément le dieu saint. Car à l'innocent seul est accordé le salut ; l'égoïste ne comprend nullement la parole divine, parce que la malice égare son esprit, et, par suite de cette méprise, il est précipité d'autant plus vite dans la ruine. Ainsi il advint à ce roi de Lydie qui, dans sa présomption, voulut franchir les limites de son empire et pour cela interpréta au gré de son désir déraisonnable l'obscure sentence de l'oracle. Avant tout, on ne peut poser à l'oracle que des questions qui soient conformes à l'esprit du dieu : par exemple, le seul fait de demander si on peut arracher du temple un suppliant pour le livrer à ses ennemis est une impiété qui appelle le châtiment. Le Spartiate Glaucos, qui, venu dans une intention astucieuse, pensait surprendre l'autorisation du dieu pour un parjure qu'il avait en vuCj fut pour ce crime anéanti avec toute sa race ; et pourtant, il s'était bientôt repenti de sa question; il avait restitué la somme qu'il voulait gagner par un faux serment, et il avait supplié Apollon de lui pardonner '.

C'était avec cette f gravité austère que le dieu traitait les hommes, et il leur présentait un miroir qui ne trompait pas. Il fallait s'examiner sincèrement et se connaître soimême avant de procéder^à tout acte religieux, ainsi qu'il était écrit enlettres d'or dans le vestibule du sanctuaire de Delphes. Car c'était une antique et vénérable coutume de placer à l'endroit même où le sentiment du voisinage de la divinité et l'aspect imposant du temple faisaient battre les cœurs, des maximes graves et concises, s'imprimant dans la pensée et la ramenant à la conception de cette harmonie profonde qui existait entre le culte des dieux et la vraie sagesse. Elles suppléaient, en un certain sens, à la prédication, qui dans le culte hellénique n'avait point sa place, et fournissaient aux fidèles qui s'approchaient du temple avec les dispositions requises la matière de méditations et d'entretiens édifiants.

Celui qui, conformément à la maxime divine, se connaît lui-même connaît aussi les bornes de sa personnalité, de son

*) Herod., VI, 86 (to ii£tpr,6r,vat xat xa iiotr,!7ai taov ouvatat). Cf. I, 459. Plut., Ser. num. vind., p. 656.

32 l'unité grecque

pouvoir, de ses droits. Aussi Apollon exige-l-il à la fois la modération éclairée, la discipline des sens, rasservissement des passions, la possession lumineuse de l'esprit. Si Ton considère comment, grâce à Apollon, les femmes à leur tour ont été honorées, parce qu'elles servaient d'organes à sa volonté ; comment, auprès de lui, les faibles et les opprimés trouvaient du secours, les pécheurs leur pardon, et les criminels leur grâce ; il faut convenir que le dieu de Delphes a été, par la bouche de ses prêtres, l'éducateur et le gardien de ce qu'on peut appeler la lleur du sentiment moral commun h tous les Hellènes. Ce peuple, dans la conception d'un culte spiritualiste, n'est pas allé plus loin.

Mais le domaine de l'autorité delphique embrassait aussi tout ce qui touchait au culte public, notamment les fêtes ; et, pour qu'il y eût là, aussi bien que pour la reconnaissance et l'adoration des dieux, un accord unanime, le calendrier grec dut être placé sous le contrôle de Delphes.

On pouvait, sans doute, considérer l'année h un point de vue purement politique^ et la partager suivant ses divisions naturelles. De cette façon, il y avait deux moitiés d'année, l'été et l'hiver; c'est à dire une saison sèche, d'une sérénité constante, une autre peu sùrc et pluvieuse. On chercha à établir et à marquer cette division d'après le coucher des étoiles, surtoutdes Pléiades, le passage desoiseaux, et d'autres phénomènes naturels ; c'est d'après ces indications que agriculteurs, marins, pêcheurs, réglaient leurs travaux, et on s'habiluadans le langage ordinaire à tout compter conformément à ce système,, qui faisait commencer l'année au printemps, sans qu'on s'occupât seulement d'en égaliser les deux moitiés; car, sous le ciel de la Grèce, on ne pouvait guère donner dans son vrai sens le nom d'hiver qu'à quatre mois seulement. On tenait doncàcette division naturelle, et les historiens, jusqu'au temps de Xénophon, sont demeurés fidèles à -cette façon de s'exprimer.

On dut aux prêtres une organisation plus précise. Ils considérèrent l'année comme quelque chose de sacré, comme une période arrêtée où une série d'actes religieux doit se répéter dans une succession fixée d'cvancc. Car, clans l'orarc

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des fêtes, rien ne doit être capricieux et arbitraire. Apollon a donc été aussi le régulateur du temps et le législateur de l'année ; c'est l'oracle qui a disposé dans un ordre définitif les mois grecs, dont les noms se rapportent aux fêtes les plus antiques '. Seuls, les Phocidien:;, peut-être pour faire échec à l'autorité de Delphes, comptaient leurs mois d'une façon toute profane. Pourles autres Grecs, tous les noms du calendrier, jusqu'à l'époque hellénistique, sont tirés des noms des dieux, et même choisis parmi les plus anciens. A Delphes même, la partie sereine de l'année était attribuée à Apollon, qui y revient à chaque printemps, et à sa sœur ; l'hiver appartenait à Dionysos *. Cette alternance dans le culte a déterminé aussi bien le cycle des mois que leurs noms ; et, à côté de toute cette diversité qui s'est glissée de plus en plus dans les calendriers particuliers des Etats, on ne peut méconnaître cependant qu'il n'ait subsisté là un certain accord, on ce sens que c'est par les ordonnances amphictyoniques que se doit régler aussi Tannée des fêtes helléniques , et celle-ci faisait de toutes les tribus quiy prenaientpart une sorte de communauté religieuse.

Ce qui confirme ce fait, c'est que l'oracle a le droit inconteslable et permanent de surveiller dans chaque cité la régularité des sacrifices offerts pendant les fêtes. Toute confusion du calendrier est un tort fait aux dieux, qui doit être cfi"acé par un sacrifice expiatoire'^; les Hiéromnémons, chargés d'entretenir les relations religieuses établies entre Delphes et les autres Etats, étaient responsables de cet ordre du temps

•) 'EvtauToç signifie un cycle chronologique fermé : c'est l'équivalent de x-jxXoç. Les systèmes cycliques émanent de la religion apollinienne. Sur Apollon ordonnateur du temps, voy. A. Mommsen, Heortologie, p. 106, Delphika.'Ç). 130. Welcker, Griech. Götterlehre, I, 466. K.F. Hermann, Griech. Monatskunde, 1845. Bergk, Beiträge zvr f/i^iech. Monatskundc. 1845. Sur le compte des mois, cf. Hermann, op. cit., p. 12. Gôttiny. Nachrichten, 1864, p. 176.

-j Tov (aÈv à'/j.ov Èvia'JTCiv Ttatàvt -/pwvrai irept rà; Ouui'aç, ap^ofiévou ôk yz:\xixivo^ ÈiteyEi'pavTs; tôv ôiO'jpa|JL6ov Tpeîç [xrivaç àvr' Èxeivq'j toOtov xaTaxa),oùvTat tôv Osôv (PhUT., De Eap. Delph., 3).

^) Les oracles veillent à ce que les sacrifices soient offerts |xarà (xr,va; xa\ vi(AÉpaç, et il faut des sacrifices expiatoires quand il y a eu déplacement des dates fixées (7tapa;pépeiv ta; wpa;).

regle officiellement '. C'est par l'influence des prêtres que certains jours du calendrier prirent une signification particulière ; il se fit une distinction entre les bons et les mauvais jours qui pénétra dans la vie ordinaire, pour le citadin comme pour le paysan; certains jours du mois furent consacrés à des divinités spéciales : ainsi, le 3 de chaque mois était attribué à Athêna, et le 7, à Apollon, ainsi que le jour de la nouvelle lune.

La même influence régla également les périodes plus amples au moyen desquelles la science grecque cherchait à rétablir la concordance entre l'année lunaire et Tannée solaire. La « grande année » des Hellènes tirait son origine du culte d'Apollon; c'était une période à intercalations, qui recommençait chaque neuvième année ". Ce qui prouve que la constitution en est toute religieuse, c'est que, d'après les statuts apolliniens, un meurtrier devait s'exiler pendant huit années complètes avant de pouvoir rentrer dans son pays , absous, la branche de laurier à la main ; c'est aussi après huit ans accomplis qu'on renouvelait la procession sacrée qui maintenait en communion Tempe et Delphes. Le cycle des fêtes apolliniennes embrassait 99 mois : c'était comme une hécatombe d'un nouveau genre que l'on avait consacrée aux dieux. Il est des périodes intercalaires plus simples et plus courtes: celle-ci est la mieux imaginée et la plus pratique. Elle se retrouve au fond de toutes les fêtes nationales des Hellènes ; car les cycles religieux comprenant quatre ou deux années viennent, par voie de fractionnement^ de cette grande unité .

Si la détermination de la date des fêtes était de la part de Delphes l'objet d'une surv^eillance spéciale, l'ordonnance des fêtes elles-mêmes, aussi bien que le rite des sacrifices, n'était pas moins fermement constituée et maintenue par l'autorité sacerdotale. Or, la partie la plus essentielle des fêtes helléniques, après les sacrifices, c'étaient les jeux. On n'est point

') Dans les Nuées, les dieux rendent Hyperboles, en sa qualité d'hiéromnémon, responsable du désordre du calendrier (Aristoph., Nub.. 620). 2) Sur la période apoUinienne de huit ans. ou, comme disaient les Grecs de eut" ^ïis {ennéaétëride) , voy. G. Müller, Fragm. Chronol., p. 116.

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autorisé, il est vrai, à y reconnaître une institution exclusivement hellénique. Thucydide dit expressément que chez les Barbares, en Asie notamment, la lutte en champ clos et le pugilat avaient été pratiqués de temps immémorial \ et la légende grecque, en nommant Danaos et Pélops comme les premiers fondateurs de ces jeux, reconnaît là encore l'influence des immigrants d'outre-mer. Du moins, ici, le germe reçu s'est développé merveilleusement, d'une façon indépendante et caractéristique, et essentiellement sous l'influence moralisatrice de la religion apollinienne et de ses représentants.

Lorsque les Perses, en face des Thermopyles, y apprirent que les hommes de la Grèce s'étaient rassemblés en masse aux jeux olympiques, la suite de Xerxès s'étonna, non pas qu'ils fussent occupés à de pareilles luttes, non pas qu'ils en eussent trouvé leloisiren un tel moment, mais seulement de les voir lutter pour un prix aussi misérable qu'une couronne de feuillage ^ Or, c'était précisément à cet ennoblissement, à cette transfiguration morale que l'idée de la lutte s'était élevée chez les Grecs, à savoir, qu'elle exclurait toute cupidité, tout égoïsme vil. On était redevable de cette conception plus haute à la religion, qui ne voulait point voir profaner, par une lutte engagée en vue d'un gain vulgaire, le voisinage du dieu et le parvis même de son temple. Un détail suffirait à montrer à quel point la considération des dieux était dominante en ces matières : la couronne du vainqueur était prise à l'arbre même consacré au dieu. Ainsi, l'honneur qui revient à celui qui la porte consiste en ceci que, grâce à ce rameau saint, il touche de plus près à la divinité et lui est comme consacré lui-même. Et les couronnes, ainsi que les trépieds lorsqu'on les donnait en prix à titre d'objets sacrés, sont laissés par le vainqueur dans le sanctuaire de la divinité.

Tout dans ces solennités est fait pour les dieux. Devant leurs yeux se présente la jeunesse du peuple, dans toute son allégresse, dans toute sa vigueur ; car^ si sévère qu'Apollon se

») Thucyd., I, 6.

2) Herod., VIII, 26.

montre aux mortels par ses prescriptions morales, il n'entend pas pour cela leur gâter la joie de la vie. Ses oracles imposent la sincérité du cœur, l'empire sur soi-même ; mais il ne veut pas de contrition, de violence faite à la nature, de mortification volontaire. 11 reconnaît les droits de l'être sensible; seulement, un juste équilibre doit s'établir entre les sens et l'esprit pour que l'homme tout entier se développe en pleine santé. Les dieux des Hellènes n'aiment que ce qui est sain, robuste, épanoui* ; rien ne leur répugne plus que le préjugé des Barbares, qui croyaient, en assombrissant leur existence ou en mutilant leur corps, trouver quelque chose de particulièrement agréable aux dieux. Pour tous les prêtres, un corps sans défaut était la première condition d'éligibilité ; et cette condition, d'après le droit divin, était également exigée des rois comme des magistrats qui leur ont succédé, par exemple, des archontes athéniens. Ainsi, de même que les personnes attachées au service divin, de même que les animaux et les fruits de la terre présentés aux dieux devaient être, dans leur espèce, d'une perfection sans tache, de.même aussi la jeunesse du pays devait, quand elle s'offrait à leurs regards, déployer joyeusement en leur honneur tous les dons du corps et de l'âme ; les premiers d'entre eux, soigneusement choisis, étaient jugés dignes de porter la couronne sacrée et d'approcher ainsi tout particuHèrement des dieux. C'est à ce point de vue que toute l'éducation populaire des Hellènes a été conçue et organisée.

Nous ne connaissons point de Grecs qui n'aient eu leurs jeux. Toutes les tribus de la nation étaient animées de la même tendance à exciter le déploiement des forces individuelles par l'attrait de l'émulation. Les Ioniens, notamment, faisaient des exercices athlétiques l'ornement de leurs fêtes pacifiques : Homère le montre dans son tableau des Phéaciens, cette charmante image de la vie ionienne. Mais ce qu'il y avait là de proprement hellénique ne s'est développé qu'à la faveur d'institutions régulières; et nous les trouvons, elles aussi, pour

1) Les dieux des Hellènes n'onl de goût que pour ce qui est sain et entier non pour les mutilations et l'ascétisme (C. Botticher, Baumkultus der Hellenen, p. 318).

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la première fois dans des États doriens, en Crète, et ensuite à Sparte.

Là, toutela sécurité de l'Etat reposait sur la vigueur active de la milice dorienne ; c'était donc une exigence pressante de l'intérêt public que d'accroître par tous les soins possibles la capacité militaire des citoyens, et de les préparer dès la jeunesse à leur vocation. Là ont été fondées les premières écoles qu'ait vues la Grèce (YU[j.vàaia); mais on ne s'y occupait que d'exercices corporels, car un développement complet des forces intellectuelles était absolument opposé àl'esprit du législateur \ C'est làqu'onfmit par créer, pour la course, le saut, la lutte, le lancer du disque et du javelot, la méthode qui fut universellement adoptée par les Hellènes ; là qu'on établit pour la première fois une coutume invariable, qui excluait toute irrégularité, toute violence, imposait comme un devoir la plus stricte obéissance aux lois du combat; là qu'on proclama ce principe que l'amour de la gloire chez les jeunes gens ne doit être profané par aucune arrière-pensée cupide ; là enfin qu'en opposition avec les vêtements aux longs plis des races ioniennes, on adopta un habit court, léger, vraiment viril, propre à entretenir la santé et l'agilité du corps, et qui servit comme de transition à la nudité complète qui fut plus tard de règle pour les exercices de la jeunesse -.

Ces principes de la Crète et de Sparte se sont répandus dans le Péloponnèse au temps de la puissance des Spartiates ; c'est sous leur influence qu'ont été institués les concours olympiques; et, de même que le Péloponnèse a vu le premier une fédération bien ordonnée sortir de la confusion qui suivit les migrations des peuples, de même aussi, c'est comme fête commune du Péloponnèse que les jeux olympiques sont arrivés pour la première fois à une organisation durable et qu'ils ont joué un rôle national. Ce qui a été institué là, on l'a regardé comme un modèle, et on l'a introduit dans le cadre des autres fêtes populaires ; ainsi, le quintuple combat (Pentathlon), le chef-d'œuvre del'espritinventif desPéloponnésiens appliquéau

<) Voy. vol. I, p. 205, et ci-dessus, p. 19. «) Voy. vol. I, p. 345.

perfectionnement de la gymnastique. C'était une série de luttes habilement reliées entre elles de façon à former un ensemble. La série commençait par l'exercice du saut ; puis, la force du bras s'essayait par le jet du javelot: les quatre concurrents qu'on classait les premiers étaient seuls autorisés à prendre part aux luttes suivantes. Ainsi, d'un exercice à l'autre, le nombre des lutteurs diminuait. Les trois meilleurs coureurs entraient en ligne pour lancer le disque, et enfin les deux rivaux qui restaient engageaient la lutte proprement dite, dont la couronne était le prix ^ Tel était ce système vraiment ingénieux, que des Hellènes seuls pouvaient imaginer, avec cette diversité voulue des épreuves qui empêchait que la plus haute récompense n'échût à une aptitude unique, à une supériorité isolée. Toutes les perfections acquises dans des spécialités devaient être estimées seulement comme des détails dans l'ensemble de l'éducation gymnastique. C'est grâce à de telles innovations qu'à côté du sanctuaire commun de Delphes, plus vénérable par son antiquité, Olympie fut considérée à son tour comme l'école de la Grèce.

Mais l'influence dorienne, 'à Olympie comme ailleurs, ne domina pas exclusivement. Les inclinations des autres races, les tendancesdu jour furent prises en considération ; on laissa le champ libre au progrès-. On ne pouvait rester en arrière sur d'autres jeux où s'était introduit aussi un genre de concours qui ne souffrait pas de spécialité exclusive. Il y avait en Grèce divers sanctuaires qui donnaient également l'impulsion à la culture de l'esprit, qui popularisaient l'exercice des forces intellectuelles. On peut citer en Arcadie celui d'Artémis Hymnia, fort en honneur de toute antiquité auprès de tous les Arcadiens ^ Ses fêtes étaient célébrées par des chants, et de son temple partaient aussi des lois, qui imposaient comme un devoir sacré à tous les habitants du pays

^) Sur cette réglementation fixant les modes de combat, voy. Götting. Nachrichten, 1867. p. 158. E. Pinder, Der Fiinpiampf der Hellenen, Berlin, 1867. Cf. Götting. gelehrte Anzeigen, 1867, p. 1117.

3) Pausan., VIII, 13, 1, cf. E. CuRTujs, Peloponnesos, I, 223, 230 ; et ci-d°ssus, vol. I, p. 199.

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l'étude de la musique, parce que cela semblait le seul moyen de les garder de l'abrutissement et de la sauvagerie, dans cette âpre contrée montagneuse où ils vivaient misérablement du rude labeur de chaque jour. C'est ainsi que les sanctuaires communs travaillèrent à former les mœurs helléniques.

De ce côté encore, Delphes exerça une action singulièrement puissante : c'est sous la sanction de l'oracle qu'avait été fondée la fête Pythique qui, au début du vi siècle, après la guerre sacrée, lorsque la race Ionienne se releva par un retour de vitalité énergique, reparut avec un nouvel éclat'. Delphes avait, dans une paix profonde, abrité les germes précieux de la civilisation hellénique . La louange du dieu, sortant de la bouche inspirée du poète, fut tenue dès lors pour le plus noble objet d'une émulation glorieuse, et ce concours musical resta toujours, à Delphes, le fonds même et comme le cou ronnement de la fête.

Aussitôt après la renaissance brillante de la fête Pythique, deux nouvelles fêtes helléniques furent établies dans le Péloponnèse : les Isthmiques (582. 01. xlix, 3), elles Néméennes, (573. 01. LI, 4). Ce n'était aussi que la reprise d'anciennes fêtes populaires ; et ces deux événements se produisent précisément au moment où les Cypsélides étaient renversés à Corinthe - et les Orthagorides à Sicyone ^ Il ne peut y avoir là coïncidence fortuite. Comme ces fêtes ont eu lieu nécessairement à propos de quelque circonstance particulière, et que d'ailleurs l'occasion ordinaire des fêtes était toujours quelque victoire heureuse, il est très vraisemblable qu'elles ont été instituées toutes les deux pour célébrer la chute des deux dynasties de tyrans qu'on redoutait le plus. Elles furent comme des trophées dressés par les Spartiates dans l'intérêt des Doriens ; elles devaient en effet servir à une glorification nouvelle de la péninsule dorienne, envisagée comme étant la véritable Hellade, et disputer la préséance à la fête du Parnasse, où dominait l'influence ionienne.

Cependant, bien que la rivalité des races s'accusât aussi

2) Voy. vol. I, p. 344.

3) Voy. vol. I, p. 322.

40 lYmté grecque

dans cet ordre de faits, une puissance plus haute effaçait précisément, en ce qui concernait ces fêtes sacrées, les différences entre les tribus et les fondait dans une unité supérieure. Des États particuliers pouvaient bien, par suite de divergences politiques ou de brouilles avec leurs voisins, se tenir à l'écart de certaines fêtes , comme firent les Achéens pour celles d'Olympie ; mais les fêtes elles-mêmes ne pouvaient jamais démentirleur caractère originel et amphictyonique, lequel consistait précisément en ceci, qu'on ne pouvait en exclure aucun de ceux qui étaient autorisés à porter le nom d'Hellènes. C'est sous cette condition expresse que l'oracle avait accordé sa sanction aux institutions des Péloponnésiens; et, si les Isthmiques étaient destinées à célébrer aussi la victoire du parti dorien à Corinthe, elles n'en demeuraient pas moins la fête de 3Iélicerte et de Poseidon, et les races maritimes, notamment les Ioniens de l'Attique, y prenaient une part tout à fait intime et active. Sous ce rapport, les quatre grandes fêtes, en tant qu'amphictyoniques ou nationales, se distinguent donc de toutes les autres fêtes des villes et Etats; car celles-ci avaient une couleur locale très marquée, et les étrangers n'y étaient considérés que comme des hôtes publics. La palme remportée dans une des grandes fêtes populaires était la gloire la plus éclatante que put gagner un Grec pour prix de quatre années d'efforts ; c'était en quelque sorte son exaltation devant la nation entière. De plus, pour être vainqueur à la course des chars, il fallait, indépendamment de l'aptitude personnelle, de grandes dépenses auxquelles de riches maisons pouvaient seules suffire. Ainsi, l'union de la richesse et de la gloire fit naître au sein du peuple une nouvelle espèce de noblesse, dont tous les arts s'empressaient à l'envi de consacrer l'éclat.

Les fêtes des Etats particuliers contribuaient à répandre de ville en ville les usages et les règlements des fêtes nationales, à exciter une émulation générale, à établir une agonistique uniforme. L'éclat des fêtes donnait bien la mesure delà puissance, de la culture, de la prospérité des différentes républiques; mais, à un point de vue général, leur épanouissement fut le témoignage le plus certain que la nation entière était arrivée au plein développement de ses forces. C'est pourquoi aucune

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époque ne fut plus favorable à l'essor de l'agonistique que les années qui suivirent la cinquantième olympiade (580).

A ces échanges réciproques, ceux-là naturellement gagnaient le plus qui étaient les plus prompts d'intelligence et les plus actifs parmi les Hellènes, c'est-à-dire les Ioniens. Mais, tandis que les Ioniens d'Asie vivaient là-bas dans une voluptueuse nonchalance, les Athéniens, par la position même de leur petit territoire, par le voisinage de Corinthe, d'Egine et de Mégare, par leurs différends précoces avec Sparte, furent amenés à prendre les Doriens pour maîtres. Ceux-ci leur étaient un exemple de ce qu'on peut atteindre par la discipline de la loi, par une éducation civique fortement organisée. Aussi, ils mirent à s'approprier la méthode gymnastique sortie de la Crète et de Sparte un tel zèle que, fort peu de temps après, les maîtres de gymnastique athéniens passaient pour les premiers de toute la Grèce et arrivaient même dans les villes doriennes à la plus haute réputation ; tel fut, par exemple, le cas de Mélésias'. Les Athéniens ont profité pour leur propre compte, dans la plus large mesure, de l'influence exercée sur la nation par les fêtes amphictyoniques ; tout en conservant le caractère de la race ionienne, ils en ont, à force d'émulation vis-à-vis des autres tribus, corrigé les faiblesses, comblé les lacunes, et sont arrivés ainsi à représenter le type hellénique dans toute sa pureté.

Ainsi se développait la conception d'une civilisation hellénique et nationale ; et cette idée, plus que tout le reste, sépare les Grecs des Barbares, aux époques les plus anciennes comme aux plus récentes ; c'est l'idée d'une civilisation qui façonne le corps et l'âme dans une proportion égale. On ne pensait pas alors que l'homme fût composé de deux moitiés, originellement inégales et inégalement respectables, et que de ces deux moitiés une seule, l'esprit, méritât une sollicitude particulière. On ne pouvait s'imaginer un esprit sain dans un corps débile, ni une âme sereine dans une enveloppe négligée et alourdie. L'équilibre de l'être corporel et de l'être spirituel,

') On cite des professeurs de gymnastique athéniens. Xanthias, Eudoxos, Ménandros, Mélésias (celui-ci enseignant à Égine). Cf. Pindar., Olymp., VIII, 54. Nem., VI, 58. Bissen, Comment., p. 109.

42 l'unité grecque

le perfectionnement harmonique de toutes les forces et de tous les instincts de la nature, telle était pour les Hellènes la tâche de l'éducation ; et voilà pourquoi l'adresse robuste, la souplesse des membres, la solidité à la course et à la lutte, une démarche assurée et légère, une attitude libre et dégagée, une certaine sève de santé, la netteté et la vivacité du regard, enfin, la présence d'esprit qu'on ne peut acquérir que par l'habitude quotidienne du danger, tous ces avantages n'avaient pas moins de valeur aux yeux des Grecs que la culture de l'esprit, la finesse du jugement, l'habileté dans les arts des Muses. La musique et la gymnastique étaient réunies, inséparables, et s'accordaient pour élever, de génération en génération, une jeunesse saine de corps et d'âme.

C'est que la prospérité des États en dépendait. Aussi, même en dehors de la Crète et de Sparte, cette double éducation ne resta pas confinée dans quelquesfamilles isolées, ni abandonnée à leur arbitraire ; mais, dans toute la Grèce, elle fut organisée et encouragée par l'Etat, Il était impossible de se figurer une cité hellénique sans gymnases publics, contenant de vastes terrains d'exercice, ensoleillés, entourés de galeries et de rangées d'arbres, situés le plus souvent en dehors des portes, dans la banlieue, près d'une eau courante. Celui qui voulait prétendre à la considération et à l'influence parmi ses concitoyens devait, jusqu'à la maturité qui le faisait homme, avoir passé la plus grande partie do son temps dans les gymnases. Là seulement il prenait ce maintien aisé qui, à première vue, sépare l'homme bien élevé de celui qui a grandi dans un atelier d'artisan ; c'était la marque distinctive qui désignait l'homme appelé à prendre part aux affaires publiques. Là le jeune Hellène, grâce à cette émulation de tous les jours, avait l'occasion de développer librement et complètement sa personnalité, au rebours des Barbares, chez lesquels la masse domine, et où il faut des circonstances exceptionnelles pour qu'une individualité indépendante se produise. D'autre part, cet effort ardent pour atteindre à une valeur personnelle était contenu parle frein d'une discipline sévère. Car la loi surveillait les exercices de la jeunesse; elle exigeait d'elle l'acceptation d'un règlement précis, l'obéissance aux supérieurs, le renon-

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cernent à tout caprice égoïste. Des principes analogues prévalurent dans toutes les palestres de FHellade ; la force inculte ne fut acceptée nulle part ; personne ne fut autorisé à prendre part aux jeux des fêtes s'il ne s'était soumis à un entraînement régulier, conforme à la méthode hellénique. Personne ne put prétendre à l'honneur le plus haut que connût FHellène, à la couronne olympique oupythique, sans s'être soumis docilement à toutes les lois des jeux, acceptées par serment.

La palestre fut donc aussi une école morale, où s'enseignait cette vertu, la plus précieuse de toutes pour les Hellènes, qui est la modération volontaire du sa.ge ^ la. sophrosy?ie (aœçpoduvrj) . En effet, comme ils n'avaient pas sous les yeux une loi divine, dont l'accomplissement fût considéré par eux comme l'essence de la vertu humaine, ils ne pouvaient déterminer cette vertu que d'une façon extérieure, d'après les différences qui la séparaient de tout acte manifestement injuste et coupable. Or, le péché le plus grave leur semblait être l'orgueil de l'homme qui ne veut admettre aucune limitation de sa volonté personnelle, vis-à-vis des dieux ou de son prochain : la première vertu était donc la reconnaissance de ces limites nécessaires, l'horreur de toute présomption, l'observation sage de la mesure exacte en toutes choses. La mesure, voilà la vertu hellénique par excellence. Cette doctrine morale régnait souverainement à Delphes : ce qui le prouve, c'est qu'à côté de la sentence « Connais-toi toi-même » on lisjail au-dessus de la porte du temple, comme maxime complémentaire, cette inscription : « En toutes choses, la mesure ! »

Si les Hellènes n'ont pas su donner plus d'extension à l'idée de la vertu, ce n'est pas leur faute. Leur mérite, en revanche, est d'avoir su atteindre à certains principes fermes, d'en avoir eu nettement conscience, de s'y être attachés et, dans leur poursuite passionnée du bien, d'avoir marché vers toute lumière qui brillait devant eux.

§ ni

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Mais les fêtes des temples ne se donnaient pas seulement pour ceux qui voulaient lutter et gagner des prix ; elles furent, au début, le rendez-vous des habitants du voisinage qui, libres du travail quotidien, s'y rassemblaient en sociétés joyeuses. Plus la population était inoffensive, pacifique et portée à l'expansion, plus les relations étaient faciles, plus ces réunions étaientfréquentées et vivantes. C'estpourquoi Délos paraît avoir été le premier théâtre de réjouissances populaires brillantes. Là, pour la fête apollinienne du printemps, les Ioniens, avec leurs femmes et leurs enfants, arrivaient sur des barques, gais pèlerins, pour se divertir par des danses et des chants, pour exposer fX étaler leurs objets précieux , pour se récréer par la vue de tout ce mouvement, de toute cette foule bigarrée et ondoyante. C'était une « panégyrie » ionienne ; après les sacrifices communs venait le plaisir d'une réunion riante, et aussi l'échange des marchandises et des objets d'art ; c'était, en un mot, une foire animée : avec cette race si propre au commerce, il ne pouvait en être autrement \

Une fois que les fêtes ioniennes, qui créèrent ce genre de relations, furent décidément en vogue à côté des grandes solennités amphictyoniques, les différentes races, Doriens et Ioniens, habitants de l'intérieur ou populations maritimes, s'y rencontrèrent et y formèrent une sorte de communauté libre, garantie contre tout désordre par la sainteté de cette trêve de Dieu. C'est là qu'ils apprirent , malgré la diversité des accents et l'écart des dialectes, à se sentir des compatriotes, à se donner réciproquement leur confiance, à former ces liens d'hospitalité qui multiplièrent entre eux les rapports mutuels,

•) Sur Délos considérée comme place de commerce, voy. H. Blù'mner, Geicerbliche Thatigkeit im Alterthum, p. 69.

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pour le plus grand bien de la nation entière. Une réaction salutaire s'y produisit contre toutes les petites jalousies, les froissements, les querelles qui divisaient les villes voisines, et l'orgueil local s'absorba dans le sentiment patriotique. De même que la gloire de chaque vainqueur rejaillissait d'abord sur sa ville natale, puis sur le peuple tout entier, de même toutes les inventions nouvelles, tous les produits nouveaux qui paraissaient dans les fêtes, tournaient à l'honneur nonseulement d'un groupe restreint et d'une petite contrée, mais de la patrie elle-même. Un désaccord survenait-il entre deux Etats ? Leur premier acte d'hostilité était de s'interdire réciproquement l'accès de leurs fêtes. La libre fréquentation de ces solennités était donc la marque la plus sûre d'une sereine et heureuse concorde.

A Olympie comme à Delphes, le marché annuel était très important '; même le nom de la Pylsea delphique devint un terme général ayant le sens de « foire " » . Mais, de tous les endroits où se donnaient des fêtes, aucun ne se prêtait mieux que l'Isthme à devenir une place de commerce. Car celui qui allait à Delphes ou à Olympie ne songeait, quand il se mettait en route, qu'aux fêtes et aux cérémonies; tandis quel'Isthme étant situé, plus encore que Délos, au centre du trafic, au croisement de toutes les routes de terre et de mer, à une égale distance du nord et du sud, de l'Asie et de l'Occident, la fréquentationde la fête, qui tombait au commencement de la saison la plus favorable, coïncidait fort commodément avec l'époque des voyages d'affaires. La foire de l'Isthme était une Bourse pour toute THellade, et des négociants industrieux ne pouvaient trouve^' uu. meilleur endroit pour nouer de nouvelles relations et régler les affaires déjà engagées. C'est dans des milieux semblables que s'est aussi développé plus tard tout ce qui était nécessaire à la réception et à l'entretien des étrangers, hôtelleries, salles de réunion, magasins, etc.

') E. Cl'rtiüs, Pelopojuiesos, II, p. 69 sqq 113. to èv -xûxXto toO kpoO xXTaywyt'oti; ^\.t[\-i\T:-^Q (ScHOL. Pind. , 0/^«2j3., XI. 46). Iphitus ludos mercatumque instituit (\ell. Paterc, I, 8). .

^) ^. Cv'Aiw}^, Anecdcta Dclphica, p. 55. P. Foucart, Mém. sur les ruines et l'hist. de Delphes, pp. 107. 183. De IluVaîa dérivent les expressions nuXaixôç (Plut., Pyrrhus, 39) TiûXato; (Plut., Artax., 1).

A mesure que les fêtes prenaient un caractère plus national, on devait se préoccuper davantage d'en faciliter de tous les côtés l'approche. Ces graves intérêts, sur lesquels les familles sacerdotales appelèrent l'attention, eurent pour défenseurs les magistrats amphictyoniques. Il ne s'agissait pas seulement de rendre sûrs les environs immédiats des temples, particulièrement exposés aux coups de main des voleurs, à cause des richesses qui y affluaient ; il fallait aussi protéger le commerce par terre et par mer dans toute l'étendue du monde grec. Il n'est pas douteux que Delphes n'ait contribué essentiellement à assurer, conformément à l'esprit de l'ancienne amphictyonie \ la paix publique et à réprimer la piraterie. L'état de guerre jadis endémique, l'époque barbare où on ne vivait qu'en armes (cii5-/)p6çcp{:z), les meurtres et les vengeances sans fin, tout cela a réellement disparu sous l'influence moralisatrice de Delphes. Il faut rattacher à la même cause la construction des routes. Plus la paix donnait aux villes le bienêtre et la prospérité, plus s'accroissait le nombre des hôtes admis aux fêtes ainsi que l'éclat des processions. Ce n'étaient plus quelques pèlerins isolés qu'on voyait par les chemins ; les États eux-mêmes prenaient part aux fêtes par l'envoi de députations qui s'avançaient sur des chars couronnés de feuillage, chargés d'on"randes et d'objets sacrés. Or, ces chars devaient pouvoir arriver sans peine, sans danger, sans encombre, au terme du voyage ; tout accident aurait passé pour un mauvais présage. Enfin, à partir de l'introduction des courses de chars 2, de grandes routes bien établies furent nécessaires ; et dans une région aussi pierreuse que Delphes, dans ces montagnes et ces enfoncements, ce n'était pas une tâche facile que d'y réussir.

Telle fut l'origine des « voies sacrées, » que les dieux euxmêmes devaient avoir frayées les premiers, comme fit Apollon quand il parvint jadis à Delphes à travers un pays dépourvu de sentiers. Il fut bientôt suivi de ses serviteurs, notamment des Athéniens, les «fils d'Héphsestos, constructeurs déroutes,

') Voy. vol. I, p. 134.

*) Voy. vol. I, p. 278.

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qui ont apprivoisé pour lui la terre sauvage' ». Ainsi, Fart de construire les routes,, Fart de bâtir les ponts qui défiaient les torrents déchaînés, sont sortis tous deux des sanctuaires nationaux et surtout de celui d'Apollon.

Tandis que le chemin des piétons serpentait sur le flanc des montagnes, la route des chars suivait le fond des vallées qu'avaient creusées les eaux. On aplanit le sol rocheux, on y creusa des rainures qui, soigneusement polies, servaient d'ornières où les roues avançaient sans obstacle et rapidement. Ce système une fois adopté, l'accroissement des communications exigea qu'on donnât aux chaussées une largeur uniforme, car autrement l'abord des différents sanctuaires eût été impossible aux chars de fête ' comme aux chars de course. Comme ces dimensions, aussi loin que s'étendait l'influence de Delphes, dans le Péloponnèse et dans la Grèce centrale, paraissent avoir été de S pieds 4 pouces, nous pouvons attribuer à l'initiative de Delphes non-seulement l'extension du réseau des voies grecques, mais encore l'uniformité de structure, qui était comme la marque nationale. Dans chaque territoire amphicyonique, les routes et les ponts devaient être entretenus par l'État ^ ; la sainteté du temple se communiquait aux chemins eux-mêmes ; attaquer les chars qui y passaient , c'était attaquer le temple. Ainsi, la bénédiction pacifique émanée des temples, suivant en quelque sorte le parcours de ces lignes, se répandait dans toute la contrée et unissait même matériellement, par un lien jeté à travers l'espace, tous les centres religieux des Hellènes.

L'activité de Foracle apollinien ne se bornait cependant pas à maintenir en état d'union les sanctuaires déjà existants. Il y avait bien plutôt dans ce culte une tendance infatigable à élargir sa sphère, à envoyer au dehors des missions nouvelles. Si donc aucune colonie ne fut fondée sans l'agrément du dieu,

') ^SCHYL., Eumen., 13-14.

-) TcoixTioffxoleîv Ta tepà (Strab., p. 659).

3) C'est le devoir des Amphictyons de ôSûv Tà[ç Im AeXçoùç àyoûffaç — xàc T]àç Y£?^P«Ç ÈçpaxeîffQat 'A(j.cpixxfovai; xaxxàv aùxou Ixaaxov [/cipav] (G. I. GRiEC, 1698). Sur ce sujet en général, cf. E. Curtius, Zur Gesch. des Wegebaiis bei den Griechen, 1855, p. 19 (Abh. d. B. Akad., p. 227).

48 l'unité grecque

il ne faut pas expliquer ce fait en disant que les Hellènes n'entreprenaient en général aucun acte important et difficile sans avoir les dieux pour eux^ mais y voir plutôt la preuve que toute leur activité colonisatrice était soumise à la direction particulière d'Apollon ; à tel point que c'était une impiété de fonder sans son ordre une ville au delà de la mer, et qu'on eût jugé une pareille fondation incapable de prospérer jamais. Ici encore, on reconnaît facilement comment les Grecs ont suivi l'exemple des Phéniciens. En effet, les migrations de ces derniers furent présentées comme des voyages du Kronos phénicien, d'Astarté et de Melkart; les nouveaux établissements de Sidon et de Tyr, comme des créations des dieux protecteurs de la nation. Héraclès-Melkart était^ pour toutes les colonies tyriennes, le seigneur du lieu ' ; il recevait d'elles la dîme et d'autres offrandes à titre d'honneur ; et, quand les Carthaginois perdirent la Sicile, ils crurent qu'ils expiaient encore ainsi quelque négligence dans l'accomplissement de ces obligations sacrées.

Le caractère religieux de la colonisation hellénique se montre déjà par ce fait que le premier soin des colons abordant à un rivage inconnu était d'élever un autel à Apollon; c'est précisément ainsi que les Cretois débarqués à Grisa ont inauguré, en dressant un autel de ce genre, toute l'histoire du pays delphique-. En effet, Apollon, en qualité de Delphinios, est dieu de la mer et des côtes; à ce titre, il est vraiment chez lui à Chalcis. L'art antique le représente la lyre en main, ayant sur l'épaule son carquois fermé, assis sur le trépied ailé, planant au-dessus de la mer; c'est un dieu de paix et de bénédiction, qui s'élance pour porter ses bienfaits jusqu'aux rivages des Barbares ^ Il exige de ses serviteurs la propagation de

') MovERS, Colonien der Phönizier, p, 51. Sur les devoirs religieux des colonies {ibid., p: 50).

^) Voy. vol. I, pp. 129. 311. Cf. 84. Apollon est bien le dieu de la colonisation : qx(am eni'm Grœcia coloniain 7nisit sine Pythio aut Dodonseo atit Hammonis oracido ? (Cic, Divin., I, 1). Cf. Fustelde Coulanges, La cité antique, 7^ éd. [1878], p. 252.

^) Sur Apollon Delphinios, voy. L. Preller, Aufsätze, p. 344. C'est un patron des colons (A. Mommsen, Heortol., p. 49), surtout des colons chalcicliens (Geruaud, Mythol., § 301, 4).

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son culte, fùt-elle environnée de dangers. Fort de cette puissance qui s'étend sur la population et sur le pays, il leur ordonne de lever une partie de la jeunesse de la ville, et de l'envoyer en un lieu déterminé sur la terre étrangère. Ces émigrantssontsous sa protection particulière; ils sont considérés comme des personnes sacrées : par exemple, les Chalcidiens partis pour Rhégion '. De même, Métaponte et Crotone sont manifestement fondées sous la direction toute spéciale du dieu ; à une origine analogue se rapportent certains noms comme Apollonia, Phœbia^ Pythopolis , etc. Les colons d'outremer demeurent les sujets du dieu; et, comme gage de leur dépendaace durable, ils adressent au trésor delphique, sans jamais y manquer, la dime de leurs récoltes, ou bieU;, au lieu de cette dîme réelle, ils envoient en une somme d'or leur tribut qu'on appelle « l'été d'or ». Delphes poussait les habitants du golfe de Corinthe à se joindre en toute confiance aux hommes « qui boivent l'eau de l'Aréthuse - » ; et une preuve que les colonies fondées par les Chalcidiens à l'est l'ont été sous l'autorité du même dieu, c'est qu'on trouve empreinte sur toutes les monnaies des Chalcidiens de Thrace la lyre d'Apollon.

Si le clergé delphique prit une part tellement active à la colonisation grecque, cela s'explique non-seulement par son zèle pour la religion, par une sage sollicitude pour les différents États, qu'il fallait protéger contre l'excès de population et les troubles intérieurs, mais aussi etavanttout par l'accroissement d'honneur, de puissance et de profit que chaque progrès de la civilisation faisait affluer vers le siège et le foyer d'Apollon. Chaque colonie florissante était pour l'oracle une fille reconnaissante, un monument de sa sagesse vigilante et prévoyante. Mais si ce même clergé a été capable, à un si haut degrés de prendre la direction suprême de ce grand mouvement national, il le doit à la situation même des établissements apolliniens. Ceux-ci, en eflet, étaient originairement des colonies appartenant aux races d'outre-mer, à des missions,

' ! XaAxiOcî; y.a-rà 7pr,cr(jLbv osxaTeyOÉvTE; et cnvOVésàHliégioii (Strab., p. 257).

-) Oracle qui recommande aux Actiéens d'iEgion les Chalcidiens (Stkab., p. 449).

isolées au milieu d'une contrée étrangère, et qui avaient leurs attaches dans des régions lointaines; ils étaient donc forcés, dès le début, de regarder au loin, et, pour garantir leur propre puissance, de nouer et d'entretenir des relations à distance. Cette tendance, les collèges de prêtres l'ont fortifiée et développée avec une remarquable sagacité, une fois que les contrées les plus voisines furent pénétrées d'une civilisation uniforme. Une de leurs tâches les plus sérieuses était d'amasser et de concentrer toutes les connaissances qu'on put acquérir d'une manière quelconque sur le monde et les divers peuples ; ils se mettaient ainsi en état de montrer à l'instinct colonisateur des Hellènes la route à suivre, et d'empêcher, par une sage direction, un gaspillage de forces inutile et un morcellement dangereux'. Il suffit de suivre de près l'histoire des colonies, pour y trouver marquée la trace de l'intelligence supérieure qui a tout ordonné. Peut-être est-ce là le plus signalé et le plus durable service qu'ait rendu à la nation l'oracle delphique.

Delphes, il est vrai, ne fut point seule à exercer une pareille influence. La colonisation hellénique eut deux centres religieux, comme deux centres politiques. Milet, aussi bien que Chalcis, était une ville apollinienne;,Cyzique et Sinope-, aussi bien que Cyrène et Naxos de Sicile , révéraient Apollon comme leur fondateur, et le sanctuaire des Branchides, près du Didymseon, avait sans doute pour les colonies de Milet la même importance que Delphes pour celles de l'Eubée ; avec cette différence seulement qu'en lonie la civilisation a été bien plus précoce et plus également répandue, et que, conséquemment^ l'oracle d'Ionie, dans la période historique, n'a jamais pu exercer un empire aussi prépondérant, ni dicter des lois aussi souveraines que fit Delphes en Europe ^. Le sanctuaire de Claros, près de Colophon, joua pareillement son rôle dans

') Cf., comme exemple, les consultations répétées des ^Enianes et l'influence exercée sur leurs migrations par l'oracle (Plut., Quœat. grxc, 13, 26).

2) Apollon, archégète de Cyzique (ARisTiD.,Omi., XVI [I, p. 383Dindorf]) et de Sinope (Schol. Apoll. Rhod., II, p. 346).

^) Cf. H, Gelzer, T>e Branchidis, p. 7.

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