LA. GUERRE DU PÉLOPONNÈSE JUSQU'A L'EXPEDITION DE SICILE
Ligue du Péloponnèse ; influence de la Perse. — Affaires de Corcyrs (436) y de Potidée et de Mégare (432). ^ Surprise de Platées (431)| force des deux partis. — Première invasion de TAttique (431); éloge funèbre des morts. — Peste d'Athènes ; prise de Potidée par les Athéniens (430). — Siège de Platées; succès maritimes d'Athènes (430-429). — Mort de Périclès (429). — Affaires de Mitylène. — Prise de Platées (427). — Massacres à Corcyre (427-425). — Occupation de Pylos et de Sphactérie (425); paix de Nicias (421). — Alcibiade. — Alliance d'Athènes et d'Argos (420). — Bataille de Mantinée (418). — Affaire do Mélos (416).
lilffue du Péloponnèse) Inllaenee de la Pene.
La royauté abolie dans tous les États de la Grèce, moins Sparte, avait été remplacée par Toligarchie ; celle-ci, à son tour, avait dû faire des concessions de jour en jour plus larges à Tesprit démocratique. Mais le mouvement n'avait pas été partout égal ; telle ville était en avance, telle autr^ était en retard. Aux deux extrémités se tenaient Athènes et Sparte, les deux représentants de la race et de Tesprit grecs. Tune en pleine démocratie, l'autre invinciblement retenue ians l'aristocratie. Entre ces deux points opposés, il y avait
'fUJOWP!'^-
place pour beaucoup de degrés. Mais, plus une ville se rapprochait de Tun ou de Tautre, plus elle tendait à s'unir avec celle des deux cités dont l'esprit convenait la mieux h sa constitution. De là, entre les deux rivales, une lutte d'influence qui finit par armer une moitié du monde grec contre l'autre.
Tandis qu'Athènes ralliait autour d'elle les, insulaires et la plupart des cités maritimes, Sparte retenait dans son alliance les peuples du continent. En face de l'empire athénien était la ligue du Péloponnèse. Plus du tiers de la presqu'île lui appartenait en propre ; et comme il n'y avait dans le reste que de petites cités, elle ne trouvait pas autour d'elle de rivale; tous, moins Argos, acceptaient sa suprématie. Chez elle, sur les hilotes et les Messéniens, sa domination était sans pitié ; et sa vie n'offrait, au lieu de la prodigieuse et féconde activité d'Athènes, qu'une oisiveté barbare, inutile au monde comme à elle-même. Mais reconnaissons-le, au dehors son influence, à cette époque, était le légitime empire d'un peuple fort et modéré. Point de tributs, aucune vexation. Sparte était la tête d'une ligue volontairement formée, non la capitale d'un empire. Si une entreprise d'un intérêt général exigeait l'effort de tous, les députés de chaque cité se réunissaient; on discutait, on votait, et chacun fournissait pour l'œuvre commune les hommes et l'argent nécessaires. La liberté d'aucun n'était blessée, et le concours de tous était bien plus assuré que dans cet empire athénien, où le maître avait à craindre la révolte des sujets.
An reste, les circonstances et la situation des deux villes, bien plus que le dessein prémédité de leurs habitants, avaient fait naître ces deux politiques contraires. L'ambition d'Athènes était le résultat d'une nécessité, comme le désintéressement de Lacédémone. Les Péloponnésiens , peuple agriculteur, vivant de peu et demeurant volontiers dans leur rusticité native, sans industrie, sans commerce, sans arts, je dirais presque sans besoins, s'accommodaient d'une autorité qu'ils ne sentaient pas et qu'ils eussent repoussée si elle eût voulu peser sur eux. Qu'eût gagné Lacédémone à les traiter en sujets, à augmenter cette large plaie de l'hilotisme.
qu'elle portait au flanc, toujours saignante? N'avait-elle pas plus de terres qu'il ne lui en fallait ? et les guerres de Tégée et d'Ârgos n'avaient-elles pas prouvé que les Spartiates, confinés par la nature dans le sud du Péloponnèse, n'en pouvaient sortir? La déférence des alliés suffisait pour leur orgueil militaire ; et leurs lois les condamnant à la pauvreté et au mépris des arts, ils n'avaient pas besoin d'extorquer des richesses.
Il ne faudrait pourtant pas prendre à la lettre cette indépendance des alliés de Sparte. Thucydide nous montre bien une diète générale réunie à Lacédémone; mais sur toute question les Spartiates délibèrent à part, et c'est leur résolution qui décide de celle de l'assemblée. Bien plus, ils exigent d'eux des otages et les gardent dans des lieux fortifiés, de sorte que Périclès est fondé à leur dire : c Rendez, vous aussi, la liberté aux villes que vous tenez assujetties. » Mais ces villes ne payaient point de tributs durant la paix, n'étaient pas contraintes de faire juger leurs procès à Lacédémone, et l'apparence de libre discussion laissée à la diète faisait illusion sur leur réelle dépendance.
Les Spartiates s'étaient sagement conduits lors de la trahison de Pausanias ; et ils s'étaient d'assez bonne grâce exécutés , -quand les insulaires voulurent passer sous le commandement d'Athènes. Mais lorsque s!éleva cet empire qu'ils n'avaient pas prévu, la vieille jalousie éclata. Chaque victoire de Gimon ou de Périclès leur retentit douloureusement au cœur; et bientôt ils ne supportèrent plus ce bruit importun qui se &isait autour du nom d'une rivale. Les peuples intéressés à l'abaissement des Athéniens ne laissèrent pas se dissiper cette colère. Athènes avait deux ennemis : ceux dont elle ruinait le commerce par sa concurrence, comme les Dorions d'Ëgine, de Mégare et de Gorinthe, qui forent les provocateurs véritables de la guerre, et les Perses qu'elle avait humiliés.
Vaincus sur terré et sur mer, menacés jusque dans leurs provinces maritimes, les Perses avaient renoncé à une lutte ouverte. Mais la trahison de Pausanias leur avait montré que ce qu'ilç n'osaient tenter avec le fer, ils pouvaient
raccomplir avec For; et dès ce jour il y eut toujours de Tor persique en Grèce. Nous avons vu un envoyé perse essayer, dès Tannée 457, de pousser Sparte contre Athènes. Gomme certains potentats d'une autre époque, Artaxerxès eut des agents d'une espèce différente. Plutarque parle d'une belle Ionienne, Thargélia, qui s'était liée avec les citoyens les plus influents de chaque Etat grec. Sa fatale beauté et son esprit lui soumettaient tous ceux qui rapprochaient, et, une fois soumis, elle les donnait au grand roi. Ainsi, ajoute-t-il. se répandirent dans les cités les semences de la faction médique. C'était la contre-partie du règne d'Aspasie à Athènes, et de sa patriotique influence. On comprend que nous ne puissions suivre les progrès de cette double corruption si bien calculée; mais on en jugera l'étendue par les effets qu'elle va produire. Sans doute, au fond des si vives réclamations et de la colère des Péloponnésiens contre Athènes, il y avait de la jalousie pour sa puissance ; mais combien n'y avait-il pas de dariques royales ?
La rivalité coiomerciale de Mégare, d'Ëgine et de Gorinthe. et la haine séculaire de Sparte avivée par les intrigues de la Perse, voilà, bien plus que l'ambition d'Athènes , si fermement contenue par Périclès, bien plus que son despotisme qui n'est, on Ta vu, ni insolent ni cruel, les vraies causes de la guerre de Péloponnèse. Il n'y a que deux reproches sérieux à faire aux Athéniens : leur égoïsme municipal qui refuse aux métèques le titre de citoyens, c'était pour euxmêmes une imprudence; leur suzeraineté judiciaire qui force les alliés à porter les procès devant les tribunaux d'Athènes, c'était une mesure vexatoire et irritante. Mais par quels services ces fautes n*étaient-elles pas rachetées I
Ne cherchons pas d'autre origine à cette lutte fratricide. Sparte, qui avait la prépondérance dans la Grèce avant les, guerres médiques, l'avait perdue, mais n'y avait pas re-'^^ nonce ;' cette suprématie était, entre les deux cités, représentants de deux races, de deux sociétés différentes, le procès toujours pendant, et qui voulait être jugé par les armes, un peu plus tôt, un peu plus tard. Des causes secondaires, seules avouées publiquement, et la protection due par Lacédémone
aux cites maritimes d*origine dorienne, se joignirent à cellelà et servirent d'occasion à la guerre.
Elle commença au sujet de quelques démêlés particuliers qui n'eussent point dû, ce semble, amener un conflit général; mais dans Tétat où étaient les esprits, la moindre étincelle suffisait pour tout enflammer. La Grèce prit feu presque subitement en trois endroits: à Touest, à Test et au centre; à Gorcyre, à Potidée et à Platées,
Jkiimirem de Coreyre (âse), de potIdée et de nîésare (4S9)«
Près des côtes occidentales de la Grèce, à l'entrée du golfe d'Ionie, se trouvait l'île de Gorcyre, occupée par une colonie corinthienne. Fille souvent rebelle de Gorinthe, Gorcyre devint métropole à son tour et fonda sur la côte voisine la colonie d'Épidamne. Les colonies se gouvernaient ordinairement par les mêmes institutions que leur métropole. Le gouvernement d'Épidamne fut donc aristocratique, comme celui de Gorcyre. Cependant un jour vint où les maux du régime aristocratique firent désirer aux Épidamniens un gouvernement populaire, et une révolution eut lieu. Les riches, chassés de la ville, s'allièrent avec les Taulantiens, tribu barbare des environs, et firent tant de mal aux Épidamniens, que ceux-ci demandèrent du secours à leur métropole, Gorcyre, et sur son refus à Gorinthe, leur aïeule. Ils rappelaient à celle-ci qu'un Gorinthien avait présidé, suivant l'usage, à la fondation de leur ville ; et ils ajoutaient que l'oracle de Delphes leur avait ordonné de se donner à elle. Les Corinthiens « prirent ces infortunés sous leur protection» touchés de la justice de leur cause, et aussi par haine pour les Corcyréens, qui ne leur rendaient pas les honneurs accoutumés dans les solennités publiques, et ne choisissaient pas, comme les autres colonies, un pontife de Gorinthe pour présider à leurs sacrifices. Égaux par leurs richesses aux Etats les plus opulents de la Grèce, et plus puissants encore par leurs forces militaires, ils dédaignaient leur métropole. » (Thucydide, 1. 1, ch. xxv.)
Gorinthe envoya aux Épidamniens une garnison aue Cor-
cyre leur défendit de recevoir (436). Comme ils désobéireot, elle les fit attaquer par 40 vaisseaux, sur lesquels se trou* valent les riches exilés. En même temps elle proposa à Gorinthe de remettre cette affaire à l'arbitrage d'un tribunal neutre ou à la décision de l'oracle de Delphes. Les Corinthiens rejetèrent cette ouverture, et faisant appel à tous ceux qui voudraient s'établir à Épidamne, ils armèrent 2500 hoplites et 70 vaisseaux, dont beaucoup appartenaient à leurs alliés. Mais ces forces ne purent dépasser la hauteur d'Actium, où les Corcyréens les arrêtèrent par une victoire. Le même jour, Épidamne leur ouvrit ses portes : elle fut sévèrement châtiée (435).
Les préparatifs que fit Corinthe pendant deux années pour venger cet échec, effrayèrent les Corcyréens. Restés jusque-là en dehors des affaires et des traités des peuples grecs, ils sentirent le besoin d'avoir un allié utile. Us ne pouvaient entrer dans la ligue du Péloponnèse, où leur ennemie tenait, après Sparte, le premier rang; force leur fut de s'adresser à Athènes. Leurs envoyés rencontrèrent dans cette ville ceux de Gorinthe. Admis à parler devant l'assemblée du peuple, les Corcyréens rappelèrent les sentiments hostiles de Sparte contre Athènes, et les injustices des Corinthiens à leur égard ; ils firent valoir l'utilité de leur alliance pour une puissance maritime et l'importance de leur position géographique sur le chemin de l'Italie et de la Sicile. « Il est dans la Qrèce, dirent-ils en finissant, trois puissances maritimes dignes de considération : la vôtre, la nôtre, celle des Corinthiens. Si vous souffrez que deux de ces puissances n'en fassent qu'une ^ si les Corinthiens se rendent maîtres de notre île, vous aurez à combattre à la fois sur mer les Corcyréens et les Péloponnésiens ; mais en acceptant notre alliance, vous aurez nos flottes de plus pour lutter contre le Péloponnèse. » Les Corinthiens répondirent que les Corcyréens n'étaient que des brigands, qui s'étaient tenus jusque-là en dehors du droit commun des Crées ; qu'ils n'avaient point été traités autrement que toutes les autres colonies de Corinthe, lesquelles n'avaient qu'à se féliciter de la conduite de leur métropole à leur égard, c Athènes, ajoutèrent-ils,
ne peut secourir les Gorcyréens sans rompre avec les Gorinthîensy auxquels elle est unie par un traité et par de grandes obligations. N'est-ce pas Gorinthe en effet qui, dans rassemblée du Péloponnèse , a fait reconnaître qu'Athènes ivait le droit de punir Samos révoltée? La conduite que nous tînmes alors doit nous assurer aujourd'hui et votre reconnaissance et le droit de punir à notre tour des alliés rebelles. »
Le peuple athénien délibéra deux jours sur cette grande question : le premier jour fut favorable aux Gorinthiens; au second, les Gorcyréens l'emportèrent. La guerre avec Sparte paraissant, comme l'avaient dit les Gorcyréens, inévitable, il importait de s'assurer l'appui de la seconde puissance navale de la Grèce. Et puis beaucoup voyaient déjà se lever devant eux, par delà Gorcyre et le détroit d'Ionie, la séduisante image de la Sicile et de Tltalie. L'intérêt, la prudence firent taire ce que de rigides esprits appelaient la justice. Mais en s'alliant avec un peuple qui jamais n'avait voulu contracter une alliance étrangère, Athènes ne violait aucun droit. D'ailleurs elle eut soin de ne conclure qu'une ligue défensive. Elle ne s'engagea pas à attaquer Gorinthe, mais à empêcher la ruine de Gorcyre. G'était moins faire pour elle qu'elle n'avait fait pour Potidée, autre colonie de Gorinthe et toujours liée à sa métropole par des liens que Gorcyre avait depuis bien longtemps brisés. Potidée avait pris place parmi les alliés d'Athènes, et Gorinthe n'avait point pensé à faire de cette union un prétexte de guerre. 10 vaisseaux seulement partirent d'Athènes pour la mer d'Ionie. Les commandants avaient ordre de ne combattre qu'autant que Gorcyre même serait attaquée.
Gorinthe avait mis en mer 150 vaisseaux et Gorcyre 110. Les deux flottes se rencontrèrent près de l'île de Sybota. Ge fut le combat le plus acharné, selon Thucydide, qui eût encore été livré entre les Grecs. Les Gorcyréens, fort maltraités, perdirent 70 galères; les vaisseaux athéniens, qui s'étaient tenus en observation au commencement de la bataille, protégèrent la retraite des Gorcyréens sur leur île. L'action allait recommencer plus sanglante et peut-être plus
décisive ; déjà des deux côtés on entonnait le péan ; tout à coup les Corinthiens ramèrent en arrière ; ils venaient d'apercevoir à l'horizon 20 vaisseaux athéniens qu'on avait envoyés au secours des 10 premiers. De part et d'autre on dressa des trophées (43â). Les Corinthiens, en se retirant, enlevèrent Anactorion, qu'ils avaient possédé jusque-là en commun avec les Corcyréens ; puis ils vendirent coipme esclaves les prisonniers qu'ils avaient faits dans le combat, sauf 250 des plus riches qu'ils gardèrent pour en obtenir de grosses rançons.
Avant de s'éloigner, ils avaient demandé si les Athéniens essayeraient d'intercepter leur retour. « Nous n'avons pas rompu le traité, dirent ceux-ci , nous sommes ici pour protéger nos alliés ; toute route vous est ouverte, hors celle qui vous conduirait à Corcyre. » Ainsi la paix ne semblait pas rompue; mais, immédiatement après l'affaire de Corinthe, eut lieu, à l'autre extrémité de la Grèce, celle de Potidée.
Sur l'isthme de Pallène, la plus méridionale des trois pointes de la Chalciâique , s'élevait Potidée, colonie de Corinthe, mais alliée et tributaire d'Athènes. Potidée était soumise à une double influence hostile aux Athéniens : celle de Corinthe, qui, à titre de métropole, tous les ans y envoyait des magistrats appelés épidémiurges, et celle de Perdiccas, roi de Macédoine, qui, d'abord allié des Athéniens, avait rompu avec eux, depuis qu'il les avait vus traiter avec deux de ses enpemis, son frère Philippe et Derdas, prince d'Élymée. Corinthe voulait reprendre aux Athéniens une de ses colonies et une position fort importante. Perdiccas désirait vivement se débarrasser de voisins incommodes. Corinthe et Perdiccas s'entendirent aisément et firent alliance.
A cette nouvelle et au bruit des menées de Perdiccas pour soulever la Chalcidique, les Athéniens ordonnèrent aux Potidéates de détruire leurs murailles du côté de Pallène, de donner des otages , et de chasser les épidémiurges envoyés par Corinthe. Potidée négocia à Athènes pour le retrait de ce décret, et en même temps à Corinthe et à Sparte pour obtenir l'appui du Péloponnèse, si Athènes persistait dans les ordres donnés. Athènes persista. Aussitôt Potidée, et à
nk CHAPITRE X.
son exemple toutes les villes de la ChalcidiquOy se soulevèrent. Perdiccas persuada aux habitants des villes maritimes de raser leurs murailles et de se réfugier dans Olynthe ou sur les terres qu'il leur offrit en Mygdonie.
Sparte avait promis aux émissaires de Potidée d'envahir l'Attique; ainsi elle rompait la première la trêve de trente ans. Mais les Potidéates partis sur cette assurance et poussés par elle à la révolte , Sparte se tint en repos. Gorinthe leur envoya du moins 1600 hoplites et 400 soldats de troupes légères. Athènes avait dans ces parages 30 vaisseaux et 1000 hoplites pour soutenir les adversaires de Perdiccas; elle liugmenta cette armée de 40 vaisseaux et de 2000 hoplites^ 1600 furent encore, peu de temps après, expédiés sous les ordres de Phormion. On se débarrassa de la guerre de Macédoine par un traité avec Perdiccas, qui ne demandait pas mieux que de rester spectateur d'une lutte où les deux peuples useraient peut-être leurs forces à son profit. Toute la guerre se concentra autour de Potidée. Les Corinthiens voulurent dégager cette place; ils furent vaincus dans un combat où Socrate sauva Alcibiade blessé et prêt à tomber aux mains de l'ennemi. Le résultat de cette victoire fut Tinvestissement complet de Potidée ; il s'y trouvait une garnison corinthienne et beaucoup de Péloponnésiens.
Battus de tous côtés, les Corinthiens poussèrent les choses à l'extrême. Ils convoquèrent les alliés à Lacédémone, et accusèrent, dans, cette assemblée, les Athéniens d'avoir enfreint la paix et outragé le Péloponnèse. Les Éginètes, par crainte d'Athènes, n'envoyèrent pas ouvertement de députés; mais ils se joignirent en secret à ceux qui voulaient la guerre, se plaignant d*être privés des libertés que les traités leuravaient garanties. Les Mégariens parlèrent plus haut. Depuis quelque temps il y avait de graves démêlés entre eux et Athènes. S'il en faut croire Ahsto^Aiane et ceux qui se plaisent à trouver des causes futiles aux grands événements, le premier grief des deux peuples était l'enlèvement, par quelques jeunes étourdis, à Mégare et à Athènes, de femmes de facile vertu. Ce qui est plus sérieux, c'est que les Mégariens avaient empiété sur le territoire de l'Attique et qu'ils jpecevaient tous les
esclaves fugîtifis des Athéniens. On n'avait pas oublié leur odieuse conduite en 445 (p. 152). Périclès provoqua contre eux un décret qui leur ferma les ports d'Athènes et de ses alliés. Les Lacédémoniens réclamèrent contre cette loi, qui mettait un peuple dorien au ban d'une moitié de la Grèce* Mais Périclès objecta qu'ils avaient labouré des champs consacrés à Gérés sur le territoire d'Eleusis : la Grèce avait déjà plus d'une fois pris les armes pour de pareils motifs. Périclès se contenta d'envoyer un héraut porter à Sparte les plaintes d'Athènes, en termes modérés, dit Plutarque. Le héraut fut tué en chemin, et tout le monde accusa les Mégarieas de ce meurtre sacrilège. Le peuple fit à la victime de solennelles funérailles, menaça de la peine de mort tout Mégarien qui mettrait le pied dans l'Attique, et obligea ses généraux de jurer qu'ils iraient deux fois, chaque année, ravager les terres de Mégare.
Cette affaire malheureuse , où le droit le plus strict était du côté d'Athènes, décida de la guerre, que les Corinthiens n'eussent peut-être pas arrachée pour Corcyre et Potidée. Bs profitèrent des plaintes de Mégare pour représenter les Athéniens ambitieux, avides de nouveautés, entreprenants, infatigables, et reprocher aux Spartiates une politique qui tenait un peu trop de l'antique simplicité : leurs lenteurs, leur indifférence en face des malheurs des peuples grecs menacés ou asservis. Et ils ne craignirent pas d'ajouter : M Ces malheurs sont votre ouvrage, vous qui d'abord leur avez permis, après la guerre des Mèdes, de fortifier leur ville, et ensuite de construire les longues murailles; vous qui non-seulement avez successivement privé de la liberté les villes qu'ils ont asservies, mais qm la ravissez même aujourd'hui à vos propres alliés. Car ce n'est pas l'oppresseur qui est le vrai coupable, c'est celui qui, pouvant faire cesser l'oppression, ne veut pas la voir, et cependant s'enorgueillit de sa vertu et se donne pour le libérateur de la Grèce! »
Des députés athéniens se trouvaient à Sparte pour quelque autre affaire; ils se présentèrent dans l'assemblée, rappelèrent les services rendus par Athènes à la cause commune,
justiHèrent sa conduite envers ses alliés, qui étaient venns à elle offrant leur dépendance, bien plutôt qu'elle n'était allée à eux, imposant son empire; ajoutant qu'ils avaient plus souffert, auparavant, sous les Perses, qu'ils souffriraient plus, après, sous Sparte, dont personne n'avait à vanter la modération. Enfin ils montrèrent les maux qu'entraînerait une guerre générale, et conclurent en proposant de faire décider la querelle par des arbitres. C'était sagement terminer de fi ères paroles.
Les étrangers entendus, les Spartiates firent retirer tout le monde, et délibérèrent entre eux. Le vieux roi Archidamos parla au nom de sa longue expérience, et remontra les dangers d'une lutte pour laquelle Sparte n'aurait ni marine ni argent, tandis qu'Athènes avait abondamment l'une et l'autre. Il se prononça pour une intervention ferme , mais pacifique, en faveur des alliés, laquelle, si elle n'amenait pas une réconciliation générale, donnerait au moins le temps d'amasser de l'argent et des vaisseaux. Quant à cette circonspection dont on faisait un reproche aux Spartiates, il les adjura de ne s'en point départir, car c'est à elle qu'ils devaient toute leur puissance. Mais l'éphore Sténélaïdas entraîna l'assemblée par un impétueux discours, et la guerre fut ré* solue , si Athènes ne donnait pas satisfaction (octobre ou novembre 432).
L'oracle de Delphes fut consulté. Le dieu dorien se hâta de donner une réponse favorable. Quelques vaines négociations précédèrent les hostilités, tant on entrait à regret dans cette lutte, où la Grèce creasa son tombeau. Les Lacédémoniens exigeaient le bannissement de la famille des Âlcméonides, coupable, plus d'an siècle auparavaint, du sacrilège commis sur les compagnons de Gylon. Périclès appartenait à cette famille, et c'était à cause de lui que cette étrange réclamation était élevée. Ils voulaient aussi que la liberté fût rendue aux Éginètes et aux autres alliés, et que le décret contre Mégare fût rapporté. Ainsi les oppresseurs des hilotes et de la Messénie, devenus tout à coup les hypocrites défenseurs du droit et de la liberté, demandaient insolemment qu'Athènes abdiquât un empire honoré par des bienfaits.
qu'aucune cruauté n'avait encore souillé, et que depuis la trêve de trente ans, c'est-k-dire depuis 14 années, aucune conquête n'avait accru. Les Athéniens renvoyèrent aux Spartiates reproches pour reproches : « Expiez, leur répondaientils, expiez le meurtre des hilotes suppliants, massacrés devant le temple de Neptune, et celui de Pausanias que vous avez fait périr de faim dans le temple de Minerve Ghalciœcos. » Quant aux Éginètes, ils leur rendraient la liberté lorsque Sparte l'aurait rendue de son côté à toutes les villes qu'elle avait asservies. Mégare enfin méritait, au lieu d'être soutenue, qu'une guerre sacrée fût dirigée contre elle.
Cependant les Corinthiens, inquiets, devenaient de plus en plus pressants. « Ne tardez pas, dirent-ils dans un second congrès des alliés de Sparte, à secourir les Potidéates. Songez qu'ils sont Doriens, et que des Ioniens les assiègent : c'est le contraire de ce qu'on voyait autrefois. »
Le peuple d'Athènes, sommé par les ambassadeurs Spartiates de répondre définitivement s'il était résolu ou non à donner les satisfactions demandées, se réunit en assemblée générale. Périclès y prit la parole et se prononça avec tant d'autorité pour la guerre que l'opinion contraire n'osa même pas se produire. Il montra d'abord que les Lacédémoniens étaient décidés à combattre, que leurs demandes n'étaient qu'un moyen de gagner du temps, et qu'en accorder une seule, c'était céder lâchement sans que cette concessioû profitât à la paix. « Accordez ce peu qu'ils vous demandent, et vous verrez aussitôt arriver de nouvelles exigences.... Ou il faut d'avance prendre le parti' de nous soumettre à tout, avant d'avoir rien perdu de nos forces; ou il faut faire la guerre résolument, sans rien abandonner de nos droits. » Ensuite, passant à la comparaison de la puissance des deux États, il s'efforça d'inspirer aux Athéniens confiance dans leurs ressources. Les Spartiates n'ont point d'autre argent que les trésors d'Olympie et de Delphes, ressource bientôt épuisée. Ils n'ont pas de vaisseaux, et l'on n'improvise pas une marine ; ils ne feront point tout à coup de leurs laboureurs d'excellents matelots, surtout quand les flottes athéniennes les empêcheront de paraître sur la mer et de s'y
HIST. GR. lî
exercer. « S'ils occupent chez nous quelque forteresse, ils pourront s'en servir pour faire des incursions dans nos campagnes, ravager quelques parties de nos terres, donner asile à nos esclaves ou à nos mercenaires fugitifs ; mais quelle muraille élèveront-ils qui soit capable de nous investir, et qui nous empêche d'aller par mer ravager leur pays? D'ailleurs leur ligue manque d*ensemble; comme ils n'ont, point de conseil unique, ils ne peuvent rien faire avec célérité. Ce sont différentes républiques qui toutes également ont droit de discuter et de voter; et comme elles ne forment pas un seul peuple, chacun pense à ses intérêts, et, pour l'ordinaire, rien ne se termine.
c Quels avantages, au contraire, n'offre point la situation d'Athènes! C'est une grande chose que l'empire de la mer. Si nous étions insulaires, qui serait plus que nous à l'abri des attaques? Rapprochons-nons donc le plus possible de cet état : abandonnons nos terres et nos maisons de campagne, et gardons-nous d'engager follement le combat contre les Péloponnésiens, dont les troupes sont si supérieures en nombre. Vainqueurs, nous aurions à les combattre aussi nombreux qu'auparavant; vaincus, nous perdrions le secours de nos alliés, qui font notre force. Car ils ne se tiendront pas en repos, si nous ne sommes pas en état de les y maintenir par les armes. Ne déplorez pas le ravage des campagnes et la destruction des édifices; pensez aux hommes : ce ne sont pas ces choses-là qui possèdent les hommes, mais les hommes qui les possèdent; et si j'espérais être cru, je vous dirais d'aller vous-mêmes dévaster vos champs, et montrer aux Lacédémoniens que, pour de tels objets, vous ne consentirez pas à leur obéir.... Nos pères, s'écria Périclès en finissant, étaient loin d^être aussi puissants que nous quand ils s'élancèrent pour arrêter les Mèdes; mais, abandonnant ce qu'ils possédaient, avec une sagesse supérieure à leur fortune, avec plus d'audace que de force, ils ont repoussé les barbares, et ont élevé jusqu'à ce haut point de gloire les destinées de l'État. Ne dégénérons point de leur vertu; tâchons de ne pas laisser à nos neveux im empire moins puissant que nous ne l'avons reçu. »
Athènes répondit âux Lacédémoniens qu'elle ne ferait rien par obéissance , et qu'elle n'entendait traiter que sur le pied de l'égalité. C'était assez dire que l'on était résolu à la guerre.
Surprise de Platées (431) $ forcer de« deux partie.
Sur ces entrefaites , arriva l'affaire de Platées , qui , après celles de Corcyre et de Poddée, acheva d'engager la guerre, et, par son atrocité, contribua à lui donner un caractère inac* coutume de violence.
Au printemps de l'année 431, par une nuit obscure, 300 Thébains, commandés par deux béotarques, entraient à Timproviste dans Platées. Les habitants dormaient en pleine sécurité : ils furent réveillés par la voix d'un héraut, les appelant à se réunir à la ligue béotienne. D'abord pleins de stupeur, ils entrèrent en pourparlers avec les Thébains rassemblés sur la place du marché ; mais , découvrant leur petit nombre , ils reprirent courage , se concertèrent secrètement , en ouvrant des passages à travers les murs intérieurs de leurs maisons , et peu à peu enveloppèrent l'ennemi de barricades. Accablés de traits lancés par des mains invisibles, les Thébains essayèrent vainement de fuir. Presque tous furent massacrés ou pris. Un corps de troupes , envoyé pour les soutenir, avait été arrêté par un débordement de l'Asope. Cette nouvelle arriva rapidement à Athènes. Aussitôt les Athéniens arrêtèrent tous les Béotiens qui se trouvaient en Attique, envoyèrent aux Platéens une garnison et des vivres , et donnèrent asile chez eux à leurs femmes , à leurs enfants et à leurs vieillards (fin de mars 431). Ils avaient aussi demandé qu'on ne décidât rien touchant les prisonniers, avant qu'il en eût été délibéré à Athènes. Mais quand , ce message arriva, ils étaient morts. Les Platéens, indignés de cette violation impie du droit des gens et de cette attaque en pleine paix, les avaient tous égorgés au nombre de 180.
Athènes, pour cette conduite généreuse, fiit considérée comme ayant commencé les hostilités. Elle n'avait fait pourtant que protéger une alliée fidèle , et accomplir le serment prêté par tous les Grecs , le lendemain de la bataille de Pla^
tées^ de défendre les Platéens contre toute agressîoi«, comme un peuple sacré. Sparte elle-même le reconnut plus lard» Ses hésitations à recommencer la guerre pendant l'expédition de Sicile provenaient, dit Thucydide , de la crainte où elle était que les dieux ne la punissent d'avoir rompu la seconde trêve, comme elle avait été punie déjà par le désastre de Sphactérie pour avoir rompu la première* Dès le premier jour, Athènes, dont toutes les forces étaient prêtes , eût pu attaquer : elle préféra laisser à ses ennemis Todieux de Tagression.
Voici , dit Thucydide , les alliés qu'eurent les deux partis. Ceux des Lacédémoniens étaient tous les peuples du Péloponnèse, excepté d*abord les Achéens, et, pendant toute la guerre, les Argiens. En dehors du Péloponnèse, ils avaient les Mégariens, les Locriens, Thèbes, qui entraînait avec elle toute la Béotie, et y opprimait le parti populaire. Les habitants de la Doride, qui eussent été du parti d'Athènes, s'ils n'avaient pas été entourés d'ennemis. Les Phocidiens , les Ambraciotes, les Leucadiens, les gens d' Anactorion , les Étoliens, ennemis des Messéniens de Naupacte. Ceux qui fournirent des vaisseaux furent Gorinthe ,' Mégare , Sicyône, Pellène, Élée, Ambracie et Leucade ; les Béotiens, les Phocidiens, les Locriens donnèrent de la cavalerie; les autres villes de l'infanterie. La ligue n'avait pas de trésor commun. Mais Gorinthe proposait d'emprunter les richesses de Delphes et d'Olympie. Plusieurs cités puissantes de l'Italie et de la Sicile promirent en secret de l'argent et une flotte qu'on proposait de porter à 500 galères. D'ailleurs on comptait sur l'or du grand roi.
« Les alliés d'Athènes étaient : sur les frontières de l'Attique , les habitants de Platées et d'Orope ; plus loin , les Messéniens de Naupacte, la plus grande partie des Acarnanes, Argos des Amphilochiens , Ghios, Lesbos, Gorcyre, Zacynthe , toutes les villes qui leur payaient tribut , et la Carie , la Doride asiatique , les Grecs des bords de l'Hellespont, les villes de Thrace, toutes les îles situées au levant, entre le Péloponnèse et la Crète, toutes les Cyclades, excepté Mélos et Tbéra, Les gens de Ghios, de Lesbos, de Gorcyre,
fournissaient des navires ; les autres , de Tinfanterie et de ïargent. » Les Thessaliens donnèrent de la cavalerie. Un . revenu annuel de plus de 1000 talents , et 300 trirèmes , 92 000 soldats ou matelots, dont 29 000 hoplites ; 6000 talents en réserve dans le trésor public, et Tor des temples , que Périclès évaluait à 500 talents, sans compter celui qui décorait les statues des héros et des dieux qu'au besoin on pourrait utiliser : voilà les ressources des Athéniens.
Première InTMrtbn de rAttl4|«e (4Si)) éloge tanèbre
des mort*.
Quand Sparte appela enfin ses alliés aux armes , leur profiettant le pillage de la riche Attique , on accourut de toute part ; et son roi Archidamos se trouva à la tête d'une armée ie 60 000 hommes. Avant de passer la frontière , le vieux chef essaya encore de négocier. Les Athéniens firent une réponse romaine : « Que Lacédémone rappelle son armée , et Ton verra ensuite à traiter. » En se retirant , l'envoyé d' Archidamos s'écria : c Yoilà un jour qui commence de grands malheurs pour la Grèce. » Un tremblement de terre qui ébranla l'île sainte de Délos semblait annoncer que les dieux confirmaient ce présage funeste. Dès que Périclès connut l'approche de l'ennemi, il mit son plan k exécution. Tous les habitants de la campagne vinrent s'enfermer dans la ville avec leurs femmes , leurs enfants , leui*s effets mobiliers : quelques-uns avaient emporté jusqu'aux charpentes de leurs maisons. Les troupeaux et les bêtes de somme furent envoyés dans TEubée. La plupart n'avaient dans la ville ni logements, ni amis qui pussent les recevoir. Ils s'établirent sur les places, autour des temples et des monuments des héros, au Pélagîcon, qu'il avait été pourtant défendu avec imprécation d'occuper jamais , enfin entre les Longs-Murs et au Pirée. Ce n'était pas sans douleur qu'ils abandonnaient ainsi leurs champs et leurs demeures ; mais le salut de la patrie exigeait ces sacrifices : pour la sauver, leurs pères n'avaient-ils pas laissé à l'ennemi non-seulement leurs campagnes , mais Athènes même et l'acropole ? Périclès donna l'exemple du
sacrifice. Archidamos et lui étaient unis par les liens de rhospitalité ; il déclara dans rassemblée du peuple que si le roi de Sparte , par égard pour ce souvenir, épargnait ses terres, de ce jour il en ferait abandon à TÉtat.
Archidamos assiégea le fort d'Œnoê ; repoussé , il porta •es ravages dans les champs de Thria et d'Eleusis, et s'avança jusqu'au bourg d' Acharnes, à onze kilomètres d'Athènes, espérant que les Acharnions, qui fournissaient jusqu'à 3000 hoplites à l'armée athénienne , ne pourraient voir d'un œil calme le ravage de leurs propriétés et se laisseraient attirer au combat. Il y eut en effet un moment où le désolant spectacle qu'on voyait du haut des murailles faillit faire oublier la prudence. La jeunesse voulait combattre, il se formait des groupes dans la ville : on y disputait la marche à suivre, et le plus grand nombre se prononçait énergiquement pour qu'on sortît des murs. Mais Périclès, malgré les cris et les sarcasmes , s'abstint de convoquer l'assemblée, fit cesser les réunions tumultuaires, et ce peuple, si indocile dit-on, obéit à une prudence qu'il condamnait. Périclès se borna à lancer au dehors quelques détachements de cavaliers, pour harceler l'ennemi. Cette tactique réussit; les Lacédémoniens, après avoir saccagé plusieurs dêmes, se retirèrent par Orope et la Béotie. Ils étaient restés plus de trente jours dans l'Attique.
Les Athéniens n'avaient pas attendu le départ des Péloponnésiens pour entrer en campagne sur leur champ de bataille, la mer. 100 vaisseaux étaient partis du Pirée; renforcés par 50 galères de Corcyre, ils ravagèrent les côtes de l'Argolide, de la Laconie, et faillirent enlever Mothoné en Messénie. Un Spartiate, Brasidas, qui se trouvait dans le voisinage, accourut avec 100 hoplites, et, traversant à la course le camp des Athéniens, se jeta dans la ville. La flotte remonta vers l'Élide dont les rivages furent pillés, enleva Solion aux Corinthiens, Astacos et l'île de Céphallénie, puis revint soutenir une expédition que Périclès en personne dirigea contre la Mégaride , à la tête de tous les Athéniens ou miétèques restés dans la ville. Dans le même temps, une escadre de 30 galères avait chassé les corsaires locriens du
détroit de Ghalcis et fait plusieurs descentes en Locride. Un fort constmit sur Tîle d'Atalante surveilla cette côte et la mer Eubéenne. De l'autre côté de TAttique, Égine fut définitivement occupée ; Périclès en distribua les terres à des citoyens d'Athènes par la voie du sort. U en avait chassé tons les habitants, jusqu'aux femmes et aux enfants , que Lacédémone reçut dans Thyrée et les campagnes voisines. Athènes venait de se réconcilier avec Perdîccas de Macédoine ; elle fit encclre alliance avec le roi de Thrace , Sitalcès, et pour parer à toutes les éventusnités 1000 talents et 100 galères, des meilleures, furent tenus en réserve. On prononça la peine de mort contre quiconque proposerait de les employer k autre chose qu'à la défense de la ville menacée par une flotte ennemie.
L'hiver de cette année vit une cérémonie imposante, l'éloge funèbre des guerriers morts en combattant pour la patrie. Les ossements renfermés dans des cercueils de cyprès furent exposés sous une grande tente, où chaque citoyen put venir pleurer un parent , un ami et faire les libations religieuses. Après trois jours donnés au deuil domestique, le deuil public commença. Les cercueils placés sur des chars, dont le nombre était égal à celui des tribus, traversèrent lentement la ville jusqu'au Céramique, où Ton donnait les jeux fonèbres.Après les chars venaient les femmes, les enfants des victimes. Derrière eux marchait la foule pressée des citoyens et des étrangers. Quand les morts, ensevelis dans un monument public, eurent été recouverts de terre, l'orateur désigné par le peuple prononça l'éloge fimèbre.
C'était Périclès. Il avait déjà rendu un pareil hommage aux guerriers tombés devant Samos. Cette fois, il fit moins l'éloge des morts que celui d'Athènes, et il exhorta les vivants avec tout ce que la parole peut avoir de grandeur et d'auto- * rite, à aimer la patrie, à chérir ces institutions qui, sans distinction de fortune ou de naissance , distribuaient les rangs selon le mérite ; et qui, bien différentes de la tyrannique constitution de Lacédémone, laissaient à chacun la plus entière liberté pour ses goûts et sa conduite, ne demandant à tous que le respect de la loi et des ms^strats , ses
interprétée. Puis il peignit, en les suppliant d'y rester fidèles, ce caractère national, mêlé d'audace et de réflexion, de gravité et d'enjouement , ouvert et hospitalier pour les étrangers ; cette vie occupée d'oeuvres sérieuses et de fêtes brillantes ; 3ette ville enfin devenue le modèle et l'institutrice de la Grèce. « C'est pour une patrie si glorieuse, ajouta-t-il, qu'indignés qu'elle leur pût être ravie , nos guerriers ont reçu généreusement la mort ; c'est pour elle que nous tous qui leur survivons nous sommes prêts k souffrir.... Ils furent tels qu'ils devaient être. Que les autres, sans avoir mpins de courage , fassent des vœux pour que leur vie soit plus heureusement préservée. Qu'ils ne se bornent pas à discourir sur ce qui est utile à l'État, qu'ils agissent. C'est en agissant pour la patrie qu'on accroît sa puissance et qu'on prouve son amour pour elle. Contemplez sa grandeur, mais en pensant que c'est par le courage^, par l'ardeur à remplir les devoirs, par la honte de conomettre une lâcheté que des héros la lui ont donnée. Quand la fortune leur était contraire , ils ne se croyaient point en droit de priver l'État de leur vertu ; et le sacrifice d'eux-mêmes leur semblait alors un tribut qu'ils devaient à la patrie. Aussi ont-ils reçu des louanges immortelles et la plus honorable de toutes les sépultures, non pas celle où ils reposent, mais la mémoire des hommes. La tombe des héros est l'univers entier, et non sous des colonnes chargées de fastueuses inscriptions. Jusque dans les contrées étrangères , le souvenir de leurs exploits se grave dans les esprits, bien mieux que sur des monuments funèbres. Voilà ceux dont vous devez être jaloux. Croyez que le bonheur est dans la liberté et la liberté dans le courage ; courez donc au-devant des périls de la guerre.
« Aux pères ici présents et qui ont l'espoir d'être consolés par d'autres fils, je dirai : que ceux-là sont heureux qui ont trouvé pour leur vie une fin brillante ; aux vieillards qui ont fait une perte irréparable : que dans l'infirmité du grand âge , le premier des biens est d'obtenir le respect accordé ' par la cité entière à ceux dont les enfants l'ont bien servie ; aux fils , aux frères de ceux qui ne sont plus : que je vois pour eux une grande lutte , une rivalité d'honneur à sou-
tenir ; aux épouses enfin tombées dans le veuvage et la douleur : que la plus grande gloire appartient à celle qui fait le moins de bruit parmi les hommes. J'ai rempli la loi : j'ai dit ce que je croyais utile : nos illustres morts ont reçu rhommage qui leur était dû. De ce jour, leurs enfants seront élevés aux frais de la république jusqu'à ce qu'ils soient d'âge à la servir. C'est une couronne que la patrie décerne, et que l'on voudra mériter ; car elle honore qui la reçoit et pour qui on la donne. Où les plus belles récompenses sont offertes à la vertu, là se trouvent les meilleurs citoyens. Payez un dernier tribut de larmes aux morts qui vous sont chers, et retirez-vous. »
Ainsi la grandeur de l'État devait être l'objet de la passion commune; et le courage, l'intelligence de chacun, la mutuelle estime du pauvre et du riohe, le dévouement de tous, étaient les seuls 'moyens de rendre la patrie glorieuse et forte. Par ces nobles paroles, Périclès, ou Thucydide qui les rapporte, après les avoir sans doute lui-même entendues, répondait à ces amis forcenés de la paix, qui la voulaient à tout prix, même au prix de l'honneur^ et plus tard de la sécurité.
Aristophane était de ce nombre; mais son esprit et sa verve ne servent après tout qu'une morale ignoble. Qu'est-ce, dans les AcharnienSy que son ami de la paix, son homme justôf Dicéopolis, ce citoyen qui fait seul son concordat avec les ennemis de la patrie, et qui nous est montré comme le plus heureux des hommes, parce qu'il établit sur la place publique un marché à son usage, fait le commerce avec les gens de Mégare et de Béotie, et se nourrit d'anguilles du lac Copaïs, tandis que le brave Lamachos combat et revient couvert de blessures? Après avoir bien ri des vives saillies du poète, demandez-vous si c'est là autre chose que le plus grossier égoïsme, satisfait aux dépens des nobles sentiments et de l'amour de la patrie ? Malheureusement il y a de ces hommes justes dans tous les temps.
vernie d'^Jkthènem et pii«e de potidée par lem AtbéiileiM
Au printemps de rannée suivante y Archidamos réparai dans TAttique. Cette fois il marcha droit sur Athènes; mais n'osant Taborder de front, il tourna autour d'elle et ravagea tout, le long de la côte du sud-ouest jusqu'à Laurion, puis remonta vers Marathon, qu'il épargna, comme Décélie, à cause d'anciennes légendes. Au bout de quarante jours, il sortit de l'Attique. Il fuyait, non devant les Athéniens, mais devant un ennemi plus terrible, la peste, qui venait de se déclarer à Athènes et que Thucydide et Lucrèce ont décrite avec une incomparable énergie. Ce mal avait parcoani l'Ethiopie, l'Egypte et la Perse; il fut sans doute apporté par quelque vaisseau marchand. Il éclata d'abord au Pirée^ et Ton crut que les Péloponnésiens avaient empoisonné les puits. Il fît bientôt dans cette foule agglomérée et sans abri d'effrayants ravages. Toute la science des médecins était vaine, et les dieux invoqués restaient inflezibles. Jeunes et vieux, riches et pauvres, forts et faibles, tous étaient frappés. Les souffrances étaient horribles : un feu intérieur dévorait toutes les parties du corps ; une soif brûlante poussait les malheureux vers les puits et les sources. On survivait rarement au i^eptième ou au neuvième jour. Quand le mal, dit Thucydide, fut parvenu à son plus haut période, on perdit tout respect pour les choses divines et humaines. La moralité succomba en face de ce jeu terrible de la mort. Puisque la vertu ne sauvait pas, pourquoi s'en imposer les sacrifices? On rejeta toute retenue; même les gens de bien coururent aux jouissances promptes» pour s'étourdir et user vite des biens d une vie qu'on croyait ne posséder que pour un jour. La méchant se livrait au crime dans l'espoir que le juge n'aurait pas le temps de frapper.
Au milieu de tant de calamités, Périclès conservait la fermeté de son ftme. Il conduisit lui-même par mer une expédition contre Épidaure, ravagea les côtes de l'Argolide et
enleva Prasîes en Laconie : mais la peste, qui se mit dans son armée, le força de revenir. Elle venait de gagner aussi le camp athénien devant Potidée qui résistait toujours. Le peuple, aigri par ses maux, en accusa Périclès, et le condamna à une amende de quinze ou même de cinquante talents. Au nombre de ses plus violents adversaires étai Cléon.
Périclès porta le malheur , comme la fortune, sans faiblir, malgré les coups qui chaque jour alors le frappaient, h l'agora oii dans sa maison. Sa sœur, quelques-uns de ses plus chers amis, succombèrent. Il avait un fils nommé Xantippos, qui se mêlait à ses ennemis et répandait contre lui les bruits les plus injurieux. 11 Taimait pourtant : la peste le lui enleva. Elle lui prit aussi son second fils , Paralos. Sa race allait s'éteindre et les autels héréditaires rester sans sacrifices ; pour la première fois la douleur le brisa. Au moment où il plaçait la couronne funèbre sur le front de son der** nier-né, il poussa un cri et fondit en larmes. Il n'avait plus d'enfant légitime ; le peuple , bientôt revenu de son ingratitude, lui accorda tous les droits des citoyens pour un fils qui lui était né d' Aspasie , et le replaça lui-même à la tête de l'État en lui donnant , comme auparavant, une des dix places des généraux annuellement élus.
Une députation envoyée à Lacédémone , pendant sa disgrâce , pour demander la paix, avait été reçue svec mépris- La guerre reprit donc avec une nouvelle vigueur. Potidée, chaque jour plus vivement pressée, se rendit. Les généraux accordèrent aux habitants la permission de sortir, hommes, femmes et enfants, avec un manteau et quelque peu d'argent. Le peuple , qui avait dépensé 2000 talents à ce siège , leur fit un crime de cette douceur et faillit les mettre en jugement. Potidée fiit repeuplée par 1000 familles athéniennes (430).
mlége de Platées ; mueeèM marlllmes d'Athènes (484I-49*)*
L'année suivante , Archidamos n'entra pas dans FAttique, que la peste désQlait , mais vint mettre le siège devant Pla*
tées, afin d'enlever aux Athéniens ce point d'appni hors de leur pays. Les Platéens invoquaient les serments des Grecs après la défaite de Mardonius. « Oui, répondit Archidamos, nous avons juré de vous défendre , mais tant que vous ne vous uniriez pas aux oppresseurs de la Grèce. Rompez avec Athènes : livrez-nous jusqu'à la fin de la guerre vos demeures et vos champs, pour que nous puissions nous y établir dans l'intérêt puhlic. Vous serez libres d'aller où bon vous semblera , et nous vous donnerons même quelque argent pour vous aider à vivre. » Ces propositions dérisoires ne furent pas acceptées ; aussitôt commença ce siège mémorable y un des épisodes les plus dramatiques de cette guerre. Des deux côtés on niontra un égal acharnement, et on employa tout ce qu'enseignait l'art des sièges. Archidamos éleva une terrasse jusqu'à la hauteur de la muraille pour l'assaillir de plain-pied. Mais les Platéens exhaussèrent leur mur et en construisirent un second en arrière du premier. Attaques de vive force , surprises , tout échoua ; il fallut changer le siège en blocus. Les aUiés entourèrent la place d'un double mur fortifié, et y laissèrent la moitié de leurs troupes. Dans la ville il n'y avait pourtant que 400 Platéens et 80 Athéniens.
Dans le même temps, les Spartiates entreprirent de chasser les Athéniens de la mer d'Ionie. Une expédition dirigée contre Zacyntheet Géphallénie, en 430, avait mal réussi. L'année suivante, un grand effort fut fait contre l'Acarnanie Gorinthe , Leucade , Anactorion et Ambracie fournirent des vaisseaux et des soldats ; on appela à la curée les barbares du voisinage, Chaoniens, Molosses, Orestins. Perdiccas, allié d'Athènes, donna sous main 1000 Macédoniens , et ces forces, réunies à 1000 Spartiates, marchèrent sur Stratos, la capitale des Acamanes. Cette armée si diverse et mal conduite arrivait en désordre ; une sortie heureuse la dispersa. Une victoire navale de Phormion acheva de ruiner l'entreprise. Ce général n'avait que 20 galères contre 47 qui venaient du Péloponnèse. Aussi se tenait-il prudemment sous Naupacte ; mais, au moment où la flotte ennemie traversait le détroit, il courut à elle. Surpris, les Péloponné-
siens se formèrent en cercle. Phormîon ordonna à ses capitaines de courir autour du cercle et de le resserrer toujours davantage , en rasant les vaisseaux ennemis , sans en venir aux mains, avant que lui-même eût donné le signal. Il attendait un vent qui a coutume de s'élever en cet endroit au point du jour, et qui ne devait pas permettre aux Péloponnésiens de garder leur ordre. Dès qu'il souffla, les vaisseaux ennemis, serrés les uns contre les autres, se heurtèrent et s'embarrassèrent mutuellement ; Tinexpérience des matelots augmentait la confusion. La bataille était déjà gagnée par Phormion , quand il fit commencer Tattaque. Plusieurs galères furent coulées et Ton en prit douze.
Les Lacédémoniens, étonnés d'un pareil échec, l'attribuèrent à l'impéritie de leur amiral. Ils envoyèrent trois Spartiates, au nombre desquels Brasidas, pour lui servir de conseil , et portèrent leur flotte à 77 vaisseaux. Phormion avait demandé des secours à Athènes : on lui expédia 20 navires qui, s' étant détournés pour une expédition en Crète, arrivèrent trop tard. Il fut donc obligé de tenir tête à la flotte ennemie , avec les seules galères qui avaient déjà combattu. Les Péloponnésiens parvinrent à en couper 9, qu'ils forcèrent à s'échouer à la côte. Mais les 11 autres, attirant à leur poursuite 20 vaisseaux ennemis , firent volte-face , les battirent, leur enlevèrent 6 bâtiments et reprirent ceux qu'ils avaient fait échouer. Un des amiraux se tua pour n'être pas pris, mais son corps fut porté parles flots aux Athéniens. Ainsi, malgré l'inégalité des forces , la victoire restait du côté d'Athènes , et elle ne perdait pas un seul de ses alliés de l'ouest.
Pour réparer ces échecs répétés, Brasidas conçut un projet hardi. Il fit passer par terre l'isthme de Gorinthe aux matelots de la flotte , avec ordre de mettre en mer 40 vaisseaux qui se trouvaient dans les chantiers de Nisée , et de voguer sur le Pirée sans défense .'Au lieu d'y courir à force de rames, ils s'arrêtèrent devant un fort de Salamine, qui, par ses signaux de feu, jeta l'alarme dans Athènes , dont toute la population descendit en armes au Pirée. On profita de cet avertissement , et des chaînes furent tendues désormais à l'entrée des ports. *
Hort de IPérielètf («!•).
Périclès ne put voir ces derniers succès. La peste qui diminuait chaque jour, et qui ne frappait plus que de rares victimes, l'atteignit à son tour. Le mal ne l'abattit pas d'un coup, mais le mina peu à peu. Gomme il allait expirer, ses amis et les principaux citoyens assis autour de son Ht, rappelaient ses vertus, ses talents et les neuf trophées qu'il avait élevés pour autant de victoires. Ils parlaient ainsi, pensant que déjà Périclès ne les entendait plus ; mais le mourant, se redressant par un dernier effort , leur dit : « Vous me louez de ce que tant d'autres ont fait comme moi , et vous oublie! ce qu'il y a de plus grand dans ma vie : c'est que jamais je n'ai fait prendre le deuil à un citoyen.
Cette modération durant un si long pouvoii* est son plus bel éloge ; et, comme ce fut sa dernière pensée , ce devrait être le dernier mot prononcé sur lui. Ecoutons cependant Thucydide, un de ses adversaires politiques : « Puissant par la dignité de son caractère , par sa sagesse et son incorruptible probité , il conduisait le peuple d'une main libre sans jamais se laisser conduire par lui. N'ayant pas acquis le pouvoir par d'indignes moyens, il ne sacrifiait rien pour être agréable au peuple, et au besoin il bravait son déplaisir. Voyait-il les Athéniens remplis d'une dangereuse confiance, il abattait leur fougue ; étaient-ils effrayés, inquiets, désespérés , il les relevait. Ce gouvernement était de nom une démocratie, de fait un empire, mais celui du premier citoyen de la république. » Son tombeau fut placé au Céramique parmi ceux des citoyens qui avaient péri dans les combats. N'était-il pas, en effet, tombé au milieu de la lutte et comme .sur un champ de bataille ?
Affaire de nltylène*
On en était déjà à la quatrième année de la guerre (42S}, et, malgré les ravages annuels d'Archidamos , qui reparut encore cet été dans l'Attique , les Athéniens avaient Tavan-
tage, car ils n'avaient rien perdu, et ils avaient pris Potidée. Mais à ce moment éclata une révolte qui pouvait ébranler toute leur domination.
Mitylène, comme toutes les cités grecques , avait deux partis. Les grands qui tenaient le peuple dans une étroite dépendance n'avaient accepté qu'avec douleur et par crainte des Perses, la suprématie d'Athènes. Bien qu'Athènes fût restée pour Mitylène, comme pour Chios, dans les termes de la primitive alliance ils se rappelaient les jours brillants de Pittacos, et ce temps où l'île entière de Lesbos leur était soumise. On les a vus solliciter secrètement, avant même la guerre de Corcyre, Tappui de Lacédémone. Encouragés par les Béotiens qui étaient de leur race, ils augmentèrent la force de leurs murs et le nombre de leurs vaisseaux, forcèrent les habitants des petites villes du voisinage à s'établir dans leur cité, et soudoyèrent des auxiliaires. Méthymne et Ténédos dénoncèrent à Athènes ces préparatifs. Une am* bassade pacifique envoyée à Mitylène ne rapporta que des paroles de guerre, et on apprit en même temps que les Péloponnésiens recevaient les révoltés dans leur alliance, t Athènes, disaient ceux-ci, affaiblie et ruinée par la peste et la guerre , ne résistera pas à une vive attaque ; > et les Spartiates, dans l'ardeur de la haine, rappelaient déjà aux armes les alliés. A peine de retour de leur troisième invasion dans l'Attique, ils te disposaient à traîner une flotte par-dessus Tiithme pour envelopper Athènes de toutes parts.
On ne parle que de la constance romaine; il faudrait quelquefois parler de la constance de ce peuple, qui depuis quatre ans ne possédait plus, de son territoire, que l'espace couvert par les murailles de sa ville. Il avait déjà envoyé une escadre devant Mitylène, une autre voguait versl'Acarnanie ; il semblait que le Pirée fût vide. A la nouvelle du projet des Lacédémoniens, il en sortit 100 galères encore, qui, sous les yeux de l'ennemi étonné, vinrent ravager les côtes du Péloponnèse. Quand, l'été suivant (427), l'armée de la ligue envahit une quatrième fois l'Attique, le courage d'Athènes n'en fut pas ébranlé; pas une galère, pas un sol-
dat ne furent rappelés de Mitylène ; et cependant Périclès n'était plus là. Le Spartiate Saléthos avait pris la direction de la défense de cette ville. Mais à peine eut-il, pour une attaque générale des lignes athéniennes, fait distribuer des armes au peuple, que cette multitude longtemps opprimée se souleva contre les grands. Il fallut traiter et livrer la ville à Pachès, le général athénien.
Ici se place ime tragédie sanglante. Les Spartiates avaient donné dès le principe à cette lutte le caractère de cruauté féroce que les peuples du midi de l'Europe, Grecs, Romains, Italiens du moyen âge ou Espagnols ont trop souvent imprimé à leurs guerres. Tous les alliés d'Athènes, tous les mai*chands, les pêcheurs, même les neutres, qui étaient tombés entre leurs mains, avaient été mis à mort, et leurs cadavres étaient restés sans sépulture. Une flotte péloponnésienne venait tout récemment encore de montrer le long des côtes de l'Ionie cette facilité à tuer, sans l'excuse du péril encouru. Athènes n'était pas demeurée en reste : des ambassadeurs que Lacédémone envoyait au grand roi, saisis par elle, furent exécutés ; un d'eux était Tinstigateur de la révolte de Potidée. Les Platéens n'avaient pas eu plus de pitié pour les Thébains qui avaient tenté de surprendre leur ville. La trahison des Mityléniens, sans prétexte, puisqu'ils étaient les plus favorisés des alliés, avaient mis Athènes dans le plus grand péril, et amené une flotte du Péloponnèse jusque sous les côtes de l'Ionie. Ils n'avaient donc pas, d'après l'esprit de ce temps et le caractère de cette guerre, de merci à attendre, pas plus que Gapoue n'en eut de Rome après s'être donnée à Annibal. Parmi les prisonniers envoyés par Pachès était Saléthos. Son procès fut court; malgré ses efforts pour sauver sa vie, on l'exécuta presque à son arrivée. Dans l'irritation où le peuple était encore, il prit, sur les instances de Gléon, l'atroce résolution de faire périr toute la population de Mitylène.
Ge Gléon, l'indigne héritier de Périclès, était, à la grande joie d'Aristophane, qui tire de là d'intaiissables plaisanteries, un corroyeur d'Athènes, fort ami des petites gens et grand parleur, violent^ impétueux, se démenant sans dignitfi
à la tribune où il portait non la tenue et la sévère éloquence de Périclès, mais la langue et les gestes du Pirée. Gléon, qui fut une fois convaincu de vénalité, Gléon, mauvais orateur, mauvais général et flatteur de la populace, avait pourtant de Ténergie. Un jour elle le servira bien, mais cette fois elle lui fit faire ime mauvaise action. Quand on délibéra sur le sort des Mityléniens, il soutint qu'un grand et terrible exemple était nécessaire ; son opinion passa. Mais le peuple, meilleur que lui, revint le lendemain à des sentiments plus dignes d'Athènes. Le vaisseau à qui était remis l'arrêt de mort, avait une avance de vingt-quatre heures. Chargé d'un tel message, il allait lentement. La galère qui portait le contre-ordre fit la plus grande diligence ; Pachès venait de lire sur la place de Mitylène le décret fatal et allait l'exécuter, lorsque la seconde trirème entra dans le port. Les mille partisans de Lacédémone envoyés à Athènes n'en furent pas moins égorgés. C'était déjà une assez sanglante boucherie. Quant à Mitylène, ses murs furent rasés, ses vaisseaux confisqués et toute l'île, moins le territoire de Méthymne, fut divisée en 3000 parts. On en consacra un dixième aux dieux; le reste fut donné par le sort à des Athéniens qui affermèrent ces champs à des cultivateurs de Lesbos, au prix d'une redevance de deux mines pour chaque lot. Mitylène pourtant ne tarda pas à se relever et à redevenir très-florissante.
Un exemple, heureusement d'une autre sorte, fut en même temps donné par Athènes à ses alliés. Le conquérant de Lesbos, Pachès, conmilt certaines violences dans la ville. De retour à Athènes, il fat mis en jugement, et, prévoyant une condamnation, se perça de son épée, au tribunal même. Athènes disait bien haut qu'elle ne voulait pas plus d'injustices que de révoltes,
Prise de iPlalées (A99)) nimisaeres à Coreyre (499-49ft}.
Le sang des Mityléniens retomba sur la tête des Platéens. Les Spartiates s'acharnaient contre cette poignée d'hommes qui depuis deux ans résistaient héroïquement, haussant et
réparant leturs murailles, ruinant les fortifications des ennemisy brisant leurs macUnes, bravant une plaie de feu, de soufre et de poix que les assiégeants lançaient sur eux, et les flanuxies qui dévorèrent une partie de leur ville. Enfin, entourés d'une double circonvallation, et privés de vivres, ils allaient capituler, quand leur vint l'idée d'une audacieuse entreprise. U s'agissait de franchir le double mur des ennemis, et de ne leur laisser à prendre qu'une cité vide de ses défenseurs. En comptant les briques, ils étaient parvenus à connaître la hauteur des murs et avaient construit des échelles assez longues pour en atteindre le faîte. Au moment de l'exécution, il n'y eut que 220 hommes, c'est-à-dire la moitié de la garnison, qui se risquèrent à tenter ce coup périlleux. Par une nuit obscure, tandis que le vent soufflait et qu'il tombait une pluie mêlée de neige, ils sortirent de la ville, silencieux, éloignés les uns des autres, pour ne point entre- choquer leurs armes, tous ayant un pied nu, afin de ne pas glisser. Ils appliquèrent leurs échelles et montèrent. Les premiers n'avaient que leur cuirasse et un poignaisd ; ceux qui suivaient portaient des javelots et d'autres armes. Une J)rique qui tomba donna l'éveil aux assiégeants. Ds coururent aussitôt de tous côtés et allumèrent des signaux : les Platéens de la ville en allumèrent d'autres pour les tromper. Munis de torches, ils cherchaient partout ceux qui avaient causé l'alarme ; mais leurs feux ne faisaient que guider les coups des Platéens qui, invisibles dans l'ombre, frappaient sûrement. Les 200 parvinrent enfin à franchir les retranchements et le fossé couvert de glace ; ils se dirigèrent du côté de Thèbes pour tromper les poursuites ; ils voyaient en effet, par la lumière des torches, les ennemis qui les cherchaient vers le Githéron. Après avoir fait six ou sept stades dans cette direction, ils tournèrent du côté des montagnes et arrivèrent sains et saufs en Attique.
Mais le reste de la garnison était trop faible pour prolonger davantage la résistance : il fallut capituler. Les Spartiates se vengèrent cruellement du temps qu'ils avaient perdu à ce siège, et montrèrent une cruauté froide, d'autant plus odieuse qu'il» y mêlèrent un appareil de justice. Cinq
juges spéciaux furent envoyés de Lacédémone : les prisonniers comparurent un à un ; on ne portait contre eux aucun chef d'accusation, on se bornait à leur demander « si dans cette guerre, ils avaient rendu quelque service aux Lacédémoniens ou à leurs alliés. » A cette question dérisoire les malheureux, interdits, gardaient le silence et on les égorgeait. 200 Platéens et 25 Athéniens périrent ainsi ; leurs femmes furent réduites en servitude, leur ville rasée et le territoire donné aux Thébains.
AGorcyre, comme partout, Taristocratie et le peuple, les riches et les pauvres, ceux-là soutenus par Lacédémone, ceux-ci par Athènes, se disputaient avec fureur le pouvoir. Longtemps ces discordes intérieures n'amenèrent d'autre catastrophe que l'exil du parti le plus faible ; mais maintenant que les vaincus peuvent appeler l'étranger à leur aide, ces luttes intestines prendront un caractère d'atroce cruauté et de perfidie.
Les riches Corcyréens que les Corinthiens avaient faits prisonniers à la bataille de Sylota avaient été relâchés, et^ depuis leur retour, ils s'efforçaient, pour remplir la secrète condition de leur mise en liberté, d'entraîner l'île dans le parti des Péloponnésiens. Pithias, chef de la faction populaire» accusé par eux de trahir la patrie, accuse à son tour de sacrilège cinq d'entre eux, qui se vengent en l'immolant au milieu même du sénat. Us s'emparent de la ville, égorgent 60 partisans de Pithias, promettent la liberté aux esclaves qui se joindront à eux et appellent la flotte péloponnésienne. Le peuple, d'abord surpris, reprend courage; 12 vaisseaux accourent de Naupacte et donnent l'avantage au parti populaire. Mais 53 galères arrivent du Péloponnèse ; les Athéniens, malgré leur petit nombre, balancent la victoire dont le général Spartiate ne sait pas profiter. Averti par les signaux de feux que 60 galères athéniennes approchaient, il s'enfuit ; alors commence un horrible massacre. Les nobles et leurs partisans s'étaient réfugiés dans un temple. Pour les en tirer, on leur promet un jugement impartial ; 500 qui l'acceptent sont condamnés à mort et égorgés. Les autres se frappent eux'-mêmes dans le temple.
Pendant sept jours on tua dans Gorcyre, et les passions déchaînées profitèrent de cet affreux désordre pour se satisfaire : des débiteurs tuèrent leurs créanciers afin d'éteindre une dette ; des inimitiés personnelles se couvrirent du prétexte de la vengeance publique. 600 de ces malheureux s'étaient échappés; ils se fortifièrent sur le mont Iston et s'y défendirent deux années. Forcés par les Athéniens de se rendre, ils furent transportés sur un îlot pour y attendre le jugement d'Athènes. Jusque-là leur vie était sauve, mais à condition que pas un ne tenterait de fuir. Les chefs du parti démocratique leur tendirent un piège odieux. De faux amis les engagèrent à s'échapper et leur en offrirent les moyens. Quelques-uns acceptèrent; aussitôt la sentence fut portée. On les retira vingt par vingt de leur prison, et on les conduisit attachés entre deux haies d'hoplites, qui frappaient et perçaient ceux qu'ils regardaient comme leurs ennemis. Des honmies armés de fouets hâtaient leur marche. 60 furent ainsi emmenés et exécutés, sans que ceux qu'ils avaient laissés derrière eux s'en doutassent ; enfin, instruits de la vérité, ils refusèrent de sortir. Les Corcyréens enlevèrent le toit de l'édifice où ils s'étaient réfugiés et les accablèrent de projectiles de toutes sortes. Les malheureux se tuaient euxmêmes avec les flèches qu'on leur lançait, se pendaient aux lits de leur prison, ou s'étranglaient de leurs propres mains.
Il en coûte de dire que ce fut seulement après ces odieux massacres que Gorcyre retrouva son ancienne tranquillité. Pour y parvenir, il n'avait pas fallu moins, tant la haine des deux côtés était féroce, que l'extermination de tout un parti par l'autre. Mais le signal de ces perfidies et de ces violences, qui l'avait donné? Geux qui, sans cause, voulurent détacher Gorcyre d'Athènes, et qui poignardèrent Pithias en plein sénat : la faction des grands.
« Dans cette guerre de Gorcyre, dit Thucydide, il se commit toutes les horreurs qui arrivent ordinairement dans de telles circonstances ; elles furent même surpassées : car un père tua son fils; des suppliants furent arrachés des asiles sacrés : d'autres égorgés au pied des autels, tant fut cruelle cette sédition I Elle le parut encore davantage parce qu'elle
était la première. En effet, la Grèce fut dans la suite presque tout entière ébranlée, et comme partout y régnait la discorde, les chefs du parti populaire appelaient les Adiéniens, et la faction du petit nombre les Lacédémoniens. Les villes étaient en proie à la sédition, et celles qui s'y livraient les dernières, instruites de ce qui s'était fait ailleurs, s'abandonnaient à de plus grands excès, jalouses de se distinguer par la gloire de Tinvention, soit dans Tart qu'elles mettaient à nuire aux ennemis, soit dans l'atrocité jusqu'alors inouïe de leurs vengeances. Dans la paix, les esprits ont plus de douceur ; la guerre donne des leçons de violence et rend les mœurs des citoyens conformes à l'âpreté des temps. »
Heureusement, nous pouvons taxer ici Thucydide, d'après lui-même, d'exagération, car il ne montre rien de semblable dans la suite de son histoire.
Coiuitoiiee des Athénien») oeeupatlon de Pylofl et de 9pliac4érle (Atft).
Gonmie si la nature eût voulu concourir à ce bouleversement général, des tremblements de terre ébranlèrentTAtlique, TEubée, toute la Béotie et surtout Orchomène. La peste n'était jamais entrée dans le Péloponnèse ; elle recommença à décimer pendant une année entière les Athéniens. Depuis sa première apparition elle leur avait enlevé 4300 hoplites, 300 cavaliers, et d'innombrables victimes dans le reste delà population. Ce furent les derniers coups du fléau. Pour apaiser le dieu qui envoyait et chassait la peste, les Athéniens purifièrent l'île d'Apollon. Tous les restes des morts ensevelis à Délos furent exhumés; il fut défendu désormais d'y naître ou d*y mourir. Les malades étaient transportés dans l'île voisine de Rhénée. On institua des jeux et des courses de chevaux qui durent se célébrer tous les cinq ans.
Une preuve qu'il faut faire au peuple d'Athènes sa part dans les grandes choses accomplies par Périclès, c'est que depuis quatre années qu'il avait perdu ce guide éclairé, il avait montré, contre le double fléau de la peste et de la
goeire, la constance que lui recommandait le grand oratenr : point do troubles dans la villa, point d'esprit étroit dans le choix des chefs. Cléon pouvait bien monter h la tribune, c'étaient les généraux épronvés par de bons services, fuEsent'ils nobles, riches et amis de la paix, conmie Démosthène et Nicias, qui commandaient les armées.
Cette même année Démosthëne remporta dans l'Acamanie les plus brillants avantages et vainquit sur terre les Péloponnésiens. H y eut tant de morts à la bataille d'Olpée qne
pour sa part du butin le général eut 300 panoplies qu'il con- , sacra dans les temples d'Athènes. Mais cette guerre d'Acarnanie ne pouvait avoir de grands résultats. Une audacieuse entreprise de Démosthène parut im moment devoir totit terminer. Il avait été frappé, en naviguant autour du Péloponnèse, de la position remarquable de Pylos, promontoire de la côte de Messénie, qui domine la rade actuelle de Navarin. Il lui sembla que si l'on pouvait Toccuper et y établir des Messéniens, ce serait en quelque sorte attacher an flanc dn Péloponnèse une torche enflammée. Il obtint du ■
peuple athénien la permission de tenter quelque chose; aiaiSy lorsque la flotte qui allait à Gorcyre et en Italie fut arrivée devant Pylos, les généraux qui la commandaient s'effrayèrent de son projet et s'opposèrent à son exécution. Par bonheur les vents se mirent du côté de Démosthène, et, poussant les Athéniens à la côte, les forcèrent de relâcher, Dès qu'on fut à terre, les soldats, avec cette activité industrieuse et cette intelligence qui caractérisaient les Athéniens, se mirent à improviser d'eux-mêmes des fortifications et à construire des murs, sans outils pour tailler les pierres, sans auges pour porter le ciment. Au bout de six jours le rempart était à peu près achevé; Démosthène y resta avec cinq galères.
Sparte fat justement effrayée à cette nouvelle, car c'était une excellente station pour les flottes ennemies, à l'occident du Péloponnèse ; et de Pylos , les Athéniens allaient remuer toute la Messénie , peut-être même provoquer quelque nouveau soulèvement des hilotes. Elle rappela en toute hâte son armée de TAttique où elle n'était entrée que depuis quinze jours, et sa flotte des eaux de Gorcyre, afin de bloquer Pylos par terre et par mer. La rade de cette ville se trouvait barrée à son entrée par une île de 15 stades de long (2 kilom., 7), appelée Sphactérie. Les Lacédémoniens y jetèrent 420 hoplites et fermèrent de chaque côté de Tile les passages qui donnaient accès dans la rade, avec des vaisseaux, ayant la proue tournée en dehors. Du côté de la mer, Pylos n'avait guère d'autre défense que les difficultés d'un débarquement. Ce fat pourtant de ce côté que l'attaque commença; elle dura deux jours sans succès. Brasidas, qui s'y était conduit avec le plus grand courage, y fut couvert de blessures et perdit son bouclier que les flots portèrent aux Athéniens. Cependant rien n'était désespéré pour Lacédémone, tant qu'elle restait maîtresse de la mer; mais 50 vaisseaux athéniens arrivèrent de Zacynthe, assaillirent la flotte ennemie, et, après un farieux combat, forcèrent les vaisseaux de s'échouer à terre. Aussitôt ils enveloppèrent Sphactérie et les 420 Lacédémoniens qui s'y trouvaient.
Sparte, k ces nouvelles, fut dans la consternation. Le
iOO CHAPITRE X.
nombre des Spartiates n'avait en effet cessé de décroître depuis Lycurgne. Au temps du législateur, ils étaient 9000; au moment de la bataille de Platées, 5000; avant un quart de siècle on n'en comptera plus que 700. La perte de ceux qu'Athènes tenait assiégés eût été irréparable. Les éphores se rendirent eux-mêmes à Pylos pour examiner Tétat des choses, et ne virent d'autre moyen d'échapper à ce malheur que de conclure im armistice avec les généraux athéniens. Il fiit convenu que des ambassadeurs partiraient de Lacédémone pour Athènes, que, jusqu'à leur retour, Lacédémone livrerait tous les vaisseaux qu'elle avait dans la rade, 60 galères, enfin que les Athéniens maintiendraient le blocus de Sphactérie, mais qu'ils laisseraient passer aux 420 deux chœnices attiques (2 lit., 6) de farine par homme, deux cotyles (0 lit. , 54) de vin et un morceau de viande ; la moitié pour les valets.
Les députés lacédémoniens parurent dans l'assemblée d'Athènes, et, contre leur habitude, firent un long discours, offrant la paix en échange de leurs prisonniers, ajoutant que, dès qu'ils auraient traité, toute cité à leur exemple poserait les armes. Que devenaient donc les griefs tant reprochés à Athènes, au conmiencement de la guerre? Pour sauver quelques-uns de ses citoyens, Sparte abandonnait ses alliés et ce qu'elle trouvait naguère une cause si juste! Mais l'année précédente, n'avaient-ils pas lâchement trahi les Ambraciotes après la défaite d'Olpée? Malheureusement Périclès n'était plus là pour imposer au peuple un désintéressement utile. Cléon poussa l'assemblée à exiger la restitution des places cédées lors de la trêve de trente ans. Les députés ne pouvaient accepter de telles conditions; ils revinrent sans avoir rien fait.
L'armistice cessa à leur arrivée, mais les Athéniens, prétextant la violation de quelque condition, refusèrent de rendre les vaisseaux. C'était se donner gratuitement le tort i'un manque de loyauté, car ces vaisseaux rendus n'auraient pu être d aucune utilité aux Spartiates. La famine était le plus grand péril que les assiégés eussent à craindre ; l'île, en effet^ couverte de bois^ était difficile et dangereuse à enlever
de vive force. On promit la liberté à tout hilote qui parviendrait à y porter des vivres. Beaucoup tentèrent Tentreprise et réussirent. Les 420 purent tenir jusqu'aux approches de l'hiver. Il était à craindre que dans cette saison les Athéniens de Pylos n'eussent eux-mêmes la plus grande peine à trouver 4es subsistances. Déjà l'armée soufi'rait; on le sut à Athènes. Cléon, qui avait fait rejeter naguère les propositions des Lacédémoniens, s'en prit aux généraux. Si les hostilités trsd-« naienten longueur, c'était, disait-il, qu'ils manquaient de résolution, et il avait raison, car les Athéniens avaient à Pylos 10000 hommes contre 420. Nicias, toujours alarmé, croyait, même avec de telles forces, le succès impossible; et, pour mettre le démagogue au pied du mur, il lui dit d'aller à Sphactérie. Gléon d'abord hésita; mais le peuple pressé, lui aussi, d'en finir, le prit au mot. Il fallut s'exécuter. Gléon promit que dans vingt jours tout serait terminé. Il n'en fallait pas davantage, du moment qu'on était résolu à tenter sérieusement la descente. Prudemment il demanda qu'on lui adjoignit Démosthène pour collègue; et il eut la sagesse de ne rien faire sans consulter cet habile homme. Peu de jours avant son arrivée à Pylos, un feu allumé pour cuire des aliments, et mal éteint, avait gagné le bois, et l'incendie, excité par im vent violent , avait dévoré la forêt. Cet accident faisait disparaître le principal danger de la descente. Démosthène la préparait; il la fit avec Gléon. Une nuit ils assaillirent l'ile avec toutes leurs forces. Ils avaient beaucoup de troupes légères. Elles gagnèrent rapidement les points les plus élevés, et de là harcelèrent les Lacédémoniens qui n'étaient pas habitués à ces cris, à ces attaques d'ennemis fuyant dès qu'ils avaient frappé. Les cendres de la forêt nouvellement consumée s'élevaient dans l'air et les aveuglaient; étourdis, ne distinguant plus rien, immobiles à la même place, ils recevaient de toutes parts des projectiles dont leur cuirasse de feutre les garantissait mal. Pour rendre le combat moins inégal, ils se retirèrent en masse vers un fort élevé à l'extrémité de l'île. Déjà ils étaient plus heureux dans cette position et commençaient à repousser les assaillants, lorsque tout à coup ils virent paraître sur les rochers, au-dessus de
leurs têtes, nn corps de Messéniens qui les avait tournés* Il fallut se rendre. Ils obtinrent du moins la permission de consulter auparavant les Lacédémoniens qui se trouvaient sur la côte voisine; ceux-ci répondirent : « Les Lacédémoniens vous laissent libres d'agir comme vous l'entendrez, à condition que vous ne ferez rien de honteux. » Ils se rendirent avec leurs armes. Apparemment ce qui était jadis honteux pour Sparte ne Tétait plus. 1S8 étaient morts dans l'attaque. Sur les 292 survivants, il y avait 120 Spartiates appartenant pour la plupart aux premières familles. Quelqu'un vantait devant un des prisonniers le courage de ceux de ses compagnons qui avaient été tués. « On ne saurait, répondit-il, avoir trop d'estime pour les flèches, si elles savent discerner le brave du lâche. » C'est une réponse bien athénienne pour un Spartiate; Léonidas en avait d'autres (425). Le succès de Sphactérie accrut considérablement la faveur de Gléon auprès du peuple. Aristophane s'en vengea par des satires. Gléon ne fut plus dans ses pièces que le Paphlago^ nieUf l'infâme esclave qui s'insinue dans la faveur du vieux Démos (peuple), fait accabler de coups les bons esclaves Nicias et Démosthèhe, et sert au maître ce gâteau de Pylos, que Démosthène seul a préparé. Bornons-nous à remarquer que, si tout l'honneur de cette afiaire revient réellement à Démosthène , Gléon y apporta une énergie qui ne fut paA inutile; qu'il ne paraît pas, même dans le récit de Thucydide, s'être mal comporté comme soldat ou capitaine; et qu'enfin ce qu'il avait promis, il l'exécuta.
L'équilibre était donc rompu; la fortune penchait du côté des Athéniens. Ils poursuivirent leur succès avec une rare vigueur. Nicias, à la tête d'un armement considérable, débarqua sur l'isthme, battit les Gorinthiens, puis alla prendre Mélhana dans l'Argolide, dont les campagnes furent incessamment ravagées par la garnison qu'il y laissa (425). L'an- . née suivante; il enleva l'île de Gyâière, voisine de la côte r méridionale du Péloponnèse, commode par conséquent, soit > pour arrêter les navires qui en approchaient, soit pour y faire des descentes. D'ailleurs elle regarde la mer de Grète ^ et celle de Sicile, où Athènes à ce moment même avait une
flotte, pour soutenir les cités en guerre avec Syracuse. L'importance de la position de Gythère fit accorder à ses habitants de douces conditions. Nicias leur donna une garnison d'Athéniens, mais ne leur imposa qu'un tribut de quatre talents.
Après avoir impunément ravagé pendant sept jours la Ijaconie, Nicias revint sur Thyrée, dans la Gynurie, où les Spartiates avaient établi les Eginètes. Il enleva d'assaut la ville en présence d'une armée lacédémonienne qui n'osa la défendre, et mit à mort tous ceux qu'il y prit. C'est ici que se place probablement la sanglante tragédie accomplie à Sparte, l'assassinat de 2000 hilotes (voy. p. 37) des plus braves, pour affaiblir et effrayer ceux de leurs compagnons que les succès d'Athènes auraient pu porter à la révolte.
Dans le même temps, Démosthène manqua de faire une conquête plus importante. La discorde régnait à Mégare; une faction à la fin chassa l'autre, mais les proscrits, retirés àPégées, infestaient de là toute la Mégaride, que les Âthé* niens, de leur côté, venaient régulièrement ravager tous les ans. Une partie du peuple se lassa de cette situation et conspira pour ouvrir les portes aux Athéniens. Le complot échoua, Démosthène du moins en profita pour s'emparer de Nisée et des Longs-Murs. Brasidas, accouru dans Mégare, y fit entrer les exilés. On leur avait fait jurer l'oubU du passé : ils mirent à mort 100 de leurs adversaires, et Mégare resta depuis ce temps soumise à la plus ombrageuse oligarchie.
Ainsi Athènes prenait partout l'offensive. Sparte semblait paralysée. Elle n'agissait plus, ne savait plus se résoudre à rien; la perte de tant de positions importantes, de ses meilleurs guerriers, de ses hilotes qui désertaient tous les jours, l'avait rendue timide. La mer l'effrayait; ses armées de terre même ne lui semblaient jamais assez nombreuses. Elle s'adressa au grand roi avec de plus vives instances que par le passé, pour en obtenir des secours, trahissant ainsi la^ cause de la Grèce entière et sa vieille gloire des Thermo* ; pyles. Les Athéniens arrêtèrent en Thrace le Perse Artapheme. Dans la lettre dont il était porteur, le roi se plaignait
de ne pouvoir comprendre les intentions des Spartiates , pas un de leurs envoyés ne lui disant la même chose , et, à cet effet, il leur adressait un député. Athènes essaya de neutraliser ces efforts de Lacédémone, et peut-être de la supplanter dans les bonnes grâces du roi. Elle renvoya honorablement Artapherne en le faisant accompagner d'une ambassade. La Grrèce allait donc avoir dès ce temps le honteux spectacle, qui ne lui fut pas épargné dans la suite : les fils des vain-» queurs de Salamine et de Platées aux pieds du successeur de Xerxès. Heureusement à Éphèse les députés apprirent la mort du grand roi et n'allèrent pas plus loin.
Athènes n'en avait pas moins trahi par cette pensée malheureuse toute son histoire et ses destinées. Elle Fexpia presque aussitôt par des revers.
Le plan habile de Démosthène avait réussi; le Péloponnèse était enveloppé d'un cercle de postes ennemis. Il restait à fermer l'isthme pour emprisonner les Spartiates dans leur presqu'île. On pouvait le faire en occupant Mégare, mieux encore en entrdnant la Béotie dans l'alliance d'Athènes. La tentative sur Mégare ayant échoué, Démosthène reprit son projet sur la Béotie. Il avait des intelligences avec quelques Béotiens qui s'engageaient à lui livrer Ghéronée ; lui-même devait surprendre Siphées, sur le golfe de Crissa, et du côté de TEubée, le général athénien Hippocrate avait ordre de s'emparer de Délion. Ces trois coups de main devaient s'exécuter le même jour. Malheureusement le complot ne fut point tenu secret ou Ton s'entendit mal. Il en résulta que l'entreprise sur Siphées et sur Ghéronée manqua, et Hippocrate, en retard de quelques jours, vit accourir à lui toutes les forces béotiennes que le plan de Démosthène avait eu pour objet de diviser. Hippocrate avait eu le temps toutefois » d'occuper et de fortifier le temple d'Apollon à Délion. Les j Béotiens crièrent au sacrilège et attaquèrent les Athéniens, .qui perdirent 1000 hoplites. Dans cette bataille, Socrate ' sauva le jeune Xénophon blessé, comme il avait déjà sauvé Alcibiade à Potidée; et avec son ami Lâchés et quelques autres braves, se retira pas à pas devant la cavalerie thébaine. Pendant qu'il montrait cette froide bravoure, Aristo-
phane écrivait sa comédie des Nuées, Les vaincpieurs reprirent aussitôt Délion, et il ne resta rien aux Athéniens de cette expédition.
Sparte n'avait qu'un homme, Brasidas, mais aussi intelligent que brave. Ce qu'Athènes avait fait contre Sparte à Pylos, à Cythère, à Méthana, il entreprit de le faire contre Athènes dans la Ghalcidique et la Thrace. Au conmiencement de la guerre, Athènes avait contraint le roi de Macédoine, Perdiccas, à entrer dans son alliance, et elle avait gagné l'amitié de Sitalcès, le puissant roi des Odryses, donf le territoire s'étendait de la mer Egée au Danube, et de Byzance aux sources du Strymon, sur une longueur de trente journées de chemin. A l'instigation d'Athènes, Sitalcès avait même envahi, en 429, la Macédoine à la tête de 1 50 000 hommes. Mais depuis son zèle s'était refroidi. Quant à Perdiccas, il n'avait jamais perdu une occasion de nuire en secret aux Athéniens. En ce moment même il sollicitait Sparte d'envoyer une expédition sur les côtes de Thrace et dans la Ghalcidique, dont plusieurs villes n'attendaient qu'une occasion de secouer le joug des Athéniens. Enlever à Athènes ces pays, d'où elle tirait ses bois 4e construction, c'était la frapper daîis sa marine, dans sa force. D'ailleurs en portant la guerre vers le nord , on l'éloignait du Péloponnèse, qui souffrait depuis quelque temps tous les désastres. Brasidas fut chargé de cette tâche d'autant plus difficile , qu'on lui donnait pour soldats des hilotes armés en hoplites, que Lacédémone éloignait par crainte d'une révolte. En outre, cette armée devait faire route par terre, c'est-à-dire traverser la Thessalie, pays allié des Athéniens. Brasidas se tira de toutes les difficultés par son habileté et par une souplesse de génie rare chez un Lacédémonien. Il calma les défiances des Thessaliens, et arriva sur les terres de Perdiccas. Ce prince voulait qu'il l'aidât à renverser Arrhidée, roi des Lyncestes; mais Brasidas craignit de rendre le Macédonien trop fort. Entretenir des divisions dans ces contrées, c'était le seul moyen d'y trouver toujours des alliés. H refusa donc, et Perdiccas, niéy content, réduisit la solde qu'il fournissait aux troupes de La ^ cédémone. Leur général se hâta d'entrer en Ghalcidique.
Dans la première ville qu'il rencontra, Acanthe, les sentiments étaient partagés. Brasidas était éloquent, car les malheurs du temps avaient forcé les Spartiates de cultiver un art jadis dédaigné; il demanda à être introduit seul dans la ville, rappela le désintéressement de Lacédémone , dont les magistrats lui avaient promis, disait-il, par les serments les plus sacrés, de laisser sous leurs propres lois les peuples qui entreraient dans son alliance. A ces promesses de liberté, il joignait des menaces : « Nous n'aspirons pas à la domination, mais quand nous travaillons à réprimer ceux qui veulent Tusurper, nous serions injustes envers le plus grand nombre si, en apportant à tous la liberté, nous vous laissions, avec indifférence, mettre obstacle à nos desseins. » Les Acanthiens hésitèrent longtemps à se séparer d'Athènes dont ils ne se plaignaient pas. A la fin, le parti favorable à Sparte l'emporta, et ils ouvrirent leurs portes à Brasidas.
Il s'empara de la même façon de Stagire ; Amphipolis aussi tomba en son pouvoir. Il s'était introduit par surprise dans un des faubourgs de la ville ; mais elle se montrait disposée à résister; il gagna les habitants par la douceur des conditions qu'il leur offrit; il permettait à tous, Amphipolitains ou Athéniens, de rester, en conservant leurs droits et leurs biens; il accordait à ceux qui voudraient sortir, cinq jours pour emporter ce qui leur appartenait. Il y avait longtemps que la guerre ne s'était faite avec autant d'humanité; et c'était un Spartiate qui en donnait l'exemple l Remarquons aussi le peu d'empressement des alliés d'Athènes à secouer un joug qui, d'après les faits, se montre moins odieux et moins dur que les déclamations des rhéteurs ne l'ont représenté.
L'approche d'un ennemi aussi actif que Brasidas, et les coups qu'il avait déjà frappés, auraient dû engager les généraux d'Athènes, dans cette région, à concentrer toutes leurs forces sur le continent et non loin d' Amphipolis, le principal établissement d'Athènes de ce côté. L'un d'eux était alors à Thasos, où il n'y avait rien à garder; accouru trop tard, il ne put sauver qu'Éion. Le peuple, sur la proposition de Gléon, punit cette fâcheuse négligence d'un exil qui dura
LA GUERRE DU PËLOPOMKË^E, DE 431 A 415. i07
vingt années. La postérité doit à cette sentence un chefd'œuvre, car Texilé était Thucydide, qui employa ses loisirs à écrire l'histoire de la guerre du Péloponnèse.
Ces événements disposèrent les deux partis à suspendre les hostilités. Une trêve d'un an fut conclue par les deux grands États, pour eux et leurs alliés (mars 423). Il fut convenu que chacun conserverait ce qu'il possédait actuellement. Les peuples de la ligue péloponnésienne furent autorisés à naviguer sur les mers qui baignaient leurs côtes ou sur celles de leurs alliés ; mais il leur était interdit de se servir de vaisseaux longs. Les signataires du traité devaient garantir à tous le libre accès du temple et de Toracle d'Apollon Pythien, ne point recevoir les transfuges, libres ou esclaves, protéger les hérauts et députés qui voyageraient par terre ou par mer pour accommoder des différends; enfin faciliter par tous les moyens la conclusion d'une paix définitive.
Tandis que ce traité se concluait à Athènes, Brasidas entrait à Scioné, dans la presqu'île de Pallène, reçu à bras ouverts par les habitants, qui lui décernèrent une couronne d'or et lui ceignirent la tête de bandelettes, comme un athlète victorieux. Cette conquête avait suivi de deux jours la conclusion de la trêve; elle devait être restituée; Sparte s'y refusa, et la guerre recommença. Nicias, arrivé avec des forces considérables, reprit Scioné, puis Mendé que le peuple lui livra , et ramena Perdiccas dans l'alliance d'Athènes, tandis que Brasidas échouait dans une tentative sur Potidée. L'année suivante Cléon fut nommé général. TX voulait qu'Athènes flt un vigoureux effort de ce côté comme naguère à Pylos, et il avait raison; car il fallait à tout prix arrêter les progresse Brasidas. Il commença par s'emparer avec quelque habileté de Toroné et de Galepsos; puis il se dirigea sur Amphipolis. Il s'arrêta quelque temps à Éion, pour attendre des auxiliaires qui lui venaient de Thrace et de Macédoine; mais, tourmenté par l'ardeur de ses soldats, il alla camper, en face même d' Amphipolis, sur une hauteur. Brasidas était dans la ville ; il surprit les Athéniens dans un faux mouvement, et remporta une victoire complète qu'il paya de sa vie. Gléon périt aussi dans l'action ; selon Thucydide;^ il prit un
des premiers la faite ; selon Diodore, il mourut en homme de cœur. Quant à Brasidas, véritable héros et homme supérieur, il fut pleuré de tous les alliés qui suivirent en armes ses funérailles. Son tombeau fut entouré d'une enceinte consacrée; et des jeux, des sacrifices annuels furent fondés en son honneur (422).
La mort de ces deux hommes rendit la paix facile. Brasidas entretenait la guerre par son activité et ses succès, Gléon par ses discours. Les Athéniens, maltraités à Délion et à AmphipoUs, perdaient de leur confiance; les Lacédémoniens voyaient durer depuis dix ans, à leur grand préjudice, une guerre qu'ils avaient entreprise avec l'espoir de renverser, en se jouant, la puissance d'Athènes;- et une autre allait peut-être éclater à leurs portes, car la trêve de trente ans, conclue avec les Argiens, expirait. Enfin deux hommes pacifiques se trouvèrent portés aux affaires : à Athènes, le prudent Nicias; à Sparte, le roi Plistonax, banni dix-neuf ans auparavant pour avoir traité avec Périclès, et qui venait d'être rappelé. Tous deux conseillèrent la paix, qui fat conclue pour cinquante ans, en mars 421.
Le traité commençait, selon l'usage, par garantir à tous les Grecs la faculté d'offrir des sacrifices à Delphes, d'y aller consulter l'oracle, d'y envoyer des théories. D fat convenu ensuite que chacun rendrait ce qu'il avait pris dans la guerre, excepté que les Thébains voulurent garder Platées et qu'en échange les Athéniens conservèrent Nisée, Anactorion et Solion. Tous les alliés, sauf Gorinthe, Mégare et les Éléens, acceptèrent ces conditions. Enfin, il fut réglé que la paix serait confirmée par un serment renouvelé chaque année, et inscrit sur des colonnes à Olympie, à Delphes, sur l'isthme, à Athènes dans la citadelle, à Lacédémone dans l'Amycléon.
Un des articles du traité portait que, de part et d'autre, les prisonniers seraient rendus. Quand ceux de Sphactérie arrivèreBt, on les dégrada de leurs droits de citoyens, afin de relever le renom du courage Spartiate, en montrant que Lacédémone n'avait pas compris qu'ils eussent pu composer avec le devoir, même en face de la mort 1 i est vrai que, peu
de temps après, on les rétablit dans leur première condition.
Les Argiens, en voyant le mécontentement des alliés de Sparte, crurent le moment favorable pour réclamer la Gynurie. Sparte, qui les redoutait peu tant qu'ils seraient seuls, résolut de les empêcher de s'unir à Athènes, en signant avec cette ville un second traité, particulier cette fois aux deux États, et qui stipulait entre eux , pour cinquante ans, une alliance offensive et défensive , et une mutuelle assistance en cas d'attaque ou de révolte des esclaves. Ce dernier point ne regardait que Lacédémonej et révèle sa constante anxiété.
Le premier de ces traités, qui vint mettre un terme passager aux maux que les peuples souffraient depuis dix années, porta le nom de l'homme honorable qui avait contribué à sa conclusion : on l'appela la paix de Nicias. Mais à qui avait profité tant de sang répandu? Sparte n'avait accru ni sa gloire ni ses forces ; Athènes gardait son empire , et les peuples n'avaient renoncé que pour un moment aux haineuses passions qui les avaient armés les uns contre les autres. Personne n'y avait gagné, et la civilisation y avait perdu ce que dix années de paix eussent ajouté d'éclat au siècle de Périclès.
Alclblade.
Parmi les prédictions qui couraient au commencement de la guerre du Péloponnèse, une seule, remarque Thucydide, fut réputée, après la paix de Nicias, avoir reçu son accomplissement; c'était celle qui annonçait que la guerre durerait trois fois neuf ans. Cette guerre eut en effet trois actes; on a vu le premier; le second est la trêve mal assisôy qui va de 421 à 412, sans qu'il y ait de guerre générale, bien que la guerre soit partout. Le dernier, de 412 à 404, renferme la catastrophe et les péripéties qui l'amènent.
La première période est toute pleine de Périclès; sa politique lui a survécu et son esprit gouverne Athènes , malgré Gléon; la seconde et la troisième sont toutes remplies d'Alcibiade et de ses passions, de ses services et de ses crimes«
Alcibiade descendait, par son père, d'Ajax; par sa mère, des Alcméonides. La mort de son père, Clinias, tué à Goronée , le laissa sous la tntelle de ses parents, Périclès et Ariphron. A 18 ans, il se trouva maître d'une des plus grandes fortunes d'Athènes. A un noble sang, à de grandes richesses, il joignait la beauté qui, dans Testime de ce peuple artiste, ajoutait encore à Téclat des talents et de la vertu, quand elle parait le front de Sophocle ou de Périclès, et qui lui semblait toujours un don des dieux, même sur les traits d'un athlète. Les parasites, les flatteurs, tous ceux que la fortune, la grâce et Taudace attirent, se pressaient sur les pas du riche et spirituel jeune homme, devenu dans Athènes, ce qui était une puissance , le roi de la mode. Habitué au milieu de ce cortège à se voir applaudi pour ses plus folles actions, Alcibiade osa tout, et tout avec impunité; il devint Tenfant gâté d'Athènes. La force de son tempérament et la souplesse de son esprit le rendaient capable suivant l'heure, le jour, le lieu, de vice ou de vertu, d'abstinence ou d'orgie. Dans la cité de Lycurgue, il n'y avait pas de Spartiate qui fût aussi rude pour son corps; en Asie, il n'y avait pas de satrape qui eût plus de luxe et de mollesse. Mais son audace, son indomptable pétulance compromettaient quelquefois, pour imé plaisanterie, pour une débauche, les plans longtemps médités de son ambition. Une foule de passions vives et diverses le portaient tantôt d'un côté , tantôt de l'autre, toujours avec excès, sans qu'il trouvât, dans cette orageuse mobilité de son caractère, l'ancre qui l'arrêtât, le sentiment du juste et du devoir. Aujourd'hui on le voyait chez Socrate, recueillant avec avidité les nobles leçons du philosophe , pleurant d'admiration et d'enthousiasme ; mais le lendemain il traversait l'agora, la robe traînante, la démarche indolente et efféminée, et il allait, avec ses trop faciles amis, se plonger dans de honteux plaisirs. Pourtant le Sage le disputa quelque temps avec avantage à la foule de ses corrupteurs. Bans les premières guerres, ils partageaient la même tente. Socrate sauva Alcibiade à Potidée, et Alcibiade protégea à Délion la retraite de Socrate.
Dès l'enfance, il montra cette nature de son esprit, moitié
héroïque et moitié folle. Il jouait aux dés sur la voie publique, lorsqu'un chariot approcha ; il dit au charretier d'attendre ; celui-ci n'en tient compte et avance toujours ; Alcibiade se jette à terre en travers du chemin et lui crie : < Passe maintenant, si tu Toses. t^ Il luttait avec un de ses camarades et n'était pas le plus fort ; il mord au bras son camarade. « Tu mords comme une femme. — Non, mais comme un lion, » répond-il. Sur son bouclier il avait fait graver un amour lançant la foudre.
Il avait un chien superbe qui lui avait coûté plus de 7000 drachmes. Quand toute la ville l'eut admiré, il lui coupa la queue, son plus bel ornement, afin qu'on en parlât encore. « Tant que les Athéniens s'occuperont de mon chien, disait-il, ils ne diront rien de pis sur mon compte. » Un jour il passe sur la place publique; l'assemblée est tumultueuse, il en demande la cause ; on lui répond qu'il s'agit d'une distribution d'argent; il s'avance et en jette lui-même, aux grands applaudissements de la foule; mais, suivant la mode des élégants du jour, il portait une caille privée sous son manteau : l'oiseau effrayé s'échappe, et tout le peuple de courir après, avec des cris, et de le rapporter à son maître. Alcibiade et le peuple d'Athènes étaient faits pour s'entendre. Us le haïssent, disait Aristophane , le désirent et ne peuvent s'en passer.
Un jour il gagea de donner en pleine rue un soufflet à Hipponicos, un des hommes les plus considérés de la ville; il gagna son pari, mais le lendemain il se rendit chez l'homme qu'il avait si grossièrement offensé , se dépouilla de ses vêtements et s'offrit à recevoir le châtiment qu'il avait mérité. Il avait épousé Hyparète, femme d'une grande vertu, et il ne répondait à sa vive affection que par une conduite outrageante. Après une longue patience, elle se décida à présenter à l'archonte la demande de divorce. Alcibiade l'apprend, court chez le magistrat, et sous les yeux de la foule qui applaudit, enlève dans ses bras, à travers la place publique, sa femme qui n'ose résister, et la ramène dans sa maison, heureuse de cette chère violence.
Alcibiade traita Athènes comme Hipponicos et Hyparète^
et Athènes, comme Hyparète et Hipponicos, pardonna souvent à ce pêle-mêle de qualités et de défauts aimables, où il y avait toujours ce que les Athéniens mettaient au-dessus de tout, l'esprit et l'audace. Son audace, en effet, se jouait de la justice comme de la religion. On l'excuse presque d'avoir battu un maître dans l'école duquel il n'avait pas trouvé Y Iliade; mais aux Dionysiaques, il frappa au milieu même du spectacle, sans souci de la solennité, un de ses adversaires; et une autre fois, pour mieux célébrer une fête, il enleva la galère sacrée que réclamait à ce moment même un service public et religieux. Un peintre refusait de travailler pour lui , il le retint prisonnier jusqu'à ce qu'il eut achevé de décorer sa maison. Mais il le renvoya comblé de présents. Un poète était poursuivi en justice, il arracha des archives publiques l'acte d'accusation.
Pour une république, c'étaient là des actes bien peu républicains. Mais il y avait dans la Grèce entière tant de faiblesse pour Alcibiade 1 A Olympie, il fît courir sept chars à la fois, effaçant ainsi la magnificence des rois de Syracuse et de Cyrène; et il remporta deux prix à la même course. Un autre de ses chars arriva le quatrième, Euripide lui-même chanta sa victoire, et les villes se cotisèrent pour la célébrer. Les Éphésiens lui dressèrent une tente magnifique; ceux de Ghios nourrirent ses chevaux et lui fournirent un grand nombre de victimes; les Lesbiens lui donnèrent le vin; et toute l'assemblée d'Olympie vint s'asseoir aux tables du festin où un simple particulier la conviait.
La postérité, moins indulgente que les contemporains, tout en reconnaissant les qualités éminentes de l'homme, condamnera le mauvais politique qui fit l'expédition de Sicile, le mauvais citoyen qui donna tant de fois le scandaleux exemple de violer les lois, et qui osa s'armer contre sa par trie, lever la main contre sa mère. Alcibiade restera le type du plus brillant, mais du plus immoral, et par conséquent du plus dangereux citoyen d'une république.
Malgré sa noblesse, Alcibiade, comme Périclès, passa du côté du peuple et se fît l'adversaire d'un homme bien différent, le timide, le superstitieux Nicias. Nicias était noble
aussi, riche et éprouvé par de longs services; mais Alcibiade avait sur lui l'avantage de l'audace et de la séduction, à ce point que Démoslhèoe le regarde comme le premier orateur de son temps ; non qu'il eût une grande facilité de parole : au contraire, les expressions ne lui venant pas assez vite, il répétait fréquemment les derniers mots de ses phrases ; mais la force, Télégance de son discours et un certain grasseyement qui ne déplaisait pas, le rendaient irrésistible. Le premier acte politique d* Alcibiade fat une mesure fâcheuse. Il provoqua une augmentation du tribut des alliés, qui de 600 talents fut porté à 1200; c'était une imprudence que Périclès n'eût pas commise. Mais Alcibiade avait d'autres projets et d'auJres doctrines. Il croyait au droit de la force et il en usait; il entrevoyait de gigantesques entreprises, et il préparait d'avance les ressources nécessaires. Son inaction commençait à lui peser. Il avait trente et un ans et n'avait encore rien fait; aussi se remua-t-il beaucoup lors du traité de 421. Il eût voulu supplanter Nicias et se donner l'honneur de cette paix. Ses flatteries aux prisonniers de Sphactérie ne réussirent pas ; les Spartiates se fièrent davantage au vieux général, et Alcibiade leur en garda une mortelle rancune.
Il ne manquait pas de gens qui ne voulaient pas de ce traité, signé aux applaudissements des vieillards , des riches et des laboureurs , mais où Athènes, par la faute de Nicias, s'était laissé indignement jouer. Les marchands qui , durant la guerre, voyaient la mer fermée à leurs rivaux, les marins, les soldats , tout le peuple du Pirée qui vivait de la solde ou du butin, formaient un parti nombreux. Alcibiade s'en fit le chef. L'esprit de guerre qui depuis que s'était allumée cette grande combustion, ne devait disparaître qu'avec la Grèce elle-même, lui donna bientôt au dehors des alliés.
Alliance d' Athènes et d'Argos (4«0) ^ bataille de Hantlnée
Ce que Sparte et Athènes , en effet , faisaient en grand, d'autres villes le faisaient en petit. Forts ou faibles, obscurs
ou illustres j tous avaient la même ambition ; tous voulaient des sujets. Les Éléens avaient soumis les Lépréates, Man-^ tînée les bourgs de son voisinage ; Thèbes avait abattu les^ murailles de Thespies, pour tenir cette ville à sa discrétion ; ' et Argos, non contente d*avoir détruit Mycènes, avait pris quatre villes de TArgolide, parmi lesquelles Tantique Tyrinthe , et avait transporté leurs habitants dans ses murs, mais en leur accordant le droit de cité. Sparte voyait avec dépit ce mouvement de concentration des villes inférieures autour des cités plus puissantes. Elle proclama Tindépendance des Lépréates, encouragea secrètement la défection des sujets de Mantinée et la haine d'Épidaure contre Ârgos. Mais depuis Sphactérie , Sparte avait perdu son prestige. A Gorinthe, à Mégare, dans la Béotie, on disait tout haut qu'elle avait lâchement sacrifié les intérêts de ses alliés, on s'indignait surtout de son alliance avec Athènes. La ligue péloponnésienne était dissoute de fait; un peuple songea à la reconstituer à son profit.
Le repos et la prospérité dont Argos avait joui au milieu du conflit général, avaient accru ses ressources; et la libéralité dont elle avait usé envers les habitants des villes conquises , avait augmenté ses forces. Mais les nouveaux venus avaient été un puissant renfort pour le parti démocratique dont l'influence poussa Argos dans une direction politique opposée à celle de Sparte. Cette ville pouvait donc et voulait devenir le centre d'une ligue antilacédémonienne. Mantinée, également démocratique, en opposition à l'aristocratique Tégée, les Éléens, offensés par Lacédémone, Gorinthe, qui, par le traité de Nicias, perdait dans l'Âcarnanie deux villes importantes, étaient prêts à unir leurs rancunes et leurs forces. Les habitants d' Argos saisirent habilement l'occasion : douze députés furent envoyés dans toutes les cités grecques qui voudraient former une confédération, d'où seraient exclues les deux villes également menaçantes pour la commune liberté, Sparte et Athènes; mais on ne put s'entendre. Les oligarques de Mégare et de la Béotie se tinrent à l'écart , et peu de temps après se rapprochèrent des Spartiates. Tégée , et une partie des Arcadiens leur restèrent fidèles. De sorte
qu'enhardis par ce retour de fortune , ils envoyèrent à Lépréon les hilotes de Brasidas affranchis et chassèrent les Mantinéens d'une forteresse qu'ils occupaient sur les frontières de la Laconie. Une ligue des États du nord était donc prématurée , rien encore ne pouvant se faire en dehors de Sparte ou d'A^thènes.
Mais bien des causes de mécontentement existaient entre les deux villes. Le sort avait décidé que Sparte ferait, la première, les restitutions stipidées au traité de 421. Pour Athènes, la plus précieuse de ces restitutions était celle d'Amphipolis et des villes de la Ghalcidique. Sparte retira ses garnisons, mais ne rendit pas les villes ; et cependant Nicias, joué parles éphores, fit commettre au peuple la faute de ne pas garder les gages qu'il avait entre les mains , jusqu'à ce que Lacédémone eût mis un terme à sa déloyauté. Sparte avait traité pour tous ses alliés ; et les plus puissants refusaient de faire honneur à sa parole. Les Béotiens rendaient Panactéon, mais démantelé, gardaient les prisonniers athéniens et ne stipulaient qu'une trêve de dix jours. Athènes, qui avait cru gagner la paix, avait encore la guerre : à dix jours de date avec les Béotiens, en permanence dans la Ghalcidique. Elle venait même de ce côté de donner un terrible exemple de sa colère. Toute la population mâle de Scioné en punition de sa défection récente, avait été égorgée, non dans l'assaut, mais en vertu du décret du peuple que les généraux avaient emporté avec eux. -
Il y avait bien dans tout cela pour Alcibiade de quoi tirer une guerre. D'abord il empêcha les Athéniens d'évacuer Pylos. On en retira seulement , sur les instances de Lacédémone, les hilotes et les Messéniens, qui furent transportés à Géphalénie. Puis, averti par ses amis d'Argos que Sparte " cherchait à entraîner cette ville dans son alliance, il répondit qu'Athènes elle-même était toute disposée à s'unir aux Argiens. Sur cette promesse, leurs députés arrivèrent à Athènes, suivis de près par les envoyés de Sparte, qu'une telle ligue effrayait. Les Lacédémoniens étaient chargés de pleins pouvoirs pour terminer tous les différends. Déjà ils avaient fait agréer du sénat leurs propositions , lorsque" Alcibiade , qui
craignait de les voir obtenir le même succès auprès du peuple, arrêta tout par une fourberie impudente. Il alla trouver en secret les ambassadeurs et leur promit avec serment de les appuyer, mais en leur conseillant de ne pas parler de leurs pleins pouvoirs, seul moyen, disait-il, de ne point éveiller la susceptibilité du peuple et d'arriver à leur but. Ils paraissent devant l'assemblée; Âlctbiade leur demande Tobjet de leur ambassade : ils répondent qu'ils viennent proposer la paix, pourtant qu'ils ne sont pas autorisés à conclure. « Eh quoi 1 réplique aussitôt Alcibiade, n'avez-vous pas dit hier dans le sénat que vous aviez des pleins pouvoirs? Quelle confiance pouvons-nous ajouter à vos paroles ? Athéniens, vous voyez que les Spartiates veulent se jouer de nous. » Les ambassadeurs demeurent confus; le peuple s'emporte et demande la guerre. Le lendemain cependant Nicias parvint, à force de discours et de démarches, à apaiser un peu les passions et à se faire envoyer à Sparte. Mais tous ces incidents avaient envenimé les choses. Nicias, quoique reçu avec respect, n'obtint rien, et Athènes signa aussitôt avec les Argiens , les Mantinéens , les Éléens une alliance offensive et défensive. Dans l'emportement de la haine contre Sparte, on fit stipuler que l'alliance durerait cent ans : terme bien long pour de pareils esprits.
La neutralité de l'Argolide et du centre du Péloponnèse avait jusque-là préservé Lacédémone d'une invasion continentale. La guerre , après avoir longtemps tourné autour de la péninsule , n'avait osé se prendre , dans les dernières années , qu'à certains points des côtes de l'ouest , du sud et de l'est, tous bien loin de Sparte, à Pylos, à Gythère, à Méthana. Mais voici que les Argiens , les Mantinéens et les Éléens allaient l'introduire au cœur du Péloponnèse, Tamener en face môme des hilotes. Sparte redevint la cité patiente et réfléchie, au point même de dévorer de sanglants affronts. Les Éléens avaient exclu par décret solennel les Lacédémoniens des jeux olympiques, comme violateurs de la trêve sacrée. Un Spartiate de distinction , Lichas, fit cependant courir un char à la même course où Alcibiade avait déployé tant de magnificence et obtenu des couronnes. Lichas gagna aussi un prix ;
LA GUERRE DU PÉFiOPONNËSE, DE 431 A 416. 217
mais, quand on sut son nom, les jages le firent ignominieusement chasser à coups de bâton. Sparte ne vengea pas cet outrage; elle avait cessé de croire à elle-même. Uùe autre insulte lui vint quelque temps après de ses propres alliés, et, comme celle-ci, fut soufferte en silence. Elle avait, dans la troisième année de la guerre, colonisé Héraclée, à l'entrée des Thermopyles. Les Thessaliens attaquèrent cette place et l'auraient prise, si les Béotiens n'étaient accourus, et, sous prétexte de la sauver de leurs mains, ne s'y étaient établis eux-mêmes, après en avoir chassé le gouverneur lacédémonien.
Enfin Alcibiade passa avec quelques troupes dans le Péloponnèse. Athènes avait eu de tout temps des amis dans î'Achaïe ; il alla y réveiller cette vieille affection , et pour qu'elle fût plus libre de se montrer , il essaya d'élever un fort à Rhion d'Achaïe, au point le plus étroit du golfe de Gorinthe , et en face de Naupacte, que les Athéniens tenaient déjà, ce qui eût mis à leur discrétion toute la navigation du golfe. Sicyône et Corinthe s'y opposèrent ; mais elles ne purent les empêcher de construire à Patras de longues murailles semblables à celles du Pirée , pour unir cette ville à la mer, et par conséquent avec Athènes. « Les Athéniens , disait-on aux gens de Patras, vous avaleront un beau jour. — Gela pourra bien être , répondit Alcibiade , mais ce ne sera que peu à peu , et en commençant par les pieds , au lieu que les Lacédémoniens vous avaleront d'un seul coup, et ils commenceront par la tête. » A Argos, il persuada au peuple d'enlever aux Épidauriens un port sur le golfe Saronique ; de là les Argiens pourraient plus aisément recevoir des secours d'Athènes, qui possédait Égine en face d'Épidaure, Mais les Lacédémoniens envoyèrent par mer dans cette ville 300 hoplites qui repoussèrent toutes les attaques. A cette nouvelle les Athéniens écrivirent au bas de la colonne où le traité avait été gravé , que Sparte avait violé la paix, et la guerre commença (419).
Les Lacédémoniens, commandés par Agis, entrèrent dans l'Argolide avec les contingents de la Béotie , de Mégare , de Corinthe, de Phlionte, de Pellène et de Tégée. Le général
apgieHy coupé de la ville par une manœuvre habile , proposa une trêve qu'Agis accepta. Ge n'était pas ce que voulaient les Athéniens, survenus peu de temps après; Alcibiade parla devant le peuple d'Argos et Tentraîna : on rompit la trêve , on marcha sur Orchomène et on la prit. Le tort de
; cette rupture retomba sur Agis : les Spartiates y irrités de ce qu'il avait donné aux ennemis le temps de faire cette con* quête j voulurent d'abord raser sa maison et le bannir; ses prières obtinrent son pardon ; mais il fut décidé que désormais les rois seraient assistés à la guerre d'un conseil de dix Spartiates.
Agis, pour réparer sa faute, alla chercher les alliés; il les rencontra près de Mantinée. La gauche des Lacédémoniens fiit enfoncée, mais la droite commandée par le roi rétablit le combat et gagna la victoire. Cette bataille , qui coûta 1100 hommes aux alliés et environ 300 aux Spartiates, est regardée par-Thucydide comme la plus importante que les Grecs eussent livrée depuis longtemps. Elle rétablit dans le Péloponnèse la réputation de Sparte, et, dans Argos, la pré» pondérance des riches qui supprimèrent la commune populaire, tuèrent ses chefs et firent alliance avec Sparte. Ge traité rompait la confédération récemment conclue avec Athènes, Élis et Mantinée. Mantinée se crut même assez en danger par cette défection pour consentir à redescendre au rang d'alliée de Sparte. A Sicyône , dans TAchaïe , les oligarques se relevèrent ou s'affermirent. Sparte semblait aussi puissante que jamais. Mais un crime analogue à ceux qui fondèrent à Home les libertés du peuple , amena à Àrgps, s'il Ëiut en croire Pausanias, au bout de huit mois, la chute des -tyrans. Chassés par une insurrection, les grands se retirèrent à Sparte, tandis que le peuple appelait les Athéniens et travaillait , hommes , femmes et enfants , à lier par des longs murs Ârgos à la mer. Alcibiade accourut avec des maçons et des charpentiers pour aider à l'ouvrage ; mais les Lacédémoniens, guidés par les bannis, dispersèrent les travailleurs. Argos, affaiblie par ces cruelles discordes, ne s'en releva pas;
^^et avec elle tomba cette idée d'une ligue des États secondaires, qui eût peut-être épargné à la Grèce bien des malheurs
en imposant la paix et une certaine réserve aux deux grands États (417).
AffMre d« BXélM (4f •)•
Si Athènes ne pouvait absolument vivre en paix y il y avait \LaQ expédition que > depuis cinq ans , elle aurait dû faire et qu'elle ne faisait pas. C'était de rentrer en possession d'Am* phipolis, cette colonie de Périclès si importante pour son commerce et pour sa marine. Mais ses conseillers habituels, Nicias et Alcibiade, étaient bien plas occupés de leur rivalité que des grands intérêts de la patrie. Le premier craignait toujours, et repoussait toute guerre, même nécessaire; le second méditait sans cesse des projets, mais les voulait nonveaux, pour ne rencontrer sur son chemin aucune trace glorieuse laissée par quelque prédécesseur, et éblouir davantage les esprits. Ce fut lui qui poussa le plus à une expédition qui allait se terminer encore par une sanglante tragédie. Les Athéniens qui agissaient mollement dans la Ghalcidiquey y avaient récemment perdu deux villes , et avaient vu le roi de Macédoine détaché de leur alliance ; ils résolurent de se venger sur Mélos, de tous les embarras qu'on leur suscitait. Cette île dorienne insultait à leur empire maritime par son indépendance. Une escadre de 38 galères parut sur ses côtes, et sur le refiis de la ville de se soumettre , une armée l'assiégea, la prit et en extermina toute la population mâle adulte. Les femmes et les enfants furent vendus. Avant l'attaque, une conférence avait eu lieu avec les Méliens. « Pour donner le meilleur tour qu'il est possible à notre négociation, dirent les Athéniens, partons d'un principe dont nous soyons vraiment convaincus les uns et les autres, d'un principe que nous connaissions bien , pour l'employer avec des gens qui le connaissent aussi bien que nous : c'est que les affaires se règlent entre les hommes par les lois de la justice , quand une égale nécessité les oblige à s'y soumettre ; mais que ceux qui l'emportent en puissance font tout ce qui est en leur pouvoir, •et que c'est aux faibles à céder. » Et plus loin : « Nous ne craignons pas non plus que la protection divine nous abandonne. Dans nos principes et dans nos actions , nous ne nous
écartons ni de Tidée que les hommes ont conçue de la divinité, ni de la conduite qu'ils tiennent entre eux. Nous croyons, d'après T opinion reçue , que les dieux, et nous savons bien clairement que les hommes, par la nécessité de la nature, dominent partout où ils ont la force. Ce n'est pas une loi que nous ayons faite ; ce n'est pas nous qui , les premiers , nous la sommes appliquée dans l'usage ; nous en profitons et nous la transmettons aux temps à venir : nous sommes bien sûrs que vous, et qui que ce fût, avec la puissance dont nous jouissons, Rendriez la même conduite. »
La théorie de la force a été rarement exprimée d'une manière aussi nette. La réputation d'Athènes en a souffert. Remarquons cependant, tout en blâmant l'acte sanguinaire accompli à Mélos, que la pratique, sinon la théorie de ce droit du plus fort, est bien ancienne ; c'est le principe sur lequel repose toute l'antiquité , et il n'est pas autre chose que la loi fameuse , salus populi suprema lex , tant de fois invoquée pour justifier le crime. Athènes n'est malheureusement pas seule coupable. Si une voix disait aux peuples modernes que celui qui est sans péché lui jette la première pierre, lequel oserait le premier lever la main? Ne verraient-ils pas se dresser aussitôt devant eux le spectre des nations qu'ils oppriment ou ont égorgées? Que de victimes montreraient leur sang ou leurs larmes du fond de la Sibérie et de l'Inde, sur les côtes de la Chine ou dans les prairies de l'Amérique, et sur toutes les vagues de l'Océan qu'un vaisseau anglais ait sillonnées! Même le noble peuple qui plus que tous les autres a poussé la civilisation moderne dans les voies de la justice , n'a-t-il pas sur son épée quelques taches de sang qu'il n'aurait pas dû répandre ? Ce qui est vieux comme le monde , c'est la force ; ce qui se dégage lentement 9 c'est le droit : mais son règne aussi viendra ^.
i. J'écrivais ces mots il 7 a vingt ans. Hélas! laPrnsise nous a appris que la force conlinae encore à iirimer le droit
lA GUERRE DU PÉLOPONNÈSE, DE 415 A 404. 221