D'ARATUS
Aratus. — les ligues achéenoe et étolienne. — Agis (241) et Cléomène (236) . — Guerre entre Sparte et les Achéens, intervention de la Macédoine (227-221).
lie* Achéens) Mrtkinm.
Athènes y Sparte et Thèbes sont tombées ; deux peuples jusqu'alors inconnus montent , à leur place , sur la scène laissée vide , maïs rétrécîe et embarrassée de décombres, les Achéens et les Étoliens.
La côte septentrionale du Péloponnèse est une bande de terre étroite, resserrée entre le golfe de Gorinthe et la chaîne de montagnes qui entoure TArcadie du nord. Sa fertilité n'a rien de remarquable, excepté du côté de Sicyône. Le rivage , mieux découpé qu'à l'ouest du Péloponnèse, laisse pénétrer la mer au milieu des rochers qui le bordent. Mais quels débouchés pouv«iit avoir le conmierce de ses villes? Serait-ce l'Elide ou la pauvre Arcadie ? Quels moyens de communication au milieu des montagnes? D'ailleurs Gorinthe, bien mieux située, attira de bonne heure à elle tout le commerce de son golfe, qui passa devant les villes achéennes sans y
déposer ni la fortune, ni le luxe. Elles vivaient donc pauvres, mais unies. Hérodote nous apprend que, dès là plus haute antiquité, les douze cités de TÉgialée formaient une confédération, sans force, il est vrai, et qui ne parut jamais dans 1«B grandes affaires de la Grèce, si ce n*est à Ghéronée. Les Macédoniens Fen punirent. Démétrius, Gassandre, Antigone (ronatas, mirent garnison dans quelques-unes de ses villes, et livrèrent les autres à des tyrans; « car c'est de cet Antigène, dit Polybe, que sont venus tous les tyrans de la Grèce. » Vers 281, les Achéens profitèrent des malheurs de la Macédoine pour s'affranchir et reconstituer leur ligue, c Les premières villes qui s'unirent furent Dymes, Patras, Tritée et Phares. Ginq ans après, les Égéens, ayant chassé leur garnison macédonienne, entrèrent dans la confédération. Après eux, les Bouriens firent mourir leur tyran^ Gelui de Gérynée abdiqua volontairement. Léontion, Égire et Pellène complétèrent la réunion de toute TAchaïe. Mais cette confédération était encore bien faible, lorsqu'Aratus y fit entrer la puissante ville de Sicyône. » (Polybe.)
Son père, citoyen distingué de Sicyône, avait été tué par le tyran de cette ville, et lui-même, âgé seulement de sept années , avait été sauvé à grand'peine. On l'avait conduit à Argos, où les hôtes et les amis de son père l'avaient reçu. 11 y passa treize années, goûtant peu les philosophes, mais fort assidu aux exercices du gymnase, où il excella. Sa taille, son corps étaient athlétiques. Mais l'athlète était aussi un prudent et avisé personnage, se plaisant, en politique comme è la guerre, aux embuscades, aux surprises; craignant le grand jour, les décisions rapides; brave soldat et médiocre général; bon citoyen, car il consacra sa vie à son pays et le servit bien, peut-être mauvais politique, puisqu'il prépara son asservissement à l'étranger.
De bonne heure, Aratus médita l'affranchissement de sa patrie. Quand toutss ses mesures eurent été prises, il arriva que le tyran Nicoclès, qui régnait alors à Sicyône, eut vent du complot et envoya à Argos des espions déguisés. Aratus , informé qu'ils étaient dans la ville, fit enlever à grand bruit, au marché, les mets délicats, les parfums, et louer des joueurs
de flûte. Il organisa chez lui une fête. Les espions revinrent à Sicyône, riant de la crédulité soupçonneuse du tyran. Ils n'avaient pas encore rendu compte de leur mission qu'Aratus partait d'Argos et rejoignait des soldats qui l'attendaient à la tour de Polygnote. Il les conduit à Némée, leur découvre son projet, excite leur courage, et les mène droit à Sicyône, réglant sa marche sur celle de la lune, pour n'arriver aux murailles qu'après qu'elle serait couchée.
Un Sicyônien, échappé des prisons de Nicoclès, l'avait instruit qu'en un endroit le mur était peu élevé, et que sa crête était de plain-pied avec l'intérieur de la ville. Mais de ce côté se trouvait la maison d'un jardinier, que des chiens vigilants gardaient. Un des siens, qu'il envoya pour s'en saisir, n'y réussit pas, et cet incident décourageait sa troupe ; mais il promit de renoncer à l'entreprise, si les chiens devenaient trop importuns. Ils continuèrent d'avancer, précédés de ceux qui portaient les échelles; quand ils les appliquèrent aux murailles, les chiens aboyèrent avec force. Un autre danger survint. Les premiers montaient déjà, lorsque l'offici er qui devait être relevé le matin, passa au-dessus de leurs têtes, avec une clochette et beaucoup de torches allumées, suivi de soldats qui faisaient un grand bruit ; les assaillants se tapirent comme ils étaient sur leurs échelles, et on ne les aperçut pas. La garde du matin, qui venait relever celle de la nuit, passa de même sans les voir. Aussitôt ils escaladèrent la muraille, se saisirent des deux côtés du chemin, et envoyèrent presser la marche d'Aratus.
Il y avait peu de distance du jardin à la muraille et à la tour, où un grand chien de chasse faisait le guet. Cet animal n'avait pas reconnu l'approche des conjurés ; mais les chiens Ju jardinier l'ayant comme provoqué, en aboyant d'en bas, il répondit par un aboi sourd et obscur ; et quand les premiers qui avaient franchi le mur passèrent devant la tour, il aboya de toute sa force. La sentinelle demanda au veneur, à haute voix, après qui son chien aboyait avec tant de fureur, et s'il n'y avait pas quelque chose de nouveau. Le veneur répondit que c'ëtaieijt les torches des gardes et le son de la clochette qui avaient irrité son chien. Cette réponse encoura-
gea les soldats d'Aratus; ils ne doutèrent pas que le veneur, d'intelligence avec leur chef, n'eût voulu les cacher, et qu'un grand nombre d'habitants ne favorisât leur entreprise.
Quand toute la troupe voulut monter, ils coururent un nouveau danger : les échelles pliaient, il fallut aller lente* ment, les uns après les autres. Cependant Theure pressait; déjà les coqs chantaient, et on allait voir arriver les gens de la campagne portant leurs provisions au marché. Aussi, dès qu'il y eut quarante soldats sur le mur, Aratus monta à son tour; il attendit encore quelques-uns de ceux qui étaient en bas, et marcha avec eux sans délai au palais du tyran, dont les gardes passaient la nuit sous les armes; il les chargea brusquement, les prit tous sans en tuer un seul, et envoya sur-le-champ presser ses amis de venir le joindre. Ils arrivèrent de tous côtés, comme le jour commençait à paraître, et bientôt le théâtre fut rempli d'une multitude considérable qui ne savait encore rien de certain sur ce qui s'était passé ; mais un héraut s'avança au milieu de la foide, et cria qu'Aratus, fils de Glinias, appelait les citoyens à la liberté. Ne doutant plus alors de l'événement qu'ils attendaient depuis si longtemps, ils coururent au palais du tyran, qui se sauva par un souterrain, et y mirent le feu.
H n'y avait pas eu, dans toute l'affaire, un seul homme tué ou blessé. Aratus rappela, ceux qui avaient été bannis par Nicoclès, au nombre de 580, et ceux qui l'avaient été par les autres tyrans; ceux-ci n'étaient pas moins de 500 ; ils avaient erré loin de leur patrie pendant près de 50 ans; ils revinrent la plupart dans une extrême misère, et se remirent en possession de leurs maisons, de leurs terres et de tous les biens qu'ils possédaient avant leur exil.
SicyôQe délivrée avait besoin de trouver des alliés, car le roi de Macédoine, déjà maître d'Athènes et de Corinthe, avait bonne envie de mettre aussi la main sur elle. Aratus l'agrégea à la ligue achéenne. Cette confédération reposait sur des principes équitables. Ses afiaires étaient réglées par une assemblée générale à laquelle avaient droit d'assister tous les citoyens âgés de trente ans au moins. Mais on y prenait les voix par cité, non par tête, de sorte qu'une ville ne pouvait
pas opprimer les autres. Le magistrat suprême était un stratège qu'on élisait chaque année, et qui avait l'assistance d'un conseil permanent de dix ou douze démiurges. Tous les membres de la ligue avaient mêmes lois, mêmes poids , mêmes mesures, même monnaie, mêmes magistrats. C'était la réalisation d'un état social que la Grèce n'était jamais parvenue à organiser; car Athènes, Sparte, Thèbes, qui tour à tour avaient rallié autour d'elles une grande partie des cités helléniques, les avaient presque toujours traitées en sujettes, non en alliées. La ligue achéenne pouvait donc devenir le salut de la Grèce. Qu'elle s'étende, qu'elle enveloppe toutes les cités du Péloponnèse et de la Grèce centrale, et les forces des Grecs, réunies comme en un faisceau, ne pourront être brisées. Ce fut le plan qu'Aratusse proposa.
Mais Aratus avait bien des choses à faire pour réussir : abattre les tyrans, contenir la Macédoine, qui, sous son nouveau roi Antigène Gonatas, était redevenue ambitieuse et forte ; enfin amener les Étoliens, peuple de pillards, à vivre en paix avec la ligue achéenne. Pour le premier point , il réussit à peu près. Il chassa les tyrans d'Argos, de Mégalopolis, d'Hermione, de Phlionte, et il unit à la ligue Mégare, Trézène, Épidaure. Il réussit également pour le second, les Macédoniens ayant été empêchés , par les troubles qui les agitaient, d'entraver ses desseins. Il surprit l'Acrocorinthe, rendit aux Corinthiens les clefs de leur citadelle, qu'ils n'avaient pas eues depuis Philippe, père d'Alexandre (243), et gagna l'alliance d'Athènes, qui chassa sa garnison macédonienne. Mais il restait deux dangers contre lesquels sa prudence se brisa : Sparte et les Étoliens.
!«« ]Étolleii« et Sparte ; Agis et Cléomène; bataille
de Sellasle (9«t).
Les Étoliens avaient formé entre eux une confédération à peu près pareille à celle des Achéens. Leurs diverses peuplades ou villes avaient une assemblée commune, à laquelle probablement n'étaient admis que les hommes d'âge mûr. Cette assemblée, appelée panétolicon^ se réunissait tous les ans à Thermos^ à l'équinoxe d'automne, décidait alors de la
paix ou de la guerre, et nommait les magistrats. Outre cette assemblée annuelle, il y avait l'assemblée permanente des apoclètes ou députés, qui formaient un conseil semblable à celui des démiurges en Achaïe, mais plus nombreux. Le premier magistrat était le stratège, commandant des forces militaires. Après lui venaient Vhipparquey le grammaieus ou secrétaire, etc. La ligue étolienne s'associait des villes fort éloignées, et leur laissait certainement une grande liberté d'action, mais dans quelle mesure? on l'ignore. Tous les droits, tous les devoirs n'étaient pas sans doute parfaitement déterminés ; et parmi ces villes il y avait probablement, comme dans l'empire d'Athènes, bien des conditions différentes : des confédérés, des alliés, des sujets tributaires.
Les deux ligues ne purent malheureusement s'entendre. Autant celle des Achéens, conduite par un sage personnage et un gouvernement qui assurait l'influence aux riches, était modérée et amie de la paix, autant l'autre était turbulente et belliqueuse. Les Étoliens avaient gardé des mœurs rudes et des habitudes de brigandage qui, dans le reste de la Grèce, avaient cessé depuis des siècles. Ils faisaient de fréquentes incursions, et pirataient sur terre comme sur mer. En 246, Aratus marcha contre eux au secours des Béotiens, qu'ils attaquaient. Il arriva trop tard : les Béotiens venaient d'être vaincRS k Chéronée. « Abattus par cette défaite , dit Polybe, ils n'osaient plus, depuis ce temps, rien entreprendre pour recouvrer leur première puissance, ni se joindre, par décret public, aux autres Grecs, dans quelque expédition qu'on leur proposât. Ils ne pensaient plus qu'à boire et à manger, et ils le firent avec tant d'excès, qu'ils devinrent sans courage et sans force. » Cet avilissement des Béotiens livrait la Grèce centrale aux Étoliens. En 238, ils voulurent aller plus loin et se présentèrent k l'isthme de Gorinthe. Aratus accourut, aidé de troupes lacédémoniennes , pour fermer la péninsule à ces pillards. Il n'osa les combattre de front, mais se dédommagea en leur tuant dans une surprise 700 hommes.
L'ambition des rois de Macédoine suspendit un moment cette rivalité. Antigone Gonatas était mort en 243, laissant
le trône à son fils Démétrius II. Le nouveau prince, maître ie TÂttique et de la Phocide, voulait avoir encore la Béotie, qui séparait ces deux provinces. Il l'enleva aux Étoliens, et les rejeta ainsi dans le parti des Achéens^ avec qui ils semblèrent un moment disposés à faire une bonne amitié ; mais, quand les dangers disparaissaient au nord, on en vit d'autres naître au midi.
A Sparte, la constitution de Lycui^e n'était depuis bien longtemps qu'un souvenir. L'État était tombé dans la plus complète désorganisation. Au lieu de Tégalité de fortune que Lycurgue avait établie, on trouvait un très-petit nombre de riches et une foule de pauvres, que leur pauvreté ^éme privait du titre de citoyen, puisqu'un Spartiate perdait ses droits du jour où il ne pouvait plus subvenir aux frais des tables communes. Aussi, sur 700 Spartiates qui existaient encore au temps où nous sommes parvenus, cent à peine possédaient de la terre. Sparte n'était donc plus Sparte, mais une ville comme beaucoup d'autres, molle, oisive et corrompue, mélange odieux d'extrême richesse et d'extrême misère.
Le spectacle de cette dépravation frappa vivement l'esprit d'un jeune homme. Agis IV, qui était devenu roi en 244, à Tâge de 20 ans. U résolut de régénérer Sparte, et estima qu'il n'y avait pour cela rien de mieux à faire que de ramener cette ville, par une révolution, aux institutions et aux mœurs du temps de Lycurgue. Il fallait commencer par refaire le partage des terres : c'était rencontrer, dès le premier pas, la question la plus périlleuse, car il s'agissait de dé* posséder les riches au profit des pauvres. La plupart des riches, les vieillards habitués au luxe et ennemis de toute innovation, les femmes effrayées au souvenir seul de la vie sévère que leur imposait Lycurgue, formaient le parti opposé à la réforme. A la tête de ce parti se plaçait le roi Léonidas, collègue d'Agis, qui avait passé une partie de sa vie dans les cours asiatiques, et avait enseigné à ses concitoyens de nouvelles délicatesses. Pour Agis étaient les pauvres, les ambitieux, mais aussi, en général, les jeunes gens et tous les cœurs généreux qui voulaient le bien de la patrie et que ten»
tait la vertu. Il gagna à ses idées sa mère Agésistrate et son aïeule Archidamie, les deux femmes les plus riches de la ville. Lui-même^ élevé par elles dans le luxe, possédait de vastes propriétés et un trésor de 600 talents. Il renonça à ses habitudes, prit le vêtement sévère des anciens Spartiates, et déclara qu'il mettait ses biens en commun. Sa mère et son aïeule s'associèrent à ce noble esprit de sacrifice.
Mais les riches ruinèrent la popularité du jeune roi du rant une absence qu'il fut obligé de faire. Quand il revint, ses ennemis étaient triomphants, et il n'eut que le temps de se réfugier dans un temple. Attiré traîtreusement hors du sanctuaire, il fut traduit devant un tribunal exceptionnel, et se fit condamner à mort en refusant de désavouer sa généreuse tentative. Traîné en prison, il y fat étranglé, et Ton fit subir le même supplice, sur son cadavre, à sa mère et à son aïeule.
Agis eut un vengeur, le fils même de son principal ennemi, le jeune et ardent Cléomène. Averti par le sort d'Agis, Gléomène résolut, avant d'agir, de se former une armée sur laquelle il pût compter pour ses desseins ultérieurs. Mais cette guerre glorieuse dont Gléomène avait besoin, il ne pouvait la trouver que dans une tentative pour rendre à Lacédémone son ancienne suprématie dans le Péloponnèse. Or, cette tentative le conduisait forcément à une lutte contre la Ugue achéenne. C'était cette rivalité qui allait détruire la dernière espérance de la Grèce. La guerre éclata en 227 : Gléomène battit trois fois ses adversaires, et, fort de ses succès, revint à Sparte accomplir la révolution. Il remit en vigueur l'antique discipline, l'éducation, les repas publics, appela les habitants des pays voisins, leur distribua des terres, et fit espérer à tous les pauvres du Péloponnèse une semblable révolution. A Gorinthe, à Sicyône, ils s'agitèrent. Aratus, pour contenir l'esprit de révolte, courut à Sicyône, et faillit y être tué ; à Gorinthe, il ordonna plusieurs exécutions; mais à peine avait-il quitté cette ville, qu'elle se donna à Gléomène, qui bloqua aussitôt la citadelle. La ligue allait périr; Aratus, pour la sauver, appela le nouveau roi de Macédoine, Antigène Doson^ qui fut déclaré généralifu
sime des troupes de terre et de mer de la confédération, avec un pouvoir absolu ; encore ne voulut-il accepter cette charge qu'à la condition qu'on lui donnerait pour salaire la citadelle de Gorinthe : imitant en cçla le chasseur d'Ésope, qui brida le cheval avant de le monter.
AjQtigone entra sans résistance dans Gorinthe, y mit garnison, et prit, dans TArcadie, Tégée, Orchomène et Mantinée ; puis il se retira pour passer l'hiver à Égine. Gléomène, sans tenir compte de la saison, rentra aussitôt en campagne, saccagea Mégalopolis, et menaça ses ennemis jusque dans Argos. Mais, pour soutenir cette lutte redoutable, il avait été forcé de recourir aux dernières ressources. Il affranchissait les hilotes, il sollicitait le roi d'Egypte Ptolémée, qui, depuis le rapprochement d' Antigène et des Achéens, était devenu favorable à Sparte ; et il lui livrait en otage sa famille pour des secours qu'il n'obtint pas ou qui furent peu de chose.
Il réussit cependant à réunir environ 20 000 hommes pour la campagne décisive qui allait s'ouvrir. Antigène avait 28 000 fantassins et 1200 chevaux; la phalange comptait 10 OOO Macédoniens'. Gette armée se dirigea vers Sellasie, oîi se trouvait, entre deux montagnes, l'Éva et l'Olympe, un chemin qui conduisait à Sparte. Gléomène s'y était établi avec son armée. Euclidas, son frère, se posta sur l'Éva, et lui-Doême couvrit les pentes de l'Olympe. Ces positions étaient formidables. Antigène hésita quelques jours à attaquer. L'action fut longue et sanglante, car des deux côtés, les généraux étaient habiles et les soldats pleins de courager. Deux mouvements furent décisifs en faveur des Macédoniens. Les troupes envoyées contre Euclidas étaient repoussées en désordre, lorsqu'une charge exécutée par le jeune Philopémen, malgré Tordre de ses chefs, rompit les Lacédénioniens. Sur le mont Olympe, Gléomène résistait à tous les assauts ; mais Antigène doubla sa phalange, qui s'avança piques baissées, et renversa tout devant elle. Un grand nombre de soldats de Gléomène se firent tuer sur ce dernier et glorieux champ de bataille de la vieille Lacédémone. Quand tout fut désespéré, le roi prit la fuite. Il arriva à Sparte, accompagné seulement de quelques cavaliers. Il refusa même de s'y as-
seoir et d'apaiser sa soif. Appuyé contre une colonne et la tête penchée, il demeura quelque temps immobile et perdu dans ses tristes réflexions. L'énergie reprit bientôt le dessus, il partit avec ses amis^ gagna rapidement Gythion, et de là se rendit en Egypte, sur un vaisseau préparé d'avance.
Ptolémée Evergète subit d'abord Tascendant de cette forte nature. B promit des secours au Spartiate et lui fit une pension annuelle pour lui et pour ses amis. Mais à Éveigète succéda son fils, Philopator, prince misérable, ivrogne, âis« soin, qui laissa le gouvernement aux femmes. Cependant en Grèce tout changeait de face. Après être entré à Lacédémone, où il s'était empressé de rétablir les éphores, de ressusciter tous les abus et toutes les causes de faiblesse et de ruine, Ântigone s'était rendu en Macédoine pour repousser une attaque des Illyriens. Il avait été vainqueur de ces barbares; mais il était mort d'une hémorragie : les cris qu'il avait poussés dans le combat ayant fait rompre une veine dans sa gorge. Il laissait le trône à son neveu, Philippe UT, âgé de 17 ans. Le champ était donc libre. Gléomène songea à rentrer dans sa patrie avec ses compagnons d'exil. Il avait conservé les mœurs austères de Sparte au milieu de la corruption de rÉgypte. Cette conduite, reproche vivant pour le prince et ses coartisans, l'avait rendu odieux ; on eut peu de peine à persuader au soupçonneux Philopator que l'exilé voulait faire une tentative sur Gyrène. On l'enferma avec treize de ses amis dans une vaste maison isolée, où on le garda comme les Turcs ont gardé Charles XII k Beoder. Gléomène, qui a plus d'une analogie avec ce roi aventurier, fit comme lui : ne pouvant supporter la captivité, il trompa ses gardiens et sortit armé, avec ses amis. Ils se répandirent dans Alexandrie, en poussant le cri de liberté! Ce peuple hébété applaudit et ne bougea point. En vain les Spartiates tuèrent le gouverneur de la ville et un autre courtisan : ils furent enveloppés et se donnèrent la mort pour n'être pas pris vivants. Le corps de Gléomène fut écorché et mis en croix. Plus tard, on rendit à seé restes des honneurs expia'» toires, et les Alexandrins le vénérèrent comme un héros.
Ainsi périt le dernier des Spartiates, entraînant dans son
tombeau sa patrie et la Grèce. Sparte, en effet, était bien morte cette fois et la ligue achéenne était mourante. Les Macédoniens s'établissaient au cœur même du Péloponnèse, ce qui devait fournir aux Romains un prétexte d'intervenir pour les en chasser. Sur qui doit retomber la faute de ces tristes conséquences? sur Gléoraène qui, au lieu de marcher en avant, recula de six siècles en arrière. Il voulut réaliser l'idéal suranné de Lycurgue, alors qu'il eût fallu arracher Sparte à son oligarchie oppressive, à son isolement coupable, à son égoïsme invétéré, pour la jeter dans les voies libérales où elle pouvait entrer, sans rien perdre de son grand nom. En se faisant recevoir membre de la ligue achéenne, Sparte y entraînait le reste de la presqu'île; et le Péloponnèse, peut-être la Grèce centrale, fraternellement unis, seraient devenus une inexpugnable forteresse. Mais ni Sparte ni Gléomène ne consentirent à aller se perdre dans cette association, où tous avaient des droits égaux. La ligue menacée se défendit ; et tout retomba dans le chaos.
Aratus ne lui survécut que de peu d'années et mourut le cœur brisé , lame pleine de sinistres pressentiments. Pour résister à Sparte qui voulait redevenir conquérante il avait appelé Les Macédoniens dans le Péloponnèse et ceux-ci y occupant les deux fortes positions de l'Acrocorinthe et d'Ithôme, tenaient, comme ils disaient, le bœuf par les deux cornes. Ainsi d'un péril on était tombé dans l'autre. La ligue achéenne ne trouvait pas plus de liberté sous le roi Philippe III, le successeur d' Antigène Doson, qu'elle n'en aurait eu sous Gléomène. Aratus lui-même, d'abord bien accueilli du prince, parut importun. Philippe, à en croire un récit heureusement peu certain, songea h se défaire de lui. N'osant, dit-on, frapper ouvertement ce vieillard respecté, il chargea un de ses officiers de lui donner un poison lent. « Aratus s'aperçut qu'il était empoisonné; mais il n'eût servi à rien de se plaindre, il supporta patiemment son mal,î comme si c'eût été une maladie ordinaire. Un jour seulement qu'un de ses amis s'étonnait de lui voir cracher le sang : « Mon cher Géphalon, lui dit-il, voilà le fruit de l'amitié des Tois. »