BIST. OR
chesses qu'il avait si glorieusement conquises sur Tennemi, semblaient moins être à lui qu'à ses concitoyens. H les employait à orner d'arbres les places publiques, à embellir les jardins de l'Académie, à construire un des remparts de la citadelle et une partie des longs murs projetés par Thémistocle. Il fit abattre la clôture de ses jardins pour les livrer au public; chaque jour il tenait table ouverte pour les citoyens de son dème, et jamais il ne sortait sans être suivi d'un domestique, qui distribuait aux pauvres honteux de l'argent et des vêtements; tout cela par humanité, sans doute, mais aussi dans l'intérêt du parti dont il était le chef, et par désir de popularité.
La popularité cependant lui échappait. Les pauvres comprenaient bien que ces largesses intéressées étaient la rançon des honneurs dont ils le comblaient par leurs votes. On se souvenait de Pisistrate distribuant aussi le produit de ses jardins au peuple, et on écoutait bien plus volontiers un nouvel orateur qui déclarait que l'État était assez riche pour ne pas laisser à un particulier le soin de nourrir ses pauvres. Ce nouveau venu était Périclès, le vengeur de Thémistocle, l'exécuteur de ses vastes projets, mais plus grand que lui parce qu'il se respecta toujours lui-même. Cimon, l'allié des Spartiates dans le procès de Thémistocle, l'admirateur de leurs vertus guerrières et de leur forte discipline, au point de donner à un de ses enfants le nom de Lacédémonios. Oublia qu'Athènes était trop grande maintenant, pour aimer à entendre sans cesse l'éloge de sa rivale. Â chaque reproche que Gimon avait à adresser à ses concitoyens, il ajoutait : « Ge n'est pas ainsi que les Spartiates se conduisent. » Gomme lui, tout son parti était étroitement uni avec la ville qui représentait dans la Grèce l'élément aristocratique. Aussi, quand les Spartiates, incapables de prendre Ithôme, vinrent implorer l'assistance d'Athènes : « Il ne faut pas, dit Gimon, laisser la Grèce boiteuse, ni ôter à Athènes un utile contre-poids. »
Les Athéniens furent sans doute peu touchés de cette nécessité d'avoir un contre-poids, c Laissez-la ensevelie sous ses ruines, s'écriait Éphialte, et foulez aux pieds Toi^eil
de Lacëdémone. » Pourtant les sentiments d'honneur et de magnanimité remportèrent : Gimon fut envoyé avec une nombreuse armée devant Ithôme. Le siège ne parut pas en alJer plus vite; les Spartiates crurent à quelque trahison; et, tout en gardant les autres alliés, ils congédièrent les Athéniens, sous prétexte qu'ils n'avaient plus besoin de leurs services. C'était un affront $anglant. Athènes y répondit par une alliance avec Argos, qui venait de profiter des embarras de Sparte pour assouvir sa haine séculaire contre Mycènes, qu'elle détruisit. Les Thessaliens entrèrent dans la même ligue, et, à quelque temps de là, Mégare, par haine de Gorinthe, admit une garnison athénienne dans ses murs et dans son port de Pégées sur le golfe de Gorinthe, Les Athéniens occupèrent aussi l'autre port, Nisée sur le golfe Saronique, et le rattachèrent à Mégare, comme le Pirée à Athènes, par deux murs longs de 1600 mètres et dont ils eurent la garde.
Ges événements étaient autant d'échecs pour l'ami de Sparte, pour celui qui ne voulait pas qu'Athènes étendît sa puissance sur le continent grec. Il irrita encore le mécontentenaent popiilaire par son opposition à une mesure qui devait compléter celle d'Aristide.
Aristide avait ouvert les charges aux plus pauvres citoyens et par conséquent aussi l'aréopage; mais l'aristocratie, cantonnée dans ce conseil suprême, s'y défendait encore et en faisait un foyer d'opposition au gouvernement. Un ami de Périclès, Éphialte, homme en qui se retrouvaient la pauvreté et la vertu d'Aristide, proposa d'ôter à ce tribunal vénéré la plus grande partie des causes dont la connaissance lui appartenait, celles sans doute qu'il jugeait en vertu du pouvoir censorial que Selon lui avait donné. En vain Eschyle, qui était un eupatride, plaida pour l'aréopage, en faisant jouer sa tragédie des Euménides, où il montrait Minerve ellemême fondant le tribunal : la proposition passa. « Gimon, dit Plutarque, ne put retenir son indignation de voir la dignité de l'aréopage ainsi avilie. Il fit tous ses efforts pour le remettre en possession des jugements, et rétablir le gouvernement aristocratique. » Jusqu'où ces efforts allèrent-ils ?
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On ne le sait. Le peuple les arrêta par Tostracisme ; Gimon fut banni (461).
Eschyle, qui l'avait soutenu, s'exila lui-même Tannée suivante ; il se retira en Sicile, où peut-être il était déjà allé au temps du roi Hiéron. Dans Tépitaphe qu'il composa luimême, ce mâle et fier génie, sûr de l'immortalité de ses vers, ne parla que de ses exploits. « Ce monument couvre Eschyle. Né Athénien, il mourut dans les plaines fécondes de Gela. Le hois tant renommé de Marathon et le Mède à la longue chevelure diront s'il fut brave ; ils l'ont bien vu 1 » Athènes ne ratifia pas cet exil volontaire de son grand poète. Au siècle suivant, l'orateur Lycurgue lui fit dresser une statue d'airain comme à Sophocle et à Euripide, et un décret ordonna qu'une copie de leurs œuvres, faite aux frais de l'État, serait remise à la garde du greffier de la république et que les acteurs seraient contraints de la suivre textuellement.
Le bannissement de Gimon ne ralentit pas les efforts d'Athènes. Jamais, au contraire, elle ne déploya une activité plus grande. Nous avons encore une inscription dans laquelle la tribu d'Érechthée célèbre, avec la magnifique simplicité de ce temps, ses guerriers morts en une même année aux rivages de Gypre, de Phénicie et d'Egypte, à Haliées dans l'Argolide, devant Égine et Mégare. Athènes s'était proposé d'expulser les Perses des îles et de toutes les côtes de la Méditerranée ; elle n'oubliait pas cette mission qu'elle s'était donnée. Deux cents galères avaient été envoyées en Gypre pour chasser ce qui y restait de troupes persiques. L'Egypte, révoltée sous Inaros, appela les Athéniens ; ils coururent aux bords du Nil, et vainquirent une armée dont ils assiégèrent les débris dans Memphis. Ainsi le fatal exemple de la Grèce victorieuse encourageait les nations sujettes du grand roi à secouer leurs chaînes. Marathon et Salamine n'avaient pas seulement sauvé la Grèce, mais ébranlé l'empire ; déjà il chancelait sous les coups répétés que lui portait la main audacieuse des Athéniens (460).
Durant cette expédition, une guerre éclata dans la Grèce même, Gorinthe, Egine, Épidaure se liguèrent pour punir la
défection de Mégare. Repoussés dans une descente, les Athéniens s'emparèrent cependant de Trézène, défirent la flotte alliée, qui perdit 70 galères, et assiégèrent Égine. Pour sauver cette place, les Corinthiens marchèrent sur Mégare. Il ne restait plus guère à Athènes que des enfants et des vieillards; Myronidès en tira pourtant une armée, sans affaiblir (l'un soldat le corps qui assiégeait Égine, lutta deux fois contre Tennemi dans les gorges de Tisthme et lui infligea enfin un sanglant désastre (457).
Ainsi la Grèce se déchirait de ses propres mains, et une première guerre du Péloponnèse commençait. Qui devait en porter la responsabilité ? Toutes ces cités sans doute, entre lesquelles fermentaient des haines séccdaires, Égine et Athènes, Gorinthe et Mégare, Argos et Mycènes , Sparte surtout, qui donna le signal de cette lutte sacrilège, par son outrageante conduite envers les Athéniens. En ce moment même elle recevait d'Artaxerxès effrayé un agent qui venait marchander le prix d'une invasion des Péloponnésiens dans l'Attique, comme les Thasiens en avaient déjà obtenu la promesse. Mais la guerre de Messénie durait encore : on n'osa tente)* une si grosse entreprise; toutefois on garda l'argent, sans doute pour un temps meilleur. Périclès averti pressa l'achèvement des longs murs.
Dans Athènes, les grands s'agitaient; une armée Spartiate, sous prétexte de secourir les Dorîens contre les Phocidiens, avait pénétré en Béotie, et, oubliant le rôle de Thèbes dans l'invasion perse, elle aidait cette ville k fortifier ses murs et à faire reconnaître des Béotiens sa suprématie, afin d'élever en face d'Athènes, dans la Grèce centrale, une cité puissante et ennemie. Appelée par un secret avis des nobles d'Athènes, cette armée vint camper jusque sur les frontières de l'Attique, à Tanagra. Les Athéniens coururent à sa rencontre. Gimon était dans le voisinage, il demanda à combattre avec sa tribu. II y avait contre son parti, sinon contre lui-même, de très-légitimes soupçons : on refusa. En s'éloignant, il laissa son armure à ses amis. Ils se réunirent auprès de ce noble trophée, et s'y firent tuer jusqu'au dernier. Le combat fut acharné ; Périclès s'y distingua par la plus
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brillante valeur: la trahison des Thessaliens donna la victoire aux Spartiates (456). Ils n'y gagnèrent que de trouver ouverts les passages de Tisthme. Ëgine n'en succomba pas moins, quelques mois après. Elle livra ses vaisseaux, détruisit ses fortifications et promit un tribut annuel. Les Athéniens avaient enfin « ôté la paille de Toeil du Pirée » (455). Avant même cet important succès, la défaite de Tanagra avait été réparée : Myronidès avait détruit une nombreuse armée de Béotiens à (Enophyta (456); et cette victoire, donnant dans la Béotîe, la Phocide et la Locride opundenne la suprématie au parti populaire, avait assuré sur toute la Grèce centrale Tinfluence athénienne.
L'année suivante, une flotte alla brûler Gythion, le port de Sparte, insulter Gorinthe jusque dans son golfe, battre les Sicyôniens et enlever Naupacte. La guerre de Messénie finissait alors. Les défenseurs dlthôme avaient obtenu de sortir librement du Péloponnèse; Athènes les accueillit et leur donna sa récente conquête, Naupacte. C'est de là que leurs ancêtres étaient partis pour faire la conquête de la presqu'île; ils pouvaient y rêver le même avenir (455).
ilésaatre de« Athéniens en Û^ypie^ rappel etf mort
de Clmon (449)«
Ces succès rendirent moins douloureux les désastres éprouvés en Egypte, où l'armée expéditionnaire et une escadre de 50 galères envoyée à son secours avaient été détruites. Mais une tentative pour rétablir un chef Thessalien et punir la trahison de Tanagra échoua ; une expédition en Acamanie conduite par Périclès lui-même ne réussit pas mieux (454). On se souvint alors du chef à qui la victoire n'avait jamais été infidèle. Gimon fut rappelé, sur la proposition même de Périclès (453). La noble conduite de Cimon et de ses amis à Tanagra avait montré qu'il ne fallait pas le comprendre dans la faction qui avait intrigué avec l'ennemi, comme à Marathon, à Platées, elle intriguait avec les Perses; et qui venait de faire assassiner le vertueux Éphialte, sans doute pour le même crime que lui reproche Platon :
pour avoir mutilé l'aréopage et fait boire à longs traits aux Athéniens la coupe de la liberté. Plutarque, un ennemi cependant des démocrates^ nous dit mieux quel fut le crime de cet ami de Périclès : « Il s'était rendu redoutable aux grands par son inflexibilité à poursuivre les concussionnaires et tous ceux qui avaient conamis quelque injustice. »
Les temps qui suivirent sont mal connus. La guerre languit des deux côtés ; on négocia longtemps pour la paix^ et Gimon ne parvint à ménager qu'une trêve de cinq ans (452). Dès qu'elle fut conclue , il fit voile vers Gypre avec 200 galères et assiégea Cition, comptant de là passer en Egypte. Il mourut devant cette place d'une maladie ou d'une blessure (449). Ses compagnons lui firent les funérailles qu'il eût souhaitées. En rapportant ses restes à Athènes, ils tombèrent au milieu d'une grande flotte phénicienne et perse , qu'ils détruisirent en vue de Salamine en Gypre ; et, débarquant le même jour, ils dispersèrent une armée qui les avait attendus sur le rivage. Cette double victoire fut le dernier acte des guerres médiques. Athènes la termina glorieusement par un traité où elle s'engageait à ne plus troubler le grand roi dans ses domaines et à ne donner aucun secours aux Égyptiens. Mais, de son côté, celui-ci laissait libres les Grecs asiatiques du littoral , et reconnaissant la mer Egée pour une mer grecque, s'ôtait le droit d'envoyer un vaisseau de guerre au-delà des îles chélidoniennes , sur les côtes de Lycie et des roches Gyanées à l'entrée du Bosphore de Thrace.
Vaettonif en Iftrèee ) Athèneti renonee à la prépondérance
eontlnentaie (4J5).
Ainsi Athènes renonçait à la guerre médique ; c'est que déjà les nuages s'amoncelaient sur la Grèce. La dévorante activité de la race hellénique ne pouvait s'acconmioder d'une longue paix. Bien vite on était revenu aux antiques habitudes des discordes civiles, que l'invasion avait un moment suspendues. Nous avons vu Argos profiter des embarras de Sparte Dour écraser Mycènes , qui lui reprochait sa défection dans
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la guerre de l'indépendance y et Gorinthe menacer Mégare. PI'is anciennement , à Tissne de la seconde guerre de Messénie, Sparte avait encouragé les Éléens à chasser les habitants de la Pisatide ; et ils s'étaient si bien acquittés de cette mission , que Pausanias ne savait où chercher les ruines de Pise. Il n'y avait pas seulement guerre de ville à ville : les siècles passés avaient légué à chaque cité deux factions entre lesquelles n'avait pu s'élever, pour leur imposer la paix, cette classe intermédiaire qui naît de l'industrie et du conmierce. Sauf Athènes et Corinthe, les États grecs étaient tous agricoles, tous aussi pleins de mépris pour l'industrie, qu'ils laissaient aux esclaves. De là ces déchirements intérieurs, ces constitutions si souvent renversées et une moitié du peuple bannissant l'autre. Chaque ville avait ses proscrits toujours rôdant autour des murs , et en tel nombre que nous allons {es voir former des arméos.
Les Delphiens, alliés de Lacédémone, avaient l'intendance du temple d'Apollon; les Phocidiens, alliés d'Athènes, la leur enlevèrent. Une armée Spartiate la rendit aux premiers ; une armée athénienne conduite par Périclès la reprit pour les seconds (448) . Ces promenades militaires des deux peuples dominateurs à travers la Béotie avivèrent les haines des partis. Les exilés béotiens de la faction aristocratique se réunirent en corps d*armée et surprirent plusieurs villes. L' Athénien Tolmidès, méprisant leur faiblesse, courut à eux avec une petite troupe, malgré les avis de Périclès ; il fut battu et tué à Goronée (447). Gette défaite rendit l'influence dans toutes les villes à la faction aristocratique; la Béotie fut perdue pour Athènes. Le mouvement gagna l'Eubée où les Histiéens, ayant pris une galère athénienne, en massacrèrent tout l'équipage. Athènes fit cette fois un vigoureux effort. Périclès conduisit lui-même 5000 hoplites dans l'île. Tout céda; la répression fut sévère, pourtant il n'y eut pas d'exécution sanglante : quelques riches de Ghalcis, les .Hippobotes, furent chassés , et il déposséda les Histiéens de leur ville et de leurs terres qui furent données aux pauvres d'Athènes. Mais Mégare aussi avait égorgé sa garnison athénienne; et une armée Spartiate, profitant de cette révolte qui lui ou-
vrait enfin les passages de l'isthme , vint ravager le territoire d'Eleusis (445).
Mie était commandée par le jeune roi Plistonax , que les Éphores avaient placé sous la direction de Gléandride. Périclés acheta celui-ci, qui ramena les troupes sans avoir combattu. Accusé de traluson, il fut contraint de fuir. Plistonax, condamné aune lourde amende, se réfugia en Arcadie. En rendant ses comptes au peuple , Périclès porta une somme de dix talents sous le titre de « dépenses nécessaires. » Le peuple comprit, et ratifia. Cette dépense resta portée au budget annuel d'Athènes. Le soupçonneux peuple en abandonna les yeux fermés l'emploi à Périclès , qui les envoyait à Sparte pour y acheter les voix à vendre. C'étaient ses frais de police secrète.
Cependant cette guerre finit mal. Par le traité de 445 , qui établit une trêve de 30 ans entre Sparte et Athènes , celle-ci abandonna les deux ports de Mégare , qu'elle ne pouvait plus garder depuis le soulèvement de cette ville, Trézène et les ports qu'elle occupait dans l'Achaïe sur le golfe de Corinthe.
Ce traité fut -il une concession arrachée par la faction aristocratique ? On le croirait, en voyant son chef, Thucydide, banni l'année suivante par Tostracisme et se réfugiant à Sparte ; à moins qu'on ne préfère y trouver un acte de haute prudence de Périclès, qui, depuis la chute de l'influence athénienne en Béotie , aurait compris qu'il n'était pas bon pour Athènes de chercher des agrandissements dans la Grèce continentale , où ses flottes ne lui servaient de rien et où elle rencontrait Sparte. Cette vue était juste et sage. D'ailleurs Athènes conservait Egine et TEubée, celle-ci qui devait la nourrir, celle-là qui devait lui servir de poste avancé contre le Péloponnèse. Ces concessions toutefois coûtèrent à son orgueil. Elle en garda un long et légitime ressentiment contre Mégare, cause première de cette guerre, cause aussi, par l'o^euse trahison dont elle avait payé les services d'Athènes, du traité qui marquait le point d'arrêt et peut-être le commencement de la décadence de l'empire athénien.
PUISSANCE D'ATHÈrmES APRÈS LES GUERRES
MÉDIQUESj