S, JACQUES
3trcljettfque b'tômbrun.
( 8e siècle. )
iOS vieilles annales de l'Eglise d'Embrun nous ont transmis le nom de cet archevêque et son titre de Saint. Les frères de Sainte-Marthe font remonter son épiscopat vers l'an 400, époque de saint Albin; mais le P. Fournier, respectant davantage le tableau chronologique de nos évêques, a mis saint Jacques entre Agéric et Gertruman; aujourd'hui, nous savons que l'intervalle de quelques années , compris entre ces deux épiseopats, est rempli par l'épiscopat d'Aribert ou Arbert qui, en 855 et 8o9, signe des actes publics avec Agilmart, archevêque de Vienne.
Nous sommes donc autorisés à placer saint Jacques, archevêque d'Embrun, après Ethère II et avant Yalchin, qui siégeait en 759.
A cette époque, la Provence et le Dauphiné, ainsi que plusieurs autres provinces de France, eurent beaucoup à souffrir des incursions des Sarrasins, sur lesquelles nous serons forcés de revenir plus d'une fois; incursions dont le souvenir est encore vivant parmi nous, tant leur passage fut désastreux dans nos pays. Dire ici quel était ce peuple de barbares et comment il était parvenu à s'établir en Espagne et en France, c'est faire connaître ce qu'eurent à endurer, en ces temps déplorables, nos pères, nos évêques, et saint Jacques en particulier.
Par Sarrasins, l'on désigne les Arabes Bédouins, qui occupaient l'Arabie Pétrée et les contrées situées entre l'Euphrate et le Tigre. Damas, en Syrie, devint ensuite le centre de cet immense empire. Il semblait alors que l'univers allait fléchir sous le joug du faux prophète. En quelques années, le glaive de ses farouches disciples soumit la Mésopotamie, la Syrie, la Perse, l'Egypte et toutes les côtes du nord de l'Afrique. En pénétrant en Afrique , les Arabes rencontrèrent d'innombrables tribus nomades, désignées sous le nom de Berbers. C'étaient les nations indigènes du Mont-Atlas et des contrées environnantes. Elles ne furent jamais entièrement asservies. Plus tard, confondues avec les restes des populations carthaginoises, romaines, vandales, les aventuriers et les renégats, les esclaves et les captifs, elles furent appelées Maures.
Une partie seulement de cette agrégation de plusieurs
peuples parlait Arabe; le reste se servait de différents idiomes. Les uns étaient disciples de Mahomet, les autres chrétiens, juifs et même païens, car les peuples de l'Atlas adoraient, de toute antiquité, le feu et les astres. C'est pourquoi ils étaient appelés Sabéens ou Madjours, c'est-à-dire adorateurs, nom qu'ils portent encore.
Dès que toutes ces populations, si diverses d'origine, se furent mêlées et unies entre elles, elles songèrent à pénétrer en Espagne; les Goths furent attaqués et vaincus. A la nouvelle du triomphe des troupes qu'il avait fait embarquer, Moussa, leur roi, quoique octogénaire, accourut avec une seconde armée, prit Mérida, Saragosse et plusieurs autres cités. Puis, laissant là le gros de ses forces, il partit avec une troupe d'élite, armée à la légère, et se dirigea vers la France. On dépeint ces hommes de guerre une épée au côté, une massue appuyée sur le cheval, à la main une lance à laquelle était attaché un petit drapeau, un arc suspendu à l'épaule, et un turban sur la tête : plus tard ils adoptèrent l'armure des chrétiens.
Le projet de Moussa était de s'en retourner à Damas, à travers l'Europe et l'Asie Mineure. Heureusement, la jalousie et la discorde se mirent de bonne heure parmi les chefs vainqueurs et parmi leurs troupes. Enfin, après vingt ans de guerres, mêlées de succès et de revers, les Sarrasins se disposaient à l'attaque de la ville de Tours, lorsque Charles-
Martel arriva sur les bords de la Loire, avec ses vieilles bandes rappelées des bords du Danube, de l'Elbe et de l'Océan.
Jamais de plus grands intérêts n'avaient été en présence : les deux armées se rencontrèrent sous les murs de Poitiers ; de part et d'autre on hésitait à en venir aux mains, et ce ne fut qu'après huit jours, passés à s'observer, que l'on se disposa à une attaque générale. Les Sarrasins, sous le commandement d'Abdérame, commencèrent le combat qui dura trois jours. Abdérame fut tué, et la plus grande partie des infidèles demeura sur le champ de bataille. Tout ce qui restait de Sarrasins après cette grande défaite fuyait au hasard. Des bandes nombreuses se jetèrent dans la Provence et le Dauphiné , et les ravagèrent. Il n'y eut plus dans nos pays de sécurité ni pour le voyageur ni pour le paisible habitant des campagnes. Afin de ne pas être égorgées par ces barbares, les familles entières se retiraient dans des lieux fortifiés, ou se repliaient vers quelque cité plus populeuse, en état de repousser leurs agressions subites.
Dans ces déplorables circonstances, saint Jacques, archevêque d'Embrun, à l'imitation des bons pasteurs, redoubla de zèle et de soins pour rendre cette épreuve moins dure à son peuple. Il prêchait la résignation à ces pauvres exilés qui s'étaient vus forcés de quitter leurs foyers, et à qui il ne restait rien de leur ancienne fortune; il usait de tout son ascendant pour leur procurer un asile; il exhortait à la pratique de la charité ceux qui pouvaient les secourir, couvrant d'une égale protection et les familles venues du dehors et celles de son propre diocèse.
Mais un spectacle plus affligeant encore devait lui percer le cœur, car un ministre de Dieu, aussi pieux et aussi fidèle que l'était notre saint évêque, est plus sensible à la perte des biens célestes qu'à celle de la vie présente. Une partie de la population vint à trahir la cause de la foi, en s'unissant aux infidèles, dans le misérable espoir de partager leurs rapines. Ces défections portèrent les Arabes à se montrer plus entreprenants, et il devint chaque jour plus difficile de comprimer leurs désordres.
Ces maux allaient encore s'accroître : une nouvelle armée arriva d'Espagne, traversa la Durance et désola plus que jamais les provinces du Dauphiné et de la Bourgogne, qu'elle couvrit de sang et de ruines. Dans cette extrémité, les évêques ne cessaient d'élever leurs mains vers le Ciel, lui demandant à grands cris de détourner ces fléaux. Au bout de sept ans seulement, ces vœux furent exaucés. Charles-Martel, voyant le nord tranquille, fit partir pour Lyon une armée commandée par son frère Hildebrand. il écrivit ensuite à Luitprand, roi des Lombards en Italie, pour réclamer son secours. En effet, les Sarrasins, appelés par le traître Mauronte, comte de Marseille, qui leur livra Avignon, s'étaient retranchés dans les Alpes, et, sans une armée venue des bords du Pô, il eût été impossible aux chrétiens d'éloigner ces barbares.
Charles s'avance lui-même avec son invincible armée ; Avignon est pris d'assaut; les passages des Pyrénées sont interceptés; des troupes Arabes nouvellement débarquées sont anéanties sur les bords du fleuve Birra, et l'on rase les fortifications de Béziers, d'Adge, de Nîmes, de Maguelone,
et de toutes les villes qui pouvaient servir de refuge aux ennemis.
Peu après, Charles-Martel mourut, et Pépin, son fils, lui succéda en sa charge de maire du palais (741 ). Les Sarrasins et les Berbers commencèrent à se diviser au sujet du partage des dépouilles qu'ils avaient amassées. On vit ceux-ci remettre les places fortes de la Provence aux chrétiens du pays, et les Goths recouvrer une partie de leur ancienne prépondérance.
En conséquence, le Languedoc fut évacué, et Pépin, nommé roi, vint disputer au fils d'Eudes la Septimanie. Alors les chrétiens de Narbonne, soutenus par Pépin, massacrèrent les soldats sarrasins qui restaient encore; et dès ce moment , ces pays furent purgés de la présence des barbares; il n'en fut pas de même dans nos montagnes, comme l'affirment les auteurs qui se sont occupés de l'histoire du Dauphiné.
Il fallut se résigner à la domination des Arabes et à la création d'une foule de seigneuries illégitimes. Les hordes dévastatrices y rançonnaient les habitants, et leur imposaient des charges si pesantes, que les anciens propriétaires ne pouvaient subvenir à leurs plus pressants besoins et se voyaient dans la cruelle nécessité de s'expatrier. Notre saint archevêque était alors le confident de leurs plaintes et de leurs souffrances. Pour les arracher à cet état violent et les délivrer d'un joug si lourd, il eût voulu les établir dans
d'autres lieux moins visités des infidèles , depuis qu'ils y avaient porté la dévastation ; mais ces contrées mal cultivées, offraient de bien faibles ressources. En même temps, les soldats qui en avaient expulsé les ennemis n'avaient pas craint de s'attribuer ces terres, et il fallait implorer leur pitié plutôt que réclamer leur justice. Rarement, après les plus vives instances, on était écouté. Ceci avait lieu principalement dans les diocèses de Grenoble, de Gap, d'Embrun, et dans la Provence, où il n'est pas possible de remonter ces siècles, sans rencontrer à chaque pas les généalogies des comtes ou des ducs légitimes, brisées et interrompues par l'usurpation. On trouvait fort naturelle cette manière de s'enrichir, et l'on n'attendait pas toujours les ordres du maire du palais pour s'emparer, malgré les justes réclamations des vrais propriétaires, des domaines qu'on avait acquis, disaiton, sur les infidèles.
Quelle affliction n'était-ce pas pour le charitable archevêque de voir les familles les plus puissantes vivre avec tant d'insouciance et de dureté vis-à-vis des pauvres, dont elles perpétuaient l'infortune au lieu de céder à une noble générosité ! Si du moins il lui avait été possible de venir au secours de quelqu'une de ces misères; mais les biens des Eglises et ceux du clergé étaient envahis sans plus de scrupule que les autres. A mesure qu'on parvenait à les enlever aux Sarrasins, ils passaient aux mains d'hommes aussi ambitieux que vaillants, qui spéculaient sur une expédition, comme, de nos jours, on spécule sur une entreprise de haut commerce. Les mêmes abus s'étaient déjà produits en Espagne.
Pour bien apprécier tout ce que saint Jacques eut à souffrir sous le régime des barbares, disons un mot de leur gouvernement. C'est sa patience, son héroïsme, sa charité au milieu de cette législation inique et barbare, qui lui méritèrent le glorieux titre de confesseur de la foi, que lui donnèrent nos pères.
Les Arabes se réservaient la haute juridiction en matière de justice, sur les magistrats séculiers ; ils ne faisaient aucun cas de l'ancienne juridiction des évêques en ces matières. Sans égard au caractère sacré des enfants de Dieu , un chrétien pris, quelque innocent qu'il fût, était aussitôt garrotté les mains derrière le dos; on l'appelait Ossir; on pouvait le vendre ou le tuer; devenu esclave, on l'appelait Mamlouk ou possédé, et il était transmis en héritage avec sa progéniture; si le captif apostasiait, il recouvrait facilement sa liberté : on l'appelait M aida ou affranchi; ceux qui étaient courageux et braves étaient employés à la guerre.
Aussi les premiers pasteurs étaient-ils, nuit et jour, préoccupés du salut de leur troupeau et craignaient-ils, à chaque instant, d'apprendre l'enlèvement de quelque famille ou l'apostasie de quelque chrétien. Telles sont les douloureuses années qui ont rempli l'épiscopat de notre pieux archevêque et qui lui ont mérité la vénération des générations suivantes. Quoique ses actes particuliers soient restés inconnus, on peut dire qu'il fut mis, à l'exemple du Sauveur, sous le pressoir
de la tribulation. Mais, au milieu cle cette rude épreuve , Dieu vit que le cœur du pontife était exempt de toute iniquité et de toute souillure. C'est pourquoi il le couronna de gloire et permit que sa mémoire traversât les siècles et arrivât jusqu'à nous pleine de bénédictions.
Heureux le chrétien dont la vie s'écoule ainsi tout entière dans les souffrances de la persécution et dans les larmes! Le monde se rit de lui et déplore son sort; mais nous qui devons vivre de la vie de la foi , gardons-nous de le plaindre. Le Maître n'a-t-il pas dit : « Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce que le royaume des cieux est à eux ? Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés? » Ainsi ont pensé, ainsi ont agi tous les Saints, et lorsqu'ils pensaient, lorsqu'ils agissaient de la sorte, ils se rappelaient sans doute cette divine parole; ils savaient que Dieu visite et console d'une manière visible les cœurs brisés d'une sainte douleur.
Mais comment comparer une vie si pleine de mérites avec la nôtre, sans éprouver un cruel mécontentement? Pourquoi serions-nous tentés de nous plaindre quelquefois des temps où nous vivons, quand nous savons les grandes et nombreuses calamités dont nos pères furent accablés?
Plus tard, ces funestes circonstances devaient se présenter encore : des invasions recommencèrent vers l'an 889. Elles ne furent plus ni partielles , ni passagères ; elles partirent d'un point fixe et allèrent en s'étendant depuis la mer et le Dauphiné , jusqu'en Allemagne. Alors la France et les nations voisines étaient en proie à l'anarchie. La Provence et
388 HISTOIRE HAGÎ0L0GIQUE*
le Dauphiné appartenaient à Boson qui, à la mort du roi de Bourgogne, avait été élu roi d'Arles, au château de Montantes, diocèse de Vienne.
On trouvera ci-après, dans les notices de saint Benoît, de saint Libéral et de saint Ismide , d'autres aperçus historiques sur ces nouveaux ravages et sur l'expulsion des Arabes de nos contrées»