TROISIÈME PÉRIODE
LES GUERRES MÉDIQUES (492-(fc79). UNION ET VICTOIRES
PUEMIÈIVE GUERRE MEDIQUE 492-490.
Révolte de l'Ionie (501-494) ; expédition de Mardonius (492). — Marathon (490). — Mort de Miltiade; Aristide et Thémistocle; puissance maritime d'Athènes.
Révolte de l'iODie (S01-4fM)) expédition de inardoiilafl (40t).
Hérodote, qui naquit au milieu des. guerres médiques, en 484, étonné de ce grand choc du monde grec et barbare, remonta, pour en chercher les causes, par delà la guerre de Troie, jusqu'aux temps mythologiques. Il n'est pas nécessaire d'aller si loin, ni de rappeler lo et Hélène ravies par des Asiatiques, Europe et Médée enlevées par des Grecs, pour expliquer la haine de deux mondes. La fuite du médecin D:^mocédès, qui trompa Darius pour revoir Grotone sa patrie, et le désir d'Atossa d'avoir parmi ses esclaves des femmes de Sparte et d'Athènes, ne sont que de puérils incidents. Les instances d'Hippias pour être rétabli dans Athènes, celles des Aleuades de Thessalie pour être délivrés d'adversaires qui les gênaieujf, eurent une influence plus sérieuse. Mais la vraie cause fut la puissance même de la Perse. Get empire avait alors atteint ses limites naturelles.
Partout il était enveloppé par des déserts, la mer, de grands fleuves ou de hautes ^lontagnes. Il ne pouvait plus s'étendre que d'un seul côté, au nord-ouest, et de ce côté était un pays renonuné, la Grèce, dont l'indépendance irritait l'orgueil du grand roi. Gyrus avait conquis l'Asie, Gambyse une partie de l'Afrique ; Darius, pour ne pas rester au-dessous de ses prédécesseurs, attaqua l'Europe.
Il avait réorganisé son empire et rétabli dans ses provinces l'ordre si profondément ébranlé, à son avènement; mais il fallait occuper l'ardeur belliqueuse que les Perses conservaient encore : il prépara une grande expédition. Les Scythes avaient autrefois envahi l'Asie; le souvenir de cette injure, et le désir de soumettre la Thrace qui touchait à son empire, décidèrent Darius sur la route à suivre. Il franchit le Bosphore, traînant à sa suite 7 à 800 000 hommes; et parmi eux les Grecs asiatiques commandés par les tyrans de chaque ville. Il traversa la Thrace, passa le Danube ou Ister sur un pont de bateaux construit et gardé par les Grecs, et s'enfonça dans la Scythie sur les traces d'un ennemi insaisissable. Darius avait dit aux Grecs, qu'après 60 jours ils ne l'attendissent plus ; ce temps passé et aucune nouvelle de lui n'arrivant, l'Athénien Miltiade, tyran de la Ghersonèse, proposa de rompre le pont pour ne point laisser la Thrace ouverte aux Scythes sans doute victorieux, ou pour leur livrer l'armée persique si elle existait encore. Histiée de Milet s'y opposa, en représentant aux chefs, tous tyrans de villes grecques, qu'ils seraient renversés le jour où ils auraient perdu l'appui de l'étranger. Get avis sauva Darius qui, de retour de sa vaine poursuite, laissa 80 000 hommes à Mégabaze, pour achever la conquête de la Thrace et faire celle de la Macédoine (508?). .;.
Mégabyze soumit Périnthe, les Thraces qui résistaient encore, la Péonie, et demanda au roi de Macédoine l'hommage de la terre et de l'eau. Amyntas l'accorda. Mégabyze pouvait dire maintenant à son maître que son empire touchait à la Grèce d'Europe. Pourtant l'expédition s'arrêta là. Les services d'Histiée furent récompensés par le don d'un vaste territoire aux bords du Strymon. Le site avait été choisi d'un
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œil intelligent ; Myrcyne qu'Histiëe y fonda devint en peu de temps florissante. Mëgabyze s'en alarrma ; il avertit le roi qu'il était urgent d'enlever ce Grec aux vastes entreprises qu'il méditait, et Darius manda à Histiée qu'il avait à le consulter sur un projet important ; quand il fut arrivé à Sardes, le grand roi lui déclara ne pouvoir se passer de son amitié ni de ses avis. Il lui fallut accepter ces chaînes dorées.
Quelques années -s'étaient passées dans une paix profonde quand une petite affaire et un homme obscur mirent tout en feu (501). Naxos, la plus grande ^des Cyclades, était alors puissante ; elle commandait à plusieurs îles, possédait une marine considérable et pouvait mettre sur pied 8000 hoplites. Malheureusement Naxos avait comme tout État grec deux partis, celui du peuple et celui des riches. Les derniers, chassés de l'île proposèrent à Aristagoras, gendre d'Histiée, et en son absence tyran de Milet, de les y ramener. Il embrassa avec ardeur ce projet au bout duquel il entrevoyait les Cyclades et peut-être l'Eubée elle-même soumises à son autorité. Mais comme il ne pouvait accomplir seul une telle entreprise, il y intéressa le satrape de Sardes, Artapherne, qui mit à sa disposition une flot(e de 200 voiles commandée par le Perse Mégabate. Celui-ci s'indigna de se trouver sous les ordres d'un Grec; une querelle s^éleva entre eux, et Mégabate, pour se venger d'une humiliation, avertit secrètement les Naxiens. Le succès de l'expédition dépendaitdu secret: une fois connue, elle échouait. Aristagoras s'y opiniâtra quatre mois sans succès, y dépensa tous ses trésors et ceux que le roi avait donnés pour l'entreprise. Il craignit d'être obligé d'en rembourser les frais. Les chances d'une révolte lui parurent meilleures et de secrets encouragements d'Histiée l'y décidèrent. L'armée qu'il avait conduite devant Naxos était encore réunie, tous les tyrans des villes y étaient présents; il se saisit d'eux, les rendit aux cités qu'ils gouvernaient et ' qui les bannirent ou les tuèrent, et rétablit partout la dé- *^ mocratie. Mais, après ce coup, il fallait trouver quelque alli»S puissant. Aristagoras se rendit à Lacédémone. Lé roi Cléomène lui demanda combien il y avait de chemin entre la mer et la capitale des Perses : « Trois mois de marche, répondit-il.
— Alors, répliqua le Spartiate, vous sortirez dès demain de cette ville. 11 est insensé de proposer aux Lacé démon ien s de s'éloigner à trois mois de marche de la mer. » Arislagoras essaya d'acheter son consentement. Cette fois la vertu Spartiate fut incorruptible et l'Ionien passa à Athènes. Introduit dans l'assemblée, il parla des richesses de la Perse, de l'avantage qu'auraient les Grecs sur des hommes qui ne connaissaient ni la pique ni le bouclier, enfin il rappela que Milet était une colonie d'Athènes. Les Athéniens avaient plus d'un grief contre les Perses. La demande de la terre et de l'eau faite naguère à leurs ambassadeurs, Tasile donné à Hippias, et, quand leurs députés s'en plaignirent, l'ordre qu'ils reçurent de rappeler le tyran, avaient profondément blessé leur orgueil. Aristagoras eut peu de peine à leur per-» suader d'éloigner une guerre dont ils étaieut menacés en la portant chez l'ennemi. Sans doute aussi ils ne croyaient qu'à une querelle privée entre le satrape et Aristagoras. Ils décrétèrent l'envoi de 20 vaisseaux, auxquels- se joignirent cinq trirèmes d'Êrétrie, qui jadis aidée par Milet dans une guerre contre Chalcis, lui rendait le secours qu'elle en avait reçu. Les alliés gagnèrent Éphèse et de là Sardes qu'ils prirent et pillèrent. Les toits des maisons étaient couverts de roseaux, un soldat y mit le feu par hasard et toute la ville, moins la citadelle où Artapherne s'était retiré, fut consumée avec un temple de Cybèle vénéré des Perses autant que des Lydiens. Cependant Artapherne avait rappelé l'armée qui assiégeait Milet et les troupes de la province se rassemblaient de toutes parts; les Athéniens songèrent à la retraite. Une défaite qu'ils éprouvèrent sur le territoire d'Éphèse et peut-être quelque trahison achevèrent de les dégoûter de cette guerre. Ils remontèrent sur leurs vaisseaux et retournèrent en Grèce, laissant leurs alliés se tirer comme ils pourraient du mauvais pas où ils s'étaient mis.
Les Ioniens continuèrent la lutte, ils entraînèrent dans leur mouvement toutes les villes de l'Hellespont et de la Propontide avec Ghalcédoine et Byzance, les Gariens et l'île de Gypre. Les Perses réunirent trois armées ; l'une dirigée d abord vers le nord contre les villes de l'Hellespont, y prit
plusieurs places, puis se rabattit au sud contre les Canens qui perdirent deux batailles et se soumirent. Une autre attaqua Cypre avec la flotte phénicienne que les Ioniens repoussèrent, mais la trahison d'un chef cypriote livra Tîle à l'ennemi. Au centre opéraient Artapherne et Otanèsqui enlevèrent Clazomène, puis Cyme, et s'avancèrent avec des forces considérables contre Milet, le dernier boulevard de Tlonie. Elle n'avait plus pour chef Aristagoras; il avait fui lâchement pour se retirer à Myrcine, et, peu de temps après, il périt dans une attaque contre une ville de la Thrace. Quant à Histiée, Darius, trompé par ses promesses, venait de lui rendre sa liberté ; mais les Milésiens ne voulaient plus de tyran et refusèrent de le recevoir. 11 parvint à rassembler quelques Milyléniens, fit avec eux le métier de pirate , et périt dans une descente sur la côte d'Asie. Les Ioniens, rassemblés au Paniônion, délibérèrent sur les moyens de sauver Milet. On se décida à risquer une bataille navale; Ghios fournit 100 vaisseaux, Lesbos 70, Samos 60, Milet elle-même 80; la flotte monta à 353 trirèmes. Les Perses en avaient 600.
Il y avait sur la flott3 grecque un homme habile, qui eût sauvé rionie si elle eût voulu l'être. C'était un Phocéen nommé Dionysios ; il fit comprendre aux alliés qu'une discipline rigoureuse et une grande habitude des manœuvres leur assureraient le succès, et pendant sept jours il exerça les équipages à tous les mouvements d'un combat naval ; mais au bout de ce temps les Ioniens efféminés se lassèrent : ils descendirent à terre, y dressèrent des tentes et oublièrent l'ennemi. Gomme, à ce régime, les âmes se relâchaient, la trahison bientôt se glissa parmi eux. Quand le jour de la bataille arriva, les Samiens au fort de l'action quittèrent leur poste et firent route pour leur île. Les Ioniens furent vaincus, malgré le courage héroïque des marins de Ghios, malgré celui de Dionysios, qui prit trois galères ennemies. Quand celui-ci vit la bataille perdue, il se porta audacieusement jusqu'en face de Tyr, coula à fond plusieurs vaisseaux marchands, puis se retira avec son butin en Sicile et passa le reste de sa vie à poursuivre sur les mers les navires ^phéniciens, carthaginois et tyrrhéniens.
Tout espoir était perdu pour Milet; elle fut prise et ses habitants transportés à Ampée, à Tembouchure du Tigre (494). Ghios, Lesbos, Ténédos eurent le sort de Milet; Plusieurs villes de THellespont périrent dans les ûammes. Les habitants de Ghalcédoine et de Byzance abandonnèrent lear cité poar chercher un asile sur les côtes nord- ouest du Pont-Ëuxin, à Mésembrie. Miltiade jugea aussi prudent de quitter la Ghersonèse ; il retourna à Athènes, où il allait bientôt se retrouver en face de ces Perses qu'il fuyait. La ruine de rionie retentit douloureusement dans la Grèce. Athènes surtout la pleuia. Phrynichos ayant fait représenter au théâtre la Prise de Milet^ toute rassemblée éclata en saoglots et le poète fut condamné à une amende de mille drachmes, pour a\oir ravivé un triste souvenir des malheurs domestiques. » Ges larmes expient bien des fautes,
Gependant Darius n'avait pas oublié qu'après l'incendie de Sardes il avait juré de se venger des Athéniens. Il donna à son gendre Mardonius le commandement d'une nouvelle armée, qui devait pénétrer en Europe par la Thrace, tandis que la flotte suivrait les rivages. Mardonius, pour se concilier les Grecs d* Asie, leur rendit le gouvernement démocratique. Sans doute aussi se souvenait-il que les auteurs de la récente révolte avaient été deux de ces tyrans que la Perse soutenait et qui l'avaient trahie.
Déjà toutes les nations comprises entre THellespont et la Macëdoine avaient été soumises par Mégabyze. Mardonius pascale Strymon et donna rendez- vous k sa flotte au fond du golfe Thermaïque. Celle-ci s'empara de Thasos, et longeait la Ghalcidique, lorsqu'on doublant le promontoire du mont Athos, qui s'élève comme un roc gigantesque à 1950 mètres au-dessus de la mer, elle fut assaillie par un veut furieux, qui jeta à la côte et brisa 300 vaisseaux : 20 000 hommes périrent. Dans le même temps, Mardonius, attaqué de nuit par les Thraces Bryges, perdit beaucoup de monde et fut luimême blessé. Il n'en continua pas moins l'expédition, mais, lorsqu'il eut subjugué les Bryges, il se trouva si afî'aibli qu'il dut retourner en Asie (492).
Un armement plus formidable fut aussitôt préparé. Avant
de le faire partir, Darius envoya en Grèce des hérauts qui demandèrent en son nom Thommage de la terre et de l'eau , et, de plus, aux villes maritimes, un contingent de galères. La plupart des îles et plusieurs cités du continent firent cet hommage. Égine alla au-devant des désirs du grand roi. Pour Athènes et Sparte, leur indignation fut telle quelles en oublièrent le droit des gens : « Vous demandez la terro et l'eau? dirent les Spartiates aux envoyés; vous aurez Tune et l'autre; > et ils les jetèrent dans un puits. Les Athéniens les précipitèrent dans le baralhre, et, s'il faut en croire un douteux récit, condamnèrent à mort l'interprète qui avait souillé la langue grecque, en traduisant les ordres d'un barbare.
Athènes était toujours en guerre avec les Éginètes. Elle profita de leur conduite pour les accuser à Lacédémone de trahir la cause commune. Cet appel aux Spartiates équivalait à une reconnaissance de leurs prétentions à la suprématie, mais la difficulté des circonstances fit taire l'orgueil. Les Lacédémoniens étaient donc décidément les chefs avoués de la Hellade. Gléomène partageait le ressentiment des Athéniens, il accourut à Égine pour saisir les coupables. Mais son collègue Démarate, qui l'avait déjà trahi dans une expédition en Attique, avertit les Éginètes, et l'entreprise échoua.
sCléomène résolut de mettre un terme à cette opposition tracassière de son collègue. Il gagna la Pythie, fît déclarer par Toraclë que Démarate n'était pas de race royale, et obtint qu'il fût déposé. Léotychidas, le plus proche héritier du trône j qui s'était concerté dans toute cette intrigue avec Cléomèney succéda au roi déchu, et par ses outrages le força à quitter Sparte. Démarate alla rejoindre Hippias dans l'exil, et mendier conma* lui Thospitafité du protecteur des rois.
Gléomène et Léotychidas se dirigèrent aussitôt contre Égine, et la forcèrent de livrer dix otages qu'ils déposèrent à Athènes. Ge fut le dernier acte de la vie publique de Gléomène : ce turbulent roi, devenu fou, périt misérablement de ses propres mains, et Léotychidas, convaincu plus tard d'avoir reçu de l'argent d'un ennemi qu'il devait combattre, alla mourir
en exil. Les dieiu, dit Hérodote, punirent ainsi le parjure des deux princes. Cependant les Éginètes réclamèrent leurs otages; et, les Athéniens refusant de les rendre, ils surprirent la galère sacrée qui portait au cap Sunion plusieurs des principaux citoyens. La guerre éclata aussitôt. Un Êginète s'offrit k renverser le gouvernenaent oligarchique ; il se saisit de la citadelle, mais ne put être secouru à temps, et laissa aux mains de Tennemi 700 des siens qui furent froidement égorgés. Un de ces malheureux s'était échappé en passaût devant le temple de Gérés. La porte était fermée, il en saisit fortement le marteau; tous les efforts pour lui faire lâcher prise furent inutiles. Les bourreaux alors, lui coupèrent les mains qui, crispées par la mort, restèrent attachées h la poignée de la porte. Hérodote, habitué à ces guerres civiles, n'a pas un mot d'horreur pour cette boucherie de 700 citoyens; il ne remarque que le sacrilège commis sur l'un d'eux, c Aucun sacrifice, dit-il, ne put apaiser la colère de la déesse, et les nobles furent chassés de l'Ile avant d'avoir expié le sacrilège. » Cette guerre ne se termina qu'en 481, neuf ans après la seconde expédition des Perses.
narathon (4IOO).
La nouvelle armée d'invasion s'avançait sous les ordres du MèdeDalis et d'Artapherne, neveu du roi. Darius leur avait commandé de se rendre maîtres d'Ërétrie et d'Athènes, d'en faire les habitants captifs, et de lui envoyer ces esclaves. Il voulait voir de ses yeux ces hommes assez audacieux pour le braver. Cette fois la flotte, pour éviter le mont Athos, prit route à travers la mer Egée. Elle soumit en chemin Naxos, dont la capitale fut brûlée avec tous ses temples, mais respecta le sanctuaire de Délos qu'on représenta aux Perses comme consacré aux dieux qu'ils adoraient eux-mêmes, le soleil et la lune ; en Eubée, elle prit Carystos et assiégea Érétrie, qui songea d'abord à se défendre; déjà les Athéniens offraient leur 4000 citoyens établis dans l'île, lorsque les grands ouvrirent les portes à l'ennemi qui saccas^ea la
ville, en brûla les édifices et réduisit tous les habitants, amis ou ennemis, en esclavage.
De là les Perses vinrent jeter Tancre dans la baie de Marathon. La plaine de ce nom , bordée par la mer, des marais et les dernières collines du Pentélique et du Parnès, avait un peu plus de 19 kilomètres de long sur 3 de large; c'était de toute TAttique le terrain le plus favorable aux évolutions de la cavalerie ; Hippias, le roi banni, ne Tavait que trop habilement choisi. Les Athéniens coururent au-devant des barbares. Chaque tribu fournit mille soldats. A cette armée de 10000 hommes se joignirent 1000 Platéens, qui vinrent volontairement secourir ceux qui les avaient secourus jadis et braver un péril qui terrifia le reste des Grecs. Ce fut le seul secours qu'Athènes reçut du dehors; elle avait cependant envoyé le coureur Phidippide avertir Sparte du débarquement des Perses, et, en moins de deux jours, il avait franchi les 240 kilomètres qui séparaient Athènes de Lacédémone. Les Spartiates, quoique unanimes pour fournir l'assistance demandée, avaient été retenus par une loi religieuse qui leur défendait de se mettre en marche avant que la lune fût dans son plein ; elle n^était encore qu'à son neuvième jour. Mais, en traversant les montagnes d'Arcadie, Phidippide avait entendu le dieu Pan promettre son secours aux Athéniens.
Une armée de 1 1 000 hommes s'avança donc contre 110000 ennemis*. Elle était sous les ordres de dix généraux qui devaient commander pendant un jour chacun à leur tour. Un d'eux était Miltiade, fils de Cimon. Il s'était rendu célèbre comme tyran de la Ghersonèse, principauté dont il avait hérité de son oncle; et les Athéniens lui devaient la conquête de Lemnos, où il avait vengé sur les habitants de longs ressentiments •. C'était lui qui, dans l'expédition de
i. Hérodote ne donne aucun chiffre. Il y a donc sur ceux-ci incertitude.
2. Les Pélasges de Lemnos avaient enlevé, dans une de leurs courses, des femmes de TAttique réunies pour une fête religieuse ; puis, sur un soupçon de trahison, ils avaient tué ces femmes et les enfants qu'ils en avaient eus. sommés par Athènes de donner satisfaction, ils répondirent qu'ils se soumettraient quand une flotte, partie de la terre athénienne, viendrait en un jour, poussée par le vent du nord, aborder à leur ile. Ces conditions étaient impossibles à remplir; mais de la Ghersonèse, devenue la propriété d'un Athénien, Miltiade avait pu, en quelques heures, arriver par un vent du nord à Lemnos, et il était assez fort pour contraindre les habitants à reconnaître que lesconditions étaient accomplies.
Darius en Scythie, avait proposé de rompre le pont jeté sur le Danube. Lorsque, après la prise de Milet, les Perses s'étaient répandus sur les côtes de THellespont, il avait quitté précipitamment la Gbersonèse, et, traversant avec les plus grands dangers la flotte ennemie , il avait amené à sa patrie quatre trirèmes chargées de richesses. Une accusation de tyrannie Ty attendait; mais il avait été honorablement acquitté, et peu après élu un des dix généraux.
Les avis étaient partagés en nombre égal : cinq généraux voulaient qu'on attendît des renforts, les cinq autres qu'on livrât bataille sur-le champ, parce qu'ils redoutaient les intrigues d'Hippias et l'or des Perses plus encore que leur nombre. Le sort d'Érétrie montrait le danger de donner le temps à la trahison de se glisser dans le camp ou dans la ville : tel était l'avis de Miltiade. Il réussit à mettre de son opinion le polémarque Gallimaque, dont la voix était prépondérante, et il fut résolu que Ton combattrait sans tarder. Aristide, un des généraux, reconnaissant la supéri(>rité de Miltiade, engagea ses collègues à lui céder le tour de leur commandement; il n*accepta pas et attendit que son jour fût venu. > Gallimaque commanda, selon l'usage, l'aile droite; les Platéens formaient la gauche. Les Athéniens, afin de n'être pas tournés, dégarnirent leur centre et étendirent leur ligne jusqu'à ce qu'elle présentât un front égal à celui des Perses; ils mirent leurs principales forces aux ailes, qu'un abatis d'arbres protégea encore contre la cavalerie ennemie.
Dès que le signal fut donné , ils descendirent en courant de la hauteur sur laquelle ils étaient postés, au grand étonnement des Perses qui ne comprenaient pas cette folie d'une attaque faite à la course par un si petit nombre d'hommes, sans cavalerie ni archers.
« La bataille dura longtemps; les barbares furent vainqueurs au centre ; les Perses et les Saces qui s'y trouvaient percèrent la ligne des Grecs, et les poursuivirent dans les terres : les Athéniens furent, au contraire, vainqueurs aux ailes, et ils se replièrent des deux côtés sur ceux qui avaient forcé le centre, les défirent complètement et les suivirent de
si près répée dans les reins, qu'arrivés en même temps queux sur le rivage, ils attaquèrent les vaisseaux en demandant du feu à grands cris pour les incendier.
« Le polémarque fut tué, ainsi qu'un des dix généraux, Stésileos; Cynégyros, frère d'Eschyle, se Jeta à la mer pour arrêter un vaisseau qui fuyait ; il le saisit à la poupe, mais un coup de hache lui trancha la main. Sept vaisseaux seulement furent pris, le reste se sauva en forçant de rames, sans même prendre le temps de virer de bord; ils s'empressèrent de doubler le cap Sunion, avertis, dit- on, par un bouclier élevé en l'air, que la ville était sans défense. Mais les vainqueurs revinrent à marche forcée; ils étaient déjà campés dans le Gynosarge quand les vaisseaux des barbares se montrèrent en face de Pbalère. Le coup était manqué, la flotte retourna eu Asie. » (Hérodote.)
A cette bataille, « la première, dit Hérodote, où des Grecs osèrent regarder en face ces Mèdes dont le nom seul était un objet de terreur, » les barbares perdirent environ 6^00 hommes, les Athéniens seulement 192. Hippias était probablement resté parmi les morts. Hérodote ne parle pas de ce soldat qui vola d'un trait de Marathon à Athènes, et expira en annonçant aux magistrats la victoire. Mais il ignorait bien d'autres choses que le peuple savait sur cette étonnante victoire : les uns avaient vu Thésée, d'autres le héros Échétos, combattre dans les rangs des Athéniens.
Pour tout honneur, Miltiade se vit représenter, ainsi que Callimaque, sur les murs du Pœcile, au milieu d'un groupe de demi-dieux et de héros. Quelle héroïque simplicité 1 Après tout c'était bien le peuple d'Athènes qui avait voulu combattre et qui avait vaincu, et l'histoire répondra aux accusa-* tiens de jalousie populaire, comme ce citoyen d'Athènes qui disait à Miltiade : « Quand vous vaincrez seul les barbares, Miltiade, vous aurez seul l'honneur de la victoire. » Plus tard, on éleva à Miltiade un tombeau à part dans la plaine de Marathon, à côté de celui qui renfermait les restes des citoyens morts. Près de celui-ci étaient dix colonnes , une pour chaque tribu, et sur chacune furent gravés les noms des 192 héros. Les Perses avaient^ disait-on, apporté à Marathon
un bloc de marbre de Paros pour en faire un trophée. Phidias en fit sortir Némésis, la déesse des justes vengeances. Les Platéens furent associés aux honneurs comme ils s'étaient d'eux-mêmes associés au péril; ils eurent un tombeau particulier pour leurs morts, et, depuis , chaque fois que le héraut dans les sacrifices implora les dieux pour Athènes, il pria aussi pour les Platéens.
Le surlendemain du combat, les Spartiates arrivèrent ; ils n'avaient mis que trois jours à faire le chemin. Ils félicitèrent les Athéniens de leur triomphe , et se rendirent sur le champ de bataille encore jonché de morts. Mais en voyant les trophées et l'enthousiasme des vainqueurs, ils durent comprendre que le jour où l'immense empire des Perses avait reçu ce sanglant affront, un grand peuple était né à la Grèce. .
norl de mitlade^ Aristide et Thémlstoete) palssance
marltlnie d'Atbènes.
La guerre était repoussée de l'Attique ; il fallait l'éloigner davantage encore, et former autour de la Grèce un rempart qui arrêtât une nouvelle invasion. Si on pouvait fermer la mer Egée aux Perses en s'emparant des Gyclades, il ne leur resterait plus que la longue et dangereuse route de la Thrace Ce fut le plan de Milliade. Il demanda aux Athéniens 70 vaisseaux, promettant de les mener en un pays d'où ils rapporteraient sans peine une quantité prodigieuse d'or. Il n'en disait pas davantage; et, sar la foi de son nom, les pauvres accoururent en foule autour de lui. II alla mettre le siège devant Paros, « où il avait une injure personnelle à venger. » Les Pariens résistèrent avec vigueur; Milliade fut blessé grièvement, et le vingt-sixième jour leva le siège. Les Athé- Tiiens n'avaient jamais eu une entière confiance dans l'ancien tyran de la Ghersonèse ; cette expédition, entreprise à sa demande et sans qu'il en eût précisé le but , réveilla les soupçons. Le père de Périclès, Xantippe, un des premiers personnages de la ville, lui reprocha d'avoir ruiné le trésor public et causé la mort de beaucoup de citoyens.
Diodore, Cornélius Nepos et Plutarque ont accumulé ici les circonstances les plus défavorables aux Athéniens. Hérodote, qui put converser avec des hommes témoins de l'événement, le raconte plus simplement. « Xantippe, dit-il, intenta au général une affaire capitale et l'accusa d'avoir trompé le peuple. Miltiade ne comparut pas. La gangrène, qui s'était mise à sa cuisse, le retenait au lit; mais .ses amis présentèrent sa défense, et, rappelant la gloire dont il s'était couvert à Marathon et à la prise de Lemnos, ils mirent le peuple dans ses intérêts. Il fut déchargé de la peine de mort, mais condamné pour sa faute à une amende de cinquante talents (275 000 francs). La gangrène ayant fait des progrès, il mourut quelque temps après, et Gimon, son fils, paya les cinquante talents. » On ne voit là ni la prison où gémit le libérateur d'Athènes, ni le corps du héros pieusement racheté par son fils au bourreau qui garde le cadavre encore chargé de ses liens, ni la belle Elpinice, donnée au riche Gallias par Gimon son frère , en échange des cinquante talents que le fisc impitoyable exige. L'intérêt dramatique y perd; mai^ la vérité y gagne, et aussi l'honneur de ce peuple athénien tant calomnié par les rhéteurs de tous les âges. Toutefois, si dans ce procès la loi avait été rigoureusement suivie, la justice, suivant nos idées modernes', qui veulent que le crime non l'erreur, la trahison non la défaite , soient punis, avait été violée, et cette fin du vainqueur de Marathon est restée une tache pour Athènes. Du moins, quand il eut expiré, ni les éloges, ni les honneurs éternels ne manquèrent à sa mémoire.
Trois hommes le remplacèrent : Xantippe, qui n'est célèbre que par sa victoire de Mycale et par son fils Périclès ; Aristide et Thémisiocle.
Thémistocle était né vers l'an 535. Son père était un homme obscur, mais riche, et sa mère une femme étrangère. Dans la commerçante Athènes, les préjugés de naissance étaient bien
1. Nos idées, mais non pas nos lois. En 1849, le général Ramorino a ëlé fusille, par jugement d'un conseil de guerre, pour un orare mal compris ou mal exécuté. Dupont fut emprisonné pour sa capitulation de Baylen; l'amiral Bing exécuté pour une défaite. Tout capitaine de vaisseau qui perd son navire passe devant un conseil de guerre, et est condamné s'il y a eu de sa part seulement négligence.
LES GUERRES MËOIQUES. 93
faibles; il les diminua encore. Les enfants de race mêlée ne pouvaient se livrer aux exercices du gymnase que dans le cynosarge ; Thémistocle parvint à y attirer les enfants des eupatrides, et fit tomber par là cette distinction injurieuse. Pour lui, au jeu il préférait le travail ; mais il négligeait les études de spéculation ou de plaisir, auxquelles les Grecs attachaient tant d'importance, pour suivre les leçons d'un de ces hommes qu'on appelait sages , et qui s'occupaient surtout de l'art de gouverner les États. On le raillait un jour de ce qu'il ne savait pas jouer de la lyre : « Chants ni jeux ne me conviennent, répondit-il; mais qu'on me donne une ville petite et faible, et je la rendrai bientôt grande et forte. » Envoyant cette ambition et cette ardeur, un de ses maîtres prédit qa*il ferait beaucoup de bien ou beaucoup de mal. S'il tâcha de briller aux jeux olympiques, c'était pour le bruit qui se faisait autour des vainqueurs. Il voulait qu'Athènes crût que son nom était dans toutes les bouches. Aussi attirait- il dans sa maison les artistes étrangers et les personnages de distinction qui venaient dans la ville. Son père cherchait à le détourner des affaires publiques. Un jour il lui montra de vieilles galères brisées qu'on laissait périr sur la grève : « C'est ainsi, lui disait-il, que le peuple traite ses chefs et qu'il oublie leurs services. » Mais ces conseils de l'égoïste expérience sont heureusement mal écoutés. Thémistocle étudia l'art de la parole, sachant bien que l'éloquence, dans une république, est l'arme la plus redoutable. Sa prodigieuse mémoire lui permettait de rétenir les noms de tous les citoyens ; et pour gagner leur confiance il plaidait leurs causes et accommodait leurs différends.Il se donnait ainsi doucement un grand crédit, quand la guerre médique vint déranger ses calculs. Pour résister aux Perses, il fallait un général et non un orateur : Miltiade eut tous les honneurs de la première guerre. Thémistocle, interrogé par ses amis, qu'il fuyait, sur son air sombre, agité et pensif, répondait que les trophées de Miltiade l'empêchaient de dormir. Mais bientôt il allait en dresser lui-mênie ; car dans l'effroyable crise où Athènes se trouve, il lui faudra un homme qui ne donne rien à la peur ni à l'audace imprudente ; un homme que jamais rien d'imprévu ne surprenne
et qui juge sainement les choses, voie les conséquences et trouve immédiatement le remède. Cet homme sera Thémistocle.
Il avait déjà combattu à Marathon, à côté de celui qui devait être son rival. Aristide se distingua de bonne heure par une probité sévère, et acquit, sans la chercher, par une haute vertu, rinfluence que Thémistocle avait eu tant de peine à conquérir par ses services. A la mort de Miltiade, ils se trouvèrent les premiers dans la cité ; mais leurs vues différaient comme leurs caractères. Thémistocle cherchait plutôt son appui dans le peuple; Aristide ambitionnait davantage la faveur de la classe élevée. L'un était tout-puissant dans l'assemblée générale, l'autre dans la cour de justice. Personne n'osait contester les lumières de Thémistocle ; mais on savait qu'il avait peu de scrupule, quand le succès était au bout d'une injustice.. L'équité d'Aristide était, au contraire, devenue proverbiale. Ami de Glisthène et sans engagement avec les partis, il était l'homme de la loi et de la justice. Il aurait voulu conserver la constitution intacte, et s'opposer aux progrès de la démocratie, que Thémistocle favorisait. De là des luttes continuelles, accrues par la complète opposition des caractères, et qui troublaient sans cesse la ville.: « Athènes ne sera tranquille, disait Aristide, que quand on nous aura jetés l'un et l'autre dans le barathr^' V^^^
Thémistocle parvint h ' J^iser la moitié de cette parole, mais aux dépens du sem '^^J'''?^tidf^. Il répandit sourdement le bruit qu'Aristide s'arrogeait une espèce de royauté, e]\ attirant à lui tous les procès, pour les accommoder, ce qui laissait les tribunaux dans l'inaction. Ces insinuations produisirent leur effet. Aristide fut exilé par l'ostracisme (483). On raconte à ce sujet qu'un citoyen obscur, qui se trouvait à côté d'Aristide dans l'Assemblée, s'adressa à lui-même pour faire écrire son nom sur la coquille de vote : « Aristide vous aurait-il offensé? demanda celui-ci. — Non, répondit l'homme du peuple, je ne le connais même pas; mais je suis las de l'entendre toujours nommer le Juste. » En quittant la ville, le Juste pria les dieux qu'il n'arrivât rien à sa patrie qui pût lui faire regretter son exil.
LES GUERRES MÉDIQUES. n,^
N'oublions pas qu'un siècle plutôt, cette rivalité se fût décidée par les armes et eût ensanglanté la ville au lieu de se décider paisiblement par un vote. Il y a injustice, sans doute; mais TAthènes de Thémistocle vaut mieux que celle de Pisistrate. C'étaient ses libres institutions qui la sauvaient de la guerre civile. Au reste, Thémistocle effaça cette mauvaise action par ses services. Après Marathon, le peuple croyait la guerre finie; seul il comprit qu'elle était h peine commencée; que le maître de l'Asie, de la Thrace et des îles ne laisserait pas impuni l'affront que lui avaient infligé les habitants de ce petit coin de terre. Il sut aussi reconnaître, et c'est là son principal mérite, qu'il n'y aurait de salut pour les Grecs que dans leur marine. Il fit valoir ce plan auprès du peuple, heureusement engagé alors dans la guerre navale contre Égine, dont nous parlions plus haut, et lui persuada d'appliquer le produit des mines du Laurion, que jusqu'alors on partageait entre les citoyens, k la construction de cent galères. En attendant de les faire servir au salut de sa patrie , il les employa à assurer sa prépondérance dans les mers de la Grèce. Les Éginètes disputaient aux Athéniens cet empire : Thémistocle humilia leur marine, et, voyant Athènes désormais sans rivale sur mer, favorisa de toute son influence l'extension de son commerce, qui était encore celle de sa puissance navale. Au moment oîi l'on apprit la msipche de Xerxès , Athènes avait deux cents galères équipées ^t habituées aux manœuvres navales.
CriAPITRE VIL
SAL^MIiVE ET PLATEES (480-479).
Préparât! Ts des Perses et marche de Xerxès. — Plan de résistance des Grecs. — Combats de rArtémision et des Thermopyles. — Bataille de Salamine (480). — Batailles de Platées et de Mycale (479).
Préparatifs des Perses et marche de 3Kerxès.
En apprenant le désastre de Marathon , Darius sentit qne sa gloire et sa puissance étaient engagées à sortir victorieusement de cette lutte. Lui, le souverain d'un immense empire, vaincu par une petite et obscure nation! Un pareil outrage laissé sans châtiment eût été un coup fiineste porté à son empire, une dangereuse invitation à la révolte pour tant de peuples soumis à ses lois. Que les Sycthes eussent échappé à ses armes et trompé ses poursuites, c'était moins leur valeur que leurs déserts qui avaient triomphé de lui. D'ailleurs, la conquête de la Thrace faisait oublier la vaine tentative au delà du Danube. Et puis, ces populations errantes n'avaient pas de résidence fixe , pas de point d'appui où elles pussent élever une puissance rivale et solidement établie. Les Grecs, au contraire, avaient un terri^ore enfermé dans des limites certaines, des États régulièrement et savamment constitués, des villes riches et remplies de citoyens. Enfin, l'audace récente de ce peuple qui, naguère, était venu insulter le grand roi jusqu'à Sardes et s'était joué ensuite de ses efforts, réveillait les souvenirs consacrés par la haine mal éteinte entre la Grèce et l'Asie, qu'Homère avait chantée. Grâce au poêle immortel, on gardait la mémoire de la lutte solennelle dont les champs troyens avaient été le théâtre. Après un long in-
tervalle, le second acte de ce grand drame allait s'ouvrir. On comprenait bien la suite qui unissait ces différentes guerres, si éloignées qu'elles fussent Tune de l'autre. Lorsque Xerxès s'apprêtait à passer l'Hellespont, il s'arrêta sur les bords du Scamandre, visita le palais ruiné de Priam et offrit des sacrifices à Minerve-Iliade et aux héros. A son tour , Alexandre, le champion de l'Occideot, fera les mêmes choses dans les mêmes lieux : c'était donc bien la lutte d'un monde contre l'autre.
Pendant trois années, à partir de la bataille de Marathon, l'Asie tout entière fut agitée par l'enrôlement des soldats, l'armement des vaisseaux, la réunion des chevaux et des vivres. Dans la quatrième année, l'Egypte se révolta, et Darius s'apprêtait à marcher contre elle, lorsqu'il mourut en 485. Le premier soin de son fils Xerxès fut d'étouffer cette révolte. 11 y réussit et s'occupa aussitôt de la Grèce.
L'homme le plus porté à cette guerre était un beau-frère
du roi, le bouillant Mardonius, qui espérait bien avoir le
commandement et la gloire de l'expédition. « La soumission
de la Grèce entraînera, disait-il, celle de l'Europe, le plus
riche pays du monde, et qui ne doit obéir qu'au grand roi. »
A lui se joignaient les princes grecs que les révolutions
avaient jetés en Asie. C'étaient d'abord les Pisistratides, qui
n'avaient pas perdu, avec Hippias, tout espoir de régner
sur Athènes, et qui sollicitaient toujours une restauration
armée* Us avaient amené à Suze le poëte devin Onoma-
critos, grand collecteur d'oracles et de vieilles poésies, qu'au
besoin il interpolait et qui montrait aux Perses leur victoire
depuis longtemps prédite. Je ne sais si Démarate, ce roi de
Sparte que Gléomène avait fait bannir et qui s'était éloigné
en proférant des paroles de menaces, était bien pressant.
Car on le voit sans cesse douter du succès. Pour les Aleuades,
princes thessaliens, qui voulaient affermir et étendre leur
pouvoir aux dépens même de leur dignité, ils promettaient à
Xerxès l'appui de toute la Thessalie. Un seul homme éleva
la voix dans le conseil pour s'opposer à l'entreprise, Artaban,
frère de Darius ; mais une vision menaçante qui, deux fois,
effraya le roi dans son sommeil, et dont Artaban lui-même
^t témoin, dissipa tous les scrupules; la guerre fut résolue. Les Perses se consolaient ainsi plus tard de leur défaite, en naontrani les dieux qui les avaient eux-mêmes poussés à l'expédition fatale.
Il fallut encore quatre années pour achever les prépa« ratifs. « De toutes les expéditions dont la mémoire est venue jusqu'à nous, dit Hérodote, celle-ci fut sans contredit la plus grande; toute autre n*est rien en comparaison.... Est-il une nation de l'Asie que Xerxès n'ait armée et conduite contre la Grèce? Est-il un fleuve, si l'on en excepte les plus grands, dont ses troupes n'aient dans leur passage épuisé les eaux pour étancher leur soif? Des peuples sans nombre donnaient, ceux-ci des vaisseaux, ceux-là des troupes de terre ; les uns envoyaient de la cavalerie, les autres des soldats de marine et des bâtiments propres à transporter des chevaux. Telle nation a fourni de grands navires pour la construction des ponts; telle autre les vivres et les bâtiments de charge. »
Pendant ces préparatifs qui ébranlaient et épuisaient l'Asie, Xerxès fit exécuter deux grands ouvrages : le percement du mont Athos et l'établissement d'un pont sur le détroit qui sépare Sestos d'Abydos, ou TAsie de l'Europe. Il ne convenait pas au fastueux maître de l'Orient de passer ce bras de mer, comme un simple mortel, sur un vaisseau; et, quant à l'Athos, il voulait l'humilier et le punir du désastre qu'il avait causé à la flotte de Mardonius. On creusa dans l'isthme qui réunit l'Athos au continent un canal long de 2400 mèli*es, dont on voit encore aujourd'hui les traces, et assez large pour que deux trirèmes pussent y passer à la fois. Mille nation* y travaillèrent ; les Phéniciens seuls surent, par des talus habilement disposés, éviter l'éboulement des parois qui occasionna aux autres une double tâche et sans doute de terribles accidents. Mais le despote se plaisait à ces efforts surhumains : ce canal était sa pyramide de Memphis. Le pont jeté sur la mer était formé de vaisseaux rattachés fortement par des câbles que les Égyptiens et les Phéniciens avaient fournis; une tempête l'ayant détruit, Xerxès ordonna que l'on battit les eaux de l'Hellespont de trois cents coups de fouet, qu'on jetât dans la mer une paire d'entraves, et qu'on
la marquât d'un fer rouge, en disant : « Onde amère, ton maître te punit , parce que tu l'as offensé sans qu'il t'en ait donné sujet. Le roi Xerxès te passera, que tu le veuilles ou non. Tu mérites bien que personne ne t'offre de sacrifices , car tu es un fleuve inutile et trompeur. »
Ceci n'était que ridicule; inais à ces folles paroles il ajouta de la cruauté ; il donna Tordre de mettre à mort tous ceux qui avaient dirigé!' ouvrage ; ils étaient coupables de s'être laissé vaincre dans la lutte qu'ils avaient entreprise contre les éléments. Le travail fut recommencé : sur une double rangée de vaisseaux, on construisit avec de forts madriers un plan-* cher solide que Ton recouvrit encore d'une couche de terre fortement battue, et on le borda de chaque côté d'une barrière. Cette fois, l'ouvrage tint bon; les d«ux ponts avaient chacun de 1500 à 1600 mètres de longueur.
L'armée s'avançait parlagée en deux grosses colonnes. Dans l'espace que celles-ci laissaient entre elles, venait le roi avec l'élite des troupes persiques. Devant lui marchait le char de Jupiter traîné par huit chevaux blancs niséens ; lui-même était porté sur un char magnifique. Un trône de marbre blanc l'attendait à Abydos sur la côte ; de là, il vit se déployer sur la mer son immense flotte , et se donna le divertissement d'un combat naval où les Phéniciens furent vain,qpieurs. En contemplant THellespont caché sous ses vaisseaux, et les rivages de la mer, les champs d 'Abydos couverts d'un nombre infini d'hommes, Xerxès se crut le plus heureux comme le plus puissant des mortels, et s'en félicitait ; mais bientôt ses yeux se remplirent de larmes et il pleura. Artaban s'en aperçut : « 0 roi, lui dit-il, que vous avez mis peu d'intervalle entre deux actions bien différentes! Il y a un moment, vous vous félicitiez de votre bonheur, et maintenant vous versez des larmes. — Je pleure , répondit Xerxès, de pitié sur la brièveté de la vie humaine, en réfléchissant que de cette foule immense pas un seul homme n'existera dans cent ans. > Le grand roi se flattait : c'était dans un an (ju'il aurait fallu dire.
Le lendemain, les troupes sous les armes, avant le lever du soleil, attendirent le moment où cet astre paraîtrait : pen-
100 CHAPITRE Vn.
dant ce temps, on purifiait les ponts avec des parfums, et la route était semée de branches de myrte. Aussitôt que le soleil se montra, Xerxès fit, avec une coupe d'or, une libation dans la mer, et, tourné vers l'Orient, demanda au dieu de ne rencontrer dans son expédition aucun obstacle capable de /arrêter avant qu'il eût atteint les dernières limites de TEurope. Puis il lança dans THellespont le vase qu'il tenait, un cratère d'or et un cimeterre.
L'armée mit sept jours et sept nuits k passer les ponts; quand elle fut tout entière sur le sol de l'Europe, Xerxè? voulut en faire le dénombrement. On mesura cette moissor d'hommes que l'épée des Grecs allait faucher, comme le graift se mesure au boisseau. Dans la vaste plaine de Doriscos, au bord de THèbre, on entoura de murs une enceinte qui contenait 10 000 hommes bien serrés, et en y faisant entrer des TDUï'nées successives, on put connaître combien il y avait de soldats dans l'armée quand elle y eut passé tout entière. Les nombres donnés par Hérodote sont prodigieux. Tout en convenant qu'il n'a pas de renseignements certains, il évalue les forces venues d'Asie à 1 700 000 fantassins, 80 000 cavaliers, 20 000 hommes montés sur les chars de guerre et les chameaux, 517 000 répartis sur 3000 vaisseaux de charge et 1207 vaisseaux de guerre; il y faut ajouter 120 trirèmes et 324 000 hommes tirés de la Thrace et des provinces voisines, ce qui donne un total de 2 640 000 combattants ; il estime à peu près égal le nombre des domestiques et des manœuvres, de sorte que l'on arrive à un chiffre de plus de 5 millions. Jl semblait qu'il n'y eût pas besoin de combats; la Grèce allait être submergée sous ce flot d'hommes. « Pensez-vous, demandait Xerxès à Démarate, que les Grecs osent combattre?— Les Grecs sont à craindre, répondit le Spartiate, parce qu'ils sont pauvres. Ne vous informez pas de leur nombre; les Lacédémoniens, pour ne parler que de ceux-là, ne fussent-ils que mille, fussent-ils moins encore, vous attendront de pied ferme, car ils ont un puissant maître, la loi qui leur dit de vaincre ou de mourir. » Et le maître de ces soldats^ qui n'allaient au combat qu'à coups de fouet, riait en entendant parler de cette chose impossible : des
hommes marchant librement à la mort ou à la victoire, parce que la loi le commande.
Et ce qui donnait k cette immense cohue un aspect plus effrayant encore, c'est que ces quarante-six nations s'avançaient pêle-mêle sous les costumes les plus étranges, avec les armes les plus diverses. Les Perses, les Mèdes, les Hyrcaniens, avec leurs vêtements à dessins variés, leurs cuirasses à écailles d'acier poli, leurs légers boucliers d'osier, leurs flèches de roseau et leurs courtes piques ; les Assyriens avec leurs casques de forme bizarre et leurs massues garnies de fer ; les Saces armés de la hache ; les Indiens vêtus d'étoffe de coton ; les Arabes portant la zéira flottante ; les Éthiopiens couverts de peaux de lions et de panthères, qui laissaient voir leur corps peint moitié blanc et moitié rouge; les Sagartiens armés d'uu poignard et d'une corde terminée par deux filets ; puis tous les peuples de l'Asie Mineure, puis les Thraces, et vingt autres encore. Mardonius partageait avec deux autres généraux le commandement de l'infanterie.
Il n'est point étonnant que des fleuves aient été épuisés sur le passage de cette effroyable multitude, et que de vastes pays n'aient pu suffire à sa nourriture. Les hommes d'Europe, qui voyaient s'avancer ce torrent, étaient éperdus et demandaient aux dieux s'il était donc nécessaire de dépeupler une partie du monde pour saccager l'autre. On dit que les Abdéritains, ruinés par le passage de l'armée, rendirent grâce aux dieux de ce queXerxèsne faisait qu'un repas par jour ; il leur eût fallu se vendre eux-mêmes et leur ville pour fournir an second. Un de ces repas avait coûté à Thasos 400 talents, c'était le tribut d'une année de l'AsieMineure et presque la, somme qu'Athènes demanda à ses alliés pour les délivrer de la domination persique.
Sur les bords du Strymon, les mages firent un sacrifice de chevaux blancs, au lieu appelé les Neufs-Voies y près d'Amphipolis, ils enterrèrent vivants neuf jeunes garçons et neuf jeunes filles. Jusqu'alors Xerxès n'était pas sorti de son empire. Un seul homme avait osé rejeter ses ordres, le roi des Bisaltes, entre le Strymon et l'Axios, qui se retira fièrement à l'approche des Perses sur les cimes du Rhodope. U avait
102 CHAPITRE Vn.
ordonné à ses six fils de le suivre, ils rejoignirent Xerxès; quand ils revinrent, il leur fit arracher les yeux,
plan de résistance des Crées.
Cependant les Grecs étaient dans le même trouble que le montagnard qui entend rouler Tavalanche au-dessus de sa demeure. Au milieu d'eux il y avait des traîtres. Et ce n*est pas merveille : car, quel amour de la patrie et de la liberté, quel courage et quelle intrépidité ne fallait-il pas pour attendre de sang-froid et de pied ferme une ruine qui semblait certaine !
Au premier bruit de la marche du roi, on avait envoyé des espions à Sardes pour connaître ses forces. Ils furent découverts; Xerxès, au lieu de les faire mourir, commanda qu'on leur montrât tout, et les renvoya frappés d'effroi. Il avait fait lui-même partir des hérauts pour recevoir l'hommage de ceux que le bruit de ses armements aurait épouvantés. Les peuples de la Thessalie et de la Doride, les Locriens, Thèbes et tout le reste de" la Béotie, à l'exception des Thespiens et des Platéens, se soumirent. Les Argiens, affaiblis par la perte récente de 6000 citoyens, élevèrent des prétentions surannées pour se ménager un prétexte de se tenir à l'écart. Les Achéens les imitèrent.
Tous ceux des Grecs qui avaient conservé Tamour de la patrie s'étaient réunis à l'isthme de Corinthe et étaient convenus, avant tout, de mettre fin à leurs inimitiés : Athènes et Égine se réconcilièrent. Puis on envoya des ambassades à Corcyre, en Crète et en Sicile, auprès de Gélon, tyran de Syracuse : elles eurent peu de succès. Corcyre répondit qu'elle armerait soixante vaisseaux , mais ne les envoya pas ; ils avaient été, dit- elle, après la victoire, retenus par les vents contraires. La Crète refusa formellement toute assistance, et Gélon, qui offrit des secours considérables, y mit pour condition qu'il commanderait ou l'armée de terre ou la flotte. Les Lacédémoniens repoussèrent bien loin la pensée d'être mis sous les ordres d^un Syracusain : pour la flotte, les Athéniens déclarèrent que si Sparte abandonnait le commande-
SALAMINE ET PLATEES. 103
ment, ils le revendiqueraient, eux, cemme un droit. « D paraît, dit Grêlon, que vous ne manquez pas de généraux. Retournez vers ceux qui vous envoient et dites-leur que Tannée a perdu son printemps. » Il voulait dire que la Grèce, privée de son alliance, était conmie Tannée privée de sa plus belle saison. Ce qui expliquerait mieux Tinutilité da l'ambassade, c'est que Gélon était dans ce même temps for^ occupé avec 300 000 Carthaginois.
Ainsi les Grecs , au lieu de s'unir dans ce grand danger, étaient divisés. Qui donc les sauva? Athènes, qui résolut de vaincre ou de mourir. « Cette opinion, dit Hérodote, pourra déplaire à beaucoup âe monde; mais je ne puis la taire, parce que je la crois vraie. » Si les Athéniens, en effet, S0 fussent retirés ou soumis, nulle marine n'eût été en état de protéger les côtes du Péloponnèse qui , assiégé coname une ville par l'immense flotte des Perses , eût succombé , malgré Théroïsme des Spartiates,
L'oracle , consulté par les Athéniens , n'avait cependant rendu que d'obscures et terribles réponses : « 0 infortunés 1 fuyez aux extrémités de la terre ; abandonnez les demeures et les hautes collines de la cité bâtie en cercle ; car tête et corps , mains et pieds , ni rien de ce qui est au milieu no restera ; la mort arrive. Le feu et le redoutable Mars, monté sur im char syrien, ruinera vos tours; il renversera bien d'autres forteresses, il embrasera bien d'autres sanctuaires des inunortels. Les temples chancellent , de leurs murs dégoutte une froide sueur , de leur faîte coule un sang noir. Sortez de mon sanctuaire. — Oh 1 dieu! disaient les envoyés, fEÔs-nous une réponse plus favorable , ou nous resterons ici jusqu'à la mort. » La Pythie reprit : « Pallas s'efforce en vain de fléchir le père des dieux ; cependant Jupiter consent qu'un mur de bois vous soit un inexpugnable rempart. Fuyez! tournez le dos aux cavaliers et aux fantassins innombrables I 0 divine Salamine ! que tu seras funeste aux enfants de 1^ fenmie ! » Ce salut à chercher dans des murs de bois sem« blait une énigme. Les vieillards disaient qu'il fallait relever les palissades dont la citadelle avait été autrefois entourée ; d'autres, par des murailles de boiâ*, entendaient les vaisseaux.
Parmi ceux-ci était Thémistocle, qui avait peut-être suggéré lui-même la réponse de la Pythie. Son avis prévalut. Cimon, le premier, monta publiquement à la citadelle pour suspendre dans le temple de Minerve un frein de cheval , en signe qu'il fallait renoncer à la terre pour ne songer qu'à la mer. La plus grande activité fut déployée de ce côté. On arma 127 trirèmes ; 53 autres se tinrent prêtes à les suivre. Le peuple lui-même s'hal^itua à Tidée d'abandonner ses foyers.
Cependant pour l'armée de terre, deux plans avaient été successivement adoptés. A l'époque où Xerxès allait passer l'Hellespont, 10 000 Grecs avaient été envoyés au défilé de Tempe pour fermer en cet endroit l'accès de la Grèce. Plus tard, sur l'avis d'Alexandre , roi de Macédoine, on reconnut qu'il y avait dans les monts Gambuniens des passages qui rendaient inutile la défense de celui-là. D'ailleurs , il semblait plus prudent de ne pas trop étendre les forces dont on disposait , ce qui eût été les affaiblir ; mais de les resserrer au contraire autour du cœur même du pays. On recula donc jusqu'à un autre passage que doit inévitablement traverser quiconque veut pénétrer en Grèce par cette partie du continent. Le défilé qui, au sortir de la Trachinie , donne entrée dans la Grèce , n'a, dans sa partie étroite , que 15 mètres de large ; on y trouve même , un peu en avant et un peu en arrière des Thermopyles, près d'Anthéla et des Alpènes, deux étranglements qui ont à peine la largeur nécessaire pour un chariot. Ces deux points, distants de 1600 mètres environ, sont connue les deux portes du. défilé ; entre elles , l'espace s'étend, et il y a plusieurs sources chaudes , salées ou sulfureuses : de là le nom de Thermopyles, ou les Portes des eaux chaudes donné à ce passage. Les Thermopyles touchent, vers le couchant , à une montagne inaccessible qui se rattache à l'Œta ; du côté de l'Orient , le chemin est borné par la mer et des marais impraticables. La route était jadis coupée par un mur dans lequel on avait pratiqué une porte. Ce mur, très-délabré et anciennement construit, était en partie tombé en ruine ; mais on jugea utile de le relever, comme un moyen de défense de plus. On établit au village des Alpènes les. magasins de vivres.
Tel est rétroit passage que les Grecs résolurent de disputer aux Perses. Tout près de là leur flotte trouvait une position non moins avantageuse dans TArtémision , bras de mer resserré entre la côte de Magnésie et celle de l'Eubée.
Combat de rArtémlslon et des Theniiopyle««
Quand Tarmée et la flotte eurent pris, à la fin de juin, la position qui leur était assignée, Xerxès était déjà dans la Piérie. A mesure que son armée pénétrait en Thessalie, par un iarge chemin ouvert dans les forêts des monts Gambuniens, sa flotte , qui marchait de conserve , s'avançait le long des côtes. Une avant-garde captura deux vaisseaux grecs. Le plus beau des captifs fut égorgé sur la proue de son navire. Les barbares marquaient ainsi leur route par des sacrifices humains. 271 vaisseaux grecs étaient dans TArtémision ; à l'approche de Tennemi , ils reculèrent jusqu'à l'Euripe. Sur la nouvelle que la mer était libre , la flotte persique s'approcha du golfe Maliaque ; mais, surprise sur cette cô>e sans ports par une tempête qui dura trois jours, elle perdit plus de 400 vaisseaux de guerre, avec ceux qui les montaient et une grande quantité de bâtiments de transport. Les Grecs attribuèrent ce désastre à la protection de Borée ou de Neptune, et revinrent dans l'Artémision où 15 vaisseaux persiques tombèrent entre leurs mains ; mais telle était encore la supériorité de nombre de la flotte ennemie, que les généraux de Xerxès n'avaient qu'une crainte , celle que les Grecs leur échappassent. En voyant , en effet , que Neptune et les vents leur avaient laissé tant à faire, le Lacédémonien Eurybiade, qui commandait les alliés, et Adimante, le général des Corinthiens, voulurent se retirer. Thémistocle avait reçu de l'argent des Eubéens pour faire demeurer la flotte dans ces parages , jusqu'à ce que les insulaires eussent mis leurs biens à couvert ; il arrêta Eurybiade, en partageant avec lui. Cette résolution était à peine prise, qu'un transfuge vint annoncer le départ de 200 vaisseaux pour tourner l'Eubée et envelopper les Grecs. Ceux-ci se décident à prévenir l'ennemi, courent à lui, et au moment de le joindre se for-
ment en cercle , la proue en dehors , afin de n'être pas accablés par le nombre. À la chute du jour, ils remorquaient 30 vaisseaux prisonniers. La nuit qui suivit fut encore pluâ fatale aux Perses. Une nouvelle tempête les battit avec violence , et les vaisseaux qui tournaient TEubée , surpris en pleine mer, furent jetés sur les écueils et mis en pièces. « On eût dit qu'une divinité prenait soin d'égaliser les forces des deux adversaires. »
Dans le même temps , les Grecs avaient reçu un renfort de 53 galères d'Athènes ; ils présentèrent de nouveau le combat, les Perses le refusèrent. Pourtant ime escadre de vaisseaux ciliciens qui se laissa surprendre fut détruite. Les généraux perses commencèrent à craindre que Xerxès ne leur demandât compte de ces revers répétés. Ils engagèrent toutes leurs forces dans une action générale. Les Grecs restèrent encore maîtres du champ de bataille; mais ils avaient éprouvé des pertes considérables, et ils songeaient à la retraite. La nouvelle que le passage des Thermopyles était forcé les décida.
Pendant que l'armée s'éloignait, Thémistocle parcourut avec quelques navires fins voiliers tous les endroits de la côte où les ennemis devaient descendre pour faire de l'eau, et écrivit sur les rochers l'avis suivant qui devait rendre les Ioniens suspects au roi, ou décider leur défection : « Ioniens, vous faites une mauvaise action en portant les armes contre vos pères et en aidant à asservir la Grèce. Prenez notre parti, ou, si vous ne l'osez, retirez- vous au moins du combat, et engagez les Carions à faire comme vous. Si cela même vous est impossible, conduisez-vous mollement dans l'action, n'oubliant pas que nous sommes vos pères et que vous êtes la première cause de cette guerre. » La ruse réussit; au milieu même de la bataille de Salamine, les Phéniciens accuseront les Ioniens de trahison.
Durant ces combats sur mer, Léonidas mourait aux Thermopyles.
Quand la résolution de défendre les Thermopyles avait fstà pnse, on était au temps des jeux olympiques et des fêtes d'Apollon Carnéen qui duraient à Sparte neuf jours. Quelque pressant que fût le danger, les Grecs n'abandonnèrent pas
SALAMINB ET PLATÉES. 107
leurs fêtes ; une petite année, sorte d avant-garde, fut envoyée seulement aux Thermopyles : elle comptait 300 Spartiates pesamment armés, 1000 Tégéates et Mantinéens, 120 Orchoméniens, 1000 hommes du reste de TArcadie, 400 de Gorinthe , 200 de fhlionte , 80 de Mycènes , 700 Thespiens, 400 Thébains, 1000 Phocidiens et toutes les forces des Locriens Opuntiens. GHacun de ces petits corps avait son chef particulier, mais ils obéissaient tous au roi de Sparte.
Pendant quatre jours Xerxès se flatta que la seule vue de son armée déciderait les Grecs à se rendre. Quelques hommes du Péloponnèse en effet parièrent de s'en retourner pour défendre l'isthme de Gorinthe ; mais ils furent arrêtés par Léonidas, les Phocidiens et les Locriens. Le cinquième jour, coinme les Grecs ne s'éloignaient pas , Xerxès envoya contre eux les Mèdes et les Gissiens, leur ordonnant de les lui amener vivants. Il se plaça lui-même sur un trône élevé pour voir Taction et attendre les captifs. Les Mèdes attaquèrent bravement, mais ils furent repoussés après avoir perdu beaucoup de monde ; d'autres leur succédèrent sans plus de succès, et Xerxès commença à comprendre qu'il avait dans son armée beaucoup d'hommes, mais peu de soldats.
« Les Mèdes, trop maltraités, s'étant retirés , le corps de$ Immortels prit leur place ; ils ne firent pas mieux. Dans cet étroit défilé la supériorité du nombre ne pouvait leur servir; et ils avaient encore le désavantage des armes , leurs piques étant plus courtes que celles des Grecs. De temps en temps les Lacédémoniens tournaient le dos pour fuir, et les barbares les poursuivaient en poussant de grands cris ; mais les Grecs se retournaient bientôt et en jetaient un grand nombre sur la place. Dans cette journée les Spartiates n'éprouvèrent qu'une perte légère.
« Les barbares croyaient qu'après un si long combat il n'y avait plus dans l'armée grecque que des blessés hors d'état de lever leurs armes , ils tentèrent donc le jour suivant une nouvelle attaque ; elle ne réussit pas mieux. Les Grecs, raugés par ordre de peuples , prirent part tour à tour à ces divers combats, à l'exception cependant des Phocidiens, qui , placés sur la montagne, en gardaient les sentiers
c Tandis que Xerxès balançait sur le parti à prendre , un Mélien, nommé Éphîalte, vint le trouver, et, dans Tespoir d'une grande récompense, lui apprit qu'il existait dans la montagne un sentier conduisant sur les derrières du camp grec. Le roi ordonna aussstôt k Hydamès de suivre le traître avec la troupe des Immortels. Les Perses, partis du camp à Theure où Ton allume les feux , marchèrent pendant toute la nuit, ayant k leur droite le mont Œta , et à leur gauche les montagnes de Trachis. Au moment où Taurore parut, ils avaient atteint le point le plus élevé du passage. Sur ce sommet étaient placés les 1000 Phocidiens qui gardaient le sentier. Pendant le temps que les Perses gravissaient la montagne, les Phocidiens n'avaient pu les apercevoir, la grande quantité de chênes qui la couvrent les dérobant à la vue. Cependant, comme Tair était tranquille, le bruit des feuilles foulées aux pieds révéla leur approche aux Phocidiens, ils prirent les armes et accoururent. Dans ce moment, les barbares paraissent, et, voyant devant eux des soldats, sont saisis d'étonnement et de crainte , car ils s'étaient flattés de ne rencontrer personne en ces lieux. Hydarnès lui-même craignait d'avoir affaire k des Lacédémoniens , mais Éphialte lui ayant dit de quelle nation était cette troupe, il disposa ses Perses au combat. Les Phocidiens , accablés de traits et de flèches , lâchèrent pied et gagnèrent le plus haut sommet de la montagne , où ils s'attendaient à périr. Les Perses, au lieu de les poursuivre, s'empressèrent de descendre l'autre revers.
< En ce moment le devin Mégistias examinait les entrailles des victimes, et prédisait aux Spartiates que la mort les attendait au lever du jour. Bientôt arrivèrent des transfuges qui annoncèrent le détour que les Perses devaient faire. Des sentinelles descendues en courant des hauteurs confirmèrent <, cette nouvelle : le jour paraissait alors. Les Grecs délibérèrent sur le parti à prendre : ceux-ci étaient d'avis qu'il fallait se défendre, ceux-là insistaient pour une retraite immédiate On ne put s'accorder. Les uns se mirent en marche pour re tourner dans leurs foyers, les autres se décidèrent à rester avec Léonidas. On prétend cependant que Léonidas lui-même donna aux troupes qui se retirèrent l'ordre de partir, pour les
sauver d'une perte certaine, mais en annonçant qu'il ne convenait ni à lui , ni aux Spartiates de déserter, sous quelque prétexte que ce fût, le poste qu'ils étaient chargés de défendre.... Les Thespiens et les Thébains seuls demeurèrent; les Thébains contre leur gré , car Léonidas les retint comme des otages, mais les Thespiens de leur propre volonté.
« Cependant, au lever du soleil, Xerxès, ayant fait des libations, attendit Theure convenue avec Éphialte pour attaquer de front le retranchement. A rapproche des Perses, les Grecs sortirent à leur rencontre et livrèrent leur dernière bataille dans une partie plus large du défilé, afin d'avoir plus d'ennemis en face et d'en frapper davantage avant de mourir. Un nombre infini de barbares trouvèrent la mort dans cette action. Indépendamment de ceux qui succombèrent sous le fer des Grecs, comme il y avait derrière les rangs des chefs armés de fouets et sans cesse occupés à pousser à grands coups les soldats en avant, beaucoup d'entre eux, ainsi pressés, tombèrent dans la mer et y furent noyés ; d'autres, et en plus grand nombre encore, furent écrasés tout vivants sous les pieds de la foule qui se succédait sans interruption.
« Quand les Lacédémoniens eurent brisé leurs piques à force de tuer, ils continuèrent à combattre avec l'épée. Enfin Léonidas tomba. Un combat furieux s'engagea sur son corps : quatre fois les Grecs repoussèrent l'ennemi. Ils gardaient encore ce glorieux trophée, quand les barbares, sous la conduite d'Éphialte, parurent. A leur approche, les Grecs se retirèrent en arrière, dans la partie étroite du chemin. Ils repassèrent la muraille et s'arrêtèrent, à l'exception des Thébains, sur une hauteur qui est à l'entrée du défilé, où l'on voit actuellement le lion de marbre élevé en l'honneur de Léonidas. C'est là qu'enveloppés de toutes parts, et aprè& s'être encore défendus, ceux à qui il restait des armes, avec ces armes, les autres avec leurs mains et leurs dents, tous tombèrent sous la grêle de pierres et de traits que lançaient les barbares. »
La Grèce aimait à répéter, peut-être à embellir divers incidents de ce grand drame que l'imagination populaire a
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consacrés. Avant l'attaque, Xerxès avait envoyé un cavalier perse pour reconnaître la position des Spartiates; il les trouva s'exerçant à la lutte ou peignant leur longue chevelure, aucun ne daigna même prendre garde à lui. Xerxès étonné de ce calme écrivit à Léonidas : « Si tu veux te soumettre, je te donnerai Tempire de la Grèce. » Le roi répondit : « J'aime mieux mourir pour ma patrie que de Tasservir. » Un second message du roi portait : « Rends tes armes. » Léonidas écrivit au-dessous : «Viens les prendre.» Quand Tennemi se montra, un Grec accourut en s'écriant : « Les Perses sont près de nous; » il répond froidement : « Dis que nous sommes près d'eux. » Avant le dernier combat, il fît prendre un léger repas à ses soldats : « Ce soir, leur dit-il, nous souperons chez Pluton. »
Les soldats valaient le chef. Un Trachinien disait à l'un d'eux, dans soneiïroi : « L'armée persique est si nombreuse que ses traits obscurciraient le soleil. — Tant mieux, nous combattrons à Tombre. » Un Lacédémonien était retenu au bourg d'Alpénos par une fluxion sur les yeux, on lui dit que l'ennemi approche, il prend ses armes, se fait conduire par son hilote dans la mêlée, frappe et tombe. Léonidas voulait sauver deux jeunes Spartiates ; il donne à l'un une lettre, à Tatitre une commission pour les éphores. « Nous ne sommes pas ici pour porter des messages, mais pour combattre. »
29000 Perses avaient péri, et parmi eux deux fils de Darius. Du côté des Grecs, pas un Spartiate ni un Thespien n'échappa; quelques Thébains demandèrent la vie. Xerxès fît mettre en croLx le corps de Léonidas, mais la Grèce recueillit pieusement ses os. Sur le tombeau élevé plus tard aux Lacédémoniens, on lisait cette inscription héroïque que Simonide y fit graver : « Passant, va dire à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir à ses lois. » Le poète avait dit sncore : « Qu'il est glorieux le destin de ceux qui sont morts aux Thermopyles.... Leur tombe est un autel. Nous leur donnerons un immortel souvenir. Ni la rouille , ni le temps destructeur n'effaceront cette épitaphe des braves. La chambre souterraine où ils reposent renferme l'illustration de la Grèce. »
SAIAMINE ^
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Datallle de lialaiiilne (4Sè)«
La Grèce était ouverte, et par terre et par mer. Xerxès j entra guidé par les Thessaliens, qui saisissaient Toccasion d'assouvir leur vieille haine contre la Phocide. Il soumit ce pays à une effroyable dévastation. En Béotie, il partagea son armée en deux corps; Tun devait enlever les trésors de Delphes, l'autre marcher sur Athènes , qu'il avait juré de détruire. Delphes était abandonné de la plupart de ses habitants. Mais le dieu avait promis de défendre lui-même son sanctuaire. Gomme l'ennemi approchait au milieu des rues silencieuses, déjà frappé d'une secrète terreur, un orage soudain éclate, le cri de guerre retentit au fond du sanctuaire, les armes saintes s'agitent, et des cîmes du Parnasse deux rochers se précipitent et écrasent les premiers rangs des envahisseurs, les autres reculent, fuient; les Delphiens les poursuivent; ils croient voir les dieux armés et ils ne s'arrêtent qu'à la frontière de la Béotie, laissant les chemins derrière eux semés de leurs morts. Ainsi, disait la tradition, le dieu s'était vengé lui-même.
Minerve fit moins pour son temple. Les Athéniens avaient espéré que toutes les forces des alliés viendraient protéger r Attique , mais apprenant que les Péloponnésiens refusaient de sortir de leur presqu'île et ne songeait qu'à couper l'isthme par une muraille, ils demandèrent qu'au moins la flotte s'arrêtât devant Salamine. Tous les vaisseaux grecs jetèrent l'ancre sous cette île, à l'exception de ceux des Athéniens qui mouillèrent sur la côte de T Attique. Dès qu'ils furent arrivés, on proclama que tout Athénien avisât au moyen , de sauver sa femme, ses enfants et ses esclaves comme il le courrait. Un présage avait levé les derniers scrupules : le serpent sacré nourri dans le temple de Minerve avait disparu, signe que la déesse elle-même abandonnait son sanctuaire. Tous aussitôt envoyèrent leurs familles à Trézène, à Égine, ou à Salamine ; ceux qui pouvaient porter une pique ou remuer une rame allèrent rejoindre la flotte.
Elle était à peine réunie qu'un fugitif arriva d'Athènes, et
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annonça an conseil des chefs que les Perses avaient brûlé Thespies el Platées; qu'ils avaient pénétré dans TAttique, et s'étaient emparés de la ville. Us n'y avaient trouvé qu'un petit nombre de vieillards et quelques citoyens qui, interprétant mal l'oracle, s'étaient réfugiés dans la citadelle, derrière les palissades de bois, et s'y étaient défendus avec un courage désespéré ; mais ils avaient enfin été surpris et massacrés; le temple d'Érecthée n'était plus qu'un monceau de cendres. A cette nouvelle, il y eut un tel trouble que plusieurs chefs, sans attendre une décision, se jetèrent dans leurs vaisseaux, firent hisser les voiles et se disposèrent à partir : ceux qui restèrent pour continuer la délibération décrétèrent que Ton ne combattrait qu'en avant de l'isthme de Gorinthe. Cependant la nuit était arrivée, et, après la délibération, chacun regagna son vaisseau.
« Thémistocle était de retour sur le sien : un Athénien, Mnésiphilos, lui demanda ce que le conseil avait résolu , et l'apprenant, lui dit : « Si les vaisseaux partent de Salamine, « vous n'aurez plus la chance d'un combat qui peut sauver « la patrie : chacun quittera la flotte pour retourner chez « soi; ni Eurybiade lui-mênae, ni qui que ce soit au monde, « ne pourra empêcher que l'armée se disperse, et la Grèce « sera perdue, faute d'un sage avis. Retournez donc, et, « s'il en est quelque moyen, essayez de rompre ce qui vient « d'être décidé ; déterminez Eurybiade à demeurer où nous « sommes. >•
Thémistocle alla trouver Eurybiade, et, à force de prières, obtint qu'il réunit de nouveau le conseil. Là il se garda bien de parler du motif allégué par Mnésiphilos, qui eût blessé les autres chefs, mais il représenta qu'en se retirant sur l'isthme on s'exposait à combattre dans une mer ouverte, grand désavantage pour une flotte inférieure en nombre; que, de plus, on abandonnait sans nécessité Mégare, Salamine, Égine; enfin qu'on attirait l'ennemi sur le Péloponnèse, de sorte qu'en cas de revers, tout espoir était perdu. Alors se montra dans son jour l'aveugie et ignorante jalousie des Péloponnésiens. Le Gorinthien Adimante interrompt Thémistocle et veut l'obliger à ne parler qu'à son tour :
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< Thémistocle, dit-il, ceux qiii partent avant le signal sont battus dans les jeux. — Et ceux qui partent trop tard, réplique rAthénien, ne gagnent pas la couronne. » Et il continue à montrer les avantages du plan qu'il propose. Mais les chefs se récrient en s' emportant. Eurybiade luimême, irrité de la confusion du débat où domine la voix de TAthénien, vient sur lui la canne levée : « Frappe, dit Thémistocle, mais écoute. » Le calme se rétablit et la discussion recommence. Adimante s'étonne que, pour le bon plaisir des Athéniens, on s'expose à n'avoir d'autre refuge , si l'on était battu, que l'île de Salamine. « Qu'est-il besoin d'ail- « leurs, ajoute-t-il, d'écouter plus longtemps un honmie sans « patrie? — Notre patrie? s'écrie Thémistocle, elle est ici, « sur 200 vaisseaux que nous mettons au service de la Grèce, « nous qui avons consenti, pour le salut commun, à voir nos « temples renversés et nos maisons en flammes I » Puis, se tournant vers Eurybiade : « Si vous restez ici, vous agissez « en homme de cœur; sinon, vous perdez la Grèce; car le « sort de la guerre est sur vos vaisseaux. Je vous en conjure c donc, suivez mon avis; mais, sachez-le bien, si vous ne « voulez pas vous y rendre, nous allons embarquer nos fa- « milles et nous ferons voile vers l'Italie, où les oracles nous « promettent à Siris une longue prospérité. Quand vous « aurez perdu des alliés tels que nous, vous vous souviendrez « des paroles de Thémistocle. » Ce langage énergique et cette menace l'emportèrent. On resta à Salamine.
Le jour suivant, quelques renforts arrivèrent et portèrent la flotte grecque à 380 vaisseaux : celle des Perses en comptait encore plus de 1000, qui étaient venus se ranger dans la rade de Phalère. En même temps leur armée de terre s'approchait du Péloponnèse. Cette marche ranima les craintes de ceux qui avaient été d'avis de se retirer sur l'isthme. Des murmures et des cris s'élevèrent de nouveau, un conseil fut encore convoqué et la majorité se montra disposée à la retraite. Thémistocle prit, dans cet extrême danger, une résolution extrême. Il sortit du conseil et envoya un homme sûr au général des Perses avec cette commission : « Thémistocle, général des Athéniens, est secrètement dé-
voué au roi de Perse ; il m'envoie vous dire que les Grecs n« se méfient de rien et que vous pouvez leur fermer les deux bouts du détroit; cernés ainsi, ils seront facilement vaincus, i Xerxès crut cet avis sincère et donna aussitôt Tordre d'enrelopper les Grecs. Thémistocle était retourné au conseil prolongeant à dessein le débat. Un homme le demande, c'est Aristide, qui venait de traverser la flotte persique pour combattre avec ses concitoyen». « S oyons toujours rivaux, lui dit l'exilé, mais rivalisons de zèle pour le salut de la patrie. Pendant que vous perdez le temps ici en de vaines paroles^ les barbares vous entourent. — Je le sais, répondit Thémistocle, c'est par mon avis que cela s'exécute. » Et il introduisit Aristide dans le conseil pour y porter cette nouvelle. Il fallait donc combattre, et^sur le champ de bataille que Thémistocle, avec l'audace du génie, prenait sur lui d'imposer à ses concitoyens. Écoutons le récit d'Eschyle.
« Bientôt le jour aux blancs coursiers répandit sur le monde sa resplendissante lumière : à cet instant une clameur inmiense, modulée comme un cantique sacré, s'élève dans les rangs des Grecs; et l'écho des rochers de l'île répond à ces cris par l'accent de sa voix éclatante. Trompés dans leur espoir, les barbares sont saisis d'effroi; car ce n'était pas l'annonce de la fuite cet hymne saint que chantaient les Grecs. Pleins d'une audace intrépide, ils se précipitaient au combat. Le son de la trompette enflammait encore les courages. Le signal est donné; soudain les rames retentissantes frappent d'un battement cadencé l'onde salée qui frémit : bientôt leur flotte apparaît tout entière à nos yeux. L'aile droite marchait la première en bel ordre; le reste de la flotte suivait, et ces mots retentissaient au loin : « Allez, ô fils del/ « Grèce, délivrez la patrie , délivrez vos enfants, vos femmes « et les temples des dieux de vos pères, et les tombeaux de « vos aïeux : un seul combat va décider de tous vos biens. » A ces cris, nous répondons par le cri de çuerre des Perses i il n'y a plus à perdre un instant. Déjà les proues d'airain se heurtent contre les proues : un vaisseau grec a commencé le choc; il fracasse les agrès d'un vaisseau phénicien. Ennemi ÇQUtre ennemi, les deux flottes s'élanceut. Au premier effort,
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le torrent de Tarmée des Perses ne recnla pas. Puis entassés dansnn espace resserré, nos innombrables navires ne furent . les uns pour les autres d'aucun secours. Ils s'entre-cboquent : mutuellement de leur bec d'airain: ils se brisent les uns les autres leurs rangs de rames, tandis que la flotte grecque , par '.une manœuvre habile, les enveloppe, et porte de toutes parts ses coups. Nos vaisseaux sont renversés, la mer disparaît sous un amas de débris flottants et de morts : les rivages, les écueiis se couvrent de cadavres. Tous les navires de notre flotte ramaient en désordre pour fuir ; et comme des thons, comme des poissons qu'on vient de prendre au filet, les Perses étaient écrasés à coups de tronçons de rames et de débris des madriers. Enfin la nuit montra sa sombre face et nous déroba au vainqueur. Je ne détaille point; à énumérer toutes nos pertes, dix jours ne suffiraient pas. Sache seulement que jamais en un seul jour il n'a péri une telle multitude d'hommes.
« Ârtembarès, le chef de 10 000 cavaliers, a été tué surt les rochers escarpés des Silénies. Dadacès, qui commanda i 1000 hommes, frappé d'un coup de lance, est tombé de son bord. Ténagon, le plus brave des guerriers bactriens, est resté dans cette ile d*Âjax tant battue par les vagues. Lilée, Arsame, Ârgeste, renversés tous les trois sur les rivages de l'île chère aux colombes, se sont brisé la tète contre les rochers.... Celui qui commandait à 30 000 cavaliers montés sur des coursiers noirs, Matallos de Ghryse, est mort ; sa barbe rousse, épaisse, au poil hérissé, dégouttait de son sang; son corps s'est teint de la couleur de la pourpre. Le mage Arabes, Artame le Bactrien ne sortiront plus de l'âpre contrée.... Ahl la ville de Pallas est une ville inexpugnable. Athènes contient des hommes : c'est là le rempart invincible I »
Le messager qui apporte à la reine Atossa ces funèbres nouvelles n'a pas tout dit encore : « Une autre calamité a frappé les Perses.... Cette jeunesse de Perse, si brillante par son courage, si distinguée par sa noblesse, par sa fidélité au roi, a péri misérablement d'une mort sans gloire. Une île est en face de Salamine, petite, d'un accès difficile aux vais- ÇQaux, où le dieu Pan mène souvent ses chœurs, C'est ii ^%
Xerxès envoie ses guerriers. Quand la flotte des ennemis serait en déroute, ils devaient faire main-basse sur tous les Grecs qui se réfugieraient dans l'île et recueillir ceux des leurs qu'y jetterait la mer. Il lisait mal dans Tavenir. Les dieux donnèrent la victoire à la flotte des Grecs; et, ce jour-là même, les vainqueurs, armés de toutes pièces, débarquent dans l'île, l'a cernent tout entière : les Perses ne savent plus par où fuir ; la main des Grecs les écrase sous une grêle de pierres; ils tombent percés par les flèches des archers ennemis. Puis les assaillants s'élancent d'un même bond ; ils frappent, ils hachent ; tous les nôtres sont égorgés jusqu'au dernier. Xerxès sanglote à l'aspect de cet abîme d'infortunes, car il était assis en un lieu d'où l'armée tout entière se découvrait à sa vue : c'était une colline élevée, non loin du rivage de la mer. Il déchire ses vêtements, il pousse des cris de désespoir, et, donnant le signal, il fuit avec son armée de terre, précipitamment en désordre. »
Nous n'avons pas voulu interrompre le récit du poète pour citer quelques particularités du combat que nous trouvons ailleurs. Un vent s'élevait à une certaine heure dans le détroit; Thémistocle avait attendu qu'il soufflât pour attaquer. Au mUieu des vagues soulevées, les lourds vaisseaux perses s'entre-choquaient et évitaient difficilement les coups rapides que leur portaient les navires plus légers des Grecs. A cette première cause de désordre se joignaient les défiances que les Ioniens inspiraient aux Phéniciens, la difficulté pour tant de nations de s'entendre et de suivre les mêmes ordres, enfin la disposition des lieux très-défavorables aux Perses. Dans ce détroit, en efi'et, ils ne pouvaient déployer toutes leurs forces, et gênaient réciproquement leurs mouvements.
Les Phéniciens opposés aux Athéniens commencèrent l'at-i taque. Leur amiral Ariabignès, un frère de Xerxès, s'étant bravement élancé sur une galère athénienne qui venait de fondre sur son vaisseau amiral, fut percé de coups, sa mort jeta le désordre dans l'aile droite qu'il commandait.
Une femme se signala, Artémise, reine de Carie. Gomme sa galère était vivement pressée par un navire athénien, elle se détourna sur un vaisseau perse et le coula. L'Athénien,
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croyant qu'il poursuivait un ami, chercha un autre adversaire. Xerxès vit Taction d'Artémise ; il pensa que le vaisseau brisé par elle était grec, et s'écria qu'en ce jour les femmes se battaient comme des hommes, les hommes comme des femmes. Pour honorer son courage, dans la retraite, il lui con&i ses enfants, qu'elle ramena à Éphèse.
Batailles de Platée* et de myeale (49S).
Les Perses avaient perdu 200 vaisseaux , les Grecs 40, la flotte barbare avait donc encore la supériorité du nombre. Xerxès affecta un moment le courage et l'assurance : il ordonna de joindre Salamine au continent par une chaussée et de préparer une nouvelle attaque. Mais au fond il avait perdu tout espoir, et déjà il craignait d'être coupé de l'Asie, s'il ne se hâtait d'y repasser. Mardonius, le conseiller de cette fatale expédition, voyait sa ruine dans cette défaite. Pour la conjurer il s'offrit à rester en Grèce avec 300000 hommes qui suffiraient à en achever la conquête. « Car les Cypriotes et les hommes de Phénicie, de Gilicie et d'Egypte, seuls, disait-il, ont été vaincus, non les Perses qui n'ont pu combattre. » Xerxès, pressé de fuir, accueillit avec joie cette proposition, et, dès qu.'il eut atteint, dans sa retraite précipitée, la Thessalie, il autOTisa Mardonius à choisir dans l'armée les soldats qu'il avait demandés. Pendant que le roi traversait la Macédoine et la Thrace, sa flotte, partant de Phalère au milieu de la nuit, se bâta de gagner l'Hellespont. Les Grecs, avertis trop tard, la poursuivirent jusqu'à Andros sans la joindre. Là il se tint un conseil de guerre. Thémistocle proposa de se porter en toute hâte vers la Ghersonèse, pour fermer à Xerxès et à son armée le passage en Asie. Eurybiade fit prévaloir l'avis contraire, dans l'idée que la Grèce, loin de retenir chez elle les barbares, et de les pousser au désespoir, devait plutôt leur ouvrir toutes les issues. Thémistocle se rendit : mais en secret il dépêcha un nouveau messager à Xerxès, soit pour s'attribuer le mérite de cette décision, soit pour bâter encore la fuite du roi. Xerxès mit pourtant 45 jours à atteindre les rives du Bosphore, laissant derrière lui
une longae traînée de morts, tombés sous les flèches des habitants, ou tués par la faim, la soif et les maladies. Une tempête avait brisé les ponts; mais sa flotte l'attendait; elle le transporta à Abydos, et, pendant que le ]:oi se dirigeait sur Sardes, elle gagna Gyme et Samos pour comprimer les idées de révolte qui fermentaient dans les cités de Tlonie.
Les Grecs, de leur côté, levaient des contributions dans les Gyclades, pour les punir d'avoir trahi la cause commune. Ils assiégèrent Andros. « Je viens à vous, disait Thémistocle aux habitants, avec deux divinités puissantes, la Persuasion et la Nécessité. — Nous en avons deux autres, répondirentils, qui ne quittent jamais notre île, la Pauvreté et îlndépendance. » Ils résistèrent si bien qu'il fallut les laisser. D'autres lies se rachetèrent par quelque argent donné en secret à Thémistocle. De retour à Salamine, on partagea le butin, et des prémices réservées pour Apollon on fit une statue colossale. A l'isthme on décerna le prix de la valeur. Ghacun des chefs se donna le premier, mais la plupart accordèrent le second à Thémistocle. Sparte, où il aJla quelque temps après, montra bien l'opinion de toute la Grèce, par les honneurs inaccoutumés qu'elle lui rendit. Elle lui décerna une couronne d'olivier, lui offrit le plus beau char qui se trouvât dans la ville et le fit escorter à son retour jusqu'aux frontières de Tégée par 300 jeunes gens des premières familles.
La Grèce célébrait son triomphe, et la moitié du territoire était encore occupée par l'ennemi, mais un légitime espoir remplissait tous les cœurs. Tandis que Xerxès était en Thessalie, les Lacédémoniens reçurent un oracle de Delphes, qui leur prescrivait de demander à Xerxès satisfaction pour la mort de Léonidas, et d'accepter tout ce qu'il leur donnerait en compensation. Les Spartiates firent partir un héraut qui, conduit en présence de Xerxès, lui parla en ces termes : « Roi des Mèdes, les Lacédémoniens et les Héraelidei « de Sparte demandent satisfaction de la mort de leur roi, « tombé sous vos coups, lorsqu'il combattait pour la défense « de la Grèce. > Le roi, étonné de ce discours, fut quelqi^e temps sans répondre. Enfin, conmie dans ce moment Mardonius se trouvait à ses côtéS| il le montra de la main au
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héraut, et lui dit : « Mardonius, que voilà, donneia aux Lacédëmoniens ce qu'ils demandent. » Le héraut accepta la satisfaction offerte, et s'éloigna. C'était bien en effet Mardonius qui était la victime réservée pour le sacrifice expia* toire.
Débarrassé plutôt qu'affaibli par le départ du roi et de la foule tumultueuse qui le suivait, Mardonius hiverna dans la Thessalie ; au printemps, il envoya aux Athéniens Alexandre de Macédoine pour leur proposer la paix; admirant, disait-il, leur valeur, le grand roi désirait les avoir pour alliés ; il leur rendrait leur territoire, relèverait leurs temples et leur donnerait en plus telles autres terres qu'ils désireraient. Sparte, effrayée de ces offres, envoya aussitôt pour les combattre des députés qui parlèrent longtemps. Athènes fit une brève et mâle réponse : < Tant que le soleil suivra dans les cieux sa course accoutumée, les Athéniens ne contracteront pas d'alliance avec Xerxès; ils combattront contre lui, se confiant dans les dieux protecteurs, et dans ces héros de la Grèce, dont le roi a sans respect livré aux flammes les images et les temples. »
Un décret ordonna aux prêtres de dévouer aux dieux infernaux quiconque entretiendrait des intelligences avec l'ennemi. Il est triste d'avoir à ajouter qu'un parti, celui des grands, qui avait déjà commencé la longue série de ses trahisons envers la liberté, trouvait insensé ce généreux dévouement. Un d'eux va proposer de se soumettre ; d'autres, à Platées même, méditeront une défection. Sparte avait offert de nourrir pendant toute la campagne les familles des Athéniens : ils refusèrent, et demandèrent seulement que l'armée du Péloponnèse se tînt prête d'assez bonne heure pour que l'Attique ne fût pas une troisième fois sacrifiée.
Elle le fut. Les Lacédémoniens, contents d'avoir rompu cette négociation, retoîirnèrent dans leur presqu'île et ne s'occupèrent que d'achever la muraille qui en fermait l'entrée. Mardonius put donc traverser la Béotie sans obstacle et entrer dans Athènes. Le peuple s'était encore réfugié à Saiamine; Mardonius lui envoyâtes mêmes offres. Un se-
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nateur qui osa proposer d'en délibérer fut lapidé, et les Athéniennes firent subir le même sort à sa femme et à ses enfants. Pour immortaliser l'infamie, comme ils immortalisaient la gloire, une colonne de bronze fut plus tard élevée dans la citadelle, qui contint le récit de la trahison et dn châtiment. Il y avait presque autant de colère contre Sparte. Des députés allèrent lui reprocher son lâche abandon. Les Spartiates, alors occupés k célébrer la fête des Hyacinthies, ne s'émurent pas davantage de ces plaintes, et les ambassadeurs étaient à la veille de leur départ qu'aucun soldat n'était encore sorti de la ville. Mais un Tégéate remontra aux éphores que si Athènes traitait avec les Perses, il y aurait mille portes ouvertes k l'ennemi pour entrer dans le Péloponnèse. Convaincus enfin de la nécessité de tenir parole, ils firent partir la nuit même 500 hoplites, suivis chacun de 7 hilotes, et quand les députés athéniens se présentèrent aux éphores pour leur déclarer que leur indigne inaction était une rupture avec Athènes, ceux-ci jurèrent que l'armée était
en marche.
Averti de ce mouvement par les Argiens, Mardonius quitta
l'Attique où il avait tout saccagé et chercha dans les plaines de la Béode un terrain plus favorable à sa cavalerie ; il s'établit en un camp retranché sur la rive gauche de l'Asope. L'armée lacédémonienne, sous les ordres de Pausanias, traversa l'isthme, recueillant sur son passage tous les Grecs restés fidèles à la patrie. Arrivés à Eleusis, ils furent joints par les Athéniens descendus de la flotte, et se portèrent vers les rives de TAsope au nombre de 110 000. Ils campèrent sur les collines près d'Érythrées et s'y trouvèrent en présence de l'ennemi, fort de 300000 hommes et de 50000 auxiliaires grecs. Plusieurs jours se passèrent en escarmouches ; Mardonius, pour tirer les Grecs de la forte position où ils s'obstinaient à rester, les fit attaquer par toute sa cavalerie que commandait Masistios. Les Mégariens eurent à supporter seuls le choc. Après ime brave résistance, ils firent demander du secours à Pausanias. Le 'danger était tel que tous hésitaient. Un Athénien, Olympiodore, s'oflre à couvrir avec 300 hommes la retraite des Mégariens. Une charge vi-
gonreuse ébranle rennemî; son chef tombe; nn combat acharné se livre sur son corps qui reste aux Grecs. Pendant que Tannée perse marquait sa douleur par des cris lugubres dont retentissait toute la Béotie, un char promenait à travers les lignes des Grecs le corps de Masistios, et chacun quittait son rang pour voir celui qui était après Mardonius le plus estimé et des Perses et du roi.
Cependant, dans la position que les Grecs occupaient, ils étaient exposés à manquer d'eau. Pausanias descendit dans la plaine de Platées , qui est arrosée par de nombreux ruisseaux, et campa avec ses Lacédémoniens près de la fontaine de Gargaphie. Quand on distribua les autres postes , une dispute violente s'éleva entre les Athéniens et les Tégéates. Ceux-ci prétendaient au commandement de l'aile gauche que les Athéniens réclamaient. Des deux côtés on rappela les exploits des aïeux : Tégée ceux du héros Echémos , Athènes sa victoire sur les Amazones. Aristide trouva de meilleures paroles. « Nous sommes ici , non pour disputer un poste , mais pour combattre. Que les Lacédémoniens décident ; en quelque lieu que nous soyons placés , notre courage en fera un poste d'honneur. » Les Spartiates se prononcèrent touf d'une voix pour Athènes.
Mardonius avait fait aussi un mouvement et les deux armées étaient en présence, séparées par le lit de l'Asope. Mais dans Tun et l'autre camp, les présages menaçaient d'une défaite l'armée qui engagerait le combat. Les Grecs avaient tout intérêt à cette sorte de trêve , car ils recevaient continuellement des secours et des vivres, et dans le camp perse on espérait la mettre à profit pour corrompre quelques chefs alliés et dissoudre la ligue. Mardonius perdit le premier patience , malgré les avis et les craintes de ceux qui l'entouraient , il déclara au bout de dix jours qu'il attaquerait le lendemain. « Au-dessus des oracles, il y avait , disait-il, cette vieille loi du- pays qui ordonnait de conduire tout de suite les Perses au combat. » <
La nuit venue, un cavalier se présenta au camp des Grecs et demanda à parler aux généraux : « Soyez sur vos gardes, leur dit-il; Mardonius , malgré les présages, vous attaquera
k la pointe du jour. Recevez en bonne part l'avis que je vous donne. Forcé de suivre malgré moi Tannée des Perses, je vous apporte une preuve évidente de mon dévouement à la Grèce ; j'espère que vous ne me trahirez pas et que vous me saurez gré de m'être exposé pour vous avertir aux plus grands dangers. Je suis Alexandre, roi de Macédoine. » Après avoir dit ces mots, il tourna bride en toute hâte.
Dans la nuit qui suivit , Pausanias changea son ordre de bataille. Il opposa Jes Athéniens aux Perses dont ils connaissaient la manière de combattre , et plaça les Spartiates en face des Grecs auxiliaires. Ij'ennemi , averti, fit un changement semblable et les deux armées se retrouvèrent dans leur ancienne position ; Mardonius, prenant ces mouvements pour un aveu de crainte de la part des Spartiates , leur fît porter par un héraut un défi insultant. Il offrait de tout terminer par un combat singulier entre un certain nombre de Perses ejt de Spartiates. Pausanias ne répondit pas. Mardonius fit charger alors toute sa cavalerie qui parvint à détruire la fontaine de Gargaphie. Les Grecs tiraient de cette source toute leur eau, car les cavaliers ennemis les empêchaient d'appro- (îher des bords de TAsope ; et comme leurs convois de vivres qui arrivaient par les défilés du Githéron étaient maintenant aussi interceptés , il fut résolu que Ton décamperait à la nuit pour se rapprocher de Platées. Ce moment venu, une grande partie des troupes se mit en marche, mais au lieu de s'arrêter au point qui avait été fixé , elles allèrent jusqu'au temple de Junon qui tenait à la ville même de Platées. Les Lacédémoniens et les Athéniens ne partirent qu'à la fin de la nuit. Pausanias n'avait pu décider à la retraite un brave officier Jacédémonien qui regardait comme une honte de reculer. Il résulta de ce retard que les deux corps n'étaient pas encore bien éloignés lorsque les Perses s'aperçurent, au lever du soleil, que l'ennemi était en retraite.
Mardonius, tout joyeux, traversa l'Asope et lança ses barbares en désordre à la suite des Lacédémoniens qui filaient par le pied de la montagne. Les Athéniens avaient pris tout droit par la plaine. Ils avaient déjà atteint et franchi les premières colline^ qui descendent de Platées , lorsqu'ils fu-
rent avertis par un pressant message de Pansanîas de Tattaqne des Perses ; ils se portèrent aussitôt du côté des Lacédémoniens pour les secourir. Mais les Grecs, alliés de Mardonius, avaient retrouvé leurs traces et commencèrent le combat avec tant de vigueur qu'ils ne purent songer qu'à se défendre euxmêmes. Les Lacédémoniens et les Tégéates restèrent donc seuls avec leurs troupes légères, au nombre de 53 000 hommes, et Ton commença les sacrifices pour prendre les auspices sur le combat. Les premières victimes n'ayant pas donné de présages favorables , on différa l'attaque. Ce temps d'inaction fut fatal aux Lacédémoniens , qui eurent beaucoup de soldats tués ou blessés ; car les Perses , après avoir planté en terre leurs gerrhes ou boucliers , lançaient les traits à l'abri de ce rempart, et sans aucun risque en accablaient les Lacédémoniens. Dans cette cruelle situation, Pausanias, désespéré de ne pouvoir obtenir de réponses favorables des victimes, tourna ses regards vers le temple de Junon et supplia la déesse de ne point permettre que les espérances de la Grèce fussent trompées.
« Il parlait encore quand les Tégéates , impatients , se levèrent, et marchèrent à l'ennemi. Un instant après, les Lacédémoniens , obtenaient enfin des présages heureux , et se mettaient également en mouvement. Les arcs des Perses étaient une faible défense contre la phalange lacédémonienne. D'abord la lutte s'engagea en avant des gerrhes , et lorsque ce rempart fut forcé, un second combat plus acharné eut lieu près du temple de Gérés ; il dura longtemps, et l'on se battit presque corps à corps , les barbares saisissant les piques des Grecs et les brisant avec leurs mains. Les Perses se montraient aussi braves que leurs adversaires, mais ils étaient sans expérience et mal armés, combattant presque nus contre des hommes couverts d'une armure complète. Ds ne mettaient point d'ensemble dans leurs attaques, et venaient tantôt isolément, tantôt par troupes de dix, plus ou moins , et toujours en désordre, se ruer sur les Spartiates qui les taillaient facilement en pièces.
« Le point où les Grecs se virent serrés de plus près fut celui où se trouvait Mardonius , monté sur un cheval blanc ,
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et entouré d'un corps de 1 000 hommes choisis parmi les plus braves des Perses. Tant qu'il fut vivant , ses troupes soutinrent les efforts des Lacédémoniens ; mais quand il tomba et que ce corps d'élite eut été détruit, le reste des troupes tourna le dos. »
Les fuyards s'étaient retirés dans le camp que Mardonius avait fait construire; les Lacédémoniens les poursuivirent jusque-là, mais, lorsqu'il fallut forcer le retranchement, leur inexpérience se montra : constamment repoussés , ils furent obligés d'attendre les Athéniens, qui avaient eu à supporter le choc des Grecs auxiliaires. De ce côté , les Thébains seuls se battirent vaillamment. Quand ils eurent été mis en fuite , les Athéniens accoururent, et, après un rude combat, jetèrent bas une partie du mur. Les Grecs se précipitèrent en foule dans cet étroit espace, où ils firent un tel carnage, que, selon Hérodote, des 300 000 hommes qu'avait conservés Mardonius, à peine 3000 survécurent, si l'on excepte 40 000 qu'Artabaze n'engagea pas, et qu'à la vue du désastre il emmena précipitamment vers la Thrace , en répandant sur sa route le bruit que Mardonius était victorieux. Les Lacédémoniens n'avaient perdu que 91 soldats, les Tégéates 16 et les Athéniens 52. Les autres Grecs n'avaient pas combattu , à l'exception des Mégariens, qui , surpris en plaine par la cavalerie thébaine, avaient été rompus et perdirent 600 hommes.
Les Lacédémoniens et les Athéniens se disputaient vivement le prix de la valeur ; un Mégarien leur proposa d'y renoncer, et tous les suffrages se réunirent en faveur des Platéens qui, suivant l'usage, avaient combattu avec les Athéniens. Aristide fit passer ce décret : « Les peuples alliés formeront contre la Perse une ligue défensive qui armera 10000 hoplites, 1000 cavaliers et 100 trirèmes. Tous les ans ils enverront des députés à Platées pour y célébrer, par de solennels sacrifices, la mémoire de ceux qui ont perdu la vie dans le combat. De cinq ans en cinq ans on y donnera des jeux qu'on appellera les fêtes de la liberté, et les Platéens, chargés de faire dès sacrifices et des vœux pour le salut de la Grèce , seront regardés comme une nation inviolable et sacrée . » Un autel fut dressé sur la place publique de la ville à Jupiter libérateur,
et , pour y offrir le premier sacrifice , le Platéen Eachidas courut du camp à Delphes prendre le feu du sanctuaire national, le seul temple de la Grèce centrale que la présence des barbares n'eût pas souillé. La distance était de plus de 96 kilomètres, le même jour il le rapporta ; mais , comme on le dit du soldat de Marathon, il tomba mort en remettant aux prêtres le feu sacré.
D'immenses richesses étaient au pouvoir des vainqueurs. Un dixième fut consacré aux dieux , un autre donné à Pausanias, le reste partagé entre les vainqueurs. Des monuments funèbres furent élevés aux Spartiates , aux Hilotes , aux Tégéates, aux Athéniens et aux Mégariens morts dans le comb.at. Pour ceux des Grrecs qui n'y avaient pas pris part , ils cherchèrent , par la suite , à en imposer à la postérité , et firent élever auprès de ces tombeaux véritables des cénotaphes comme s'ils eussent eu des guerriers tués à ce grand jour de la commune délivrance. Les Platéens furent institués gardiens de ces tombeaux.
Les Thébains s'étaient battus avec acharnement pour les Perses. Le onzième jour après la bataille, l'armée parut devant leurs murs, et les contraignit de livrer les auteurs de la défection ; Pausanias les fit mettre à mort à Gorinthe.
Le jour même où les Grecs frappaient à Platées ce grand coup, leur armée de mer, commandée par le Spartiate Léotychidas, s'illustrait par une éclatante victoire. La flotte stationnait à Délos , n'osant s'aventurer plus loin , malgré les prières des bannis ioniens , qui la pressaient de faire voile vers les côtes d'Asie. Des envoyés de Samos furent plus heureux, Léotychidas fit route pour cette île, et, voyant les Perses fuir à son approche , il les suivit jusqu'à Mycale. Ceux qui montaient la flotte perse descendirent à terre pour se mettre sous la protection d'ime armée de 60 000 hommes que Xerxès, encore à Sardes, tenait dans l'Ionie. Les Grecs débarquèrenf à leur tour. Bientôt la plus grande confusion régna parmi les Perses. Par crainte d'une trahison , ils désarmèrent les Samiens et éloignèrent les Milésiens du camp, sous prétexte de leur faire garder les passages des montagnes. Au moment <iu combat, le bruit se répandit que Mardonius venait d'être
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vaincu en Béotie. Cette nouvelle accrut Tandace et la con* fiance des Grecs, le camp fut forcé, les généraux perses périrent, et avec eux presque tous les soldats. C'était la dernière armée de Xerxès. Les Athéniens, que commandait Xanthippe, père de Périclès, eurent la principale gloire de cette journée; car ils vainquirent presque seuls , les Lacédémoniens s'étant égarés en voulant tourner T ennemi.
Ainsi, non-seulement les Grecs avaient repoussé la guerre de leurs foyers ; mais ils la portaient déjà chez leur ennemi. Cette dernière victoire équivalait à la conquête de la mer Egée. En moins d'un an, ils avaient battu les Perses à Salamine, à Platées, àMycale, et, d'attaqués qu'ils étaient, étaient devenus agresseurs et conquérants. Qui eût cru, quelques mois auparavant , que la grandeur de l'Asie trouverait en Grèce son tombeau? Toutes les multitudes de l'Orient ne purent prévaloir contre cette petite nation qui avait dans son camp le génie de la civilisation et le génie de la liberté. C'était aussi un monde jeune qui l'emportait sur un monde vieillissant et épuisé. Les Grecs le sentaient eux-mêmes. La divinité qu'ils invoquaient à Mycale, leur cri de ralliement, était Hébé, la Jeunesse. Le jour de la bataille de Salamine, les Grecs de la Sicile avaient été victorieux comme ceux de la mère patrie ; Gélon le Syracusain avait taillé en pièces, prèsd'Himère, 300000 Carthaginois. L'heure de l'avènement et du triomphe de la race hellénique était venue partout I
Aussi quelle longue et légitime ivresse I Cette grande épopée des guerres médiques eut son inimitable historien dans Hérodote, et son poète dans Eschyle : Hérodote, qui lut des fragments de son histoire aux grands jeux de la Grèce ravie et enthousiasmée ; Eschyle , le soldat de Marathon et de Salamine , dont les vers brûlants du feu de la guerre soulevaient au théâtre d'Athènes de frénétiques applaudissements. Quels transports ne devait pas exciter chez ces âmes ardentes la vue d'Atossa cette reine si fière, qui demandait à Darius de lui donner, pour la servir, des femmes de Sparte, d'Argos et d'Athènes, et qui, maintenant que son fils Xerxès est allé chercher ces esclaves, sans nouvelles de lui et pleine d'in(juiétude, i»tçrroge k chœur des vieillards perses ;
Atossa : Amis, où dit-on qu'est située cette yille d'Athènes?
Le choeur : Bien loin vers le couchant, aux lieux où disparût le soleil, notre puissant maître.
Atossa : Et c'est cette ville que mon fils a voulu con* quérir ?
Le choeur : Oui, car après elle toute la Grèce serait sujette du grand roi.
Atossa : Ont-ils donc chez eux d'innombrables guerriers î
Le choeur : Assez nombreux pour avoir déjà fait bien du mal aux Perses.
Atossa : Et possèdent-ils d'abondantes richesses?
Le choeur : Ils ont une source d'argent, trésor que leur fournit la terre.
Atossa : Quelles armes brillent dans leurs mains? Est-ce l'arc et les flèches?
Le choeur : Non, ils combattent de près avec la lance, ils se couvrent du bouclier.
Atossa : Quel monarque les conduit et gouverne leur armée?
Le choeur : Nul homme ne les a pour esclaves ni pour sujets.
Atossa : Comment donc résisteraient-ils à l'attaque de nos guerriers ?
Le choeur : Gomme ils ont fait jadis pour cette immense, cette belle armée de Darius : ils l'ont détruite.
Atossa : Quelles terribles choses tu dis là pour les mères de ceux qui sont partis I
Et plus loin l'ombre de Darius paraît, et les vieillards lui demandent comment ils devront se conduire désormais pour le bonheur du peuple des Perses :
« Gardez-vous, leur répond Darius, d'attaquer jamais le pays des Grecs, votre armée fût-elle encore plus nombreuse ^ue celle de Xerxès, car la terre elle-même combat pou? eux.... Elle tue par la faim nos armées trop nombreuses. » Ailleurs c'est l'Asie abattue « qui tombe lourdement sur le genou. » C'est le chœur qui s'écrie : « 0 puissant Jupiter, tu Views donc de la détruire çettc> i^rn^éç 4^8 Perses, superbe,
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innombrable; tu as plongé dans les ténèbres du deuil les villes de Suses et d'Ecbatane. Que de femmes, de leurs faibles mains, déchirent leurs voiles et arrosent leur sein de larmes amèresl... L'Asie tout entière aujourd'hui gémit, dépeuplée! Xerxès a tout emmené, hélas 1 Xarxès a tout perdu, hélas! Xerxès, sur de frêles navires, a tout livré, rimprudent ! à la merci des flots. » Et plus loin : « Les nations de TAsie n'obéiront plus longtemps au Perse, elles ne payeront plus le tribut imposé par un vainqueur; elles ne se prosterneront plus, le front dans la poussière, devant la majesté souveraine, car la puissance du roi a péri. » C'était aussi en effet la forme républicaine des peuples grecs qui remportait sur la royauté orientale. « La langue des hommes ne sera plus enchaînée, le peuple affranchi exhalera librement sa pensée ; car le joug de la force est brisé. » C'était aussi en effet la liberté de Tesprit qui l'emportait sur son asservissement.
Enfin, on voyait paraître sur la scène Xerxès lui-même, humilié, abattu, poussant des cris de désespoir, couvert de lambeaux; et, comme pour les anciens la vengeance était un fruit délicieux, les Grecs savouraient longuement ces humihations du grand roi, que le poète montrait alternant avec le chœur ses gémissements.
Xerxès : Fonds en larmes.
Le choeur : Mes yeux en sont baignés.
Xerxès : Réponds à mes cris par tes cris.
Le choeur : Hélas I hélas ! hélas I
Xerxès : Retourne en gémissant à ton foyer.
Le choeur : Hélas ! hélas I 0 Perse ! Perse I pousse un cri de douleur !
Xerxès : Oui, que le cri de douleur remplisse la ville.
Le choeur : Poussons des sanglots l des sanglots ! des sanglots encore.
Xerxès : Hélas ! hélas I notre flotte ; hélas 1 hélas ! no;» vaisseaux ont péri!
Le choeur : Je t'accompagnerai avec de tristeslamentations*.
t. J'ai suivi la traduction de M. Pierroa.
Et le chœur se retirait en poussant des cris déchirants qu' étouffait enfin le bruit des applaudissements des Grecs, spectateurs radieux du drame qu'Ûs avaient joué naguère sur les flots sonores de Salamine*