S. VINCENT-FERRIER
2tpôtrc h la ttalloutse.
14e siècle. — 5 avril
*u quatorzième siècle, un schisme funeste divisait l'Occident et déchirait avec violence la robe sans couture de l'Eglise. A la faveur de ces divisions intestines , l'erreur florissait et les mœurs s'étaient de plus en plus corrompues, quand Dieu, pour mettre un terme à tant de maux, suscita, en Espagne, un homme puissant en œuvres et en paroles : ce fut Vincent- Ferrier, une des plus grandes illustrations de l'Ordre de Saint-Dominique.
Ses immenses travaux, ses prodigieux succès lui méritèrent, après sa mort, le nom d'apôtre de l'Europe; mais la reconnaissance de l'ancien diocèse d'Embrun , pour ses courses
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multipliées dans nos montagnes, lui décerna, de son vivant, le titre d'apôtre de la Yallouise. C'est donc comme restaurateur de la foi catholique dans cette vallée et dans quelques autres, infectées de l'infâme hérésie des Yaudois, que nous l'honorons d'un culte spécial et que nous nous proposons d'esquisser les traits principaux de sa glorieuse vie.
Vincent naquit à Valence en Espagne, le 23 janvier 1557. Dès ses plus tendres années, il donna des marques non équivoques de la sainte vocation à laquelle Dieu l'avait appelé. Sa modestie, sa douceur, sa charité lui gagnaient le cœur et l'estime de tous les enfants de son âge; usant de l'ascendant qu'il avait acquis sur eux, il les réunissait autour de lui et leur répétait les sermons qu'il venait d'entendre ; il imitait si bien l'action du prédicateur et parlait avec tant d'onction et d'énergie, que plus d'une fois ses jeunes auditeurs, émus, versèrent des larmes de repentir et d'amour.
A dix ans, il jeûnait déjà les mercredi et vendredi de chaque semaine, pratique qu'il continua jusqu'à son dernier soupir. Il écoutait avec une sainte avidité la parole de Dieu, et pour satisfaire sa tendre dévotion à Jésus souffrant et à sa sainte Mère , il récitait tous les jours l'office de la Croix et celui de la bienheureuse Vierge.
Ainsi se développaient en liberté tous les germes de vertu semés dans son âme par sa pieuse mère. Plusieurs miracles vinrent dès lors témoigner de sa sainteté et entourer son nom du respect et de la vénération publique.
Après avoir terminé avec beaucoup d'éclat ses études , il entra à \ 7 ans dans l'Ordre de Saint-Dominique. Cette
généreuse détermination expliqua à Constance Miguel, sa mère, les songes mystérieux qu'elle avait eus pendant qu'elle portait dans son sein cet enfant de grâces et de bénédictions.
À peine entré dans cet Ordre célèbre , Vincent se proposa d'imiter son glorieux fondateur, devenu son père et son modèle. A l'étude sacrée de l'Ecriture et de la Théologie, source inépuisable de science et de vertus, il joignit les rigueurs de la pénitence et les veilles austères de la méditation. Aussi fut-il bientôt l'édification de la pieuse communauté qui , d'une voix unanime , l'admit à la profession religieuse.
Quelque temps après , il fut chargé d'enseigner la philosophie; il le fît avec une grande distinction et publia, à la fin de ce cours , son traité des Suppositions dialectiques.
Cet essai remarquable engagea ses supérieurs à l'envoyer à Barcelone pour y perfectionner ses études, sous les maîtres les plus habiles de l'Ordre. De là, il se rendit à la célèbre université de Lérida où il prit le grade de docteur, et où il en reçut le bonnet en 1384, des mains du cardinal Pierre de Lune , légat du pape Clément VII. Puis il parut à Paris , qui déjà était le centre des lumières et des travaux de l'intelligence ; mais il fut peu après rappelé à Valence , pour y enseigner l'Ecriture sainte et la Théologie. Le feu sacré qui brûlait son cœur, se communiquant à sa parole, il y prêcha avec un extraordinaire succès. Dieu bénissait et récompensait son zèle et ses éclatantes vertus. Sa vie était si
pure , son cœur si uni à Dieu , ses passions si soumises î La sainte mortification , l'humilité , le renoncement évangélique gardaient son innocence. Toutes ses études étaient dirigées vers le grand but de l'homme , la gloire de Dieu et la sanctification de son âme ; il avait trouvé le secret de la science; et comme saint Thomas, en montrant son crucifix, il aurait pu dire à ceux qui s'étonnaient de son profond savoir : Yoilà la source où je puise mes connaissances.
D'ailleurs il s'est peint lui-même dans son traité de la Vie spirituelle, lorsqu'il dit : « Voulez-vous étudier d'une manière qui vous soit utile? que la dévotion accompagne toutes vos études , et que votre but soit moins de vous rendre habile que de contribuer à votre sanctification. Consultez Dieu plus que vos livres, et demandez-lui, avec humilité, la grâce de comprendre ce que vous lisez. L'étude fatigue l'esprit et dessèche le cœur. Allez de temps en temps ranimer l'un et l'autre aux pieds de Jésus-Christ. Quelques moments de repos dans ses plaies sacrées procurent une nouvelle vigueur et de nouvelles lumières. Interrompez votre travail par ces prières courtes et ferventes nommées jaculatoires ; que la prière enfin précède et termine votre étude. La science est un don du père des lumières, ne la regardez donc pas comme l'ouvrage de votre esprit et de vos talents. »
Qu'elle est admirable cette instruction ! Que de maux cesseraient d'affliger l'humanité si elle était plus généralement suivie ! Le savoir alors ne serait plus , comme il Test malheureusement trop souvent, une arme meurtrière qui tue les sociétés. La parole, qui joue un si grand rôle dans les affaires
humaines, sèmerait partout la paix et l'union, au lieu d'être un instrument de discordes et de haines, et l'orgueil ne viendrait plus flétrir le talent et le tarir jusque dans sa source.
Vincent, après trois ans de séjour à Valence, reçut l'ordre de la prêtrise. Toute sa vie, il garda, avec un soin jaloux, les trésors de douces émotions dont , ce jour-là , la grâce de l'ordination avait enrichi son âme ; pendant quarante ans , il parut à l'autel , comme le séraphin devant Dieu , le cœur brûlant du même amour, l'âme absorbée dans le même recueillement.
11 passa encore plusieurs années à Valence , objet de la vénération et de la reconnaissance des fidèles , distribuant la parole de vie, et ramenant au bercail une multitude de brebis égarées.
Au milieu de ces travaux, Vincent eut ses peines intérieures et ses épreuves. La calomnie s'attacha à ses pas , et les pécheurs endurcis mirent tout en œuvre pour arrêter les progrès de ses conquêtes apostoliques.
Une femme débauchée se glissa secrètement dans sa cellule, mais le Saint, au lieu de céder à ses suggestions, lui représenta si vivement le danger où elle était de se perdre à jamais, qu'elle tomba à ses pieds, pénétrée de douleur, et se retira dans un monastère pour y expier ses désordres.
Une autre personne , ayant conçu pour lui une passion
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criminelle , eut la pensée sacrilège de faire servir au péché la chose la plus sainte : elle feignit d'être malade et fit appeler Vincent pour se confesser. Quand elle le vit seul dans sa chambre, elle ne rougit pas de lui déclarer son dessein et les sentiments honteux quelle avait conçus, disant que s'il n'y consentait pas, elle se donnerait la mort. Le saint prêtre poussa un cri d'indignation et, comme un autre Joseph, il prit la fuite. Cette misérable, qui avait compté sur sa jeunesse et sa beauté, furieuse de n'avoir pu réussir, osa accuser Vincent. Mais elle ne tarda pas à être possédée du démon. On eut recours aux prières de l'Eglise, et l'esprit de ténèbres, pressé de sortir de ce corps, répondit qu'il n'en serait chassé que par celui qui, au milieu des flammes, n'avait pu brûler. Nul ne comprenait cette parole : néanmoins, faisant réflexion que cette femme était tombée en cet état peu après sa confession à Vincent, on fît appeler le jeune prêtre. Aussitôt le démon, s'avouant vaincu, se retira; la calomniatrice fut délivrée, et demanda publiquement pardon de sa noire détraction.
Cette double victoire ne lassa point l'esprit tentateur. Il porta un vieux pécheur, que le Saint avait repris, à se déguiser sous l'habit religieux, pour aller ensuite voir, de nuit, une femme mal famée. Celle-ci, avant qu'il repartit, voulut savoir son nom : Je m'appelle Vincent-Ferrier , dit-il malicieusement, mais je vous conjure de ne parler de notre entrevue à personne. Elle le promit , puis s'empressa de le publier avec des circonstances si particulières que les amis même de Vincent ne savaient qu'en penser.
Le Saint s'était humilié devant le Seigneur ; il attendait de la miséricorde divine sa justification et se prosternait, plein de résignation, au pied des autels, avec l'espoir que son innocence triompherait de cette odieuse calomnie. En effet, Boniface, son frère, alors magistrat à Valence, profita d'une occasion solennelle pour faire reconnaître le coupable à la personne qui le recherchait. On montra à celle-ci le père Vincent, mais elle répondit qu'elle connaissait bien le serviteur de Dieu, quoiqu'elle ignorât son nom, qu'elle l'avait entendu prêcher quatre fois, et que celui qu'elle demandait était déjà sur le retour de l'âge. On découvrit enfin l'imposteur, et son infâme stratagème donna un nouvel éclat à l'innocence du Saint.
L'ardent missionnaire avait converti une fameuse courtisane. Des hommes méchants en conçurent un dépit mortel; ils allèrent attendre Vincent sur la route pour l'assassiner. Ayant pénétré leur dessein , il fit intérieurement à Dieu le sacrifice de sa vie et s'avança , courageux et calme , en s'armant du signe de la croix. Devant cette vertu confiante, ses ennemis demeurèrent privés de force; confus et repentants , ils pleurèrent leurs égarements et en firent publiquement pénitence.
L'esprit de mensonge essaya de tenter par lui-même le saint prêtre et de le décourager, pour qu'il cessât de travailler au salut des âmes. Durant une nuit , comme il lisait dans sa cellule un traité de saint Jérôme sur la sainte Vierge, épris d'un pieux désir, il interrompt sa lecture, et prosterné contre terre, il supplie cette reine des âmes pures de lui obtenir
de Dieu , pour toujours , l'angélique vertu. Sa prière à peine faite, il entend prononcer ces mots : « La chasteté est une vertu rare , ce don n'est accordé qu'à quelques-uns ; si vous avez été chaste jusqu'à ce jour, je ne saurais souffrir que vous méritiez plus longtemps ce beau titre. » On ne peut exprimer quelle fut la surprise du serviteur de Dieu. Il se mit donc à prier avec plus d'affection, et la très-sainte Vierge, pour récompenser sa foi, lui apparut resplendissante de gloire et le rassura en ces termes : « Ne vous troublez pas, mon fils, ce que vous venez d'entendre est un piège; ayez bon courage, persévérez dans vos engagements , mettez votre confiance en la bonté de mon fils et en ma protection. Le démon vous livrera bien des assauts, mais fortifié par la grâce, vous sortirez victorieux du combat. » A ces mots, elle disparut, laissant son fidèle serviteur comblé de consolations et rempli d'espérances.
Dieu n'avait permis ces humiliations et ces attaques , que pour rendre Vincent plus capable d'opérer le bien sur un plus vaste théâtre. Ainsi que nous l'avons dit en commençant, un schisme déplorable divisait le monde catholique; l'autorité pontificale flottait incertaine entre deux compétiteurs ambitieux. Après la mort de Clément VII, Pierre de Lune, élu à Avignon en 1594, avait été reconnu pape par la France et l'Espagne, sous le nom de Benoît XIII.
Aussitôt après son élection, Benoît manda Vincent auprès de lui , le choisit pour son confesseur et le nomma maître du Sacré palais. Le saint prêtre employa toute l'influence que lui donnait sa nouvelle position pour obtenir la fin du
schisme, mais voyant qu'il y avait peu à espérer du nouveau Pape , et que toutes ses démarches demeuraient sans résultats, il pressa les princes chrétiens de faire assembler un concile; pour lui, qui n'avait accepté cette double charge que dans l'espérance de négocier plus efficacement la paix et l'union de l'Eglise, il demanda, avec instance, à Benoît XIII, l'autorisation de quitter sa cour, et d'aller, sous l'humble habit de religieux , porter la parole de Dieu en France et en Espagne, ainsi que dans un songe il en avait reçu l'ordre, lors d'une maladie grave qu'il avait faite à la suite d'une mission de dix-huit mois dans la ville d'Avignon et ses alentours.
Le pontife qui avait besoin, dans ces conjonctures délicates, des talents et de la réputation de Vincent, essaya de le retenir en lui offrant Févêché de Valence et la pourpre de cardinal; c'était mal connaître le saint religieux : ni les honneurs ni les dignités de l'Eglise ne pouvaient l'éblouir. Il refusa tout, et Benoît cessant de s'opposer plus longtemps à ses pieux désirs, le nomma missionnaire apostolique et consentit à son départ.
On était en 1598, Vincent commença ses courses par l'Espagne, sa patrie; il en parcourut toutes les provinces, à l'exception de la Gallice ; partout il fut suivi d'une multitude avide de l'entendre. Nul abus, nul vice, nulle passion quelque violente et enracinée qu'elle pût être, ne résistaient à la conviction de son éloquente parole. Partout des couver-
sions innombrables vinrent payer ses fatigues et récompenser son zèle , et vingt-cinq mille juifs ou mahométans quittèrent leurs grossières erreurs pour embrasser la foi chrétienne.
D'Espagne, notre saint missionnaire passa en France. La faiblesse de Charles VI, les divisions scandaleuses des plus puissants seigneurs de ce royaume, les suites funestes du schisme, avaient réduit l'Eglise gallicane dans un état digne de pitié; l'ignorance et la corruption des moeurs y exerçaient les plus grands ravages. Il fallait élever la voix, tonner avec force , ranimer la foi , remuer les consciences, arracher les pécheurs à leur vie criminelle. C'était une rude tâche; Vincent s'en acquitta en apôtre.
Il évangélisa plusieurs fois le Dauphiné. Trois vallées surtout furent le théâtre de ses travaux et des miraculeux succès de sa prédication : l'Argentière , Freyssinières et Vallouise , toutes trois situées sur la rive droite de la Durance , entre Embrun et Briançon. Elles étaient alors peuplées d'hérétiques, renommés par leurs violences, par leur profonde immoralité, et connus sous le nom de Vaudois.
Cette secte eut pour chef Pierre Valdo, riche marchand de Lyon, qui, vers l'an 1160, fit traduire en langue vulgaire la Bible qu'il ne comprenait pas. Vers l'an 1180, il se mit à prêcher publiquement. Sous une apparence de piété, il gagna un grand nombre de personnes; et bientôt ces novateurs, condamnés par l'Eglise , finirent par rejeter les dogmes les mieux définis, et enseignèrent les plus monstrueuses erreurs.
Vers Fan 1215, ils s'unirent aux autres dissidents qui
ravageaient le Languedoc, la Provence, le Dauphiné et le Piémont. Alors on sévit contre eux. Mais on n'en vint à des rigueurs pour arrêter leurs brigandages, qu'après avoir épuisé tous les moyens de conciliation, et c'est ce qu'ont perdu de vue plusieurs écrivains, qui n'ont su blâmer que la sévérité des édits royaux, sans donner le moindre signe de pitié sur le sort des catholiques, que les Yaudois vagabonds s'étaient acharnés à dépouiller et à massacrer dans leurs paisibles demeures. Du moins , la mission de salut que vint remplir Yincent-Ferrier, auprès de ces peuplades abruties, détruit, elle seule, toutes les calomnies imprimées à ce sujet.
Les récits que l'on fit à notre Saint, sur les habitudes dissolues et barbares de ces hérétiques et sur les dangers d'une mission, au milieu des gorges sauvages qu'ils habitaient, loin de le décourager en l'effrayant, enflammèrent son zèle d'une sainte ardeur.
Il pénètre donc chez eux; il prêche, il s'élève avec force contre les monstrueuses erreurs de leur foi et les infâmes désordres de leur vie. Trois fois ils attentent à ses jours, trois fois il est divinement protégé. Enfin , ces hommes , vaincus par les vertus et l'éloquence du pieux missionnaire, abjurent leurs croyances et rentrent en foule dans le giron de l'Eglise. La transformation fut telle, que l'une de ces vallées prit le nom de Val-Pure ou Yallée-de-Pureté , nom qu'elle échangea, sous Louis XI, contre celui de Yallouise, qu'elle retient encore.
Les fruits de salut ne furent pas moins abondants dans les vallées de l'Àrgentière et de Freyssinières : en peu de mois ?
le pays avait changé de face. L'ardent missionnaire avait si fort inculqué à ces populations le dogme de l'infaillibilité de l'Eglise, que, pendant plusieurs siècles, les nouveaux convertis et leurs descendants , interrogés sur les préceptes de l'Eglise , avaient l'habitude de répondre : C'est Dieu qui V ordonne ; parole pleine de foi, monument précieux de leur sincère retour à la croyance catholique*
Vincent s'était attaché, d'une tendre affection, à ces trois vallées de l'Embrunais; il y revint au commencement de l'année 1401 , et bénit Dieu en voyant que la foi s'y était conservée dans toute sa pureté. En 1402, elles reçurent de lui une dernière visite; il y passa encore trois mois, opérant de nombreux et éclatants prodiges , dont le bruit se répandit même en Espagne, comme en fait mention un décret des jurés et notables de Barcelone , sous la date du 22 juin de l'année 1409 (1).
Voici comment le Saint rend compte de cette mission et de plusieurs autres , dans une lettre écrite de Genève , en 1405, au général de son ordre; on y trouvera le secret du zèle dont il brûlait pour ses frères.
c Après avoir chanté la Messe, je prêche deux ou trois fois par jour, n'ayant, pour préparer mes sermons, d'autre temps que celui pendant lequel je suis en chemin; j'ai em-
(1) Vie de saint Vincent-Ferrier , par le père Rossignol, de la Vallouise , page 82,
ployé trois mois à parcourir les villages et les villes du Dauphiné, pour y annoncer la parole de Dieu. Mon séjour a été plus long dans les vallées de Fluxerne, d'Argentière et de Valpute, au diocèse d'Embrun; aussi ai-je eu le bonheur de convertir presque tous les hérétiques qui habitent ces contrées. Je me suis rendu à l'invitation pressante qu'on m'a faite d'aller dans le Piémont. J'y ai donné des instructions ainsi que dans le Mont-Ferrat et dans les Vallées; beaucoup de Yaudois et d'autres hérétiques sont rentrés dans le sein de l'Eglise. Leurs erreurs venaient principalement d'une ignorance grossière et du défaut de prédicateurs. Puisse le maître de la moisson y envoyer de bons ouvriers ! c'est la grâce que je demande sans cesse à Dieu. »
Il parle ensuite de la conversion de plusieurs personnes qui erraient dans la foi, de la réconciliation des Guelphes et des Gibelins qu'il avait ménagée, et de la paix générale qu'il avait procurée à la Lombardie. « Ayant été appelé en Piémont, ajoute-t-il, par les évêques et les seigneurs du pays, j'ai passé cinq mois dans les diocèses d'Aoste, de Tarentaise, de Saint-Jean-de-Maurienne et de Grenoble , où j'ai aboli une fête superstitieuse à laquelle le peuple était fort attaché. Je. vais aller à Lausanne, conformément à l'invitation qui m'en a été faite par l'évêque du lieu ; c'est pour essayer d'ouvrir les yeux à des hommes grossiers qui adorent le soleil et à un grand nombre d'hérétiques , obstinés et dangereux , qui habitent sur les frontières de l'Allemagne. »
Si nous suivions Vincent en Italie, en Angleterre, en Ecosse, en Irlande et dans ses derniers voyages en Espagne,
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en Languedoc, en Provence et en Lombardie, le lecteur aurait peine h comprendre comment il a pu suffire à tant de travaux ; mais la charité , c'est-à-dire l'amour de Dieu et du prochain, centuple les forces humaines et donne une énergie et un courage surnaturels.
Un auteur contemporain, qui a écrit l'Histoire du bienheureux missionnaire , nous donne d'intéressants détails sur sa vie apostolique , le genre de sa prédication et les fruits merveilleux qu'elle opérait.
Vincent prêchait, nous est-il dit, les grandes vérités de la religion, avec tant de véhémence, qu'il jetait l'épouvante dans les âmes les plus insensibles. Souvent il était contraint de suspendre son discours, car les gémissements et les sanglots de l'assemblée allaient en couvrant sa voix. Profondément versé dans la science de l'Ecriture sainte et des Pères de l'Eglise, il appuyait ses raisonnements de fréquentes citations; sa parole toujours éloquente et digne, était cependant simple et à la portée des plus pauvres intelligences.
Mais ses succès extraordinaires furent, par-dessus tout, le fruit des vertus éminentes qu'il pratiquait. Son extérieur mortifié, son désintéressement absolu de toutes les choses de la vie, ses jeûnes de chaque jour, son lit de paille ou de sarments, tout, en lui, imposait aux peuples qu'il évangélisait, le respect et la plus entière confiance.
Avant de se mettre en chemin pour quelque nouvelle mission , il avait coutume de se prosterner, avec toute sa suite , demandant à Dieu le salut de ceux vers lesquels il était
envoyé, et il terminait sa prière par les paroles du Psalmiste : « Seigneur, faites éclater votre gloire, non pour nous, mais pour votre saint nom. » (Ps. 113.) A son arrivée, il allait, avant tout, adorer le saint Sacrement, puis il se retirait au presbytère ou dans un couvent de son Ordre. Il se levait de très-grand matin, se confessait, récitait à genoux les heures canoniales, ensuite se rendait à l'Eglise pour y célébrer la sainte messe, qu'il faisait chanter avec une grande solennité. Après la messe, on lui apportait les infirmes et les malades qu'il guérissait. Sa journée se passait entière, soit en chaire, soit au confessionnal , soit en contemplation , soit à terminer des différents, à opérer des réconciliations, de quoi dressaient acte authentique les notaires qui le suivaient.
D'ordinaire, une multitude très-nombreuse, composée de personnes de toute condition et de tout pays, l'accompagnait dans ses courses évangéliques ; c'était comme une communauté de religieux voyageurs; elle en avait la règle et les strictes observances. Quelques-uns lui servaient de catéchistes, d'autres étaient employés à des arts utiles ou à des travaux manuels en faveur du pays évangélisé, tous en étaient l'édification et le modèle.
Des règlements si sages , une vie si sainte , si exemplaire , ne pouvaient qu'attirer sur le ministère de Vincent les plus abondantes bénédictions du ciel. Aussi n'est-il pas étonnant que son passage dans un pays fût toujours marqué par des merveilles de grâce et de conversion.
Des miracles éclatants appuyèrent en outre sa mission ; le nombre en est incalculable. Plus de huit cent soixante sont relatés dans une enquête faite à Avignon , Toulouse , Nantes et Nancy; lui-même, à Salamanque, avoua qu'il en avait déjà opéré plus de trois mille. Dieu semblait obéir à la volonté, et pour ainsi dire aux ordres de son apôtre. Nous en rapporterons ici quelques-uns, pour donner à comprendre quelle devait être l'admiration des populations qui étaient les heureux témoins de ces merveilles.
A Valence, on présenta à Vincent une mendiante, infirme et muette. Le Saint fit le signe de la croix sur le front et sur la bouche de cette femme et lui demanda ce qu'elle voulait. « Je demande trois choses, dit-elle, la santé du corps, le pain de chaque jour, et l'usage de la parole. » L'homme de Dieu lui répliqua : « De ces trois choses, deux vous sont accordées, la troisième ne vous convient pas pour le salut de votre âme. » La suppliante répondit : Amen, et redevint muette comme auparavant.
A Ezija en Andalousie, une juive fort riche vint par curiosité l'entendre prêcher, mais ne goûtant pas sa doctrine , elle entra en fureur, puis se dirigea vers la porte. Le peuple s'opposait à son passage; « Qu'on la laisse sortir, s'écrie Vincent, et que tous se retirent du portique de l'église. » A l'instant le portique croule sur la tête de la juive; on la retrouva brisée et morte; mais le Saint, du haut de la chaire, se
mit en prière et la ressuscita au nom de Jésus de Nazareth. Les premières paroles de l'Israélite furent, qu'il n'y avait de véritable religion que celle des chrétiens. Elle se convertit, et pour perpétuer la mémoire de cet événement , elle établit en cette église une fondation pieuse.
En allant de Morello à Tortose , Vincent et sa nombreuse compagnie passait l'Ebre , sur un pont de bateaux. Sous le poids de la multitude, les barques se remplissaient d'eau et menaçaient de couler bas. Tout le monde s'effraye et jette ses regards sur Vincent qui, sans se troubler, fait un signe de croix sur le pont , un autre sur les eaux du fleuve , et à l'instant, on voit les barques se vider, les planches reprendre leur place et se rejoindre , et le pont se raffermir.
Dans le diocèse de Vich , Vincent rassasia deux ou trois mille hommes avec quinze pains; et sa suite allant à Origuélo, où il était attendu, fut servie dans une forêt par des hôtes mystérieux , d'une beauté remarquable , et dont , quelques heures après , la magnifique demeure avait entièrement disparu (1).
A Murcie, environ cent mille personnes l'écoutaient prêcher sur une place. Au milieu du sermon, trois chevaux fougueux, jetant de l'écume par la bouche et du feu par les narines , apparaissent à cette multitude. Chacun veut prendre la fuite. « Arrêtez , leur crie Vincent , faites le signe de la croix et ne craignez rien. Ces monstres sont trois démons. » Il leur commande ensuite de se retirer et ils disparaissent.
(t) Hist. ecclés. Beraud-Bercastel .
Arrivé à Salamanque , Vincent prêcha , selon sa coutume , sur le jugement dernier, en présence des membres de cette fameuse université. Son discours s'étendit sur l'ange de l'Apocalypse, dont parle saint Jean, au chap. 14 de ce livre. Là , le prédicateur s'arrêta comme ravi en extase , puis revenu à lui, il assura que cette prophétie devait s'entendre de lui-même. Mais, de tous les points de l'assemblée, il s'éleva un grand murmure. « Calmez-vous , s'écria vivement Vincent , vous allez voir clairement , vous-mêmes , la vérité de la parole qui vous a paru si étrange. Allez à la porte Saint-Paul , vous y trouverez une femme morte. Apportez-la devant moi , je la ressusciterai en preuve de ce que j'ai dit. » On apporta , en effet, le cadavre de cette personne. Alors l'envoyé de Dieu, du haut de sa chaire, se tourne et dit : « Femme, au nom de Dieu , je vous commande de revenir à la vie. » Et la femme se leva de la bière, et le Saint ajouta : « Dites, maintenant que vous parlez, si je suis moi-même cet ange de l'Apocalypse, qui prêchait à tous le jugement universel. » La femme ressuscitée répondit : « Oui, mon père, vous êtes cet ange. » Le Saint lui demanda encore si elle voulait mourir de nouveau, ou bien si elle désirait vivre. Elle répondit qu'elle serait bien aise de vivre. « Vivez donc , répliqua le Saint. » En effet , elle vécut encore plusieurs années.
A Pampelune , Vincent rencontra un homme qu'on conduisait au supplice pour un homicide qu'on lui imputait. Une lumière céleste lui fît connaître qu'il était innocent. Alors passait aussi un convoi funèbre, le saint prêtre arrêta les porteurs, et commanda au mort de dire si celui qu'on menait
au gibet était coupable de meurtre. A la grande admiration de tous , le mort se leva , et dit que cet homme était parfaitement innocent de ce crime.
Pendant que le pieux Missionnaire prêchait, probablement à Morella , dit le père Rossignol , il fut logé chez un chevalier, dont la femme était sujette à des accès de frénésie ; un jour, cette malheureuse, dans un de ses moments de folie furieuse, mit en pièces un de ses enfants. Le chevalier au désespoir, se plaint en termes amers à Vincent. Est-ce ainsi , lui dit-il , que vous reconnaissez l'accueil hospitalier que je vous ai fait dans ma maison? Alors, le thaumaturge, profondément touché de la douleur de cet infortuné père, se fait apporter les membres de l'enfant , les remet à leur place naturelle, fait sur eux une fervente prière , qui a été conservée par ses collaborateurs, les bénit, et l'on voit ces membres sanglants se réunir et l'enfant revenir à la vie.
Plus d'une fois le saint Apôtre fut favorisé du don des langues; on le remarqua surtout à Gênes et à Ségovie; plus d'une fois, rempli de l'esprit prophétique, il annonça aux peuples les malheurs dont ils allaient être victimes ou les grâces qui devaient leur être départies ; plus d'une fois aussi il eut une parfaite connaissance de ce qui se passait au fond des cœurs ou dans des lieux éloignés.
Ces miracles , et une foule d'autres que nous passons sous silence, élevaient saint Yincent dans l'esprit des peuples. Tout cédait à l'entraînement de sa parole, à l'onction de ses discours. Les cœurs étaient changés, la concorde rétablie, les consciences purifiées. Ainsi l'on voit dans une campagne
brûlée par les ardeurs du soleil , les plantes relever leurs têtes languissantes, le gazon renaître, les fleurs s'épanouir sous les douces influences d'une pluie longtemps désirée.
Au milieu de ces travaux apostoliques du thaumaturge, un concile s'était réuni à Constance, pour mettre fin au schisme déplorable qui continuait à désoler l'Eglise de Dieu. Des congrès furent ouverts, des négociations furent tentées à Mo relia , à Perpignan, à Narbonne. Vincent déploya dans ces imposantes assemblées toutes les ressources de l'éloquence et de la persuasion. Mais Benoît fut inflexible , et le décret, dit la capitulation de Narbonne, enleva à son obédience les rois et les seigneurs qui, jusque-là, s'étaient déclarés pour lui. Vincent-Ferrier publia lui-même, en chaire, à Perpignan, l'acte de soustraction dont on vient de parler.
L'évêque de Toulouse jugeant, dès lors, que Vincent serait un peu moins occupé, osa le prier d'évangéliser sa ville épiscopale. La mission commença bientôt et dura un mois. Constamment le célèbre prédicateur s'était montré supérieur aux plus grands orateurs de son siècle, mais ici il se surpassa lui-même.
Le dimanche des Rameaux, il prit pour texte ces paroles : Unâ horâ venil jndicium tuum ; dans une heure on prononcera votre sentence (Apocal. 18) ; et il imprima une si grande frayeur dans les âmes, qu'il ne parut plus être un homme,
mais bien un ministre descendu du ciel. Quand il pressa ensuite ses auditeurs de comparaître au tribunal du souverain juge, sa voix prit un éclat si terrible, que tous les assistants, comme frappés de la foudre, tombèrent par terre, éprouvant un frisson violent. Puis, un peu revenus à eux-mêmes, ils se mirent à crier : Miséricorde, miséricorde.
Le concours du peuple fut tel, qu'il obligea Vincent à prêcher sur la grande place de la cathédrale, et à loger, contre sa coutume, dans le palais archiépiscopal. Même avant l'aurore, aucune fenêtre, aucun recoin ne demeuraient vides. Les prodiges devinrent chaque jour plus multipliés, les conversions furent innombrables , les confesseurs ne suffisaient plus à recevoir tous les pénitents. On peut dire qu'à cette occasion, Vincent fut pour Toulouse et ses environs, ce que le prophète Jonas avait été pour Ninive. Le Vendredi saint, comme il prêchait sur la Passion de N. S., un jeune homme, surpris par le sommeil , tomba d'un lieu élevé et eut plusieurs membres brisés; à l'instant le Saint le guérit, en faisant sur lui le signe de la croix.
Quelque temps après, les Pères du concile de Constance députèrent auprès de Vincent , qui se trouvait alors à Dijon , pour avoir son avis sur une question qui les divisait. Il s'agissait de régler le mode que l'on suivrait dans l'élection du nouveau Pape, après la démission que venaient de donner Jean XXIÏl et Grégoire XII. Il leur conseilla de choisir deux prélats de chaque nation qui joindraient leurs suffrages à celui des cardinaux. Ces prélats électeurs devaient être au choix de leur nation. Jacques Gelu , archevêque d'Embrun ,
et Jean de Genève, furent choisis pour la France. Cette réponse parut empreinte d'une si profonde prudence , que les envoyés du concile la proclamèrent comme un prodige d'intelligence et de sagesse.
Enfin, Vincent évangélisait la ville de Bourges, lorsqu'il reçut du duc de Bretagne une nouvelle et plus pressante invitation à se rendre dans ses Etats. Arrivé à Vannes , le 20 mars 1418, il commença de suite ses prédications, et quoique affaibli et usé par ses immenses travaux, à tel point qu'il ne pouvait , sans appui , faire un seul pas , on le vit encore s'animer et parler avec autant de force et de véhémence que s'il eût été dans la vigueur de l'âge. Mais le moment allait venir, où son corps totalement épuisé, trahirait l'énergie de son âme de feu.
Le saint Missionnaire, au bout de quelques jours, était tombé dangereusement malade. Les religieux dominicains, qui depuis longtemps ne le quittaient plus, voulaient qu'il retournât à Valence , lieu de sa naissance et de sa profession religieuse. Vincent ne les contraria point; on partit donc un soir, mais après avoir marché toute la nuit, le Saint et sa suite se retrouvèrent le matin aux portes de Vannes. « Ne me parlez plus de l'Espagne , leur dit alors Vincent , vous savez à présent quelle est la volonté de Dieu. »
Grande fut la joie des habitants de Vannes à ce retour inespéré; elle devait, hélas! peu de jours après, se changer
en larmes amères. « Je viens au milieu de vous, leur avait-il dit , non pour y prêcher, mais pour y mourir. »
Dès le lendemain , la fièvre augmentait : il se prépara à la pieuse réception des sacrements. L'évêque et toutes les personnes distinguées de la ville le visitèrent. Il les exhorta à la concorde, les conjura de persévérer dans la pratique des vertus, et leur prédit qu'il mourrait dans dix jours. Durant sa longue agonie , sa résignation et sa patience furent admirables; l'amour l'unissait d'une façon si étroite à son Dieu, qu'on ne pouvait l'en distraire. Enfin, le 5 avril 1419, le thaumaturge de l'Europe, la trompette retentissante du Seigneur , l'oracle des pontifes et des conciles , le sauveur des peuples , rendit en paix son dernier soupir.
Jéan , duc de Bretagne , lui fit faire des obsèques magnifiques; toute la province accourut à ses funérailles. Son corps fut déposé dans l'Eglise de Saint-Marcel. La duchesse avait voulu , elle-même , lui laver les pieds, et l'eau dont elle s'était servie opéra de nombreux miracles ; il en fut ainsi d'une foule d'objets qui avaient appartenu au saint confesseur.
Il fut canonisé par Callixte III, en 1455. L'année suivante, le cardinal de Coëtivi , accompagné de quinze évêques , leva le corps de terre. Mais en 1599, les Espagnols ayant formé le projet de l'enlever secrètement, on cacha la châsse qui le renfermait: elle ne fut découverte qu'en 1657, par Sébastien de Rosmande , évêque de Vannes , et placée dans une chapelle de la cathédrale où elle est exposée à la vénération des fidèles.
Les vertus de saint Vincent-Ferrier , les prodiges qu'il
opérait, ses courses apostoliques, ses prédications suivies de conversions innombrables, en font l'un des plus grands saints qu'honore l'Eglise.
11 disait, lui-même , qu'il avait pour mission spéciale de crier aux peuples : « Craignez Dieu, et rendez-lui gloire, parce que l'heure de son jugement est proche. » Et il prouvait cette mission en guérissant des malades et en ressuscitant des morts. Or, si, à cette époque, ces terribles prédications apaisaient les querelles sanglantes qui divisaient les peuples et les rois , si elles convertissaient les villes et les royaumes, elles ne sont pas moins propres , aujourd'hui , à détacher nos cœurs des jouissances éphémères du monde. Méditons donc sur nos fins dernières. Entrons dans les sentiments de Fillustre héraut de la justice divine. Représentons-nous de nouveau cet ouvrier infatigable, faisant retentir nos montagnes de sa puissante voix. Prions-le d'être notre appui au jour du jugement ; mais sachant que toutes les vertus des Saints ne nous sauveront pas, si nous n'avons le courage de les pratiquer, consacrons, à l'exemple de l'immortel Vincent-Ferrier , notre vie entière au service de Dieu. Une couronne éternelle de gloire mérite bien d'être achetée, dans le temps, par quelques légères souffrances.