‹ Histoire grecqueChapitre 36 sur 45 · GUERRES DES ROMAINS EN GRÈCE · texte numérisé non relu

GUERRES DES ROMAINS EN GRÈCE

Première guerre de Philippe avec les Romains (214-205). — Seconde guerre de Philippe contre les Romains (200-197). — Proclamation de la liberté grecque (196). — Ruine des Étoliens (189). — Mort de Philopémen (183). —Chute de la Macédoine (168). —La Macédoine et la Grèce réduites en provinces romaines (146-142).

Première g;iierrc de Philippe avec le« Bomalns (9t4L-905).

Aratus avait vu, avant de mourir, la lutte engagée déjà entre Rome et Philippe. Ce prince, protecteur de la Kgue achéenne et vainqueur en 220 des Étoliens regardait déjà la Grèce comme soumise et portait plas loin son ambition et ses vues. Il songea d'abord à chasser les Romains du continent grec où ils s'étaient établis en 229 après une guerre contre les pirates illyriens^. La bataille de Cannes (216) accrut ses espérances. Il envoya à Ânnibal des députés qui conclurent un traité d'alliance. Il s'engageait à fournir 200 vaisseaux et à ravager les côtes de l'Italie. Après la victoire, Rome, rittfilie «t les dépouilles appartiendraient à Annibal et aux Carthaginois ; ceux-ci devaient alors passer en Grèce, faire la guerre pour Philippe aux rois qu'il désignerait et lui soumettre les villes du continent et les îles voisines de la Macédoine. Philippe exécuta mal ce traité imprudent, qui lui imposait toutes les charges du présent pour un avenir fort incertain. Il n'équipa point les 200 vaisseaux promis, il donna le temps aux Romains d'armer une flotte de 120 navires, supérieure à la sienne, et, l'année suivante, assiégeant

1. Voyez, sur cette guerre et pour toat ce qui va suivre, V Histoire romaine dans la même collection.

ApoUonie, il se laissa surprendre et vaincre, à Fembouchure de TAoûs, par le préteur Lévinus, qui le força de brûler ses galères (214).

Après avoir fermé à la Macédoine la route de l'Adriatique, Lévinus s'occupa de lui créer des embarras en Grèce même. Les Étoliens acceptèrent l'alliance du sénat, qui leur promit de ne réserver pour Rome que les dépouilles, et de leur laisser toutes les villes avec TAcarnanie et la moitié de TÉpire. Les Éléens suivirent, comme toujours, le parti des Étoliens. Les Messéniens, Pleurate, roi d'Illyrie, acceptèrent la protection qui leur était offerte. Sparte, enfin, par haine cpntre la ligue achéenne, et Athènes, jalouse aussi de ces petites villes, qui faisaient maintenant plus de bruit qu'elle dans le monde, firent défection du côté de l'étranger (211).

Depuis ce^ moment jusqu'au traité de 205, rien de grand dans la Grèce. On n'y déploie même plus l'énergie de la guerre des deux ligues. On sent que déjà l'ombre de Rome s'étend sur cette contrée. Ses armes viennent d'affaiblir Philippe, sa politique vient de diviser la Grèce* En attendant qu'elle intervienne d'une manière plus décisive, chacun guerroie contre tous, sans résultat. Philippe remporte quelques avantages sur le» Étoliens. Mais Attale, roi de Pergame, lui enlève plusieurs villes. Dans le Péloponnèse, Sparte, livrée au tyran Machanidas, fait contre les Achéens une guerre de pillages. La ligue, qui n'a vécu encore qu'un âge d'homme, est déjà vieille. Le luxe et la mollesse s'y sont introduits. L'armée est désorganisée, le service militaire négligé, même des chevaliers. Un homme, le Mégalopolitain Philopémen, bon citoyen et capitaine habile, parvient cependant à rendre quelque ardeur à cette association d'où la vie se retirait, depuis qu'elle ne savait plus se défendre ellemême ; car la protection de l'étranger est comme l'ombre de ces arbres qui tue tout ce qu'elle couvre. Philopémen ravive l'esprit militaire, réforme l'armure et l'ordonnance des soldats, et se compose une petite phalange achéenne, à l'instai de la macédonienne. Cette réforme lui donne, près de Mes* sine, la victoire sur Machanidas, qu'il tue de sa propre main. A quoi bon? Il s'éloigne ensuite, et va faire la guerre

en Crète, laissant les événements se suivre d'eux-mêmes, et sans direction, dans sa patrie.

Après ces guerres languissantes, on fit la paix en S05. Philippe signa d'abord une convention séparée avec les Étoliens, puis il traita avec les Romains : c le pays des Parthéniens et plusieurs autres cantons de FlUyrie furent ajoutés à ITllyrie romaine. »

Les Romains ne voyaient dans cette paix qu'une suspension d'armes. Ils voulaient se débarrasser de toute affaire jusqu'à ce que leur grande querelle avec Carthage fût vidée. Philippe ne comprit pas que ce n'était qu'un délai qui lui était laissé. Au lieu de préparer ses forces, il les dissipa dans une guerre inutile contre Attale et Rhodes. Il assiégea vainement Pergame, et fut battu sur mer par les Rhodiens. Mais il s'empara, sur les côtes de Thrace, de plusieurs places, et dans la Mysie de six villes maritimes, parmi lesquelles Abydos. Se couvrir de la Thrace contre un alhé de Rome, daiîgereusement placé pour la Macédoine, c'était bien; aller conquérir en Asie Mineure, c'était inutile et imprudent. Il ne fallait pas s'étendre, c'est-à-dire se rendre plus vulnérable, mais se concentrer. Et puis pourquoi provoquer Rome par un faible secours de 4000 hommes, envoyé à Annibal fuyant de l'Italie? U était bien tard pour essayer de sauver Carthage.

seconde i^aerre de» Bomaln* contre Philippe (t— f t)«

Les Grecs alliés de Rome révélèrent au sénat cet envoi de secours au Carthaginois; en même temps, les Éîoliens et les Athéniens accusaient Philippe d'avoir ravagé leur territoire ; le roi Attale et les Rhodiens lui reprochaient ses tentatives sur l'Asie. Philippe avait évidemment de l'ambition et peu d'affection pour Rome. On aurait pu s'en douter depuis longtemps ; mais il n'avait convenu au sénat de s'en apercevoir qit 'après Zama.

La guerre fut déclarée à Philippe afin, dit-on au peuple, d«ne point l'attendre en Italie, comme Pyrrhus et Ajinibal. à peine on respirait de la guerre d'Afrique et d'une lutte

saoglante de seize ans. Ce peuple infatigable se rendit pourtant, malgré son désir de repos, aux spécieuses raisons du consul Sulpicius. Il avait ce grand et rare courage de ne se point reposer tant qu'il restait quelque chose à faire encore.

La Grèce n'était pas un adversaire pour Rome. Toute énergie morale et toute force matérielle l'avaient abandonnée. Plus de mœurs, plus de religion, plus de patriotisme, plus rien, en un met de ce qui rend une nation forte contre l'étranger. La dernière étincelle s'était réfugiée au cœnr de Philopémen. Mais les anciens foyers de tant de grands sentiments et de grandes vertus étaient éteints. Athènes n'avait plus qu'une populace rampante; Sparte s'agitait, comme toujours, sans idées, et maintenant sans dignité ; Tbèb&s était tombée au dernier degré de l'abjection; Argos semblait hébétée; Gorinthe ensevelie dans la corruption. L'AcLaïe et TÉtolie respiraient seules encore, mais déjà faiblement pour la liberté.

Plus de génie 1 L'immense Asie s'est vengée en épuisant la petite nation victorieuse. Les cours des Ptolémées et des Séleucides attirent les artistes, les poètes, les hommes d'État comme les hommes de science. Le poète romain disait : In Tiberim defluit Orontes; pour la Grèce le contraire a lieu: c'est elle-même qu'une sorte de courant régulier entraîne et va perdre en Asie,

Plus de forces ! Polybe atteste que la Grèce était dépeuplée. Depuis Sellasie, où déjà les troupes mercenaires tenaient tant de place, on ne voit pas d'armées un peu considérables : elles sont de 2000 hommes, de 5000 ; les plus fortes vont à 10 000. La marine est nulle : Athènes a 3 vaisseaux non pontés; la ligue achéenne comprenait Gorinthe, Sicyône et l'Argolide : elle en a 6. Philopémen faillit voir sombrer sous lui son vaisseau amiral, qui, depuis 80 ans, pourrissait dans le port d'Égion. Nul État n'avait assez de force pour faire peur aux pirates, qui pullulaient.

Cette Grèce mourante ne sut même pas accorder une docile obéissance aux chefs de la résistance nationale. La Macédoine, quoique sans doute bien épuisée d'hommes par tant

de guerres, depuis un siècle et demi, et obligée de recourir, elle aussi, aux mercenaires, avait cependant une puissance véritable, et pouvait se former de ses montagnes un rempart difficile à franchir. De là, comme d'une forteresse, elle aurait protégé la Grèce. Mais plusieurs peuples grecs appelaient les Romains au cœur même du pays; les autres refusaient k Philippe le conmiandement de leurs forces militaires, dans la crainte qu'il n'en abusât. Ailleurs, ou plutôt partout, c'était la vénalité qui servait Rome ; le sénat achetait les consciences : Gharops en Épire, Dicéarchos et Antiphilos en Béotie, Aristhénès et cinq démiurges en Achaïe même, se vendirent de cette façon.

Le sénat n'envoya que deux légions sous le consul Sulpicius : • telle était Testime qu'il faisait du courage et des forces de ses nouveaux adversaires ! Sulpicius, dès la première campagne (200), pénétra en Macédoine, tandis que sa flotte en dévastait les côtes. L'année suivante, Philippe prit TofiFensive, grâce à l'incapacité du consul Villius, qui passa dans l'inaction son temps de commandement. U occupa, sur les rives de TAoûs , une position inexpugnable , qui couvrait la Thessalie et l'Épire. Ce fut seulement Flamininus qui réussit, en 198, à le déloger en tournant le camp royal par un sentier qu'un pâtre lui découvrit. Philippe se retira à travers la Thessalie, qu'il mit au pillage, et oîi Flamininus le suivit, en faisant admirer partout la bonne discipline de ses troupes.

Tous les peuples du nord-ouest de la Grèce, Étoliens, Athamanes, lUyriens, Dardaniens, s'étaient jetés, dès la première campagne, sur la Macédoine et la Thessalie,conmie à une curée où Rome les conviait. Dans l'hiver, la ligue achéenne elle-même abandonna la Macédoine, par suite des intrigues habiles de Flamininus. Nabis, successeur de Machanidas, était son ennemi déclaré; Thèbes resta la dernière fidèle. Flamininus, qui savait aussi coudre la peau du renard 1 celle du lion, s'en empara par une ruse déloyale. Dès lors, la Grèce centrale et le Péloponnèse étant dans le parti de Rome, il put attaquer de front Philippe et lui livra en Thessalie la grande bataille de Gynoscéphlibs (197). Les

ondulations du sol, le choc des éléphants, la pression inégale des légionnaires brisèrent la masse de la phalange ; et les Macédoniens vaincus perdirent 8000 hommes tués et 5000 prisonniers.

Pour rassembler les 25 000 soldats qui furent vaincus à Gynoscéphales , Philippe avait dû armer jusqu'aux enfants de seize ans. C'est assez dire qu'il avait épuisé ses dernières ressources. Il accepta les conditions de Flamininus, qui lui défendit d'avoir plus de 500 soldats et plus de 5 vaisseaux de transport. Il consentit à payer sur-le-champ 500 talents, et un tribut annuel de 50. Il lui fut interdit d'entreprendre aucune guerre sans le consentement du sénat. Il dut laisser libres les Thessaliens et même les Orestains, dont le pays était une porte ouverte sur la Macédoine, du côté de Tlllyrie romaine. Cette paix désarmait PhiHppe au moment même où Antiochus, à Tinstigation d'Annibal, apprêtait ses forces. « Flamininus, dit Plutarque, en plaçant à propos la paix entre ces deux guerres, en terminant Tune avant que l'autre eût commencé^ ruina d'un seul coup la dernière espérance le Philippe et la première d' Antiochus. »

proclamation de la liberté grecque (tOO).

Mais le s^nat, qu'allait-il faire de la Grèce? Les Grecs »'é Paient montrés des alliés plutôt que des ennemis, et les asservir eût été violer trop ouvertemeut la bonne foi. Les dix commissaires envoyés par le sénat étaient d'avis de déclarer la Grèce libre, excepté Corinthe, Chalcis et Démétriade, où l'on placerait des garnisons romaines. C'était une contradiction : les Grecs eussent bien senti que cette liberté était illusoire, sous la surveillance de ces trois places fortes qu'on appelait les entraves de la Grèce. L'opinion pudique, si mobile, si libre dans ce pays renommé pour son esprit, était k craindre. Déjà les Étoliens, les plus audacieux de tous, Tagitaient par les discours, par les chansons qu'ils répandaient. Us se vantaient d'avoir fait gagner par leur cavalerie la bataille de Cynoscéphales ; ils accusaient les Romains de méconnaître leurs services ; il? raillaient Ips «15T. on, 3Q

Grecs qni se croyaient libres parce qu'on leur avait mis an cou les fers qn'ils portaient aux pieds. Flamininus comprit que le meilleur moyen de faire tomber toutes ces accusations et de vaincre d'avance Antiochus, en ôtant tout prétexte, tout appui à son expédition, c'était de donner pleinement à la Grèce une liberté qui ne pouvait être pour Rome un sujet d*alarmes.

Au milieu de la solennité des jeux isthmiques, un héraut s'avança et proclama le décret suivant : < Le sénat de Rome, et T. Quinctius, général des Romains, revêtu du pouvoir consulaire, après avoir vaincu le roi Phibppe et les Macédoniens, déclarent libres de toutes garnisons et de tout impôt les Corinihiens, les Locriens, les Phocidiens, les Eubéens, les Achéens, les Phtiotes, les Magnètes, les Thessaliens, les Perrhèbes, et leur laissent le pouvoir de vivre selon leurs lois. » Les Grecs ne pouvaient en croire leurs oreilles et firent répéter le décret. Alors éclatèrent des transports d'ane joie insensée. On oublia les jeux, on entoura Flamininus en l'appelant le bienfaiteur et le sauveur de la Grèce ; il faillit être étouffé sous les fleurs.

Ainsi ce peuple, qui ne savait plus faire de grandes choses pour la liberté, savait encore l'aimer avec passion et en payait d'une récompense naïve la trompeuse image. Quand Flamininus s'embarqua, les Achéens lui amenèrent 1200 prisonniers romains des guerres d'Annibal qui avaient été vendus en Grèce et qu'ils venaient de racheter de leurs deniers. Des Grecs seuls savaient remercier ainsi !

Un nuage cependant jeta bientôt quelque ombre sur cette joie. Flamininus avait affranchi les villes qui ne l'étaient point encore ; il avait marché avec les Achéens contre le tyran le plus cruel et le plus puissant de la Grèce, contre Nabis, et voici que tout à coup il s* arrête, traite avec le tyran et le laisse subsister, en lui enlevant seulement l'Argolide, Gythion et les villes maritimes (195). Par là en effet se révélait toute la politique de Rome: Nabis était placé en face de la ligue achéenne, comme Philippe en lace de la ligue étolienne; tous se faisaient mutuellement équilibre, et maintenaient dans la Hellade la division et la faiblesse. Rome

n'avait vraiment pas besoin de légions pour garder ce pays, qu'elle livrait à Tanarchie, sous le nom de liberté.

Bnlne de« ûiolîena (190).

Nous arrivons enfin au dernier acte de cette histoire. Tout à rheure nous avons laissé la Grèce rêvant qu'elle était libre et rajeunie. En effet, elle s'était ranimée un moment dans une folle joie. Mourante elle avait fêté la vie, et cru k l'avenir. D'ailleurs, nous l'avons dit, il y avait encore quelque chose en Êtolie; quelque chose dans la ligue achéenne. Mais maintenant nous ouvrons le tombeau où vont descendre ces dernières espérances. Rome, l'impitoyable cité du glaive, va dépouiller le masque de fausse douceur qu'elle avait pris avec Flamininus, ce Romain d'Athènes, et paraîtra dans toute sa rudesse sous les traits du farouche et ignorant Mummius.

Nous avons à raconter trois péripéties, les trois chutes successives de TÉtolie, de la Macédoine et de la ligue achéenn.e.

Quand Flamininus eut retiré ses légions, les Étoliens laissèrent éclater leur mécontentement. On avait proclamé la liberté de toute ville : ce n'était pas leur compte. Ils avaient cru hériter de la Macédoine et on ne leur donnait ni la Thessalie qu*ils convoitaient, ni l'Acamanie, ni Leucade, ni toutes les cités que le traité d'alliance leur avait promises^ mais deux pauvres pays, la Locride et la Phocide. Thoas, le personnage le plus influent parmi eux, fut envoyé auprès du roi Antiochus dont les projets de guerre étaient bien connus ; il rengagea à en placer le théâtre dans la Grèce. Les Étoliens, disait le député, lui donneraient tous les peuples grecs pour alliés. Puis il revint, ramenant un envoyé d'Antiochus, qui magnifiquement étala les plus éclatantes promesses : les forces de l'Asie, les éléphants de l'Inde, et de l'or assez pour acheter les Romains mêmes. Flamininus fit d'abord avertir >les Étoliens par des Athéniens, qui engagèrent le Panétolicon à persister dans l'alliance romaine. Leur conseil ne plut pas. Flamininus vint lui-même et ne réussit pas

mieux. Tboas et sa faction firent décréter, en présence même du général romain, la guerre contre Rome. Et comme il demandait une copie de ce décret : « Bientôt, loi dit le stratège Damocritos avec une folle insolence, bientôt je vous rendrai réponse de mon camp des bords du Tibre. »

Les Ëtolieus, avec leur vivacité habituelle, firent, en un même jour, une triple attaque sur Cbalcis, Démétriade et Sparte. Ils échouèrent devant Chalcis, mais prirent Démétriade. Appelés dans Sparte par Nabis, ils s'y présentèrent comme des alliés, puis égorgèrent le tyran, envahirent son palais, prirent ses trésors, et pillèrent la ville. Les Lacédémoniens indignés s'armèrent contre ces bandits, tuèrent les uns, chassèrent les autres et Philopémen, saisissant habilement l'occasion, courut à Sparte avec une armée qui fit entrer cette ville dans la ligue. « Les Lacëdémoniens, en reconnaissance, lui envoyèrent 120 talents qu'avait produits la vente des biens de Nabis. Il leur conseilla de garder leur argent pour acheter le silence des gens qui, par leurs discours dans le conseil, jetaient le trouble et la confusion dans la cité, »

Restait Antiochus, l'espoir des £toliens. U arriva. Mais ce fut le moment pour les uns et les autres de reconnaître et leurs mutuelles fanfaronnades et leur mutuelle faiblesse. Tous ces alliés promis par les Étoliens & Antiocbas se réduisirent aux Magnétos, aux Athamaoes, à quelques habitants de l'Élide et de la Béotie. Pour lui, au lieu de millions d'hommes, ilenameuait 10000. Eq s'unissant étroitement avec le roi de Macédoiae, suivant le coaseil d'Annibal, il pouvait propager en Grèce un incendie difficile à éteindre : loin de là, il blessa Philippe par des actes insultants et parla de ses droits au trône de Macédoine ;' si bien que Philippe demanda aux Romains la permission de le combattre. Il fallait pousser la guerre avec activité, les Bomaius n'étant pas prêts; il se tint pour satisfait de la facile conquête de la Tbessalie et de TEubée, et se mit, presque sexa- , génaire, à célébrer pompeusement ses noces avec une jeune fille. Les légions arrivèrent. Antiochus espéra les arrêter aux Thermopyles, et en effet résista au consul Acilius dans le 4éfilé; mais Qatop |e tourna par I9 sçntier d'%bialte q^q

2000 Étoliens ne surent pas défendre, et le roi de Syrie vaincu s'enfuit à Élatée, à Chalcis, enfin à Éphèse (191). L. Scipion l'y alla chercher, et, par la victoire^de Magnésie, le rejeta au delà du Taurus (190). Puis Manlius Vulso ayant brisé par ses victoires sur les Galates la dernière résistance •*e l'Asie Mineure, cette contrée appartint à Rome, sous la servile royauté d'Eumène.

On avait accordé d'abord une trêve aux Étoliens, afin d'arrêter les progrès trop rapides que Philippe faisait sur eux. Après qu'on se fût débarrassé d'Antiochus, on reprit contre eux la guerre avec activité. Vaincus, les Étoliens envoyèrent au consul des députés pour demander la paix : ils consentaient k s'en remettre à la foi romaine. C'étaient les termes qu'exigeait le sénat. Mais quand le consul Manius Acilius leur eut expliqué que cela voulait dire livrer à Rome ceux qui avaient fomenté la guerre, ils se récrièrent et déclarèrent que c'était contraire à la coutume des Grecs. « Ici Manius, haussant le ton, moins par colère que pour faire sentir aux députés à quoi les Étoliens étaient réduits et leur inspirer une extrême terreur : « Il vous sied bien vraiment, « petits Grecs, de m'alléguer vos usages et de m'avertir de ce < qu'il me convient de faire , après vous être abandonnés h « ma foi. Savez-vous qu'il dépend de moi de vous charger de « chaînes ?» Et sur-le-champ il en fit apporter, ainsi qu'un collier de fer qu'il ordonna qu'on leur mît au cou. Phénéas et les autres députés furent si effrayés que leurs genoux ployaient sous eux. Lucius et quelques autres tribuns qui étaient présents prièrent Manius d'avoir des égards pour le caractère d'ambassadeur dont ces Grecs étaient revêtus, et de ne pas les traiter avec rigueur. Le consul se radoucit et laissa parler Phénéas.... » (Polybe.)

Les Étoliens se débattaient en vain : il fallut en passer par les conditions que le sénat imposait. Ils durent reconnaître la suprématie de Rome, avoir mêmes amis et mêmes ennemis, livrer leurs arriies et leurs chevaux, payer une contribution de 1000 talents (ô 216 655 fr.), enfin remettre aux Romains^ comme garantie, quarante otages désignés par le sénat.

Encore un nom rayé de l'histoire.

Hort de PMlopémen (ISS).

Ce rade coup frappe près d'eux était un avertissement pom les AcbéenSy désormais à découvert de tous côtés. Leur rôk devenait difficile. Différents systèmes de conduite étaient soutenus dans leur assemblée. « Il n'est pas possible, leur disait Aristénos, que vous restiez les amis des Romains, en leur présentant à la fois le caducée et la lance. Si nous sommes assez forts, marchons contre eux, sinon obéissons. Il y a deux buts à toute politique, le beau et l'utile. Ne peut-on atteindre Pun, qu'au moins on saisisse l'autre. Ou bien montrons que nous sommes assez forts pour ne pas obéir; ou si nous obéissons, que ce soit de bonne grâce et avec empressement. » Pour Philopémen, si ce que les Bomains exigeaient était conforme aux lois et aux traités d'alliance, sur-le-champ et sans chicane il l'exécutait. Mais quand leurs prétentions passaient ces bornes, il voulait que d*abord on leur fit connaître les raisons qu'on avait de ne pas s'y rendre, ensuite qu'on en vînt aux prières et qu'on les suppliât de se renfermer dans les traités; s'ils demeuraient inflexibles, qu'on prît alors les dieux à témoin de l'infraction et que l'on obéît.... c Faut-il nous unir de toutes nos forces à des maîtres, disait-il, et subir sans opposition les ordres les plus durs, ou bien nous roidir tant que nous pourrons et retarder notre esclavage?... Il viendra, je le sais, un temps pour les Grecs où il faudra obéir, mais ce temps faut-il en accélérer la venue ou la retarder? Je pense qu'il faut la retarder.... Es-tu donc, disait-il encore un jour à Aristénos, es-tu donc si pressé de voir le dernier jour de la Grèce? » Ces deux politiques, ajoute Polybe, étaient sages et sûres. Mais à côté de ces deux partis qu'une nuance seulement séparait, il y en avait déjà un troisième que bientôt nous entendrons s'exprimer par la bouche de Gallicratès: c'était celui des traîtres vendus au sénat romain.

Se renfermer dans le Péloponnèse, y vivre aussi libres que possible, éviter autant qu'on le pourrait d'y introduire les Romains, tel était le but de Philopémen. Pendant la

guerre d'Antiochus, il arriva que Sparte, toujours mal disposée pour la ligue, essaya de s'en détacher. Le préteur achéen Diophanès marcha contre elle et appela à son secours Flamininus. « Malheureux, lui dit Philopémen, garde- toi donc d'appeler les Romains parmi nous. » Et comme Dioi'phanès ne tenait pas compte de ses remontrances, il s'enferma dans Sparte et la défendit, même contre les Achéens. Une autre fois le sénat pria les Achéens de faire rentrer les bannis dans Sparte. Philopémen s'y opposa, non qu'il fût contraire à la cause de ces exilés, mais afin qu'ils n'eussent pas cette obligation aux Romains.

Lorsque Lacédémone, qui, de ses anciennes institutions, gardait, même dans sa décadence, un vif sentiment de nationalité, demanda aux Romains de la délivrer du joug de l'alliance achéenne, Philopémen sévit contre elle avec une rigueur qui indigne Plutarque. Pour la première fois il impute à son héros injustice et cruauté. En effet, Philopémen avait mis à mort 80 Spartiates, ou même 350, selon un historien; il avait abattu les murailles de la vilje, détruit ses institutions, partagé une portion du territoire aux Mégalopolitains, transporté en Achaïe une partie des citoyens et vendu 3000 autres à l'encan. Il avait voulu assouplir cette ville réfractaire, et étouffer cette voix qui s'élevait dans le Péloponnèse contre la L'gue et appelait les Romains.

Si la hauteur des sentiments de Philopémen pouvait être douteuse, on serait tenté de voir dans cette conduite un effet de la haine du Mégalopolitain contre Sparte. On attribuerait aussi à un motif semblable une modification fort grave qu'il apporta k la constitution de la ligue : je veux parler de la loi par laquelle l'assemblée, au lieu de se tenir exclusivement à Égion, serait convoquée à tour de rôle et successivement dans toutes les villes de la ligue. Philopémen voulait par cette mesure donner satisfaction à ces cités, dont quelques-unes, comme Sparte, n'étaient pas encore faites à l'idée de reconnaître pour leur capitale et leur centre une petite ville perdue au bout du P^éloponnèse, sans antécédents, sans gloire dans le passé. Cette mesure était excellente, et peut-être, si Aratus l'avait prisoi l'unité du Péloponnèse eût-elle été réalisée.

n est certain que la ligue, grâce à Philopémen, reprit assez de puissance et d'éclat pour qu'il lui arrivât des ambassades des rois d'Orient : de Séleucus Philopator, d'Eu mène, de Ptolémée Épiphane. On accepta l'alliance de ces rois; mais point leurs présents. Eumène, perfide allié, aval* envoyé 1 20 talents pour être placés k intérêts et produire une rente annuelle aux membres du conseil achéen. ÂpoUonidas de Sicyône rappela que la loi défendait aux Âchéens de recevoir les présents des rois.

Rome avait vu de mauvais œil l'énergie déployée par Philopémen, et des Lacédémoniens étant venus se plaindre de la révolution violemment opérée chez eux, le sénat envoya des ambassadeurs pour intervenir. Âppius Glaudius se pré senta en pleine assemblée panachéenne, accompagné des dénonciateurs Spartiates que cette assemblée même venait de condamner k mort. Lycortas, le père de Polybe et alors stratège, rappela cette liberté proclamée aux jeux isthmiques par Flamininus, et osa dire, aux applaudissements de tous, que si Rome, en Italie, frappait de la hache les sénateurs campaniens, la ligue achéenne pouvait, dans le Péloponnèse revendiquer un droit semblable contre les traîtres. A quo« Appius répondit qu'il conseillait fortement aux Achéens de se rendre le sénat favorable, tandis qu'ils étaient encore maîtres de leurs actions, s'ils ne voulaient pas être bientôt réduits k agir malgré eux.

A Messène, Philopémen avait protégé le parti démocratique, favorable k la ligue. Dès que l'oligarchie eut vu le bon accueil fait par le sénat aux dénonciateurs Spartiates, elle s'empressa d'envoyer son chef Dinocratès k Rome. Il revint accompagné de Flamininus, qui allait demander k Prusias la tête d'Annibal. Le Romain s'arrêta dans Messène tout juste le temps d'y amener une révolution. Messène rompit avec la ligue et envoya des troupes s'emparer de Goronis. Philopémen, âgé de soixante et dix ans, et stratège pour la huitième fois, était alors malade de la fièvre k Argos ; à cette nouvelle Û part pour Mégalopoiis et arrive le jour même, ayant fait vingt lieues d'une traite* Il rassemble un corps de cavalerie, marche à l'ennemi, le repousse, mais

entouré par des forces supérieures, il est obligé de se retirer et couvre lui-même la retraite des siens. Au passage d'un défilé, ceux-ci se retirant trop vite, il reste seul au milieu des ennemis; son cheval trébuche et le jette violemment k terre, où il reste privé de connaissance. Les Messénieïis le saisissent et, quand il est revenu à lui, Taccablent d'indignes outrages. On l'emmène à Messène chargé de fers comme un criminel. On le jette dans une prison souterraine, sans air et sans lumière. Bien des Messéniens s'intéressaient à lui ; Dinocratès n'en fut que plus pressé de le faire mourir. «Dès que la nuit fut venue et qu'il vit la foule retirée, il fit ouvrir la prison et commanda à l'exécuteur d'y descendre pour porter du poison à Philopémen, avec ordre de ne pas quitter le captif qu'il ne l'eût pris. Philopémen était couché sur son manteau. Lorsqu'il vit la lumière et cet homme, debout devant lui, tenant une coupe, il se releva avec peine, à cause de sa faiblesse, se mit sur son séant , et prit la coupe , en demandant à l'exécuteur s'il ne savait rien de ses cavaliers, surtout de Lycortas. L'exécuteur lui répondit que la plupart s'étaient sauvés. Philopémen le remercia d'un signe de tête, et le regardant avec douceur : « Quelle satisfaction « pour moi, lui dit-il, d'apprendre que notre malheur a des « bornes ! »

A la nouvelle de sa mort, les Achéens consternés accoururent en armes, conduits par Lycortas. Ils mirent la Messénie à feu et k sang. Messène effrayée ouvrit ses portes. Dinocratès se tua lui-^mème, beaucoup de ses partisans l'imitèrent ; les autres furent réservés pour les tourments. « On brûla le corps de Philopémen; et après avoir recueilli ses cendres dans une urne, on partit de Messène, sans confusion et en ordre, en mêlant à ce convoi funèbre une sorte de pompe militaire et triomphale. Les Achéens marchaient couronnés de fleurs, mais fondant en larmes ; ils étaient suivis des prisonniers messéniens chargés de chaînes. Polybe, fils de Lycortas, entouré des plus considérables d'entre les Achéens, portait l'urne, qui était couverte de tant de bandelettes et de couronnes qu'on pouvait à peine l'apercevoir. La marche était fermée par leè cavaliers revêtus de leurs armes^

9t montés sur des chevaux richement enharnachés. Us no donnaient ni des marques de tristesse qui répondissent à un si grand deuil, ni des signes de joie proportionnés à une si belle victoire.

< Les habitants des villes et des bourgs qui se trouvaient sur leur passage, sortirent au-devant des restes de ce grand homme, avec le même empressement qu'ils avaient coutume de lui montrer quand il revenait de ses expéditions ; et après avoir touché son urne, ils accompagnèrent le convoi jusqu'à Mégalopolis. Ce grand nombre de vieillards, de femmes et d'enfants mêlés dans la foule, jetait des cris perçants qui, de Tarmée, retentissaient dans la ville. Les habitants répondaient à ces cris par leurs gémissements; car ils sentaient bien qu'avec ce grand homme ils avaient perdu leur prééminence parmi les Achéens. »

Petite affaire que cette mesquine prééminence I La véritable perte fut celle que fit la Grèce de son dernier grand homme, du dernier soutien de sa dignité. « Comme on dit que les mères aiment mieux le fils qu'elles ont porté dans l'âge mûr, la Grèce ayant enfanté Philopémen dans sa vieillesse, après tous les grands hommes qu'elle avait déjà produits, l'aima d'un singulier amour, et l'appela le dernier de ses enfants. » Après lui les hommes vendus levèrent la tête et la trahison parla à haute voix. Gallicratès, envoyé à Rome, dit en plein sénat : « Pères conscrits, c'est à vous-mêmes qu'il faut vous en prendre si les Grecs ne sont pas plus dociles à vos ordres. Il y a dans toutes les républiques deux partis : l'un qui conseille d'oublier les lois, les traités , et toutes les autres considérations, lorsqu'il s'agit de vous plaire ; l'autre qui prétend que l'on doit s'en tenir aux lois ^l aux traités. L'avis de ces derniers est beaucoup plus agréable au peuple; aussi vos partisans sont-ils méprisés et sans «nneur. Mais si le sénat romain donnait quelque signe de lésir sur ce point, aussitôt les chefs embrasseraient son parti, et la crainte ferait marcher le reste. » Le sénat répondit « qu'il serait à souhaiter que dans chaque ville les magistrats ressemblassent à Gallicratès. » Get homme , revenu dans sa patrie avec des lettres du sénat, fut élu stratège (179).

De ce jour on put dire que la ligue était déjà livrée pieds et poings liés à ses ennemis. Le sénat la laissera quelque tempt encore dans cet état, pendant qu'il va porter le coup décisif à la puissance renaissante de la Macédoine.

Les dernières années du roi Philippe avaient été remplies par la pensée de se venger des outrages de Rome. Chaque jour il s'était fait lire le traité humiliant qu'il avait su^i après sa défaite, et il préparait secrètement la guerre. Il avait deux fils, Démétrius et Persée. Le premier avait été livré aux Romains comme otage après Gynoscéphales. Quand le sénat le crut gagné à ses- vues, il le renvoya. Démétrius trouva en Macédoine une faction puissante qui voulait à tout prix la paix et qui plaça à sa tête lami du sénat. Les partisans de la guerre avaient pour chef Persée, l'aîné des deux frères, mais qui, né d'une femme de hasse naissance, craignait que Philippe ne laissât sa couronne à Démétrius. Pour perdre ce rival, il le peignit au roi comme un traître pressé par Flamininus et par son ambition de lui ravir le pouvoir. Le malheureux père hésitait entre ses deux enfants. Mais un jour Persée accourt; dans un tournoi son frère, dit-il, a voulu le tuer, et la nuit suivante il a assailli sa demeure avec des gens armés. Philippe interroge; le crime semble prouvé; et le jeune prince ayant tenté de s'enfuir à Rome, le roi ordonna sa mort (181). Plus tard, il reconnut, dit-on, son innocence, et la douleur le conduisit au tombeau (179).

Persée hérita de sa haine et de ses projets. Il mit d'abord aux pieds du sénat sa couronne, comme faisaient alors tant de rois, et acheta par cette humiliation un repos de sept années, qu'il employa à réunir ses forces ; mais il dut ne compter que sur lui seul. Ni l'Orient, ni l'Occident, ni la Grèce n'osèrent s'associer à sa dernière lutte. Partout régnaient la terreur et la lâcheté. Le sénat carthaginois reçut ses députés en secret, la nuit, en tremblant, et ne lui envoya rien. On lui promettait des secours après qu'il aurait vaincu. Cotys, roi des Odryses, fut le seul qui osa s'associer à sa fortune. Il eût pu obtenir les services des Bastarnes et de Grentios, roi d'IUyrie ; mais il fallait payer fort cher une assistance équivoque; son vrai tort fut de s'être laissé

amuser par les négociations du sénat. Du reste , il eut Thonoeur de mettre en grand émoi la victorieuse Rome, et de Tobliger à faire un effort énergique. Ses premières opérations, quoique tardivement engagées et mal poussées, furent heureuses (171 et 170). Il fallut pour Tabattre quatre années et quatre généraux, dont le dernier, Paul Emile, était un des plus habiles hommes de guerre des Romains. Au dernier jour enfin il montra un courage qu'on lui a injustement contesté, et on doit lui savoir gré d'avoir clos l'histoire de la Macédoine par une belle défaite.

Ge fut sous les murs de Pydna que se livra la dernière bataille. Une plaine s*étendait en avant de la ville, Persée y rangea ses troupes. Dans la nuit qui précéda l'action, une éclipse de lune alarma les Macédoniens ; par l'ordre de Paul Emile, le tribun Sulpicius Grallus avait d'avance prédit et expliqué aux légionnaires ce phénomène. Quelques jours auparavant l'armée souffrait de la soif; le consul, guidé par la direction des montagnes, avait fait creuser dans le sable, et on avait trouvé de l'eau en abondance. Les soldats croyaient leur chef inspiré des dieux, et demandaient à grands cris le combat. Mais enfermé entre la mer, une armée de 45 000 hommes et des montagnes impraticables pour lui s'il était vaincu, Pùul Emile ne voulait rien donner au hasard; ce ne fut que quand il eut fait de son camp une forteresse, qu'il se décida à risquer une affaire décisive. Les Macédoniens attaquèrent avec fureur. La plaine étincelait de l'éclat des armes, et le consul lui-même ne put voir sans une surprise mêlée d'effroi les rangs serrés de la phalange, ce rempart hérissé de piques. Mais, dissimulant ses craintes, il affecta de ne mettre ni son casque ni sa cuirasse. D'abord la phalange renversa tout ce qui lui était opposé , mais le succès l'entraînant loin du terrain que Persée lui avait choisi, les inégalités du sol, le mouvement de la marche y ouvrirent des vides où Paul Emile lança ses soldats. Dès iors ce fut comme à Gynoscéphales ; la phalange ébranlée, désunie, perdit sa force; au lieu d'une lutte générale, il y eut mille combats partiels, la phalange entière, c'est-à-dire 20 000 hommes, resta sur le champ de bataille ; 1 1 000 furent

faits prisonniers. Les Romains n'avouèrent qu'une perte de 100 hommes (22 juin 168).

Du champ de bataille Persée s'enfuit à Pella; on lui conseillait de se retirer dans les provinces montagneuses qui touchent à la Thrace et d^essayer d'une guerre de partisans; il fit sonder à cet effet les dispositions des Bisaltes et engagea les habitants d'Amphipolis à défendre leur ville. Mais il n'essuya que des refus et de dures paroles; il apprit que toutes les places ouvraient leurs portes avant même d'être attaquées. Abandonné et sans ressources, il fît demander la paix au consul, et en attendant sa réponse, il se réfugia, avec sa famille et ses trésors, dans le temple sacré de Samothrace. Dans sa lettre, Persée prenait encore le titre de roi, Paul Emile la renvoya sans la lire ; une seconde où ce titre était eiïacé obtint pour toute réponse qu'il devait livrer sa personne et ses trésors. Il essaya de fuir pour rejoindre Gotys en Thrace. Mais la flotte du préteur Octavius cernait l'ile, et un Cretois, qui lui promit de l'enlever sur son navire, disparut avec l'argent porté d'avance à son bord. Enfin un traître livra au préteur les enfants du roi, et Persée luimême vint se remettre entre ses mains avec son fils aîné. Paul Emile, touché d'une telle infortune, l'accueillit avec bonté, le reçut à sa table et l'invita à mettre son espoir dans la clémence du peuple romain (168).

En attendant l'arrivée des commissaires du sénat, Paul Emile parcourut la Grèce pour en visiter les merveilles. Il monta à Delphes, vit l'antre de Trophonios, Chalcis et l'Euripe, Aulis, le rendez-vous des mille vaisseaux d'Agamemnon, Athènes et le Pirée, Gorinthe, encore riche de tous ses trésors d'art, Sicyône,Argos,Épidaure et son temple d'Esculape, Mégalopolis, la ville d'Épaminondas, Sparte et Olympie, évoquant partout les glorieux souvenirs et rendant lui-même hommage par son admiration à cette Grèce maintenant si abaissée. A Olympie, il crut voir Jupiter lui-même en voyant la statue que Phidias avait sculptée, et il sacrifia avec la même pompe qu'au Gapitole. Il voulut vaincre aussi les Grecs en magnificence. Gelui qui sait gagner des batailles, dis^t-il, doit savoir ordonner un festin et organiser uu«

fête. Il fit préparer à Amphipolis des jeux grecs et romains qu'il annonça aux républiques et aux rois de l'Asie, et auxquels il invita les principaux chefs de la Grèce. On y réunit de toutes les parties du monde les acteurs les plus habiles, des athlètes et des chevaux fameux. Autour de l'enceinte des jeux étaient exposés les statues, les tableaux, les tapisseries, les vases d'or, d^argent, d'airain et d'ivoire, et toutes les curiosités, tous les chefs-d'œuvre trouvés dans les palais de Persée, Les armes des Macédoniens avaient été réunies en un immense monceau, Paul Emile y mit le feu; et la fête se termina aux lueurs sinistres de l'incendie. Cet holocauste annonçait à la Grèce et au monde la fin de la domination macédonienne, comme l'incendie de Persépolis avait, un siècle et demi plus tôt, annoncé à l'Asie la destruction de l'empire des Perses.

La Macédoine et l'Ulyrie furent déclarées libres et partagées, la première en quatre, la seconde en trois districts. On déchargea les habitants de la moitié des tributs qu'ils avaient payés à leurs rois ; mais on ôta à ces royaumes tonte vie nationale, en interdisant aux habitants des districts, sous peine de mort, de communiquer entre eux, et en exilant en Italie les principaux personnages.

fta maeédolne et la Créée rédnltes en proTlnees romainei

Pour récompenser l'armée qui avait vaincu Persée, on lui abandonna l'Épire. Soixante et dix villes furent pillées et 150 000 habitants réduits en esclavage. En Étolie, des soldats romains massacrèrent tout le s4nat, 550 membres. Ce qu'il y avait encore d'hommes considérés dans la Macédoine et la Grèce furent contraints de suivre Paul Emile à Rome. L'inquisition établie sur toute la surface du pays, contre les partisans secrets de Persée, travailla avec tant d'ardeur, que le contingent de suspects, pour les seuls Achéens, fut de 1000; Polybe était du nombre. En vain on réclama plusieurs fois leur mise en jugement ou en liberté, le sénat les retint dix- sept ans en Italie.

Pendant que les meilleurs citoyens vieillissaient et mou-

raient sur la terre étrangère, Callicratès, Tami de Rome, restait à la tête da goavernement de son pays; il y faisait bien mieux les affaires des Romains que si le sénat eût envoyé à sa place un proconsul. Quand le ^nat permit enfin aux bannis de retourner dans leur patrie (151), ils n'étaient plus que 300. Cependant dans quelques-uns l'âge n^avait pas glacé le ressentiment : Diéos, Critolaos, Damocritos rentrèrent le cœur ulcéré, et par leur audace imprudente précipitèrent la ruine. Un aventurier, nommé Andriscos, qui se prétendait fils naturel de Persée, venait de soulever la Macédoine, où il s'était fait proclamer roi sous le nom de Philippe. Le sénat envoya contre lui une armée qu'il tailla en pièces (149); mais Tannée suivante il fut vaincu et pris par Q. Gécilius Métellus. La Macédoine ne fut pourtant réduite en province romaine que six ans après.

Métellus y était encore quand un des bannis achéens, de retour d'Italie, Damocritos, fut élu stratège. Durant sa magistrature, l'étemelle querelle entre Sparte et la ligue se renouvela, grâce aux intrigues de Rome. Sparte voulut encore sortir de la commune alliance. Aussitôt les Achéens armèrent ; mais les députés romains arrivèrent portant un décret qui séparait de la ligue Sparte, Argos et Orchomène. Les Achéens, irrités de cette intervention déloyale, accablèrent d'outrages les ambassadeurs, et retrouvant enfin quelque courage dans l'excès de Thumiliation , acceptèrent la guerre même avec Rome. Chalcis et les Béotiens s'associèrent à leur fortune ; et quand Métellus descendit de la Macédoine avec ses légions, les confédérés marchèrent à sa rencontre jusqu'à Scarphée dans la Locride (147). Cette armée fut taillée en pièces; mais en armant jusqu'à des esclaves, Diéos réunit encore 14000 hommes. Métellus voulut négocier; il repoussa toutes les ouvertures, et posté à Leucopétra, à l'entrée de l'isthme de Corinthe, il attendit le nouveau consul Mummius. Les Achéens avaient placé sur les hauteurs voisines leurs femmes et leurs enfants pour les voir vaincre ou mourir. Ils moururent. Corinthe fut prise, pillée, livrée aux flammes. Thèbes et Chalcis furent rasées; les ligues achéenne et béotienne furent dissoutes; toutes les

villes démantelées^ désarmées et soumises à un gouvernement oligarchique, qu'il était plus aisé au sénat de tenir dans la dépendance que les assemblées populaires. La Grèce^ enfin, forma, sous le nom d'Achaïe, une nouvelle province (146).

Quant aux auteurs de cette guerre, l'un, Gritolaos, avait disparu à Scarphée; l'autre, Diéos, s'était donné la mort, qu'il n'avait pu trouver sur le champ de bataille. De Leucopétra il s'était enfui à Mégalopolis, avait égorgé sa femme et ses enfants, mis le feu à sa maison et s'était lui-même empoisonné. Ces hommes avaient appelé bien des maux sur leur pays; mais ils moururent pour lui. Le patriotisme et le dévouement absolvent de l'imprudence; et nous aimons mieux que la Grèce ait ainsi fini, sur un champ de bataille, que dans le sommeil léthargique où tant de peuples tombèrent à l'approche de la domination romaine. Les Achéens, restés seuls debout au milieu des peuples grecs abattus, de« vaient ce dernier sacrifice à la vieille gloire de la Hellade.

SOUMISSION DES COLONIES GRECQUES AUX ROMAINS, dSl

SOUMISSION AUX ROIIAINS DESGOLONIES GRECQUES D'ASIE, D'AFRIQUE ET DES GAULES.

Colonies asiatiques. — Gyrène, Sagonte et Marseille. — Colonies grecques d'Italie. — Colonies grecques en Sicile; Syracuse et les Denys.

^ Colonie* a(ilatliiiies.

On a yu que les Grecs avaient couvert de leurs colonies toutes les côtes de la Méditerranée; quelques-unes des villes qu'ils y avaient fondées brillèrent quelque temps d'un vif éclat. Telles furent :

Dan&TAsie Mineure: Milet, Smyme, ÉphèseetPhocée;

En Afrique: Gyrène;

En Espagne : Sagonte ;

En Gaule : Marseille;

En Italie : Grotone, Sybaris et Tarente;

En Sicile : Messine, Agrigente^ et Syracuse. Parmi les iles grecques, celles qui jouèrent le r61e le plus important furent Corcyre (Gorfou) dans la mer Ionienne; Samos, Rhodes et Gypre, le long des rivages de l'Asie Mineure.

Milet, célèbre par son immense commerce, ses trois cents comptoirs établis sur les côtes de TEnxin, la mollesse de ses habitants et les riches tissus de laine qu'elle fabriquait, fut soumise par les Perses au temps de Cyrus. Athènes la délivra ; Alexandre la soumit ; Rome lui rendit cette ombre de liberté qu'elle laissait volontiers aux peuples qu'elle ne redoutait point. Thaïes, un des plus grands hommes de la Grèce, était né dans ses murs, au septième siècle avant Jésus-Ghrist. Il lit d'importantes découvertes en mathématiques et prédit une éclipse de soleil.

Thaïes fut mis au rang des Sages. On varie sur leur nombre comme sur leurs noms; les uns eu nommaient sept, d'autres dix. Thaïes de Milet, Bias de Priène, Pittacos de Mitylène et Solon d'Athènes étaient les seuls qu'on reconnût généralement. On leur adjoignait d'ordinaire Chilon de Sparte, Gléobule de Lîndos et Périandre de Corinthe, qni fut pourtant un cruel tyran. Ou a conservé quelques-unes de leurs maximes :

c Connais-toi toi même;

C Bien de trop ;

c L'infortune te suit de près;

« Qui donne la sagesse? rexpérience;

c La vraie liberté c'est une conscience pure.

Et encore le grand précepte :

« Ne fais pas toi-même ce qui te déplaît dans les autres. »

Bias, qui mettait les seuls biens dans l'intelligence, disait, sortant nu de sa ville natale prise par l'ennemi: « J'emporte tout avec moi. » Peut-être était-elle d'eux aussi cette inscription gravée sur la porte du temple de Delphes : « Tu «^j ' qui semble un écho de la Genèse, en ne reconnaissant l'enstence absolue, étemelle qu'à la divinité seule.

Smyrne passa par de plus cruelles vicissitudes que Mile** Elle fut détruite par les Lydiens. Alexandre la rebâtit; hd tremblement de terre la renversa encore, mais Marc Aurèw la fit reconstruire, et elle est aujourd'hui la ville la plus riche de l'empire turc en Asie. Elle prétendait avoir donné le jow à Homère.

Éphèse, comme Milet, n'est plus qu'un amas de ruines, et nulle cité ne l'égalait en magnificence. Son temple de Diane passait pour une des sept merveilles du monde. Dï fou, Érostrate, l'incendia ; Alexandre offrit de le rebâtir à ses frais, en ne demandant que le droit d'y placer son nom. Les Éphésiens répondirent comme les Athéniens à Périclès, par le refus de laisset cette gloire à un se^^^ honmie. Le tempte avait 140 mètres de long sur 70 de Islt^. La nef était portée par 127 colonnes de 20 mètres de hauteur. On y fit usage, pour la première fois, de l'ordre ionique. Éphèse obéit tour à tour aux Perses, aux successeurs d'Alexandre et, enfin, anx

Romains, après la défaite d'Antiochus le Grand, en 189 avant Jésus-Christ.

Phocée fat très-florissante au sixième siècle avant notre ère. Elle rivalisa alors d'activité et de puissance avec Milet. Tandis que les Milésiens exploraient tout le Pont-Euxin, les hardis navigateurs de Phocée allaient à l'ouest jusque sur les côtes d'Italie, de Corse, de Gaule, d'Espagne, et osaient même s'aventurer au delà des colonnes d'Hercule (détroit de Gibraltar). L'Espagne était alors très-riche en mines d'argent; aussi les Phocéens purent dans les premiers voyages emporter une telle quantité de ce métal précieux, qu'on disait qu'ils s'en étaient servis comme de lest et qu'ils en avaient chargé leurs ancres. Ils nouèrent de si intimes relations avec un roi de ce pays, que celui-ci voulut les décider à quitter leur patrie pour s'établir dans l'endroit de ses États qui leur plairait le plus. Ils n'y consentirent pas, mais acceptèrent de lui une grosse somme d'argent avec laquelle on entoura Phocée d'une haute et forte muraille.

Cette muraille ne put cependant les sauver. Cyrus fit assiéger leur ville par son lieutenant Harpagus. Quand ils virent qu'ils ne la pouvaient plus défendre, ils entrèrent en pourparlers avec Harpagus. Il leur demanda seulement d'abattre une des tours pour que les Perses eussent toujours libre entrée dans la ville. Mais eux, ne pouvant souffrir l'esclavage, le prièrent de leur accorder un jour pour délibérer, et, en attendant, de retirer ses troupes du pied des murs. Aussitôt que les Perses se furent éloignés, les Phocéens mirent leurs vaisseaux à la mer, y déposèrent leurs femmes, leurs enfants, leurs richesses et les statues des dieux, puis s'éloignèrent dans la direction de Chios. Arrivés dans cette lie, ils demandèrent aux habitants de leur vendre quelques îlots du voisinage; les gens de Chios, peu touchés do l'héroïque résolution des Phocéens, refusèrent par un senti» ment de basse jalousie. Ils craignirent d'étabUr près d'eux des rivaux de leur commerce.

Alors les Phocéens se décidèrent à émigrer en Corse, où ib avaient fondé vingt ans auparavant la viUe d'Alalia. Mais, avant de s'y rendre^ ils voulurent revoir Phocée une der-

nière fois. Us y retournèrent, et la trouvant occupée par une garnison perse, ils immolèrent cette troupe aux mânes I de leurs pères, puis jetèrent dans la mer une masse de fer rougie au feu, en faisant le serment de ne retourner à Phocëe que le jour où cette masse de fer reviendrait à la surface de Feau. Malgré ces terribles imprécations, une partie ne put résister au désir de demeurer aux lieux qui les avaient vus naître ; ils se séparèrent de la flotte pour rentrer à Phocée ; les autres continuèrent leur route vers l'ouest, s'établirent en Corse et combattirent longtemps contre les Carthaginois et les Étrusques, qui dominaient dans ces mers. Us se mêlèrent peu à peu avec les populations de la Corse et de l'Italie^ ou gagnèrent Marseille, la plus renommée de leurs colonies.

Les premiers continuèrent l'existence de Phocée, qui passa, comme les autres cités de cette région, de la domination d'Alexandre sous celle des Romains. Il existe encore aux mêmes lieux une ville de Fochia avec quelques milliers d'habitants.

«Tyrène^ Masonto et BlAr«elIIe*

Hérodote raconte ainsi la fondation de Cyrène : Grinos, roi de l'île de Théra (Santorin), une des Cyclades, se rendit un jour à Delphes pour offrir un hécatombe au dieu; parmi ceux qui l'accompagnaient était un citoyen nommé Battes. Quand la Pythie eut répondu à ses questions, elle ajouta qu'il devait bâtir une ville en Libye. « Mais, seigneur, répondit le roi des Théréens, je suis trop vieux et trop pesant pour me mettre en voyage : donnez un tel ordre à un de ces jeunes gens plus en état que moi de l'exécuter. » En disant cer mots, il indiquait de la main Battes. De retour à Théra, or négligea l'oracle, car les habitants, qui ne savaient pas où la Lybie était située, n'osèrent faire partir une colonie pour un lieu inconnu. Cependant il arriva que, durant sept années consécutives, il ne tomba point de pluie dans l'île, et que les arbres y séchèrent tous, à l'exception d'un seul. Les Théréens consultèrent de nouveau l'orade, et la Pythie leur reprocha de n'avoir pas obéi au dieu. Ils se mirent alors en

quête de quelqu'un qui connût la Lybie. Après quelques informations recueillies en Crète, ils équipèrent deux vais- • seaux sous la conduite de Battos, qui fonda la ville de Gyrène (632) dans une des plus fertiles et des plus délicieuses régions d'Afrique. Quatre autres s'y élevèrent bientôt : | Apollonie, qui servit de port à Cyrène, Barcé, Tauchira et Hespéris. Ces villes soumirent à leur influence les nomades qui les entouraient.

Les Perses établirent leur autorité dans la Gyrénaïque, sous Darius, mais la perdirent après leurs grandes défaites en Grèce. Les Ptolémées s'emparèrent ensuite de ce pays, et un d'eux en fit un royaume particulier pour son fils Âppion. Ge prince, se voyant sans enfants, légua ses Ëtats aux Romains (96 ans avant J. C.)«

A Gyrène naquirent un grand mathématicien, Ératosthène, et un poète remarquable, Gallimaque. Ëratosthène sut le premier mesurer un degré du méridien, et construisit une carte du monde alors connu qui servit longtemps. Gallimaque a beaucoup écrit , mais il ne reste de lui que trente et une épigrammes, une élégie et quelques hymnes. On le regardait comme le premier des poètes élégiaques de la Grèce, pour l'élégance de son style.

Un autre citoyen de Gyrène, Aristippe, fut un philosophe célèbre. Sa morale n'était pas rigoureuse, et il hantait trèsvolontiers les grands; mais il se dédommageait par des bons mots des caprices auxquels il était forcé de se soumettre. Un jour, après avoir vainement supplié Denys le Tyran d'épargner un de ses amis, il se jeta à ses pieds, et obtint enfin cette grâce. On le blâmait de s'être ainsi humilié devant un homme. « Est-ce ma faute, répondit-il, si Denys a les oreilles aux pieds? » Une autre fois, le tyran ne lui donna à table que le dernier rang. « Vous voulez honorer cette place, » lui dit-il.

Sagonte, bâtie en Espagne par une colonie que les habitants de l'île de Zacynthe y envoyèrent, est célèbre par le siège qu'elle soutint contre Annibal, et qui fut cause de la seconde guerre punique. Plutôt que de se rendre, les habitants incendièrent eux-mêmes leur ville^ et ne livrèrent au

vainqueur que des ruines fumantes, avec un mémoraUe exemple de patriotisme.

Les Qrecs plaçaient une gracieuse histoire à l'origine de Marseille. Un marchand phocéen, Euzène, aborda, disaientilSy sur la côte gauloise^ à quelque distance de l'embouchure du Rhône. Il était sur les terres du chef des SégobrigeSi Nanui qui reçut bien l'étranger et l'invita au festin des fiançailles de sa fille. L'usage voulait que la jeune vierge vint elle-même offrir une coupe à celui des hôtes de S(m père qu'elle choisissait pour époux. Quand elle entra, à la fin du repas ) tenant la coupe pleine, ce fut devant le Phocéen qu'elle s'arrêta. Nann accepta le choix de sa fille ; il donna à l'étranger le golfe où il avait pris terre. Euxène y jeta les fondements de Marseille. Cette ville atteignit à un haut degré de puissance et fut, par sa marine, la rivale de Garthage et des Étrusques dans la mer qui baigne les xôtes de la Gaule et du nord de l'Espagne. Son gouvernement intérieur fut remarquable par sa sagesse et sa douceur. Le glaive destiné aux exécutions était rongé par la rouille, tant il servait rarement. Quand un étranger entrait dans la place, il était obligé, s'il portait des armes, de les laisser aux gardiens des portes, qui les lui rendaient au départ.

Marseille^ par crainte de ses belliqueux voisins, les Gaulois, se lia de bonne heure à la politique des Romains et guida leurs légions quand elles commencèrent la conquête de la Gaule. Durant les guerres civiles, elle prit parti pour Pompée, et eut l'honneur de soutenir contre César un siège mémorable. Dès lors elle devint peu a peu une cité romaine. Sous les empereurs, ses écoles étaient si florissantes, que la jeune noblesse de Rome £siisait le voyage de Marseille, comme auparavant elle allait à Athènes, pour s'y instruire dans les lettres grecques.

Lucien raconte l'histoire suivante ;

Un Massaliote, Ménécratès, était fort riche et exerçait dans la cité une charge considérable; mais ayant proposé un décret contraire aux lois étabUes, il fut par le sénat privé de ses biens et de ses honneurs. Il s'en désola moins pour lui-même que pour sa fille, car elle était si laide et si con-

trefaite, qu'il avait espéré à peine, avec toutes ses richesses, pouvoir rétablir, et qu'il se désolait de penser que, lui mort, elle resterait sans soutien.

Mais Ménécratès avait un ami, Xénothémis, qui ne l'abandonna point quand il le vit dans l'infortune. Xénothémis était le plus beau jeune homme et le plus riche citoyen de Marseille. D jBt préparer un grand festin, y invita Ménécratès et sa fille, en disant à son ami qu'il lui avail trouvé un gendre. A la fin du repas, après les libations, il remplit sa coupe, et la présentant à Ménécralôs : « Reçois, lui dit -il, celte coupe de la main de ton gendre, car j'épouse aujourd'hui ta fille Gydimaque; » et il ajouta, pour ne pas humilier la fierté de son ami devenu pauvre : « Tu sais bien qu*il y a longtemps que cela est convenu entre nous, et que j'ai déjà reçu de toi vingt-cinq talents pour sa dot. » En même temps, malgré lob instances contraires de Ménécratès, il présenta à l'assemblée Gydimaque comme son épouse.

Depuis ce jour, il ne cessa de montrer à la fille de son tuni la plus tendre affection et les égards qu'il aurait eus pour la personne la plus distinguée de la ville. Il fut récompensé de sa généreuse conduite, car il eut un fils de la plus remarquable beauté et d'une précoce intelligence. Quand l'enfant fut en âge de pouvoir prononcer quelques paroles, le père, après l'avoir habillé de deuil avec une couronne d'olivier sur ses beaux cheveux, le conduisit au milieu des sénateurs pour qu'il implorât leur pitié en faveur de son aïeul. La charmante figure de l'enfant, ses sourires au milieu des larmes, ses prières, excitèrent la compassion de l'assemblée. Le sénat remit à Ménécratès sa condamnation, et lui rendit ses honneurs et ses biens.

CSolonlefl grecques d'Italie*

Les Hellènes étaient venus en tel nombre s'établir dans ritalie méridionale, que le pays avait pris d'eux le nom de Grande-Grèce. On y trouvait en effet Gumes, Naples, Grotone, Sybaris, Tarente, Locres, Rhégium, et vingt autres cités grecques. La plupart de ces villes sub&istent encore,

et les traces de l'idiome helléniquey parlé il y a vingt siècles dans ce pays, ne sont pas aujourd'hui même effacées partout

Gumes, sur la mer Tyrrhénienne, fut la plus ancienne et longtemps la plus prospère; Naples ensuite l'effaça. Toutes deux subirent les pren^ères la domination de Rome.

Grotone et Sybaris se disputèrent la prépondérance dans le Bruttium% Sybaris s'était élevée à un tel degré de puissance qu'elle commandait, dit-on/ à vingt-cinq villes, et pouvait armer 300 000 combattants : mais la richesse la corrompit. Ses habitants furent bientôt renommés pour leur mollesse : c'est un d'eux qui se plaignait qu'une feuille de rose, qui s'était trouvée sur sa couche, l'empêchait de dormir. Gomment s'étonner qu'avec de telles mœurs Sybaris n'ait pu sauver sa liberté? Les Grotoniates la détruisirent.

Grotone s'élevait dans la partie orientale du Bruttium; Milon, le fameux athlète, était un de ses citoyens. Les Grotoniates étaient renommés à cause de leur force et de leur goût pour les études philosophiques. Pythagore, qui vînt se fixer au milieu d'eux, réforma leurs mœurs et leurs lois. Ils vainquirent Sybaris, mais ne purent résister aux Romains.

Tarente fut fondée vers l'an 707, durant la première guerre de Messénie, par des colons lacédémoniens, sur une étroite péninsule, au fond du golfe qui porte ce nom. Gomme elle avait le meilleur port de cette côte, le commerce y afflua, et son territoire, extrêmement fertile, put nourrir une population nombreuse, qui, fière de sa richesse et de sa force, se crut l'égale des Romains. Un jour Tarente s'interposa d'une manière hautaine entre les Romains et les Samnites. Une autre fois elle laissa insulter grossièrement les ambassadeurs du sénat. Quand les légions vinrent demander réparation, elle ne sut qu'appeler à son aide Pyrrhus, roi d'Épire, prince aventureux qui cqurait sans cesse d'une entreprise à l'autre (280).

Les Tarentins croyaient que Pyrrhus allait se battre pour eux et qu'ils n'auraient qu'à payer ses soldats ; mais le lendemain de son arrivée il fît fermer les bains, les théâtres^ et força les Tarentins à prendre les armes. Ils ne lui forent

d*aucun secouïsrVainqueur une première fois des Romains, mais au prix de la moitié de son armée laissée sur le champ de bataille, il finit par être battu, et Tarente vit les légions au pied de ses murs. Il lui fallut, après un long siège, ouvrir les portes et accepter la loi de Rome (272

av. J. G.}«

Locres, fondée dans le Bruttium (Galabre) par des Locriens de la Grèce, vers le milieu du huitième siècle avant notre ère, souilla ses commencements par une perfidie. Les Locriens , dit Hérodote , avaient juré aux Sicules , sur les terres desquels ils étaient débarqués, de garder la paix avec eux tant qu'ils auraient la terre sous les pieds et la tête sur les épaules; mais chacun d'eux avait de la terre dans sa chaussure et une tête d'ail sur ses épaules. Groyant s'être mis, par ce stratagème, en règle avec la bonne fqi et avec les dieux, ils attaquèrent les Sicules à la première occasion favorable et les dépouillèrent. Pourtant beaucoup de Sicules furent admis dans la nouvelle cité, qui prit et garda plusieurs de leurs

coutumes.

Pour obtenir un remède à de longues dissensions, les Locriens consultèrent l'oracle de Delphes; il leur répondit de chercher un législateur. Ge fut au berger Zaleucos qu'ils s'adressèrent. On prétendit que Minerve l'avait inspiré et lui avait dicté ses lois en songe. Il les écrivit et les promulgua en 644 , vingt ans avant Dracpn , dont il eut toute la sévérité. Elles étaient précédées d'un magnifique préambule sur la divinité. L'ordonnance de l'univers, disait-il, prouve invinciblement son existence; et il montrait les. vertus que les dieux exigent des citoyens et des magistrats. Les Locriens restèrent si attachés à leurs vieilles lois, qu'à en croire Démosthène, le citoyen qui voulait proposer une disposition nouvelle se présentait à l'assemblée une corde au cou. Si sa proposition passait, il avait la vie sauve; si elle était rejetée, on l'étranglait sur l'heure.

Rhegium était une colonie de Ghalcidiens auxquels des Messéniens se mêlèrent. Ges deux villes entrèrent de bonne heure dans l'alliance de Rome. De la première, il ne reste plus que des ruines ; mais Reggio est une des plus riches cités

490 GHAPlTa£ XXI.

de iltalie méridionale; et elle commande toujours le passage da détroit.

CotoMlM greeqae» en Sielle; Syracuse et le» neiiya.

Les brigandages des pirates étrusques, qui couraient inpessamment les mers de Iltalie, et d'effrayantes traditions, rendues populaires par les poèmes d'Homère, sur la taille gigantesque et la férocité des habitants de la Sicile, écartèrent longtemps les Grecs des pays de l'Occident. Un ha* sard fit tomber cet épouvantail : TAlhénien Théoclès , jeté par les vents sur les côtes de la Sicile, observa que, loin de répondre aux terribles peintures qu'on en faisait, les habitants étaient d'une grande faiblesse et offriraient une proie facile. Au retour, il raconta ce qu'il avait vu, et le beau ciel, la richesse, l'exubérante fertilité de cette île. Des habitants de la ville de Ghalcis, en Eubée, auxquels se joignirent des gens de l'île de Naxos, consentirent à suivre Théoclès. Ils abordèrent à la côte orientale de la Sicile, et y fondèrent la ville de Naxos (735), qui plus tard donna naissance à Léontion et à Catane.

Les traces de Théoclès furent bientôt suivies par des Doriens de Gorinthe. En 734, la peste ravageait cette ville; la fythie, consultée, ordonna à un des plus riches citoyens, ndmmé Archias, de s'exiler. Il avait tué le jeune Actéon, dont le père, n'ayant pu obtenir justice, se tua lui-même aux jeux isthmiques, en chargeant Neptune de ie venger. Le gouvernement de Gorinthe, qui n'avait pas osé punir le coupable, redouta l'effet de cette malédiction paternelle et força Archias à se bannir. Il partit, emmenant avec lui une troupe, de Gorinthiens, laissa en chemin une partie de ses compagnons dans l'île de Gorcyre, et vint aborder à la côte orientale de la Sicile. Il y trouva une Ile nommée Ortygia, de trois kilomètres de circonférence, placée à l'entrée d'un vaste port que la mer creusait derrière ellp, et si proche de la terre ferme par une de ses extrémités qu'on put dans la suite l'y réunir par un pont. Plus tard, une source abondante et pure, la fontaine Aréthuse, y coula et inspira aux poètes de

gracieux récits*. Ârchias fonda en ce lieu une yilie qui fut appelée, du nom d'un lac voisin, Syracuse, On a vu (p. 69) les colonies qu'à son tour elle fonda.

Syracuse ne jeta un grand éclat qu'après que Gélon, tj^an de la ville de Gela, eut iasi reconnaître son autorité aux Syracusains. Ce fut lui qui gagna sur Hamilcar et les Carthaginois la grande victoire d'Himère, dans le même temps r que les Grecs battaient à Salamine la flotte de Xerxès (480). Il exigea, dit-on, parmi les conditions de paix qu'il imposa aux vaincus l'abolition des sacrifices humains; s'il obtint) cette promesse, elle fut du moins bien mal exécutée par lea^ Carthaginois. Syracuse, que Gélon avait sauvée et agrandie, lui rendit après sa mort les honneurs divins accordés aux héros, et laissa son frère Hiéron succéder à son pouvoir (479). Ce fut l'époque de la plus grande puissance de Syracuse. Sur un message d'Hiéron, Auaxilaos, tyran de Zancle et de Bhegium, laissa les Locriens en paix; Cumes, que les Carthaginois et les Étrusques attaquaient, fut sauvée par sa flotte. Findare chanta cette victoire, et un casque de bronze, offrande d'Hiéron, trouvé dans les ruines d'OIympie, en a conservé jusqu'à nous le témoignage. Cruel, mais magnifique, Hiéron attirait à Syracuse les grands poètes, Pindare, Simonide et Eschyle. La tyrannie de son frère Thrasybule, qui lui succéda, amena une révolution. Tous les (ïrecs de l'île aidèrent les Syracusains à chasser le tyran (465). La royauté fut abolie, et le gouvernement démocratique établi dans toutes les cités. Mais des troubles ensanglantèrent longtemps la ville qui ne recouvra que peu à peu son ancienne puissance. L'expédition jdirigëe contre elle par les Athéniens faillit causer sa perte. La désastreuse issue de cette entreprise mit au contraire le sceau à la gloire et à la puissance de Syracuse.

Quelque temps après, elle voulut réformer ses lois et confia ce soin à un de ses citoyens , Dioclès. Nous connaissons mal la législation de Dioclès. Sd /nort seule suffirait pour

1. Cette Boarce arrivait de la terre ferme. On a récemment retrouvé les rninei de l'aauedac. Ses fondements entrent à 8"*,50 de profondeur dans la terre, et Ihqueduc s'élève à 5 mètres au-dessus du fond de la mer.

son éternel honneur. Afin d'éloigner des délibérations da peuple toute possibilité de violence militaire, il avait défendu sous peine de mort aux citoyens de paraître en armes sur la place publique. Un jour qu'il revenait d'une expédition, ^ il entendit gronder Fémeute sur la place, et voulant Tapaiser, il y courut sans songer qu'il était armé. « Dioclès, lui crièrent aussitôt ses ennemis, voici que toi-même tu violes ta loi. — Non, répondit-il, je la confirme; ' et aussitôt il se perça le sein. Les Syracusains lui élevèrent un temple, et la plupart des villes de Sicile adoptèrent ses lois. D'autres écrivains attribuent ce trait à Gharondas.

En 410 les Carthaginois reparurent en Sicile, d'où ils au* raient voulu chasser les Grecs, afin de posséder seuls cette grande île. Annibal, petit-fils de cet Hamilcar qui avait été vaincu et tué par Gélon à la bataille dllimère, s'empara d'à* bord d'Égeste, puis de Sélinonte, qu'il rasa après en avoir égorgé la population.

A Himère, il se montra un moment moins cruel, il arracha 3000 des habitants aux mains de ses soldats, mais ce fut pour les conduire au lieu où son aïeul avait été tué, et les y faire égorger après d'affreuses tortures. Dans la ville, il ne laissa pas pierre sur pierre. On voit encore les ruines qu'il a faites.

Encouragés par ces succès , les Carthaginois s'avancèrent avec 120 000 hommes contre Agrigente. C'était une des cités les plus riches, mais aussi une des plus efféminées du monde. Il avait fallu rendre une ordonnance pour défendre aux Agrigentins d'avoir, en veillant aux portes et sur les murailles plus d'un matelas j d'une couverture et de deux traversins. Aussi Agrigente, à l'approche des Carthaginois, avait fait provision de mercenaires, comptant qu'ils se battraient pour elle : ils la trahirent. La population n'eut que le temps de uir durant la nuit. La ville fut détruite, et de tant d'opulence il ne resta que des ruines (406).

Cet événement mit l'effroi dans Syracuse; une assemblée fut convoquée : personne n'osait ouvrir un avis. C'est alors que parut Denys, fils d'un ânier, dit-on, et qui avait été greffier. Il avait attiré sur lui l'attention par de nombreux traits

de courage, et son audace lui avait déjà donné un grand ascendant sur le peuple. II se leva, accusa hautement les généraux de trahison, se fit nommer à leur place, et usant peu de temps après du stratagème dont Pisistrate s'était servi, il obtint une garde de 600 hommes, qu'il porta à 1000. Il les choisit parmi les plus pauvres et les plus résolus, les couvrit de vêtements magnifiques et les enivra d'espérances. Alors il s'établit dans l'île d'Ortygie, où étaient tous les arsenaux et qui commandait le grand port. La foule aveugle s'était donné un tyran.

Denys chercha la paix pour avoir le loisir d'affermir son pouvoir. Une peste qui survint le servit à souhait. Les Carthaginois, voyant leur armée décimée , prêtèrent l'oreille à ses propositions. Un traité fut conclu, qui le reconnaissait comme maître de Syracuse (405).

PouT n'avoir rien à craindre d'une révolte, il fortifia l'île d'Orty^e. Ce fut sa citadeDe; il en fit sortir tous les anciens habitants, dont ses mercenaires prirent la place. La précaution et ait bonne ; car, peu de temps après, le peuple, soulevé p»ar ses exactions, l'eût chassé s'il n'avait pris refuge dans son fort. Il craignit même d'y être forcé, et il discutait déjà aTec ses amis sa mort ou sa fuite. <r n faut vaincre ou mourir ici, dit un d'eux; ta robe de roi doit être ton linceul. » Des mercenaires, qu'il soudoya avec l'or des Syracusains, le délivrèrent.

Il eut la sagesse de ne point souiller son triomphe par des actes de vengeance. Mais, à quelques jours de là, comme les habitants étaient répandus dans la campagne pour la moisson, il fit visiter toutes les maisons et enlever toutes les armes. De minutieuses précautions mirent sa vie à l'abri . des assassins, mais non à l'abri de la crainte, du soupçon, des terreurs.

Si Denys était tyran, c'était un tyran actif. Il entoura Syracuse de remparts formidables, et essaya de chasser les Carthaginois de la Sicile. Une bataille navale gagnée par Himilcon, amena ce général jusque dans le port de Syracuse. Il débarqua, dressa sa tente dans le temple de Jupiter Olympien, et fortifia son camp avec les pierres des tombeaux*

Les Grecs attribuèrent à ces sacrilèges la peste qui bientôt dévora l'armée carthaginoise, et qui, en y jetant la terreur, y fit oublier la discipline et la vigilance. Denys en profita pour diriger par terre et par mer une double attaque, pendant une nuit sans lune. Une partie de la flotte ennemie fut incendiée, et le peu de soldats que les Carthaginois purent armer furent battus, rejetés dans leur camp et détruits jusqu'au dernier (394).

Au lieu de pousser vivement sa victoire, Denys fit la paix avec les Carthaginois, et tourna ses armes contre les Grecs italiotes. Rhegium, Grotone, tombèrent en son pouvoir; sa flotte ravagea les côtps du Latîum et de l'Étrurie. Bu seul temple d*Agylla il emporta 1000 talents.

Revenant avec un bon vent de cette expédition sacrilège, il. disait à ses courtisans : < Voyez comme les dieux protègent les impies! » A Syracuse, il avait déjà volé à Jupiter son manteau d'or massif, qu'il remplaça par un manteau de laine, c l'autre étant trop froid en hiver et trop lourd en été. > Esculape perdit aussi sa barbe d'or, « parce qu' Apollon n'ayant pas de barbe, il n'était pas convenable que le fils en portât, » et Jnnon Lacinienne sa robe d'un si merveilleux travail, que les Carthaginois l'achetèrent 120 talents.

Denys régna 38 ans. Sa domination fut stérile pour Syra* euse autant qu'impitoyable. Etqu'a-t-elle été pour lui-même? Brave en face de Tennemi, il fut dans son intérieur assiégé de continuelles terreurs. Il n*osait confier sa tête à un barbier, et se faisait brûler la barbe par ses filles avec des coquilles de noix ardentes. Il portait toujours une cuirasse sous ses vêtements et faisait visiter toutes les personnes admises en sa présence, même son frère, qu'il finit par proscrire, même son fils. Sa chambre était environnée d'un large fossé, sur lequel il y avait un pont-levis, et quand il haranguait le peuple, c'était du haut d'une tour. H demandait un jour à Antiphon quelle était la meilleure espèce de bronze : < Celle dont on a fait les statues d'Harmodios et d'Aristogiton, » répondit celui-ci. Ce mot lui coûta la vie; il alla rejoindre les 10000 victimes du tyran.

n reste pourtant une vive image des terreurs de Denys,

rhîstoire, si elle est vraie, d'une épëe suspendue par un fil au-dessus de la tête de ce Damoclès, imprudent courtisan, qui avait vanté le bonheur des princes et obtenu une heure de royauté. Assis à une table splendide, entouré d'esclaves qui accomplissaient tous ses désirs, il leva les yeux, au milieu du festin, et perdit, à la vue de ce fer menaçant, toute sajoie.

Son fils, Denys le jeune, n*avait que des vices, «shb upe qualité; aussi fut-il dépouillé au bout de quelques années do pouvoir que son père lui avait légué. Un vertueux citoyen, Dion, qu'il avait exilé, revint du Péloponnèse pour délivrer sa patrie, et réussit à chasser le tyran (357), mais il déplut au peuple par son austérité et fut assassiné. Denys profita des troubles qui suivirent sa mort pour rentrer dans la ville (346). L'exil ne lui avait rien appris; il montra tant de cruauté, que les Syracusains se soulevèrent de nouveau et le forcèrent à se renfermer dans la citadelle.

Timoléon fui alors désigné par les Corinthiens pour rendre la paix à la ville qu'ils avaient fondée. C'était un homme vertu.eux, énergique, dévoué à la liberté, à laquelle il avait immolé son propre frère, pour Tempêcher de saisir dans Gorinthe la tyrannie. Il sut persuader à Denys de lui livrer la citadelle, et l'ancien tyran fut transporté avec ses trésors à Corinthe, où il vécut en simple particulier (343). Le premier soin de Timoléon fut de renverser le fort que la tyrannie s'était construit. Sur son emplacement on éleva des portiques et des tribunaux. Mais, cette ville affranchie, il fallait la repeupler ; car les révolutions avaient fait émigrer une partie des habitants. L'herbe croissait dans les rues désertes de Syracuse, et les animaux sauvages venaient jusqu'aux portes de la ville, dans les champs restés incultes. Timoléon écrivit par toute la Grèce pour engager des colons à venir se fixer dans Syracuse. 60000 répondirent à son appel. Il leur distribua des terres et leur donna des lois.

Après avoir rétabli Tordre dans Syracuse, Timoléon tenta de le rétablir dans la Sicile. Il réduisit les tyrans des villes k vivre en simples particuliers, et il remporta une brillante victoire sur une armée de 70 000 Carthaginois. Alors, regar*

dant sa tâche comme terminée, il se démit de ses pouvoirs Il passa les dernières années de sa vie dans la retraite, res< pecté de tous les habitants de Tîle, qui venaient le consulte] sur les traités, sur les partages de terres et les lois. Un jour deux orateurs osèrent l'accuser de malversations. Le peupli indigné se soulevait contre eux. Timolëon l'arrêta. « Je n'a affronté, dit-il, tant de dangers que pour mettre le moindre des citoyens en état de défendre les lois et de dire librement sa pensée. •

Les Syracusains honorèrent jusqu'à son dernier jour leni libérateur, sollicitant ses conseils, et conduisant vers lui lej étrangers qui passaient par leur ville, comme s'ils n'eusseni plus rien à leur montrer quand ils leur avaient fait voir ud( des gloires les plus rares dans la Grèce et partout, le héros de la probité et du désintéressement politiques.

Dans les derniers temps de sa vie , Timoléon devint aveugle; les Syracusains continuèrent à le consulter dans toutes les affaires importantes. Alors des députés lui amenaient un char qui le conduisait jusqu'au milieu de la place publique ; la délibération s'ouvrait ; Timoléon donnait son avis, que la foule attentive recevait avec respect et suivait toujours. Il mourut ainsi plein de gloire et d'années (337), laissant sa patrie d'adoption heureuse, grande et libre, et une mémoire sans tache, malgré la farouche vertu qu'un jour il avait montrée.

Ses funérailles se firent au milieu d'un inmiense concours et avec tout l'appareil des plus grandes solennités. Quand le corps eût été placé sur le bûcher, un héraut s'avança et dit : « Le peuple de Syracuse a consacré 200 mines d'argent pour honorer par une pompe funèbre Timoléon le Corinthien : il a décrété qu'au jour anniversaire de sa mort on célébrerait à perpétuité des jeux de musique, des combats gymniques et dss courses de chevaux, parce qu'il a renversé les tyrans,. vaincu les barbares, repeuplé de grandes cités et rendu aux Grecs de Sicile leurs lois et leurs institutions. »

t. La mine valait loo drachmes OQ 87 francs, et était la t^izantième |»artle<l> talent.

Après Timoléon, Thistoire de Syracuse s'obscurcit. On entrevoit seulement que cette ville retomba dans la confusion et Tanarchie. Un tyran en sortit encore, Agathocle, qui dans sa jeunesse avait exercé la profession de potier. H se signala, comme Denys l'Ancien, par son courage; comme lui gagna les soldats, et par eux saisit le pouvoir. Pour être maître de la ville, il lui fallait une armée, pour avoir une armée, il lui fallait la guerre. H la fit aux Carthaginois. Vaincu dans une grande bataille, il fut assiégé dans Syracuse. H conçut alors le projet le plus hardi ; rendre à Garthage siège pour siège, en portant sous ses murs le théâtre d^ la guerre.

Sans confier à personne son dessein, il équipe une flotte montée par 14 000 hommes, sort du port, trompe la flotte ennemie à la faveur d'une éclipse, et aborde en Afrique. Alors saisissant une torche, il déclare à ses soldats qu'il a fait vœu à Gérés et à Proserpine, pendant la traversée, de sacrifier ses vaisseaux, et il y met le feu ; ses officiers l'imitent; ses soldats, transportés d'enthousiasme, jurent de ne quitter l'Afrique que maîtres de Garthage.

Ils y marchent aussitôt. Deux cents villes, dit-on, sont prises ou passent dans son alliance. Les Numides lui fournissent des troupes. Ophellas, gouverneur de Gyrène, lui amène 20 000 honmies, et les Garthaginois effrayés abandonnent Syracuse. Mais, pour n'avoir pas à partager avec Ophellas, Agathocle le fait assassiner dans une sédition. Ge meurtre détache de lui une partie de ses nouvelles troupes ; de mauvaises nouvelles qui arrivent de Sicile l'obligent à passer dans l'île. En son absence, ses lieutenants sont battus en Afrique. Il accourt;, ses soldats rebelles l'emprisonnent. Redevenu Ubre, il s'échappe sur une trirème, qui le ramène k Syracuse (307), tandis que ses fils sont égorgés par les soldats, et que Garthage remercie ses dieux sanguinaires en leur immolant les plus beaux des prisonniers syracusains.

Agathocle, après ce désastre, devint atroce. Pour venger ses fils il inonda Syracuse de sang : tous les parents des soldats de l'armée furent mis à mort. Il périt lui-mémo

Page 1