‹ Histoire grecqueChapitre 23 sur 45 · BIST. GB. IS · texte numérisé non relu

BIST. GB. IS

rent aussitôt. On chercha les sacrilèges, on promit des récompenses à qni les dénoncerait ; car , dans la pensée du peuple, la ville était menacée des plus grands malheurs, à moins qu'on ne parvînt à apaiser la juste colère du ciel, par une expiation suffisante. Si Alcibiade avait de nombreux partisans, il avait aussi d*ardents ennemis. Naguère un homme méprisable, Hyperboles, avait failli le faire exiler; et il n'avait échappé qu'en réunissant sa faction à celle de Nicias pour faire retomber sur la tête du démagogue Tostracisme, qui s'en trouva si avili, que le peuple ne voulut plus s'en servir contre les grands citoyens. L'affaire des hennés parut une occasion favorable de recommencer la tentative d'Hyperboles. Des métèques et des esclaves , sans rien déposer sur les hermès, rappelèrent que des statues avaient été précédemment mutilées par des jeunes gens, dans les transports de la gaieté et de la chaleur du vin : c'était Alcibiade qu'ils chargeaient indirectement. D'autres l'accusaient formellement d'avoir, dans un festin, parodié les mystères d'Eleusis ; et on profitait des craintes superstitieuses du peuple pour éveiller ses craintes politiques. On répétait que la mutilation des hermès et la profanation des mystères avaient pour objet de renverser la démocratie, et qu'aucun de ces sacrilèges n'avait été commis sans la participation d'Alcibiade. En preuve, on citait la licence tout aristocratique de ses mœurs.

11 était évident, bien que les preuves matérielles manquassent, qu'il y avait là un complot dont le double but était d'empêcher le départ de l'expédition et de ruiner la puissance d'Alcibiade. Malgré sa légèreté et son dédain pour le peuple et les lois, Alcibiade sentit qu'il ne devait pas laisser derrière lui de telles accusations. Il demanda à être jugé avant son départ ; mais ses ennemis craignirent que le peuple ne reconnût trop aisément son innocence, dans l'intérêt même de l'entreprise : car c'était par son influence qu'un corps d'Argiens et de Mantinéens accompagnait l'armée. Aussi firentils décider que, pour ne pas suspendre l'expédition, Alcibiade s'embarquerait immédiatement , et qu'il ne serait jugé qu'à son retour.

On était déjà au milieu de Tété. Le jour prescrit pour le départ, presque toute la ville, tant citoyens qu'étrangers, descendit au Pirée dès Taurore. Chacun conduisait ses amis, ses parents, ses fils. Ils marchaient remplis d*espéranc8, le cœur attristé pourtant : car, tout en songeant à ce qu'ils allaient acquérir, ils pensaient aussi à ceux que peut-être ils ne reverraient plus. A celte heure, on sentait mieux ce que l'entreprise avait de redoutabley et les dangers, et la distance ; mais les regards étaient en même temps frappés du nombre et de la force des apprêts; et l'orgueil, la confiance séchaient les larmes.

La flotte devait se composer , quand on aurait rallié les vaisseaux qui avaient cinglé droit des ports alliés à Corcyre, de 134 trirèmes, sans compter une foule de bâtiments d( charge. Dans ce nombre était 100 trirèmes de la république; Chios, Rhodes et les autres alliés avaient fourni le reste. Cette flotte était montée par 5100 hoplites, 480 archers, 700 frondeurs rhodiens et 120 bannis de Mégare armés à la légère. Jamais Athènes, ni aucune ville de la Grèce , n'avait vu dans son port un si grand armement.

Quand les troupes furent montées sur les galères et qu'on eut chargé les bâtiments de tout ce qu'il fallait emporter, la trompette donna le signal du silence. Les prières accoutumées avant le départ ne se firent pas en particulier sur chaque navire, mais sur la flottq entière, à la voix d'un héraut ; la foule répandue sur le rivage y joignait les siennes. On versa le vin dans les cratères; chefs et soldats firent des libations dans des coupes d'or ou d'argent ; puis l'armée tout entière entonna le pœan. Alors les rames s'agitèrent, la voile s'enfla, et bientôt la flotte se perdit dans la brume sur la route d'Égine. Les Athéniens venaient de voir pour la dernière fois leurs vaisseaux et leurs soldats.

Une entreprise audacieuse veut avant tout une audacieuse exécution ; mais les généraux n'emportaient point d'instructions bien précises. On les envoyait pour faire quelque chose de grand en Sicile; et on n'avait point dit précisément quelle grande chose il fallait faire. D'ailleurs Nicias paralysait tout. Il avait eu raison de s'opposer à l'expédition avant

qu'elle fût résolue , « mais , après avoir inutilement tenté d'en détourner les Athéniens et de se faire exempter du commandement, il n'était plus temps de montrer de la crainte, d'agir avec lenteur, de regarder sans cesse, comme un enfant , du vaisseau vers le rivage , de répéter que , sans aucun égard à ses représentations, on l'avait chargé, malgré lui, d'une guerre imprudente , et par là d'émousser ce premier élan de confiance qui assure le succès de& entreprises. » Tout le long de& côtes d'Italie la flotte fut très-froidement reçue ; les villes fermaient leurs portes et refusaient de vendre des vivres ; Rhegium même , alliée d'Athènes dans la dernière guerre , ne voulut pas sortir de la neutralité. On comptait sur les richesses d'Egeste. Trois vaisseaux envoyés à cette ville rapportèrent la promesse d'un subside de 30 talents : c'était tout ce qu'elle pouvait donner. On comptait sur les villes ioniennes, aucune n'appelait les Athéniens. Que faire quand on ne trouvait que défiance ou misère , ]k où on espérait de chaudes amitiés et des secours de toute sorte ? Lamachos fut d'avis d'aller droit à Syracuse , et de livrer bataille sous ses murs. Alcibiade voulait qu'on commençât par détacher les autres villes et les Sicules du parti des Syracusains, pour marcher ensuite contre ceux-ci et Sélinonte. Nicias ne goûta aucun de ces deux avis : il proposa lie sommer les Égestains de tenir leurs promesses; s'ils s'y refusaient, d'obtenir pour eux quelques bonnes conditions des Sélinontains , puis de revenir en côtoyant tranquillement la Sicile , pour faire voir les armes d'Athènes et rinunense armement. Le parti le plus sage était le plus hardi, celui de Lamachos , le pire celui de Nicias ; on adopta le plan d'Alcibiade , qui était un moyen terme entre les deux autres (juillet 415).

Messine ferma ses portes, Naxos les ouvrit; à Catane, Alcibiade fut admis, mais seul, dans la ville. Pendant que le peuple écoutait ses raisons sur la place, quelques soldats surprirent une porte mal gardée. Catane entra dans l'alliance d'Athènes, et devint la station de la flotte. L'armée y revenait d'une expédition sans résultat sur Gamarine , quand on vit paraître la galère salaminienne , arrivant d'Athènes avec

l'ordre d'y ramener Alcibiade. Pour ne pas irriter Tarmée, on l'invitait seulement à venir se justifier ; mais , dans le faif, c'était une sentence de mort qui l'attendait à Athènes.

Depuis l'affaire des hermès , une indicible terreur régnait dans la ville, tout était matière à soupçon. Les outrages faits aux dieux épouvantaient ; on y voyait de plus l'indice d'tme conspiration mystérieuse qui menaçait la république et la constitution. La peur gagna Argos , alors étroitement liée avec Athènes. Un mouvement des armées béotienne et Spartiate vers les frontières de TAttique parut une preuve de la connivence des traîtres du dedans et de l'ennemi du dehors. A Argos , les partisans de l'oligarchie furent mis à mort ; à Athènes, 18 citoyens, condamnés comme sacrilèges, furent exécutés ; quelques jours après , 42 autres furent proscrits ; enfin Alcibiade lui-même fut atteint : on le rappela pour le mettre en jugement au sujet de la violation des mystères d'Eleusis ; mais il s'enfuit à Thurium^ et de là dans le Péloponnèse, à Argos. Avant de quitter la Sicile, il rompit un plan qu'il avait formé avec quelques Grecs de Messine pour ouvrir les portes de cette place aux Athéniens. Il commençait déjà l'indigne vengeance qu'il voulait tirer de sa patrie. Dès qu'on connut sa fuite à Athènes, on le condamna à mort; on confisqua ses biens, et les prêtres prononcèrent contre loi les malédictions dans la forme antique , à l'approche des ténèTbres , le visage tourné vers l'occident et en secouant leurs robes de pourpre, comme pour rejeter le sacrilège du sein de la cité et loin de la protection des dieux. L'hiérophante Théano refusa seule d'obéir au décret. « Je suis prêtresse, dit-elle, pour bénir, non pour maudire. »

Iieiitcars de lileias) arrivée de «yllppés & Syraense (414.)

Le départ d' Alcibiade acheva de décourager l'armée. Nicias se bornait à croiser devant les côtes et perdait le temps d'agir ; l'automne arriva qu'on n'avait encore rien fait. Syracuse avait longtemps douté de la réalité de l'expédition. Hermocrato l'annonça d'avance , mais on n'ajouta foi à ses paroles que lorsque la flotte athénienne parut sur les côtes de la Sicile.

230 GHAPITBE XI.

Si elle eût attaqné aussitôt, le succès était possible. On laissa le temps à Syracuse de revenir de son effroi et de faire des préparatifs : elle était prête à tout, quand Nicias reprit, mais trop tard , le projet de Lamachos. Lent et indécis dans le conseil, Nicias ne manquait pas de vigueur dans l'action. Ayant réussi par un adroit stratagème à attirer hors de leurs murs toutes les forces ennemies , il se présenta subitement devant la ville dégarnie de troupes , et débarqua son armée, qu'il fit camper, pour n'avoir rien à craindre de la cavalerie syracusaine , entre un marais où se perdait l'Ânapos et les pentes de la colline Olympiéon. Un combat qui suivit fut tout à l'avantage des Athéniens ; mais , l'hiver survenant , Nicias se retira à Naxos, et de là fit demander à Athènes de la cavalerie et de l'argent. En même temps il détachait les Sicules de l'alliance de Syracuse et tftchait d'attirer dans celle d'Athènes Garthage et l'Étrurie, toutes deux ennemies des Grecs italiotes et siciliens. Syracuse s'adressa, de son côté, à Gorinthe et à Sparte. Alcibiade n'eut pas honte d'accompagner ses députés, et de presser les Lacédémoniens de faire passer une armée à Syracuse, tandis qu'ils fortifieraient, dans l'Attique même, le poste de Décélie, pour mettre deux guerres à la fois sur les bras d'Athènes. £n apprenant sa condamnation à mort, il avait dit : « Je saurai bien leur montrer que je suis encore en vie ; » et il tenait parole.

Sparte résolut d'envoyer un des siens , Gy lippes , avec des vaisseaux de Gorinthe ; mais la lenteur qu'elle y mit laissa le temps aux Athéniens de revenir l'été suivant devant Syracuse (414). Heureusement les Syracusains avaient profité de la retraite de Nicias pour se couvrir , pendant l'hiver, d'une muraille qui défendit l'approche de l'Achradine et d'Ortygie. Ils allaient occuper aussi le sommet de l'Épipole , quand les Athéniens arrivèrent et les prévinrent *. Nicias descendit aussitôt des hauteurs d'Épipole, construisit une vaste enceinte retranchée, sykéy et de là fit partir, pour envelopper la ville , deux murs de circonvallation qui devaient aboutir,

1. Voyez le plan de Syracuse, p. 107. Syracuse se ccmposait. en 415, de deux villes : l'ancienne, dans l'ile d'Ortygie; la nouvelle, ou Achradine, sur la terio

d'un côté, au port de Trogile, et, de Tautre, au grand pon. Il fit presser cette constructioii avec activité, malgré la difficulté du terrain, tantôt en collines, tantôt en marais. Les Syracusains, pour l'entraver, commencèrent une muraille transversale qui devait couper les travaux des Athéniens; celle-là prise, une autre fut poussée jusqu'à TAnapos ; les Athéniens s'en emparèrent égdement. Dans un des combats qui se livrèrent à ce sujet, Lamachos fut tué : c'était un général habile, plein de courage et d'ardeur. Aristophane, qui raille sa fougue belliqueuse, l'appelle ailleurs un héros. Il était pauvre et honnête : « Lorsqu'après une expédition, dit Plutarque, il rendait ses comptes au peuple, il portait toujours en dépense un habit et une paire de chaussures. »

Nicias resta seul à la tête de l'armée. Ses derniers succès lui attirèrent de nombreux renforts de la Sicile, de l'Italie et même des Etrusques, qui lui envoyèrent trois galères. Il commençait lui-même à espérer; les Syracusains, au contraire, perdaient courage; déjà ils parlaient de se rendre, et la capitulation était prête, quand une galère de Corinthe, échappée aux croisières des Athéniens , vint annoncer qu'une flotte se rassemblait à Leucade et que Gylippos était en Sicile. Il avait, en effet, débarqué en sûreté à Himère. Avec les secours que lui fournirent cette ville, Sélinonte, Gela et quelques Sicules, il réunit une armée de 3000 hommes. Nicias, au lieu de marcher à sa rencontre, le laissa entrer paisiblement dans Syracuse. Aussitôt la face des choses changea. « Gylippos, dit Plutarque, envoya d'abord un héraut aux Athéniens pour leur offrir toute sécurité dans leur retraite , s'ils voulaient évacuer la Sicile. Nicias ne daigna pas même répondre : et quelques-uns des soldats demandèrent an héraut, d'un ton railleur, si l'arrivée d'un bâton et d'ua manteau lacédémonien avaient subitement donné aux Syra

ferme, à quelque distante d'Ortygie. L'Achradine était fortifiée et avait deni» faubourgs ouverts : Tyché, et ce qui fut appelé plus tard NéapolU. L'Achradiaa occupait la base d'un triangle, dont le sommet était TÉpipoIe. A cette pointe, d'où Ton dominait tout Syracuse, était le fort Euryèle. Le plan que je donne est une réduction des deux plans dressés par M. Grote, d'après le texte de Thucydide, la discussion du B^ Arnold et les Mémoires du colonel Leake, de Serra de Falco et de Cayallari, qui fit, en 1839, des fouilles et d'importantes découverte! sur l'emplacement de l'ancienne Syracuse.

232 GHAPITKE XI.

cnsains une telle supériorité, qu'ils n'eussent plus que dn mépris pour ces Athéniens qui, tout récemment, avaient rendu aux Spartiates 300 prisonniers, qu'ils tenaient dans les fers, tous beaucoup plus forts et plus chevelus que Gylippos. »

Mais le Spartiate avait ramené la confiance; il rétablissait la discipline, il aguerrissait les troupes et pour coup d'essai U surprit la garnison du fort Labdalon, qu'il égorgea. Puis il éleva un troisième mur, qui coupa la ligne des Athéniens et qu'il prolongea le long des hauteurs d'Épipole pour gagner la pointe du triangle, clef de toute cette position. Au lieu de .porter de ce côté ses forces, Nicias, avouant publi-* quement ses craintes et sa faiblesse, s'occupa de fort^er le promontoire Plemmyrion, à l'entrée du grand port, et y construisit trois forts; c'était presque abandonner le siège. Si là, en effet, les secours arrivaient aisément par mer, il fallait aller chercher au loin l'eau et le bois, et les soldats ne pouvaient sortir sans être harcelés par les cavaliers ennemis qui étaient maîtres de la campagne. Une victoire gagnée par Gylippos, et l'arrivée d'une escadre corinthienne, achevèrent de rendre l'armée athénienne plutôt assiégée qu'assiégeante.

Nicias expédia alors à Athènes une dépèche où se révélait toute la détresse de sa situation et toute l'inquiétude de son âme. H annonçait l'arrivée de Gylippos, l'interruption du mur de circonvallation, le délabrement de la flotte et de l'armée, le mauvais état des vaisseaux restés trop longtemps à la mer, la désertion des rameurs et des troupes soudoyées, l'épuisement des villes alliées, Naxos et Gatane, le découragement des soldats et des matelots. « Ce qui est le plus embarrassant, ajoutait-il, c'est que, tout général que je suis, je n'ai pas le pouvoir d'empêcher ces désordres, car vous êtes des esprits difficiles à gouverner..... Je voudrais vous mander des choses plus agréables, disait-il en terminant, mais je ne pourrais vous en écrire de plus importantes, puisqu'il faut que vous soyez bien informés de l'état de ce pays-ci, pour en faire l'objet de vos délibérations. D'ailleurs, je vous connais, je sais que vous n'aimez à apprendre qu^

de bonnes nouvelles; et qu'ensuite vous rejetez le mal sur ceux qui vous les donnent, si les événements n'y répondent pas : j'ai donc regardé comme le plus sûr de vous dire la vérité. Soyez persuadés que chefs et soldats se sont conduits sans reproche. Mais, à présent que toute la Sicile est liguée contre nous, et qu'on y attend une nouvelle armée du Péloponnèse, délibérez avec cette idée que vous n'avez ici que des forces insuffisantes. H faut ou les rappeler, ou envoyer une seconde armée de terre et de mer, aussi forte que la première, avec de grandes sommes d'argent. Il faut aussi me donner un successeur : la maladie néphrétique dont je suis to,urmenté ne me permet plus de garder le commandement. Je mérite de votre part cette condescendance : tant que j'ai eu de la santé, je vous ai bien servis. Au reste, ce que vous jugerez à propos de faire, doit être prêt au commencement du printemps. Point de lenteur; nos ennemis de Sicile n'en mettront pas dans leurs dispositions, ceux du Péloponnèse tarderont davantage; mais» si vous n'y faites attention, les uns vous surprendront comme ils l'ont déjà fait, et les autres vous préviendront. »

Arrivée de Démoiitliène (4f S).

Cette pressante missive, loin d'abattre les Athéniens, ou d'exciter leur colère contre l'incapable général, les porta à de plus grands efforts. Ils votèrent un nouvel armement, qui fut placé sous les ordres de Démosthène et d'£urymédon, adjoints à Nicias pour le généralat de Sicile. Une autre détermination était prise, presque le même jour, à Lacédémone, celle d'envoyer au printemps suivant une armée à Syracuse èX une autre dans l'Attique pour occuper Décélie. La guerre générale allait donc recommencer. Braver tant de dangers à la fois, c'était peut-être très-héroïque, mais c'était d'ime souveraine iinprudence. En attendant les secours promis, Gylippos poursuivait avec activité ses premiers succès. Il sortit de Syracuse, parcourut les villes, jusqu'alors flottantes, et les entraîna toutes, excepté Agrigente, dans le parti que la victoire favorisait. De retour auprès des Syra-

234 GHÂPITRJS XI.

cusains, il les décida à attaquer à la fois par terre et par mer. Tandis que toute Tarmée athénienne regardait du rivage le combat naval, Gylippos surprit les forts de Plemmy— rion. Les Athéniens y perdirent leurs provisions, leurs bagages, le trésor de Tannée et une position d'où les Syra— cusains pouvaient à leur tour intercepter les arrivages de la haute mer. Deux actions navales,- où lôs Athéniens eurent le dessous, accrurent encore les dangers de leur position.

Mais Démosthène arrivait. « II parut tout à coup au-dessus du port, à la vue dés ennemis, dans un appareil aussi magnifique que formidable. Sa flotte était composée de 73 vaisseaux, montés de 5000 hommes d'infanterie, d'environ 3000 archers, frondeurs et gens de trait. L'éclat des armes, les couleurs brillantes des enseignes, le grand nombre des officiers et le son bruyant des trompettes, tout offrait aux ennemis le spectacle à la fois le plus pompeux et le plus effrayant. Les Syracusains furent de nouveau en proie à de vives alarmes : ils ne voyaient plus de terme à leurs maux. Plus d'espoir d'un meilleur sort. Ils allaient, di« saient-ils, perdre le fruit de tous leurs travaux, et périr sans ressource. Car Athènes qu'ils croyaient épuisée, Athènes, malgré les dangers dont elle était menacée, à cette heure même, sur son propre territoire, occupé par une garnison ennemie, envoyait en Sicile une seconde armée plus formidable que la première. »

Démosthène était plein de résolution. Il voulait terminer promptement la guerre. Dès qu'il eut tout examiné, il dé« clara que son avis était d'attaquer la muraille des Syracusains, afin de pouvoir achever la circonvallation. S'il réussissait, il entrerait dans Syracuse; sinon, il ramènerait Tannée sans perdre inutilement les honmies et l'argent de la république. Nicias, effrayé de son audace, resta dans les retranchements. Démosthène et Eurymédon assaillirent au milieu de la nuit TÉpipole, afin de tourner la muraille des ennemis. Cette attaque imprévue jeta le désordre parmi les Syracusains; mais les Athéniens se crurent trop tôt victorieux; ils se dispersèrent pour poursuivre, tandis que l'en-

nemi au contraire , revenu de sa stupeur, reformait ses rangs. Les Béotiens, les premiers, s'arrêtèrent ; ils chargèrent les assaillants et' les firent reculer à leur tour. Gomme la lune brillait, on apercevait bien la forme des corps, mais sans distinguer si c'étaient des amis ou des ennemis. Des hoplites des deux partis s'égarèrent, et le mot d'ordre que les Athéniens se donnaient à haute voix, pour se ralUer, fut vite connu des ennemis. Us en profitèrent pour augmenter la confusion. Si les Argiens, les Gorcyréens, et tout ce qu'il y avait de Dorions dans l'armée d'Athènes, chantaient le paean, les Âlhéniens se croyaient au milieu des troupes de Syracuse et frappaient : on se battait amis contre amis, citoyens contre citoyens, et la cruelle méprise n'était reconnue que trop tard. La descente d'Épipole est étroite ; poursuivis sur cette pente rapide, beaucoup se jetèrent dans les précipices et se tuèrent. Geux qui, sans accident, parvinrent dans la plaine, se sauvèrent presque tous à leur camp, surtout les soldats de la première armée, qui connaissaient mieux je pays ; mais plusieurs des derniers arrivés se trompèrent de chemin, et, le jour venu, furent enveloppés par la cavalerie syracusaine. Les Athéniens perdirent 2000 hommes dans ce combat.

Après un tel désastre, il n'y avait qu^un parti à prendre : la tentative de Démosthène avait échoué : il fallait quitter la Sicile. Mais l'à-propos est ce qui manque le plus aux esprits timides et irrésolus. Quand Démosthène parla de mettre k la voile, Nicias s'y opposa. Il n'osait prendre sur lui une si grande résolution ; il prétendait qu'il fallait rester, que les Syracusains manquaient d'argent, qu'ils n'étaient pas dans un état aussi prospère qu'ils paraissaient. Au fond, il redoutait de se retrouver en face du peuple d'Athènes qui imputerait à ses continuelles hésitations le mauvais succès de la guerre. Eurymédon avait d'abord soutenu l'avis de Démosthène; mais, comme on savait que Nicias avait des intelligences dans la ville, quand on le vit s'opposer si obstinément au départ, on crut qu'il avait des espérances que la prudence lui défendait de révéler : on céda et l'on resta.

Défaites luiYaleÉ des Athéniens t retraite) destmetion

de l'armée (4f S).

La détresse des Syracusains n'était pas une invention de Nicias. Mais, animés par le succès, leur force était doublée. Gylippos parcourut une seconde fois la Sicile, et ramena de nouveaux renforts. Gomme ils avaient eu la victoire sur terre, les Syracusains voulurent l'avoir sur mer. Pour fermer la retraite aux Athéniens ils entreprirent de leur barrer Tissue du port.

Lorsqu'on avait résolu de rester en Sicile, Démosthëne, voyant tout le danger de la position, avait au moiils proposé de se retirer à Gatane ou à Naxos, pour y passer la saison des maladies. Le campement était malsain; une épidémie affaiblissait Tarmée. Nicias avait fini par se ranger à cet avis, et on allait s'éloigner lorsqu'une éclipse de lune vint effrayer le superstitieux général : il refusa de nouveau de quitter la place, et il ne s'occupa que de sacrifier pour apaiser la déesse irritée. Les Syracusains mirent ce retard à profit : ils attaquèrent la flotte athénienne, lui prirent 18 vaisseaux et fermèrent le port, en y tenant à l'ancre des trirèmes , des vaisseaux de charge et des barques.

Il fallait à tout prix briser cette barrière : les Athéniens s'y résolurent, ils avaient encore 110 vaisseaux, ils les montèrent. Tout le monde sentait l'importance de cette lutte suprême. Les vaisseaux de Syracuse étaient partagés en deux divisions: les uns gardaient le passage, les autres, rangés autour de l'issue du port, étaient prêts à s'élancer pour envelopper les galères athéniennes qui forceraient le barrage. La bataille s'engagea avec une fureur désespérée. Les vaisseaux mêlés, confondus, serrés les uns contre les autres, bO heurtaient et se brisaient; matelots et soldats rivalisaient d'ardeur désespérée; les javelots, les pierres volaient de toutes parts. Les armées de terre étaient sur le rivage. Les Syracusains prirent enfin l'avantage, poussèrent au rivage les vaisseaux ennemis et les y poursuivirent. Il fallut que l'armée de terre des Athéniens courût, partie au secours des

équipages qui s'étaient jetés à la côte, partie à la défense des retranchements. C'en était donc fait, toute l'expédition était maintenant prisonnière. La situation des Athéniens était en effet à peu près celle des Spartiates à Pylos. La nïer leur était fermée, et ils ne pouvaient espérer se sauver par terre, à moins d'un miracle.

Le combat avait été si rude que des deux côtés on avait fait de grandes pertes. Les vainqueurs recueillirent leurs morts avec les débris des navires, et dressèrent un trophée. Les Athéniens ne songèrent pas même à réclamer leurs morts: ils ne pensaient qu'à fuir dès que la nuit serait venue.

Démosthène, dont rien n'abattait le courage, proposa de couvrir de troupes le reste des bâtiments, et d'essayer encore de forcer le passage au lever de l'aurore. Il représentait qu'ils avaient plus de vaisseaux capables de tenir la mer , que les ennemis ; car il leur en restait bien 60, et ceux-ci en avaient moins de 50. Nicias était du même avis; mais, quand ils voulurent en venir à l'exécution, les équipages refusèrent le service. Frappés de leur défaite, ils ne se croyaient plus capables de vaincre: tous n'avaient qu'une même pensée, celle de fuir nar terre.

Le surlendemain de cette fatale journée, l'armée se mit en marche. 40 000 hommes partirent, abandonnant leurs blessés, leurs malades qui s'attachaient k leurs vêtements, les suppliaient de ne les point laisser et les suivaient aussi loin que le permettaient leurs forces épuisées. L'armée marchait en deux divisions, commandées chacune par Nicias et Démosthène, qui s'efforçaient de ramener, par leur contenance et leurs paroles, un peu de confiance et de courage dans ces esprits abattus. Pendant les huit jours que dura cette retraite désastreuse, les ennemis ne cessèrent d'attaquer l'armée en tête, en queue et sur les flancs. Démosthène, qui faisait l'arrière -garde, fut enfin enveloppé avec toute sa division à Polyzélion, et forcé de mettre Las les armes, à la seule condition que ses soldats auraient la vie sauve.

A cette nouvelle, Nicias fit porter des propositions à Gylip-

pos. Il demandait qu'on laissât sortir librement de Sicile les Athéniens, et promettait, à cette condition, qu'Athènes rembourserait les frais de la guerre. Ces demandes furent rejetées avec mépris, et la poursuite continua avec acharnement. Le lendemain, les Athéniens arrivèrent au fleuve Asinaros. Ils essayèrent de le passer. Dévorés par la soif, ils s'y jetèrent en foule; beaucoup s'y noyèrent, et les Syracusains postés sur les hauteurs voisines n'avaient qu'à lancer leurs traits au hasard pour tuer : le fleuve fut bientôt rempli de morts et teint de sang. Ce dernier revers décida Nicias à se rendre à Gylippos, qui arrêta le massacre (21 septembre 413).

A peine les vainqueurs furent-ils rentrés dans Syracuse, couronnés de fleurs, sur des chevaux magnifiquement ornés, que l'orateur Euryclès proposa dans l'assemblée le décret suivant : « Le jour où Nicias a été fait prisonnier sera consacré à jamais par des sacrifices et par la suspension de tout travail public : cette fête sera appelée Asinaria, du nom du fleuve que les Syracusains ont illustré par leur victoire. Les valets des Athéniens et tous leurs alliés seront vendus à Fencan : les Athéniens de condition libre, et les Siciliens qui ont embrassé leur parti, seront rélégués dans les carrières, excepté les généraux, qu'on fera mourir. » Ge décret fut adopté.

Deux hommes s'opposèrent à son exécution : Hermocrate au nom de la modération et de l'humanité ; Gylippos au nom de Sparte. Gylippos réclamait les deux généraux captifs pour les emmener dans sa patrie. Il se souvenait que Nicias s'était toujours montré bienveillant envers les prisonniers de Sphactérie, et opposé à cette guerre qu'il avait si mal conduite; il savait combien les Spartiates désiraient tenir entre leurs mains ce Démosthène qui leur avait fait tant de mal à Pylos. Mais les Syracusains, déjà las de la sévérité toute Spartiate de son conmiandement, et qui lui reprochaient aussi son avarice et ses concussions, rejetèrent sa demande en l'accablant d'injures. Ils firent mourir les deux généraux; quelques Syracusains qui avaient eu des intelligences avec eux hâtèrent l'exécution, dans la

crainte que Nîcias ne révélât leur trahison. Suivant les uns, Niçias et Démosthène furent lapidés ; Timée racontait que, prévenus à temps par Hermocrate^ ils se donnèrent euxmêmes la mort.

Ils furent encore les moins malheureux. Les autres prisonniers avaient été entassés dans de profondes carrières, à ciel découvert, où ils étaient alternativement tourmentés par l'étouffante ardeur du soleil^ et glacés par la fraîcheur des nuits d'automne. Pour toute nourriture, ils recevaient la moitié de la ration d'un esclave, deux cotyles d'orge et une cotyle d'eau par homme. Leurs blessés, leurs malades mouraient au milieu d'eux, et ils ne pouvaient ensevelir leurs cadavres. L'air qu'ils respiraient était infect. Ils restèrent ainsi pendant soixante-dix jours, au bout desquels on vendit conmie esclaves ceux que ces misères n'avaient pas tués, d'abord les étrangers, puis, six mois plus tard, les Athéniens et les Siciliens.

Cette fatale expédition, qui ébranla l'empire d'Athènes et lui ôta ses meilleurs généraux, sembla porter malheur aussi aux chefs victorieux. Le sauveur même de Syracuse finit mal. Gomme son père Gléandridas, qui s'était vendu à Périclès, Gylippos fut convaincu de plusieurs actions honteuses et chassé de Lacédémone. Hermocrate, qui après lui contribua le plus au succès, accusé de trahison, fut banni de sa patrie; trois ans après, il tenta d'y rentrer les armes à la main et fut tué sur la place publique.

La poésie seule vainquit la fortune contraire et désarma la haine. Plutarque raconte que plusieurs prisonniers athéniens durent leur salut à Euripide, les uns parce qu'ils avaient été mis en liberté pour avoir appris à leurs maîtres les morceaux qu'ils avaient retenus de ses pièces, les autres parce que, errant dans la campagne après le combat, ils avaient été nourris par ceux à qui ils chantaient ses vers. De retour à Athènes, ces captifs allèrent porter leur reconnaissance au poète dox^ le génie avait paye leur rançon.

Dangers et énerste d^ Athènes (4f S-4f •)•

La guerre durait encore en Sicile^ que les Spartiates, suivant le conseil perfide d'Âlcibiade, envahissaient et fortifiaient Décélie, à 24 kilomètres seulement d'Athènes. Le roi Agis s'y était posté et de là désolait incessamment le pays.

< Jusqu'alors Athènes avait supporté des incursions de courte durée, qui ne l'empêchaient pas, le reste du temps, de tirer parti de son territoire ; mais a présent que les ennemis occupaient ce fort, il n'y avait plus de moisson à faire sur leurs champs. 20000 de leurs esclaves avaient prs la fuite, et c'étaient presque tous des geus de métier ; leurs bestiaux, leurs bétes de somme étaient perdus. Gomme la cavalerie était journellement sur pied pour repousser les maraudeurs et surveiller les mouvements de l'ennemi, tous les chevaux furent bientôt ou blessés ou boiteux. L'importation des denrées qu'on tirait de TEubée se faisait autrefois d'Orope par terre, en traversant Décélie; il fallait maintenant les faire venir à grands frais par mer, en tournant Sunion. La ville elle-même était moins une cité qu'une forteresse. Les citoyens se succédaient pendant le jour pour monter la garde sur les remparts, et la nuit, en hiver comme en été, tous, excepté les chevaliers, se fatiguaient sur les murailles et dans les postes ; enfin, au moment où ils avaient plus que jamais besoin de l'affection de leurs alliés, ils furent obligés d'augmenter les charges qu'ils faisaient peser sur eux. Au lieu du tribut ordinaire, ils imposèrent un vingtième sur toutes les marchandises importées ou exportées par mer, se flattant d'en retirer davantage. » (Thucydide).

Voilà donc ce qu'avait produit cette aventureuse et folle expédition. Athènes avait perdu de nombreux défenseurs, épuisé ses ressources, mécontenté ses alliés et attiré sur son territoire dégarni la guerre qu'elle portait naguère au cœur du Péloponnèse. Il faut ajouter à tous ces maux l'inimitié d'Âlcibiade.

Cependant la constance d'Athènes n'en fut pas ébranlée.

Thucydide est forcé d'en convenir. « Au commencement de la guerre, les uns pensaient que si les Péloponnésiens entraient dans TAttique, les Athéniens pourraient bien tenir un an d'antres disaient deux, quelques-uns trois, personne davantage. Et 17 ans après la première invasion, déjà épuisés par cette guerre , ils en avaient commencé une autre en Sicile , aussi périlleuse que celle qu'ils avaient soutenue contre le Péloponnèse 1 » Le désastre de Sicile était un grand coup : d'abord même on n'y voulut point croire; puis, quand il fut impossible d'en douter, on s'emporta contre ceux qui avaient conseillé l'expédition. Mais cela dura peu : le premier mouvement passé, Athènes redevint digne d'elle-même; elle laissa les récriminations inutiles, pour ne songer qu'à faire tête aux ennemis anciens et à tous les ennemi^ nouveaux que le malheur allait susciter. Des bois de construction furent amassés, des vaisseaux mis sur le chantier, le cap Sunion fortifié pour protéger le passage des denrées étrangères, et un conseil de dix citoyens créé pour rendre plus prompte et plus ferme l'action du pouvoir, comme Rome recourait dans les crises à la dictature.

Le moment suprême semblait en effet arrivé. L'Eubée , le grenier d'Athènes, promettait à Agis, toujours posté à Décélie, de se soulever, si on lui envoyait quelque secours. Lesbos, Ghios, Erythrée faisaient la même demande. Tissapherne, satrape des provinces maritimes, et Pharnabaze, gouverneur des provinces de l'Hellespont, s'engageaient à fournir des subsides pour l'entretien d'une flotte. Depuis les victoires de Gimon, la cour de, Suses n'avait pas levé d'impôt sur les Asiatiques tributaires d'Athènes. Mais Darius, à la nouvelle du désastre d'Athènes, crut n'avoir plus de ménagements à garder. Il refusa de rabattre du tribut que Tissapherne devait fournir pour l'Ionie et la Carie , les sommes que les cités grecques ne payaient plus. La même injonction avait sans doute été faite à Phamabaze ; de là leur zèle pour les Péloponnésiens. Les envoyés de Pharnabaze avaient déjà envoyé 25 talents; Lacédémone n'y tint pas : elle commanda aux alliés de préparer 100 galères. On n'en arma que 21; et, quand elles voulurent sortir du golfe Saro-

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