ET DES ARTS
DEPUIS LA FIIV DE L'raVASIOlV PERSIQUE JUSQU'A LA TRÊVE DE TREIVTE AIVS (449-443).
Gloire d'Athènes; Thémistocle ; le Pirëe. — Pausanias; confédération d'Athènes et des Grecs iiàsulaires (47*^ — La constitution d'Athènes est rendue plus démocratique. — Mort d'Aristide, de Pausanias et de Thémistocle. — Cimon; ses victoires prés de l'Eurymédon (466)-, conquête de Thasos. — Troisième guerre de Messénie; exil de Cimon; guerre de Mégare ; ruine d'Égine. — Désastre des Athéniens en Egypte ; rappel et mort de Cimon (449). — Factions en Grèce; Athènes renonce à la prépondérance continentale (445).
Ololre d^ Athènes ) Thémistocle) le Piréé*
Si le triomphe de la Grèce était général, il y avait cependant un peuple qui triomphait plus qu'aucun autre. Le principal honneur de la résistance à l'invasion revenait à Athènes. Seule, elle avait vaincu à Marathon; à Salamine, elle avait encore enchaîné la victoire en forçant les alliés à vaincre malgré eux. La gloire de Mycale lui appartenait presque tout entière, et elle avait partagé celle de Platées, où les Athéniens avaient déployé leur valeur ordinaire, moins imposante peut-être et moins théâtrale que celle de leurs rivaux, mais plus habile et plus sûre. Quel peuple grec p«)uvait citer un nom k côté de ceux de Miltiade, d'Aristide, de Thémis-
\ tocle, de celui-ci surtout, le plus fidèle représentant de la race grecque par ses qualités comme par ses défauts?
Nous connaissons déjà cet homme extraordinaire, ce génie pratique, souple, rusé, hardi, plein de ressources, même au milieu du péril; peu scrupuleux, du reste, sur les moyens pourvu qu'il arrivât à son but, et qui, pour réussir employa tout, même la corruption. Il n'eut pas toujours les mains pures, disent Hérodote et Plutarque. Il se laissa acheter; mais il sut trouver les moyens de concilier la vénalité avec le patriotisme, et fit souvent servir l'argent de la corruption à la cause de la liberté. La postérité, qui n'aime point ces alliances adultères, a été pour lui, comme Athènes, sévère, mais juste; et au-dessus de son nom elle a placé celui de l'homme qui fut comme le bon génie de la cité, Aristide, que le peuple assemblé au théâtre salua du nom de juste, et qui retenait, par sa modération, et Thémistocle et les Athéniens. Thémistocle, après la guerre, proposait une résolution importante qui exigeait le secret. Tout d'une voix l'assemblée chargea Aristide d'en prendre connaissance et de décider pour elle-même. Il déclara que le projet était très-utile, mais très-injuste, et le peuple, sans plus en savoir, le rejeta : il s'agissait, dit-on, de brûler tous les vaisseaux des alliés alors réunis au port de Pagase, ce qui eût fait d'Athènes la seule puissance maritime. Aristide avait combattu à Salamine, à Platées, les Athéniens s'irritaient des continuels changements que Pausanias leur faisait faire pour les opposer aux Perses ; ce fut Aristide qui les calma : « Toute place est bonne, dit -il, pour remplir fidèlement son devoir et mourir à son poste. » Après le combat, ce fut encore le Juste qui apaisa la rivalLlé des deux peuples.
Tels s'étaient donc montrés les Athéniens sou&leurs illustres chefs: courageux, intelligents, décidés, toujours prêts à servir, en tous lieux, et de toutes façons, la cause con^mune.
Sparte, au contraire, était restée dans l'ombre, bien que placée, du consentement de tous, au premier rang. Dans l'une et l'autre guerre, ses inconcevables lenteurs avaient laissé Athènes seule et sans secours. Pour grands hommes,
elle avait donné le glorieux soldat des Thermopyles, Léonidas Eurybiade, qui reçut le prix du courage, mais non celui de la prudence ; enfin Pausanias, le vainqueur de Platées, qui avait peu fait pour la victoire, et qui souilla bientôt son triomphe par une ambition coupable.
Cependant tel était l'ascendant du vieux renom de Lacédémone, qu'Athènes, malgré ses services, ne trouvait partout que froideur ou envie. C'était une parvenue dont la gloire blessait. Thémistocle ne s'était pas laissé éblouir par les honneurs dont Sparte Tavait comblé, et qui peut-être lui valurent, de la soupçonneuse démocratie qu'il seiTait, des défiances qui le retinrent loin des commandements dans la mémorable année de Mycale et de Platées. Il vit le danger et trouva le remède. Athènes était en ruine. De la cité de Minerve il ne restait plus que l'inexpugnable rempart dont parle le poète, de vaillantes poitrines. Thémistocle arracha au peuple une patriotique déclaration. Défense fut faite à chacun de relever sa maison, de toucher à ses propres ruines, avant que la ville eût été entourée d'une forte muraille. Le peuple entier se mit à l'œuvre ; pour matériaux on prit tout : les pierres des tombeaux, les colonnes des temples, les statues des héros et des dieux. Le mur en allait plus vite et semblait devoir en être . plus fort.
Il fallait se hâter, car déjà des émissaires d'Égine étaient accoums à Sparte pour dénoncer l'entreprise. Sparte envoya une députation k Athènes : « H ne faut pas, disait-elle, fortifier aucune ville en dehors de l'isthme de Corinthe; c'est préparer une citadelle pour les barbares, un repaire d'où ils ne sortiront plus. La vraie forteresse de la Grèce, c'est le Péloponnèse dont Sparte rendra l'entrée inexpugnable.... » Comme s'il n'était pas possible aux barbares de débarquer sur mille points de la presqu'île. Thémistocle s'attendait à cet hypocrite conseil; mais le mur n'était pas encore assez haut pour braver une attaque ; il fallait gagner du temps ; i se fit envoyer solennellement à Sparte pour y porter la réponse d'Athènes, ne voyagea qu'à petites journées, et une fois arrivé, ne chercha à voir ni le sénat, ni les éphores. Ceux-ci s'en étonnaient : « J'atteuds, répondit-il, pour de^-
mander audience, l'arrivée de mes collègues que sans doute quelque affaire urgente a arrêtés. Cependant à Athènes, hommes, femmes, enfants, vieillards travaillaient. Le bruit en vint de toutes parts à Lacédémone. Thémistocle, interrogé, nia encore et conseilla aux éphores de charger quelques-uns de leurs concitoyens d'aller s'assurer par leurs propres yeux de la vérité. C'étaient des otages pour sa propre sûreté qu'il envoyait à Athènes. Il fit dire sous main qu'on les gardât jusqu'à son retour; et lorsqu'enfin il sut que la muraille était assez avancée pour mettre la cité renaissante à l'abri d'insulte, il vint dire fièrement au. sénat de Lacédémone : « Les Athéniens n'avaient pas attendu vos conseils pour abandonner leur ville et monter sur leurs vaisseaux, ils n'en ont pas eu besoin davantage pour rebâtir leurs murs. Qu'on leur envoie des députés pour traiter de choses raisonnables, et ils prouveront qu'ils sont en état de comprendre ce que demande l'intérêt général de la Grèce. » Les Spartiates savaient dissimuler. Ils feignirent de prendre cette nouvelle sans colère, et regrettèrent qu'on eût si mal compris leurs intentions.
Thémistocle excita une autre fois encore leur dépit. Ils voulaient exclure du conseil amphictyonique les peuples qui n'avaient pas combattu contre les Perses. Ce n'était qu'une bien faible punition pour leur lâche abandon. Mais Athènes avait intérêt à s'appuyer, contre la suprématie continentale de Spa.rte, sur les États secondaires, sur Argos, Thèbes et les Thcssaliens. Thémistocle représenta qu'accueillir la proposition, c'était livrer le tribunal suprême de la nation hellénique à deux ou trois cilés : elle fut rejetée. Mais Sparte n'oublia pas celui qui déjouait ainsi tous ses projets.
Ce n'était pas tout d'avoir fortifié Athènes, il fallait lui donner un port digne de sa nouvelle puissance. Phalère était trop petit et peu sûr. A l'ouest de ce havre et à 40 stades de la ville, la côte présentait trois déchirures assez profondes pour renfermer 400 vaisseaux bien abrités. Depuis longtemps Thémistocle avait jeté les yeux sut ce point du littoral. Des travaux considérables avaient même déjà été exécutés, il les reprit et enceignit le Pirée et Munychie d'un vaste mur haut
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de 40 coudées (18™,50), long de 60 stades (11 kilom.), et assez large pour que deux chariots y passassent de front. Il était formé d'énormes pierres équarries et scellées avee des tenons de fer. Il restait à relier le Pirée à la ville par une autre muraille qui assurât les communications. Thémistocle en conçut le projet, Gimon et Périclès Texécutèrent. Pour maintenir la suprématie maritime d'Athènes, il voulait que chaque année elle construisît 20 nouvelles trirèmes; et, pour accroître le nombre de ses habitants, il engagea ses concitoyens à promettre des immunités aux étrangers, surtout aux ouvriers qui viendraient s'établir dans la ville. Ce dernier conseil, libéralement suivi, eut les plus heureuses conséquences. De toutes parts on accourut vers la cité hospitalière, .et Athènes trouva dans sa population croissante les moyens d'envoyer au dehors les nombreuses colonies qui contribuèrent tant à sa puissance.
PAusanlas) eonfédératlon d' Athènes et de« Cfrree*
fn«alaire0 (499f).
Après la victoire de Mycale, les vainqueurs avaient tenu conseil pour décider du sort des Ioniens. Les Spartiates déclarant qu'on ne pouvait protéger les villes assises sur le continent asiatique, voulaient que les Ioniens abandonnassent leurs cités et vinssent s'établir sur les terres des peuples grecs qui n'avaient pas combattu pour la liberté. Détruire Milet, Phocée, Smyrne, Halicarnasse , c'était rendre l'Asie à la barbarie. Mais Sparte s'en inquiétait peu. Athènes répondit que personne n'avait rien à voir aux affaires de ses colonies, et elle laissa pour le moment les Ioniens s'accommoder comme ils pourraient avec les Perses, en attendant qu'elle fût assez forte pour les délivrer. Ghios, Lesbos, Samos et les îles de la mer Egée furent déclarées membres du corps hellénique.
La victoire de Mycale donnait aux Grecs la mer Egée, mais l'ennemi possédait encore la Thrace ; un grand nombre de Perses, même des premiers de la cour, s'y étaient établis ou y tenaient garnison. Avant tout, il ialbùt en débarrasser '
le continent de l'Europe et les rejeter en Asie, sanf à les y suivre plus tard. La flotte fit donc voile vers THellespont pour détruire les ponts de Xerxès qu'on croyait encore debout. Léotychidas trouva que la mer avait fait elle-même cet ouvrage, et ramena ses vaisseaux sur les dÔtes du Péloponnèse. Mais Xanthippe et les Athéniens ne voulurent pas être venus jusque-là sans tenter quelque entreprise, sans recouvrer au moins la Ghersonèse, qui, avant cette guerre, leur appartenait. Un Perse, Arty actes, y commandait; ses violences, ses exactions l'avaient rendu odieux à toute la population grecque. Éléonte ne lui pardonnait pas d'avoir profané et pillé son temple du héros Protésilas. Les Athéniens l'assiégèrent dans Sestos. Ils restèrent tout l'automne devant la place. La famine en chassa enfin Artyactès qui, pris dans sa fuite, offrit 300 talents pour sauver sa vie. Livré aux Ëléontins, il fut mis en croix après avoir vu tuer son fils sous ses yeux (478). En quittant ces parages, la flotte victorieuse emporta , pour les consacrer dans l'acropole , les câbles des ponts de Xerxès, ces chaînes dont il avait prétendu lier rOcéan.
Ainsi, avant même qu'Athènes fût sortie de ses ruines, sa flotte reconstruisait son empire maritime. Dès l'année suivante, les hardis marins reprirent la mer. Aux 30 vaisseaux d'Athènes, conmiandés par Aristide et Cimon, le fils de Miltiade, se joignirent 20 galères du Péloponnèse, et la flotte, sous le commandement de Pausanias. fit voile vers Gypre, chassa les Perses de la plus grande partie de l'île, puis remonta vers l'Hellespont, et prit Byzance, où Pausanias fit prisonniers plusieurs nobles Perses.
Pausanias n'avait pu supporter sa fortune et sa gloire. Il ne comprenait pas que le vainqueur de Platées restât un simple roi de Sparte, étroitement surveillé et contenu par les éphores. Ses captifs l'initiaient aux mœurs de la cour de Suses; ils lui contaient comment vivaient les grands, leur mollesse, leurs plaisirs, leur pouvoir sur tout ce qui était au-dessous d'eux; et ce séduisant tableau, mis en regard des lois sévères de Sparte, acheva de troubler cette faible et vaniteuse intelligence. Parmi eux était un Érétrien qui, pour une
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trahison inutile, avait reçu de Darius quatre villes considéra* hies de TEolide. Que ne donnerait donc pas le grand roi à qui lui livrerait la Grèce? De ce jour Pausanias s'abandonna aux plus vastes espérances. A Taide de ses prisonniers qu*il laissa échapper, il entra en secrètes relations avec Xerxès : il lui demandait sa fille en mariage, promettant d'apporter pour dot la soumission de Lacédémone. Et comme s'il eût été déjà le gendre du grand roi, il quitta Thabit grec pour la robe persique, afficha un luxe asiatique dont l'or corrupteur des Perses faisait les frais, et s'entoura d'une garde de Mèdes et d'Égyptiens. Il oublia même qu'il commandait à des hommes libres, et traita les alliés avec la hauteur et l'inso* lence d'un satrape. Ceux-ci l'en firent souvenir. Les hommes d'Égine et du Péloponnèse retournèrent chez eux ; les autres, refusant de lui obéir, se rangèrent sous le commandement d'Aristide et de Gimon. La modération de ces deux chefs avait préparé cette révolution autant que la violence de Pausanias (477).
C'était en effet une révolution. Sparte eut beau rappeler Pausanias en toute hâte et lui substituer un autre amiral, les alliés persistèrent dans leur résolution. La suprématie maritime passait de Sparte à Athènes, le corps hellénique se divisait, la nation avait deux têtes. Division heureuse, parce qu'elle est suivant la nature des choses. Mais n'en sortira-t-il pas un jour une guerre terrible? Déjà à Sparte on parle de recourir aux armes pour conserver ce commandement suprême qu'Athènes elle-même avait maintes fois reconnu aux Spartiates. Mais, au même temps, le second roi Léotychidas, le vainqueur de My cale, envoyé en Thessalie pour en chasser les Aleuades et les autres alliés de Xerxès, s'était laissé acheter à prix d'argent. Les vieillards s'effrayèrent de cette corruption qui pénétrait par toutes les voies dans la cité de Lycurgue, et un sénateur montra en citant l'exemple de Pausanias, le danger pour Sparte d'envoyer ses guerriers si loin, au milieu des barbares et des tentations de l'Asie. Sparte n'aura pas toujours cette sagesse.
Aristide était pour beaucoup dans la résolution des alliés. Reprenant l'idée qu'il avait eue à Platées d'une ligue perma-
nente contre rennemi commun, il la fit cette fois accepter. D'un consentement unanime, il fut chargé de rédiger les stipulations de l'alliance et de régler les obligations des confédérés. Il fut convenu que les Grecs d'Asie et des îles formeraient une ligue dont les intérêts seraient discutés par une assemblée générale tenue à Délos, dans le temple d'Apollon; qu'Athènes aurait la direction des opérations militaires, mais que chaque cité conserverait une complète indépendance dans son gouvernement intérieur, qu'elle n'aurait à fournir pour la cause commune que les honmies, les vaisseaux ou l'argent, suivant le tableau approuvé par la diète. Ce tableau fut dressé par l'homme qui n'était plus seulement le juste d'Athènes, mais celui de toute la Grèce. Pour en déterminer avec équité tous les chifires, Aristide parcourut le continent et les îles, releva le produit des terres et étudia los forces et les ressources de chacun. La cotisation annuelle en argent monta à 460 talents (2460000 fr.), qui étaient déposés à Délos sous la protection d'Apollon. Aristide en fut élu le gardien, et il administra avec une telle probité, qu'après lui la garde de ce trésor sembla aux alliés ne pouvoir être confiée à d'autres mains qu'à celles d'un Athénien. Sa vertu fut utile à sa patrie, même après sa mort.
I<« eoii«ttta(lon d^Athènes est rendue plus dénoeratlqne.
Thémistocle avait déplacé dans le Pnyx la tribune aux harangues, pour que les orateurs pussent de là montrer sans cesse au peuple la mer qui s'étendait à ses pieds comme son domaine. C'était de ce côté qu'il avait tourné son attention et ses forces. Il avait réussi : Athènes avait maintenant une flotte de guerre, une flotte marchande et une population nom- *)reuse; mais il avait donné une telle importance au Pirée, pe, suivant l'expression d'Aristophane, il aVait mêlé et confondu le port et la ville. Celui-ci dominait celle-là; la foule des marins accourue au Pnyx y assurait la prépondérance à l'élément populaire. Aristide, plus réservé, tenant plus de compte des vieilles familles et des intérêts des propriétaires
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fonciers, inclina cependant, à la fin de sa vie, dans le même sens, en rendant toutes les charges publiques, même celle d'archonte, accessible à tous les citoyens. C'était une nouvelle atteinte à la constitution de Selon. Mais cette constitution, qui datait de plus d'un siècle , ne pouvait rester immuable quand, autour d'elle, tout changeait. Si Selon eût vécu au temps d'Aristide, il eût fait ce que le sage venait de faire. Pourquoi quelques champs d'oliviers dans l'Attique ou des terres en Thrace eussent-ils donné le droit de commandement sur ces 20 000 citoyens qui eux-mêmes commandaient k une partie de la Grèce et des îles? D'ailleurs une récompense était due à cette glorieuse démocratie» ; elle méritait bien l'égalité dans les droits politiques, puisqu'elle avait eu l'égalité dans le dévouement et les sacrifices. Les distinctions anciennement établies entre les diverses classes furent donc effacées. Les thêtes de la quatrième purent aspirer à toutes les charges, mais aussi ils furent astreints à l'impôt dont Selon les avait libérés.
Alors Athènes eut ce gouvernement démocratique qu'Hérodote ne cesse d'admirer. « C'est le plus beau nom, dit-il, car il s'appelle V égalité. La délibération y appartient à tous, l'action à quelques-uns, aux magistrats , et ceux-là sont responsables de leurs actes. »
Ainsi, les guerres médiques avaient décidément fait d'Athènes une république démocratique. Mais Athènes avait encore des eupatrides ; son commerce va lui donner de nouveaux riches ; les uns et les autres formeront une seconde noblesse qui disputera l'influence aux orateurs du peuple et contiendra longtemps cette démocratie dans les voies glorieuses où la conduiront Cimon et Périclès. Dans toute société qui vit, c'est-k-dire qui se développe, il faut un frein qui empêche le mouvement de se précipiter, comme il en faut un à l'homme pour contenir ses emportements. Ce frein, Athènes l'eut pendant quelques générations, Rome durant des siècles. La grandeur de Tune et de l'autre république fut au prix de cette lutte harmonieuse des deux factions aristocratique et populaire, la première modérant la seconde, mais ni l'une ni l'autre assez forte pour étouffer sa rivale et aller se perdre dans ses propres excès.
nori. d'ArUttde, de paasanlas et de ThémUtoele*
Depuis qu'Hérodote a terminé son histoire au siège de Sestos, nous sommes sans guide, et les faits nous manquent pour remplir les derniers jours d'Aristide et de Thémistocle. Nous ne savons même avec certitude ni l'époque, ni le lieu, ni les circonstances de leur mort. Notre ignorance est grande, surtout en ce qui concerne Aristide. Ce grand citoyen était si pauvre après avoir administré longtemps les plus riches finances qu il y eût alors, que l'État fut obligé de faire les frais de ses funérailles et de doter ses filles. Un monument public consacra sa mémoire, et ses descendants pendant plusieurs générations reçurent une pension du trésor public.
Thémistocle fut moins heureux. Il eut le tort de rappeler trop souvent à ses concitoyens qu'il les avait sauvés. Le temple qu'il éleva à la déesse du Bon-Conseil, et où il mit sa statue, semblait vouloir éterniser le reproche. Ses rapines lui suscitaient aussi des ennemis. Il était entré aux affaires avec 3 talents ; une partie seulement de ses biens, celle que ses amis ne purent soustraire à la confiscation et lui faire passer en Asie, rapporta au trésor 80, selon d'autres, 100 talents. Il souffrit la peine qu'il avait infligée à Aristide ; il fut condamné, par l'ostracisme, à un exil de dix ans.
« Gomme un platane au large feuillage, disait-il, sous lequel on cherche un abri pendant l'orage, et dont on coupe les branches dès que le beau temps revient, je vois les Athéniens courir k moi quand le danger les presse, et me chasser dès que la paix revient. » H se retira à Àrgos, qui fit bon accueil à l'ennemi de Sparte (471). Sa prétendue comphcité avec Pausanias le força plus tard à fuir chez les Perses.
Rappelé, comme on l'a vu, à Lacédémone, Pausanias s'en était, au bout de quelque temps, échappé, et était retourné à Byzance, afin de traiter de plus près avec l'agent de Xerxès, le satrape de Bithynie, Artabaze, H fut encore rappelé. Comptant sur ses trésors, il osa revenir. La vieille vertu de Sparte était en effet bien ébranlée. La vénalité, ce mal que les Perses inoculèrent à la Grèce, et qui la tua, s'y montrait
audacieusement. A son arrivée, Pausanias fut jeté en prison ; il obtint, faute de preuves, ou acheta sa liberté, et n*en continua que plus audacieusement ses menées. On le surprit essayant de soulever les hilotes pour renverser les éphores, et se saisir d'im pouvoir absolu. Mais la loi n'admettait pas contre un Spartiate le témoignage d'un esclave. Il fournit lui-même les preuves. Un de ses messagers à Artabaze remarqua qu'aucun de ceux qui avaient fait avant lui ce voyage n'était revenu; il ouvrit la lettre et il y lut la recommandation de tuer comme tous les autres le porteur du message. Celui-ci remit la lettre aux éphores. Ils lui ordonnèrent de se réfugier dans un temple, comme s'il redoutait la colère de Pausanias, qui, bientôt averti, accourut et le pressa d'accomplir sa mission. Des éphores, cachés dans le temple, avaient tout entendu; la trahison était manifeste; on se décida à le saisir. Aux éignes de l'un d'eux, il comprit le sort qui le menaçait et se réfugia dans le temple de Minerve Ghalciœcos. Gomme on n'osait le tirer de force de cet asile sacré, on en mura la porte pour l'y laisser mourir de faim. Sa mère apporta la première pierre. Au moment où il allait rendre le dernier soupir, on l'emporta hors du temple, afin que son cadavre ne souillât pas le lieu saint (467).
Pausanias avait fait quelques ouvertures à Thémistocle. L'Athénien était trop habile pour se lier avec un tel insensé. Mais des traces de ces rapports se trouvèrent dans les papiers de Pausanias, et les Spartiates se hâtèrent d'accuser, k Athènes, Thémistocle de trahison. 11 s'enfuit d'Argos à Corcyre, qui lui devait la possession de Leucade, et de là en Êpire, auprès d'Admète, roi des Molosses. H avait jadis offensé ce prince, et il redoutait sa colère. Admète était absent. A son retour, il trouva Thémistocle assis à son foyer. L'exilé tenait dans ses bras un des enfants du roi, qui suppliait pour lui. Admète oublia sa haine et refusa de livrer le fugitif. Il lui donna les moyens de passer en Asie (466). Thémistocle se rendit hardiment à la cour de Suses où Xerxès venait de mourir. Quand l'Athénien parut devant son successeur : « Je suis Thémistocle, dit-il, celui des Grecs qui t'a fait le plus de mal, mais aussi celui qui vient aujourd'hui
te faire le plus de bien. » Il invoqua le prétendu service qu'il avait rendu à Xerxès en rengageant à fuir précipitamment, après Salamine, et demanda une année pour apprendre la langue des Perses, afin de pouvoir dévouer ses plans sans recourir à un interprète. Artaxerxès, admirant son génie et son audace, Taccueillit avec faveur et lui donna trois villes de l'Asie Mineure : une pour le pain, l'autre pour la viande, la troisième pour le vin. Divers récits coururent sur sa mort. On dit que, pressé d'exécuter ses promesses, il s'empoisonna pour n'être pas réduit à porter les armes contre sa patrie. Cette fin ferait oublier ses fautes, et cette expiation volontaire rendrait sa gloire plus pure; mais au récit de Diodore il convient de préférer celui de Thucydide, qui le fait mourir de maladie. Ses ossements furent, dit-on, secrètement rapportés à Athènes. On montrait, au Pirée, son tombeau, qui n'était peut-être qu'un cénotaphe.
La grande guerre est finie. Les hommes de l'époque héroïque viennent de disparaître. D'autres temps commencent. Bientôt les fils des vainqueurs de Platées et des Thermopyles ne craindront pas de prendre pour une guerre fratricide les armes de leurs pères, chaudes encore du sang des barbares.
CUaon; «00 Tleietreei près de rBurymédon (4/9B)^
«•nquéle de Thasos.
Gimon était fils de Miltiade. Il n'avait ni éloquence, ni goût des arts, ni aucun de ces talents qui donnaient à Athènes la popularité. Sa vie était peu régulière, mais on Taimait pour son caractère franc, décidé, bienveillant. La vivacité avec laquelle il avait appuyé Thémistocle au moment de l'invasion perse, la valeur déployée par lui à Salamine, l'avaient rendu célèbre, et lorsqu'Aristide, pour maintenir l'équilibre des partis, le poussa sur la scène politique et l'opposa à l'influence trop démocratique de Thémistocle, il fut accueilli avec faveur. Il paraît avoir contribué beaucoup au décret qui bannit le vainqueur de Salamine. Plutarque l'accuse même d'avoir fait condamner à mort l'homme qui amena
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secrètement à Thémistocle exilé sa femme et ses enfants. Que la honte de toutes ces ingratitudes retombe donc moirs sur le peuple d'Athènes que sar ses chefs qui lui reprësenten t tour à lour, et par les mêmes raisons, la condamnation ou l'exil de ses plus grands citoyens comme nécessaire à son repos ou à sa liberté! Aujourd'hui les partis politiques se repoussent du pouvoir dans l' opposition ; à Athènes, ils se repouBSHÎent da pouvoir dans l'exil.
Le défaut d'éloquence interdisait à Cimon les succès de la
place publique. Il en chercha d'autres dans le vaste champ ouvert ara Athéniens, sur la mer, et saisit l'occasion de servir à la fois la cause nationale de tons les Grecs et les inlévêts particuliers de sa patrie. En 476, il débuta par deoi expéditions très-populaires. Il enleva Eion en Thrace dont le Lommandanl, le Perse Rogès, plutôt que de se rendre, mit le feu à la ville et péril dans les flammes avec sa femme, ses enfants, ses esclaves et ses trésors. Par la prise d'Eion, Gimon donnait i sa patrie des terres qu'on put distribuer aux citoyens pauvres, et une importante position maritime et
militaire aux bouches du Strymon. Par la conquête de Tîle de Scyros, il purgea la mer de pirates que le conseil amphictyonique venait de mettre au ban de la Grèce, et la colonie qu'Athènes y fonda devint le premier anneau de la longue chaîne de ses établissements dans le nord de la mer Egée. A Scyros, Cimon prétendit avoir retrouvé les ossements de Thésée ; les 'Athéniens les reçurent au milieu de fêtes solennelles et les déposèrent dans un temple cpii fut consacré comme un asile inviolable, en mémoire dû héros dont la vie entière avait été vouée, disaient-ils, à la défense des malheureux^. A cettb occasion eut lieu un concours de poésie, dans lequel Sophocle, encore jeune, l'emporta Sur le vieil Eschyle.
Ainsi Athènes poursuivait glorieusement la lutte contre les Perses et assurait la sécurité de la mer. La conscience de ces services la rendit dure vis-à-vis des alUés, qui tardaient à livrer leur contribution ou leur contingent de guerre. Deux villes furent rudement châtiées ; Garystos en Eubée et la riche Naxos furent toutes deux prises après un long siège -et restèrent sujettes d'Athènes (466),
Cet événement était grave : il annonçait qu'Athènes usant d'un droit légitime ne permettrait pas à une ville alliée de se retirer de la confédération ni à un membre de la ligue de se soustraire aux obligations communes en profitant de la sécurité acquise aux dépens de tous. C'était justice. Les alliés eux-mêmes l'avaient compris et Athènes n'avait fait dans cette guerre qu'exécuter les ordres de la diète de Délos. La seule réclamation que les alliés fissent entendre alors c'était qii'oîi leur permît de remplacer par une augmentation du tribut les secours d'hommes et de vaisseatix qu'ils avaient fournis jusque-là. Cimon s'empressa d'accepter un changement qui, en désarmant les alliés, devait donner à Athènes
1. Ce temple, le plus anciennement achevé et le mienx conservé des monnments d'Athènes, était bâti au milieu de la ville, près de l'endroit consacré aux
point décoré des chefs-d'œuvre dont l'autre était orné. On y voyait cependant de belles peintures.
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une suprématie maritime sans limites, et transformer infailliblement les confédérés en sujets.
Au reste ce n'était pas une royauté fainéante que celle d'Athènes. L'année même de la prise de Naxos et coiome pour effacer le souvenir de ce triste succès , Gimon arma 200 galères athéniennes; les alliés en donnèrent 100, et avec cette flotte, il fit voile vers la Carie et la Lycie, souleva toutes les villes grecques de ces deux provinces et chassa les Perses de celles où ils tenaient garnison. H y avait 200 vaisseaux ennemis aux bouches de l'Eurymédon, attendant un renfort de 80 trirèmes phéniciennes. Gimon prévient leur jonction et prend ou coule toute la flotte. H débarque aussitôt sur le rivage voisin où campait une nombreuse armée, fait revêtir à quelques-uns de ses soldats les vêtements de ses prisonniers, surprend l'ennemi par cette ruse, le tue ou le disperse et a le temps de courir encore au-devant des 80 vaisseaux phéniciens qu'il détruit jusqa'au dernier (466).
Ce grand succès l'enhardit à reprendre ses projets sur la Thrace. Les Perses y occupaient une foule de postes, il les en chassa, à l'exception de Doriscos qu'il ne put prendre. Une affaire importante attira alors d'un autre côté son attention. Athènes avait bien vite reconnu l'importance de ses acquisitions aux bouches du Strymon. Là se trouvaient des terres fertiles et d'immenses forêts donnant des bois de construction, le goudron et les choses nécessaires k la marine. Par le fleuve, on pénétrait au cœur de la Macédoine et l'on pouvait nouer d'utiles relations avec les barbares ; enfin dans le voisinage étaient les célèbres mines d'or du mont Pangée. Aussi de nombreux colons y accouraient d'Athènes. En une seule fois, 10 000 hommes furent établis aux Neuf-Voies, audessus d'Eion. Les Athéniens auraient voulu surtout mettre la main sur les mines. Elles appartenaient aux habitants de Thasos. Athènes les réclama comme faisant partie du territoire qu'elle avait enlevé aux Perses, et, sur le refos des Thasiens, elle fit attaquer leur île par Gimon qui, après une victoire sur mer, assiégea leur capitale.- Ge siège dura trois années. Quand les Thasiens implorèrent le secours des Spartiates qui voyaient avec une jalousie croissante l'édatante
renommée d'Athènes et sa puissance; ils promirent leur appui ; mais une affreuse calamité les empêcha de tenir parole. Un tremblement de terre, qui ébranla toute la Laconie, fit périr 20 000 personnes ; k Sparte il ne resta debout que six maisons. '"^
Troisième ynerre de Messénie^ exil de ClmoB (4A1)) ipierre de Slégare) ruine d^Eglne*
A la nouvelle de ce désastre, les hilotes et les Messéniens soulevés marchèrent sur Lacédémone. Le roi Archidamos avait prévu ce mouvement et réuni en toute hâte les citoyens en armes. Sa ferme attitude sauva la fortune de TÉtat sur les ruines mêmes de la ville. Les hilotes, tremblants d'avoir un jour regardé leurs maîtres en face, se dispersèrent. Les plus braves d'entre eux suivirent les Messéniens sur lé mont Ithôme, où ils se retranchèrent, et une troisième guerre de Messénie commença (464). Elle dura dix années, non sans gloire pour les rebelles, car plus d'un lieu illuslré jadis par Aristomène reçut une nouvelle consécration. Un jour ils défirent aux champs de Stényclaros un corps de Spartiates qui laissa 3O0 morts sur la place, et parmi eux cet Alimnestos qui avait tué Mardonius à Platées.
Les Thasiens étaient donc abandonnés à eux-mêmes; il fallut se rendre et accepter de dures conditions ; démanteler leur ville, livrer leurs vaisseaux, leurs mines d'or de Scapté- Hylé, leurs possessions sur le continent, payer une forte amende et un tribut annuel (463). Durant cette guerre, les colons athéniens des Neuf-Voies, surpris par les Thraces dans une expédition à l'intérieur du pays, avaient été exterminés. Gimon reçut commission de les venger ; les moyens sans doute lui manquèrent, car il ne donna pas satisfaction à l'honneur national. Le peuple en montra un si vif mécontentement, que Gimon fut accusé de s'être laissé acheter par le roi de Macédoine. Il fut acquitté selon les uns, condamné selon les autres à une amende de 50 talents.
Gimon ne s'était cependant pas reposé sur ses victoires du soin de sa popularité. Son patrimoine et les inmienses ri-