S. GRÉGOIRE
CÊDcquc, patron hf ^allarïL
(4e siècle.)
»u rang des saints proposés à la vénération spéciale du diocèse de Gap, l'histoire et la tradition ont toujours mis le bienheureux Grégoire, évêque d'Amnice, apôtre et patron de Tallard, mort en cette dernière ville, au commencement du 5e siècle, S® et honoré, dès lors, d'un culte public. Si nous n'avons pas renfermé la vie de cet auguste pontife dans la première
partie de cet ouvrage, ce n'est point que nous l'ayons cru inférieur en mérites à nos plus saints évêques ; mais jusqu'à ce jour, son nom n'a pas été inséré dans les martyrologes, et son culte, quoique très-constant, se trouve limité à la paroisse de Tallard.
Nous prions néanmoins nos lecteurs de ne pas confondre ce Saint avec les autres évêques dont il nous reste à parler : ceux-ci, malgré leurs éminentes vertus, n'ont jamais eu d'office propre, ou du moins leur culte a été interrompu. Ce n'est donc pas dans le sens et suivant l'extension que l'Eglise catholique donne aujourd'hui au mot Saint, que nous leur conservons ce glorieux titre qui leur a été décerné par nos pères , mais nous le leur attribuons simplement comme à des personnages morts en odeur de sainteté.
Saint Grégoire de Tallard naquit vers le commencement du quatrième siècle, à Amnice, ville épiscopale de la grande Arménie, située sur les rives de l'Euphrate. Constantin son père, et sa mère Zozienne, se glorifiaient plus de leur foi que de leur noblesse. Comme Tobie et Sara, son épouse, ils s'excitaient mutuellement à la vertu par le tableau des mœurs innocentes des patriarches, et dans les doux transports de leur pieux enthousiasme, ils s'écriaient : Nous sommes les enfants des Saints; nous attendons cette vie que Dieu donnera à ceux qui ne changent jamais la foi qu'ils lui ont jurée. (Tob. 2.)
Aussi le Seigneur bénit le mariage de ces vertueux époux en leur donnant quatre enfants, qui firent la joie de leur vie par leur inviolable attachement à la loi de Dieu. Le premier,
dont l'histoire ne nous a transmis que le nom, s'appelait Etienne. Après lui venait Grégoire que nous allons faire connaître. Les deux autres étaient deux filles : l'une se sanctifia dans un monastère, et l'autre au milieu des soucis et des embarras du mariage.
Contrairement à l'usage général de l'Eglise à cette époque , Grégoire fut régénéré dans les eaux du baptême immédiatement après sa naissance. Un pieux ermite, nommé Luc, le présenta sur les fonts sacrés. Les soins et les exemples de ce parrain eurent une grande influence sur les mœurs de l'enfant. De leur côté, Constantin et Zozienne furent les premiers instituteurs de leur jeune famille qui se montra digne de leur affection et de leurs religieux enseignements. Grégoire, en particulier, leur prouva, par sa docilité à leurs leçons et par son exactitude à les mettre en pratique, que la grâce de Dieu opérait merveilleusement en lui.
Dès qu'il fut en âge de se livrer à l'étude des lettres , son éducation fut confiée à d'habiles précepteurs. Doué de rares talents, il fit dans les écoles des progrès si rapides, que, jeune encore, il mérita d'être placé au rang des philosophes et des théologiens remarquables de ce temps-là.
Malgré sa profonde humilité, les brillantes qualités de Grégoire lui attirèrent bien vite les regards et l'admiration de ses concitoyens. Aussi, l'évêque d'Amnice étant venu à mourir, ils le crurent visiblement suscité pour être le successeur de celui dont on pleurait la perte , et la voix du peuple l'appela sur le siège épiscopal de cette ville.
Le saint jeune homme n'avait que de bas sentiments de
lui-même : il s'étonne, il s'effraye, il refuse cette sublime dignité; il craint de succomber sous le poids des obligations qu'impose la plénitude du sacerdoce. L'apôtre saint Paul a dit que, pour tenir en main le bâton pastoral, il faut être l'image vivante de Jésus-Christ. Cet oracle pénètre Grégoire d'un saint effroi et le décide à prendre la fuite, pour se soustraire aux honorables violences qui alarment sa faiblesse.
Mais Dieu avait parlé par la bouche du clergé et des fidèles ; le refus de Grégoire fut inutile; il ne fit qu'augmenter la confiance qu'on avait en lui. Ses compatriotes le poursuivirent dans sa retraite, le ramenèrent au milieu d'eux et le forcèrent de se rendre à leurs ardents désirs. Il n'eut pas plutôt prononcé, d'une voix entrecoupée de sanglots, que, le Ciel le voulant , il serait leur évêque, qu'aussitôt des cris de joie retentirent de toutes parts. Les chrétiens remercièrent solennellement le Seigneur de leur avoir offert un guide si éclairé; ils se mirent en prière pour l'élu; et l' évêque de Césarée lui imposa les mains à Erivan, siège de saint Grégoire, martyrisé sous le règne de Dioctétien.
D'abondantes bénédictions récompensèrent le nouvel évêque de l'immense sacrifice qu'il s'était imposé, et justifièrent, en même temps, le choix du peuple. À sa voix, on vit l'empire du démon s'écrouler, et sur ses ruines s'élever l'empire de Jésus-Christ. L'Eglise d'Amnice brilla d'un vif éclat; le nombre de ses enfants s'accrut rapidement, et, comme dans
les premiers siècles du christianisme, ils n'eurent plus qu'un cœur et qu'une âme.
Les fécondes prémices du ministère de Grégoire ne doivent point nous étonner : il était orné de toutes les qualités qui font les grands et saints évêques. Uni continuellement à Dieu, il puisait dans le cœur de Jésus cette douce onction qui gagne les âmes les plus endurcies, cette vive lumière qui dissipe les ténèbres de l'erreur, ce zèle dévorant auquel rien ne résiste.
Après s'être acquitté des plus sublimes fonctions de l'apôtre, il visitait, en père et en ami, les hôpitaux et les prisons ; il allégeait les chaînes du captif, il adoucissait les infirmités du malade; il ne sortait jamais de la demeure du malheureux sans y laisser la joie, la paix, et l'aumône qui soulage la misère. Il éprouvait tant de bonheur à se trouver au milieu des pauvres, qu'il avait fait de son palais leur asile. A l'exemple du divin maître, il leur distribuait la nourriture, qui, plus d'une fois, se multiplia miraculeusement sous sa main.
Mais cette calme prospérité de l'Eglise d'Amnice ne fut pas de longue durée. Une subite irruption des Romains et des barbares, qui tentèrent de rétablir, à tout prix, dit l'historien Eusèbe, le culte des idoles dans toute l'Arménie, vint jeter, dans cette ville, le trouble et la désolation. Irrités de la résistance des chrétiens qui avaient pris les armes pour défendre leurs foyers et leur foi, les païens mirent tout à feu et à sang dans la contrée. Durant cette tempête, Grégoire n'hésita point : il sut toujours affronter le péril pour fortifier son peuple contre l'apostasie. Le Ciel bénit ses efforts , et aucun
de ceux commis à sa garde n'eut le malheur de renier sa foi. Mais sa chère ville épiscopale fut livrée au pillage et changée en un monceau de cendres. Son courage au-dessus de ces déplorables événements, ne faiblit pas un seul instant. Le saint évêque continua de se tenir en rapport avec les restes de son troupeau dispersé, jusqu'à ce que son zèle, ayant soulevé contre lui personnellement la haine des ennemis de la religion, on le conjura avec instances de fuir ce théâtre de carnage et d'horreur.
Il sort donc de sa retraite, suivi de quelques prêtres exposés, avec lui, aux plus grands dangers. Mais il ne s'éloigne pas; comme le bon pasteur, il court après les brebis errantes pour les ramener au bercail; il va de rocher en rocher pour évangéliser les pauvres; il presse, il conjure, il porte à tous la bonne nouvelle du salut, et les païens, cédant à la puissance de la grâce, viennent à ses pieds abjurer leurs erreurs et rendre gloire au Très-Haut. La charité de Grégoire avait aplani les obstacles qui avaient retenu ceux-ci séparés des fidèles d'Amnice, leurs frères. Ainsi, de nouvelles conversions couronnaient ses incessants travaux. L'apôtre songeait à porter plus loin ses pas et sa puissante parole, lorsque ces nombreuses conversions le signalèrent à la fureur des barbares , maîtres d'Amnice. Sa tête fut mise à prix, et ses compagnons, Jean, Paul, Marc et Polycarpe, activement recherchés. Ils tinrent alors conseil entre eux sur le lieu où ils iraient chercher un refuge , puisqu'il n'était plus possible de rien entreprendre, sans nuire à la mission des montagnes. Le cœur navré de douleur,
ils résolurent de se confier aux eaux du grand fleuve pour descendre ensuite aux Indes. Leur intention était d'aller pleurer sur le tombeau du glorieux apôtre saint Thomas , et de mettre sous sa haute protection leur malheureuse patrie , ainsi livrée aux plus terribles assauts de l'esprit infernal.
A peine en mer, ils furent assaillis par une furieuse tempête; mais Dieu qui les avait sauvés de la rage des barbares ne voulait pas les engloutir dans l'abîme. Ses pensées ne sont point nos pensées ; il ne détourne ces héros de leur course que pour offrir un nouveau champ à leur zèle infatigable, et de nouvelles tribulations à leur sublime constance. Jetés sur une terre inconnue , nos pèlerins s'engagent hardiment dans un sentier tortueux dont ils ignoraient l'issue, et, contre leur attente, ils arrivent dans une peuplade idolâtre, peu éloignée de l'endroit où ils avaient pris terre.
Convaincu que le Ciel l'a poussé dans une direction opposée au but de son voyage pour procurer le salut de ces infidèles, saint Grégoire travaille aussitôt à leur conversion. Ainsi s'accomplit en lui cette parole du Sauveur : Mon Evangile sera 'prêché dans tout l'univers, (Matth. 24.) La douceur de sa voix, le calme de ses traits, sa résignation au milieu des revers lui gagnent tous les cœurs et les disposent à embrasser la doctrine qu'il enseigne. En peu de temps, les prosélytes devinrent nombreux, et le pieux pontife put leur donner le baptême ; ils foulent aux pieds leurs anciennes divinités, adorant la Trinité sainte au nom de laquelle ils viennent d'être régénérés. Grégoire ne les quitte point qu'ils ne soient instruits à fond de la doctrine chrétienne, et qu'il
ne les ait rendus des hommes parfaits dans la science du salut. Avant son départ, il dédie un temple au Très-Haut, et offre, avec actions de grâces, sur cette terre purifiée, la seule victime d'agréable odeur.
Après trois mois d'un séjour si bien utilisé , l'évêque d'Amnice et ses compagnons poursuivirent leur pèlerinage. Vainement voudrions-nous donner ici une idée de la désolation que causa Féloignement des missionnaires à cette chrétienté naissante : c'est là un sentiment dont le cœur seul sent toute l'amertume, mais que la parole ne peut rendre.
Il ne s'agit plus pour eux maintenant de gravir les montagnes de l'Arménie, il faut suivre un sentier frayé à travers les plaines de sable du désert, dont le vent efface fréquemment jusqu'au moindre vestige. Ce pays, nommé Tholobie, était en outre infecté de serpents et de bêtes féroces. Mais Dieu veille sur ceux qui se confient à sa providence. Fidèle à sa parole , il envoya ses anges pour les garder dans leurs voies; il leur fut donné de marcher sur l'aspic et le basilic, et de fouler aux pieds le lionceau et le dragon; le mal n'approcha point d'eux, et ils arrivèrent sains et saufs à Nobie.
Nos cinq voyageurs rencontrèrent en ce lieu une peuplade déjà convertie qui les reçut avec une charité vraiment hospitalière , et bien capable de leur faire oublier les privations de la route. Ils respirèrent avec un indicible bonheur l'air pur de ce pays chrétien : c'était l'avant-goût des charmes et des
délices qui les attendaient à Méliapour, objet de leurs désirs. Un peu remis de leurs extrêmes fatigues, ils reprennent donc leur marche avec un nouveau courage, espérant que Dieu, si bon pour ceux qui le servent, voudra bien leur accorder ce qu'ils viennent chercher de si loin : le bonheur de vénérer les reliques du premier apôtre des Indes.
Arrivés enfin à Méliapour ou Cœléminès, en deçà du Gange, ils courent se prosterner devant les ossements sacrés du glorieux saint Thomas; ils les arrosent de leurs larmes, collent avec respect, avec amour, leurs lèvres sur la châsse précieuse, et implorent avec ferveur, pour eux, pour leurs malheureux concitoyens , l'assistance du célèbre thaumaturge. Ainsi retrempés dans la vigueur sacerdotale par la vue du corps de ce généreux martyr, frappé d'un coup de lance à la porte du lieu saint dont il défendait Feutrée aux sacrificateurs des idoles, et encouragés par ses grands exemples, ils pensent à reprendre le chemin d'Amnice; ils espéraient adoucir les maux de leur chère patrie, en lui annonçant le puissant secours qu ils venaient de lui assurer par leur long et laborieux pèlerinage. Hélas! le Ciel en avait autrement disposé.
Délivrés des monstres, nos zélés pèlerins tombèrent au pouvoir des émissaires d'un roi barbare, qui les chargèrent de fers et les conduisirent vers leur maître, encore plus inhumain que ses serviteurs. Ce chef ordonna de les renfermer dans un obscur cachot, leur fit endurer toutes sortes de tortures, et finit par les condamner à mort.
Ni ces tourments, ni l'aspect du dernier supplice n'ébranlent la fermeté des généreux captifs. Ils savent que le royaume du ciel souffre violence, et qu'à ce prix seul on peut le conquérir ; que les tribulations sont le partage ordinaire des saints ici-bas, et que le martyre est le plus court chemin qui mène sûrement à la véritable gloire. Ces pieuses pensées les remplissent de joie; comme saint Thomas, ils auront, se disent-ils , le bonheur de verser leur sang pour la foi ; ils le prient donc de leur obtenir l'héroïsme qui triomphe de la mort. Mais Dieu , content du sacrifice qu'ils ont fait en leur cœur, ne veut voir en eux que des martyrs de la charité; non-seulement il les délivre , mais il les glorifie en présence de celui qui, aux yeux du peuple, les avait couverts d'opprobre.
Pendant que le tyran dicte l'arrêt fatal, son fils , l'héritier présomptif de la couronne, est tout à coup frappé d'une maladie inconnue; sa mort paraît inévitable. La reine, persuadée que les dieux punissent, dans la personne du fils, la cruauté du père, conjure son époux de rétracter la sentence; elle court elle-même vers le cachot annoncer l'heureuse nouvelle aux innocents prisonniers; elle prie Grégoire d'accepter sa liberté et de solliciter, auprès du Dieu qu'il adore, la guérison de ce fils, son unique consolation et toute sa joie.
Le saint confesseur, encore plus désireux de procurer à cet enfant la vie de l'âme que la vie du corps, demande au Ciel un prodige, et il est exaucé. Il fait ensuite connaître à la mère et au jeune prince celui qui tient entre ses mains les
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destinées des mortels; il les instruit de la doctrine évangélique, et, avant de les quitter, il les régénère dans les eaux du baptême.
Le nouveau péril auquel Grégoire et ses compagnons venaient d'échapper, accrut encore leur confiance en Dieu, qui les protégeait d'une manière si visible, et, sous la sauvegarde de sa providence , ils se mirent sans crainte en chemin.
Le pontife ne se lassait point de prêcher l'Evangile partout où il passait. Son zèle le conduisit un jour au palais d'un chef de tribu idolâtre qui voulait l'entendre. Convaincu que cet homme, puissant en œuvres et en paroles, enseignait des dogmes divins, ce chef se convertit et ses sujets l'imitèrent. Il accrédita même son bienfaiteur auprès de cinq autres rois, qui, à son exemple, embrassèrent la foi chrétienne, entraînant après eux les provinces soumises à leur domination.
Ces princes avaient trouvé dans la connaissance des vérités de la foi et dans la participation à nos saints mystères, un bonheur bien supérieur à toutes les délices de leur cour. Ce fut donc pour témoigner leur gratitude au Seigneur qu'ils prirent la résolution de quitter , pour quelque temps , leurs Etats et d'aller, sous l'humble habit de pèlerins, visiter les lieux sanctifiés par la vie et la mort du fils de Dieu. Ils voulaient contempler le théâtre où se sont opérés les mystères de la rédemption du monde, dont le récit merveilleux avait déjà
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rempli leur âme de si douces émotions. Ils voulaient pleurer leurs péchés à l'endroit même où Jésus crucifié les expia. L'affection paternelle que leur prodiguait celui qui les avait enfantés à la grâce, leur fit espérer qu'il serait leur conducteur dans le voyage de la Terre-Sainte; et, sans hésitation, ils s'ouvrirent à lui de leur projet.
Grégoire , à qui nul sacrifice ne paraissait impossible quand il s'agissait de la gloire de son Dieu et du salut des âmes, charmé d'ailleurs de trouver de si saintes dispositions dans ses fils spirituels , consentit à prolonger son exil , pour mener ces nouveaux-nés de l'Eglise aux lieux où elle-même prit naissance.
Le voyage, quoique long, fut heureux; ils arrivèrent sans accident à Jérusalem. A la vue de cette reine des nations, veuve de sa gloire, couverte de ruines, soumise à la domination étrangère, foulée aux pieds par les légions romaines, Grégoire et toute sa noble suite pleurèrent sur l'étrange aveuglement des Juifs, qui avaient osé livrer à la mort l'auteur de la vie, et, par le déicide, s'attirer de si grands malheurs.
Ils visitèrent, dans le recueillement et la tristesse, tous les lieux sanctifiés par la Passion du Dieu Sauveur : le jardin de Gethsémani, témoin de sa sueur de sang; la maison de Pilate, où il parut, couronné d'épines, un roseau à la main; cette voie douloureuse par laquelle, épuisé de souffrances et de fatigues, il montait au Calvaire, succombant sous le faix de sa lourde croix. Puis , après avoir satisfait leur dévotion dans ces lieux de douloureux souvenirs, ils se transportèrent à Bethléem, au Thabor, à la fameuse vallée de Josaphat, et,
remplis de joie d'avoir accompli leur vœu, ils songèrent au retour (1).
Les princes , rappelés dans leurs Etats par le besoin de leurs peuples, ne pouvaient retarder davantage leur départ; Mais il fut impossible à Grégoire , qui était tombé malade à Jérusalem, par suite des grandes fatigues qu'il avait endurées dans ses longs voyages , de se mettre en route avec eux.
Pendant leur séjour dans la ville sainte, Grégoire et ses compagnons avaient reçu de tristes et fâcheuses nouvelles sur l'état de l'Eglise d'Amnice. L'Arménie était toujours au pouvoir des idolâtres , et les édits de proscription lancés contre les ministres de Jésus-Christ n'avaient pas été retirés. Le chagrin que Grégoire en ressentit augmenta sa maladie, et il fut bientôt réduit à l'extrémité.
Le voyant dans cette situation désespérée, ses clercs redoublèrent leurs prières et promirent de se rendre en pèlerinage à Rome, si Dieu voulait rétablir cette santé qui leur était si chère, et leur rendre leur guide et leur père.
Le Seigneur agréa ce vœu de l'affection fdiale. Quelque temps après, le saint pontife recouvra la santé, et aussitôt, on se dirigea vers Rome, où la gloire de l'antique Jérusalem semblait s'être réfugiée. La ville éternelle fut édifiée des longues visites de nos pieux voyageurs aux tombeaux des Apôtres, auxquels elle doit sa nouvelle splendeur. Le pape Anastase,
(1) Les voyages à la Terre-Saiute , depuis sainte Hélène, avaient toujours été fréquents; on y allait de toutes les provinces de l'Europe et de l'Asie. (Voir l'Histoire ries Croisades, par Michaud. )
dont saint Jérôme exalte les vertus, occupait alors la chaire de Pierre; il reçut Grégoire avec la distinction que méritaient ses vertus et ses malheurs.
A cette époque , l'Eglise d'Occident n'était plus renfermée dans Rome, elle s'étendait au loin dans les Gaules, où un grand nombre d'évêques rehaussaient son éclat par leurs lumières et la sainteté de leur vie. Parmi eux, brillait l'illustre Martin de Tours, dont les travaux et les prodiges furent, même avant sa mort, connus du monde entier. Emerveillé de tout ce que la renommée publiait de ce saint pontife et des florissantes Eglises des Gaules, Grégoire céda au désir de les visiter. Mais, à peine quittait-il l'Italie, qu'il apprit que Martin, succombant sous le poids de l'âge, de ses labeurs prolongés et de ses austères pénitences , touchait à sa dernière heure. Cette triste nouvelle ne lui fit pourtant point changer de dessein. Déterminé à payer le tribut de sa vénération aux restes du thaumaturge, si toutefois il ne jouissait pas du plaisir de le trouver vivant , il poursuivit sa route et il put arriver à Tours encore assez tôt pour voir l'illustre malade.
Saint Grégoire eut avec saint Martin quelques pieux colloques qui adoucirent beaucoup la douleur qu'il éprouvait d'être depuis si longtemps éloigné de l'Eglise d'Amnice, son épouse, livrée à la fureur et aux ravages des Romains et des barbares.
Ainsi consolé et fortifié par les sages conseils du saint vieillard, il reprit le chemin de l'Italie, traversa les Gaules en évangélisant, et arriva dans nos Alpes vers l'an 402.
Grâce aux missionnaires que le Seigneur leur avait envoyés de bonne heure, nos pères, en grande partie, professaient déjà le christianisme; plusieurs sièges épiscopaux avaient été fondés dans nos contrées, et florissaient arrosés, parle sang des martyrs. Le diocèse de Gap était alors gouverné par un évêque, confesseur de la foi. Grégoire séjourna chez lui quelque temps , et fit partie du saint cortège qui l'accompagna , lors de la consécration d'une église bâtie par les catholiques , dans Allabon, aujourd'hui Tallard.
Les habitants d' Allabon ne vivaient pas tous sous les lois du Christ : plusieurs d'entre eux étaient encore livrés aux superstitions de l'idolâtrie; il en était de même des populations environnantes. L' évêque de Gap, plein d'égards pour les exilés, et connaissant leur zèle apostolique , engagea Grégoire et ses compagnons à continuer l'œuvre de conversion dans nos montagnes, et il ne cessa de les honorer de la plus cordiale amitié.
Pendant deux ans, le Saint remplit, à l'admiration de tous, les fonctions de pasteur ou d'apôtre à Tallard et dans les environs, travaillant avec ardeur, malgré son grand âge et les austérités de sa vie, à la propagation de la foi chrétienne. Ici, comme partout, le Seigneur féconda ses travaux, et l'idolâtrie disparut entièrement de cette vallée. C'est qu'on croyait volontiers un évêque aux cheveux blancs , dont le maintien , la conduite et les discours annonçaient qu'il ne cherchait
point sa propre gloire, mais la gloire de celui qui l'envoyait; on cédait sans peine à celui qui venait , sans aucun motif d'intérêt et qui s'exposait à toute sorte de périls , pour enseigner le droit chemin qui mène à l'éternelle félicité.
Tantôt Grégoire s'asseyait, comme Jésus, au milieu des enfants pour les instruire , et les préparer à verser leur sang pour la foi, au moment de l'épreuve, malgré la faiblesse de leur âge. Tantôt il allait soigner les malheureux, respirant l'air infect de leur obscur réduit , ne craignant pas de panser leurs ulcères, ne rougissant point de solliciter pour eux le secours du riche; Dieu seul était le mobile de cette charitable conduite; Dieu seul le fortifiait dans ses peines; Dieu seul le rendait rayonnant de joie au milieu de ses travaux les plus rudes; un amour immense lui faisait tout souffrir pour la gloire du souverain maître. Les fidèles, à la vue de tant d'héroïsme, levaient leurs mains suppliantes vers le Ciel pour le conjurer de prolonger les jours d'un pasteur, devenu leur père , qui leur rendait la vie si douce et le salut si facile.
Mais c'était là le terme que Dieu avait assigné à sa mission extraordinaire, après laquelle il voulait le couronner et le mettre en possession de la suprême béatitude. Il l'appela à lui le 21 septembre de l'an 404. Grégoire mourut à l'autel , frappé d'apoplexie, à l'instant même où il venait de consommer le saint sacrifice; c'est ce jour-là qu'on célèbre sa fête à Tallard, et que de toutes les paroisses voisines, il se fait un grand concours au tombeau du Bienheureux.
Inconsolables de la perte qu'ils venaient de faire, les habitants de Tallard versèrent d'abondantes larmes , et les
populations voisines, nouvellement converties, vinrent y mêler les leurs. De toutes parts, on accourut pour assister à ses funérailles; chacun voulait voir, une fois encore, le visage vénéré du saint évêque , avant que la pierre tumulaire le couvrit pour toujours. Le souvenir de ses prédications qui les avaient initiés à la connaissance du vrai Dieu, ses grands exemples qui les avaient portés à la vertu, les biens de tout genre dont il les avait comblés, excitaient leur gratitude et augmentaient leur douleur.
Le pieux évêque de Gap qui, deux ans auparavant, avait consacré l'Eglise de Tallard, vint lui-même rendre les honneurs de la sépulture à ce pasteur tant regretté. Il consola les fidèles , en leur montrant combien ils étaient heureux de posséder, dans les mortelles dépouilles du saint prélat, un si riche trésor. « Loin de vous attrister, leur dit-il, chantez des hymnes d'actions de grâces. Yotre apôtre ne vous a point quittés; du séjour de la gloire il veille sur vous. Dans l'avenir, vous éprouverez, d'une manière bien sensible, les effets de son puissant crédit auprès de Dieu. »
La voix du peuple et du clergé, comme cela se pratiquait alors, acclama Grégoire du nom de Bienheureux, et l'on vint de loin prier sur son tombeau. Le Seigneur ne tarda pas à justifier ce culte, en permettant qu'il s'y opérât plusieurs miracles : des boiteux y furent redressés, des muets y trouvèrent la parole, des aveugles la vue; plus d'une fois, raconte son Histoire, des cadavres, déposés sur cette tombe sacrée , furent rappelés à la vie.
La ville de Tallard, reconnaissante envers son bienfaiteur-
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bâtit en son honneur une chapelle, où l'on déposa ses glorieux restes enfermés dans une belle châsse d'argent. Les hérétiques du XVIe siècle, qui ravagèrent avec tant de fureur ce pays afin d'y renverser le culte catholique , ne manquèrent pas de s'en prendre à ceux qui l'avaient établi. Ils profanèrent l'église paroissiale et la chapelle de saint Grégoire érigée au même lieu, enlevèrent la châsse et les reliques du Saint; et, comme s'ils eussent redouté la puissance de ces ossements inanimés, ils voulurent les anéantir. Pour exécuter ce projet sacrilège, ils allumèrent un feu sur la place publique et les y jetèrent, à la vue des fidèles épouvantés de cet affreux attentat et demandant à grands cris, vengeance d'une telle insulte faite à leur piété.
Dieu, jaloux de la gloire de ses saints comme de la sienne propre, exauça cette prière : le ciel, étincelant d'éclairs, se couvrit d'épais nuages : une grande pluie vint éteindre le feu du bûcher; elle tombait si abondante, que les rues de Tallard furent transformées en torrents. Toutefois les eaux, en roulant dans leurs flots tout ce qu'elles rencontraient , respectèrent les ossements du bienheureux et les laissèrent à sec. Ce prodige couvrit de confusion les impies profanateurs ; craignant que la foudre n'éclatât sur leurs têtes pour punir à l'instant leur forfait, ils se hâtèrent de prendre la fuite. Une femme pieuse recueillit les saintes reliques et les remit, dans l'église, au curé de la paroisse.
De siècle en siècle jusqu'à nous, des prodiges étonnants ont illustré le tombeau du bienheureux Grégoire : M. Carre , prieur de Tallard, en avait fait un recueil; malheureusement la mort ne lui permit pas de le livrer au public, et nous en sommes privés, sans espoir de réparer cette perte. Néanmoins, quelques-uns de ces miracles sont parvenus jusqu'à nous; nous les rapporterons tels que M. l'abbé Nicollet les a insérés dans un abrégé de la vie de saint Grégoire, imprimé en 1857, et tels que les avait racontés, dans une vie plus étendue, M. Dupille, docteur en théologie de la faculté de Grenoble, qui écrivait en 1682. Ce dernier auteur avait puisé lui-même dans les anciennes légendes et dans d'autres écrits.
La protection spéciale de saint Grégoire épargna aux habitants de Tallard les horreurs de la peste de 1628 et 1629. Les pestiférés des contrées voisines venaient se réfugier auprès des reliques vénérées, et au lieu d'apporter l'infection dans la ville, ils s'y trouvaient guéris.
En 1660, un homme de Tallard était tombé du troisième étage sur le pavé; quoique tout brisé, il conserva assez de présence d'esprit pour implorer saint Grégoire , et il en obtint son rétablissement.
Honoré Lapeirouse, d'Embrun, envoyait, le 12 avril 1682, à M. Dupille, un billet signé de sa main et conçu en ces termes : « En l'année 1662, j'étais attaqué d'une fièvre continue qui m'avait ôté la vue et réduit à la dernière extrémité,
quoique tous les soins de l'art m'eussent été prodigués. Je ne croyais plus à ma guérison; ceux qui m'entouraient avaient perdu tout espoir. Durant le dernier instant qui me restait entre la vie et la mort, mon épouse eut la pieuse pensée de me mettre sous la protection de saint Grégoire, patron de Tallard. Pour se le rendre plus propice, elle fit célébrer en son honneur une messe sur l'autel dédié à saint Joseph, dans la métropole d'Embrun. Le saint sacrifice ne fut pas plutôt achevé, que je sentis la fièvre diminuée de beaucoup; je commençais à y voir, et sous peu je me trouvai en parfaite convalescence. »
Le 21 septembre de l'année 1665, jour delà fête de saint Grégoire, une femme, privée de la vue, se fit conduire à l'église, y communia, demandant de voir, et, à la grande surprise de tous, elle se retira entièrement guérie de cette cruelle infirmité.
Au même jour, un boiteux qui , aidé de potences, ne se remuait qu'avec beaucoup de peine, entra dans le sanctuaire pour s'y confesser et y communier; ensuite il alla, plein de confiance, prier sur le tombeau du Saint. Sa foi ne fut point déçue, car il se sentit bientôt la force de se redresser et de marcher librement. Il remit à M. Astier, curé de Tallard, les bâtons à l'aide desquels il se mouvait, en disant ingénument: « Tenez, M. le Curé, voilâmes béquilles, gardez-les; je n'en ai plus besoin. » Le peuple qui avait connu l'infirmité de cet homme, entonna, dans un saint transport , l'hymne de la reconnaissance.
Le nommé Reynier, meunier de Saint-Pons, hameau près
de Tallard, sur l'autre rive de la Durance, attesta avec serment, en présence de M. Borbeau, alors curé de Tallard, un miracle opéré en faveur de sa famille, le 22 avril de l'année 1677. « Occupé, dit-il, dans sa déposition, au travail de l'écluse de mon moulin, j'avais laissé ma fille, âgée de deux ans, éloignée de l'écluse d'environ trente pas; lorsque j'allai pour la prendre, je l'aperçus dans le canal du moulin emportée par le courant de l'eau. Malgré l'effroi où me jeta le douloureux spectacle de ma fille noyée, j'eus l'heureuse pensée de m'adresser à saint Grégoire. Je n'eus pas plus tôt proféré son nom, que je vis ma fille arrêtée au milieu du courant de l'eau; je la retirai. Elle ne donnait plus aucun signe de vie; elle la recouvra tout à coup, et, un instant après, elle se servait de tous ses membres, comme si nul accident ne lui fût arrivé. » En mémoire de ce bienfait, Reynier fît peindre un tableau représentant sa fille naufragée, sauvée par l'assistance de saint Grégoire. Ce tableau est encore déposé dans l'église de Tallard.
Une religieuse du couvent de Sainte-Ursule, établi à Sisteron, nommée Mme Duquers, était retenue depuis longtemps dans son lit à cause d'une grande faiblesse de nerfs qui l'empêchait de marcher ; elle obtint de la supérieure du couvent la permission de se retirer dans sa famille, pensant qu'un séjour au lieu de sa naissance apporterait quelque adoucissement à ses maux. Ni cet expédient, ni les remèdes ne produisirent d'heureux effets. Dès lors, la pieuse dame promit de faire une neuvaine en l'honneur de saint Grégoire de Tallard. Elle pria le curé du lieu de l'aider de ses prières,
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et d'offrir le saint sacrifice sur l'autel dédié au saint évêque , pendant neuf jours, durant lesquels elle communia avec une foi vive et une charité ardente. Et Dieu glorifia de nouveau son fidèle serviteur, rendant à cette pauvre religieuse l'usage de ses membres : elle ne pouvait aller à l'église qu'appuyée sur le bras de sa mère ; mais elle n'eut plus besoin de ce secours , une fois son vœu accompli.
Le pouvoir extraordinaire du pontife s'étendait même sur les hérétiques, pour les porter à abjurer leurs erreurs. Ainsi, une dame appartenant à la prétendue religion réformée, était dangereusement malade; ses parents la recommandèrent au bienheureux patron de Tallard. Cette prière partait d'un cœur non convaincu, car on sait que les disciples de Luther et de Calvin ne veulent pas du culte des Saints; elle fut néanmoins efficace. La luthérienne recouvra la santé, et publia que Grégoire était un grand Saint, qu'elle lui était redevable de sa guérison; en reconnaissance, elle fit des offrandes à l'église de la paroisse.
Cette personne ne fut pas la seule à se montrer généreuse : des titres fort anciens, déposés dans les archives de cette même église, attestent qu'un grand nombre de fondations de messes et de prières existaient en l'honneur de saint Grégoire. Les registres de la paroisse nous apprennent qu'annuellement, avant la Révolution, on recevait plus de soixante-dix charges de blé provenant des aumônes que les fidèles de Tallard et des pays voisins faisaient à la même intention. Il y a même peu d'années que plusieurs paroisses venaient en procession à Tallard, le jour de la fête de son illustre patron.
On a eu l'heureuse pensée de consacrer une portion de ces pieuses offrandes à faire peindre, en six tableaux, les époques marquantes de la vie de saint Grégoire : ces toiles sont encore aujourd'hui exposées dans l'église paroissiale de Tallard, église connue sous le nom d'Eglise de Saint-Grégoire , soit à cause de la multitude des miracles qui s'y sont opérés par l'invocation de ce saint, soit parce qu'une chapelle, dont nous avons parlé, avait été, des les premiers temps, bâtie en son honneur, dans ce même lieu.
Le respect profond que tous les religieux habitants de la contrée portaient à ce glorieux sanctuaire, la foule qui s'y pressait toutes les années, avec la consolation d'y être fréquemment exaucée, l'esprit de ferveur qui animait le plus grand nombre des pèlerins, venant rendre leurs devoirs à l'apôtre zélé auquel leurs pères avaient dû leur conversion , firent qu'on sollicita, auprès d'Innocent X, la béatification de saint Grégoire. Le Pape, après examen canonique, permit que l'on rendît à cet illustre pontife les honneurs qui sont dus aux Bienheureux. Plus tard, Clément XIII , par un bref en date du 5 septembre de l'année 1768, visé à Gap par l'Ordinaire, le 11 mai 1770, accorda, pour sept ans, une indulgence plénière, le jour de la fête de saint Grégoire , et aussi un autre jour désigné par l'évêque du diocèse (ce jour était le premier dimanche après le 21 septembre ) , à tous les fidèles de l'un et de l'autre sexe qui, véritablement repentants, s'étant confessés et ayant communié, visiteront dévotement, dans l'Octave de la fête, l'église paroissiale de Saint-Grégoire, à Tallard, dans le diocèse de Gap, et qui y prieront pour
la paix des princes chrétiens, l'extirpation des hérésies et l'exaltation de la sainte Eglise , notre mère.
Les évêques de Gap, de leur côté, favorisèrent ce culte de saint Grégoire, et l'encouragèrent non-seulement par leurs paroles mais encore par l'autorité de leur exemple. Entre tous, se sont fait remarquer Mgr Arthur de Lionne et Mgr de Pérouse, prélats de glorieuse mémoire, qui entourèrent les saintes reliques du Bienheureux patron de Tallard d'une grande vénération et d'une confiance entière.
Puisse cette faible esquisse d'une grande vie, ranimer l'amour de la piété dans le cœur des fidèles ! Puisse-t-elle inspirer quelques saintes pensées à l'âme chrétienne et la faire marcher d'un pas plus ferme dans les voies de la perfection évangélique !