‹ Histoire hagiologique du diocèse de GapChapitre 29 sur 43 · HISTOIRE H AGIO LOGIQUE · texte numérisé non relu

HISTOIRE H AGIO LOGIQUE

mener une vie encore plus parfaite. Il alla s'établir au bord d'un ruisseau appelé Aniane, au diocèse de Montpellier, lieu de sa naissance. Il y bâtit un petit monastère , où il passa quelques années avec d'autres solitaires dans une grande pauvreté. Ils travaillaient de leurs mains et ne vivaient ordinairement que de pain et d'eau, auxquels ils ajoutaient quelquefois un peu de lait que leur portaient les familles du voisinage; ils ne buvaient du vin que le dimanche et les grandes fêtes. Ils n'avaient ni métairies, ni vignes, ni bétail, ni chevaux, mais un seul âne, humble monture, pour les cas bien rares d'une absolue nécessité. Cependant le nombre des moines croissait, et la vallée, fort étroite, ne pouvait plus suffire à leur habitation. Benoît, aidé de ses compagnons, bâtit, un peu plus loin, un autre monastère vaste, mais pauvre et couvert de chaume. La bonne opinion que les populations voisines conçurent de cette communauté fit que des ducs et des comtes vinrent au secours de Benoît, par leurs pieuses largesses. Alors on se mit à construire une église magnifique et le cloître fut renouvelé (782).

Gharlemagne s'était déjà fait connaître par ses libéralités envers les Eglises ; Benoît alla le trouver. Il obtint de lui un titre d'immunité, en vertu duquel nul ne pourrait troubler, dans sa possession, cette communauté, qui comptait plus de mille religieux vivant dans la même maison. En outre, le Prince tint la main à ce que la bénédiction de cette nouvelle abbaye se fit avec la plus grande solennité. Il pria le pape Léon III de venir présider à cette auguste cérémonie, se réservant lui-même d'y assister.

C'est après avoir été informé, dit le P. Fournier, du miracle arrivé à Milan, au sujet du sang du Sauveur trouvé dans cette ville, que le Pontife se dirigea vers la France, pour aller joindre Charles en Languedoc. Il prit la route des Alpes cottiennes, passa le Mont-Genèvre et vint séjourner à Embrun. Nos pères, dans tous les temps, profondément attachés au vicaire de J. C. , éprouvèrent une joie indicible de pouvoir se prosterner à ses pieds (1). Baronius nous apprend que le Saint-Père consacra des églises, des chapelles et des autels en plusieurs lieux où il passa. Si, à cette occasion, la ville

(1) Environ mille ans plus tard, et presque de nos jours, un autre pape traversait nos Alpes, mais dans des circonstances et avec un appareil bien différent. Le 30 avril 1799, l'immortel Pie VI, prisonnier du Directoire, franchissait le Mont-Genèvre sur une chaise à porteurs, et entrait dans Briançon, au milieu d'un peuple immense, ému de ses malheurs, et sollicitant à genoux la bénédiction apostolique. Après deux mois de séjour dans cette ville, le 28 juin de la même année, la noble victime, toujours par ordre de ses persécuteurs, prenait la route de Valence où elle devait consommer son long martyre. A Embrun, à Savines, à Chorges, à la Bâtie-Neuve, à Gap, partout enfin, malgré l'horrible persécution qui avait précédé et qui durait encore, malgré tous les efforts tentés par l'enfer pour éteindre dans les cœurs tout sentiment religieux, partout, disons-nous, même empressement de la part des populations à se porter à la rencontre du Père commun des fidèles, même sympathie pour ses douleurs, partout même avidité à contempler la face vénérable du saint vieillard.

En présentant aux peuples le spectacle d'un pape prisonnier, les ennemis de l'Eglise avaient prétendu humilier la papauté; grâce à l'esprit religieux de nos populations, le voyage de Pie VI ne fut qu'une marche triomphale.

En 392, nos Alpes avaient déjà été honorées de la visite d'une des grandes illustrations de cette époque,

Valentinien II, contrarié dans son gouvernement par Arbogaste, son lieutenant, qui s'était emparé du pouvoir, sollicita la médiation de saint Ambroise, archevêque de Milan , qui se mit de suite en route pour Vienne en Dauphiné , où résidait l'empereur. Arbogaste, craignant l'intervention du grand et sévère Ambroise, lit étrangler Valentinien. Le saint archevêque eut connaissance de cet assassinat au château do Briançon, et reprit le chemin du Mont-Genèvre pour retourner à Milan.

d'Embrun n'eut pas l'honneur de voir Léon consacrer sa basilique, elle se glorifiera toujours d'avoir été la première des villes épiscopales de France à recevoir l'immortel pontife, et de lui avoir donné son évêque pour compagnon de voyage.

Dans ce même temps, tous les archevêques, évêques et abbés du royaume avaient été prévenus, de la part du monarque, que c'était son grand désir qu'ils se rendissent à cette cérémonie, pour laquelle on avait tout disposé. L'acte de cette dédicace atteste qu'il s'y trouva tant d'archevêques, d' évêques et d'abbés portant crosse, que le nombre s'en éleva à plus de treize cents. Le marbre, l'or et l'argent n'avaient pas été épargnés dans cette construction remarquable, due aux soins de simples et pauvres moines. L'autel renfermait des reliques très-précieuses, entre autres une parcelle de la vraie Croix et une épine de la sainte Couronne.

Les ornements de l'église étaient par sept; il y avait sept chandeliers à sept branches, exécutés sur le modèle de celui de l'ancienne loi; sept lampes d'argent devant l'autel et sept autres dans le chœur; ainsi qu'un grand nombre de calices d'argent et de vêtements du plus haut prix. Au jour marqué pour la consécration , la décoration de l'autel surpassa ce qu'on avait vu jusqu'alors de plus splendide; les murs, tant du cloître immense que de la chapelle, furent pavoisés des plus riches tentures d'or et de soie. L'église fut dédiée au Saint Sauveur. Avant de se retirer, saint Marcel, avec les personnages les plus éminents, souscrivit en ces termes : « Marceïïus Ebrodunensis : Marcel, archevêque d'Embrun. »

De retour en son diocèse, le saint pontife se remit de grand cœur à ses propres affaires et songea aux besoins de son cher troupeau. On ne sent jamais mieux ce qui manque aux dispositions d'un peuple qu'en sortant d'une communauté aussi fervente que celle au milieu de laquelle saint Marcel venait de s'édifier.

Charlemagne n'ignorait point les travaux et les succès de l'archevêque d'Embrun ; il avait d'ailleurs su apprécier son mérite à l'occasion du voyage en Languedoc, dont nous avons parlé. Il continua de l'honorer de sa haute confiance, et, dès qu'il eut donné des évêques à la Saxe, il jeta les yeux sur lui , pour l'envoyer en ces contrées lointaines en qualité de visiteur extraordinaire, avec prière d'en consacrer les églises , chapelles et autels qu'il y avait fait construire , depuis que les Saxons, vaincus et domptés par ses armes, après une guerre de trente-trois ans, avaient abandonné le paganisme pour embrasser la religion chrétienne.

Marcel s'empressa de répondre à des intentions si pures et si droites, et il vit s'ouvrir avec joie, devant lui, ce vaste champ , où il espérait mener une vie d'apôtre. Il ne se trompait point. Les Saxons avaient jusque-là adoré les démons, abhorré la religion chrétienne , et foulé aux pieds tout ce qu'il y a de plus sacré aux yeux des hommes, Accoutumés aux meurtres, aux incendies, au pillage, ils n'avaient cessé, depuis un siècle, de harceler les Francs. Plusieurs fois,

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vaincus et suppliants, ils s'étaient abandonnés à la générosité du vainqueur, avaient juré de lui obéir, avaient livré des otages, reçu des députés; mais toujours aussi prompts à rompre les promesses qu'à les faire , ils ne manquaient pas de renouveler leurs parjures, dès qu'ils voyaient le moment propice,

Charlemagne n'avait pas cru, pour l'exemple du monde civilisé, devoir laisser impunis ces manquements à la foi jurée. De là, une guerre désastreuse et opiniâtre de part et d'autre; de là, des milliers de cœurs aigris qu'il fallait adoucir et calmer, des larmes qu'il fallait essuyer, des transports de rage et de désespoir qu'il fallait apaiser par des paroles d'encouragement, de consolation et de paix.

Notre saint évêque sut s'élever à la hauteur de cette sublime et périlleuse mission. Il se conduisit partout avec zèle et prudence. Jamais il ne présidait à une cérémonie religieuse sans prêcher les vérités saintes de la religion à ce peuple naturellement féroce, comme presque toutes les nations venues de la Germanie, et auquel il était nécessaire de faire comprendre le bonheur que l'on goûte en professant , avec sincérité , le catholicisme. Quand le pontife était accablé , au point de ne pouvoir plus élever la voix, il chargeait un des prêtres qui l'accompagnaient, de devenir l'interprète de ses pensées et de ses sentiments. Aussi, à tant de travaux, de courses et de fatigues, succédèrent d'abondantes consolations; les résultats les plus étonnants vinrent remplir de joie le saint missionnaire; ils furent une douce compensation au sacrifice qu'il avait dû faire en quittant son diocèse et les brebis confiées à

sa sollicitude de pasteur. Il revint donc de cette campagne évangélique couvert de gloire et de bénédictions; mais, loin de s'en attribuer intérieurement le moindre mérite, il n'avait, disait-il, qu'imparfaitement satisfait à un si saint devoir,

Après quelque mois donnés au repos ou à l'administration de son propre diocèse, il fallut que Marcel se remît en marche pour un concile. L'Espagne, à peine délivrée du fléau de la guerre, vit s'élever, dans son sein, une hérésie qui menaçait de lui arracher le dépôt de la Foi, qu'elle avait eu le rare bonheur de conserver intact, pendant l'affreuse et longue persécution soulevée contre elle par les Arabes et les Berbers.

Elipand, évêque de Tolède, le plus grand siège d'Espagne, ressuscita l'hérésie de Nestorius contre la divinité de Jésus- Christ; mais pour la rendre moins odieuse, il la présenta sous une nouvelle forme , en se bornant à enseigner que le divin Sauveur était le fils de Dieu non par nature, mais par adoption. Il eut l'air de consulter Félix, évêque d'Urgel, comme s'il s'agissait d'un simple doute en matière de foi , et celui-ci abonda dans le même sens.

Craignant donc que ces deux prélats, qui avaient de rares talents et une grande renommée, ne parvinssent à former un parti, le souverain pontife, les évêques des Gaules et Charlemagne, rivalisèrent de zèle et de vigilance. Il y eut, en 792,

un concile à Narbonne, où Félix, par crainte, se rétracta. Il y en eut un autre à Francfort-sur-Mein , en 794 : bon nombre d'évêques s'y rendirent des Gaules et de l'Italie; Charlemagne, lui-même, voulut y assister. La nouvelle doctrine y fut derechef condamnée et réfutée par trois écrits différents émanés des Pères du concile et que l'Empereur expédia , avec une lettre en son nom, à Elipand et aux autres évêques d'Espagne.

On s'occupa ensuite dans ce même concile du culte des images, des Etats de Bavière, des mesures à prendre dans les diocèses en temps de famine, pour soulager le peuple (1); puis d'un différent élevé entre Ursion , archevêque d'Arles , et Elifant, archevêque de Vienne, au sujet des limites de leurs métropoles. On en revint à ce qui avait été réglé par plusieurs Papes : Vienne conserva quatre suffragants, Arles en eut neuf,

(1) Pierre-Louis de Leyssin, dernier archevêque d'Embrun, forma, en 1775, le louable projet d'établir un mont-de-piété, c'est-à-dire un grenier public, où les pauvres et d'autres personnes pourraient aller emprunter, sur gage ou avec caution , du blé pour leurs besoins présents, sous condition expresse de le rendre, les années suivantes, avec une très-faible augmentation pour alimenter et même accroître cette source d'abondance , qui rend impossible tout monopole et peut seule réparer les désastres d'une calamité publique. Le prélat proposa ses vues aux magistrats de la ville d'Embrun , qui admirèrent ce moyen si simple et si efficace de secourir les malheureux. Celui qui l'avait conçu, afin de le voir plus tôt réalisé, fournit en une seule fois cent charges de blé. Cet exemple le fit chérir encore davantage et fut suivi dans tout le diocèse. Une foule de paroisses ont eu, depuis cette époque, des greniers d'abondance fondés sur les mêmes bases. Il est à souhaiter que partout on soutienne une si belle œuvre, et qu'on l'apprécie d'autant plus qu'elle est, parmi nous, la création d'un évêque charitable , qui n'a laissé au milieu de son peuple que de touchants et de glorieux souvenirs.

DU DIOCÈSE DE GAP. î K>

Les évêques de Tarantaise, d'Embrun et d'Aix présentèrent aussi des réclamations qui furent renvoyées au jugement du saint-siége.

Quelques auteurs ont cru que ces prélats voulaient se faire reconnaître métropolitains; mais ni ce titre, ni les droits qui y sont attachés, n'étaient contestés h l'archevêque d'Embrun.

Il nous paraît même certain que les évêques d'Embrun ont toujours joui de ce droit, depuis saint Marcellin, qui, en sacrant saint Domnin, puis saint Vincent, évêques de Digne, avait, par là même, usé des plus hautes prérogatives de métropolitain. Qu'on se rappelle ce qui a été dit du serment prêté par saint Albin, à Proculus, évêque de Marseille, faisant fonction de primat en cette circonstance ; qu'on se rappelle les motifs du jugement d'Armentaire, et l'on verra qu'il s'agissait de l'élection d'un métropolitain, sur laquelle les évêques comprovinciaux auraient dû, disent les Pères, être consultés, et le consentement du primat être obtenu : ce qui est dans l'ordre hiérarchique et selon les décrets.

Le pape Zozime, mort en 418, porté à favoriser le métropolitain d'Arles, a reconnu dans sa lettre à Hilaire, archevêque de Narbonne , l'érection de plusieurs provinces dans l'ancienne Narbonnaise ou province Romaine, et bien qu'il recommande à l'évêque d'Arles d'ordonner, suivant l'ancien usage, les évêques de la province Viennoise, et ceux des deux

Narbonnaises , pourtant, et il importe de le remarquer, il ne soumet point à cette condition les évêques de la province des Alpes maritimes. On ne peut donc , au temps dont nous parlons, confondre celle-ci avec la Viennoise; et si tous les évêques de notre province avaient dû être consacrés par le métropolitain d'Arles, le pontife romain n'aurait pas manqué d'en parler pour appuyer sa décision, puisqu'il écrivait à Hilaire, archevêque de Narbonne, qui voulait rompre avec l'ancien usage de sa province et ordonner lui-même les évêques ses suffragants (1).

Le pape Symmaque, en ses lettres, parle de la division en deux provinces ecclésiastiques, de la Viennoise par saint Léon; d'où Charles-de-Saint-Paul , en sa Géographie sacrée, ouvrage très-savant, conclut en disant : « Ainsi, de la seule province Viennoise, furent formées deux provinces ecclésiastiques (2). y> Il est donc facile de voir que la province des Alpes maritimes, même selon cet auteur, n'est point une troisième subdivision de la Viennoise, mais une ancienne subdivision

(1) Idebque vacuato eo quod obtinuisseà sede apostolicâ subpreptitiè comprobaris, quia salis constitit Arelatensis Ecclesiae sacerdoti priscà id institutione concessum , ut. non solùm in provincià Viennensi , sed etiàm per duas Narbonenses , episcopos fa-

ciat Jussimus praecipuum, sicuti semper habuit metropolitanus episcopus Arela •

tensium civitatis , in ordinandis sacerdotibus , teneat authoritatem , Viennensem , Narbonnensem primam et Narbonensem secundam provincias ad pontificium suum revocet. Quisquis vero post hase, contra apostolicae sedis statuta et praecepta majorura omisso metropolitano episcopo, in provinciis suprà dictis quempiam ordinare prsesumpserit, vel qui ordinari se illicite sciverit , uterque sacerdotio se carere cognoscat. (Zoz. P. Ep. 5.)

(2) Sicque ex unicâ civili Viennensi dus ecclesiasticœ factae sunt. (Geog. sacr. p. 155.)

de la grande Narbonnaise, dont le partage avait eu lieu au temps de l'empereur Constantin»

Aussi Ingénuus d'Embrun fut-il blâmé par saint Léon, pour avoir cédé de ses droits de métropolitain, ainsi que l'atteste, comme on le verra ci-après, la lettre huitième du pape Hiiaire, adressée aux évêques de la province Viennoise, et cette cession, traitée d'illicite, prouve bien que le titre de métropolitain était parfaitement reconnu à Ingénuus.

Profitant d'un avertissement si sévère, émané de si haut, Ingénuus ne manqua pas, le cas s'étant reproduit, de faire ses plaintes au saint-siége. Sur quoi le pape Hiiaire déclare en sa lettre huitième, adressée à Léontius, Véran et Yicturus, qu'Ingénuus d'Embrun, appuyé sur sa dignité de métropolitain, réclame, touchant ce qui a été accordé par le saint-siége même, à Auxanius qui, ayant eu recours à Rome, avait placé sur le siège épiscopal de Nice un nouvel évêque, empiétant en cela sur les droits d'Ingénuus, métropolitain de la province des Alpes maritimes, qui avait seul le droit de consacrer l'évêque de Cimiès et de Nice, l'un de ses suffragants (1).

En l'année 088, Emeritus, archevêque d'Embrun, avait

(l) Frater igîtur et coepiscopus noster Ingénuus Ebredunensis Alpium maritimarum provincial metropolitani semper honore subnixus, in praejudicium suum , sicut adnexa déclarant, qusedam nos, petente fratre et coepiscopo nostro Auxanio, statuisse commémorât, quae universis in hâc eâdem causa defensionibus contrairent.

Ità vestrne caritati cognitionem adnexse quoerimoniae delegamus , ut nibil adversùm venerandos canones, nibil contra sanetse mémorise decessoris nostri judicium valeat , quidquid obreptum nobis esse constiterit. Nolumus namque ecclesiarum privilégia quae semper sunt servanda , confundi; nec in alterius provinciâ sacerdotis alterum jus-

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tenu un concile provincial dans sa métropole, et ses cinq suffragants, Agritius de Glandèves, Catulin de Nice, Butérius de Vence, Vigile de Senez, et Andrus de Digne, s'y étaient rendus (4).

Par tous ces témoignages, il demeure prouvé que, si les droits du métropolitain d'Embrun n'ont pas toujours été inviolablement respectés ni défendus, le titre de métropolitain ou d'archevêque ne lui a jamais été contesté; et que ce titre, il ne l'a obtenu ni d'Hilaire, ni de Léon, ni de Zozime, qui le lui reconnaissent; mais qu'il l'avait, par suite de la division des provinces par Constantin, d'après laquelle Embrun devint métropole civile des Alpes maritimes; c'est ce qui explique comment les deux questions agitées au concile de Turin, l'une entre les évêques de la deuxième province Narbonnaise et Proculus, évêque de Marseille, l'autre entre l'évêque d'Arles et l'évêque de Vienne, ne regardaient en rien la province des Alpes maritimes; enfin, il s'ensuit que, dans le concile de Francfort, tenu en 794, saint Marcel d'Embrun n'avait pas à justifier son titre de métropolitain, mais plutôt à faire

habere permitlimus; quia per hoc non minus in sanctarum traditionum delinquilur sanctiones, quàm in injuriam ipsius Domini prosilitur.

Habeat itaque pontificium frater et coepiscopus noster Ingenuus provincial suae , de cujus dudùm ab apostolicâ sede est illicitâ cessione culpatus; et custoditis omnibus, quie super ecclesiis Cemelenensis civitatis vel Gastelli Nicensis, nihil ecclesiarum juri noceat quod in alterâ memoratarum à prrcdicto fratre, ad excludendam cupiditalem , quemadmodùm perhibuit, ambilionis aliéna?, proxiniè est episcopus consecratus; sed statutse correctionis formas permaneat, ut ad unîus antistitis regimen prœdicta loca revertantur, quse in duos dividi non decuit sacerdotes. (Hil. pap. Ep. 8. vide Sirmond. Tom. I. pag. 135.)

(1) Chorier, Sainte-Marthe, le P. Richard.

reconnaître des limites entre la province d'Embrun et celle d'Àix; ensuite entre le diocèse d'Embrun et celui de Saint- Jean-de-Maurienne.

Nous savons, et l'histoire du diocèse de Maurienne en fait foi, que, sous le règne de Gontram, roi de Bourgogne, l'archevêque d'Embrun avait déjà eu des difficultés avec Leborius Ier, évêque de Maurienne, au sujet des limites des deux diocèses; et que le roi de Bourgogne, qui avait doté depuis peu i'évêché de Maurienne, après avoir pris l'avis de ses comtes, avait envoyé Mérodux, l'un de ses généraux, pour terminer ce différent. Il est dit que les deux évêques, s'étant rendus sur les lieux avec le délégué du roi, fixèrent, d'un commun accord, les limites de leurs diocèses respectifs, et que la ville de Rame et la petite rivière de Baysse (autrefois Baisdra), servirent de point de division. On envoya ensuite cet arrangement à Rome pour le faire approuver. Mais, soit que le souverain Pontife n'eût pas cru devoir donner son approbation sans prendre directement de nouvelles informations, soit qu'il y eût quelque clause dans cet acte qui, par la suite des temps, fût devenue obscure, il y a toute apparence que, dans les prétentions élevées par notre archevêque au concile de Francfort, il s'agissait de nouveau de délimiter le diocèse du côté de Briançon. On sait en effet qu'alors, et même bien plus tard, le Monêtier-de-Briançon était appelé le Monêtierde-Maurienne, Dans la vie de saint Marcellin il est parlé de

Chorges, de Seyne, de Digne; dans celle de saint Pelade, iî est fait mention des églises de Rame, de la Roche, de Chorges et du Sauze; tandis qu'il n'est question du Rriançonnais que vers l'an 1055. Le premier archevêque d'Embrun qui parut en cette contrée, y vint pour la consécration de l'église de Sainte-Marie-de-Briançon, cérémonie à laquelle assistèrent aussi l'évêque de Maurienne et celui de Genève. Yiminien céda, en 1056, à la prévôté d'Oulx, des dîmes et des prémices dans cette même contrée; c'est le premier acte qui prouve la juridiction ecclésiastique des évêques d'Embrun en ces pays; d'où nous sommes portés à croire que le Briançonnais n'a été compris dans le diocèse d'Embrun qu'après la retraite des Sarrasins, et qu'auparavant il faisait partie d'un autre diocèse et même d'une autre province ecclésiastique (la Viennoise), car les Alpes maritimes avaient pour limite, de ce côté , le Mont-Yiso et Rame.

Par tout ce qui vient d'être dit, on peut juger que les réclamations de l'archevêque d'Embrun au concile de Francfort, étaient de la même nature que celles des évêques d'Arles et de Vienne, avec cette seule différence, que le souverain pontife n'ayant pas encore prononcé sur celles-là, elles furent réservées par les Pères du concile à son jugement.

Un nombre assez considérable d'autres canons furent encore dressés pour la réforme des mœurs, après la promulgation desquels, l'Empereur et les Pères du concile se séparèrent.

Le premier voyage que saint Marcel avait fait en Languedoc pour la consécration de l'église d'Aniane, ne devait pas rester sans conséquence pour l'Eglise d'Embrun. Depuis lors, l'abbé Benoît n'avait cessé de prodiguer ses soins et ses aumônes aux monastères de la Provence, du Languedoc et de la Gascogne. Il était l'âme de ces établissements et il en avait bâti de nouveaux, entre autres celui de Notre-Dame-de-Crasse (B. M. de Crassa), au diocèse de Carcassonne,

Comme Charlemagne portait le plus vif intérêt aux fondations religieuses et, en particulier, aux œuvres de Benoît, il s'adressa, de préférence, aux évêques qu'il estimait davantage pour obtenir quelques précieuses reliques , capables d'attacher la vénération des peuples à la nouvelle église qui allait être consacrée. Or, l'église d'Embrun était, d'après les inventaires qui sont parvenus jusqu'à nous, l'une des plus riches cathédrales de France, en trésors de cette nature; elle fit don à l'église de Notre-Dame-de-Crasse, du chef de saint Albin, lequel fut renfermé dans une châsse d'argent, élégamment revêtue d'or, ornée de pierreries, et d'un travail fort recherché. En se séparant ainsi des restes vénérés de saint Albin, elle s'imposait un sacrifice d'autant plus grand, que sa reconnaissance était plus vive envers le saint pontife qui, en des jours bien mauvais, l'avait, par ses sages conseils, préservée d'une entière destruction , comme nous l'avons raconté dans la notice de ce saint archevêque. Au sixième,

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au septième et au huitième siècle , les monarques euxmêmes mettaient du prix à posséder les reliques d'un Saint. Nous voyons qu'en 545, Childebert, roi de France, suspend le siège de Saragosse, à condition qu'on lui remettra des reliques de saint Vincent, diacre, et patron de cette ville. L'évêque lui donna l'étole ou tunique du saint martyr, et le prince , plus glorieux de cette conquête que de la prise d'une ville forte, se consola d'un dernier échec qu'il voulait venger, et courut porter le fruit de cette expédition au monastère de Saint-Germain.

Sur ce sujet, Charlemagne ne pensait pas autrement. Quand les ambassadeurs qu'il avait envoyés vers le calife Haaroun à Jérusalem, virent, en revenant, Garthage ruinée et les sépulcres des martyrs abandonnés, ils prièrent le calife de leur céder les reliques de saint Cyprien, de saint Spérat, de saint Pantaléon, et ils les obtinrent. En débarquant à Arles, ils y laissèrent les reliques scellées, et allèrent rendre compte de tout à l'Empereur. Charlemagne eut grande joie de l'acquisition de ces reliques. « Qu'on les garde à Arles , dit-il aussitôt, jusqu'à ce que j'aie bâti dans mon royaume quelque église magnifique où elles puissent reposer dignement. » Cette construction ayant été différée, Leidrade, archevêque de Lyon, obtint de les mettre en son église cathédrale, derrière l'autel.

Saint Antonin, en sa Somme historique, livre 14, nous apprend encore que Charlemagne, sur le point de recevoir les saintes reliques venant de Constantinople, s'y prépara par trois jours passés dans la prière et dans le jeûne, et qu'il

se confessa au saint archevêque d'Embrun. Le clergé se mit ensuite à chanter des psaumes et des litanies. Et, dès que l'archevêque de Naples vint à ouvrir la châsse où était la couronne d'épines du Sauveur, il s'en exhala une odeur si suave, que l'on croyait, dit le Saint, être plutôt au Ciel que sur la terre.

Plus tard, le grand Empereur qui avait déjà , en tant d'oc» casions, connu l'habileté de saint Marcel, et qui lui avait donné, comme nous venons de le voir, toute sa confiance, en le choisissant pour son confesseur, le députa à Constantinople vers Nicéphore, empereur d'Orient. Le saint archevêque s'acquitta si bien de cette nouvelle mission, Dieu attacha tant d'onction, de sagesse et de grâces à ses paroles conciliantes, qu'à la suite de cette ambassade, les deux Empereurs qui avaient été longtemps divisés, se rapprochèrent et firent la paix.

Charlemagne conserva une vive reconnaissance pour toutes ces démarches de notre pieux pontife et pour la libéralité de l'Eglise d'Embrun, alors si sagement gouvernée au dedans, et si dignement représentée au dehors. 11 devait bientôt faire au diocèse une large part de ses trésors, et mettre l'archevêque à même de construire une église digne de cette antique et célèbre métropole. Mais Dieu ne permit pas au bienheureux Marcel d'être témoin des dispositions testamentaires du grand Empereur qui lui avait confié son âme : il se réservait à lui seul de récompenser son humble et zélé serviteur. Ce ne fut qu'un an plus tard, que le monde chrétien put connaître les dernières et saintes volontés du monarque. Alors notre saint

pontife était déjà au Ciel, couronné des mains de Dieu, et regretté sur la terre et pour le bien opéré dans son diocèse , et pour les services signalés qu'il n'avait cessé de rendre à la société et à la religion.

S. BERXARD Ier.

(9e siècle, )

Toujours victorieuse, l'épée de Charlemagne avait ■ fait cesser, clans l'empire d'Occident, les bri- ' T^ gandages des hordes étrangères; les chrétiens ^ commençaient à respirer; les arts, comme nous ffi^'ï l'avons dit, prenaient un rapide essor sous la haute è^rs protection du plus grand organisateur de ces temps de renaissance ; néanmoins le peuple, dans certaines contrées, avait éprouvé des pertes si générales, qu'il ne pouvait, au gré de ses désirs, élever de nouvelles basiliques, ni orner, ni réparer celles qui étaient demeurées debout. Le culte en souffrait. Le clergé, accoutumé à donner à chaque œuvre la

première impulsion, avait été dépouillé non-seulement de ses richesses, mais de toutes ses ressources. Des laïques puissants et avares, des hérétiques obstinés et violents, avaient pris possession des domaines, produit de la charité de plusieurs siècles de foi, et patrimoine assuré des pauvres et des membres souffrants de la société. Tel était l'état auquel se trouvait réduite l'Eglise d'Embrun à l'époque où saint Marcel et saint Bernard, son successeur, en acceptèrent le gouvernement. Si donc ce dernier archevêque était riche, c'était en vertus et en mérites plutôt qu'en biens temporels. Cependant , malgré son obscurité selon le monde, une imposante cérémonie vint l'élever aux yeux des hommes et lui ménager la consolation de donner à l'Eglise de Gimiès un saint et illustre pontife.

Carloman, roi d'Àustrasie et de Bourgogne, avait eu de Berthe, son épouse, deux fils : Pépin et Siagrius. Après la mort de leur père, ces deux enfants se retirèrent avec leur mère auprès de leur oncle Didier, roi des Lombards. Mais celui-ci , ayant, plus tard, inquiété le Pape, fut chassé d'Italie par Charlemagne, qui avait franchi le Mont-Cenis et le Mont-Genèvre avec une armée. Berthe, Pépin et Siagrius furent attachés à la cour impériale. Or, le héros ayant été appelé vers les côtes de Nice pour les intérêts du royaume, Siagrius y vint aussi; mais, touché de la grâce, il résolut de se faire moine. Charlemagne, oncle aussi de ce jeune prince, y consentit, et, sur sa prière, il fit bâtir l'abbaye de Saint-Pons, de l'Ordre de Saint-Benoît.

Siagrius devint bientôt le modèle de cette nombreuse communauté; il fut, en conséquence, choisi pour abbé, et cette dignité fit briller avec plus d'éclat ses vertus. Vaine-

ment prit-il soin de les cacher; son éminente sainteté porta les habitants de Cimiès et de Nice à le tirer de sa solitude, pour le placer dans la chaire épiscopale de leurs Eglises réunies.

Cette élection ne pouvait suffire : les saints canons défendaient expressément de procéder à la consécration d'un évêque quelconque, sans le consentement du métropolitain. Bernard Ier, archevêque d'Embrun, fut donc consulté et prié d'être l'évêque consécrateur de Siagrius. Notre saint prélat y consentit avec d'autant plus de joie, qu'il connaissait mieux celui que le Seigneur avait préparé, dans le silence de la retraite, pour le salut de son peuple.

La cérémonie se fit avec une pompe extraordinaire, en présence de quelques officiers de la cour. D'humble moine, l'élu devint excellent évêque. Il reçut même le don des miracles; et la résurrection d'un mort prouva aux hommes son puissant crédit auprès de Dieu.

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A cette même époque , le glorieux protecteur de l'Eglise d'Occident publia plusieurs règlements en vertu desquels les dîmes devaient être exactement payées aux ecclésiastiques. Par ces sages dispositions, il avait en vue de compenser les biens et les revenus dont ceux-ci avaient été dépouillés avec injustice dans les temps de troubles qui avaient précédé.

Les populations, dès ce jour, reprirent cœur, encouragées

qu'elles furent par les ministres pieux et intelligents qui étaient à leur tête; chaque cité se mit à l'œuvre, fière de pouvoir se construire quelque vaste et magnifique église. De là, tant de monuments, chefs-d'œuvre que rien, depuis, n'a surpassé, disons plutôt, que rien n'a pu égaler comme expression sublime de la pensée catholique.

Gharlemagne , mieux que tout autre prince, avait compris combien il importe de frapper l'esprit des peuples par la magnificence du culte extérieur ; il vint donc généreusement au secours de plusieurs grandes cités qui, d'ailleurs, se montraient elles- mêmes prodigues pour l'œuvre sainte, craignant toujours de ne pas faire assez pour la gloire de ce Dieu tout-puissant et libéral, duquel tout descend avec abondance, et vers lequel tout doit remonter avec gratitude.

Et comme si c'était trop peu pour le cœur d'un monarque d'avoir rendu la liberté à l'Eglise entière , d'avoir créé une foule de diocèses en Saxe et en Allemagne, d'avoir doté de riches provinces l'Eglise de Rome, et garanti par là l'indépendance du souverain Pontife, d'avoir fondé des écoles, veillé à la pureté du chant religieux , aidé à construire des milliers de monastères et d'églises, ce grand homme, se voyant près de la tombe, voulut encore continuer, après sa mort, le bien qu'il avait fait pendant sa vie, en partageant d'avance ses propres biens aux pauvres.

11 fit donc son testament. Ses intentions ont été si religieuses, si charitables, les clauses qu'il a dictées ont été si sages, que nous regrettons de ne pouvoir, à cause de son étendue, mettre ici sous les yeux de nos lecteurs cet acte

remarquable. Notre siècle égoïste, avare et injuste, surtout lorsqu'il s'agit de traiter avec lui des besoins et des intérêts de l'Eglise, y trouverait sa condamnation. La reconnaissance nous fait un devoir spécial de rappeler que vingt et un lots furent faits pour vingt et une métropoles comprises dans l'empire d'Occident, et au nombre desquelles est l'Eglise d'Embrun. Yoici le nom de ces premiers sièges : Rome, Ravenne, Milan, Frioul, Grade, Cologne, Mayence, Juvane ou Salsbourg, Trêves, Sens, Besançon, Lyon, Rouen, Reims, Arles, Vienne, Tarantaise, Embrun, Bordeaux, Tours et Bourges. 11 n'y est point fait mention des métropoles d'Auch, de Narbonne et d'Aix, parce que, sans avoir perdu leur titre, elles étaient cependant soumises à d'autres Eglises : Aix à Arles, Narbonne à Bourges, Auch à Bordeaux. Enfin, Toulouse et Paris n'étaient pas encore érigées en métropoles.

Dès ce jour, notre saint archevêque Bernard put se croire immensément riche , et espérer de voir, peut-être avant de mourir, sa pauvre cathédrale remplacée par un édifice plus en rapport avec la gloire qui environnait son siège archiépiscopal. Il paraît bien que l'ancienne église n'était pas fort considérable, puisque, dans l'enceinte même d'Embrun, on n'avait pas cessé de construire, de siècle en siècle, quelques nouvelles succursales ou chapelles. Sans doute que l'accroissement de la population et l'exiguïté des premiers édifices religieux l'avaient exigé, car, en ces temps, on n'était point

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encore dans l'usage de multiplier, sans nécessité, ni les églises ni les autels.

Trois ans après ces saintes largesses (814), le saint bienfaiteur de l'Europe descendit au tombeau. Ses dispositions testamentaires furent respectueusement exécutées en France et en Allemagne. Alors Embrun vit s'élever dans son enceinte, sur le bord de ce roc qui sera toujours sa plus forte défense et qui rend sa position si pittoresque, une église vaste, majestueuse, capable de braver le ravage des siècles.

Les bornes d'une simple notice hagiologique ne nous permettent pas de décrire tout ce que cette ancienne métropole renferme de remarquable en architecture, sculpture, peinture et vitraux. Les visiteurs admirent surtout la richesse des marbres de l'autel, les couleurs vives et variées de la grande rosace où sont peints le Sauveur et les douze apôtres, la charpente hardie, quelques autels en bois sculpté, représentant des sujets historiques, enfin l'élévation du clocher byzantin qui repose sur la voûte et sur deux murs latéraux de l'église (1). Puisse un jour un émule des Martin et des Cahier (2) , bravant la crainte exagérée qu'inspirent nos montagnes, venir étudier et illustrer la métropole d'Embrun! Quoique veuve et pauvre aujourd'hui, douairière des siècles

et de l'art, elle est digne encore du regard des artistes et

(1) Au moment où nous écrivons ces lignes, nous apprenons avec une douleur profonde, que celte antique métropole vient d'être découronuée par la foudre, qui , le 18 juin 18S2, à deux heures après-midi, a détruit la gracieuse flèche de ce clocher gigantesque.

(2) Auteurs de la magnifique monographie de l'Eglise de Bourges.

des savants. Pour nous, c'est la joie de notre cœur de voir ce monument encore debout après tant de siècles et tant de démolisseurs qui ont passé à ses pieds; de savoir à la libéralité de qui nous en sommes redevables, et quel est le pontife saint qui a reçu, au nom de nos ancêtres, le legs pieux à l'aide duquel fut élevé cet édifice, l'ornement et l'orgueil de notre pays. La vue seule de cette église nous dit assez quelle ne peut être que l'œuvre de la munificence d'un monarque. La pauvreté de nos montagnes ne nous permet pas de supposer que les seules offrandes des habitants aient pu alors faire entreprendre un édifice si grandiose. La tradition de la ville d'Embrun donne pour constant que Charlemagne en est le fondateur. Ceci est encore appuyé par une charte de 1490. Les autres Eglises voisines qui ont des édifices semblables à celui-ci, sont persuadées qu'ils ont tous été construits des legs que ce même monarque avait faits en leur faveur, par son testament. « Il est possible encore, ajoute le père Fournier, que ce prince, si prévoyant, eût désigné, dans un autre acte, l'emploi que chaque Eglise devait faire de ce qui lui reviendrait pour sa part. C'est sur quoi il ne nous est pas permis de prononcer. »

A peine l'église métropolitaine d'Embrun était-elle dédiée à la très-sainte Vierge, que la Mère de Dieu elle-même vint lui donner une nouvelle consécration , en y manifestant sa puissance par d'éclatants prodiges. Ils s'y multiplièrent à tel point, que, dans la suite des temps, des notaires publics furent chargés d'en dresser, année par année, des actes authentiques. Peut-être ces merveilles ont-elles été cause de

la conservation du monument à l'époque des Sarrasins. On sait que les Musulmans professent, d'après le Coran, un certain respect pour la mère de Jésus-Christ , réputée mère d'un grand prophète.

Quoi qu'il en soit , un gentilhomme huguenot ayant enlevé une grande quantité de livres et de papiers de l'église cathédrale d'Embrun, lorsque le trésor et les archives de cette basilique furent pillés, en 1585, par les protestants, ses descendants réparèrent en partie son crime : ils mirent, en 1641, entre les mains de M. Bonafoux , curé de l'église de Saint-Marcellin , un livre fort authentique qui contenait un recueil des miracles de Notre-Dame d'Embrun pour les années 1559 et 1540, signé en forme parB. Cairacy, notaire; un autre pour l'an 1482 jusqu'en 1489, signé par Etienne de Pignon , aussi notaire public; un troisième pour 1482, par Morinelli, notaire et secrétaire du chapitre de la cathédrale; enfin un quatrième qui va de 1489 jusqu'en 1495, tenu par David, aussi notaire et secrétaire du même chapitre. Les autres cahiers sont restés perdus.

Les procès-verbaux retrouvés, ayant été communiqués au Père Fournier, ainsi qu'il le déclare en son histoire des Alpes maritimes, cet annaliste fit un traité particulier des miracles qui lui ont paru le plus remarquables ; il le divise en quinze chapitres, traitant de chaque prodige par ordre de matières. Nous ne pouvons, malgré notre bon désir, en reproduire ici l'analyse; nous nous bornerons à désigner les paroisses et les noms de quelques-uns de ceux qui ont reçu des grâces particulières, afin qu'on puisse comprendre de quelle véné-

ration était honorée, dans plusieurs diocèses, Notre-Dame d'Embrun, et combien les populations ainsi favorisées, ont dû et doivent encore être pénétrées de reconnaissance à la vue de ce sanctuaire de bénédictions,

Les prodiges qui supposent plus évidemment l'intervention de la divinité sont, sans contredit, ceux auxquels se rattache la résurrection d'un mort. Or, parmi les personnes ressuscitées par l'invocation de Notre-Dame d'Embrun, autrement dite Notre-Dame des Trois-Rois, à cause de la peinture à la fresque qui est au-dessus de la porte latérale appelée le grand Réal, on signale un petit enfant appelé Isnard Caire, d'Embrun; un jeune homme de Ghorges, écrasé par la chute d'un arbre; un autre petit enfant, Siméon Leyrin, de Chorges, qu'on allait inhumer; Jean Padin, de Guillestre; Jacques Bonnet, de Pizançon, en Champsaur; Antoine d'Albert, fils de noble André d'Albert, d'Embrun; Madeleine Peyron, de Réalon; Denise de Ghabassol, d'Embrun; et trois autres dont on ne connaît pas le pays , savoir : Antoine et Jeanne Berge , frère et sœur, ressuscités à huit mois d'intervalle, et Jean Bermondy fils d'André Bermond-Senturier, et de Claudine, âgé seulement de trois ans. Cet enfant ne fut ressuscité qu'après l'accomplissement du vœu fait par ses parents, ce qui excita une plus grande admiration.

Les muets qui ont recouvré la parole sont : un homme de Risoul et Jacquemette Montanière de la même paroisse;

ensuite Etienne Vorpilière de Salianeio, au diocèse de Gênes, qui, ayant accompli à Embrun un vœu qu'il avait fait, depuis plus d'un an, sur le conseil de Claude Fontaine-Peyrolier, recouvra la parole qu'il avait entièrement perdue à la suite d'une maladie.

Trois personnes, une de Briançon et deux du diocèse d'Uzès, atteintes d'une aliénation mentale qui les rendait furieuses, reprirent subitement leur calme et leur raison dès l'instant qu'elles furent vouées par leurs parents à la bienheureuse Vierge d'Embrun.

Au nombre des infirmes guéris miraculeusement, on met Pierre de Sène, boiteux, natif de Chauvet, près d'Embrun; une femme du Villard-de-Briançon , percluse des deux jambes, et qui se fit transporter sur son âne jusqu'au grand Réal d'Embrun, c'est-à-dire devant la porte latérale de l'église où les miracles avaient lieu et où s'accomplissaient les vœux; c'était le 16 octobre 1559. Il en fut ainsi, le même jour, d'une femme de Saint-André-d'Embrun. Le 11 mars suivant, un homme de Vars, qui ne pouvait se soutenir sur ses pieds, étant devant l'image de Notre-Dame des Trois- Rois, sentit qu'on lui arrachait ses potences de dessous les bras; il alla sur ses jambes, sans difficulté, remercier dans l'église la sainte Vierge, puis il parcourut avec agilité les rues de la ville, à l'admiration de tout le monde. Hilaire Changein, d'Embrun, après avoir été vingt-deux mois sans pouvoir se soutenir, eut recours à Notre-Dame d'Embrun et aussitôt fut entièrement guéri.

Une multitude de malades désespérés recouvrèrent la

santé, entre autres deux hommes de Chorgcs; un de Savines, un jeune homme de la Bréoule, au diocèse de Digne; Raymond Bellot, de Meyronnes; Firmin, de Yitrolles, diocèse de Gap; un jeune homme de La Motte; Raymond, de Montcloz, en Provence; un homme de Moulins, en Bourbonnais, qui vint, selon son vœu, à Embrun, avec une chaussure de toile et une simple chemise, tenant à la main un cierge de trente livres qu'il offrit à Notre-Dame; Jean Charbonnel, cordelier, de Sisteron; Françoise de Faucon, fille du seigneur de ce lieu; Claude Famuli, de Rettel, diocèse d'Apt; Marie de Jacomine, de Carmagnole, en Piémont; Antoine Mirandol, en Provence; Jean Muttet, des Crottes; Arthaud Charbonnel, directeur de l'hôpital de Briançon; Jean Rogier, de Saint- André-d'Embrun ; Jean Hallan, de Saint-Sauveur; une femme de Saint-Etienned'Avançon; une famille entière d'Orcières, en Champsaur, fut, en 1482, subitement guérie de la peste; Pierre-de- Taudone, de Gap, obtint, en 1485, la même faveur; il en fut ainsi de Jean Guigon, de Molines, en Queyras.

On ne saurait faire le dénombrement de ceux qui ont été guéris de l'épilepsie , par l'intercession de Notre-Dame d'Embrun; on ne célébrait guère la fête de la Nativité ou de l'Assomption sans être témoin de guérisons semblables; c'est pourquoi cette grave infirmité, au lieu d'être appelée, comme ailleurs, mal caduc, mal de Saint-Jean ou épilepsie, était connue, depuis, sous le nom de mal de Notre- Dame. On cite, parmi ceux qui en ont été délivrés : Colombe, fille de Pierre Maurel; Michel Aymard; Antoine Guigon, d'Embrun: Pierre Blanc, de Saint-André; Claudine, de Réo-

tier; Simone, femme de Lancelot, au diocèse de Châlons; Martin Rome, d'Embrun, de la guérison miraculeuse duquel le roi Louis XI lut informé.

Sous ce même prince, connu par sa dévotion et sa confiance sans bornes à Notre-Dame d'Embrun, un gentilhomme de cette ville , nommé Chabassol, qui avait un grade distingué dans les cuirassiers, se trouva à une bataille contre le duc de Bourgogne. Au fort du combat, la confusion devint si grande, que le cheval du gentilhomme se lança au milieu de l'armée ennemie. L'excès de la fatigue ou quelque autre accident avait privé de la vue cet officier qui s'efforçait néanmoins de se tirer du danger, se recommandant à la sainte Vierge. Il presse son coursier qui, courant à toute bride, franchit un large fossé et revient au camp. Là, Chabassol tombe à terre, sans force et à demi-mort, se recommande de nouveau à la sainte Vierge d'Embrun , et fait vœu d'aller la remercier. A l'instant, il recouvre la vue. Mais un plus grand danger le menace : un soldat français qui l'aperçoit étendu, le prend pour un officier ennemi et essaye, à plusieurs reprises, de le percer avec son épée; chose étonnante! il ne put jamais lui faire la moindre blessure, quoiqu'il l'eût attaqué en diverses parties de son corps. Ce que le chevalier a toujours regardé comme un grand miracle.

Noble Antoine de Rousset, de Chorges, blessé mortellement, en 1490, par un dard, dont la pointe resta dans son corps après avoir pénétré jusqu'au cœur, fit un vœu à la sainte Vierge d'Embrun, guérit parfaitement et s'empressa de remplir sa promesse.

Une foule d'autres officiers, de généraux, de princes et même de rois qui avaient été blessés mortellement dans les combats ou miraculeusement préservés, vinrent rendre leurs hommages à Notre-Dame d'Embrun, et firent à son église de magnifiques présents : tels furent ceux de Charles VII, de Louis XII, de Charles VIII, roi de France; Edouard II, roi d'Angleterre, lui fît don d'une belle chape verte, or et argent, où l'on voyait, au milieu de riches broderies, les figures de tous les rois d'Angleterre, ses prédécesseurs; elle fut remise à Raymond V, dit Robaud, archevêque d'Embrun, en 1518 et 1524.

Jean-Jacques Trivulce, Milanais, maréchal de France, avait envoyé, en 1516, pour la guérison de son fils, les bustes de ses deux enfants, l'un en vermeil et l'autre en bois doré, avec une croix d'argent et la statue du comte Mison, de la même matière, ornée de pierreries. Il y ajouta une étoffe en drap d'or pour une chasuble et deux dalmatiques. Le chapitre, en actions de grâces, fit célébrer une messe dans le grand Réal, et ordonna une procession générale dans toute la ville.

Après tant de prodiges , ne soyons pas étonnés de voir les rois de France se glorifier d'être chanoines de cette antique Eglise et avoir leur stalle réservée au fond du rond-point.

Ne soyons pas étonnés non plus que Louis XI portât , à son chapeau, l'effigie de Notre-Dame d'Embrun, et jurât habituellement par elle. A son dernier soupir , le vieux roi implorait le secours de la sainte Vierge, en disant : « Notre- Dame d'Embrun, ma bonne maîtresse, aidez-moi. »

Tout fut saint dans ce célèbre monument : le but, le

fondateur et le consécrateur. Ne le perdons jamais de vue , et que la confiance de nos aïeux à Notre-Dame d'Embrun, confiance récompensée par tant de prodiges, se retrouve dans le cœur de leurs descendants et y produise les mêmes fruits de bénédictions et de salut.

s* BENOÎT 9

(■10e siècle, j

sprès la mort de Charlemagne , l'empire qu'il avait fondé et soutenu avec tant de gloire, ne fut ^pPI plus défendu avec la même vigueur, ni avec les mêmes succès : sa grande épée avait cessé d'imb poser silence au monde.

Louis le Pieux ou le Débonnaire hérita plus de la piété de son père que de sa valeur. A son exemple, il se montra bon et libéral envers les Eglises; mais ses armes ne furent bientôt plus redoutées. Ses odieuses et humiliantes querelles avec ses propres fils et celles que ses fils eurent ensuite entre eux, firent que les provinces les plus reculées

440 HISTOIRE HAGIOLOGLQÙË

de ses Etats, surtout les côtes de la Méditerranée, restèrent sans défense. Dès lors, les Sarrasins, dont nous avons déjà parlé dans la notice de saint Jacques, reparurent : voici comment ils s'établirent de nouveau dans nos foyers où ils devaient se maintenir encore pendant plus d'un siècle.

Vingt pirates arabes, venant d'Espagne dans une barque, furent poussés par la tempête dans le golfe de Saint-Tropès , entre Toulon et Fréjus, et y prirent terre sans être aperçus. C'était vers l'an 885. Autour de ce bras de mer régnait une vaste forêt. Au nord s'élevaient plusieurs montagnes, s'étageant les unes au-dessus des autres et dominant une grande partie de la basse Provence. Les Sarrasins envahirent, pendant la nuit, le village voisin du lieu de leur débarquement et en massacrèrent les habitants. Ayant ensuite gagné les sommités , leur regard s'étendit vers la mer et vers les Alpes; ils comprirent de suite l'avantage d'une telle position.

Ils firent, en conséquence, un appel aux autres pirates; et envoyèrent demander du secours en Espagne et en Afrique; puis se mirent à l'œuvre : en peu d'années, les hauteurs furent couronnées de châteaux forts, et toute la côte de la Provence occupée. Le principal de ces châteaux fut nommé Fraxinetwn, mot qui répond à celui de Fraissinet, Frainet ou La Garde-Frainet, nom que porte un village situé au pied de la montagne la plus avancée du côté des Alpes, et qui est le seul passage par lequel il soit possible de communiquer, en ligne directe, du fond du golfe, avec les basses terres, en se dirigeant vers le nord.

Quand les travaux furent terminés, les courses des Sar-

rasins recommencèrent. Les seigneurs ne tardèrent pas à les associer à leurs fatales querelles. Les barbares les aidèrent d'abord à vaincre leurs ennemis; puis ils tournèrent leurs armes contre ceux qui les avaient appelés. La terreur devint bientôt générale. Le plat pays dévasté, les Sarrasins s'avancèrent dans les Alpes. En l'année 890, l'archevêque de Vienne alla à Rome porter ses plaintes au souverain pontife. Dans une peinture fidèle des maux que son peuple avait soufferts, il lui dit que des vallées entières avaient été changées en solitude; que les populations troublées et éparses n'avaient plus de maîtres; qu'elles se voyaient écrasées au dedans par les seigneurs, pressées au nord par les Normands, pendant que les Sarrasins continuaient de sillonner tout le midi. Le pape Etienne en fut touché jusqu'aux larmes; il écrivit aussitôt aux évêques de la Gaule Transalpine d'élire pour roi Louis , fils de Boson, qui, jeune encore , mais aidé des conseils de Richard, son oncle, porterait remède à de si grands maux.

Les évêques s'assemblèrent donc à Valence , et comme , en 879, de l'agrément de l'empereur Charles le Chauve, ils avaient, à Mantailles, proclamé Boson, son beau-frère, roi de Provence, ils donnèrent Louis, fils de Boson, pour successeur à son père. Tel fut le commencement du royaume d'Arles ou de Provence, dont le malheur des temps provoqua la formation; il comprenait alors la Provence, le Dauphiné, le Lyonnais, la Savoie, la Suisse, le Bugey, le Pays de Gex, la Franche-Comté et le Duché de Bourgogne , avec réserve toutefois de la souveraineté de l'Empereur.

HISTOIRE IIAGIOLOGIQUE

Les temps, en effet, étaient bien durs. En quelques années, des rois , des empereurs et des papes avaient disparu rapidement de la scène du monde; et des rivalités d'ambition personnelle étaient venues troubler la paix de l'Eglise.

Louis, fils de Boson et roi de Provence, fut appelé par les seigneurs italiens , et couronné empereur d'Italie par le pape Benoît; mais, s'étant laissé surprendre dans Vérone, il eut les yeux crevés par son compétiteur, l'empereur Bérenger, qui, à son tour, en 924, devait périr dans la même ville. La mésintelligence régnait en outre entre les rois de France et les rois de Germanie.

Cependant les Hongrois, qu'Arnould, roi de Germanie, avait appelés pour l'aider contre les Moraves, ne se bornèrent pas à rendre simplement le service qu'on réclamait d'eux, mais pendant trois ans ils ravagèrent l'Allemagne et se jetèrent dans l'Italie où ils égorgèrent des milliers de chrétiens. Ils envahirent ensuite la Bourgogne et le Dauphiné, et de là repassèrent en Italie. Les uns allèrent s'établir en Hongrie ; les autres, défaits parles Marses, suivirent Bérenger, qui les mit à sa solde, pour soumettre ses sujets rebelles.

Ces nouveaux venus parurent effroyables aux barbares eux-mêmes. On considérait avec horreur ces cavaliers dont la voix était grêle et le geste sauvage; ces cavaliers au cou épais, aux joues déchiquetées, au visage noir, aplati et sans barbe. Différents des autres hommes, les Huns ou Hongrois n'u-

saient guère de feu ni de mets apprêtés; ils se nourrissaient d'herbes sauvages et de viandes demi-crues. Vêtus de peaux, la tête couverte d'un bonnet, on eût dit qu'ils étaient cloués sur leurs chevaux, petits et mal formés, mais infatigables; ils y traitaient d'affaires; y dormaient d'un profond sommeil. Perfides dans leurs trêves, colères et capricieux, ils étaient sans pitié, taciturnes, plus prompts à faire qu'à dire.

Aussi leur inhumanité épouvanta l'Europe; on crut, un moment, toucher à la fin du monde et être arrivé au règne de Gog et de Magog, dont il est parlé dans l'Apocalypse. Mais ce n'était point là les seuls ennemis à combattre : les Normands , fixés en Bretagne, s'agitaient aussi; ils avaient peine à accepter la vie calme et tranquille qui leur était faite.

Profitant de ces calamités réunies, les Sarrasins s'étaient avancés à leur tour en Italie et avaient, en 915, coupé la tête à neuf cents moines, dans le monastère des Fontaines-de-Vulturne. En une seule nuit, ils avaient commis toutes sortes d'excès dans Turin. Le terrible fléau allait s' approchant des Alpes.

Alphonse d'Elbène nous apprend qu'ils y pénétrèrent par le nord et y fortifièrent plusieurs places : les noms de Montmaur, Puy-Maure, Malmor, Montmor et Montmaurin, donnés à plusieurs localités du diocèse actuel de Gap, et les noms de Roquemaure et Roquemaurette , sur les rives du Rhône, rappellent assez leur désastreux séjour parmi nous,

D'après le même auteur, les Sarrasins poussèrent leurs bandes jusqu'au Mont-Cenis, à la Tarantaise, au Mont-Genèvre, au Col de Tende, et pénétrèrent dans Briançon, Embrun, Digne et Yence. Ils s'avancèrent aussi dans la Bourgogne, le Dauphiné, la Savoie, et s'emparèrent de la Novalaise. Les moines eurent à peine le temps de se retirer, emportant les reliques des Saints et quelques livres. Les couvents et les villages furent dévastés, et les églises livrées aux flammes.

En vain les populations sans défense aucune, fuient devant eux, effrayées par leur réputation de pillage et de cruauté, dont, en tout lieu, ils laissaient des traces sanglantes. Les barbares, tels que le vautour qui fond sur sa proie, les poursuivent dans les montagnes de la Maurienne, de Suze, d'Oulx et du Mont-Genèvre; ils les poussent devant eux jusqu'à Embrun, place fortifiée, qui leur ouvre généreusement ses portes, dans l'espoir de les sauver et de rendre la défense et la délivrance communes; la population des environs d'Embrun suivit cet exemple, apportant avec elle ce quelle avait de plus précieux.

Il n'en fallut pas davantage pour exciter l'avidité des Arabes. Instruits des richesses renfermées dans la ville, ils formèrent le dessein de s'en emparer à tout prix. Peut-être n'en seraient-ils pas venus à bout, s'il n'y avait eu, parmi les assiégés, comme nous l'apprend une bulle du pape Victor II, des traîtres et des apostats qui s'entendirent avec l'ennemi, corrompirent ou enivrèrent les gardes et l'introduisirent lâchement au milieu des ténèbres, par une porte appelée depuis lors porte Sarrasine.

Le carnage fut affreux. A peine entrés, les infidèles, sur les pas de leurs guides chrétiens, courent au palais archiépiscopal. Saint Benoît, archevêque d'Embrun, et l'évêque de Maurienne, saint Odilard, qui avait cru y trouver un asile pour lui et une partie de son peuple, se lèvent, se présentent avec intrépidité devant ces furieux et cherchent à calmer leur soif de carnage ; mais les supplications de nos malheureux pontifes, en faveur de leurs peuples, ne sont point écoutées; les premiers, ils tombent sous les coups des barbares. Après eux, une grande multitude de tout âge, de tout sexe, de toute condition, fut, pêle-mêle, passée au fil de l'épée ou précipitée du haut du roc. Ceux qui étaient parvenus à s'échapper de la ville, à la faveur de la confusion qui y régnait, furent atteints dans la campagne et impitoyablement égorgés. L'église fut pillée et profanée : calices, châsses, trésors, meubles précieux, tout fut déplacé, enlevé ou détruit.

Les traîtres avaient donné par avance toutes les instructions nécessaires, afin que rien ne pût échapper au pillage. Pour s'assurer mieux la possession des biens de l'Eglise et plus tard être à l'abri de toute recherche, ils avaient eu soin de courir aux archives et d'y mettre le feu, anéantissant ainsi, dans un même incendie, tous les titres anciens; ce qui est cause que l'Eglise d'Embrun n'a point de cartulaire qui remonte au delà de l'an 1000, époque où les Sarrasins furent chassés : il en est de même dans tout le diocèse.

Baldezan termine ce lamentable récit en disant : « Il ne faut point douter que l'évêque de Maurienne et l'archevêque d'Embrun n'aient remporté, par ce glorieux trépas, la palme

446 HISTOIRE HAGIOLOG1QUE

du martyre. Sans doute les infidèles avaient dessein de s'enrichir en faisant la guerre; mais ils la faisaient aussi pour un motif de religion et dans l'espoir d'anéantir le nom chrétien, dont ils ont toujours été les ennemis jurés. Aussi voit-on dans les calendriers et les martyrologes d'Espagne, d'Afrique et d'Italie, que les évêques, les prêtres et les simples fidèles qui ont été mis à mort en pareille occurrence par les Lombards, les Vandales ou les Sarrasins, sont décorés du titre glorieux de martyrs et sont honorés publiquement en cette qualité. »

Nous pourrions donc appeler, avec justice, la ville d'Embrun la cité des martyrs, comme on a appelé la vallée de Saint- Jus t, près d'Oulx, la plébanie des martyrs.

Après le sac d'Embrun, les infidèles se dispersèrent pour étendre plus loin leurs ravages : les uns se mirent à piller et à brûler les villages de l'Embrunais, les autres se dirigèrent vers le Gapençais ; et Gap, au rapport de Baronius, vit couler le sang de son évêque et celui de ses enfants les plus attachés à la foi de leurs pères.

En ce temps-là, dit le P. Fournier, disparut le monastère des Salettes, non loin d'Embrun et de Saint-Sauveur; c'était une communauté de vierges, vivant sous la règle de Saint- Benoît. Elles furent insultées, massacrées, et le couvent pillé et brûlé. Les Arabes livrèrent aussi aux flammes le village bâti autour du monastère, et il ne se releva plus de ses ruines.

C'était une paroisse considérable qu'on ne doit pas confondre avec celle de Saint-Sauveur, qui n'était pas encore érigée : Saint-Sauveur n'était alors qu'un groupe de maisons, dépendant de la paroisse de Saint-Privat, près d'Embrun.

Le petit nombre de religieuses bénédictines qui échappèrent à cet horrible massacre allèrent s'établir en un lieu qui est entre Grenoble et Vienne. Elles lui donnèrent le nom de Salettes, pour conserver la mémoire de leur première demeure, convertie en tombeau pour la plupart de leurs sœurs chéries, immolées à l'Agneau sans tache.

Déjà, dit le P. Fournier, elles avaient été forcées, dans une irruption de Sarrasins, d'abandonner le Château-Queyras, où elles avaient un monastère ou abbaye, au sud-ouest de la citadelle (1). Le Guil coulait alors au pied du couvent. Aujourd'hui son lit est creusé dans le roc calcaire, à cinq ou six mètres de profondeur. La chapelle qui a été conservée, agrandie, exhaussée, est aujourd'hui un lieu de pèlerinage pour toute la vallée du Queyras, tant l'ancien monastère était en grande vénération. On croit qu'il s'y est opéré plusieurs prodiges. Un vieux souterrain traverse le cimetière dans la partie sud et vient aboutir dans la sacristie qui est du même côté; un simple plancher en masque l'orifice.

La tradition du pays nous apprend que ces religieuses furent obligées d'émigrer. C'était au printemps; elles se dirigèrent vers Turin; mais en passant le Col-la-Croix , deux d'entre elles furent emportées par une avalanche et ensevelies

1) Hist. des Alpes marit. Part, o?, section 9.

sous la neige, en un lieu encore appelé : le tertre des religieuses.

Les religieuses des Salettes de Grenoble payèrent, jusqu'en 1642, la dîme au Chapitre d'Embrun, pour les biens qu'elles avaient au Queyras; ensuite les communautés du Château- Queyras et de Ristolas leur devinrent débitrices d'une rente annuelle. Des pièces authentiques et des rôles de consul qui ont été lus en 1845, par M. Gignoux, curé du Château- Queyras, l'attestent d'une manière certaine. Néanmoins ces perceptions diverses ne suffisant pas à l'entretien de cette nombreuse communauté, formée des débris de plusieurs maisons fondées dans le Dauphiné, Humbert, dernier dauphin de Vienne, écrit le pape Guy, y pourvut par de nouvelles dispositions.

Les traîtres qui avaient livré la ville d'Embrun aux Sarrasins, n'attendirent pas longtemps la punition de leurs crimes. La division éclata entre eux à l'occasion du partage des biens enlevés et de la part que les infidèles leur avaient faite pour reconnaître leurs détestables services. Ils ne se bornèrent pas à des injures : s' armant les uns contre les autres, ils en vinrent plusieurs fois aux mains. Cette guerre intestine se prolongea; la ville d'Embrun à moitié détruite, vit, pendant plusieurs années , couler dans ses murs le sang de ses enfants et se renouveler les horreurs commises par les Arabes, et, au milieu de ces désordres, le troupeau sans pasteur n'eut personne qui le guidât dans ces voies difficiles et lui adoucit les cruelles souffrances de cette sanglante persécution et de cette dure tyrannie.

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