HIST. OB
iaisait dans Tintérieur de la Thrace une expédition qui lui oumit une partie de ce pays. Il y fonda, avec des Grecs enlevés aux villes de la côte, plusieurs colonies. Une d'elles , qu*il peupla de malfaiteurs, à défaut de colons volontaires, prit son nom, qu'elle garde encore. Ces établissements , dans le voisinage de la Ghersonèse et de Byzance, menaçaient les possessions, le commerce, l'existence même d'Athènes , qui 8e nourrissait des blés de la Tauride et des poissons de l'Euxin. Un de ses généraux, Diopithès, était dans la Ghersonèse avec une petite armée ; il fit quelques incursions sur les terres récemment conquises par Philippe, qui se plaignit à Athènes. < Les Athéniens, dit Démosthène, sont les défenseurs de la liberté grecque. Ghaque coup porté à cette liberté frappe sur eux. De là leur droit de la défendre partout. » Et il revenait à la seule proposition qui pût sauver Athènes : la réforme des abus, une ligue de toute la Grèce. La moitié de son conseil fut suivie. Des ambassades partirent, et les mouvements qu'elles imprimèrent à l'opinion publique furent assez forts pour engager Philippe à suspendre ses desseins. Pémosthène gagnait du temps, c'était beaucoup, comme il le remarque lui-même, dans la lutte d'une république contre 1111 monarque (341).
Il suspendait ses desseins en Grèce, l'attention étant éveillée de ce côté-là; mais il les poussait activement vers la Thrace, où il croyait trouver plus de facilités. Vers la fin de 34}, il assiégea Sélymbrie, et, peu de temps après, la place plus importante de Périnthe sur la Propontide. Protégés par la forte position de leur ville sur une éminence que la mer baignait des deux côtés, les Périnthiens firent une opiniâtre résistance, malgré les 30 000 hommes et les innoniJbrables machines de guerre dont Philippe les enveloppait. Mais pémosthène suit tous ses mouvements. Aux armées du roi il oppose encore sa parole, et ce qu'il a fait dans le Péloponnèse, il va le faire dans la Thrace. Il se rend à Byzance; et détruisant à force d'éloquence une jalousie invétérée, il renoue l'alliance que la guerre sociale avait brisée ; Byzance envoie des secours à Périnthe, et les Perses, effrayés de voir les Macédoniens si près de l'Asie, lui font passer des sol-
dats, des vivres et de Targent. Athènes, de son côté, opère une diversion puissante. Un de ses amiraux va piller les villes du golfe pagasétique et capturer des vaisseaux chargés pour la Macédoine, pendant que Phocion passe dans l'Eubée et en chasse les Macédoniens, Phocion n'était que la main qui avait exécuté. C'est Démosthène encore qui avait fait voter l'expédition, c'est à lui que le peuple en attribua le succès ; il lui décerna une couronne d'or (340).
Cependant Philippe n'avançait pas devant Périnthe; il crut plus facile de prendre Byzance. Il divisa ses forcés et assiégea les deux villes à la fois. En même temps il se plaignit à Athènes des dernières hostilités. Pour toute réponse, Démosthène fit renverser la colonne sur laquelle le traité avec le roi était gravé, et le peuple, animé enfin de la même ardeur que son grand orateur, arma 1 20 galères montées par des hoplites athéniens et commandées par Phocion. Encouragés par cette décision, les insulaires de Chios, de Bhodes et de Cos envoyèrent aussi des secours à Byzance , qui , en face de la probité de Phocion, comme devant l'éloquence de Démosthène, oublia ses rancunes et ses soupçons contre Athènes. Naguère elle avait refusé de recevoir Charès et son escadre, car c'était presque malgré ces villes qu'Athènes les secourait.. Phocion fut admis dans Byzance; et Philippe, vaincu par Démosthène, s'éloigna en frémissant (339),
Comme Mégare , comme Ambracie , comme TEubée , Byzance et Périnthe lui échappaient. A l'est, à l'ouest, au centre, il n'éprouvait qu'humiliations et défaites ; et ceux qui lui infligeaient ces affronts répétés étaient les vaincus d'Égos- Potamosl Oui, mais les restes d'un grand peuple conduits^ soutenus par un grand homme.
Périnthe et Byzance firent sculpter un groupe colossal qui représentait les deux villes offrant au peuple athénien une couronne, et décrétèrent que leurs députés iraient aux quatre grands jeux de la Grèce proclamer les services d'Athènes , ainsi que leur gratitude. Sestos, Éléonte, Madytos et Alopéconnèse envoyèrent à Athènes une couronne d'or de la valeur de 60 talents, et érigèrent un autel consacré à la Reconnaissance et au peuple athénien.
Ce fat le dernier des beaux jours d'Athènes. Je me trompe, elle en aura un encore, le lendemain de Ghéronée.
Bataille de Chéronée (<S9)«
Philippe alla cacher son dépit loin de la Grèce. H fit nne expédition contre les Scythes établis entre le mont Hœmus et le Danube^ mais fut battu, au retour par les Triballes, qui lui enlevèrent tout son butin; il fut même grièvement blessé. Tandis qu'il s'enfonçait dans le nord, ses amis lui préparaient en Grèce un triomphe. Eschine soulevait tout le conseil amphictyonique contre les Locriens d'Amphissa, qui osaient cultiver le territoire pour lequel les deux premières guerres sacrées s'étaient allumées. Était-il vendu à Philippe, et voulait-il lui préparer une nouvelle intervention? Démosthène le prétendit. Ce qui est certain, c'est qu'il servit à la fois la cause de l'étranger et celle du fanatisme. Quand il apporta cette nouvelle dans l'assemblée, Démosthène s'écria : « Tu apportes la guerre,^schine, au cœur de l'Attique, une guerre sacrée. » En eflFet, quelque temps après, le commandement des forces amphictyoniques fut remis de nouveau a Philippe, qui entra en Phocide avec ime armée. Mais tout à coup, au lieu de poursuivre l'objet de la guerre, il se jeta sur Élatée, qui commandait les défilés par où l'on va en Béolie, se mit à la fortifier, et envoya demander aux Thébains de s'unir à lui ou de lui ouvrir passage pour entrer dans l'Attique (339).
L'effrayante nouvelle arriva de nuit à Athènes. Aussitôt les magistrats font sonner la trompette par toutes les rues; les habitants se lèvent, et, à la pointe du jour, se trouvent réunis aux Pnyx. » Us produisirent un de ceux qui avaient apporté la nouvelle, et dès qu'il eut parlé, le silence et la terreur planèrent sur l'assemblée. Aucun des orateurs habituels n'osa prendre la parole ; malgré les proclamations répétées du héraut, personne ne se leva. Enfin, la foule porta ses regards sur Démosthène; il monta à la tribune, exhorta le peuple à ne pas perdre courage, et conseilla d'envoyer sur-le-champ des députés à Thèbes , pour inviter
les Béotiens à faire cause commune et à combattre ensemble pour la défense de la liberté. » Il voulait aussi qu'on mît en mouvement toutes les forces d'Athènes, et ces forces étaient considérables, grâce à deux mesures qu'il proposa, et dont Tune était une victoire sur un vieil abus: il fit suspendre tous les travaux publics , et employer à la guerre l'argent qui leur était consacré, et qu'auparavant on eût ajouté au théoricon. En outre, on avait sous la main une armée, déjà réunie, de 10 000 mercenaires.
Les députés partirent en toute hâte. Les Thébains avaient quelques griefs contre Philippe. Il leur avait enlevé Échios sur le golfe Maliaque, et leur avait refusé Nicée, la clef des Thermopyles, enfin sa puissante amitié les eflFrayait. Une ambassade macédonienne était déjà dans la ville, et rappelait les services du roi, le sort de ceux qui soutenaient la guerre contre l'autorité sacrée des amphictyons. Mais Démosthène, de son souffle puissant, alluma leurs courages, les enflamma d'une noble ardeur, et répandit sur toutes les autres considérations de si épaisses ténèbres, que, bannissant crainte, pinidence, reconnaissance même, ils s'abandonnèrent à Tenthousiasme du devoir. Cette œuvre de l'éloquence parut si éclatante, si prodigieuse, que Philippe envoya sur-lechamp des hérauts demander la paix ; que la Grèce entière se dressa, l'œil fixé sur l'avenir; que, non-seulement les généraux athéniens, mais les chefs de la Béotie, suivaient les ordres de Démosthène, devenu à Thèbes, non moins que dans Athènes, l'âme de toutes les assemblées populaires.
Divers engagements, heureux pour les alliés, précédèrent Taction générale; celle-ci fut assez longtemps retardée pour que les Spartiates eussent pu se lever et accourir sur ce dernier champ de bataille de la liberté ; ils n'y vinrent même pas, comme à Marathon, trop tard. Sauf quelques hommes de Gorinthe, et peut-être de l'Achaïe, Athènes et Thèbes restèrent seules. L'armée grecque, commandée par Gharès et Lysiclès, était bien inférieure par le talent des généraux, mais au moins égale en nombre à celle de Philippe, qui comptait 30 000 hommes d'infanterie et 2000 chevaux. Démosthène, malgré ses quarante -huit ans, servait à pied
parmi les hoplites. La bataille se livra près de Ghéronée. Alexandre était à Tune des ailes opposées aux Thébains; Philippe à l'autre, en face des Athéniens. Au centre des deux armées étaient les mercenaires. Alexandre fat le premier qui entama les lignes ennemies par son impétueuse valeur. On dit que Philippe laissa les Athéniens épuiser leur fougue et se débander à la poursuite des ennemis, que leur premier choc avait rompus, qu'alors il fondit d'une hauteur sur leurs lignes en désordre, et les mit en déroute. Déjà, k l'autre aile, le bataillon sacré des Thébains était exterminé k son poste, jusqu'au dernier soldat. Mille Athéniens furent tués; deux mille faits prisonniers, et parmi eux Démade; le reste prit la faite; Démosthène fut au nombre de ces derniers. La perte des Thébains n'est pas connue, mais dut être considérable. Le bataillon sacré resta tout entier sur le champ de bataille. « On ne grava point, dit Pausanias, d'épitaphe sur leur tombeau, car la fortane les avait trahis, mais on le surmonta d'un lion, en souvenir de leur courage. » Sous ce tombeau des vaincus de Ghéronée était ensevelie k jamais la liberté de la Grèce.
Athènes, en apprenant ce désastre, s'éleva k la hauteur du péril. Sur la proposition d'Hypéridès, on donna la liberté aux esclaves, le titre de citoyen aux métèques qui s'armeraient; on rappela les bannis, on prit 10 talents dans le trésor pour réparer les murs; Démosthène k lui seul en fournit 3. Les timides songeaient k fuir; un décret assimila rémigration k la trahison, et plusieurs furent exécutés pour ce lâche abandon de la patrie en deuil. Lysiclès, l'incapable général, fut mis k mort. Était-ce une victime immolée k la colère du peuple? L'incapacité, dans un certain poste, et portée k un certain degré, devient crime. Ge fut l'intègre Lycurgue qui l'accusa, c Tu commandais l'armée, et mille citoyens ont péri; et deux mille ont été faits prisonniers; et un trophée s'élève contre la république ; et la Grèce entière est esclave I Tous ces malheurs sont arrivés quand tu guidais nos soldats ; et tu oses vivre, tu oses voir la lumière du soleil, te présenter sur la place publique^ toi monument de honte et d'opprobre pour la patrie I »
Rome, après Cannes, parut plus grande : elle sortit tout entière au-devant de Varron ; l'intérêt de la défense exigeait cette magnanimité. Athènes du moins Teut pour Démosthène. Malgré les clameurs élevées contre Thomme qui avait tant contribué à cette guerre malheureuse, elle lui conserva sa confiance, et le chargea de Toraison funèbre des guerriers. « Non, s*écria l'orateur, justifiant à la fois et lui-même et Athènes, dans une explosion d'éloquence, non. Athéniens, vous n'avez pas failli en courant à la mort pour le salut et la liberté de la Grèce ! Non, j'en jure par vos ancêtres tombés à Marathon, à Salamine, à Platées ! » Donnons aussi une place, dans ces souvenirs, à un rhéteur qui fut un jour citoyen: 1^ vieil Isocrate, encore plein de santé, malgré ses 98 ans, se laissa mourir de faim ; son éternelle illusion sur les bonnes intentions de Philippe venait de s'évanouir. La réalité le tua.
Philippe fut digne d* Athènes. On rapporte que le soir de Chéronée, célébrant avec ses amis cette grande victoire, il ajouta l'ivresse du vin à celle de la joie, et vint, la tête couronnée de fleurs, insulter aux captifs. « Eh quoi, lui dit Démade, la fortune t'a donné le rôle d'Agamemnon, et tu joues celui de Thersite ! » Rappelé à sa dignité par cette flatterie courageuse, il foule aux pieds ses. couronnes ; et, redevenu lui-même, le politique à la fois généreux et habile, il délivra tous les prisonniers d'Athènes, sans rançon, brûla ses morts et lui renvoya honorablement leurs restes, par une ambassade chargée d'offrir à Athènes des conditions de paix qu'elle ne pouvait espérer. Philippe lui laissait la Chersonèse, Lemnos, Imbros et Samos, et lui donnait Oropos, qu'il ôtait aux Thé bains. Ceux-ci, bien plus durement traités, durent payer la rançon de leurs captifs et de leurs morts, recevoir une garnison macédonienne dans la Cadmée, renoncer à toute domination sur la Béotie, où Orchomène et Platées se relevèrent, et rappeler leurs bannis, qui furent laissés maîtres du gouvernement.
Dans ce traitement contraire, infligé aux deux peuples, il y avait de la haine pour cette ville, naguère sauvée par Philippe, maintenant hostile, pour ce lourd génie béotien qui, n'ayant rien donné k la Grèce, n'avait rien à prétendre;
il y avait aussi une affection involontaire pour cet autre peuple artiste, éloquent et brave, pour cette cité, son infatigable ennemie, mais où se donnait la consécration de la gloire. Philippe craignait-il les lenteurs d'un long siège, les risques de quelque beau désespoir, les retards pour sa grande entreprise ? Sa pensée pesait un peu tout cela, sans doute, et il sentait bien qu'Athènes, avec sa flotte intacte, n'était point h sa merci. Mais voyons le meilleur côté. Il était tout-puissant, il fut généreux.
Cette grande entreprise, que maintenant il voulait accomplir, ce n'était rien moins que la conquête de la Perse. De Ghéronée il se rendit à Gorinthe, où il convoqua les députés de toute la Grèce. Il leur exposa ses projets; il demanda leur concours. On le nomma généralissime, et on détermina le contingent à fournir par chaque cité. Avant de retourner dans ses États, il voulut montrer sa puissance dans le Péloponnèse et humilier les Spartiates ; il ravagea la Laconie, et agrandit, à ses dépens, les territoires de Messène, de Mégalopolis, de Tégée et d'Argos. Il n'eut pas besoin d'aller dans l'ouest. Les Acamanes chassèrent d'eux-mêmes les ennemis de Philippe, et Ambracie reçut une garnison macédonienne. Byzance enfin sollicita son alliance (338),
L'année suivante se passa en querelles domestiques et en préparatifs. Philippe expédia même un corps d'armée en Asie, sous Parménion et Attale. C'est alors sans doute que commencèrent les relations de la Perse et de Démosthèue.
Le grand orateur n'avait par. attendu l'or du barbare poui se décider sur la politique à suivre. Il ne vendit ni son éloquence ni son patriotisme. On lui offrait un moyen d'aider sa cause, celle d'Athènes et de la Grèce, il l'accepta. La Perse n'était plus à craindre, la Macédoine Tétait beaucoup; les subsides de Tune servirent contre l'autre, comme de nos jours Tor anglais servit contre Napoléon. Si la France, qui en a tant souffert, a le droit de trouver ce moyen de guerre pou honorable, personne au moins n'a le droit d'accuser Démosthèue de vénaUté.
Les préparatifs de Philippe à' peu près terminés, il con-
sulta la Pythie sur le succès de Texpédition. L'oracle répondit : « La victime est couronnée, l'autel est prêt, le sacrificateur attend. » Dans cette réponse il lut la ruine des Perses, mais ce jour-là la Pythie ne phUippisait pas : c'était lui la victime désignée.
Par des fêtes magnifiques, de splendides festins, des jeux, des combats de chants, auxquels il invita tous ses amis grecs, Philippe célébra à la fois son prochain départ, et le mariage de sa fille Gléopâtre avec Alexandre, roi d'Épire, son beau-frère. Un nombreux concours d'assistants se trouva réuni de toutes parts dans la ville d'Égées, en Macédoine. Durant le banquet royal, un tragédien célèbre récita, sur l'invitation du roi, des vers qui disaient : « Vous dont l'âme est plus haute que la zone éthérée, et qui, avec orgueil, regardez l'immense étendue de vos domaines, vous qui bâtissez palais sur palais, et croyez que votre vie ne finira pas, voici la mort qui, d'un pas rapide s'approche, et va jeter dans les ténèbres vos œuvres et vos longues espérances. a> Et Philippe applaudissait ; il lisait dans ces vers, non sa sentence, mais le destin dont il croyait la Perse menacée (Diod., XVI, 92).
Au milieu de ces fêtes des couronnes d'or furent offertes à Philippe par les principaux convives et les principales villes. Athènes même en envoya une avec ce décret : c Si quelqu'un conspire contre la vie de Philippe, et vient chercher refuge à Athènes, il sera livré au roi. » Quand le banquet royal fut terminé, les jeux étaient remis au jour suivant, la foule courut au théâtre ; la nuit durait encore. Dès que le jour se montra, on vit s'avancer une pompe religieuse : c'étaient les images des douze dieux, travaillées par les plus habiles artistes, et parées des plus riches ornements ; à leur suite, venait une treizième statue, celle de Philippe luimême, placée sur un trône comme celle des autres dieux, au rang desquels on le montrait, assis et présent à leur conseil. Lorsque Philippe arriva, vêtu de blanc, il ordonna à ses gardes de se tenir à distance, voulant ainsi faire voir à tous qu'il se fiait à l'affection des Grecs, mais presque aussitôt un meurtrier, caché dans les couloirs du théâtre, avec
une ëpée celte sous ses vêtements, s'ëlance derrière lui, le frappe entre les côtes, et Tétend mort à ses pieds. C'était Pausanias, noble macédonien, qai, peu auparavant, lui avait demandé en vain justice d'un outrage. Selon d'autres, il était l'instrument des Perses ou des Athéniens. Enfin on a aussi accusé Olympias. Philippe, adoptant l'usage oriental de la polygamie, qui 'commençait à s'introduire en Grèce, venait d'épouser Cléopâtre, fille d'Attale, l'un de ses généraux ; la fière Olympias, pleine de ressentiment, s'était retirée quelque temps à la cour de son frère, le roi d'Épire ; son fils Alexandre, que la disgrâce maternelle atteignait, Tavait accompagnée, et les soupçons se sont étendus jusqu'à lui. Son caractère les repousse, Philippe n'avait que quarante-sept ans.
NDR£
CfiÀPITRE XVII.
Préliminaires de TeTpédition en Asie ; destruction de Thèbes (336-334), — Batailles du Granique et d*Issus (334-333). — Siège de Tyr (332); fondation d'Alexandrie (331). — Bataille d'ArbMes (331); mort de Darius; prise d'armes en Grèce (330). — Campagnes dans la Bactriane ei ia Sogdiane (330-327); mort de Philotas, de Clitus (328), de Callisthène (327). — Campagnes dans Tlnde (327-325). — Retour à Babylone; Néarque; projets d'Alexandre; sa mort (325-323).
Prëlf imlnalres de l'expédition en Asie; destmcllon de Thèliefl
« On dit que Philippe étant à Samothracey dans sa jardinière jeunesse, y fut initié aux mystères, avec Olympias, alors enfant, et orpheline de père et de mère. Il en devint épris, et plus tard ayant obtenu le consentement d'Arymbas, frère de cette princesse, il l'épousa. La nuit qui précéda celle de leur entrée dans la chambre nuptiale, Olympias songea qu'à la suite d'un grand coup de tonnerre, la foudre était tombée sur elle et avait allumé un grand feu, qui, après s'être divisé en plusieurs traits de flamme, se dissipa promptement. » Ce prodige serait bien l'image de la vie d'Alexandre, et de cette puissance qui devait s'élever si vite, éblouir le monde, et sitôt disparaître. On disait encore que Jupiter était le vrai père d'Alexandre, déjà d'ailleurs descendant des dieux et des héros, d'Hercule, par Caranos, et d'Achille, par Olympias. H vint au monde le 19 juillet 356, le jour même oîi le temple de Diane, à Ëphèse, fut brûlé par Érostrate.
Alexandre avait ce que les Grecs regardaient comme un don des die^K^ la beauté : ses yeux étaient doux et limpides, sa peau très-blanche et relevée au visage et à la poitrine par
396 CHAPITRE XVH.
nn vif incarnat; il inclinait légèrement la tête sar Tépaule gauche. Les grands traits de son caractère se montrèrent dès Tenfance dans les petites choses. Il était encore dans les mains de son premier préceptenr, Léonidas, parent de sa mère, qui l'élevait dans les sévères habitudes des Spartiates, lorsqu'un jour, sacrifiant aux dieux, il jeta Tencens à pleine poignée, c Attendez, lui dit le parcimonieux mentor, atten? dez pour faire de telles offrandes, que vous soyez maître du pays où croît l'encens. » Plus tard, maître de l'Asie, Alexandre envoya à Léonidas 100 talents pesant d'aromates, en l'invitant à ne plus être chiche envers les dieux. Quand on amena à la cour l'indomptable Bucéphaie, que lui seul put réduire, il émerveilla tellement ceux qui furent témoins de son audace, que Philippe le saisit dans ses bras et dit : « Cherche un autre royaume, ô mon fils, le mien n^est déjà plus assez grand pour toi. » Les dispositions héroïques de son âme impétueuse et bouillante furent singulièrement favorisées par un autre précepteur, l'Arcananien Lysimachos, qui lui donna le goût d'Homère et se comparait lui-même à Phœnix, Philippe à Pelée, et Alexandre à Achille. Achille devint le modèle de celui qui devait le surpasser de beaucoup. Gomme lui, Alexandre excellait à la course et dans les exercices du corps. Mais quand on lui demandait s'il disputerait le prix à Olympie : « Oui, dit-il, si pour rivaux j'y devais trouver des rois. » Comme Achille, il jouait de la lyre, il jouait même de tous les instruments, sauf la flûte; il savait par cœur Yllliade et une partie de YOdyssée, Pindare et Stésichore étaient, avec Homère, ses poètes favoris.
Mais le principal maître d'Alexandre fut Aristote, de Stagire, le plus pratique, le plus savant et le plus profond des philosophes de l'antiquité. H cultiva chez son élève des dispositions sérieuses qui ne manquaient pas, car, encore enfant, Alexandre avait étonné des ambassadeurs persans en les questionnant sur les routes, les distances, les forces de J'empire du grand roi. Aristote lui enseigna sans doute beaucoup de sciences, la politique, dit-on, la morale, l'éloquence qui ne 8*enseigne pas, mais se règle. Médecin lui-même, il lui inspira pour la mé-
decine tant de goût, qu'Alexandre écrivit sur cet art et quelquefois le pratiqua. On ajoute qu'il l'initia à ses plus profondes spéculations ; et lorsqu'il lui annonça un jour qu'il venait de les publier, Alexandre, qui voulait en toutes choses être au-dessus des autres hommes, lui reprocha de n'avoir pas réservé pour eux seuls les mystères de la science.
Je ne sais tout ce qu'Aristote apprit à son royal disciple, car Alexandre ne fut que durant trois ou quatre années son élève et le quitta avant dix-sept ans. Mais ce dont je suis sûr, c'est que le philosophe agrandit et éleva son esprit, qu'il lui ouvrit des horizons immenses, qu'il augmenta en lui la soif des grandes choses, dans la paix comme dans la guerre. Le philosophe, qui voulait tout savoir et tout régler, fut le digne maître du roi qui voulut tout conquérir pour tout renouveler. Pourtant quand nous verrons Alexandre conceToir de si hautes et si libérales pensées pour l'ordonnance de son empire, nous nous souviendrons quel était pour Aristote l'idéal d'un État : un petit nombre de citoyens servis par des esclaves. Ici l'élève est plus grand que le maître.
Quand Philippe mourut, en 336, Alexandre, à peine âgé de vingt ans, avait déjà fait ses preuves, trois années auparavant, comme régent du royaume, pendant une expédition de son père contre les Scythes. Les circonstances de son avènement étaient des plus difficiles. A Tintérieur et à l'extérieur, tout l'édifice de Philippe chancelait. Mais Alexandre avait pour lui les soldats charmés de sa brillante valeur, le peuple gagné par ses largesses et mieux que tout cela son génie.
Son premier soin fut de se débarrasser des complices réels ou supposés de Pausanias. On enveloppa aussi Amyntas, ce fils de Perdiccas à qui Philippe avait pris la couronne, dans un complot, et il fut mis à mort. Aussitôt que Philippe était tombé, Olympias s'était vengée de ses affronts sur Gléopâtre et son fils. Elle tua l'enfant dans les bras de sa mère, et força celle-ci à se pendre. Un oncle de Gléopâtre commandait un corps macédonien en Asie. Alexandre le fera assas-
398 CHAPITRE XVU.
8Îner. Ues exécutions étaient des garanties pour le nouveau roi, mais plusieurs aussi d'atroces injustices. Alexandre oubliera ainsi quelquefois Alexandre , pour montrer le roi asiatique.
Cependant la Grrèce s'agitait: Athènes, et dans Athènes Démosthène avaient donné le signal. Le grand orateur était en deuil de sa fille morte depuis sept jours, quand un courrier secret lui annonça le meurtre de Philippe. Aussitôt il prend des vêtements blancs, se couronne de fleurs, et court annoncer aux Cinq-Cents que les dieux lui ont révélé par un songe la mort du Macédonien. Bientôt la nouvelle se con«firme, et Démosthène, malgré Phocion, fait décerner une couronne à l'assassin. C'étaient deux mauvaises choses à la fois, une ruse inutile, et une offense à la moralité publique qui, pour n'avoir été que trop souvent imitée, n'en fait pas moins tort à sa mémoire. Aussitôt des émissaires partent d'Athènes. Démosthène sème l'or et la révolte. Sparte, Argos, l'Arcadie, l'Élide rejettent la suprématie macédonienne. Theoes renverse son gouvernement oligarchique et attaque la Cadmée ; les Étoliens offrent des secours à ceux que Philippe a bannis de TAcarnanie; les Ambraciotes chassent les garnisons macédoniennes, et Démosthène négocie la révolte du général qui commandait l'armée envoyée par Philippe en Asie, Attale.
Au milieu de cette effervescence, Alexandre paraît et déconcerte tout par sa rapidité. Une armée formidable le suit. 11 gagne les Thessaliens, réunit aux Thermopyles les àmphictyons qui reconnaissent sa suprématie, promet aux Ambraciotes l'autonomie, et se montre tout à coup sous les murs de Thèbes, qui se tait frappée d'effroi. Athènes ellemême lui députe des ambassadeurs , parmi lesquels Démosthène, qui, soit crainte, soit pudeur, ne s'avance pas au delà du Cithéron. Enfin Alexandre convoque à Corinthe l'assemblée générale de la Hellade, et se fait nommer chef suprême des Grecs, dans la guerre contre les Perses. Quant k Attale, il l'avait fait assassiner (336).
Un homme étonna cependant le jeune victorieux. A Govinthe, Alexandre alla voir Diogène. « Que veux-tu de moi?
demanda-t-il au philosophe. — Que tu t'ôtes de mon soleil. » On dit que le roi s'écria : « Si je n'étais Alexandre je voudrais être Diogène. » Il n'y a que deux moyens, en effet, d*étre au-dessus de la fortune, par le dédain ou la force, et le premier est le plus sûr.
En quelques semaines, Alexandre avait tout pacifié au bud de son empire ; mais au nord les peuples barbares remuaient. Il court de ce coté, arrive en dix jours au pied de l'Hémos, qu'il franchit, malgré la résistance des Thraces indépendants, et bat complètement les Triballes, dont les débris s'enfuient dans l'île de Peucé, sur le Danube, où, malgré quelques vaisseaux qu'il avait fait venir de Byzance, il ne peut les forcer* Mais il passe audacieusement ce grand fleuve, détruit la capitale des Gètes, et reçoit les ambassades de plusieurs peuples barbares de ces régions. Il vint jusqu'à des Celtes, voisins du golfe Adriatique. « Que craignez-vous? leur demanda le jeune conquérant, qui attendait un hommage à sa valeur. — Que le ciel ne tombe, dirent-ils. — Les Celtes sont fiers, » répliqua Alexandre, et il leur donna le titre d'alliés et d'amis. Il s'éloigne alors des rives du Danube, où il a répandu le respect de son nom, et va le porter à l'ouest chez les Ûlyriens, tribus vaillantes, mais barbares, qui firent avant le combat un horrible sacrifice de trois jeunes gens, de trois jeunes filles et de trois béliers noirs.
Alexandre venait de faire le tour de ses États, en battant sur son passage les peuples environnants. Il apprend tout à coup que, sur le bruit mensonger de sa mort chez les barbares, les bannis sont rentrés dans Thèbes et qu'ils ont surpris et égorgé les deux chefs de la garnison macédonienne.
En treize jours il arrive en Béotie avec 33 000 hommes dont beaucoup de Thraces et de Grètes. c Démosthène m'appelait un enfant, quand j'étais chez les Triballes, dit Alexandre, et jeune homme quand j'arrivai en Thessalie ; je lui montrerai sous les murs d'Athènes que je suis un homme. » Il chercha pourtant à éviter l'effusion du sang, et laissa aux Thébains le temps de revenir à la soumission. Ils répondirent par ime sortie qui fut sanglante pour les Macédoniens, et
400 CHAPITRE XVn.
par une proclamation où ils appelaient à eux « tout homme qui voudrait, avec Taide du grand roi, travailler à rendre la liberté aux Grecs et à renverser le tyran de la patrie. » Quoiqu'ils n'eussent point reçu les secours qu'Athènes leur avait votés sur la proposition de Démosthène, ni ceux de FÉlide et de l'Arcadie, qui s'arrêtèrent à Tisthme de Gorinthe, ils présentèrent la bataille aux Macédoniens en avant de leurs murs. La lutte fut acharnée et longtemps indécise.
Mais Alexandre aperçut une petite porte laissée sans gardes, et lança de ce côté Perdiccas avec une troupe d'élite. A la vue de leur ville ouverte à Tennemi, les Thébains rentrèrent précipitamment: mais la garnison de la Gadmée fit une sortie, et ils furent enveloppés. Il n'y avait plus à combattre pour vaincre, ni même pour se sauver; du moins ils moururent en gens de cœur. Aucun ne demanda quartier. Pendant tout le jour on tua. Plus de 6000 Thébains périrent; 30 000 furent pris. Le butin fut immense.
Thèbes allait avoir le sort qu'elle avait infligé à Platées, qu'elle avait demandé pour Athènes. Elle n'avait pas de grand et noble souvenir qui pût la sauver. Dans le conseil des alliés on n'en rappela qu'un, .c'est qu'elle avait été mise jadis au ban de la Grèce, pour son alliance impie avec Xerxès. Le décret suivant fut rendu : « La ville de Thèbes sera détruite de fond en comble, les captifs seront vendus à l'enchère, les fugitifs seront arrêtés partout où on les trouvera, et aucun Grec ne pourra recevoir un Thébain sous son toit. Orchomène et Platées seront rebâties. » En conséquence de Ce décret, fruit d'une haine séculaire, plutôt que de la récente victoire, Alexandre fit raser la vÛle : il n'excepta que la maison de Pindare, et la Gadmée, où il mit garnison. Il vendit aux enchères les captifs, dont le prix s'éleva à 440 talents d'argent (2 495 000 fr., ce qui donne 83 fr. seulement pour le prix de chacun), enfin il partagea le territoire entre les alliés. Orchomène et Platées se relevèrent, sans doute avec les décombres mêmes de leur rivale abattue.
Gette terrible exécution jeta l'effroi dans la Grèce, et de toutes parts affluèrent les marques de soumission et de repentir. Athènes elle-même envoya féliciter le terrible con-
quérant sur son heureux retour. Alexandre , en réponse , demanda que neuf de ses ennemis lui fussent livrés. Cette proscription est , pour les patriotes qu'elle frappait , un titre d'honneur. Leurs noms méritent d'être conservés : c'étaient Démosthène, Lycurgue , Hypéridès , Polyeucte , Charès, Charidêmos , Ephialtès , Diotimos et Méroclès. Les Athéniens hésitaient en face de cette lâcheté, et Démosthène leur contait la fable du loup qoi demandait aux brebis de lui livrer leurs chiens. L'honnête Phocion le conseillait, et exhortait les victimes à se dévouer pour le salut public. Ajoutons, pour son excuse, qu'il eût fait lui-même, et sans hésiter, ce qu'il demandait aux autres. Démade leva la difficulté par un décret habilement rédigé, qui renfermait à la fois la résolution de ne pas livrer les orateurs, et la promesse de les punir, suivant la rigueur des lois, s'ils étaient jugés coupables. Lui-même fut chargé de le faire agréer par Alexaodre. L'heure de la colère était passée ; le roi trouvait même déjà qu'il y avait eu assez de sang versé à Thèbes. Démade réussit, et obtint même pour Athènes la permission de recevoir les Thébains fugitifs.
Bien sûr désormais de la Grèce, Alexandre revint en Macédoine. Il y rassembla le conseil des chefs de son armée, pour les consulter sur l'expédition d'Asie, ou plutôt pour leur exposer ses projets et ses plans. Il les enflamma par ses discours , et , la guerre étant résolue, il offrit de magnifiques sacrifices aux dieux, dans la ville de Dion ou dans celle d'Egées, et célébra des jeux scéniques en l'honneur de Jupiter et des Muses , selon les rites institués anciennement par Archélaos. Des repas splendides , donnés aux généraux de l'armée et aux envoyés de la Grèce, des fêtes magnifiques à l'armée tout entière, précédèrent le départ de l'expédition et les longues fatigues que tous ensemble allaient partager.
Batailles du ctranlc|ae et d'Issus (884-SSS.)
L'empire qu'Alexandre allait attaquer était depuis bien longtemps près de sa ruine. La retraite des Dix-Mille avs^it
HIST. QB, 26
402 CHAPITRE XVH.
révélé sa faiblesse, et depuis cette expédition, qne de secons^ ses, sans parler de l'entreprise d'Agésilas, avaient ébranlé cet empire caduc! Ce fut en premier lieu la révolte d'Evagoras, qui se rendit indépendant à Salamine, en Gypre, s'allia avec les rebelles d'Egypte, et résista aux forces du grand roi, même après que celui-ci, par le traité d'Antalcidas , eut fait accepter des Grecs ses titres à la possession deCypre. Battu d'abord, Évagoras se releva, grâce aux divisions des satrapes qui commandaient l'armée ennemie, et se fit , au bout de dix ans, reconnaître comme prince souverain (376). Tout l'empire avait encore une fois lutté contre une seule ville, et avait échoué.
Une autre guerre, celle d'Egypte, ne finît pas mieux. Gette province, révoltée depuis l'an 414, avait ses rois particuliers. En 346 régnait Acoris ; Artaxerxès le fit attaquer en même temps qu'Évagoras. Menacé de nouveau en 377 , Acoris prit l'athénien Ghabrias à sa solde. Sur les plaintes du roi, Athènes rappela Ghabrias, et Phamabaze, chargé de réduire l'Egypte avec 200 000 hommes et 20 000 Grecs auxiliaires, obtint qulphicrate vînt commander sous lui. Le général athénien était déjà arrivé, que les 200000 hommes n'étaient pas. encore réunis: «Quoi! dit-il à Phamabaze, vos paroles et vos actions sont-elles si peu d'accord? — Je suis maître de mes paroles, répondit le satrape, mais mes actions dépendent du roi. » Souvent ainsi les ordres inintelligents et despotiques de la cour paralysaient l'action des généraux. Le retard qu'avaient éprouvé les levées fit échouer l'expédition.
En 362, ce fut l'Asie Mineure presque entière qui, à son tour, faillit se détacher de l'empire. Une ligue se forma entre les satrapes de Phrygie, de Mysie, de Lydie, de Gappadoce, et Mausole, prince de Garie. Ils voulaient profiter de la vieillesse d'Artaxerxès et des troubles du palais pour se rendre indépendants. La Phéuicie aussi remua, et toute la moitié occidentale de l'empire sembla perdue. La trahison i rompit le lien des coalisés; mais Datame, satrape de Cappadoce, se défendit longtemps, et ne succomba que sous le poignard d'un assassin. La fin du règne d'Artaxerxès fut
troublée par des conspirations domestiques et des assassinats. Ochus, son fils, monté, par cette voie, sur le trône en 358, fît périr ses 118 frères et tous ceux de ses parents qui lui portaient ombrage. Il eut à combattre une ligue des petits rois phéniciens d'Arados, de Tyr et de Sidon; cette ligue fut dissoute par la trahison, et Sidon se brûla ellemêiçe pour échapper à la cruauté du vainqueur, qui n'y trouva que 40 000 cadavres. Gypre aussi succomba; et, pour achever cette reconstruction de l'empire, Ochus attaqua rÉgypte, où Agésilas avait fait roi Nectanébos. II prit à son service .9000 Grecs de Thèbes, d'Argos et d'Asie Mineure. Nectanébos en avait 20000. Placés en face les uns des autres, dans ces querelles étrangères, les mercenaires s'entendaient et s'épargnaient, comme les condottières italiens du quinzième siècle, et les guerres étaient sans fin, à moins que Vùt ne décidât la victoire, en décidant la défection d'une de ces troupes vers Tautre. Ochus, plus heureux que ses prédécesseurs, réduisit l'Egypte, mais il blessa profondément ses sentiments religieux, en pillant les sépultures et les temples. Il devîntsi odieux, même aux Perses, que l'eunuque Bagoas l'empoisonna et mit à sa place le plus jeune fils du roi, Arses. Au bout de trois ans, Arsès périt de la même main, avec tous ses frères, et Bagoas éleva au trône Godoman, petit-neveu d'Artaxercès II, qui prit le nom de Darius. Ges derniers événements se passaient vers le temps de la mort de Philippe de Macédoine. Darius mit fin à ces meurtres, en faisant boire à Bagoas le poison que ce meurtrier de rois lui avait fait à son tour préparer.
Ce rapide tableau montre l'empire des Perses mal joint dans ses parties, rempli de peuples indifférents à son sort ; ébranlé au centre par les meurtres et les intrigues, aux extrémités par les révoltes ; livré à un despotisme violent et odieux, aux caprices des mercenaires qu'il prend k sa solde, aux rivalités des satrapes, dont beaucoup sont héréditaires, ne se soutenant enfin contre tant de secousses et de causes de déchirement, que par les divisions de ses ennemis, les trahisons suscitées chez eux, les assassinats, ou l'emploi temporaire de soldats achetés en Grèce. La puissance qui
allait attaquer cet empire ne donnait aucune prise à ces moyens odieux, et avait le pouvoir d* entraver beaucoup, sinon d'empêcher les levées de Grecs mercenaires: aussi devait-elle être facilement victorieuse.
Au commencement du printemps de l'année 334, Alexandre partit de Pella. Il arriva en vingt jours à Sestos. Parménion fut chargé de faire passer le détroit aux troupes sur 160 trirèmes et des bâtiments de transport. Elles se composaient, en infanterie, de 12 000 Macédoniens, 7000 alliés et 5000 étrangers soldés, tous sous le commandement de Parménion ; cette infanterie régulière était suivie de 5000 Odryses, Triballes ou Illyriens, et de 1000 archers agrianes: en tout 30000 fantassins. La cavalerie comptait 4500 chevaux, savoir : 1 500 Macédoniens, sous les ordres de Philotas, fils de Parménion, 1500 Thessaliens, 600 cavaliers fournis par les alliés de la Grèce, et 900 coureurs thraces ou péoniens. Alexandre laissait en Europe 1 2 000 hommes d'infanterie et 1500 chevaux sous les ordres d'Anlipater. Il avait distribué à ses amis tous ses biens : « Et que gardez- vous donc? lui disait Perdiccas. — L'espérance! »
Pendant la traversée, il immola un taureau, et fit, avec une coupe d'or, des libations à Neptune et aux Néréides. Arrivé à portée de la côte, il y lança son javelot, qui s'y planta, eu signe de prise de possession, et sauta le premier à terre. Ce lieu était voisin des ruines de Troie; il s'y rendit, sacrifia à Pallas, et suspendit ses armes dans le temple de la déesse ; en échange, il prit celles qu'on y avait consacrées; et, dans les batailles, quelques-uns de ses gardes les portèrent toujours devant lui. Il sacrifia aussi à Priam pour apaiser le ressentiment de son ombre contre la race de Néoptolème, à laquelle il appartenait. C'est ainsi qu'on le verra partout honorant les dieux indigènes, consultant les oracles et pratiquant les cérémonies de tous les cultes. Chez le disciple d'A.ristote, était-ce croyance ou politique ? L'une et Tautre à la fois. Ici, c'était surtout un hommage rendu par sa vive et poétique imagination, pleine des souvenirs d'Homère, aux brillantes fictions de la mythologie grecque, Alexandre couronna \g tombeau d'Achille, et Éphestion celui de Patrocle. « Hei:^-
feux Achille, s'écria le prince, d'avoir eu Homère pour chantre de ta gloire ! »
L'armée persique était réunie derrière le Granique, petit fleuve de la Troade, qui se jette dans la Propontide, à l'ouest de Cyzique. Dans le conseil des généraux, Memnon, de Rhodes, avait proposé de faire} un désert devant Alexandre, et de le harceler sans relâche, mais sans livrer de bataille. « Je ne souffrirai point, s'était écrié Arsitès, satrape de Phrygie, que l'on brûle une seule habitation du pays où je commande. » Le conseil du Rhodien était bon, mais impra* ticable. Les Perses ne pouvaient tout détruire et reculer toujours. Les soldats d'Alexandre ont d'ailleurs montré que le désert ne les effrayait pas. Il est vrai qu'au moment où ils le franchirent si allègrement, ils avaient derrière eux trois victoires, et devant eux une immense espérance.
Les Perses avaient , selon Arrien, 20 000 chevaux el presque autant d'étrangers à leur solde, qui composaient la meilleure part de leur infanterie ; selon Diodore, 100 "0 cavaliers et 100000 fantassins. La cavalerie était rangée le long du cours d'eau, et rinfanterie, en arrière, sur une éminence. Alexandre se jeta des premiers dans le fleuve, à la tête d'un corps d'élite. Cette avant-garde engage, en abordant, une lutte sanglante. Elle est d'abord repoussée à cause de la nature du terrain escarpé et glissant. Dans un choc, la lance d'Alexandre se rompt ; il veut prendre celle de son écuyer Ares r « Cherchez-en d'autres, » dit Ares en lui montrant le tronçon de la sienne, avec lequel il faisait encore des prodiges. Le Corinthien Déraarate, un des hétaires, donne la sienne à Alexandre. Il court aussitôt à Mithridate, gendre de Darius, et le renverse d'une blessure au visage. Un Perse lui décharge sur la tête un violent coup de cimeterre que le casque amortit: Alexandre le perce d'outre en outre. Un autre allait le frapper par derrière, et levait déjà le bras : Clitus le lui coupe d'un seul coup près de l'épaule. Cependant les Macédoniens passaient le fleuve en foule, et rejoignaient Alexandre. Les Perses, enfoncés par la cavalerie, percés par les hommes de trait qui étaient mêlés dans ses rangs, commencèrent à fuir. Dès que leur centre plia, les
deux ailes étant déjà renversées, la déroute de cette première ligne fut complète; Alexandre poussa aussitôt vers Tinfanlerie, restée à son poste. La phalange et la cavalerie chargèrent à la fois : en peu de moments tout fut tué, il n'échappa que ceux qui se cachèrent sous les cadavres i 2000 tombèrent vivants au pouvoir du vainqueur....
c Du côté des Macédoniens il périt, dans la premier choc, 25 hétaïres. Alexandre leur fit élever à Dion des statues d'airain de la main de Lysippe. Le reste de sa cavalerie ne perdit guère plus de 60 hommes, et l'infanterie 30. Alexandre les fit ensevelir avec leurs armes, et exempta leurs pères et leurs enfants de tout impôt. Il eut le plus grand soin des blessés : les visitant tous, examinant les plaies de chacun, et leur donnant toute liberté de l'entretenir de leurs exploits. Il accorda aussi les derniers honneurs aux généraux perses, même à ceux des Grrecs à leur solde qui avaient péri; mais il fit mettre aux fers les mercenaires pris vivants, et les envoya en Macédoine pour être esclaves, parce que, désobéissant aux lois de la patrie, ils s'étaient réunis aux barbares contre les Grecs. Il offrit à Athènes 300 trophées des dépouilles des Perses, pour être consacrés dans le temple de Minerve, avec cette inscription : c Sur les barbares de rAsie^ Alexandre et les Grecs y à r exception des Lacédémoniens. •
Le roi mit aussitôt la main sur la Phrygie, sans aggraver l'impôt de la province, et marcha vers le sud. En Lydie, il rendit à Sardes et au pays entier leurs vieilles lois. A Éphèse, il remplaça l'oligarchie par la démocratie, et donna au temple de Diane, pour qu'on l'achevât, le tribut que les Éphésiens payaient aux barbares, puis il sacrifia à la déesse ainsi vengée. Plus tard il offrit de se charger do cette dépense, à condition que son nom serait gravé sur le temple, comme celui du fondateur ; les Éphésiens refusèrent. Cependant des corps détachés aUaient recevoir la soumission des villes d'Ionie, d'Éolide, et celle de Magnésie et de Tralles, rétablissant partout les constitutions libres, et remettant le tribut payé aux Perses, par respect pour le nom hellénique, mais aussi pour gagner l'utile alliance des Grecs asiatiques.
A partir d'Ephèse, Alexandre longea la côte. La première ville qui l'arrêta fut Milet. Il en fit le siège. Son amiral se plaça avec 160 vaisseaux à l'entrée du port pour couper aux habitants toute communication avec une flotte de 400 navires^ qui s'efforça en vain de le déloger. Grâce à cette mesure et à la vivacité des attaques, la ville fut bientôt prise.
Malgré les services que sa flotte venait de lui rendre, il renonça à s'en servir davantage, soit manque de fonds, soit qu'il ne voulût pas diviser ses forces. Il ne conserva que quelques navires pour le transport des machines de guerre, et particulièrement 20 vaisseaux fournis, comme auxiliaires, par les Athéniens.
Memnon s'était jeté dans Halicarnasse, en Carie. Il s'y défendit avec opiniâtreté, et ne l'abandonna qu'en la livrant aux flammes. L'hiver approchant, Alexandre renvoya en Macédoine tous ses soldats nouveaux mariés, pour revenir au printemps, avec ceux qu'aurait gagnés le récit de leurs exploits, des richesses de l'Asie, de la libéralité du conquérant. La Lycie, la Pamphylîe successivement soumises, il remonta vers le nord par la Pisidie, jusqu'à la petite Phrygie, pour établir sa domination dans le centre de la péninsule et son influence dans les satrapies du nord-est. A Gordien, il trancha d*un coup d'épée le célèbre nœud gordien, et se vanta d'avoir accompli l'oracle qui piomettaitj'empire de l'Asie à qui saurait le dénouer (333). De là il redescendit par Ancyre et la Gappadoce, jusqu'au Taurus, qu'il franchit, et pénétra en Gilicie. Il avait donc traversé trois fois, du norîi au sud et du sud au nord, cette large péninsule de l'Asie Mineure, de manière à n'y laisser aucun foyer de résistance.
Cependant des dangers sérieux le menaçaient encore sur ses derrières. Les Perses conservaient l'empire de la mer, et Memnon, à la tête de leur flotte, voulait débarquer en Grèce et reporter la guerre chez les agresseurs. Il commença par agir sur les îles pour avoir des points d'appui, s'empara de Chios, soumit presque tout Lesbos, et mit le siège devant Mitylène ; il allait s'en rendre maître, quand une maladie l'emporta. L'empire perdit avec lui son seul soutien. Ses
408 CHAPITRE XVH.
successeurs pnrent bien Mitylène, Ténédos et Gos, maïs s'arrêtèrent là. Darius, qui n'avait pas défendu TAsie MIneure, s'était avancé pour couvrir la Syrie , à la tête de 400000 hommes d'infanterie et de 100000 cavaliers. Il s'était établi d'abord dans les vastes plaines de Sochos, à deux jours de marche des montagnes, puis, comme il ne vit pas venir Alexandre, se persuadant que son approche seule avait effrayé le Macédonien, il s'avança, par les portes Amaniques, jusqu'au golfe d'Issus, dans un lieu coupé de défilés, incommode à sa cavalerie et à son immense armée.
Alexandre avait été arrêté à Tarse par une maladie qui compromit sa vie et faillit changer le sort du monde. Tout échauffé et couvert de sueur, il s'était jeté imprudemment dans les froides eaux du Gydnus, et bientôt on désespéra de sa vie. Un Acamane, le médecin Philippe, osa seul tenter de le sauver, en lui préparant un breuvage qui devait agir violemment. Alexandre reçut au même moment une lettre de Parménion, qui l'avertissait de se méfier du médecin, vendu aux Perses. Darius avait récemment promis en échange de la vie du roi, 1000 talents à un des généraux et le trône de Macédoine. Le complot avait été découvert, on autre pouvait être ourdi. Alexandre n'en voulut rien croire, et, d'une main, présentant à Philippe la lettre qui l'accusait, de l'autre, il porta la coupe à ses lèvres, et la vida d'un trait, montrant ainsi, avec un courage plus rare que celui du champ de bataille, sa confiance en ses amis et sa foi dans la vertu.
Rendu à la santé, il courut, en soumettant la Gilicie, audevant de Darius, et le rencontra à l'endroit où le petit fleuve Pinaros se jette dans le golfe d'Issus. G'est là que se livra la bataille qui porte ce nom. Darius appuya son aile droite au rivage de la mer, et y porta presque toute sa cavalerie. Sur sa gauche, il fit passer le fleuve à 30 000 hommes de cavalerie et 20 000 de trait, dans le dessein de tourner l'armée ennemie. Au centre, il défendit, par des palissades, les points les plus abordables du fleuve, et il opposa à la phalange macédonienne, 30 000 Grecs et 60 000 Garduques
pesamment armés. Le reste de ses troupes forma en arrière nne masse épaisse et inutile. Alexandre appuya aussi son aile gauche au fleuve, sa droite aux montagnes, de manière à déborder la gauche ennemie, et s'avança lentement, de peur qu'une marche trop rapide ne jetât du désordre dans sa phalange. Parvenus à la portée du trait, ceux qui Tentouraient, et lui-même, à la tête de l'aile droite, coururent à toute bride vers le fleuve, pour en venir aux mains plus tdt, et se garantir ainsi des flèches. L'ennemi céda bien vite; mais, dans ce mouvement précipité, une partie seule* ment de la phalange suivit le roi; le reste rompit ses rangs au passage du fleuve. Les Grecs, à la solde de Darius, saisirent ce moment pour tomber sur la phalange entr'ouverte. Le combat fut acharné. Ptolémée, fils de Séleucus, et 1 20 Macédoniens de distinction y furent tués. Pendant cette lutte au bord du fleuve, l'aile droite avait renversé tout ce qai était devant elle; elle se tourna alors contre les Grecs, les prit de flanc, et en fit un horrible carni^ge. La cavalerie perse avait elle-même passé le fleuve, et était tombée à bride abattue sur les Thessaliens. Elle combattit vaillamment, jusqu'à ce qu'elle vît son infanterie et les Grecs taillés en pièces. Alors la déroute fut générale ; et comme cette immense multitude se précipita à la fois vers les défilés, il en périt une foule , écrasés sous les pieds des chevaux.
« Dès que Darius avait vu son aile gauche enfoncée , il s'était sauvé sur un char qu'il ne quitta point, tant qu'il courut à travers la plaine. Arrivé dans des gorges difficiles, il abandonna son bouclier, sa robe de pourpre, son arc même, et s'enfuit à cheval. La nuit qui survint le déroba à l'ardente poursuite du vainqueur, entre les mains duquel son char tomba. Alexandre l'eût pris lui-même, si, avant de cou^ rir aux fuyards, il n'eût attendu prudemment le rétablissement de sa phalange ébranlée, la défaite des Grecs et la déroute de la cavalerie perse. On évalue à 100 000 le nombre des morts; on traversa, en effet, des ravins qui avaient été comblés par les cadavres (29 novembre 333).
« Dans le camp de Darius, on trouva sa mère, sa femme, sa sœur, son fils jeune encore, deux de ses filles, quelques
^IQ CHAPITRE XVU.
femmes des principaux de son armée, et seulement 3000 talents; le trésor royal avec tous les bagages ayant été conduit à Damas. Parménion, aussitôt envoyé dans cette ville^ les y saisit. Le lendemain, Alexandre, quoique souffrant d'une blessure qu'il avait reçue à la cuisse, visita les blessés, ordonna Tinhumation des morts, avec pompe, en présence de son armée rangée en bataille, dans le plus grand appareil, et fit réloge des actions héroïques dont il avait été témoin, ou que la voix générale de l'armée publiait. Chacun de ceux qui s'étaient distingués reçut des largesses selon son mérite et son rang; Balacros, un des gardes, fut nonmié satrape de Gilicie....
< Quelques historiens rapportent qu*après la poursuite , Alexandre étant entré dans la tente de Darius, qu'on lui avait réservée, entendit des cris de femmes et des gémissements sortir des appartements voisins. Il demande pourquoi ces cris, et quelles sont ces femmes. On lui répond que la mère de Darius, la reine et ses enfants, apprenant que l'arc du roi, son bouclier et son manteau sont au pouvoir du vainqueur, ne doutent plus de sa mort et le pleurent. Il leur envoie aussitôt un des hétaïres, pour leur annoncer que Darius est vivant, et qu'Alexandre ne possède que les dépouilles laissées sur son char. L'envoyé ajoute qu'Alexandre leur conserve les honneurs, l'état et le nom de reines, attendu qu'il n'a point entrepris la guerre contre Darius par haine personnelle, mais pour lui disputer l'empire de l'Asie. Le lendemain, Alexandre entra dans l'appartement des femmes, accompagné du seul Éphestion. La mère de Darius, ne sachant quel était le roi, car nulle marque ne le distinguut, et frappée du port majestueux d'Éphestion, se prosterna devant celui-ci. Avertie de sa méprise par ceux qui l'entouraient, elle reculait confuse, lorsque le roi lui dit : « Vous ne vous êtes point trompée; celui-là est aussi Alexandre. » (Arrien.)
Alexandre avait trouvé parmi les prisonniers faits à Damas deux députés de Thèbes, un d'Athènes et un de Sparte. Il pardonna aux trois premiers et les renvoya. Quant à l'ambassadeur Spartiate, il le tint quelque temps en prison.
0|ége de Tyr (SS9)) fondation d'Alexandrie (S9I).
Tandis que Darius fuyait par Thapsaque, de l'autre côté de TEuphrate, Alexandre s'avançait , le long des côtes, en Phénicie, dont toutes les villes ouvrirent leurs portes. Tyi* seul, tout en sollicitant la paix et une alliance , refusa de laisser entrer un seul Macédonien, pas même Alexandre , pour sacrifier à Hercule. Le vainqueur d'Issus était peu disposé à recevoir des conditions. Il lui importait d'avoir Tyr en sa puissance ; il l'attaqua. Ce siège était chose difficile, car la ville se trouvait sur un rocher, à quelque distance de la côte. Il fallut construire un môle, pour joindre rUot au continent. Les Tyriens harcelèrent sans relâche les travailleurs, et brûlèrent deux tours de bois élevées pour les protéger. Mais, grâce aux vaisseaux qu'Alexandre rassembla de tous côtés, il réussit à achever le môle qui subsiste encore. La ville fut alors bloquée par ses deux ports ; et ses murs , de cent pieds de haut, s'écroulèrent sous les coups des machines. La brèche livra passage à une armée irritée de cette résistance de sept mois : 8000 Tyriens furent égorgés ; il n'y eut d'épargnés que le roi Azémilcos, les principaux de la ville et quelques Carthaginois venus pour sacrifier à Hercule. Les autres furent vendus comme esclaves, au nombre de 30 000. Alors «Alexandre sacrifia à Hercule; la pompe fut conduite par les troupes sous les armes ; la flotte même y prit part. On célébra des jeux gymniques dans le temple, à l'éclat de mille flambeaux portés par les coureurs. La catapulte qui avait ouvert la brèche fut dédiée au dieu. » (Arrien.)
Avant le siège de Tyr, Darius avait écrit au roi de Macédoine, lui reprochant son injuste agression et réclamant sa famille. Alexandre avait répondu par une énumération des griefs de la Grèce. Il ajoutait que, si Darius voulait se livrer à lui, il éprouverait sa générosité, recevrait de ses mains toute sa famille, et obtiendrait aussitôt tout ce qu'il pourrait demander; mais que lui, Alexandre, entendait être traité comme le maître de l'Asie, dans toutes les lettres que Darius
lui enverrait. Pendant le siège, le grand roi sentant bien la portée du nouveau coup que sa puissance allait recevoir, offrit à Alexandre 10000 talents pour la rançon des siens, l'empire de tout le pays , entre la mer Egée et TEuphrate , enfin son alliance et la main de sa fille. Parménion était d'avis d'accepter ces propositions : « Je le ferais, disait-il , si j*étais Alexandre. — Et moi aussi, reprit le roi, si j'étais Parménion. » Et il répondit qu'il ne devait point y avoir deux maîtres pas plus qu'il n'y avait deux soleils.
Après de tels messages, il ne restait qu'à combattre. Alexandre pourtant ne daigna pas se tourner encore contre son adversaire. Avec une admirable persévérance, il continua son plan habile. Les côtes de la Palestine et l'Egypte n'étaient pas conquises, il voulut les soumettre avant de pénétrer dans la haute Asie ; pour ne rien laisser d'incertain derrière soi, et achever de fermer aux Perses l'accès de la mer et à leur or l'accès de la Grèce (332). La forte place de Gaza fat prise après trois ou quatre mois de siège. Ici se placent les anecdotes des historiens romanciers. Quinte Curce raconte qu'Alexandre ayant fait prisonnier Bétis, gouverneur de la ville, lui fit passer une courroie dans les talons et le traîna sept fois autour des murs pour imiter Achille. Ce conte n'est point plus digne de foi que le récit de l'historien juif Josèphe, qui montre Alexandre se détournant de sa route pour visiter Jérusalem, s'inclinant devant le grand prêtre Jadduah, et se reconnaissant dans les prophéties de Daniel, qui promettaient l'empire de l'Asie à un homme de rOccident. On le voit cependant peu après sacrifier au bœuf Apis, et, dans toutes les occasions, rendre aux cultes et aux prêtres indigènes des hommages qae ceux-ci prennent pour eux, et que lui ne rend réellement qu'à sa propre ambition, ou à la divinité qu'il adore, dans toutes ses manifestations nationales, toujours la même pour lui, sous les formes les plus diverses.
L'Egypte, si maltraitée par les rois de Perse, se soumit sur-le-champ. Alexandre entra à Péluse, à Memphis, et descendit le Nil jusqu'au petit village de Hacotis, près de la bouche de Ganope et du lac Maréotis. C'est là qu'il jeta les
fondements d'Alexandrie, Theureuse rivale de Tyr, le futur entrepôt du commerce entre TOrient et l'Occident, le lieu de rencontre de toutes les doctrines et de tous les cultes. Il traça lui-même l'enceinte et les rues qui devaient se couper à angles droits, pour mieux recevoir le souffle rafraîchissant des vents étésiens. Il voulait en faire une ville moitié grecque et moitié égyptienne, qui servit de lien aux deux peuples; il y fit construire des temples aux divinités des deux pays.
Les meilleures nouvelles arrivaient de la Grèce. Les îles de Ghios, de Gos et de Lesbos étaient revenues à Talliance macédonienne: les forces maritimes des Perses n'existaient plus ou étaient entre ses mains. Alexandre était donc bien le maître incontesté de la moitié occidentale de l'empire, et pouvait, sans crainte, s'enfoncer maintenant au cœur de l'Asie. Avant d'en prendre le chemin, il jugea bon d'aller conquérir un oracle fameux, et de réclamer une apothéose dont il se ferait un nouvel instrument de victoires. Il Talla chercher à travers les sables de l'Afrique, jusqu'au temple d'Ammon, où le prêtre le salua du nom de fils de Jupiter. Gyrène, qui, par cette marche vers l'ouest, pouvait se croire menacée, fit porter au roi des promesses d'obéissance.
Batttllle d'Arbèles (S«l); mort de Darlos) prl^e d'armes
en «rèee (SSO).
Ce fut seulement alors qu'Alexandre se mit à la poursuite de Darius, et se résolut à attaquer l'empire au cœur. Il laissa en Egypte deux satrapes égyptiens pour que l'administration y fût nationale, et des forces militaires sous des chefs macédo niens, pour qu'une révolte fût impossible. Il retourna à Tyr, y célébra avec pompe des jeux scéniques accompagnés de sacrifices ; et traversant la Gœlésyrie, arriva à Thapsaque sur l'Euphrate, qu'il franchit à la fin d'août 331. Il faisait ainsi un grand tour pour éviter les déserts de l'Arabie. Au delà du fleuve, il évita également de descendre droit sur Babylone, comme avait fait le jeune Gyrus. 11 prit par le nord- est de la Mésopotamie, pour u'avoir à parcourir qu'un pays biea arros^
414 CHAPITRE XVÏÏ.
et abondant en vivres et en fourrages. Le passage da Tigre ne fat pas plus disputé que celui de TEuphrate. Alexandre rencontra enfin rimmense armée persique, 1 000 000 de fantassins et 40000 on, selon Diodore, 200000 cavaliers, à 110 kilomètres de la ville d'Arbèles, dans la vaste plaine de Gaugamèle, dont le grand roi avait eu soin de faire niveler le soi pour faciliter les évolutions de ses 200 chars de guerre, de sa cavalerie et de ses éléphants .
Alexandre avait reçu quelques renforts. Son armée comptait 40 000 hommes d'infanterie et 7000 de cavalerie. Le soir venu, les feux innombrables des barbares firent ressortir plus encore la disproportion des forces, Parménion proposait d'attaquer de nuit et par surprise. Le roi rejeta cet avis comme indigne de lui. La prudence même lui conseillait de ne point commettre aux ténèbres, et dans des lieux mal connus, le succès d'une action décisive.
C'est le 2 octobre 331 que se livra la bataille. Au mratin de cette journée, on eut grand'peine à réveiller Alexandre, qui, tout entier aux préparatifs de l'action du lendemain, n'avait pu s'endormir qu'à Taurore. Les deux armées se rangèrent. La phalange était au centre. Darius lui opposa, comme à Issus, les mercenaires grecs. Derrière sa ligne de bataille, Alexandre en disposa une seconde, qui devait se porter partout où les Perses tenteraient de tourner les Macédoniens. « Darius prit bravement position en face du roi de Macédoine. Alexandre appuya d'abord sur sa droite; les Perses répondirent à ce mouvement en faisant déborder leur aile gauche. Mais cette marche des Grecs allait les faire sortir du terrain aplani par les Perses. Darius accéléra le mouvement de son aile gauche et essaya d'envelopper par sa cavalerie la droite de l'ennemi. Alexandre fit charger ces cavaliers scythes et bactriens, dont les chevaux mêmes étaient bardés de fer. Ils plièrent ; d'autres, accourus à leur secours, les ramenèrent au combat. II fallut un vigoureux effort pour les rompre. A ce moment, Darius lança ses chars armés de faulx contre la phalange ; les Macédoniens avaient été prévenus de la manière dont ils devaient les combattre. Dès que les chars s'ébranlèrent, les Agriens et les frondeurs
firent pleuvoir sur les conducteurs et sur les chevaux une grêle de traits qui les arrêtèrent. Quelques-uns pourtant traversèrent les rangs, qui s'étaient ouverts à leur passage, et furent pris, sans avoir fait aucun mal, par les Hypaspistes et les palefreniers.
« Darius ébranla alors toute son armée. Alexandre avança à la tête de Taile droite, et ordonna à Arétès de se porter avec sa cavalerie légère contre la cavalerie ennemie prête k le tourner. Une charge à fond d'Arétès entr'ouvrit les rangs des barbares; Alexandre le suivit et formant le coin avec la cavalerie des hétaires et la phalange, pénétra au milieu de Tenniemi. La mêlée dura peu; Darius lui-même recula en face de cette troupe serrée, profonde, partout hérissée de fer, et prit la fuite quand il vit sa cavalerie en déroute.
« Cependant, au centre, la ligne des Grecs avait été forcée par une partie de la cavalerie indienne et persique qui s'était fait jour jusqu'aux bagages. Le désordre fut là un moment extrême, car les prisonniers se tournèrent contre ceux qui les gardaient. Mais la seconde ligne fit volte-face, et, prenant les Perses à dos, en tua une partie, embarrassée dans les bagages, et chassa le reste. A la gauche, Taile droite de Darius avait enveloppé les Grecs et prenait Parménion en flanc. Ce général envoya prévenir Alexandre du danger qu'il courait; le roi se porta vivement, à la tête des hétaires, sur l'aile droite des barbares. Dans ce mouvement, il tomba sur une colonne épaisse de Parthes, d'Indiens et des Perses les plus braves, qui se retiraient en faisant bonne contenance. Le choc fut terrible, car ses cavaliers étaient tous pris s'ils ne s'ouvraient un chemin. Soixante hétaires périrent; Éphestion fut blessé. Les Macédoniens à la fin remportèrent. Des cavaliers perses il n'échappa que ceux qui se firent jour à travers les rangs. Quand Alexandre arriva à l'aile gauche, la cavalerie thessalienne avait rétabli les affaires. Sa présence étant inutile, il laissa Parménion s'emparer du camp des barbares, et ramasser le butin, tandis qu'il se remettait à la poursuite de Darius. Il ne s'arrêta qu'à la nuit; après quelques instants de repos donné à la troupe qui le suivait, il reprit la route d'Arbèles, où il es-
416 CHAPITRE XVH.
përait surprendre Darius, et y arriva le lendemain. Le roi en était déjà parti, y laissant ses trésors, son char et ses armes. En deux jours, Alexandre avait livré une grande bataille et parcouru 600 stades. Dans le combat, il n'avait perdu que cent hommes et environ 1000 chevaux tués par l'ennemi ou morts de fatigue. Plus de la moitié de cette perte tomba sur la cavalerie des hétaires. Du côté des barbares, on compta, dit-on, 300 000 morts, le nombre âes prisonniers fut encore plus considérable. » (Arrien.)
Darius avait échappé encore une fois aux vainqueurs; Alexandre le laissant fuir se hâta du moins de mettre la main sur les capitales de l'empire et sur les trésors qu'elles renfermaient. Quand il approcha de Babylone, les prêtres, les magistrats, les habitants sortirent à sa rencontre, les mains chargées d'offrandes. Il s'entretint avec les mages, sacrifia à Bel, et releva son temple ainsi que tous ceux que Xerxès avait détruits. A Suses il trouva 40 000 talents en lingots, 9000 en numéraire, et les statues d'Harmodios et d'Aristogiton, qu'il renvoya aux Athéniens. 15000 Macédoniens, Thraces ou Péloponnésiens vinrent ici le rejoindre et combler les vides faits dans son armée, moins par le fer ennemi que par les garnisons qu'il laissait sur sa route. Entre Suses et Persépolis, il eut à combattre la population belliqueuse des Uxiens, dont le grand roi ne passait les montagnes qu'en payant tribut. Alexandre franchit de vive force les Portes persiques , où Ariobarzane l'attendait avec 40000 hommes, et détruisit cette armée. La route de Persépolis lui était ouverte.
Cette ville, métropole de l'empire, c était alors, dit Diodore, la plus riche de toutes les cités que le soleil éclaire. » A leur approche, les Macédoniens rencontrèrent une foule de Grecs asiatiques qui avaient été relégués dans ce lointain exil, après avoir été affreusement mutilés : cette vue enflamma leur colère. Alexandre abandonna Persépolis au pillage; pour son butin, à lui, il prit 120 000 talents (près de 630 millions de francs), dépôt des revenus accumulés de l'empire. Dans la nuit qui suivit, l'orgie augmenta les rui- Ï10S faites par le pillage; oa vit Alexandre , entraîné par la
courtisane athënienne Thaïs, incendier de ses propres mains le palais des rois, pour venger la G-rèce de l'incendie de ses monuments, pendant les guerres médiques. Pourtant la ville ne fut pas détruite, comme le dit Quinte Curce, puisqu'on voit, peu de temps aprèSk. la mort du conquérant, le satrape Peuceste y sacrifier aux mânes de Philippe et d'Alexandre. Quand il atteignit Pasargades, la ville sainte des Âchéménides, où se faisait le couronnement des rois, et où était conservé le tombeau de Gyrus, il se garda de tout outrage. Babylone, Suses et Persépolis occupées, Alexandre n'avait plus rien à faire au sud de l'empire, il se remit sur les traces de Darius, remonta vers Ecbatane, et atteignit cette ville huit jours après que Darius en était parti. Là il congédia ceux des Grecs alliés qui voulurent retourner dans leur patrie ; outre leur solde et leur butin, ils emportèrent 2000 talents qu'Alexandre leur donna.
Autant le conquérant avait montré de dédain pour le roi fugitif tant qu'il avait eu à prendre ses capitales et ses trésors, autant il montra d'ardente activité à le poursuivre quand il n'y eut plus que lui à saisir. En oDze jours il fit 480 kilomètres, et atteignit Rhagées, à quelque distance des Portes caspiennes. Darius venait de les franchir. Il fallait désespérer de l'atteindre; mais deux serviteurs du roi vinrent annoncer que Bessus, satrape de la Bactriane, avait enchaîné Darius et le traînait k sa suite. Alexandre reprend aussitôt la poursuite, marche trois jours et trois nuits sans s'arrêter^ et le quatrième jour, avec 50Q de ses meilleurs soldats, montés sur ce qui lui restait de chevaux valides, il atteint les Perses, non loin d'Hécatompylos. A sa vue, l'épouvante les disperse, et il se trouve en face de Darius, mais de Darius égorgé. Bessus, n'ayant pu décider le roi à fuir avec lui, avait laissé sur la route son cadavre percé de coups. Alexandre lui fit de royales funérailles. Là encore beaucoup de Grecs le quittèrent. Chaque cavalier reçut une gratification d'un talent, chaque fantassin le dixième de cette somme ; mais il la tripla pour ceux qui consentirent à rester.
Vers le même temps avaient lieu en Grèce des événements qui lui ôtaient la crainte de perdre son patrimoine, tandis