LES HELLÈNES P ASIIO VASSAUX DES LYDIENS
Pour expier le passe, il dépensa le produit des confiscations en présents magnifiques dont il gratifia les principaux sanctuaires du culte grec, ceux d'outrç-mer comme ceux d'Asie. A Ephèse, il contribua à redonner une nouvelle splendeur au temple., que l'invasion seythe avait endommagé.
Presque toutes les colonnes et les bœ^lfs en or qui s'y trou? valent venaient de lui. Quant aux deu^: grands sanctuaires du culte d'Apollon^ les présents qu'il leur fît furent répartis ave.ç tant .d'exactitude que, pour le poids du piétal et pour le travail, ceux qu'il envoya à Delphes et ceux qu'il offrit à Apollon Didyméen étaient de valeur tout à fait pareille ; cette attention inquiète montre combien il cherchait à se montrer équitable, même pour l'oracle de l'Ionie, et à effacer le souvejijr du sang versé en lonie au commencement de son règne. L'Athêna d,e Delphes fut aussi gratifiée d'un bouclier d'or; le temple d'Apollon à Thèbes, les oracles de Trophonios et d'Amphi.araos ne furent pas non plus oubliés. Crésus connaissait la puissan,ce de l'or chez les Hellènes : les Tantalides de Lydie s'en étaient servis jadis pour se rendre tout-puissants chez les Aehéens ', et il cherchait à acheter à son tour le droit de cité en Grèce.
Ce qui montre jusqu'à quel point il réussit, ce sont les décrets des autorités de Delphes qui, en considération de l'origine des Mermnades, n'hésitèrent pas à concéder au roi tous les privilèges, par exemple^, le droit de cité à Delphes. Désoj'mais, aux jeux sacrés, on vit des Lydiens assis au premier rang et ayx places d'honneur.
C'est ainsi qu'il gagna ceux des Hellènes sur qui ses présents seuls pouvaient lui donner prise. Il en agit tout autrement avec les villes d'Asie. Cependant, là encore, il sutalliej* l'habileté à la vigueur, ce qui lui periyiit d'atteindre son but sans guerres de longue durée.
Les villes ioniennes Rêvaient,, (ians la pensée de Cr.ésns, être les perles àe son empire ; elles d,evaieijt fajre de lui un pripce hellénique et lui constituer une puissance navale avec laquelle il pourrait pousser plus avant du côté de l'occident. Jl commença donc sa politique d'annexion par Ephèse qui, en r.&ispn
') Voy. vol. I, p. 110.
de sa position centrale, était le point le plus important de toute l'Asie-Mineure. Nulle part le terrain ne paraissait mieux préparé : il avait là des relations personnelles de toute sorte . Toutes ses opérations financières et tous ses envois étaient confiés à des maisons de commerce d'Éphèse : entre autres, le riche banquier Pamphaès^ fils de Théocharidas, avait gagné avec lui dos sommes considérables \ Le roi de Lydie avait fait son possible pour enricher l'Artémision ; enfin, le fils de sa sœur, Pindaros, qui avait succédé à Mêlas dans sa dignité héréditaire, était le gouverneur de la ville.
Et pourtant, Crésus se trompait s'il comptait sur une soumission pacifique : il dut commencer un siège et donner Tassaut au mur d'enceinte. Unetour était prise^ la brèche ouverte, et toute résistance inutile, quand Pindaros eut l'idée démettre à répreuve le respect du roi pour la religion hellénique. Il fit tendre du haut des créneaux jusqu'au temple d'Artémis une corde longue de sept stades. Toute la ville devenait ainsi une annexe du sanctuaire ; elle avait le caractère d'une chose consacrée à la déesse. Il réussit de la sorte à désarmer le roi, et, avec l'aide des prêtres, qui s'entremirent pour la négociation, à obtenir des conditions aussi avantageuses que possible -.
Les Ëphésiens durent abandonner la forte position que la ville occupait sur le mont Pion et s'établir en bas, autour du temple, où ils vécurent sous la tutelle des autorités religieuses. Smyrne aussi perdit de la même manière dans la guerre de Lydie son existence de ville libre, et fut divisée en bourgades distinctes 3. Il semble que, sur les deux points les plus importants de la côte, à l'issue delà vallée du Caystros et de celle de l'Hermos, on ne voulut pas tolérer de cités libres et puissantes aux mains des Grecs. D'ailleurs Crésus n'exigea rien de ces villes, sinon la reconnaissance de sa suzeraineté et le paiement d'un tribut modéré, en signe de dépendance. Il laissa aux citoyens grecs l'administration de leurs affaires in-
*) NicoL. Damasc, ibid.. ^Elian., Yar. Hist., IV, 27.
2) ^LiAN., Var. Hist., III, 26.
3) Sur le sort identique d'Éphèse et de Smyrne, voy. E. Curtius, Beiträge sur Geschichte -und Topographie Kleinasiens (Abliandl. d. Pi-. Aivàd. d. Wiss., 187:^, p. 17).
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LôricurL's ; ces villes devinrent en quelque sorte des villes libres de l'empire lydien, et cette situation leur valut toute espèce de privilèges nouveaux. Aussi se montrèrent-elles disposées k renoncer à l'honneur d'une complète indépendance.
Ainsi s'accomplit rapidement et sans difficulté une des plus grandes révolutions qui soient survenues dans le monde grec. Toutes les villes, l'une après l'autre, tombèrent aux mains du roi et furent incorporées sans résistance à l'empire oriental. Les entraves qui gênaient les relations entre la côte et Tintérieur disparurent ; les trésors de l'Orient et de l'Occident circulèrent librement dans les deux sens. Tous les ports étaient ouverts à Crésus ; il avait dans sa main toute la population maritime; tout ce qui s'était déployé d'industrie et d'habileté, d'art et de science sur ce littoral était h son service.
Mais jamais conquérant ne s'est tenu pour satisfait de posséder ce rivage et ne s'y est arrêté. Ce n'était un secret pour personne que les villes insulaires, particulièrement Ghios et Samos, attiraient les regards de Crésus. Il hésita pourtant à se lancer en avant avec ses plans de conquête ; il n'osait affronter la mer, et ses craintes étaient des mieux fondées, car, en somme, la puissance lydienne n'était encore qu'une puissance continentale . Il se contenta d'organiser son empire et de remplir son trésor qui, outre le produit des mines et du lavage des sables aurifères, se grossissait encore de sommes énormes fournies parles tributs. C'est à ces préoccupations que se rattache la réforme radicale du système monétaire qui eut lieu sous le règne de Crésus *. Il abandonna l'ancienne monnaie fabriquée avec l'or blanc (riXsy.-rpiv) du Pactole : il frappa des pièces d'or équivalant à ^ et des pièces d'argent équivalant à ^ de la mine babylonienne (poids faible) -, et en même temps il fit frapper aussi des pièces d'or — c'est-à-dire des statèrcs, des tiers, sixièmes et douzièmes de statères — réglées sur l'étalon d'argent, parce que c'était un moyen plus commode de raccorder le système avec la monnaie d'argent en usage àÉphèse, à Chios, à Lampsaquo, à Clazomène et à
') Consultez sur la question Bohrel, Early lyiUan monei/ (ap. Numism, Chron., II, 216) : Brandis, Mimswesen, p. loi. 199, etc. 2) Voy. vol. I, p. 292-
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Phocce. Une preuve Lien remarquable de Texactitude avec laquelle on s'assimila Finvention grecque, c'est que les monnaies de Sardes frappées sous Crésus imitent tout à fait celleâ des cités grecques. L'empreinte qu'elles portent n'est point rertiblème de la dynastie, mais celui de la ville : la monnaie conservait son caractère républicain.
Tous les autres arts inventés par les Hellènes, par exemple, le travail des métaux , furent cultivés dans la résidence royale. Sardes devint un centre prospère de commerce et d'industrie, un rendez-vous d'artistes. Tous ceux qui s'étaient fait un nom parmi les Hellènes, Crésus les invitait à sa cour hospitalière : il voulait être à leurs yeux le plus heureux des princes ; il voulait être vanté par eux comme le plus généreux et le plus ami des arts, afin d'attirer sur lui les regards du monde entier.
En fait il était bien, sauf pour Solon et à la mesure de sa morale, un prince heureux. Il avait atteint le but de la politique des Mermnades, but poursuivi avec une rare constance à travers cinq générations ; il l'avait atteint par sa résolution et sa sagesse. Son empire, reconnu partout comme une des grandes puissances asiatiques, venait de s'étendre sous son règne jusqu'à la côte ; pour la première fois^ l'opposition du monde grec et du monde barbare semblait avoir disparu. Il unissait à une puissance continentale redoutée dans toute l'Asie, et fondée tant sur la possession d'un vaste et riche territoire que sur la force d'une population résistante doublée d'une bonne organisation militaire^ le brillant appoint d'une rangée de villes maritimes en pleine prospérité ; et le Pactole roulait sans interruption son sable d'or devant la porte du château royal de Sardes. Un empire péninsulaire comme on n'en avait pas vu jusqu'alors était fondé ; et, plus les deux mondes grec et lydien se prénétraient l'un l'autre, plus on pouvait espérer de succès nouveaux. Ce qui manquait encore et dont on sentait le plus vivement le besoin, c'était la région riveraine de la mer du côté du sud : laLycie, avecles ressources de sa population, et la Cilicie, indispensable à qui veut dominer en maître dans la mer de Cypre, restaient à conquérir. Les passages du Taurus devaient être franchis, et
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l'Halys lui-même paraissait à l'heureux Grésus une frontière trop voisine.
Mais la fortune du roi de Sardes ne devait pas monter plus haut. Son bonheur domestique s'évanouit le premier ; et, an moment même où il pleurait la mort du seul de ses fils qui ne fût pas infirme', son deuil était troublé par l'arrivée de messagers qui lui apportaient la nouvelle alarmante des bouleversements dont l'Asie occidentale venait d'être le théâtre.
LES HELLÈNES û'aSIE SUJETS DES PÉAGES.
Parmi les peuples que la dynastie d'Ecbatane avait réunis en un vaste système d'Etats vassaux, il y en avait un qui s'était placé au premier rang : c'était le peuple des Perses, une des plus nobles branches de la race aryenne, et celui de tous les Iraniens qui était le plus susceptible de culture.
Habitants d'une contrée montag-neuse sillonnée de nombreux cours d'eau, à l'abri de toutes les sollicitations voluptueuses de l'Orient, habitués aune vie simple et tout occupés de l'élevage du bétail, de chasse et d'agriculture, les Perses avaient conservé toute leur vigueur et leur énergie native. Divisés en cantons et en tribus, ils vivaient sous un régime de liberté, ayant à leur tête des chefs que chacun pouvait approcher, avec respect sans doute, mais avec son franc-parler. L'amour de la vérité et la bravoure étaient leurs vertus nationales; une justice consciencieusement rendue d'après les principes légués par les ancêtres servait de lien à leurs communes. Les juges du peuple étaient nommés à vie et inamovibles ; ils formaient dans le pays une puissance qui s'opposait à tout arbitraire. Le culte des idoles était, aux yeux des Perses, une folie et un sacrilège. Comme les Pélasges, ils offraient au Dieu du ciel leurs sacrifices sur les cimes les
') Récit de la mort du jeune Alys dans Herod., I, 34-45.
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plus élevées de leur pays; ils adoraient aussi les astres et les éléments. Dans sa prière, le Perse ne devait pas songer à luimême : il priait seulement pour le peuple et pour le roi. La domination des Mèdcs, par un etfet de réaction contre l'étranger, avait développé chez ce peuple le sentiment national, et ils étaient arrivés à Funité par la subordination volontaire des tribus pastorales à celles qui cultivaient le sol. Parmi ces dernières, la race des Pasargades^ la plus noble et la mieux douée de toutes, avait su conquérir une autorité toute royale.
Dans la même mesure où ce peuple arrivait à la conscience de lui-même, les Mèdes s'enfonçaient dans la mollesse et le plaisir. La mort de Cyaxare avait détendu les ressorts de l'empire ; on commençait à trouver insupportable l'état de cboses actuel, où les forts payaient un tribut aux faibles. Le refus de cet impôt fit éclater un conflit qui amena une défection ouverte. Non content d'avoir conquis leur indépendance, les Perses marchèrent sur Ecbatane. La dynastie amie des Lydiens fut renversée, et les traités qui garantissaient l'équilibre établi entre les empires de l'Asie occidentale * furent anéantis.
Le monde gréco-lydien trembla lorsque l'AchéménideCyrus, de la famifle des Pasargades, en vainqueur sur de sa force, se dressa un trône dans l'Iran. Des vaisseaux ioniens portèrent aux colonies les plus lointaines le nom du nouveau conquérant qui venait de surgir en Orient, et Crésus dut se résoudre à l'attendre ou à marcher au-devant de lui.
Dans les deux cas, il lui fallait des alliés. Or, comme la poussée se faisait de l'est à l'ouest et qu'il se voyait rejeté parles Barbares du côté des Hellènes, c'était le moment où l'or envoyé à Delphes allait porter intérêt.
Les prêtres de Delphes adressèrent Crésus aux Spartiates. Après ses victoires sur Argos et sur TArcadie, Sparte avait une situation (jui lui permettait de s'attribuer au dehà de l'Archipel le rôle de chef-lieu des petits Etats de la Grèce, tandis qu'Athènes, après avoir connu l'ordre de choses établi par Solon, était retombée dans le désordre et les luttes intes-
') Voy. ci-dessus, p 137.
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tines. Sparte ne manquait pas d'hommes résolus à poursuivre une politique nationale à grandes vues; elle s'était plusieurs fois déjà risquée sur mer ; l'État dorien avait pris une légitime confiance dans ses forces et pouvait compter sur un avenir plus glorieux encore. L'influence de l'oracle s'ajoutant à cette ardeur secrète, on résolut de ne pas refuser au roi de Lydie, à qui on avait déjà plus d'une obligation, au citoyen honoraire de Delphes, le secours qu'on devait aux membres de la confédération'. Dans le même temps, Crésus s'adressait également aux Etats orientaux qu'il pouvait supposer aussi intéressés que lui à endiguer à temps les envahissements de la puissance perse, c'est-à-dire l'Egypte et Babylone.
En Egypte, après la domination des descendants de Psammétique, qui avait duré un siècle, une nouvelle révolution avait élevé au trône un aventurier du nom d'Amasis, qui appartenait, comme les Mermnades, à la région du littoral envahie pardespopulationsde race grecque. Comme eux aussi il était arrivé au pouvoir avecl'aidede troupes grecques. L'effort desapolitique était de même tourné du côté do la mer : il convoitait la possession de Cyrène', comme les Mermnades celle del'Ionie; comme eux, il honorait avec une générosité intéressée les dieux de la Grèce : il encourageait, comme eux, de toutes façons le commerce grec et avait fait de Naucratis un port franc à l'usage des Grecs. Ainsi l'Egypte et la Lydie étaient alors deux Etats tout à fait semblables, et les dangers pareils qui menaçaient de les atteindre tôt ou tard les conviaient naturellement à une action commune .
D'autre part, Crésus s'était tourné vers la dynastie de Babylone, avec laquelle son père avait déjà entretenu des rapports d'amitié. Dans la position dangereuse qu'il occupait entre des voisins puissants et malveillants, cet Etat avait aussi cherché à s'appuyer sur des mercenaires grecs. Lorsque Nabuchodonosor, aussitôt après la chute de Ninive, avait fait la guerre à l'Egypte et à la Syrie, il avait dans son armée le frère du poète Alcée, Antiménidas, que des luttes de partis avaient chassé de
') Herod., I. 69.
^) Voy. vol. I, p. 57i.
Mytilène '.Nabuchodonosorétantmort en 561, son successeur, que les Grecs désignent sous le nom de Labynétos II -, était aussi arrivé au trône par une révolution, et probablement, comme Psammétique, Gygès et Amasis, avec le secours de troupes mercenaires (ooo). C'est avec ce prince que Crésus conclut un traité d'alliance. C'était une alliance offensive et défensive de trois rois ^ contre la puissance de Cyrus qui les menaçait tous également, une grande ligue de Philhellènes et d'Hellènes contre les Barbares d'Orient. Mais^ avant que ces alliances pleines de promesses, qui devaient unir les peuples depuis l'Euphrate jusqu'au Nil et jusqu'à l'Eurotas, eussent pu porter leurs fruits pour Crésus, l'orage éclatait sur sa tète et la guerre commençait.
Les événements se précipitèrent, et Crésus ne se montra pas à la hauteur des circonstances. Il flottait indécis entre des résolutions opposées. Il crut bon, tout d'abord, d'aller de sa personne au-devant de l'ennemi. Plein de confiance dans son étoile et dans la fortune de sa dynastie, il pénétra en Cappadoce sans attendre les secours de ses alliés. Il ne voulait pas laisser la puissance de Cyrus se consolider dans ce pays ; il comptait même encore reculer les bornes de sou propre empire. Avant tout, son attention s'était portée sur Ptéria, place forte située dans la vallée de THalys, à l'endroit où cette vallée s'ouvre dans la direction de Sinope ^ et donne accès dansla partie septentrionalede laCappadoce. Il ravagea le pays et en expulsa les habitants, sans doute dans le dessein de mettre son royaume à l'abri derrière une large bande de pays dévastés.
Cyrus, qui avait dès lors l'avantage de pouvoir s'annoncer, dans les provinces frontières de l'empire, comme le sauveur et le protecteur des populations sans défense, ne chercha pas à combattre. Il serait même allé, parait-il, au-devant
') Voy. vol. I, p. U6.
^) D'après rinscriplion de Bisoutoun, il s'appelait Nabounita : Bérose lui donne le nom de N.ibonnedos. Cet usurpateur n'était pas un fils de roi, mais un simple parvenu (Bekos., ap. Fragm. Histor. Grœc., II. p. 5C8).
^) Alliance avec Amasis (Herod., 1,77) ; avec Labyuétos (Herod., 1, 183).
*) llT£pî/j xxià -tvüJ7ir,v (Herod., I, 76).