‹ Histoire grecqueChapitre 34 sur 45 · BIST. 6R. V · texte numérisé non relu

BIST. 6R. V

418 CHAPITRE XVH.

qu'il gagnait un empire. C'est à Chéronée que les Spartiates auraient dû venir; ce qu'ils n'avaient pas fait en face de Philippe, ils le tentèrent quand ils virent son fils engagé au fond de l'Asie. Es avaient refusé de reconnaître le congrès de Corinthe, et tenaient toujours des députés auprès de Da- . rius. Une défaite d'un général macédonien par les Scythes du Danube, qui lui tuèrent 30 000 hommes, et la révolte du gouverneur de la Thrace les décidèrent à profiter des em-i barras d'Antipater. Leur roi Agis vint assiéger Mégalopolis avec 20 000 fantassins et 2000 chevaux. Athènes , malgré Démosthène, ne répondit pas à cet appel ; disons à sa décharge qu'elle était tenue de deux côtés en échec, par la garnison macédonienne de la Cadmée et les flottes d'Alexandre, maintenant maîtresses de la mer.

Antipater fit face à tout; il arrangea les affaires de Thrace, et accourut encore à temps avec 40 000 hommes pour sauver Mégalopolis. Agis fut tué avec 5 ou 6000 des siens. Le congrès, assemblé à Corinthe, condamna les Achéens et les Étoliens à une amende de 120 talents envers Mégalopolis; quant à Sparte, elle dut livrer 50 otages et envoyer des députés à Alexandre, pour recevoir ses conditions. Comme Agis, qui, blessé, s'était un instant relevé, et, appuyé sur un genou, avait combattu encore jusqu'au coup mortel, la Grèce retombait frappée à mort aux pieds des Macédoniens.

CAmpasnefl dans la Baetrlane et la Ho^dlane (S30*S99); m«rt de PhUotos (SSO), de eUtnm (tt«), de CaUlstliène (ttt).

Bessus pouvait établir un centre de résistance dans la Sogdiane et la Bactriane, ou il avait pris le titre de roi. Alexandre était bien résolu à ne pas lui laisser le temps de s'y fortifier. Dès qu'il eut dompté les Mardes et les Hyrcanîens, peuples belliqueux des régions montagneuses qui bordent par le sud la mer Caspienne, il courut à lui et soumit, en passant, la Parthiène et l'Arie, où il fonda une Alexandrie qui, sous le nom de Hérat, est restée un des plus grands marchés de l'Orient. Un complice de Bessus gouvernait la Drangiane et l'Arachosie ; il le chassa et se le fit livrer par les Indiens. Une tragédie ici l'arrêta : PhÛotas, fils

de Parménion, reçut l'avis d'un complot formé contre la vie d'Alexandre; pendant trois jours il garda ce secret^ qu'un autre transmit au roi, au moment où le coup allait être frappé. Ce retard inexplicable , une lettre obscure de Parménion, les propos pleins d'amertume et les sarcasmes que Philotas répandait depuis longtemps contre le roi, firent croire à sa complicité. Alexandre l'accusa lui-même devant l'armée. Mis à la torture, il fit des aveux que la douleur peut-être arrachait : l'armée le lapida. Plusieurs de ses amis, tous of« fiders de haut rang, périrent avec lui. Ce qu'il y eut de plus odieux dans cette lugubre et ténébreuse afi'aire, ce fut le meurtre du vieux Parménion : il gardait à Ecbatane, à trente journées de là, d'immenses trésors; on craignit une révolte; un messager, monté sur un dromadaire, traversa en onze jours le désert ; il lui portait une fausse lettre de son fils, et regorgea pendant qu'il la lisait (330).

De Prophthasia, théâtre de ces tristes scènes, Alexandre gagna les défilés du Paropamisus {Hindoo-Kuh) y qui le séparait de la Bactriane, laissant derrière jui deux autres Alexandrie, dont l'une est encore aujourd'hui florissante et garde le nom de son fondateur, Gandahar. Une révolte des Ariens ne l'arrêta pas; il envoya contre eux un détachement et entra en Bactriane.

Les grandes plaines de l'Asie centrale étaient dès lors bien loin derrière Alexandre. Les pays où il était parvenu étaient hérissés de montagnes et coupés de ravins. Au lieu de ces masses incohérentes et confuses des plaines d'Arbèlesy les ennemis qu'il rencontrait maintenant étaient des montagnards, ici, comme partout, énei^iques et braves, d'autant plus redoutables qu'ils défendaient leur pays. Aux grandes batailles succèdent les combats, les sièges, les luttes contre la nature aussi bien que contre les hommes. Bessus avait fait le désert devant l'armée enyahissante, qui eut d'abord beaucoup à souffrir. Cependant, Aomos, « l'imprenable, » Bactres même, furent prises, l'Oxus fut traversé, et Spitamène lui livra Bessus, qu'Alexandre fit battre de verger à la vue de toute l'armée, puis mutiler, et qu'il abandonna enfin aux cruelles vengeances des parents de Darius.

Après la Bactriane, la Sogdiane subît le joug, et les vainqueurs occupèrent sa capitale, Maracanda. Mais Alexandre ne s'y arrêta pas; il poussa jusqu'à Tlaxarte, qu'il franchit, et au delà duquel il battit les Scythes. Dans les mêmes lieux, et sur les bords de ce fleuve, il jeta une Alexandrie nouvelle (Khojend?) : ce fut le point le plus avancé qu'il atteignit vers le nord.

Une révolte de Spitamène le rappela au sud ; un corps de son armée avait été détruit par le satrape, qui échappa à sa poursuite. Alexandre punit la province de ce soulèvement, auquel elle était peut-être restée étrangère, par d'affreux ravages (329). Le mouvement eut, l'année suivante, encore plus d'étendue; Python fut enlevé avec sa troupe par Spitamène; mais la prise en un jour du roc Sogdien, forteresse fameuse dans ce pays, effraya quelques-uns des révoltés. A la sommation d'Alexandre, le gouverneur avait répondu : « As-tu des ailes ?» et il semblait qu'il en fallût pour atteindre l'inaccessible citadelle. Le roi promit 10 talents au premier qui toucherait les murs, et une petite troupe escalada le roc à pic.

Dans la forteresse, Alexandre trouva la famille d'un seigneur perse dont la fille, Hoxane, était d'une incomparable beauté. La politique du conquérant était d'unir les deux, peuples; dans les villes qu'il fondait, il mêlait toujours des Grecs aux indigènes. Il donna lui-même l'exemple de cette fusion des deux races, en épousant Roxane. Le père, flatté d'un tel honneur, accourut faire sa soumission, qui entraîna celle d'une partie de la province. Pour mieux en assurer le repos, il chargea Ëphestion d'y fonder douze villes qui servissent de rempart contre les incursions des Scythes, pendant que lui-même fouillait tous les coins de la Sogdiane, n'y laissant ni une forteresse fermée contre lui, ni un ennemi en armes. Une surprise que tenta encore Spitamène lui devint fatale. Il fut battu, et les Massagètes, à l'approche dea Macédoniens, sauvèrent leurs tribus du pillage en envoyant au conquérant la tête du hardi partisan. Alexandre avait employé deux années à soumettre ces belliqueuses peuplades; il passa quelques mois dans la Bactriane, où plusieurs chefs

tenaient encore, et n'en partit que pour commencer son expédition contre l*Inde.

Derrière loi Alexandre laissait dans ces régions de grands, mais aussi de terribles souvenirs. Dans les déserts de TOxus , on l'avait vu, après une longue marche à pied, à la tête de ses troupes , mourant de soif, refuser un peu d'eau qu'un des siens avait trouvée, et la répandre à terre, parce qu'il ne pouvait la partager avec ses soldats. Dans les combats, il était au premier rang et il fut souvent blessé; il ne laissait jamais à d'autres le soin de conduire ces marches prodigieuses qui tant de fois étonnèrent l'ennemi , frappé de coups inattendus et décisifs. Dans une grande chasse , attaqué par un lion, il refusa le secours de Lysimaque, et l'abattit; mais l'armée décréta que le roi ne pourrait plus chasser à pied ni sans escorte. Sa libéralité était, comme son courage, sans bornes; et il avait au besoin autant de persévérance que d'impétueux élan. II avait habitué les Macédoniens à ne rien regarder d'impossible. Aussi, parmi les soldats, surtout parmi les nouveaux venus, beaucoup, en voyant de si grandes choses accomplies, prêtaient l'oreille aux bruits qui couraient sur sa naissance divine, sur les réponses d'Ammon, sur ce serpent mystérieux que Philippe avait trouvé le premier jour dans la chambre nuptiale. Mais l'entourage du conquérant était plus incrédule. Ses compagnons d'enfance, ses vieux généraux, toute cette fière noblesse de Macédoine, naguère si libre avec ses rois, ne voyaient pas sans un profond dépit cette apothéose.

Quand Alexandre , après la mort de Darius, adopta les usages des Perses, ceignit le diadème, revêtit la tunique blanche et fit porter à ses favoris des robes de pourpre; quand il apprit le langage des vaincus et admit dans sa garde des jeunes gens des plus illustres familles du pays, il ne céda pas seulement au vain désir de jouer le grand roi y il fît une chose que la politique commandait. Mais les Macédoniens s'indignèrent de cet abandon de leurs coutumes nationales, et se montrèrent jaloux de ces Perses favorisés. Malgré son ferme et lucide esprit, Alexandre ne put trouver la limite où se seraient conciliés ses droits de conquérant de

l'Asie et les égards que la prudence lui conseillait d'avoir pour ses Macédoniens. Gomme le dieu au double visage, il eût fallu qu'il jouât deux rôles à la fois, qu'il fût en même temps le grand roi pour les Perses, et qu'il restât pour ses compagnons le roi de Macédoine ; position impossible, et tout entourée de soupçons et de haines. L'un s'abandonna à l'orgueil et au despotisme; les autres à l'indiscipline et à l'insolence. Déjà il avait trouvé des traîtres et des conspirateurs; il avait fait mourir Philotas et assassiner Parménion. Une scène déplorable montra, en 328, les progrès de ce double mal.

A Maracanda, pendant une fête des Dioscures, quelques* uns de ces bas personnages, devins ou sophistes, dont les flatteries nourrissaient l'orgueil du roi , s'avisèrent d'exalter Alexandre, au point de le mettre au-dessus des deux divinités et d'Hercule même. Glitus, indigné, s'écrie qu'Alexandre n'a pas tout fait à lui seul, et qu'une bonne part de la gloire appartient aux Macédoniens. Et, comme on rabaissait les actions de Philippe pour élever bien au-dessus d'elles les exploits de son fils, le vieux général ne garde plus de bornes, commence l'éloge du père, fait la satire d'Alexandre, et tendant le bras vers celui-ci : « Alexandre, lui dit-il, sans le secours de ce bras , tu périssais dès le Granique. » Ivre de vin et de colère , le roi ne se contient plus ; il arrache une pique à un de ses gardes et en perce son sauveur, son ami. Dans cette généreuse nature, le repentir suivit de près. On dit que ses yeux se dessillant aussitôt, il tourna contre sa poitrine la pointe de la pique et allait s'en percer lui-même quand on l'arrêta. Pendant trois jours, il demeura dans sa tente, sanglotant, appelant Glitus, se maudissant lui-même et refusant toute nourriture.

Le sang n'en était pas moins versé, et Alexandre allait en répandre d'autre. Les Perses qui l'entouraient l'adorèrent un jour comme fils de Jupiter Ammon. Le philosophe Gallisthène d'Olynthe, disciple et neveu d'Aristote, se refusa à cette humiliation. Quelque temps après, un jeune homme de la suite du roi, appelé Hermolaos, ayant reçu un outrage sanglant par l'ordre d'Alexandre, conspira contre sa vie. Le

complot découvert, Gallisthène y fut impliqué, et pérît avec Hermolaos et ses complices. C'était un homme de bien, une ftme droite et fière, d'une vertu rigide; sa mort est une flétrissure pour Alexandre (327).

CampAffnetf dans rinde (at9-8«tt)«

Dans la Sogdiane, Alexandre avait reçu une ambassade d'un prince indien, Taxile, roi du pays, entre le haut Indus et THydaspe, et qui l'appelait contre un autre roi, son voisin, Porus. Alexandre laissa en Bactriane 10000 fantassins et 3500 cavaliers, pour contenir tout le pays jusqu'à riaxarte. Des mêmes contrées, il tira des forces qui portèrent son armée à 120 000 hommes de pied et 15 000 chevaux. Il traversa encore une fois le Paropamisus et gagna la vallée du Gophen, où Taxile vint à sa rencontre. Tandis que Perdiccas et Éphestion descendaient le long de ce fleuve jusqu'à son confluent avec Tlndus, il alla réduire les As- ~^piens, les Assacéniens et les Guréens, populations belliqueuses au nord du Gophen. Gette expédition occupa le reste de l'année (327) , et fut marquée par la prise d'une seconde Aornos, devant laquelle Hercule, disait-on, avait échoué. A Nysa et au mont Mérou, il crut trouver traces du passage de Bacchus, et s'en servit pour exalter le courage de ses Macédoniens. Il semblait en effet marcher sur les pas d'un dieu et d'un héros, et effacer leur gloire par la sienne. Il franchit enfin l'Indus, traversa les États de Taxile, où il vit avec quelque surprise des brahmanes livrés à leurs austérités, et arriva aux bords de l'Hydaspe, dont Porus se préparait à disputer le passage. Ce brave prince arrêta quelque temps Alexandre, et ne fut vaincu qu'après un sanglant combat. Il fut blessé lui-même et fait prisonnier. « Gomment prétends'lu être traité? demanda le vainqueur. — En roi. — Je le ferai pour moi-même; à présent, que puis-je faire pour toi? Parle. — J'ai tout dit. — Je te rends le pouvoir et ton royaume, et j'y ajouterai encore. » Alexandre tint parole ; sa générosité était d'accord avec sa politique. Il ne fallait pas que Taxile restât sans rival qui le contînt. Alexandre

fonda en ces lieux deux villes : Tune appelée Nicéôy pour rappeler sa victoire, et Tautre Bucéphaliey en mémoire de Bucéphale, son fidèle et vieux coursier, qui venait de mourir des blessures reçues dans le combat.

L'Hyphase est la limite extrême de l'expédition d'Alexandre. U s'arrêta, non qu*il fût las d'aller, mais parce que ses soldats l'y forcèrent. Épuisés de fatigue, maltraités par 70 jours d'orages et de pluies continuelles, n'ayant plus que des lambeaux pour vêtements et des armes usées, ils s'effrayèrent des entreprises nouvelles où Alexandre voulait les entraîner, à travers un désert immense, contre ces G-angarides et ces Prasiens, dont le roi pouvait conduire contre eux 200000 fantassins, 20 000 chevaux et plusieurs centaines d'éléphants. Plutôt que de passer le fleuve profond et rapide qid se trouvait devant eux, Us formèrent des groupes et murmurèrent. Alexandre convoqua aussitôt les chefs, c Nous n'avons pas loin d'ici au Gange, leur dit-il, et à la mer Orientale , qui se réunit à celle des Indes, au delà du golfe Persique, et embrasse le monde. Du golfe Persique nous remonterons jusqu'aux colonnes d'Hercule, et, soumettant l'Afrique comme l'Asie, nous prendrons les bornes du monde pour celles de notre empire!... Si je ne partageais ni vos fatigues, ni vos dangers, votre découragement aurait un motif. Vous pourriez vous plaindre d'un sort inégal , qui placerait d'un côté les peines, et de l'autre les récompenses. Mais, périls et travaux, tout est commun entre nous, et le prix est au bout de la carrière. Ce pays? il est à vous. Ces trésors ? ils sont les vôtres. L'Asie soumise , je remplirai, je surpasserai vos espérances. Ceux qui voudront revoir leurs foyers, je les reconduirai moi-même; ceux qui voudront rester, je les comblerai de présents inestimables. »

Ce discours est suivi d'un profond silence. « Que celui, dit-il, qui n'approuve pas ce dessein, parle. » Nouveau silence. Enfin un des vieux officiers, Cœnos, exprime les sentiments de tous en- le suppliant de les laisser retourner en Macédoine : « là, il trouverait toute une jeunesse avide de gloire et prête à remplacer des soldats vieillis. » Ces paroles

sont reçues par d'universels applaudissements; Alexandre irrité se retire.

c Le lendemain, il réunit de nouveau le conseil des chefs: « Je ne contrains personne à me suivre ; votre roi marchera c en avant; il trouvera des soldats fidèles. Que ceux qui « Tout désiré se retirent, ils le peuvent ; allez annoncer aux « Grecs que vous avez abandonné votre prince. » U se ren* ferme alors dans sa tente; il y reste pendant trois jours, sans parler à aucun de ses hétaires ; il attend qu'une de ces révolutions, qui ne sont pas rares dans l'esprit des soldats, en change les dispositions. Mais l'armée continue de garder le silence. Néanmoins, il fait les sacrifices accoutumés pour obtenir un trajet favorable. Les auspices sont contraires. Alors, rassemblant les plus âgés et les plus intimes des hétaires : flc Puisque tout me rappelle, allez annoncer à l'armée c le départ. »

« A cette nouvelle, la multitude pousse des cris de joie ; ils accourent à la tente d'Alexandre et le bénissent d'être assez généreux pour ne céder qu'à l'amour de ses soldats. Il divise alors son armée en douze corps, et fait dresser par eux douze autels immenses, aussi hauts que les plus grandes tours. Ils seront un monument de ses victoires et un témoignage de sa reconnaissance envers les dieux. Ce travail achevé, il ordonne des sacrifices selon le rit grec, des jeux gymniques et équestres, range tout le pays jusqu'à l'Hyphase sous la domination de Porus et donne enfin le signal du départ.... » (Arrien.)

Alexandre s'embarqua avec une partie de son armée 'sur l'Hydaspe, où il avait fait rassembler 2000 bâtiments. « Monté sur son vaisseau, il prend une coupe d'or, s'avance h la proue et fait des libations dans le fleuve ; il en invoque lo dieu et celui de l'Acésine, qui se réunit à l'Hydaspe pour se précipiter dans l'Indus; il invoque aussi l'Indus, et, après les libations en l'honneur d'Hercule, père de sa race, d'Ammon et des autres ^ieux qu'il révérait, la trompette sonne et annonce le départ de la flotte » (Arrien). Le reste de l'armée suivait les rives.

En descendant l'Hydaspe, l'Acésine et l'Indus, Alexandre

426 CHAPITRE XVn.

reoeyait la soumission des peuples riverains. Quelques-uns cependant résistèrent, entre autres les Malliens et les Oxydraques. C'est au siège d'un fort des Malliens que son courage impétueux faillit lui coûter la vie. Il était parvenu le premier sur les murailles ; trois de ses officiers l'y suivirent Mais les échelles se rompirent, et Alexandre, en butte, sur le sommet du rempart, à tous les traits, se précipita seul dans l'intérieur du fort. Acculé au mur et protégé par un tronc d'arbre, il tint les ennemis à distance, tua les plus audacieux qui rapprochèrent, mais tomba enfin, atteint d'une flèche Heureusement ses trois compagnons l'avaient déjà rejoint, et le couvrirent de leurs boucliers. Cette résistance donna aux soldats le temps de franchir les murs et d'accourir en foule. Alexandre fut emporté, évanoui, dans sa tente. Longtemps ils le crurent mort, et ne se laissèrent désabuser que lorsqu'ils le virent s'avancer sur son navire, prendre terre et monter à cheval sous leurs yeux. Après une navigation heureuse sur rindus, mêlée de quelques combats, il atteignit rUe de Pattala, qui n'est antre que le delta formé par les bouches du grand fleuve (325).

Retour à liabylone) Méarqne^ projets d^ Alexandre) tm Mkort

(3tS-3t3).

Arrivé à ce terme, Alexandre reprit enfin le chemin de ?'Occident. Il laissait dans ces contrées, que les maîtres de l'Asie ne visitaient pas avant lui, des traces nombreuses de son passage et de ses grandes vues de civilisation. Il avait semé sur son chemin, dans toutes les positions avantageuses, des villes où il mêlait ses soldats aux indigènes, et qui devaient, au moins plusieurs, garder quelque temps la civilisation grecque qu'il y déposait, et quelques-unes traverser lès siècles pour vivre jusqu'à nous. Son projet maintenant est de retonmer par terre avec le gros de son armée ; mais tandis qu'il traversera des provinces qui n'ont pas encore vu ses soldats , il veut que sa flotte , sous les ordres de Néarque, explore les côtes méridionales de son empire, et revienne de llndus aux bouches du Tigre. Dès que les vents le permettent. Néarque s'embarque sur cet Océan dont le flux

et le reflux, chose nouvelle pour les Grecs, les avaient d'abord étonnés. Alexandre, qui veut relier ainsi TEuphrate et rindus, prépare au commerce des lieux de refuge et de ressources. Avant de quitter le delta de Tlndus, il y élève une forteresse pour s'en assurer la soumission ; il creuse des puits; il construit un port, des magasins, des chantiers. A la fin d'août 325, il s'enfonce vers Touest, à travers le pays des Arabites et des Horites, où il laisse une nouvelle Alexandrie à Rambacia, puis il entre dans les déserts de la Gédrosie.

L'armée ne tarda pas à éprouver dans ces sables brûlants et mobiles, les plus grandes souffrances, la chaleur, la soif, la faim. On abandonna beaucoup de bêtes de somme, d'équipages, même de soldats. « L'armée, dit Strabon, fut sauvée par les dattiers qui croissaient en grand nombre dans le lit des torrents. y> Alexandre partagea tous les maux que ses troupes eurent à souffrir, et il est plus grand dans ces patientes et difficiles épreuves que lorsqu'il montre, sur les champs de bataille ou dans les assauts, le courage vulgaire d'un brave soldat. Au bout de deux mois, on atteignit la Carmanie, et l'on rencontra les convois de vivres que les satrapes voisins avaient envoyés. Alors, s'il fallait en croire Diodoreet Quinte Gurce, aux privations succédèrent les orgies et une marche triomphale de sept jours, pendant laquelle Alexandre était porté sur un char, dans le costume de Bacchus. Arrien traite de fables ces récits.

A Pasargades, où il passa, Alexandre fit réparer le magnifique tombeau de Cyrus, qui avait été pillé. Puis, par Persépolis, il se rendit à Suses. Il y punit du dernier supplice plusieurs satrapes infidèles ou coupables d'exactions. Un d'eux, Harpalos, satrape de Babylone, n'osa l'attendre. Il s'enfuit avec 5000 talents et prit 6000 mercenaires à sa solde. Beaucoup de Grecs étaient ainsi épars en Asie, vendant au plus offrant leurs services. Alexandre défendît à ses satrapes d'avoir aucune garde de ce genre, et essaya de se rendre maître de cette force flottante, indisciplinée et dangereuse, en fondant avec ces mercenaires des colonies en Perside. Le projet ne reçut qu'un commencement d'exécution.

428 CHAPITRE XVH

Malgré son exemple et ses efforts, la fusion entre les deox peuples n'avançait pas. Il avait déjà pris pour femme Roxane ; il épousa encore Barsine, fille aînée de Darius. Il donna à Éphestion la main de Drypétis, sœur de Barsine, et maria, avec de riches dots, les fenmies les plus distinguées de la Perse à ses principaux officiers. Plus de 90 mariages se firent ainsi en un jour, et il n'y eut qu'une seule cérémonie pour mieux resserrer les liens qui unissaient Alexandre et ses officiers. Il invita tous les soldats à suivre cet exemple, JL fit des présents de noce à ceux qui épousèrent des Asiatiques : 10 000 se firent inscrire. Un spectacle inaccoutumé suivit ces fêtes splendides. Galanos, un brahmane qu'Alexandre avait ramené de l'Inde, monta sur un bûcher en présence de toute l'armée. Il avait 73 ans, et une maladie venait de le saisir. Il aima mieux faire de sa mort une fête, que de l'attendre triste et douloureuse. Il y perdait peu de jours et sa vanité y gagnait du bruit autour de son nom.

Ces mariages étaient un excellent moyen de fondre ensemble les deux peuples. Alexandre essaya la même fusion dans Toi^anisation de l'armée. Les satrapes lui envoyèrent un corps de 30000 jeunes Perses, qu'il appela ses épigones, et qu'il fit armer et discipliner comme les Macédoniens. Ceux-ci virent d'un œil jaloux cette troupe nouvelle. Oubliant les bienfaits d'Alexandre, qui venait encore de payer leurs dettes, 20 000' talents, avec la délicatesse d'un ami, ils se mutinent et demandent tous à partir. Alexandre, indigné, descend de son siège, et saisit treize des plus mutins au milieu de la foule qui murmure, et les livre au supphce. Puis il remonte, leur rappelle longuement tout ce qu'ils doivent de puissance, de bien-être et de gloire à Philippe et à luimême: « Partez, ajoute-t-il; allez dire aux Grecs qu'Alexandre, abandonné par vous, s'est remis à la foi des barbares qu'il avait vaincus ! » U rentre alors dans sa tente et refuse pendant deux jours de voir ses plus intimes amis. Le troisième, il convoque les principaux des Perses, leur distribue les commandements et se compose une armée toute persique. A cette nouvelle, les Macédoniens ne peuvent supporter l'idée d'être remplacés par les Perses dans l'affection d'Alexandre:

ils courent en foule à sa tente, le supplient de se montrer, implorent son pardon. Il s'avance; à Taspect de leur humiliation et de leur désespoir, il est vaincu, et mêle ses larmes aux leurs : « Vous êtes tous ma famille, s'écrie-t-il ; Je ne vous donne plus d'autre nom! » Un banquet de 9000 convives, où Alexandre tint sa place, scella la réconciliation. Puis il licencie de leur plein gré ceux des Macédoniens que l'âge ou les blessures avaient rendus inhabiles aux combats, au nombre de 10000. Il leur donne, outre l'argent nécessaire pour le voyage, un talent à chacun, et charge Cratère, un de ceux qu'il aimait le plus, de les reconduire dans leurs foyers.

Vers cette époque, Alexandre eut une grande douleur. Il perdit Éphestion, son plus intime ami. Il lui fît des funérailles telles qu'homme n'en eut jamais : elles coûtèrent, dit-on, plus de 52 millions; et il demanda à l'oracle d'Ammon si Éphestion devait être honoré comme un héros ou comme un dieu. Pour faire diversion à sa douleur, il alla subjuguer les montagnards cosséens. Tous les prisonniers furent tués ; c'étaient sans doute des victimes offertes au nouveau dieu. A Babylone, oîi il rentra enfin, il trouva des ambassades arrivées de toutes les parties du monde connu. H en vint d'Italie : des Brutiens, des Lucaniens, des Étrusques; il en vint d'Afrique : des Carthaginois, des Éthiopiens, des Libyens. Des Scythes d'Europe s'y rencontrèrent avec des Celtes et des Ibères. Les Macédoniens entendirent des noms inconnus et se virent invoqués, comme arbitres, par des peuples dont ils ignoraient Texistence et la demeure.

Au milieii de ces hommages et pour les justifier, Alexandre ne rêvait rien que de grand. « Selon les uns^ il se proposait de faire le tour de l'Arabie, de côtoyer l'Ethiopie, la Libye, la Numidie et le mont Atlas, de franchir les colonnes d'Hercule, de pénétrer jusqu'à Gadès, et de rentrer ensuite dans la Méditerranée après avoir soumis TGarthage et toute l'Afrique.... Selon d'autres, il se serait dirigé par l'Euxin et le Palus-Méotide contre les Scythes. Quelques-uns même assurent qu'il pensait à descendre en Sicile, et au promontoire d'Iapygie, attiré par le grand nom des Romains. »

430 CHAPITRE XVU.

Ârrien se trompe : ce nom n'avait rien de grand encore. Une chose certaine, c'est qu'Alexandre fit construire en Phénicie 1000 galères, qui devaient être transportées àThapsaque et de là descendre FEuphrate jusqu'au golfe Persique. Il est certain aussi qu'il envoya trois expéditions sur les côtes d'Arabie, pour compléter les renseignements de Néarque. Le plus hardi fut le Gilicien Hiéron, qui paraît avoir longé à peu près toute la côte orientale de la péninsule. Héraclidès était envoyé dans un but semblable sur la mer Caspienne et devait y construire une flotte.

En attendant qu'il pût partir pour de nouvelles conquêtes, il s'occupait d*améliorations intérieures. Il faisait creuser à Babylone un port capable de contenir 1000 galères et des abris pour les recevoir. Il fit enlever les barrages que les rois de Perse avaient jetés dans le Tigre inférieur, pour en entraver la navigation. Il parcourut lui-même le lac Pallacopas, où l'Euphrate se déchargeait, lors de la fonte des neiges, mais où \es eaux se perdaient ensuite sans utilité : il résolut de mieux régler les prises d'eau qui épuisaient le fleuve. 10000 hommes travaillèrent pendant trois mois à cet ouvrage. Un jour qu'il naviguait sur le lac près d'un lieu où s'élevaient les tombeaux de quelques anciens rois, le vent emporta son diadème, qui s'arrêta aux buissons des tombes Un matelot se jeta dans l'eau pour aller le reprendre, et le mit sur sa tête en regagnant à la nage la barque royale. Il fut récompensé, puis puni de mort, parce que les prêtres chaldéens virent dans ce fait un signe funèbre. Depuis quelque temps les présages sinistres se multipliaient, l'esprit même d'Alexandre en fut frappé, et, pour chasser ces inquiétudes, il s'abandonna sans retenue à ces plaisirs de la table où tant de fois lui et son père Vivaient laissé leur raison. Sous la latitude de Babylone, cette intempérance était un arrêt de mort. A la suite, en effet, de plusieurs orgies longtemps prolongées, il fut pris d'une fièvre dont il avait peut-être gagné le germe dans les miasmes des marais du Pallacopas. Elle le mina durant dix jours; le onzième, il expira, 21 avril 323. Quelques semaines auparavant, des députés grecs étaient venus l'appeler dieu et l'adorer.

Alexandre n'avait pas accompli sa trente-troisième année quand il mourut. La force avait à peu près achevé son œuvre : c'était à la sagesse à faire le sien. Cette seconde tâche eût-elle été au-dessus de lui? Le peu qu'il a laissé entrevoir de ses desseins et de sa politique montre ce qu'il aurait pu faire : '

Les\aincus gagnés par les égards du vainqueur et associés à ses plans;

Le commerce, lien desnations, développé sur une immense échelle et voyant devant lui les routes ou nouvelles ou pacifiées qu'Alexandre lui a ouvertes, les ports, les chantiers, les places de refuge ou d'étape qu'il lui a préparés;

L'industrie vivement sollicitée par ces immenses trésors autrefois stériles, maintenant jetés dans la circulation par la main prodigue du conquérant ;

La ciTilisation grecque portée et enracinée sur mille points de l'empire par tant de colonies, dont une seule, Alexandrie, reçut et versa incessamment un flot inépuisable de ricliesses et d'idées;

Les peuples, les idées, les religions, mêlés, confondus dans une unité grandiose, d'où une civilisation nouvelle serait sortie.

Voilà ce qu'Alexandre avait préparé et pourquoi depuis deux mille ans le monde s'arrête et s'incline devant le nom de ce jeune victorieux.

Mais la Grèce, dont ici nous faisons l'histoire, qu'y gagnat-elle? La victoire d'Alexandre riva ses fers, et avec la liberté tomba ce mouvement intellectuel que la liberté avait produit. La Grèce vit se déplacer les pôles du monde moral, et Pergame, Alexandrie succéder à Athènes; Éphèse, Smyrne à Gorinthe. Non-seulement elle cessa d'être fécondée par ce flot d'hommes, de poètes, d'artistes, de philosophes qui, au temps de Périclès, coulait vers elle de toutes les rives de la Méditerranée, mais elle s'épuisera à fournir les nouvelles cours orientales de généraux et de ministres, de parasites Qi\ de soldats. Tout homme qui eût pu devenir l'honneur de sa patrie, passera au service étranger. Toute sève, tout sang généreux^ tout talent, toute ambition s'éloigneront d'elle.

432 CHAPITRE XVH.

La vie la quittera pour retourner à ses colonies asiatiques et africaines. Les Muses ne chanteront plus au sacré vallon, mais une dernière fois encore en Sicile et à Gyrène; puis, plus rien. L'art et l'éloquence passeront à Rhodes, la philosophie aux bords du Nil, la science à Syracuse. Aristote qui, durant un séjour de près de treize années à Athènes (335- 3 23), y avait écrit tous ses grands ouvrages, la quitte pour n'y pi us rentrer. Lycurgue venait d'y mourir, et elle va perdre encore Démosthène et Phocion, que nul ne remplacera. Tout, jusqu'aux dieux, décline. Alexandre étendant ses droits de CD nquérant sur l'Olympe, a donné le second rang au temple et au dieu d'Ammon, après Olympie, mais avant Delphes. La Grèce n'aura même pas la consolation de voir l'Asie profiter de ses pertes. Affaibli à force de s'étendre, l'esprit grec ne portera pas, dans sa patrie nouvelle, pour la poésie et Fart, ces fruits savoureux et sains que, à la fois excité et contenu, il avait si librement donnés, au pied de THymette et du Parnasse

LA GREGE DEPUIS LA UORT D'ALEXANDRE JUSQITA GtLLE DE PYRRHUS (523-272).

Premier arrangement pour la succession d'Alexandre (323). — Mort de Perdiccas (323-321); Antipater; Polysperchon ; Eumène (321-316). — Paix d3 311; Antigène; bataille d'Ipsus (301). — En Grèce, guerre Lamiaque; mort de Démosthène (322) et de Phocion (317). — InTasion des Gaulois (280-279) ; mort de Pyrrhus (272).

Premier arransemenl pour la «neceMlon d* Alexandre (393).

Alexandre avait beaucoup conquis , sans rien fonder : il n'en avait pas eu le temps. L'Asie, enlevée par une course rapide, comme un immense butin, était là, attendant de cette main puissante une forme, une organisation, une civilisation nouvelles : mais cette main, la mort venait de la glacer. Gomme ces grands peintres dont nous possédons les rapides esquisses, Alexandre n'avait pu que jeter sur tous les points de sa conquête quelques indications de génie, quelques traits puissants, que les plus habiles de ses successeurs devaient recueillir : tout était ébauché, rien n*était fini.

Qui pouvait penser que le dieu périrait, et sitôt, dans la force de Tâge et des conceptions? Sa mort frappa le monde de stupeur. Dans la nuit qui suivit, l'armée se tint sous les armes, par un vague instinct de crainte, comme si l'on eût été dans le voisinage des ennemis. Les habitants de Babylone fermèrent leurs portes, n'éclairèrent point leurs maisons, se tinrent chez eux immobiles, inquiets, écoutant tous les bruits, et croyant à toute heure que cette armée terrible, jusqu'alors

»ST. GR. *i8

434 CHAPITRE XVin.

enchaînée par le respect dn maître vivant, allait se répandre maintenant en violences et en pillages.

Quand le jour parut, les gardes du roi, dont le nombre était réduit à sept depuis la mort d'Éphestion , se réunirent et convoquèrent les autres officiers ; mais les soldats entendaient bien prendre part à cette délibération. Ils envahirent les avenues qui menaient h la salle du conseil. A la vue du trône vide, où Ton avait seulement déposé le diadème, la robe royale et Farmure du conquérant, les cris de douleur éclatèrent. On fit silence lorsque Perdiccas entra. Il tenait Tanneau d'Alexandre, qui servait de cachet pour les affaires importantes; le mourant le lui avait donné. Il le déposa sur le trône, et dit à l'assemblée qu'il le mettait à sa disposition. Il ajouta qu'en attendant que Roxane eût donné le jour à l'enfant qu'elle portait dans son sein, il fallait, dans l'intérêt de tous, choisir un chef à qui tous obéiraient.

Perdiccas espérait que ce' discours modeste recommanderait sa candidature. Son espoir fut trompé. Néarque proposa de ne point attendre la postérité incertaine de Roxane. « L'héritier d'Alexandre, disait-il, est déjà né : c'est Hercule, fils de Barsine ; c'est à lui qu'appartient le diadème. » Cet avis ne plut pas; les soldats le témoignèrent parleurs cris tumultueux. Ptolémée dit alors que les Macédoniens ne pouvaient obéir à un fils de Barsine ou de Roxane, qu'il fallait laisser le trône vacant et remettre le gouvernement aux hommes qui avaient formé le conseil du roi. Cet avis convenait aux chefs , mais blessait trop l'amour des soldats pour le sang d'Alexandre. On le rejeta, et il fut décidé que la régence serait remise fa Perdicôas et à Léonat pour l'Asie, à Antipater et fa Cratère pour TEurope, en attendant la naissance de l'enfant de Roxane.

Durant cette scène, un ennemi de Perdiccas, Méléagre, était allé vers Tinfanterie qui, jalouse de la cavalerie, portion aristocratique de l'armée , sur laquelle s'appuyait Perdiccas , voulut fa son tour se choisir un prétendant : c'était Arrhidée , fils de Philippe et de la Thessalienne Philinée Arrhidée n'avait point de sang barbare dans les veines; cela le fit accueillir, malgré l'obscurité où l'avait tenu

Alexandre, à cause de sa faiblesse d'esprit. Méléagre l'a-*mena; l'infanterie lui fit cortège jusqu'à la salle où les généraux délibéraient. Ils refusèrent de sanctionner ce choix. Les soldats menacèrent et Arrhidée s'assit sur le trône. Mais 600 hommes d'élite, apostés par Perdiccas, gari daient la porte de la chambre où était le corps d'Alexandre. Ils voulurent fermer le passage à la foule : une lutte s'engagea; déjà les traits volaient sur Perdiccas, déjà le sang coulait; l'intervention des autres chefs prévint de plus grands malheurs. La cavalerie mécontente quitta Babylone. Perdiccas, menacé lui-même, en sortit. Pendant plusieurs jours, on put craindre quelque sanglante collision. Pourtant le danger de cette situation amena un rapprochement. Perdiccas et les cavaliers rentrèrent. On convint qu'Arrhidée partagerait le trône avec l'enfant de Roxane, si eÛe avait un fils; ({;u'ADtipater serait à la tête des forces d'Europe; que Cratère dirigerait les affaires placées sous l'autorité d' Arrhidée, et que Perdiccas commanderait la garde à cheval, commandement qui équivalait, ce semble, dans la cour de Perse, à un premier ministère. Méléagre était associé en sous-ordre à Perdiccas.

Quelque temps après, Perdiccas fit passer une revue de l'armée par Arrhidée, sur lequel il avait bien vite pris un grand ascendant. Au milieu de la revue, comme s'il agissait par son ordre, il fit saisir 300 des plus mutins parmi ceux qui lui avaient été opposés, et les fit fouler aux pieds des éléphants. Méléagre, averti par cette terrible exécution, s'enfuit dans un temple ; Perdiccas l'y fit tuer.

Voilà de quelles scènes de désordre fut suivie la mort d'Alexandre, et le commencement de ces funérailles sanglantes qu'il avait lui-même annoncées. On voit les prétentions des chefs, les sentiments des soldats, surtout le vide immense laissé par le conqué^^^t, et l'incertitude où l'absence d'un, héritier de quel^uo valeur mettait toutes choses. Un enfant à naître, un enfant naturel à peine né, un frère imbécile : tels étaient les hommes de cette déplorable famille. Les femmes étaient Olympias, mère d'Alexandre; Gléopatre et Thessalonice ses sœurs, Eurydice sa nièce ; enfin

436 CHAPITRE XVUI.

ses femmes Roxane et Barsine. De tous ces personnages, pâles et muettes figures pour la plupart, un seul eut de l'énergie : c'est Olympias, mais elle n'en montra que pour l'intrigue et le crime.

Je nai pas à faire Thistoire de ces successeurs d'Alexandre. Ge sont bien des Grecs, mais leurs États ne sont plus la Grèce, et ce petit pays est comme perdu dans l'immensité de l'héritage qu'ils se disputent, les armes à la main. Je ne dirai donc qu'un mot de leurs querelles pour revenir aux lieux d'où était partie cette grande révolution qui changeait la face de l'Orient, mais ne rendit à la Grèce ni sa prospérité ni sa grandeur.

Perdiccas avait bien établi par un coup d'audace son autorité de régent; pour la garder, il lui fallut faire la part des généraux; il leur distribua les provinces, sans en prendre une pour lui-même, afin de paraître conserver sur tous la suprématie. Ptolémée, fils de Lagos, obllut ainsi l'Egypte; Léonat, la Mysie; Antigène, la Phrygie, la Lycie et la Pamphylie; Lysimaque, la Thrace; Antipater et Cratère la Macédoine; Eumène, la Gappadoce, qu'il dut conquérir; Laomédon, la Syrie; Pithon, la Médie; Peuceste, la Perside. Je ne nomme que les principaux.

norlde Perdleca* (3tt)) Antipater $ Polysperehou) Emiiène

(8tfl-8fl«)«

Une première révolte éclata dans la haute Asie, où 23000 Grecs, qu'Alexandre y avait établis comme colons, voulurent revenir dans leur patrie; Pithon les fit massacrer. Dans l'Asie Mineure, le roi Ariarathe défendit la Gappadoce contre le Thrace Eumène, ancien secrétaire d'Alexandre, à qui ce gouvernement était échu. Antigène refusa d'aider ce parvenu étranger à se mettre en possession de »a province et Perdicca? fut forcé de le soutenir avec l'armée royale. Vainqueur d' Antigène, il crut l'être aussi facilement de Ptolémée, qui consi* dérait déjà l'Egypte comme son patrimoine. Mais il fut mas-> sacré par ses propres soldats au passage du Nil, et sa mort rendit inutile une victoire d'Eumène sur Gratère (321).

Antipater,, gouverneur de la Macédoine^se saisit aussitôt de

la régence. H y avait deux intérêts en présence : les généraux, qui voulaient s'approprier leurs gouvernements et en faire des États indépendants; le régent et la famille royale, qui voulaient conserver l'unité de l'Empire. Antipater mourut sans avoir eu le temps d'alarmer les généraux et de donner lieu à une ligue nouvelle. H laissa son titre à son ami le vieux Polysperchon plutôt qu'à son fils Cassandre (319). Les rois ne pouvaient guère compter sur ce faible personnage; mais ils avaient un défenseur habile dans Eumène, qui, nommé chef de l'armée royale, tenta de se maintenir dans l'Asie Mineure contre Antigène. Une défaite de la flotte royale lui ayant ôté l'empire de la mer, il alla rejoindre dans la haute Asie les satrapes armés contre Séleucus de Babylone, autre général qui aspirait à l'indépendance. Antigène Vy poursuivit (317), et Eumène, après d'éclatants exploits, lui fut livré par ses propres troupes. Antigène le fit mettre à mort ; la maison royale fut dès ce moment abandonnée sans défense à ses ennemis (316).

Cette famille d'ailleurs se décimait elle-même, comme les généraux se décimaient entre eux. Olympias, alliée au régent Polysperchon, avait fait mourir Arrhidée et sa femme Eurydice, comme Roxane avait déjà fait tuer Statira, une des femmes d'Alexandre. Mais Cassandre, qui disputait au régent son titre, s'empara de la Macédoine, assiégea Olympias dans Pydna, l'y prit et fit lapider par ses soldats cette mère d'Alexandre (315). Maître déjà de Roxane et de son fils Alexandre Aigos qu'il avait entre les mains, il épousa Thessalonique, la seconde sœur du conquérant, et fonda ainsi ses prétentions à son héritage. La Macédoine, la Thessalie et la plus grande partie de la Grèce lui obéissaient. Athènes, qui s'était crue libre un instant, fut forcée de recevoir son lieutenant Démétrius de Phalère qui du moins l'administra dix ans avec sagesse au nom du nouveau roi de Macédoine.

paix de ait} Antlgfone^ bataille d'ipsns (SOI).

La mort d'Eumène avait laissé toute l'Asie à Antigène. Sjleucus, gouverneur de Babylone, la lui céda sans combat

438 CHAPITRE XVm.

et se réfugia en Egypte auprès de Ptolémée, qu'il poussa à la guerre, en même temps que Lysimaque dans l'Asie Mineure, et Gassandre en Europe, armaient contre celui qui prétendait réunir tout l'empire d'Alexandre. Antigène et son fils Démétrius Poliorcète firent tête à cette ligue redoutable. Mais la victoire de Ptolémée sur Démétrius à Graza, en 312, et les progrès de Séleucus rentré dans Babylone , amenèrent la paix de 311.

Cette paix conservait à chacun ce qu'il possédait et promettait le trône de Macédoine à Alexandre Aigos. Cette promesse coûta la vie au malheureux prince; Cassandre, qui eût été par là dépouillé, le fit tuer avec sa mère (310). Polysperchon, maître de Sicyône et de Corinthe, en usa de même avec Hercule, autre fils d'Alexandre; et Cléopatre, sœur du conquérant, périt en même temps par ordre d' Antigène.

Le traité stipulait aussi la liberté des villes grecques; aucun des rivaux ne voulut accomplir cet article, tout en exigeant de ses adversaires qu'ils l'exécutassent. Antigène, qui devait y gagner le plus, envoya son fils délivrer Athènes, où il rétablit la démocratie (308). L'année suivante, le même Démétrius détruisit, près de Cypre, la flotte égyptienne, et prit le titre de roi, dont se décorèrent aussitôt tous les prétendants. Une expédition qu'il dirigea par terre contre Ptolémée échoua complètement; il ne fut pas plus heureux au siège de Bhodes, vaillamment défendue, quoique habilement attaquée, et il fut contraint de courir en Grèce pour y arrêter les progrès de Cassandre.

Le fils d'Antigone chassa sans peine les garnisons macédoniennes du Péloponnèse et de l'Attique, et se fit donner le titre, qu'avaient porté Philippe et Alexandre, de généralissime des Grecs. Mais Cassandre, Ptolémée, Lysimaque et Séleucus qui revenait d'une expédition dans l'Inde chargé de gloire et de butin, formèrent une nouvelle ligue contre Antigène. H perdit à Ipsus la couronne et la vie (301). Cette bataille décida que l'empire d'Alexandre serait irrévocablement partagé. Trois grands États, Syrie, Egypte et Macédoine, se formèrent de ses débris, répondant à trois nationalités différentes. Un quatrième, le royaume éphémère de Lysimaque

(Thrace et Asie Mineure jusqu'au Taurus), ne dura qu'aulani que son fondateur, qui fut tué par Séleucus en 281.

En Grèce) gaerre liamlaqae (StS-Stt) $ mort de OémosUièiie

(Stt) et de Phoclon (SIV).

Pendant que les successeurs d'Alexandre se disputaient en Asie quelques lambeaux de pourpre, la Grèce avait es-^ sayé de recouvrer sa liberté et était retombée dans une plui grande servitude.

Bémosthène était resté à Athènes, pendant tout le règne d'Alexandre, l'âme du parti national; mais il se taisait, ne voyant pas jour à faire utilement un nouvel effort. Alexandre, au reste, ménageait les Athéniens, et ne perdait aucune occasion d'intéresser leur vanité à ses succès. Quand Harpalos, cet officier infidèle qui s'enfuit de la haute Asie avec les trésors du roi, arriva à Athènes, parmi ceux qu'il acheta pour se faire un parti en Grèce et y exciter un mouvement contre Alexandre, se trouvait, assure-t-on, Démosthène. Le fait n'est pas certain. Les amis de la Macédoine lui intentèrent un procès à ce sujet et le firent condamner à une grosse amende. N'étant pas en état de la payer, il se retira en exil, mais sans pouvoir s'éloigner beaucoup d'Athènes. On le voyait errant sur la plage de Trézène ou sur les montagnes d'Égine, les yeux toujours fixés du côté de l'Attique, ou plus près encore, à Mégare.

Dès que le bruit de la mort du conquérant eut passé la mer, Athènes envoya des députés à toutes les villes grecques pour les engager à former une ligue contre les Macédoniens. Bémosthène se joignit à la députation, enflamma tous les esprits et décida la prise d'armes qu'on a appelée la guerre Lamiaque. Athènes, pour le récompenser, cassa l'arrêt d'exil prononcé contre lui et le reçut en triomphe.

Des succès récompensèrent d'abord cette héroïque imprudence; Antipater, à qui Alexandre avait laissé le gouvernement de la Macédoine avec le devoir de surveiller et de contenir la Grèce, se hâta de marcher contre ceux qu'il appelait des rebelles. Il fut vaincu à Lamia en Thessalie; mais le général qui avait gagné cette victoirOi Leosthénès, ayant

kkO CHAPITRE XVin.

été tué dans une escarmouche, son successeur ne sut pas prévenir la jonction d'une armée de secours envoyée k Antipater, et les Grecs perdirent la bataille de Granon (322), en même temps que la flotte royale écrasait celle d'Athènes. Le découragement gagna tous les alliés et Athènes demanda à traiter. Antipater exigea d'elle l'installation dans Munychie d'une garnison macédonienne, une indemnité de guerre et la tète de Démosthène.

Le grand orateur s'était réfugié dans un temple de l'île de Galaurie. Des soldats Ty découvrirent. Pour empêcher qu'ils ne violassent la sainteté du lieu, il leur promit de quitter son asile dès qu'il aurait écrit ses derniers ordres pour ses affaires domestiques. Prenant alors ses tablettes, il porta à sa bouche le poinçon dont il se servait pour écrire. G'était son habitude, quand il méditait et composait. Il y avait caché cette fois un poison énergique. Après l'avoir gardé quelque temps dans sa bouche, il se couvrit la tête de sa robe. Les soldats, qui étaient à la porte du temple, se riaient de lui et le traitaient de lâche. Mais, lorsqu'il sentit que le poison produisait son effet, il se découvrit et se leva pour sortir : « 0 Neptune, dit-il, je sors vivant de ton temple; mais Antipater et les Macédoniens ne l'auront pas moins souillé par ma mort. » Il finissait à peine ces mots qu'il chancela. Il demanda qu'on le soutînt pour marcher; et comme il passait devant l'autel du dieu^ il tomba et mourut. Athènes lui fit dresser une statue, et sur le socle on grava : « Démosthène, si ton pouvoir eût égalé ton éloquence, la Grèce ne porterait pas aujourd'hui des fers. »

Un autre grand citoyen d'Athènes, Phocion, eut bientôt le même sort. C'était un homme austère, qui pensait qu'on est d'autant plus libre qu'on a moins de besoins. Aussi n 'accordait-il à son corps que le strict nécessaire. On le voyait, k l'armée, marcher toujours en tête de ses soldais, nu-pieds, sans manteau, à moins qu'il ne fît un froid excessif. Pour uu tel homme, l'or était une inutilité. Il eut mille occasions de s'enrichir et il resta pauvre toute sa vie. Philippe et Alexandre essayèrent en secret de le gagner; il rejeta leurs présents. « Je tienSj disait-il, à passer pour un honune de bien, mais

il ne suffit pas de le paraître, il faut l'être en effet. » On le pressait de les accepter, sinon pour lui, au moins pour ses oufants. « Ils feront comme moi, répondit-il. S'ils me resi;emblent, ils n'en ont pas besoin; dans le cas contraire, je ne yeux pas aider à leurs débordements. »

Gomme général, il était fort habile, et Athènes lui donna quarante-cinq fois le commandement de ses troupes. Comme orateur, il avait une grande force, sa vertu. Quand Démosthène le voyait se lever pour lui répondre : c Voilà la hache pour mes discours, » disait-il.

Mais il faut aussi le reconnaître, Phocion, esprit chagrin et grondeur, était de ces hommes qui, tout en servant de leur mieux une cause, la perdent d'avance, en répétant sans cesse qu'elle ne peut être gagnée, ce qui paralyse tous les efforts et arrête le dévouement. Quand Démosthène animait Athènes entière de son enthousiasme pour la liberté, Phocion disait : « Combattre est inutile, nous serons certainement vaincus. » Et, se donnant un démenti à lui-même, il battait un jour ses amis les Macédoniens en Eubée, d'où il les chassait; une autre fois en Thrace, où il sauvait Byzance de leurs mains. Qu'ils aieut tué Démosthène, je le comprends, n fallait, pour leurs plans, étouffer à tout prix cette puissante voix ; mais la mort de Phocion fut de leur part une ingratitude.

En 317, deux hommes se disputaient la Grèce, Polysperchon à qui, on Ta vu, Antipater avait légué la régence de tout l'empire macédonien; et Cassandre, fils d' Antipater, qui la revendiquait, au nom d'Arrhidée, comme un droit héréditaire, et qui, maître de la Macédoine, dont son père lui avait donné le gouvernement, aspirait à y joindre la Grèce. Pour détruire en ce pays son influence, qui s'appuyait sur l'aristocratie, le régent promulgua un décret qui rappela les bannis et rétablissait les gouvernements populaires; les amis de Cassandre, partisans de la faction contraire, furent chassés de toutes les villes. Phocion était de ce nombre. Polysperchon xie se contenta pas de son exil ; il demanda aux Athéniens de le mettre en jugement avec quelques-uns de ses amis. Phocion avait alors plus de 80 ans.

442 CHAPITRE XVm.

A l'aspect de cet homme de bien, comparaissant en accusé, nombre de citoyens se couvrirent le visage et versèrent des larmes amëres. Un seul eut le courage de se lever et de dire que, puisque le roi de Macédoine avait renvoyé au peuple un jugement de cette importance, il était juste d'exclure de l'assemblée les étrangers et les esclaves. Mais la population rejeta hautement cette proposition et s'écria qu'il fallait lapider cet ennemi du peuple. Personne n'osa plus parler en faveur de Phocion; lui-même ne parvint qu'avec beaucoup de peine à se faire écouter. « Athéniens, dit-il, est-ce justement ou injustement que vous voulez nous faire mourir? — C'est justement, répondirent quelques-uns. — Ehl comment pourrez-vous en être sûrs, si vous ne voulez pas même nous entendre? » Mais, ne les voyant pas plus disposés à l'écouter, il s'avança au milieu du peuple : c Je confesse, dit-il, que je vous ai fait des injustices dans le cours de mon administration; et, pour les expier, je me condamne moi-même à la mort. Mais ceux qui sont avec moi, pourquoi les feriez-vous mourir, puisqu'ils ne vous ont fait aucun tort? — Parce qu'ils sont tes amis, » répondit la populace. A cette parole, Phocion se retira et depuis ce moment ne dit plus rien. Lorsqu'on demanda les suffrages, ils furent tous pour la mort.

L'assemblée congédiée, on conduisit les condamnés à la prison. Attendris par leurs parents et leurs amis qui étaient venus les embrasser pour la dernière fois, ils marchaient déplorant leur infortune et fondant en larmes : Phocion seul conservait le même visage que lorsque, sortant de rassemblée pour aller commander les troupes, il était reconduit avec honneur par les Athéniens. Ceux qui le voyaient passer ne pouvaient s'empêcher d'admirer sa grandeur d'âme et son impassibilité. Plusieurs de ses ennemis le suivaient en l'accablant d'injures ; un d'eux vint même lui cracher au visage. Phocion, se tournant vers les magistrats, leur dit d'un air tranquille : « Personne ne réprimera-t-il l'indécence de cet homme? »

Quand ils furent dans la prison, un des condamnés, à la vue de la ciguë qu'on broyait, éclata en plaintes amères, di-

sant que c'était bien à tort qu'on le faisait mourir avec PIiocion : « Eh quoil repartit Thomme de bien^ n'est-ce pa: une assez grande consolation pour toi que de niourir avec Phocion? » Quelqu'un de ses amis lui demanda s'il n'avait rien à faire dire à son fils Phocos : « Sans doute; j'ai à lui recommander de ne conserver aucun ressentiment de l'in^-' justice des Athéniens. » Nicoclès, le plus fidèle de ses amis/ le pria de lui laisser boire la ciguë le premier. « Votre demande est bien dure et bien triste, répondit Phocion; mais, puisque je ne vous ai rien refusé pendant ma vie, je vous accorde à ma mort cette dernière satisfaction. » Quand tous eurent bu la ciguë, elle manqua pour Phocion, et l'exécuteur déclara qu'il n'en broierait point d'autre à moins qu'on ne lui donnât douze drachmes, qui étaient le prix de chaque dose. Gomme cette difficulté emportait du temps et causait quelque retard, Phocion appela un de ses amis : « Puisqu'on ne peut f)as mourir gratis à Athènes, lui dit-il, je vous prie de donner à cet homme l'argent qu'il demande. »

C'était le 19 du mois de munychion (avril ou mai). Ce jour-là les chevaliers faisaient une procession à cheval en l'honneur de Jupiter. Lorsqu'ils passèrent devant la prison, les uns ôtèrent leurs couronnes, les autres, jetant les yeux sur la porte, ne purent retenir leurs larmes ; les plus endurcis regardaient comme une impiété qu'on n'eût pas renvoyé cette exécution au lendemain, afin que, dans une fête si solennelle , la ville ne fût pas souillée par une mort violente.

Les ennemis de Phocion avaient fait décréter que son corps serait porté hors du territoire de l'Attique, et que nul Athénien ne pourrait donner du feu pour faire ses funérailles. Aucun de ses amis n'osa toucher à son corps; un certain Gonopion, accoutumé à vivre du produit de ces sortes de fonctions, transporta le corps au delà d'Eleusis, et le brûla avec du feu pris sur les terres de Mégare. Une femme du psiys, qui se trouva par hasard à ces funérailles avec ses esclaves, lui éleva, dans le lieu même, un cénotaphe, y fit les libations d'usage, et, mettant dans ^ a robe les ossements qu'elle avait recueillis, elle les porta la nuit dans sa maison.

444 CHAPITRE XVHI.

et les enterra sous son foyer, en disant : « 0 mon foyer, je dépose dans ton sein ces précieux restes d*nn homme vertueux. Gonserye-Ies avec soin pour les rendre au tombeau de ses ancêtres, quand les Athéniens seront revenus à la raison. » Ce temps vint : les os de Phocion furent rapportés à Athènes, on lui éleva une statue de bronze; le peuple condamna à mort son accusateur; deux autres tombèrent sous les coups de son fils.

Depuis la bataille de Granon, en 322, jusqu'à la bataille dlpsus, en 301, la Grèce fut ainsi une proie disputée par tous les prétendants ; c'est pendant cette époque que se place Fadministration de Démétrius de Phalère à Athènes, au nom de Gassandre, puis celle de Démétrius Poliorcète, au nom de son père Antigone. Athènes se déshonora par d'indignes flatteries envers ses maîtres. Ge peuple, toujours ingénieux, mais dégradé maintenant par la servitude, mettait son esprit à ses plaisirs ou à des bassesses, comme il l'avait mis autrefois à de grandes choses. Non-seulement il saluait rois Antigone et son fils, mais il les adorait comme dieux sauveurs, il leur dressait des autels, il leur vouait des jeux, des sacrifices 1

Un danger commun menaça en 280 ces peuples dégradés et ces princes qui n'avaient d'autre ambition que celle de posséder des richesses et du pouvoir, pour abuser des unes comme de Tautre.

Invasion dem Cianlols (t99) ; Pyrrhns.

Six cents ans environ avant notre ère, des hordes gauloises avaient franchi le Rhin, et, descendant la grande vallée du Danube, étaient venues s'établir sur les deux rives du fleuve, au nord de la Macédoine. Ils y restèrent trois siècles, sans que l'histoire sache rien d'eux. Un demi- siècle plus tard on les retrouve, cette fois, en armes et menaçants. Alexandre était mort et l'anarchie désolait son empire. De nouveaux émigrants étant venus de G-aule se mêler aux anciens, tous ensemble se décidèrent à envahir la Thrace et la Macédoine, toutes troublées encore par de récentes catas-

trophes. Séleucus, q[ui commandait depuis Tlndus jusqu'à la Méditerranée, et Lysimaque, qui régnait depuis le Taurus jusqu'au Pinde, âgés tous deux de quatre-vingts ans, s'étaient disputé l'empire et l'avaient tous deux perdu avec la vie, l'un à Gyropédion, où il fut vaincu et tué (282), l'autre en Thrace, où il avait été assassiné par Ptolémée Céraunos (281). Le meurtrier se saisit de la couronne de Macédoine, mais ne la porta pas longtemps, car les Gaulois arrivaient. La phalange macédonienne, qui voulut les arrêter, fut rompue, le roi pris vivant et égorgé, et le pays livré à une effroyable dévastation. « Du haut des murs de leurs villes, dit Justin, ils levaient les mains au ciel, invoquant les noms de Philippe et d'Alexandre, dieux protecteurs de la patrie. » Mais les peuples qui ne savent pas se protéger eux-mêmes ne sont pas secourus du ciel. Après la Macédoine, ce fut le tour de la Thessalie, et après la thessalie delà Grèce.

Us étaient , si la peur et la vanité n'ont pas grossi leur nombre 9 150000 fantassins et 20 000 cavaliers. Les Grecs résolurent de les arrêter aux Thermopyles. Personne du Péloponnèse ne vint celte fois défendre et honorer par un nouveau sacrifice la tombe de Léonidas; mais toute la Grèce du nord se coalisa. Les Étoliens donnèrent jusqu'à 10000 hommes. Athènes ne fournit que 1000 hoplites et 600 cavaliers, mais elle envoya toutes ses galères s'embosser dans le golfe Maliaqae, d'où ceux qui les montaient purent, durant l'action, tirer sur les barbares. Le commandement de l'armée de terre fut même remis à l'Athénien Callipsos : dernier et juste hommage à la ville qui n'avait pas encore une seule fois manqué à la Grèce, aux jours de péril.

Énei^quement repoussés du passage des Thermopyles, les Gaulois découvrirent le sentier qui avait ouvert la Grèce ^ à Xerxès, et qui, chose étrange 1 ne fat pas gardé cette fois ; avec plus de soin. Ils èe dirigèrent aussitôt sur Delphes pour en piller les trésors. On raconte que le dieu consulté avait répondu qu'il saurait bien se défendre ; qu'un tremblement de terre entr'ouvrit le sol soas les pieds des barbares et fit rouler sur leurs têtes les rochers des montagnes; enfin»

446 CHAPITRE XVin.

qu'une tempête bouleversa les airs, et que la foudre consuma les Gaulois qui n'avaient pas péri sous les montagnes renversées. Cette légende renouvelée de l'invasion des Perses, où l'on disait que pareille chose avait eu lieu, n'est qu'un embellissement poétique de la résistance oi^anisée alors par les habitants d'une contrée si facile à défendre. Repoussés de ce pays hérissé de montagnes, les Gaulois firent une retraite que les attaques des habitants rendirent désastreuse. La faim, le froid, leur causèrent d'horribles souffrances. Leur chef, dangereusement blessé, se tua de sa propre main, pour échapper à la colère de ses soldats ou à la honte de sa défaite (278). Ce qui survécut de cette armée se réunit à d'autres bandes qui erraient dans la Thrace, et tous ensemble se jetèrent sur l'Asie Mineure, dont ils furent durant près d'un siècle l'efTroi.

Les Gaulois avaient cherché fortune en Grèce, l'épée k la main. Un Grec, le roi d'Épire, Pyrrhus, fit comme eux. H prétendait descendre d'Hercule par sa mère, et d'Achille par son père. C'était sans doute à raison de cette origine à demi divine qu'il prétendait, à ce que Plutarque assure, guérir ses sujets des maladies de la rate, en les touchant après le sacrifice d'un coq blanc. Il combattit bravement à Ipsus, quoiqu'il n'eût que quinze ans, et, aidé des secours du roi d'Egypte, rentra dans son royaume, dont il avait été dépossédé . Ce fut toutefois à la condition de le partager avec un compétiteur dont il se débarrassa en l'égorgeant dans un festin (295). Six ans après, il conquit la Macédoine sur Démétrius Poliorcète, qui lui-même Tavait enlevée à un fils de Cassandre. Le roi de Thrace, Lysimaque, l'obligea encore de lui céder une moitié de ce royaume, et au bout de quelques mois lui prit le reste. Pyrrhus, dégoûté des aventures en Orient, où se constituaient de grandes monarchies trop fortes pour lui, écouta les propositions des Tarentins, qui l'appelèrent en Italie contre les Romains, et passa la mer dlonie juste au moment où les Gaulois arrivaient en Grèce. On sait comment il étonna d'abord, puis battit les Romains, pénétra jusqu'à leur ville, conquit, puis abandonna la Sicile, et enfin perdit ime grande bataille, gui l'obligea de retourner

en Épire. Il y revenait non rassasié d'aventures, et se jeta, tête baissée, au plus épais des intrigues ipii agitaient la Grrèce. Tout à coup il parut en Macédoine, où Antigène Gonatas, fils de Démétrius Poliorcète, s'était saisi de la couronne après le départ des Gaulois, Pyrrhus gagna la phalange et se rendit maître de presque tout le pays.

Mais avant d'en achever la conquête il se lança dans une autre entreprise.il était appelé par Gléonyme, prétendant au trône de Sparte, et il voulait chasser Antigène des villes qu'il conservait dans le Péloponnèse. Il arriva en 273 sous les murs de Sparte, qui avait été fortifiée pour résister à Gassandre et à Démétrius. Le roi Âréos était absent, en Grète. Les Lacédémoniens effrayés parlaient d'envoyer les femmes dans cette île, lorsqu'Archidamie, la plus riche héritière de Sparte, parut dans le sénat une épée à la main^ et déclara que les femmes sauraient défendre la ville. Elles travaillèrent en effet à creuser un fossé du côté où manquaient les murs, et Pyrrhus fut repoussé. Quelques jours après, l'arrivée d' Aréos et d'un corps d'auxiliaires argiens l'obligea de lever le siège. Il voulut se venger sur Argos et y pénétra; mais Antigène et Aréos le suivirent de près, et il n'eut que le temps de sortir par une porte tandis qu'ils entraient par l'autre. Dans cette retraite, une tuile lancée par la main d'une vieille femme dont il venait de blesser le fils, l'atteignit et le tua.

La mort de Pyrrhus marque une période nouvelle dans l'apaisement de ce grand désordre soulevé de l'Adriatique à l'Indus^ par la succession d'Alexandre. Elle assura le trône de Macédoine à Antigène Gonatas et à sa race. En vain Alexandre, fils de Pyrrhus, envahira encore la Macédoine (267) ; en vain une nouvelle bande de Gaulois attaquera ce pays ; Antigène restera vainqueur, et la Macédoine, à peu près débarrassée de ses possessions asiatiques et de ses rêves de domination au delà des mers, se bornera à poursuivre le premier projet de Philippe, la domination sur les Hellènes. L'expédition d'Alexandre et les rivalités de ses successeurs n'auront donc été pour la Grèce qu'un glorieux, puis sanglant intermède. La situation redevient presque ce

448 CHAPITRE XVni.

qu'elle était en 359 ; seulement il y a de moins la génération patriote, encore fière et brave, que portait la Grèce avant Chéronée, et il y a de plus une corruption des mœurs, un affaissement des caractères , un épuisement de la grande vie politique et intellectuelle qui marquent une irrémédiable décadence. L'indifférence politique et la vénalité ont porté leurs fruits : des tyrans se sont partout élevés, à l'aide de leurs soldats mercenaires, et dominent là où jadis régnait la loi. La Grèce ne s'appartient plus. Si du moins les maîtres étaient les glorieux soldats de Chéronée ou d*Arbèles 1 Mais ce sont d*obscurs aventuriers qu'elle ne connaît même pas, et dont Thistoire a peine à conserver les noms. Cependant elle rougira une fois encore de tant de honte, fera un dernier effort, et viendra mourir au moins sous Tépée d'un grand peuple.

Page 1