S. ALBIN
/5e siècle,
}es tables chronologiques d'Embrun nous autorisent à donner saint Albin pour successeur à Arlhémius. Les actes de ce prélat nous sont peu connus, quoique la durée de son épiscopat ait été assez longue, mais son mérite éclatant l'a fait invoquer comme Saint pendant plusieurs siècles. Proculus, évêque de Marseille, lui avait imposé les mains, et, avant de procéder à sa consécration, il avait exigé de lui le serment que l'élu avait coutume de prêter entre les mains de son métropolitain. Voici le motif de cette condition propre à nous étonner.
Saturnin, archevêque d'Arles, ayant signé, en 556, la condamnation de saint Athanase que les Ariens avaient vivement sollicitée, les évêques des provinces voisines, pour qui l'Eglise d'Arles était une Eglise primatiale, avaient déclaré Saturnin séparé de leur communion et l'avaient fait déposer dans un concile, vers l'an 562. Depuis lors, ces mêmes évêques, au lieu de recourir à lui pour les ordinations et de prêter serment entre ses mains, selon l'antique usage, s'adressèrent, les uns à l'évèque de Vienne, les autres à l'évêque de Marseille, dont les sièges étaient, avec celui d'Arles, compris dans la province Viennoise (1).
Dans la suite, cette mesure, qui n'était que provisoire, engagea l'évêque de Vienne à se faire déclarer métropolitain ; il alléguait, d'ailleurs, les privilèges obtenus des Empereurs et des Papes en faveur de son Eglise, et l'importance de Vienne qui donnait, en effet, son nom à toute la province Viennoise. Après bien des contestations, il obtint une partie de ce qu'il demandait : Valence, la Tarantaise, Genève et Grenoble devinrent sièges suffragants de Vienne.
Proculus, de son côté, s'habitua insensiblement à ne voir que des suffragants en la personne des évêques qu'il avait consacrés. Mais bientôt les prélats de la province 2e Narbon-
(4) Nous retrouvons encore l'application de cette loi ou coutume de prêter serment entre les mains du premier métropolitain ou primat , dans l'élection de Daïmbert, archevêque de Sens, en 1097. Hugues de Lyon prétendit que l'élu devait lui prêter serment, même avant sa consécration. Après un retard de deux ans, Daïmbert lui donna satisfaction à Rome, dans une assemblée de 50 évêques. (Voir Fleury. Hist. eccl. liv. 64. no 44-62 et 65.)
naise réclamèrent contre ces injustes prétentions d'un simple évêque. En 404, le concile de Turin s'occupa de cette question. Il fut établi, en droit, qu'on devait s'en tenir strictement à la délimitation civile des provinces, conformément au concile de Nicée, et en second lieu, que nul privilège de métropolitain n'était attaché au siège épiscopal de Marseille. Par déférence, les Pères du concile permirent néanmoins à Proculus, déjà avancé en âge, d'user de cette haute juridiction, comme d'un privilège personnel, jusqu'à la fin de sa vie. Ainsi fut terminé ce premier différent. Les autres qui s'élevèrent entre évêques voisins, sous l'épiscopat d'Ingenuus et de saint Marcel d'Embrun, n'eurent pour objet que la délimitation des provinces et des diocèses.
Saint Albin se soumit sans peine à la sage décision du concile de Turin, et tout en jouissant, comme ses prédécesseurs, des nobles prérogatives attachées à son Eglise métropolitaine, il se montra cependant fidèle au serment qu'il avait prêté à Proculus. Il continuait à soigner son troupeau, lorsqu'une grande tribulation vint le jeter dans de vives alarmes.
Les Ostrogoths, trop resserrés dans les Alpes, où ils s'étaient établis, avaient demandé à passer dans quelque province de l'Empire. Le Languedoc , voisin des Pyrénées , où déjà s'était fixée une colonie de Yisigoths, leur fut assigné pour résidence. Us se dirigeaient donc, sans défiance, vers cette province, lorsque des pièges tendus dans nos défilés, pour inquiéter leur marche , les mirent en fureur et les portèrent à des violences extrêmes contre les habitants des montagnes qu'ils traversaient.
Cette dévastation ne fut pas la dernière que nos pères eurent à essuyer. A leur tour, les Vandales, mêlés à d'autres peuples venus du nord de l'Europe, comme les Goths, envahirent les Gaules et commirent partout mille atrocités. Embrun, quoique au sein des montagnes, ne fut pas à l'abri de leurs irruptions. En 455, ils en formèrent le siège. La consternation régnait parmi les chrétiens qui avaient cru trouver un refuge dans cette place fortifiée. Il y allait pour tous du salut et de la vie; mais, devant cette nuée d'ennemis, la résistance paraissait impossible. On avait perdu tout espoir, lorsque saint Albin conseille à son peuple d'aller se prosterner devant les reliques de saint Marcellin; lui-même, plein de foi, en donne l'exemple. Il conjure , avec larmes, ce puissant protecteur de secourir les enfants de ceux qu'il a régénérés. Les ennemis gagnaient déjà le haut des remparts, quand Marcellin, rapporte l'histoire, paraît dans les airs, s'avance contre eux, le visage menaçant, et leur montre de la main une croix flamboyante, prête à les consumer. Alors une force invisible précipite des murs les premiers assaillants; les traits se retournent contre ceux qui les lancent et tombent dans leurs rangs. A la vue de ces prodiges, les barbares, frappés d'épouvante, se débandent, fuient en désordre, et lèvent le siège de la ville qu'ils abandonnent , pendant que des chants d'allégresse et de reconnaissance retentissent dans
son enceinte miraculeusement préservée. Mais le calice d'amertume n'était pas épuisé pour notre Saint.
A ces événements, succédèrent les menées sacrilèges de certains laïques riches et puissants qui, à l'exemple des ariens inquiets, se mêlaient des affaires de l'Eglise au détriment du clergé et de la discipline.
Le pieux vieillard ne put survivre à tant d'émotions auxquelles se joignaient mille préoccupations sur l'avenir de son Eglise. Il tomba malade, et à peine eut-il fermé les yeux à la lumière, que la division et le scandale éclatèrent au sein de sa ville épiscopale, sur le choix de son successeur.
Les suites malheureuses de cette dissension firent sentir plus amèrement encore au peuple d'Embrun combien il avait perdu par la mort de son premier pasteur. Aussi s'empressat-on de proclamer les mérites de saint Albin, et la voix publique le plaça au rang des Bienheureux.
Son corps fut relevé de terre et honoré d'un culte public. Trois siècles plus tard, le chef du vénéré prélat fut cédé au couvent des Bénédictins, fondé près de Carcassonne, par Charlemagne, et connu sous le titre de Notre-Dame-de- Crasse (N. D. de Crassâ); nous en parlerons de nouveau dans la vie de saint Marcel (1).
Jusqu'à son pillage par les Huguenots, l'Eglise d'Embrun a possédé un bras du saint évêque. Son office se trouve sous le rit double, le 1er jour de mars, dans le missel de cette métropole, imprimé en 1512, sous Jules de Médicis, et dans
(l) Gall. Christ, Eccl. Ebr
le bréviaire imprimé en 1520, sous François de Tournon. Ce missel et ce bréviaire avaient été préparés sous l'épiscopat de Jean Bayle, qui en avait confié la rédaction à Esprit Rouvier, natif d'Embrun, et curé de Ristolas, en Queyras. On se servit de ces livres liturgiques jusqu'à la publication de la bulle du pape Pie Y, en date de 1570, par laquelle ce grand restaurateur de la discipline ecclésiastique abolissait toute liturgie qui ne remontait pas à 200 ans. Ce fut à cette époque que cessa le culte de saint Albin. Yoici la traduction de l'oraison qu'on lit dans le missel de 1512.
Seigneur, notre Dieu, nous honorons les glorieux mêlâtes de votre bienheureux confesseur et pontife saint Albin ; faites , nous vous en conjurons, que, célébrant aujourd'hui sa fête avec joie, nous soyons protégés par sa continuelle intercession.