S. PIERRE
2trd)e»fque fr'tEmbnm.
7 e siècle.
*près la mort de saint Gallican II , de graves événements s'étaient accomplis dans l'Italie, le f^f Dauphiné et la Provence. Narsès, YEiiniique, destructeur de la monarchie des Ostrogoths, gouvernait, dépuis quatorze ans, l'Italie, au nom de ^ÏStSf l'empereur d'Orient, avec autant de prudence que de fermeté, lorsque, sur un rappel outrageant de l'impératrice Sophie qui le mandait à Constantinople pour surveiller des esclaves, il appela les Lombards.
Ceux-ci, d'abord établis dans la Scandinavie, puis sur les rives du Danube, ensuite en Hongrie, accourent, sous la conduite du vaillant et ambitieux Alboïn ; secondés par des
568 HISTOIRE HAGIOLOG1QUE
tribus saxones, bavaroises et bulgares, ils passent les Alpes Juliennes (568) , font la conquête de l'Italie supérieure , arrivent à Milan dont ils s'emparent et qui devient leur capitale (570). Alboïn, élevé sur le pavois, est proclamé roi d'Italie.
Le successeur de Narsès dans sa charge d'Exarque, ne put opposer aucune résistance. Alboïn divisa le royaume en trentesix duchés, qu'il confia aux plus braves de son armée, honorés depuis du titre de ducs, et qui eurent sous leurs ordres des comtes, des juges et des Hérimans ou chefs de canton.
Ces guerriers exigèrent le tiers de tous les revenus territoriaux, et, après avoir pillé et asservi ces belles contrées, ils tournèrent leurs regards vers la Gaule; déjà, en 568, ils avaient fait une incursion sur les terres des Francs ; ils les envahirent de nouveau les années suivantes et y commirent de grands excès. Dieu avait menacé de ces désastres le Dauphiné et la Provence par la bouche de saint Hospice.
Ce célèbre reclus, parfait modèle de la vie solitaire et pénitente, l'oracle des Alpes maritimes à cette époque, demeurait près de Nice, enfermé dans une tour sans porte et qui n'avait qu'une seule fenêtre par laquelle il se montrait à ceux qui venaient lui demander les conseils de sa sagesse et de sa longue expérience. Il portait des chaînes de fer qu'il recouvrait d'un cilice; il ne se nourrissait que de pain et de quelques dattes. Le carême, il ne vivait que de racines apportées d'Egypte par des marchands. Dieu lui révéla que pour punir les infidélités, les parjures, les injustices, les assassinats, l'impiété, la dureté et l'égoïsme des Francs, il
enverrait bientôt des hommes armés de longues hallebardes, qui, dans la Provence seule, renverseraient sept cités.
Il conseilla donc aux habitants des pays voisins de mettre à couvert leurs biens et de se fortifier dans les lieux les plus sûrs. Puis il dit aux moines : « Retirez-vous aussi ; emportez avec vous ce que vous avez, car la nation dont j'ai prédit la venue approche. » Ils répondirent : « Très-saint père, nous ne vous laisserons point. » — « Ne craignez pas pour moi, répliqua-t-il , ils me maltraiteront, mais ils ne me feront pas mourir. »
Les moines se retirèrent , et l'événement vint confirmer la parole du prophète. Trois chefs ou ducs Lombards franchirent les Alpes et dévastèrent le haut Dauphiné. En vain Gontram , roi de Bourgogne, leur opposa-t-il une armée commandée parPérice; Périce fut tué dans une bataille, et avec lui, une grande partie de ses troupes. Après cette victoire, les Lombards, chargés de butin, retournèrent en Italie.
Enhardis par leurs succès, ils repassent le Mont-Genèvre en 574, sous la conduite de trois de leurs ducs. Rodan se dirige sur Grenoble, Zaban vers Die, et Amo prend le chemin d'Embrun, ravage Gap, Carpentras , Cavaillon , Avignon, Aix et Marseille.
Or, en fouillant, pour les piller, les environs de Nice, quelques maraudeurs trouvèrent la demeure de saint Hospice , et comme il n'y avait point de porte à sa tour , deux
d'entre eux montèrent sur le toit, et, apercevant le saint pénitent chargé de chaînes , ils se dirent : « C'est ici quelque meurtrier. » Et ayant appelé leur interprète, ils lui firent demander quel crime il avait commis. Hospice confessa qu'en effet il était homicide et coupable de toutes sortes de crimes. Alors un des Lombards élève son épée pour lui fendre la tête , mais le bras reste étendu et l'épée lui échappe de la main. Ses camarades poussèrent un grand cri et demandèrent à Hospice ce qu'ils devaient faire. Celui-ci, pour toute réponse, guérit, par un signe de croix, le bras du Lombard, qui se convertit, se fit couper les cheveux et se plaça sous la conduite du pieux solitaire (1).
Les deux premiers chefs Lombards qui s'étaient avancés vers l'Isère ne furent pas si heureux qu'Amo; car le roi Gontram, ayant appris cette nouvelle invasion, mit le patrice Mommol à la tête d'une armée pour leur faire face. Mommol était le plus grand homme de guerre de ce temps-là. Il courut à la rencontre de Rhodan, lui offrit la bataille près de Grenoble et le défit. Rhodan s'enfuit avec cinq cents hommes seulement et alla rejoindre Zaban, son collègue, qui assiégeait Valence, et qui, informé de cette première défaite, partagea à ses soldats le butin amassé, et reprit la route des Alpes.
Mais Mommol, gagnant quelques défilés, put leur couper la retraite à Embrun. Les habitants du pays avaient aussi pris
(1) Saint Hospice fit beaucoup d'autres miracles : il guérit un aveugle-né et un sourd-muet, Angevin de nation, de qui saint Grégoire de Tours avait appris ce qu'il en raconte en son histoire, livre 6, chapitre 6. Il mourut quelques années après. L'Eglise honore sa mémoire le 21 mai.
les armes. Ce général se vit donc à la tête d'une armée imposante par le nombre et par la valeur de ses soldats, et il concerta si bien son plan, que les Lombards furent défaits une seconde fois sous les murs d'Embrun. Les Dauphinois, qui s'étaient joints aux soldats de Mommol, irrités des ravages et des cruautés des Lombards, ne leur firent aucun quartier.
Les débris de l'armée vaincue remontèrent à la hâte le cours de la Durance et arrivèrent sous Mont-Dauphin, dans la plaine de Calme, aujourd'hui Plan-de-Phasi. Là, de nouvelles barrières avaient été dressées; les montagnards avaient eu le temps de se mettre sur la défensive, et une journée encore plus meurtrière se préparait. Une victoire complète vint achever la déroute des barbares. Le carnage dura jusqu'à la nuit. Quelques fuyards s'étant sauvés en traversant la Durance, allèrent se cacher dans les montagnes de Champcela, Frayssinières et Dourmillouse.
Paul Diacre et quelques historiens ont écrit que les Lombards avaient, à cette époque, soustrait au Pape les Alpes Cottiennes et les Alpes Maritimes. Nous ne pensons pas que ces auteurs aient voulu dire que les Alpes Maritimes fissent intégralement partie du domaine de saint Pierre. Le souverain pontife pouvait seulement y avoir quelques redevances à percevoir ou quelques grands domaines en propriété, comme cela se justifie par plusieurs lettres de saint Grégoire à Virgile, archevêque d'Arles, et à saint Arey, évêque de Gap; les Lombards s'étaient, sans doute, attribué injustement ces revenus et ces biens.
Cet empiétement dura d'autant plus que les rois Francs,
vivant presque toujours en mauvaise intelligence entre eux, ou occupés dans le nord, se souciaient trop peu de défendre les provinces du midi contre les attaques des hordes étrangères.
Pendant ces luttes acharnées, un grand scandale s'était produit. Salonius et Sagittaire, évêques, l'un de Gap et l'autre d'Embrun , voyant que les Lombards ne respectaient rien et qu'ils incendiaient de préférence, après les avoir pillés, les églises et les monastères, prirent les armes et se mirent à la tête des expéditions militaires qui eurent lieu à cette époque. Malheureusement la vie licencieuse des camps les conduisit tous deux aux derniers désordres, et ils furent déposés, en 579, au concile de Châlons, comme nous l'avons dit dans la vie de saint Arey, et enfermés dans un monastère d'où ils s'échappèrent pour mener une vie errante, et, peu après leur évasion, mourir misérablement.
A tous ces malheurs, vint s'en joindre un nouveau : la lèpre, qui nous est aujourd'hui inconnue, fit, à cette époque, de si grands ravages dans nos pays, que des vallées entières se trouvèrent dépeuplées.
Pendant ces perturbations, l'Histoire ne put tenir la plume pour nous transmettre, en détail, les faits qui intéressent cette province; aussi, malgré nos recherches, n'avons-nous pu découvrir comment l'ordre et la prospérité reparurent dans nos montagnes. Quelques-uns disent que les religieux de
Lérins vinrent, les premiers, défricher le Serrois. D'autres prétendent que ce travail ne fut entrepris qu'après la défaite des Sarrasins.
Nous n'avons donc pas à nous étonner que nos annales diocésaines ne nous fournissent que le nom de saint Pierre et son titre de Saint, sans nous donner aucuns détails sur sa vie, ni sur sa mort. L'heure du départ des barbares, dans un pays, est toujours marquée par de longues lacunes. Ce silence de l'histoire fut plus profond chez nous , au temps des Lombards et des Sarrasins qu'à aucune autre époque. Toutefois nous pouvons facilement nous représenter les dures privations auxquelles notre prélat dut se condamner, les immenses travaux auxquels il dut se livrer pour réparer tant de désastres, et par-dessus tout, l'horrible scandale du coupable et infortuné Salonius.
Ce fut sous l'épiscopat de saint Pierre que furent découvertes miraculeusement les reliques des saints Nazaire et Celse, qui avaient été cachées avant l'invasion, et dont, au rapport de saint Grégoire de Tours et de la tradition, un arbre à fruits merveilleux avait marqué la place.
Que de maux n'eut pas à souffrir, pendant la longue durée de sa brillante existence , cette sainte et noble Eglise d'Embrun! Tour à tour ravagée par les hérétiques ou courbée sous la verge de fer des barbares et des infidèles, par combien de sang, de larmes, de douleurs, ne paya-t-elle pas le titre glorieux que lui donne un de nos historiens : de ville des martyrs?
Pour nous qui pouvons aujourd'hui professer librement
574 HISTOIRE IIAGIOLOG1QUE.
notre religion et mériter les récompenses éternelles sans faire aucun des sacrifices héroïques qui furent demandés à nos pères, montrons-nous dignes par la simplicité de notre foi, la vivacité de nos espérances et l'ardeur de notre charité, de cette sollicitude toute paternelle avec laquelle le Seigneur veille sur nous et nous protège.
S. ÉTHÈRE Ier.,
7 e siècle.
pieux prélat, successeur de saint Pierre sur le siège d'Embrun, ne prend que la qualité de pécheur dans une relation qu'il nous a laissée par écrit. Mais il est connu dans cette Eglise sous le nom d'Ethère ou Emithère. Il avait été, comme il le déclare lui-même, évêque d'Antincia, et il fut remplacé sur ce premier siège par Bodoméry, qui assista avec lui au concile de Châlons, en 650, et qui souscrivit en ces mots : « Bodomeris Tarantasiensis : Bodoméry de Tarantaise. » Tandis qu'Ethère se désigne : « Etherius Ebredunensis : évêque d'Embrun. » Potentissime, évêque de Gap, s'y trouva aussi.
Quant à Antincia, les commentateurs ont hasardé mille conjectures sur la position et sur l'existence de cette ville. Frappés de la divergence de leurs opinions, nous nous sommes livrés à de minutieuses mais intéressantes recherches; nous avons fouillé nos plus vieilles traditions et nous avons acquis la certitude qu' Antincia n'est autre qu'une ancienne ville appelée aussi Darentincia, Durantencia, Tarantasia, laquelle donna son nom au comté de Tarantaise, dans le duché de Savoie; elle en est désignée comme la capitale, dans la notice de l'Empire.
En effet , de tous les documents que nous avons pu nous procurer, il n'en est aucun qui n'apporte une preuve démontrant que l'ancienne Antincia, ville épiscopale et plus tard archiépiscopale, est bien une ville antique, située non loin du Monasterium Antinciœ, aujourd'hui Moûtier en Tarantaise. Les détails qui vont suivre touchant le voisinage de Novalaise (Noviacum) et d' Antincia, et la translation des reliques des martyrs Vincent, Oronce et Victor, ne serviront qu'à le confirmer.
Ethère donc, après avoir siégé pendant quelques années à Tarantaise ou Antincia, fut, sans doute, à cause de ses éminentes qualités, transféré sur le siège archiépiscopal de l'Eglise d'Embrun. Il a incontestablement acquis, pendant son glorieux épiscopat, des droits à notre vénération et à notre reconnaissance par ses vertus, par la recherche qu'il fît des reliques des saints martyrs Vincent, Oronce et Victor, et par les précieux détails qu'il nous a procurés sur la vie et le martyre de ces glorieux athlètes. La relation que l'on en trouve
dans les Bollandistes , nous servira de guide. Plus nous rappellerons les propres paroles de saint Ethère, mieux on pourra juger combien notre prélat, tel qu'un autre Ambroise, était propre à devenir l'instrument de la Providence en des choses si saintes.
« Ah! s'écrie-t-il , je sens qu'il m'est impossible d'exprimer ici toutes les merveilles de grâce que Dieu s'est plu à opérer sur le tombeau où reposent les glorieuses dépouilles de nos saints martyrs. Mais, suivant la parole de saint Jean l'Evangéliste, nous dirons ce que nous avons entendu, nous témoignerons de ce que nous avons vu. Je n'ose, en effet, taire ce que m'ont appris, à moi, le dernier des prêtres, les rapports successifs de mes devanciers. »
Après ce court début , il vient à l'exposé des faits. Il nous apprend qu'un autre Ethère, évêque de l'Eglise d'Antincia, homme plein de prudence et de sainteté, sachant les nombreux prodiges qui s'opéraient au tombeau de ces saints martyrs, conçut dès lors un extrême désir de se procurer une parcelle de leurs reliques; qu'il s'adressa, en conséquence, à Béroald, abbé du monastère, chargé de veiller sur le précieux dépôt (1).
(1) Gesta siquidem Beatissimorum martyruni Vincenlii . Orontii et Victoris
Levitae (qua? mihi omnium sacerdotum minimo , relatione succedentiuin compertae sunt) reticere non audeo.
iEtherius namque vir totius prudentise atque religionis, Antincise Ecclesise antistes (cui, Deo auctore ego indignus successor extiti) cognita crebra miraculorum opinione, cupiens aliquam reliquiarum eorumdem martyrum habere portioneni flagrantissimo aestuans desiderio , misit ad Abbatem Beroaldum qui tune illi praeerat loco , obnixè depreeans , quo pelitioni suœ libenti annucret animo. Qui piistiiiîe memor aniieitke qune
Béroaid, fidèle à une vieille amitié qu'ils avaient contractée autrefois en la charité de Jésus-Christ , promit au pieux évèque de seconder ses vœux. En conséquence, après avoir longtemps jeûné et prié, il pénètre, non sans frayeur, dans la crypte des saints martyrs. Là , sa ferveur redouble ; il conjure les bienheureux confesseurs de la foi de vouloir bien lui permettre d'emporter, avec respect, une faible portion de leurs dépouilles mortelles. Puis il prend à chacun de ces corps saints, deux doigts qu'il s'empresse d'envoyer à Ethère, son intime ami (1).
Pour comprendre le paragraphe précédent comme aussi ce qui va suivre, il ne faut pas confondre les deux Ethère dont il s'agit ici. L'un, appelé Eméthère et du diocèse d'Embrun, devint évêque d'Antincia vers l'an 550 et y mourut; c'est lui qui avait demandé les reliques à Béroaid, abbé. L'autre, appelé Emithère, fut, un siècle plus tard, également évêque d'Antincia, puis, vers l'an 650, transféré au siège d'Embrun;
in Christi olira connexi fueraût cantate, sponte, si quidem id permiserit Dominus, se illius precibus spopondït assensum prsebiturum. (Bollaud. Vita. Sanct. Vinc. Oront. et Viet.)
( i) Jejuniis denique precibusque ut desiderio prœfati praesulîs satisfaceret rite peractis, ad locum ubi Beatomm martyrum corpora tumulata fuerant , eu m ingenti ingressus est metu , orans quatenùs placeret illis salteni înimtnam reliquiarum suarum reverenter sumi particulam , quibus sanc faventibus, duas ex eorum digitis particulas seeum detulit, ac pro magno munere petenti direxit Pontifici. (Ibidem.)
il figure dans la chronologie de nos archevêques, et c'est Lui qui raconte les faits.
Mais comme les noms d'Eméthère et d'Emithère étaient devenus synonymes dans le langage et dans les écrits où Ton employait Ethère par contraction ou abréviation, divers historiographes ont confondu ces deux personnages, et ont commis une grande erreur, en alléguant que la ville d'Antincia est la ville d'Embrun, et que les reliques des martyrs Vincent, Oronce et Victor, avaient été transportées en partie au monastère de la Novalaise, vers l'an 650. Alors ce couvent n'existait plus; il avait été détruit par les Lombards en 575, et il ne fut rebâti qu'en 726, puis de nouveau renversé par les Sarrasins en 906. Ensuite, si Ethère, qui a demandé les saintes reliques , avait été archevêque d'Embrun, comme ces mêmes auteurs le supposent, ce pontife n'aurait pas eu besoin d'écrire à Béroald pour les obtenir de lui; il n'aurait guère pu aller à leur rencontre pour les recevoir, ni les porter lui-même, avec pompe, au monastère de la Novalaise, qu'il voulait honorer d'une si grande faveur , comme nous le verrons ci-après.
Au contraire, en admettant qu'Ethère ou Eméthère a été placé sur le siège de Tarentaise, vers l'an 530, après avoir fait partie du clergé d'Embrun et avoir été délégué au 4e concile d'Arles par saint Gallican Ier; en admettant que, devenu évêque , et étant sorti du diocèse, il a demandé à Béroald qui était à Embrun, les reliques des saints martyrs, toute difficulté disparaît.
En effet, la Novalaise, à cette époque, florissait; Antincia ou
Tareritaise, qui avait pour évèque Ethère, en était peu éloignée; en même temps, Ethère pouvait en toute confiance s'adresser à Béroald, abbé de la communauté gardienne du saint tombeau ; l'ancienne amitié de ces deux personnages n'est plus dès lors inexplicable ; en 524, Ethère aurait été délégué au quatrième concile d'Arles par saint Gallican Ier, archevêque d'Embrun; nous concevons par là pourquoi l'Eglise d'Embrun a toujours compté, au nombre de ses propres saints, un Ethère mort évêque d'Antincia, et comment nos annalistes, en prenant le change, ont voulu en faire un évêque d'Embrun, et ont tenté de tronquer les légendes, ne pouvant les ramener à leur manière de voir ; la soustraction partielle des reliques, le bruit des miracles qui s'opéraient à la Novalaise, par l'intercession des saints Vincent, Oronce et Victor, sont autant de motifs qui portèrent saint Pélade à construire à cette époque, dans sa ville épiscopale, une église dédiée à ces saints martyrs. Cette église qu'il ne put terminer, ne fut dédiée quà saint Vincent et à saint Oronce, disent les légendes du saint pontife, parce que le nom du troisième martyr, Victor, n'était plus connu, et ne fut retrouvé qu'en 650, pendant le concile de Châlons-sur-Saône, par saint Ethère, archevêque d'Embrun, sur le conseil d'un abbé Espagnol, comme nous le dirons dans la suite de cette notice. Notre opinion explique aussi l'intérêt qu'Ethère, narrateur des faits, porte au culte des martyrs et l'affection qu'il met à laisser par écrit, dans le plus grand détail , ce qui les concerne. Nous verrons plus tard un archevêque d'Embrun, Valchin, s'occuper, à son tour, activement de la
restauration du monastère de la Novalaise ; enfin , il est facile encore d'interpréter ces paroles de saint Ethère, d'abord évêque d'Antincia, puis archevêque d'Embrun, parlant du premier Ethère ou Eméthère, évêque d'Àntincia, environ cent vingt ans avant lui : « Cui ego indignus successor extiti , » et celles-ci : Quœ mihi, relatione succedenlium compertœ sunt; » paroles par lesquelles saint Ethère, archevêque d'Embrun, déclare n'avoir pas été le successeur immédiat ni le contemporain du premier Ethère, évêque d'Antincia, et en outre, n'être plus lui-même sur le siège d'Antincia, au moment où il écrit, mais à Embrun, puisque ces mots : cui — successor extiti , rappellent un temps passé et un changement de siège.
Or, le saint évêque d'Antincia ayant appris que les reliques, par lui demandées à Béroald, approchaient de sa ville épiscopale, se porta plein de joie à leur rencontre. Il était accompagné d'un choeur de musiciens qui chantaient à Dieu de solennelles actions de grâces. Ce gage de bénédiction fut transporté avec beaucoup de pompe au monastère appelé Noviacum (aujourd'hui Novalaise) (1).
(1) Ille igitur hœc audiens , immenso repletus gaudio, cum psallentium cboro gratulabundus occurrit, et Deo referens gratias, desiderata diù sanctorum pignora in loco qui Noviacus dicitur honestè locavit. Ubi omnipotens Deus, ad declaranda martynun mérita, immensa patrare dignatus est signorum bénéficia, ità ut non tantùm praesentibus , sed etiam absentibus fideliter petentibus eorum patrocinio salubriter suffragetur.... (Bolland. Vit. Vinc. OronL et Viet.)
C'était là qu'Ethère , évêque d'Antincia, homme d'une piété éminente , se rendait à l'imitation des plus saints prélats de son siècle, pour vaquer plus particulièrement à l'oraison et pour s'occuper de son propre salut. Il se plaisait si fort à ces exercices spirituels et il restait si édifié des admirables exemples dont il était témoin, que cet asile sacré devint, chaque jour, plus cher à son cœur.
Dans sa pieuse reconnaissance pour ces bons religieux, devenus, pour ainsi dire, ses frères, il avait cru devoir leur confier ce glorieux dépôt. Les dignes enfants de saint Benoît reçurent donc les reliques des trois martyrs avec une grande allégresse et les témoignages de la plus vive gratitude, et Dieu daigna bientôt, dans son infinie miséricorde, révéler les mérites de ses serviteurs par mille prodiges éclatants. Les malades qui se prosternaient devant leurs reliques n'étaient pas seuls à obtenir leur guérison, mais il en était ainsi de tous ceux qui, malgré la distance des lieux, se recommandaient avec confiance aux saints martyrs.
Dans la suite des temps , il arriva qu'un moine , nommé Astroald, se laissa tenter par l'esprit de ténèbres et voulut ravir à cette sainte maison son précieux trésor. Il réussit dans cette audacieuse tentative , et fuyant en toute hâte , il se rendit près de Lyon.
Non loin des bords du Rhône vivait alors un saint solitaire connu sous le nom de Béatus. Astroald, pressé par les remords, alla lui confesser, avec honte, le larcin qu'il avait commis. Le pieux ermite lui enjoignit expressément de reporter ces ossements sacrés à leur tombeau et d'expier son
péché par une sincère pénitence. Mais le religieux refusa d'obéir, et Dieu qui ne laisse rien d'impuni, permit qu'il fût frappé de mort subite. Béatus recueillit la célèbre relique.
Sur ces entrefaites, Ethère, devenu archevêque d'Embrun, entreprit, pour le bien de son Eglise, de faire un voyage à Lyon où se trouvait le roi de France. La cellule de Béatus n'étant pas fort éloignée de la route, le prélat eut la curiosité, ou plutôt la dévotion de rendre visite au sainthomme.il apprit de lui qu'il était natif d'Orléans , mais qu'il avait vécu longtemps en Espagne. Sur cette déclaration , Ethère lui demanda s'il ne connaissait rien touchant le martyre des saints Vincent, Oronce et Victor, arrivé vers la fin du troisième siècle. Le saint solitaire lui répondit qu'il n'en avait pas entendu parler; mais il ajouta que deux doigts de chacun de ces trois martyrs lui étaient parvenus par la voie d'Astroald, moine de l'ordre de Saint-Benoît, de la manière dont nous venons de le rapporter.
Alors l'archevêque d'Embrun vénéra à genoux ces saintes reliques, et supplia Béatus de les lui céder. Celui-ci lui répondit : « Je vous les remets volontiers, vous demandant toutefois, comme une grâce, de m'en laisser une légère partie. » Les ossements sacrés furent, en conséquence, dépouillés des bandelettes qui les enveloppaient; un doux parfum s'exhala et remplit la cellule; les assistants, saisis d'admiration et de respect, n'osèrent en détacher le moindre
fragment. Ils convinrent pourtant de les laver avec du vin, dans lequel on tremperait les bandelettes qui resteraient au pieux solitaire.
A peine cette opération commencée, on s'aperçut que le vin était changé en sang. Les témoins de ce merveilleux spectacle se prosternent tremblants et rendent grâces à Dieu. Le prélat est prié de rapporter à Embrun , avec les restes miraculeux, les linges teints de sang que, par humilité, le pauvre solitaire n ose garder chez lui, et une fête instituée en mémoire de cette translation, fut célébrée dans la métropole d'Embrun, pendant plusieurs siècles, le deuxième jour de mars.
Peu de temps après , Ethère , comme les autres évêques de France, fut appelé au concile de Châlons-sur-Saône , assemblé par ordre du roi Clovis II , en la sixième année de son règne. Il s'y trouva trente-neuf évêques, six députés, six abbés et un archidiacre. On y dressa vingt canons. Le premier semble condamner les nouveautés des Monothélites. Les autres sont relatifs aux désordres de ce temps-là. On y recommande, sous les peines les plus graves, la sanctification du dimanche, des dédicaces des églises et des fêtes en l'honneur des martyrs. Un abus sur lequel on insiste à diverses reprises pour le condamner, c'est la tendance coupable qui se manifestait déjà hautement, de s'emparer des biens ecclésiastiques. Ces spoliations sacrilèges ne tardèrent pas de se réaliser d'une manière effrayante; une foule d'intrus se partagèrent le bien des pauvres et vécurent avec opulence, tandis que les évêques pieux , chargés des Eglises , étaient
contraints de recourir chaque jour à la charité des fidèles, pour avoir le nécessaire à la vie.
Le concile avait donc raison de proclamer bien haut des décrets tels que ceux-ci : « Les séculiers qui ne sont point encore membres du clergé, ne doivent pas se charger du gouvernement des paroisses ni de l'administration des biens ecclésiastiques.
« Personne ne doit se mettre en possession de ces biens avant un jugement légitime; celui qui le fait est le meurtrier des pauvres.
« Il est défendu, sous peine d'excommunication, aux juges publics d'aller dans les paroisses ou les monastères se faire préparer des repas ou des logements. Il est défendu à qui que ce soit de recevoir les ordres sacrés à prix d'argent.
« Si des séculiers excitent du tumulte ou tirent les armes contre quelqu'un, soit dans une église, soit dans un monastère, ils seront excommuniés, suivant les canons. »
Malheureusement cette menace canonique et ce cri d'alarme ne furent pas assez puissants pour empêcher l'injustice et repousser la violence.
Ce concile important dura plusieurs jours. Ethère y rencontra un abbé Espagnol, venu en cette même ville pour traiter des intérêts de plusieurs Eglises, et , dans leurs entretiens, l'archevêque d'Embrun eut la pensée de demander quelques renseignements touchant les lieux où les saints
martyrs Vincent, Oronce et Victor avaient cueilli la palme du martyre. L'abbé, qui avait habité lui-même le pays où l'on célébrait la fête de ces saints, lui apprit de vive voix ce qu'il savait, et lui en remit ensuite le détail par écrit. C'est de cette relation qu'on a extrait les actes des saints Vincent, Oronce et Victor, et la légende qu'on en récite à l'office du jour.
« Ce document nous apprend, ajoute saint Ethère, que dans le tombeau souterrain des martyrs Vincent et Oronce était aussi déposée la dépouille mortelle du diacre Victor, dont le nom n'était plus connu de la ville d'Embrun, quoique, par respect et par prudence , son corps n'eût jamais été séparé des deux autres. »
Ceci est tellement vrai , que , dans les légendes anciennes de l'office de saint Pélade, saint Vincent et saint Oronce sont seuls désignés comme les patrons titulaires de la dernière église bâtie par ce pontife. Il était réservé à Ethère d'apprendre plus tard à nos aïeux ce qu'on avait perdu de vue depuis des siècles.
Notre pieux et très-humble archevêque revint de Châlons, le cœur plein de joie; il ne se lassait pas de remercier le Ciel de lui avoir fourni une si belle occasion d'apprendre des choses si merveilleuses, qui ne pouvaient qu'être infiniment agréables et salutaires à tout son peuple.
À son arrivée, il s'empressa d'en faire part, et joignit sa déposition personnelle à la relation par écrit qu'il avait si providentiellement obtenue.
Clovis II continua de protéger l'Eglise et de prendre les
intérêts de la religion. Aussi, en l'année 650, un nouveau concile fut convoqué, par ses soins, à Rouen. Des règlements fort sages y furent dressés pour la réforme des mœurs. Nous n'affirmerons point que notre saint prélat y ait été présent, car on ne possède pas aujourd'hui les souscriptions des évêques qui s'y rendirent.
îl n'en est pas de même de l'assemblée de Clichy, où de grands privilèges accordés au monastère de Saint-Denis furent souscrits par le roi Clovis II, par Béroal, son référendaire, par Ebroïn, maire du palais, par plusieurs seigneurs et par vingt-quatre évêques, dont les plus connus sont : Edmond de Lyon, Chaoalde de Vienne, Rauracus de Nevers, Ethère d'Embrun, saint Eloi de Noyon, Rigobert de Tours, saint Landry de Paris, Vulfolend de Bourges, Pallade d'Auxerre, Clair de Grenoble, Armentarius de Sens. Cette assemblée, aujourd'hui comptée au nombre des conciles, se tint, d'après les plus graves historiens, en 653. L'acte est daté du 22 juin.
II est stipulé que les privilèges de l'abbaye de Saint-Denis sont accordés par saint Landry, évêque de Paris, à la prière de la reine, sainte Bathilde; qu'aucun évêque ni autre personne ne pourra rien diminuer des terres ou des serfs du monastère, même à titre d'échange, sans le consentement de la communauté et la permission du roi. 11 est encore défendu d'en enlever, pour les porter à la ville, les calices, les croix, les ornements d'autel, les livres et les autres meubles. On prescrivit, comme condition à l'octroi de ces avantages, que dans le monastère serait établie la psalmodie perpétuelle,
selon l'institution du roi Dagobert, et à l'exemple du monastère d'Agaune.
Puisse le souvenir de cette prière, que n'interrompait ni le travail du jour ni le repos de la nuit, nous pénétrer de la nécessité de tenir sans cesse, élevés vers le ciel et unis à Dieu, nos esprits et nos cœurs.
Puissions-nous surtout, comme saint Ethère, prier dans l'humilité, le dépouillement, l'innocence et une charité parfaite, pour qu'il nous soit permis de répéter, avec l'Epouse des sacrés cantiques : « Je dors, mais mon cœur veille : Ego dormio, et cor meum vigilat. » (Cant. Cant. V.)