HI^T. OR
nique pour Toguer vers Ghios, sur une mer où ne devait plus se trouver une voile athénienne^ elles tombèrent avec effroi dans une escadre qui les rejeta au port et les força de s'échouer à terre. Mais, avant que la nouvelle de ce désastre imprévu arrivât sur les côtes d'Asie , Âlcibiade se hftla de courir à Ghios avec 5 galères lacédémoniennes, avantgarde ^ disait-il, d'un puissant armement. Les nobles de Ghios entraînèrent le peuple, malgré son penchant contraire, à une défection ^ Erythrée et Glazomène, puis Téos, Lébédos, Érée, enfin Milet entrèrent aussi dans la confédération péloponnésienne.
Alcibiade n'était que traître à sa patrie, le général Spartiate qui l'accompagnait fut traître à la Grèce entière, en signant avec Tissapherne un traité qui livrait au grand roi tous les Grecs d'Asie et ceux des ties, de sorte que Sparte consentait à lui abandonner même des cités que lui ou ses ancêtres n'avaient jamais possédées (<l12).
Ainsi la lutte, qui naguère était aux limites occidentales du monde grec, allait avoir l'Orient pour théâtre. Toutes les forces ennemies se portèrent de ce côté. Athènes, qu'on croyait à bout de ressources comme de courage, y envoya successivement jusqu'à 104 galères, qui trouvèrent un point d'appui et une excellente station navale à Samos. Le peuple de cette ile, averti par la trahison des nobles de Ghios, chassa les siens pour n'être pas contraint de rompre avec la cité, grâce à laquelle le commerce de tous prospérait, et de s*unir à ceux qui venaient de livrer honteusement au grand roi la liberté des Grecs d'Asie. La flotte athénienne défendit Samos, recouvra Lesbos, Glazomène, et vainquit.
1. Thucydide, 1. VIII. chap. ix, xiv et xxiy. Au reste, même remarque peut être laite à propos de la défection de Lesbos, d'Acanthe, de Toroné, de Mendé, d*Amphipolis, etc. Partout le peuple s'oppose aux changements que les grands provoquent et accomplissent. L'empire d'Athènes n'était donc impopulaire qu'auprès d'une faction, et non dans la masse générale des alliés. Je l'ai dit déjà vingt rois, mais je ne puis trop le répéter, l'assertion contraire étant jusqu'à présent presque partout admise, si ce n'est dans les deux ouvrages de MM. Thirlwall et Grote. La révolution démocratique de Samos, dont il est question un peu plus loin, prouve la même chose. La prospérité des alliés d'Athènes était telle, que Thncydide appelle les habitants de Ghios « les plus riches des Hellènes. » uv. VIU, chap XLV. C'était, après Sparte, la ville qui avait le plus d'esclhves. Wallon, 1. 1. p« 319.
près de Milet, les Péloponnésiens (septembre 412), mais sans pouvoir empêcher la défection de Gnide et de Rhodes* Des galères de Sélinonte, de Syracuse et de Thurium étaient venues se joindre aux vaisseaux lacédémoniens ; et Tissapherne promettait l'arrivée prochaine d'une grande flotte phénicienne.
BéYOltttlon ollsar^liique II Athènes (fféTrier «a nmrm 4ii>
Athènes était seule contre tous; elle ne pouvait soutenir longtemps un tel effort. Un événement inattendu lui donna quelque relâche , la rupture d'Âlcibiade avec Lacédémone. Cet homme singulier avait étonné les Spartiates par la souplesse avec laquelle il avait adopté leurs mœurs et leurs usages : le pain his et le brouet noir semblaient avoir été toujours son unique nourriture, et les exercices des Spartiates, l'éducation de son enfance. Cependant le débauché n'avait pu s'empêcher de reparaître : il avait outrageusement offensé le roi Agis, qui chercha à le faire assassiner. Le gouvernement lui-même, inquiet de l'ascendant que prenait Alcibiade sur les Grecs d'Asie, donna l'ordre de le tuer. C'était de la justice à la façon du grand roi. Athènes au moins ne frappait qu'après un jugement régulier. Alcibiade, averti des intentions de ceux qu'il avait si bien servis , quitta l'armée et se réfugia auprès de Tissapherne. Il l'étonna par sa mollesse et il le charma par son esprit. Mais ce n'était pas assez pour lui de se faire le compagnon de débauches du satrape : chassé de Sparte , il lui fallait regagner Athènes par des services. Il représenta à Tissapherne le danger de livrer à un seul peuple la terre et la mer ; mieux valait, dans l'intérêt du grand roi, tenir la balance égale entre Sparte et Athènes, et les laisser se ruiner toutes deux. Puisque Sparte avait maintenant l'avantage, il fallait d'abord réduire les s\ih* sides que le satrape donnait, et lui refuser le secours qui de-^ vait venir de Phénicie.
Tissapherne entra complètement dans ces vues, où sa politique et son avarice trouvaient à la fois leur compte. Quelque argent adroiteme^t répandu panai les çhefis^ de la flotte
peioponnésienne leur fit perdre dansTinactioii un temps précieux. Le seul Hermocrate, de Syracuse, garda ses mains pures de Tor du grand roi. Âlcibiade se prévalut de ce changement auprès de Tarmée athénienne qui campait à Samos. Ses secrets émissaires disaient aux triérarques et à tous les riches, ennemis des institutions populaires, que seul il pouvait changer la fortune, depuis quatre ans si contraire. Ûs le montraient tenant suspendus sur la tête d'Athènes l'alliance et les trésors, ou la colère et les armes du grand roi, la victoire ou la ruine. S'il avait arrêté les subsides fournis aux Spartiates, il pouvait les leur rendre ; il avait enchaîné dans leurs ports les 150 vaisseaux phéniciens, il pouvait faire souffler le vent qui les réunirait à la flotte du Péloponnèse. Mais il n'y avait pas de sûreté pour lui dans Athènes, tant que durerait le gouvernement qui l'avait chassé.
Ces paroles trouvaient aisément créance auprès des principaux officiers de l'armée. Depuis la mort de Gimon , l'opposition de la noblesse s'était modestement bornée aux sarcasmes d'Aristophane c» des comiques. Le malheur public releva ses espérances et fortifia sa résolution d'en finir. Plus, en effet, la guerre durait et devenait désastreuse, plus les charges de la tnérarchie augmentaient. Quand la victoire suivait le drapeau d'Athènes, le butin au moins dédommageait; maintenant il n'y avait que des dangers certains et des dépenses sans cesse renouvelées. Le pauvre qui n'avait que sa vie, souvent misérable, la jetait, avec une patriotique insouciance, au péril; le riche avait une mauvaise chance de plus, la ruine. On ne comprendrait pas, sans ces explications, les scènes qui vont suivre, ni la tyrannie des Trente. De la part des riches , ce n'était pas haine aveugle pour la liberté , mais haine violente pour des institutions qui, dans des temps de malheur, rendaient insupportable la condition de ceux qui pensaient que les sacrifices à l'honneur et à la puissance de la pairie devaient avoir une limite.
Pour donner plus de force à leur opposition, les nobles s'étaient depuis longtemps organisés en sociétés secrètes (hétéries), dont tous les membres, agissant de concert à ^n
moment donné, pouvaient emporter nne élection au Pnyx, ou faire échouer devant les héliastes l'accusation dont un d'eux était menacé. C'étaient des hétéristes, <5es amis de Cimon, qui, à Tanagra, se firent tous tuer pour laver son nom d'un soupçon. Mais le temps des beaux dévouements était passé. Les hétéries actuelles ne travaillaient plus qu'à renverser le gouvernement. Plusieurs des chefs de l'armée de Samos faisaient partie de ces sociétés secrètes. L'homme qui avait tant à se plaindre du peuple leur parut un instrument utile.
Le seul Phrynichos comprit qu'Alcibiade ne se souciait pas plus de l'oligarchie que de la démocratie : il insista sur la honte de mettre aux pieds d'un banni les lois de sa patrie; sur le danger de rétablir dans les villes alliées un gouvernement oligarchique, dont le premier soin serait de traiter avec Lacédémone. Mais on ne Técouta pas, et des députés partirent pour Athènes ; à leur tête était Pisander. Accueilli d'abord par des cris et des réclamations, il se contenta de demander successivement, à chacun des opposants, sur quelles ressources il comptait pour sauver la patrie; et, comme ils étaient forcés d'avouer qu'ils n'en avaient aucune : « Eh bien ! reprit-il hautement , nous n'en trouverons qu'en mettant dans notre politique plus de modestie, qu'en donnant l'autorité à un petit nombre de citoyens , pour inspirer au roi de la confiance, et en nous occupant moins, dans les circonstances actuelles, de la forme de notre gouvernement que de notre salut. Il nous sera facile de changer dans la suite, si quelque chose nous déplaît; mais rappelons toujours Alcibiade, qui seul maintenant peut rétablir nos affaires. »
Pisander n'obtint pas sur l'heure ce qu'il demandait. On hésitait à toucher à cette démocratie glorifiée par Aristide et Péridès , et à laquelle se rattachaient toutes les grandes choses accomplies depuis un siècle. La persuasion restant sans effet, les nobles usèrent de la terreur. Les sociétés secrètes, dirigées par Antiphon, s'étendirent, et peu à peu .une immense conspiration enveloppa la cité. Androclès, le principal orateur du peuple, tomba sous le poignard. D'au-
2(i6 CHAPITRE XI.
très chefs populaires farent assassinés , sans qu'on recherchât les coupables; et rassemblée générale ^ le conseil des Cinq- Cents, ne délibérèrent plus que sous la crainte inspirée par Taudace des meurtriers. « Nul, dit Thucydide qui fait le plus sombre tableau de cette tyrannie des conspirateurs oligarchiques, nul n'osait élever la voix ; car le moindre signe d'opposition amenait une mort certaine. » Pour prévenir tout mouvement contraire, Pisander avait ramené de Ténos, d'Andros, de Carystos, d'Égine et d'autres cités où il avait rendu l'influence aux riches , 300 hoplites qui servaient de garde à la faction. Quand toute résistance eut été ainsi paralysée, Pysander demanda, dans une assemblée du peuple tenue hors de la ville, pour en écarter les opposants, que dix citoyens fussent chargés de reviser les lois, avec un pouvoir absolu.
La nouvelle constitution ne sembla pas, à la première vue, très-différente de l'ancienne. Un conseil de 400 membres prit la place des Cinq- Cents; et, au lieu de l'assemblée générale, il y eut une assemblée de 5000 citoyens, choisis d'après leur fortune et leur condition. Or, nous savons que, sous la démocratie, les assemblées populaires s'élevaient parement à ce nombre. Mais tous alors avaient le droit d'y prendre part : désormais il n'y eut plus que 5000 élus, dont on ne se hâta pas de publier les noms; en outre, leur convocation dépendait du bon vouloir du conseil des Quatre- Cents, qui était investi d'une autorité illimitée, et qui, par la manière dont il était formé , donnait toute sécurité aux nobles ; enfin , pour éloigner les pauvres des fonctions publiques, il fut décidé que le service militaire serait seul rétribué.
Le jour où la nouvelle constitution fut mise en pratique , la violence faite au peuple apparut à tous les yeux. Des postes armés furent répandus dans la ville; une garde de 120 jeunes gens entoura le nouveau conseil, quand il se réunit pour prendre possession du lieu où il devait délibérer; chacun des membres s'était lui-même armé d'une épée. Ce fut dans ce belliqueux et menaçant appareil qu'ils vinrent chasser les Cinq-Cents encore assemblés : ils ne trouvèrent
point d'opposition. Pourtant la tyrannie éclata aussitôt. Plusieurs citoyens furent exécutés ; d'autre jetés en prison ou bannis.
Le nouveau pouvoir oublia les propositions récemment faites par Alcibiade, et se crut assez fort pour se passer de lui. Il le laissa dans Texil : c'était une première imprudence. Il en fit une autre : il mit Athènes aux pieds de Lacédémone. Rien n'était plus propre à indisposer le parti nadonal, les vrais amis de la patrie, et surtout l'armée de Samos. « La guerre, faisait-il dire à Agis, n'a plus de raison pour se prolonger, puisque Athènes a désormais un gouvernement sympathique à celui de Sparte. » Ils ne se bornèrent pas à envoyer à Sparte Antiphon, Phrynicos et plusieurs autres pour négocier la paix, ils la voulaient à tout prix, dût Athènes livrer ses villes tributaires, sa flotte même et ses propres murailles. Pour se prémunir contre une réaction démocratique qui commençait à se manifester, ils faisaient construire, à l'entrée dul^irée, un fort, qu'ils se proposaient, ils ne le cachaient point, de livrer aux Lacédémoniens au premier danger.
Agis répondit perfidement à ces ouvertures. Croyant la ville pleine de troubles et de confusion, il appela des recrues du Péloponnèse; et, de Décélie, il fondit sur Athènes, espérant qu'on lui en ouvrirait les portes ou qu'il pourrait enlever les Longs-Murs. L'admirable cité ne se manqua pas à elle-même. Le peuple, malgré son indigne gouvernement, courut à Tennemi, et Agis battu retourna honteusement h Décélie.
Suivant les plans de Pisander, une révolution oligarchique favorisée par quelques-uns des généraux de l'armée devait éclater à Samos en même temps que celle d'Athènes. On commença, comme à Athènes, par des assassinats: Hyperboles et quelques autres furent poignardés. Mais l'armée, qui formait la meilleure partie du peuple, se prononça pour le maintien de sa vieille et glorieuse constitution. Elle empêcha l'émeute oligarchique tentée à Samos de réussir; et, pour donner au gouvernement qu'elle croyait encore debout le courage de se défendre, elle chargea des députés de
lui porter ses vœux. Ils arrivèrent trop tard : les Quatre- Cents les firent arrêter; Tun d'eux cependant s'échappa et vint raconter à Tannée le sort de ses compagnons et la situation d'Athènes, qu'il peignit sous les plus noires couleurs. Toute l'armée s'émut à ces nouvelles. Thrasybule et Thrasylle, deux des chefs, firent prêter aux soldats le patriotique serment de maintenir le gouvernement démocratique, de poursuivre la guerre contre les Péloponnésiens et de renverser les tyrans. Les Samiens prirent le même engagement. Argos offrit son assistance.
•c Ce fut alors, dit Thucydide, une grande division entre la ville et l'armée : celle-ci voulant contraindre la ville à conserver l'état populaire ; et celle-ci voulant obliger le camp à accepter l'oligarchie. Les soldats formèrent ime assemblée, dans laquelle ils déposèrent les généraux, avec ceux des triérarques qui leur étaient Wpects. Ds s'encourageaient entre eux, en disant qu'il ne fallait pas s'effrayer si la ville rompait avec eux; que c'était le plus petit nombre qui se détachait du plus grand et de celui qui avait, à tous égards, les plus puissantes ressources. Mb\Uj6S do la flotte, ils pouvaient forcer les villes de leur domination à fournir de l'argent, tout aussi bien que s'ils sortaient d'Athènes pour en exiger. Ds avaient Samos, ville puissante;... et il leur était bien plus aisé d'ôter à ceux de la ville l'usage de la mer, qu'à ceux-ci de les en priver. Que recevaient-ils d'Athènes? Pas même de bons conseils; car, pour de l'argent, loin d'en avoir obtenu d'elle, c'étaient eux qui lui en avaient envoyé. A la ville on avait même poussé le crime jusqu'à violer les lois de la patrie qu'ils allaient, eux, rétablir. Il fallait rappeler Alcibiade, qui leur procurerait l'alliance du grand roi; et, quel que fût enfin l'événement, ils avaient toujours une flotte assez puissante, et ils étaient en assez grand nombre pour aller, quelque part, conquérir un territoire. »
Voilà donc l'armée en révolte contre TÉtat, ou plutôt, comme disait Thrasybule, l'État en révolte contre l'armée; car Athènes n'était plus dans Athènes, mais sur la flotte, où une guerre si longue avait appelé ses plus braves citoyens. La cité dépendait désormais de l'armée; l'armée appartenait
au plus habile, et le plus habile était Alcibiade. Les grands avaient compté sur lui pour obtenir ralliance de la Perse; mais il avait promis plus qu'il ne pouvait tenir et ses nouveaux amis se croyant joués le laissèrent en exil. Cependant ce rôle de banni lui pesait, et les troubles qui déchiraient sa patrie lui parurent la meilleure occasion que pût souhaiter son génie d'intrigues, pour rentrer peut-être en triomphe dans Athènes. Repoussé d'un côté, il se tourna de l'autre, fit sonder les dispositions de l'armée de Samos, et obtint d'être entendu. Naguère il déclamait contre le gouvernement populaire, maintenant il l'approuve, il l'exalte; et, en même temps, il éblouit les soldats de ses fausses promesses. Il leur garantit l'amitié de Tissapheme, ses subsides, et l'aide de la flotte phénicienne. Tout d'une voix on le proclame un des généraux. Il fallait faire croire à cette amitié de Tissapheme. Il se rendit à la cour du satrape, et se prévalut auprès jde lui de sa dignité nouvelle pour en obtenir meilleur accueil. Jouant à merveille ce double jeu, il réussit, dit Thucydide, à maîtriser Tissapherne par les Athéniens, et les Athéniens: par Tissapheme. Ce qu'il voulait, du moins il l'obtint : il brouilla à peu près le satrape avec Lacédémone.
L'armée, fort animée, voulait marcher tout droit sur Athènes, pour renverser l'oligarchie. C'était le parti le plus sage; Alcibiade tempéra- cette fougue, et prétendit qu'en quittant Samos on livrait à l'ennemi toute l'Ionie et THellespont. Ce retard faillit perdre Athènes, continuellement menacée par la trahison des Quatre-Cents et les attaques des Péloponnésiens. Mais Alcibiade avait intérêt à ne rentrer dans la ville qu'après quelque grand service qui commandât la reconnaissance.
Cependant au sein même des Quatre-Cents, Théramène et Aristarque déclamaient contre le nouvel état de choses. Ce n'est pas qu'ils fussent amis de la démocratie, mais on ne leur faisait pas, dans le pouvoir, la part qu'ils ambitionnaient, et ils préféraient les chances d'une nouvelle révolution. D'abord ils réclamèrent simplement que Ton constituât l'assemblée des Cinq-Mille qui n'avait été jusque-là qu'un
mot. Puis ils alarmèrent le peuple sur cette forteresse qui s'élevait au Pirée. Ceux mêmes qui la bâtissaient la renversèrent. Elle était à peine détruite, que 40 vaisseaux lacédémoniens paraissent en vue du port : on s*écrie que ce sont les ennemis qui viennent prendre possession da fort qu'on leur avait préparé. On court en foule au Pirée, on garnit les murailles, on équipe les vaisseaux, on y monte et on poursuit les Péloponnésiens, qui, voyant le coup manqué, prennent route du côté d'Erétrie. Une flotte athénienne de 36 vaisseaux alla se placer devant cette ville pour la protéger; mais elle fut surprise par les Lacédémoniens qui s'emparèrent de 22 bâtiments, entrèrent dans Erétrie, firent révolter l'Eubée entière, et, pour assurer en tout temps un facile passage aux troupes alliées, jetèrent sur TEuripe un pont dont les approches furent défendues par deux tours.
Thucydide atteste que la nouvelle même du désastre de Sicile ne produisit pas à Athènes un aussi profond abattement que celle du soulèvement de TEubée. L'Attique perdait à la fois son boulevard et son grenier : elle était cernée par Décélie et l'Eubée, et privée de vivres. Point d'espoir du côté de l'armée de Samos; et à chaque instant la crainte de voir arriver la flotte victorieuse des ennemis. C'était l'avis des Syracusains de voguer droit sur le Pirée, après ce succès : les Lacédémoniens temporisèrent et firent manquer l'occasion.
WLééàhlHBcmeni da KonTcrnement démoeratlqne*
« Les Athéniens, malgré la consternation où les jetait ce malheur, ne laissèrent pas d'équiper encore 20 navires. Mais ce désastre parut la condamnation da l'oligarchie. Une assemblée fut convoquée : elle déposa les Quatre-Cents, et décréta que le gouvernement serait confié aux Cinq-Mille; que tous ceux qui portaient les armes comme hoplites feraient partie de ce corps ; que personne ne recevrait de salaire pour aucune fonction. Il y eut encore, ajoute Thucydide, d'autres assemblées où l'on établit des nomothètes, et où l'on fit divers règlements utiles. Ce temps est celui de nos jours où
les Athéniens semblent s'être le mieux conduits en politique: ils surent tenir un juste tempérament entre la puissance des riches et celle du peuple. » Ce juste équilibre ne se trouva pas, comme semblerait l'indiquer Thucydide, dans une constitution nouvelle, mélange d'aristocratie et de démocratie. Car toutes les anciennes institutions furent remises en vigueur, et la limite du chiffre des votants fut bien vite effacée; elle se trouva dans la modération et le patriotisme de la dé-^ mocratie renaissante.
La fin du parti oligarchique fut digne des moyens qu'il avait pris pour. usurper et garder le pouvoir. La plupart des Quatre-Cents se réfugièrent à Décélie, auprès des Lacédémoniens. Un d'eux, Âristarque, voulut signaler encore son. exil par une trahison. H s'enfuit à Œnée, forteresse de l'Attique, que les Béotiens et les Corinthiens tenaient assiégée. Il persuada au commandant que la paix était faite avec le Péloponnèse, et introduisit l'ennemi dans la place. Tombé quatre ou cinq ans après aux mains des Athéniens, il fut mis à mort. Antiphon eut le même sort. Cet homme, qui avait commandé ou permis, comme chef de la faction, tant d'assassinats, obtint au moins de ce peuple, qu'il était allé trahir à Lacéd<5mpne, un jugement public. Il put plaider sa cause, insulter à ses juges, et laisser un discours dont l'éloquence a protégé sa mémoire contre le jugement sévère que lui devait aussi la postérité. Quant k Phrynicos, il avait été assassiné au retour de son ambassade à Sparte, un peu avant le mouvement du Pirée. Les accusateurs d' Antiphon étaient deux anciens membres du conseil des Quatre-Cents; en ce moment, on eût dit des amants passionnés de la liberté, mais la veille ils étaient usurpateurs, et ils le seront bientôt une seconde foisi Ce fut aussi par un homme qui deviendra un cruel tyran, Critias, que fut provoqué le décret qui rappela Alcibiade.
Pendant qu'Athènes perdait ainsi et recouvrait sa liberté, les opérations militaires continuaient. Les Péloponnésiens avaient compté sur la désorganisation de l'armée de Samos. L'armée déjoua ce calcul, mais ne put empêcher que les nouvelles venues d'Athènes ne décidassent la défection d'A*
bydoSy de Lampsaque et de Bysance. Heureasement Tissapherne fit perdre 80 jours aux alliés, à Rhodes; et, quand le Spartiate Mindaros, n'attendant plus rien de Tissapheme, écouta les propositions de Phamabaze, qui l'appelait vers l'Hellesponty 55 galères athéniennes suivirent de ce côté les 73 trirèmes ennemies, et remportèrent près de Sestos un avantage signalé. C'était le premier qui consolait Athènes depuis le désastre de Sicile (411). Une seconde action près d'Abydos dura tout le jour. Sur le soir, Alcibiade parut avec 20 galères, et ce secours inattendu donna la victoire aux Athéniens, qui enlevèrent 30 vaisseaux. Mais la flotte manquait d'argent : Alcibiade, espérant en tirer de Tissapheme, se rendit auprès du satraj^. Celui-ci avait besoin de faire en ce moment des avances aux Lacédémoniens, dont la fortune baissait; il fit arrêter son ancien ami. Alcibiade trouva, moyen de s'échapper, et, pour compromettre Tissapherne, répandit le bruit que c'était par son ordre qu'il avait été relâché (410). Il se hâta de rejoindre Tannée, et il allait combattre, avec 45 galères, les 60 vaisseaux qui restaient aux Péloponnésiens , quand un renfort de 40 voiles lui arriva. Toute la flotte péloponnésienn^e fut prise : les troupes qui la montaient furent même défaites, dans un combat de terre, près de Cyzique, où Mindaros périt, malgré l'énergique assistance de Phamabaze. Hermocrate, qui prit sa place, écrivit aux éphores : « Tout est perdu I Mindaros est mort; point de vivres; que faire? » Dans toute cette affaire, il n'y avait de Spartiate que ce laconique message. Sparte, tombée de ses hautes espérances, offrit de traiter, à condition que chaque ville garderait ce qu'elle possédait. Mais Athènes, voyant revenir la fortune, crut' la gagner tout à fait à force de constance. Elle avait trop perdu, l'Eubée, Chios, Rhodes, Milet et tant d'autres, pour déposer les armes. Quelques cités d'ailleurs rentraient d'elles-mêmes dans son alliance. Thasos, désolée, depuis sa défection, par la guerre civile, chassa l'harmoste Spartiate qui la gouvernait (410).
Alcibiade usait habilement de la victoire de Cyzique. Cette ville avait été récemment prise et rançonnée ; Périnthe, Sélymbrie ouvrirent leurs portes et donnèrent de l'argent.
en face de Bysance, il fortifia Ghrysopolis et y laissa 30 galères pour lever le tribut d'un dixième sur tout vaisseau marchand sortant du Pont-Euxin.
L'année 409 fut moins heureuse : Sparte reprit Pylos, les Mégariens rentrèrent dans Nysée, et!*le général athénien Thrasylle échoua daus une tentative sur Éphèse. -Quelques incursions heureuses d'Alcibiade sur les terres de Pharnabaze n'étaient pas une CQmpensation. Mais l'an d'après il prit Byzance, et ses collègues forcèrent Ghalcédoine à rentrer sous la domination d'Athènes. Pharnabaze avait vainement essayé de la sauver. Abandonné de Sparte et sérieusement menacé, le satrape traita, promit des subsides et s'engagea à conduire une ambassade athénienne au grand roi.
Nous rencontrons si rarement un éloge à donner à Sparte, qu'il faut mentionner ici un acte de justice. C'était un homme de Byzance qui, malgré la garnison lacédémonienne, avait ouvert les portes à Alcibiade. Accusé de trahison à Lacédémone, il répondit qu'il était Byzantin et non Spartiate; que voyant en danger non Lacédémone, mais Byzauce, où les Athéniens ne laissaient plus rien entrer, et où la garnison péloponnésienne consommait le peu de vivres qui restaient, tandis que les habitants, leurs femmes et leurs enfants mouraient de faim, il avait moins livré la ville qu'il ne l'avait délivrée des horreurs de la guerre; qu'en cela il n'avait fait que suivre les maximes des meilleurs citoyens de Lacédémone, qui plaçaient au premier rang des choses belles et justes, de faire du bien à sa patrie. Les Lacédémoniens applaudirent à ses paroles, et le renvoyèrent absous.
Après les grands succès remportés dans la Propontide, la flotte d'Athènes quitta ces parages, où tout reconnaissait l'ascendant de ses armes. Au sortir de l'Hellespont, elle se divisa : ime partie, sous Thrasybule, longea les côtes de Thrace, pour faire rentrer dans le devoir les villes soulevées; une autre, sous Alcibiade, descendit à Samos et alla rançonner la Carie, qui donna 100 talents. Elles devaient se réunir à Athènes, après avoir montré à toutes les îles, à la
Thrace et à rAsie Mineure, Tétendard victorieux des anciens maîtres de la mer. Dans ce retour de prospérité, Âlcibiade n'avait pas tout fait. Plutarque ne voit que lui; il reste dans son rôle de biographe en rapportant tout à son héros. Mais, aux côtés du brillant général, Thistoire montre ses habiles collègues, surtout Thrasybule, le vainqueur de Sestos, et derrière eux le peuple d'Athènes qui, malgré son épuise-* ment et ses discordes, leur a donné les moyens de triompher de la (jrèce entière et de la Perse, liguées contre lui « Que les services éclatants d'un ambitieux ne fassent pas méconnaître la généreuse constance d'un peuple héroïque. Cependant les Âthéniei^ faisaient déjà ce que . fera plus tard Thistorien pour Âlcibiade ; ils oubliaient ses trahisons et lui donnaient toute la gloire des récents succès. Il fut proclamé général, et ses amis le pressèrent de venir jouir de son triomphe.
Il fit voile vers Athènes. Ses vaisseaux étaient garnis d'une quantité de boucliers et de dépouilles; ils traînaient à leur suite plusieurs galères ennemies, et portaient les étendards d'un plus grand nombre qui avaient été détruites : les unes et les autres ne montaient pas à moins de deux cents. A peine fut-il à terre, que le peuple courut en foule ati-devan* de lui, en poussant des cris de joie. Ils le saluaient, ils suivaient ses pas et lui offraient à l'envi des couronnes. Ceux qui ne pouvaient l'approcher le regardaient de loin^ les vieillards le montraient aux jeunes gens.
Le peuple s'étant assemblé, Alcibiade monta à la tribune, et, après avoir déploré ses malheurs, après s'être plaint légèrement et avec modestie des Athéniens, il rejeta tout sur sa mauvaise fortune, sur un démon jaloux de sa gloire. Il parla ensuite avec assez d'étendue des espérances des ennemis, et exhorta le peuple à reprendre courage. Les Athéniens lui décernèrent des couronnes d'or, le déclarèrent généralissime sur terre et sur mer, le rétablirent dans tous ses biens, et ordonnèrent aux Eumolpides et aux hérauts de rétracter les malédictions qu'ils avaient prononcées contre lui par ordre du peuple. Ils les révoquèrent tous, excepté l'hiérophante Théodore, qui dit : » Pour moi, je
ne Tai point maudit, s'il n'a fait aucun mal à la yille. » (mai 407.)
Âlcibiade n'entendait pas demeurer oisif à Athènes. 100 galères déjà prêtes l'attendaient dans le Pirée, avec 1500 hoplites et 150 chevaux. Mais, avant de partir, il fit une de ces expéditions brillantes qu'il aimait, et qui allait d'ailleurs le montrer comme un pieux et zélé défenseur des dieux. C'était ime ancienne coutume , à la fête des grands mjsièrcs, de porter à £leusiS| en pompe solennelle par la voie sacrée, la statue d'Iacchos. Mais, depuis que les Lacédémoniens couraient la campagne, on était réduit à se rendre par mer au temple; un petit nombre seulement faisaient le voyage, et quelques-uns . des rites consacrés ne pouvaient être accomplis. Alcibiade voulut que la pompe se fit de nouveau par la voie Sacrée et avec l'éclat accoutumé. Lui-même l'escorta avec son armée, et les Lacédémoniens de Décélie, retenus par la crainte de ses armes on par le respect religieux, n'osèrent pas l'attaquer* Alcibiade gagna tellement par cette conduite l'affection des pauvres et des gens de la dernière classe du peuple, qu'ils conçurent le plus violent désir de l'avoir pour roi, et que quelques-uns même allèrent jusqu'à lui dire qu'il devait abolir les décrets et les lois, écarter tous les hommes frivoles qui troublaient rÉtat par leur babil, et disposer de tout à son gré, sans s'embarrasser des calomniateurs. On ne sait pas quelle pensée il avait sur la tyrannie; mais les plus puissants d'entre les citoyens, craignant les suites de cette faveur populaire, pressèrent vivement son départ, en lui accordant tout ce qu'il voulut et en lui donnant les collègues qu'il demanda. »
HToavel exil d^ Alcibiade (4«9)«
Il semblait qu'Alcibiade allait tout terminer cette fois, et promptement ; mais si les villes ouvertes ou mal défendues avaient été facilement soumises dans les précédentes campagnes, il n'en pouvait être de même de viUes bien fortifiées et puissantes, comme Rhodes, Gos, Ghios et Milet, qui résistaient encore. Une tentative d'Alcibiade sur Aiidros ne
réussît pas. Cet échec était sans conséquence; mais ce qu'il apprit à son arrivée sur les côtes d'Asie paralysa tous ses mouvements. Darius avait donné à son jeune fils Gyrus le gouvernement des provinces maritimes. . Tissapherne avait cherché à tenir la balance égale entre les deux peuples rivaux, pour les ruiner l'un par l'autre, au profit de son maître; Cyrus avait d'autres plans, il songeait déjà à disputer un jour la couronne à son frère; et, au nombre des ressources qu'il voulait se préparer, il comptait sur l'assistance du peuple le plus renommé de la Grèce pour son courage, sur les Spartiates. Il remplaça donc les tergiversations calculées de Tissapherne par un appui sans réserve donné à la cause de Lacédémone. Gomme premier gage de sa faveur, il arrêta les députés athéniens que Pharnabaze conduisait au grand roi, et il les retint trois années en prison.
Les Péloponnésiens avaient alors pour chef un digne rival d'Alcibiade, brave, mais flexible, adroit, insinuant, ayant enfin les qualités politiques dont avaient toujours manqué les généraux de Sparte : c'était Lysandre. Par son père, il était Héraclide ; mais sa mère était étrangère, de sorte qu'il n'était pas même pleinement citoyen. Gette tache de la naissance, qui i'écartait des premiers postes, Tobligea k plus d'efi'orts ; pour parvenir, il dut apprendre à coudre la peau du renard à celle du lion. Malheureusement il crut trop à l'adresse pour estimer la probité. « On amuse les enfants avec des osselets, disait-il, et les hommes par des serments. >• Lysandre ne laissa pas se refroidir le zèle de Gyrus ; il courut à Sardes, où le prince résidait, et lui arracha un subside qui élevait la solde des matelots à 4 oboles : Athènes n'en donnait que 3; il comptait amener ainsi de nombreuses désertions; et, en effet, il arma, en peu de temps, 90 galères. Il aurait fallu écraser d'un coup hardiment frappé cette force renaissante. Alcibiade, qui aimait trop les courses aventureuses, où, sous prétexte de piller pour le compte d'Athènes, il pillait pour le sien, au lieu de rester à la tête de sa flotte, s'occupa à ramasser de l'argent, même aux dépens des alliés, comme à Gvme dont il ravagea le territoire. Le lieu-
tenant qu'il avait laissé à Notion avec défense expresse de. combattre, désobéit et fut tué, 15 galères furent perdues.
En même temps, on apprit à Athènes la perte de Téos, celle de Delphinion , le seul fort que les Athéniens occupassent dans rile de Ghios. Plus on avait attendu d'Alcibiade, plus la colère et les soupçons éclatèrent à ces nouvelles. Un de ses ennemis vint, de Tarmée à Athènes , l'accuser de livrer le commandement à ses compagnons de débauche. On lui reprochait aussi son luxe, ses exactions; on l'accusait d'avoir fait bâtir en Thrace des forts pour s'y retirer, ce qui semblait une preuve de trahison. Malgré la confiance récemment montrée au vainqueur de Gyzique, le peuple n'avait que trop de motifs de soupçonner l'homme qui avait fait envoyer Gyîippos à Syracuse et occuper Décélie par les Spartiates, qui avait soulevé Ghios et MUet, et rallumé une guerre terrible. On crut trop vite à une nouvelle trahison; dix généraux, parmi lesquels était Gonon, furent nommés pour le remplacer. Alcibiade n'avait plus même l'armée pour lui. H ne se fia ni à elle, ni à Athènes; mais, rassemblant quelques troupes étrangères , il alla guerroyer en Thrace pour son compte. Thrasybule fut enveloppé dans sa disgrâce et privé de son commandement. Le vertueux citoyen ne se crut pas autorisé à punir ses compatriotes de leur erreur, il continua à servir sur la flotte, au rang qu'il plut de lui donner (407).
ItjMUiiire, CalUeraililMi I bataille des Arglnuse* (^••l.
Ge fait honore un citoyen, en voici un autre qui honore la cité. A quelque temps de là im proscrit d'Athènes et de Rhodes, im mortel ennemi de la cause populaire, l'entremetteur le plus actif entre Sparte et la Perse, Doriéosi tomba aux mains des Athéniens. La loi du temps voulait sa mori; mais Doriéos avait remporté 3 couronnes à Olympie, 7 à Némée, 8 aux jeux Isthmiques. Quand les Athéniens virent chargé de chaînes le vainqueur tant de fois applaudi par la Grèce entière , ils oublièrent leur haine et le renvoyèrent sans même parler de rançon. Sparte agit différemment :
UIST. GR. tî
flS8 CHAPITRE XI.
en 395 y Rhodes se détacha de son alliance. Donéos, alors dans le Péloponnèse^ élah étranger à cette défection. Elle le fait saiûr et exécuter.
Cependant l'année du commandement de Lysandre expi* fgh. On lui envoya un successeur : Gallicratidas^ rrai Spartiate celui-là, sans artifice, sans ambition, ineorruptible et ne sachant qu'aller droit devant lui, partout oil sa patrie lui commandait d'aller^ fftt^ee à la mort. Avant qu'il arrivât, Lysandre, pour rester nécessaire, avait ruiné toutes les ressources de la flotte et organisé dans les villes de l'Ionie une fielîon qui rêvait le rétablissement des anciennes tyrannies. il prévoyait bien que cette oligarchie aurait besoin d'un appui étranger, et il comptait que Sparte le chargerait de soutenir ce qu'il avait élevé.
Gallicratidas trouva un armement de 140 voiles, mais il manquait d'argent. Il se rendit à Sardes auprès du jeune Gyrus, que Lysandre avait prévenu contre lui. La patience du Spartiate fut mise à rude épreuve : tout un jour il atten* dit une audience qu'on lui refasa. Il quitta Sardes en déplorant la triste dépendance où les Grecs s'étaient mis vis-à-vis de l'insolence persique, et en jurant d'employer tous ses efforts, à son retour dans sa patrie, pour ménager une paix entre Sparte et Athènes. Appelé par un parti à Méthymne, il surpnt cette place qu'il laissa piller par ses soldats, mais refusa d'en vendre les habitants. « Tant que je commanderai, disait-il, pas un Grec ne sera réduit en esclavage. » Conon , arrivé trop tard pour sauver Méthymne , fut luimême enfermé dans Mytilène, après avoir perdu 30 galères. Bnehii en restait que 40, et l'ennemi en avait 170. II put cependant faire passer un avis à Athènes. Par un efibrt suprême, et en épuisant ses dernières ressources, le peuple mit en 30 jours 110 vaisseaux à la mer. Tous ceux qui n'étaient pas absolument indispensables à la garde des murs les montèrent.
Les flottes ennemies se rencontrèrent aux Arginuses, trois i petites îles sur la côte d'Éolide (juillet 406)). La supériorité v était maintenant du côté des Athéniens. On conseillait à Galtieratidae de battre en retraite; des présages, disaient les
devins, annonçaient sa mort; il répondit : «c Si nous sommes vaincus, Sparte retrouvera aisément une flotte ; mais si je fuis, où retrouverai-je, moi, mon honneur? » Il fut défait et périt un des premiers. 70 galères furent prises ou coulées. Lés Athéniens en avaient perdu 25, mais il y avait peu de morts, et beaucoup des hommes qui les montaient auraient pu se sauver sur les débris, si l'action ne s*était passée trop loin du rivage. Les généraux chargèrent pourtant Théramëne et Thrasybule de recueillir les naufragés et les morts, pen-^ dant qu'eux-mêmes poursuivraient Tennemi. Cette décision fÏLt prise^ tardivement; une tempête â'éleva, et plus d'un millier de malheureux périrent d'une mort affreuse. Les corps ne purent même recevoir les honneurs funèbres. Dans les idées des Grecs, laisser des morts sans sépulture, c'était un sacrilège : les généraux étaient certainement coupables; ils furent mis en jugement. Ils avaient à peu près gagné kur cause, quand un homme s'avance : c J'étais, dit-il^ à la bataille; ma galère brisée, je me suis réfugié sur un mât de navire, et j'ai vu périr, l'un après l'autre, mes compagnons. Ils m'ont chargé, si j'échappais, de venir dire & Athènes qu'ils avaient été lâchement abandonnés par les généraux. » A ces paroles, le peuple croit entendre le cri même des naufragés; les parents demandent vengeance, et l'assemblée vote la mort. Contre cette condànmation s'éleva^ en vain la voix d'un juste, celle de Socrate. Athènes se repentit, mais trop tard^ elle allait bientôt expier, paiP l'inca-^ pacité de ses généraux, à Égos-Potamos, cet injuste empor* toment d'un sentiment louable contre hs vainqueurs des Argiimses (406}«
Le désastre des Péloponnésiens était grand. Sur la A^ mande de tous les alliés de la côte d'Asie et sur celle de Gy* tus, Lysandre fut chargé de le réparer (405). Il n'était que le lieutenant d'Aracos, car un Spartiate ne pouvait être deux frâ amiral , mais il avait de pleins pouvoirs. Cyrus , qui voyait la mort de son père approcher, lui donna tout l'or
qu'il voulut, et il put se refaire une flotte respectable , avec laquelle il courut audacieusement toute la mer Egée; il vint même faire une descente dans TAttique. Pour détruire, s'il se pouvait y la séduction de l'or persique , qui entraînait tant de transfuges, le peuple d'Athènes décréta que tout prisonnier fait à la mer serait mutilé. Philoclès , un des nouveaux généraux, fit plus. Deux galères de Corinthe et d'Andros étant tombées entre ses mains, il en fit mourir l'équipage. La guerre qui approchait de sa fin devenait sans merci. Lysandre avait fait route vers l'Hellespont. 11 venait de saccager Lampsaque, et était encore à l'ancre sous cette ville, quand 180 galères d'Athènes réunies pour le poursuivre arrivèrent en face de lui à Égos-Potamos. Au matin , les Athéniens viennent lui présenter la bataille : il la refuse. Persuadés que c'est par crainte, ils retournent à leur station, suivis de loin par quelques galères agiles qui observent leurs mouvements; ils n'en tiennent compte, débarquent et se dispersent pour chercher des vivres. Quatre jours durant, la même manœuvre se répète , et les Athéniens enhardis par cette immobilité, qu'ils attribuent à la crainte, s'abandonnent àla plus complète sécurité. Alcibiade se trouvait aux environs; il vit le danger, accourut à cheval dans le camp des Athéniens et leur montra l'imprudence de rester sur une plage découverte, sans refuge, sans vivres assurés, en face d'un ennemi puissant ; il les exhortait à se rapprocher de Sestos. On ne l'écouta pas; im des généraux lui dit même qu'il n'avait rien à voir au commandement de l'armée dont il n'était plus chargé. Il se retira.
c Le cinquième jour, les Athéniens vinrent comme de coutume présenter la bataille; le soir, quand ils se furent retirés avec cet air de négligence et de mépris qui leur était ordinaire, Lysandre ordonna aux commandants des vaisseaux envoyés en observation de revenir en toute hâte lorsqu'ils auraient vu débarquer les Athéniens , et , arrivés au milieu du détroit, d'élever sur leur proue , au bout d'une pique , un bouclier d'airain , ce serait le signal du départ de la flotte. Lui-même, sur sa galère, parcourant toute la ligne, animait les pilotes et les capitaines^ les exhortait à tenir
leur équipage en bon ordre, et dès que le signal serait donné, à forcer de rames contre Tennemi.
« Il n'eut pas plutôt vu le bouclier élevé sur les galères d'observation, que la trompette du vaisseau amiral donna le signal, et que toute la flotte se mit à voguer en bon ordre. Le détroit qui sépare les deux continents n'a de largeur en cet endroit que 15 stades; les rameurs faisant diligence ^ on les eut vite franchis. Gonon fut le premier des généraux athéniens qui , de la terre , vit cette flotte s'avancer et qui cria qu'on s'embarqpât en toute hâte. Saisi de douleur à la pensée du malheur qui menace les Athéniens, il appelle les uns, conjure les autres, et force tous ceux qu'il rencontre de monter sur les vaisseaux; mais son zèle est inutile. Les soldats étaient dispersés de côté et d'autre ; ils avaient couru acheter des vivres ou se promenaient dans la campagne; quelques-uns dormaient dans leurs tentes, d'autres préparaient le souper. Les Péloponnésiens, tombant sur la ligne ennemie, enlèvent les galères qui sont vides, et brisent de leur choc les rames de celles qui commençaient à s'emplir. Les soldats qui accouraient pour les défendre , par pelotons et sans armes, sont tués près de leurs vaisseaux, et ceux qui, des navires, s'enfuient au rivage sont massacrés par les ennemis qui débarquent et se mettent à leur poursuite. Lysandre fit 3000 prisonniers, au nombre desquels étaient les généraux. Il s'empara de toute la flotte, excepté de la galère paralienne et de 8 vaisseaux que Gonon put emmener. » (Septembre ou octobre 405.)
C'était le renard et non pas le lion qui cette fois avait vaincu; il n'y avait même pas eu de lutte : Athènes méritait de mieux finir. Une heure avant cette grande ruine, toutes les chances étaient encore pour elle. L'or des Perses, la ruse habile de Lysandre, la négligence de ses généraux, firent en un instant ce que n'avait pu faire pendant vingt-six aifhéesla Grèce entière conjurée contre elle. Maintenant tout était consommé : il n'y avait pas un vaisseau au Pirée, pas un talent dans le trésor, pas un hoplite dans la ville, qui I pussent servir à refaire une nouvelle armée. Athènes allait " tomber, non faute de courage , mais faute d'hommes. Rome
fat plus )ieurease en face d'Ânnibal ; elle n'eat ni plus de constance, ni plus de patriotisme.
Abrégeons le douloureux récit de ses derniers mon^ents. Il n'y avait pas eu de combat, .mais il y eut un massacre. Sparte voulut terminer cette guerre ainsi qu'elle l'avait commencée : les 3000 captifs furent traités comme les Platéens. Lysandre demanda à Philoclès quel sort méritait l'homme qui avait mis à exécution le décret récemment porté par Athènes touchant les prisonniers. Philoclès refusa fièrement de répondre à un accusateur qui était en même temps son juge et son bourreau. Lysaudre^ vêtu en sacrificateur, comme s'il se croyait le ministre des vengeances divines, tua lui-même Philoclès. Ce fut le signal de l'immense égorgement.
Nulle cité ne tenta de résister. Byzance, Chalcédoinç. toutes celles devant lesquelles Lysandre se montra, ouvrirent leurs portes. Partout il abolissait Igt démocratie , et donnait le pouvoir à un harmoste lacédémonien et à dix archontes tirés des sociétés secrètes qu'il avait formées. Du reste, maintenant il relâchait tous les Athéniens qu'il prenait, et les renvoyait à Athènes, sous peine de mort, s'ils n'y rentraient pas. Elle allait être obligée de les nourrir; c'était lui envoyer la famine. Bientôt il parut lui-même devant le Pirée avec 150 galères, et Pausanias vint camper dans les jardins de l'Académie avec toutes les forces du Péloponnèse.
Cependant la galère paralienne, échappée à Lysandre, avait atteint de nuit l'Attique. La nouvelle désastreuse se répand; des gémissements la portent du Pirée dans la ville; elle passe de bouche en bouche ; en un instant tout le monde la connq.ît. Cette nuit, personne ne dormit : ils pleuraient sur les morts, ils pleuraient sur eux-mêmes, sur leur puissance tombée, sur leur liberté qui allait périr, par la main de Lacédémone, ou par celle d'une faction détestée. Le jour venu, l'assemblée se réunit : on y arrête qu'on fermera tous les ports, un seul excepté ; qu'on réparera les brèches, qu'on fera partout bonne garde, qu'enfin on se disposera à soutenir un siège.
Sous le coup même de la plus dësastreofie défaite, les Athéniens ne perdaient donc pas entièrement coarage. Bs se défendirent au milieu des discordes intestines, soulevées par l'oligarchie, jusqu'à ce que la famine leur fît tomber les armes des mains. Sparte exigea la démolition des Longs- Murs; on refusa. Théramène s'offrit alors à aller essayer l'influence qu'il prétendait avoir sur les éphores. Il mit trois mois à ce voyage et les Athéniens attendirent héroïquement, au milieu de la famine, déjà grande à son départ, la fin de cet inexplicable retard. Quand il revint sans avoir rien obtenu, la misère était au comble. On le renvoya avec des pouvoirs illimités pour conclure. A Sparte, les alliés étaient réunis; plusieurs, Thèbes et Gorinthe surtout, ne voulaient pas de merci. Sparte craignit de livrer la Grèce centrale aux premiers et la mer aux seconds; elle accorda les conditions suivantes : démolition des fortifications du Pirée et des Longs- Murs, évacuation des villes conquises, réduction de la marine à 12 vaisseaux, alliance avec Lacédémone, c'est-à-dire dépendance; enfin rappel des bannis. Déjà ceux qu'Athènes avait chassés de Mélos et d'Égine avaient été rétablis par Lysandre.
Plusieurs voulaient résister encore, bien que la famine fit chaque jour de nouvelles victimes. La faction oligarchique, dont l'influence croissait en proportion des malheurs publics, fit jeter en prison ces partisans désespérés de l'honneur d'Athènes, et une assemblée accepta le fatal arrêt. On remit tous les vaisseaux à Lysandre, à l'exception de 12, et il prit possession des murs le 16 du mois de munychion, jour auquel les Athéniens avaient remporté sur les barbares la victoire de Salamine (avril 404). A peine entré dans la ville, il proposa de changer la forme du gouvernement. Les Athéniens y ayant témoigné la plus grande opposition, il leur dit qu'ils avaient manqué à la capitulation ^ que les jours accordés pour détruire les murailles étaient passés sans qu'on eût exécuté cet article du traité ; il allait donc assembler le conseil pour leur dicter d'autres conditions, puisqu'ils avaient violé les premières. On ajoute qu'il fut proposé dans cette assemblée de réduire en servitude tous
les Âthénieiis, et qu'un Thëbaîn demanda qu'on rasât la ville et qu'on fît de tout le pays un lien de pâturage pour les troupeaux. Le conseil fut suivi d'un festin où se trouvèrent tous .es généraux; pendant que les coupes circulaient ^ un musicien de Phocée chanta ces vers du premier chœur S Electre d*Euripide : « 0 fille d'Âgamemnon , je suis venu vers ta demeure rustique.... » Les convives , attendris par ce rapprochement de deux grandes infortunes, s'écrièrent qu'il serait horrible de détruire une ville si célèbre et qui avait produit de si grands hommes.
Mais il fallut que les Athéniens se soumissent à tout. Lysandre réunit un grand nombre de musiciens et fit raser les mm*ailles, brûler les vaisseaux, au son des instruments et en présence des alliés qui, couronnés de fleurs, chantaient sur ces ruines la liberté de la Grèce affranchie.