S- LIBÉRAL
10e siècle.
la suite des troubles dont il est parlé dans la notice précédente, Embrun, dit le P. Fournier, resta quelques années sans évêque. Alors les Sarrasins régnaient impunément dans le pays ; la population chrétienne des Alpes était foulée par ces SHIf barbares aux moeurs dissolues; des montagnes, dont ils avaient fait leur repaire, ils descendaient dans les vallées; enlevaient les troupeaux, coupaient les récoltes, arrachaient les jeunes filles des bras de leurs mères désolées et regagnaient, chargés de leur butin, les positions fortifiées d'où ils bravaient l'impuissante colère de leurs ennemis. Vainement ceux-ci auraient-ils voulu se défendre; ils eussent été trop
facilement vaincus; car, chaque année, de nouvelles bandes parties de la Garde-Fraînet, rendue presque inexpugnable, venaient soutenir les féroces pillards qui s'étaient avancés dans les terres.
Pour remédier à ces maux, il eût fallu que l'Italie se fût levée en masse; qu'on eût équipé une flotte pour empêcher les barbares d'être secourus par la Corse, la Sardaigne, la Sicile, l'Espagne et l'Afrique, où étaient leurs coreligionnaires; enfin, qu'on eût attaqué vigoureusement leur boulevard du Fraînet; mais tout cela ne s'effectua que plus tard.
Néanmoins, les Hongrois, que l'empereur Bérenger avait pris à sa solde, allaient en les refoulant vers la mer, et pour ne pas laisser expulser entièrement leurs frères de l'Italie, les Arabes, disséminés dans le Dauphiné, se repliaient souvent vers la plus haute chaîne des Alpes et la franchissaient quelquefois : il en fut ainsi à la mort de Bérenger.
Hugues, comte de Viennois et d'Arles, devenu roi d'Italie en 924, vit alors les Hongrois, mutinés, brûler sa capitale et se diriger vers le Languedoc. Mais ces troupes aguerries, essayèrent vainement de traverser les Alpes; les Sarrasins réunis en défendirent si bien les abords, qu'elles furent contraintes , après avoir perdu beaucoup de monde dans les défilés du Briançonnais, du Lauzet et de Pragelas, de prendre un autre chemin.
Au milieu de tous ces mouvements , Embrun un peu moins oppressé, avait pu s'occuper de l'élection d'un évêque, et Dieu avait manifestement favorisé ce pieux dessein. Libéral fut l'élu de la Providence.
Libéral était né à Brèves, petite ville sur les bords de la Corrèze. Ses parents, quoique pauvres et obscurs, veillèrent sur l'éducation de leur fils qui fit de rapides progrès dans les belles-lettres et dans les sciences. En même temps , on eut soin de lui inspirer le goût de la piété. Il reçut ces enseignements avec tant de docilité, que, prévenu des douceurs de la grâce, il s'éleva, en peu d'années, à une haute perfection. Son cœur incliné vers toutes les vertus, se passionna tellement pour les œuvres de charité, que la vue d'un pauvre l'émouvait jusqu'aux larmes; en se dépouillant pour le vêtir, en partageant avec lui son pain, il croyait s'enrichir lui-même.
Dieu , témoin de ses généreux sacrifices , l'embrasa de son amour à un tel point, que, jeune encore, Libéral forma la résolution de se retirer dans la solitude; le Seigneur voulait ainsi l'élever par degrés jusqu'à la contemplation la plus sublime.
Il parcourait , depuis quelque temps , avec un ardent courage, ce chemin difficile de la perfection, lorsque, divinement inspiré, il crut devoir quitter le pays qu'il habitait, non pas pour s'ensevelir dans quelque désert plus ignoré, mais bien pour travailler au salut des âmes, tout en se sanctifiant lui-même.
Il s'avança donc vers nos contrées, plein de confiance en celui qui le pressait de faire part de son abondance aux malheureux pécheurs qui, en ces jours calamiteux, manquaient de tout secours spirituel.
Après une marche longue, retardée encore par ses prédications, Libéral parut au milieu de la ville d'Embrun. Il eût désiré vivre inconnu et poursuivre son œuvre dans l'obscurité la plus profonde; mais, heureusement pour nos pères, l'éclat de ses vertus trahit son humilité. La population tout entière avait conçu de lui l'opinion la plus avantageuse ; elle le priait, avec larmes, de ne point l'abandonner, et de terminer là ses courses apostoliques : les besoins, en effet, ne pouvaient être plus grands. Qu'on se représente un diocèse privé d'évêque pendant huit ans, sillonné dans tous les sens par des hordes musulmanes, d'autant plus fortes qu'elles se sentaient appuyées par des -chrétiens sans foi et sans mœurs. Les désordres, fruit déplorable des hérésies et des guerres qui avaient troublé si longtemps l'Italie et les Gaules , étaient à leur comble. Les églises avaient été abattues ou pillées , les prêtres poursuivis, le culte suspendu, les écoles fermées. La jeunesse, livrée à ses penchants naturels, n'avait pas même pu recevoir, dans le secret du foyer domestique, les leçons de sagesse qu'on ne recueille jamais avec tant de docilité et de bonheur que sur les genoux d'une tendre mère. Tel était le malheur de ces temps-là. Une nouvelle création devenait, en quelque sorte, nécessaire. Quelle tâche immense pour un ministre de Dieu!
Aussi le clergé d'Embrun, voyant la vénération et la confiance dont les simples fidèles entouraient Libéral, n'hésita
point à le choisir pour évêque et à presser sa consécration. Cette cérémonie eut lieu, on doit le penser, sans cette pompe extérieure que l'Eglise a coutume de déployer dans ses plus augustes solennités : la présence et le despotisme de l'homme ennemi ne le permettaient point. Comme à Bethléem , David avait été sacré mystérieusement par le prophète Samuel, sans qu'il se fût éveillé le moindre soupçon dans lame déjà troublée de Saiil, mais aussi sans que les grâces de Dieu eussent été versées avec moins d'abondance dans l'âme du prophèteroi; ainsi en fut-il de l'ordination de saint Libéral.
L'onction qu'il venait de recevoir avait été accompagnée de tant de célestes faveurs, qu'inondé de délices, brûlant de zèle, il se mit à l'œuvre, et se dévoua entièrement au salut de ce peuple qui venait de lui être irrévocablement confié. Le Seigneur, en le choisissant, lui avait dit, comme autrefois au prophète Jérémie : « Je t'ai établi sur les nations pour édifier et pour planter; comme l'amandier se hâte de fleurir, je me hâte d'accomplir mon œuvre. Je prononcerai mes jugements contre la malice de ceux qui m'ont délaissé pour sacrifier à des dieux étrangers. Et toi, ceins tes reins; va, dis-leur tout ce que je te commande; ne crains pas en leur présence, car je ne permettrai pas que tu craignes leur visage. Je t'établis aujourd'hui comme une ville forte, une colonne de fer et un mur d'airain.... Ils combattront contre toi; et ils ne prévaudront point, parce que je suis avec toi pour te délivrer (1). »
(1) Jérem. 1,
454 HISTOIHE Ï1AGIOLOG1QUE
Notre Saint se montra, en tout, fidèle à sa divine mission. La charité, qui rend ingénieux, sut lui faire mettre à profit des jours moins orageux pour parcourir son diocèse. 11 se mêlait tantôt avec ses prêtres, tantôt avec les simples fidèles, pour ne pas être si aisément reconnu , et pouvoir, avec moins d'entraves, opérer un plus grand bien dans les cœurs affamés de la parole du salut et qui, depuis si longtemps , n'avaient personne pour leur rompre ce pain merveilleux des intelligences. Il s'efforçait de prémunir les pusillanimes contre le danger é minent de renier leur foi; leur représentant, avec énergie, quelle est l'énormité de ce crime; combien il est difficile, après une chute si profonde, de revenir à la pénitence; avec quelle rigueur Jésus-Christ condamnera devant son Père céleste celui qui l'aura désavoué lui-même devant les hommes ; enfin, le besoin qu'a tout chrétien pour être sauvé, non-seulement de conserver intact dans son cœur le dépôt des vérités de la religion , mais de professer cette doctrine, et d'en fournir au dehors des preuves non-équivoques.
Les prêtres, à leur tour, insistaient sur ces recommandations salutaires auxquelles le malheur des temps prêtaient une si grande actualité. Et ce travail des hommes de Dieu, travail saint, noble, accompagné de mille périls, fut continué, avec les plus grands succès , jusque vers l'an 950.
Toutefois, nos pères n'osaient encore livrer leurs cœurs à la joie et à l'espérance; ils se défiaient toujours de leurs perfides tyrans. Ils avaient vu, en 920, le maître des provinces espagnoles musulmanes franchir les Pyrénées, ravager la Gascogne, assiéger Toulouse, Ils avaient vu les environs
du Fraînet changés en un monceau de cendres, Marseille détruite, Aix également envahi, plusieurs chrétiens écorchés vifs, et l'archevêque s'enfuyant à Reims. Or, de si grands désastres avaient laissé une impression profonde de terreur dans les esprits.
Hugues, témoin de toutes ces horreurs, s'était hâté de disposer du royaume de Provence et d'en faire trois parts. Il avait cédé à Charles-Constantin, fils de Louis l'Aveugle, son ancien maître, le comté de Yienne, et avait divisé les autres provinces entre Lothaire, son propre fils, et Rodolphe Iï, roi de la Bourgogne-Transjurane. Ensuite, il avait fait attaquer le château-fort du Fraînet, par terre, au moyen d'une armée nombreuse, et par mer, au moyen d'une flotte envoyée par l'empereur de Constantinople, beau-frère d'Hugues. C'en était fait de la puissance des Sarrasins en France et en Italie; quand, tout à coup, Hugues apprend que Bérenger, son compétiteur, vient de nouveau lui disputer la couronne de Lombardie.
A cette fâcheuse nouvelle, le comte renvoie la flotte, cesse de harceler les Sarrasins, convient même avec eux qu'ils garderont les passages des Alpes fermés à Bérenger , et qu'ils pourront, sans toutefois se livrer au meurtre ni au pillage, exiger des voyageurs un tribut. Puis se sentant abandonné de ses inconstants vassaux italiens, il descend de son trône, pose sur la tête de Bérenger le Jeune, la
i56 HISTOIRE HAGIOLOGIQUE
couronne d'Italie, remet celle de Lombardie à Lothaire, son propre fils, et reprend la route des Alpes, pour venir mourir dans un monastère : les uns disent à Arles, et les autres à Vienne.
Ce pacte fait avec les Arabes ne les empêcha pas de mettre tout à feu et à sang; ils se montrèrent dès lors avec plus d'assurance que jamais. Non-seulement ils épousèrent les femmes du pays, mais ils commencèrent h s'emparer des terres et à les cultiver. Les gouverneurs de la contrée se contentèrent d'exiger d'eux un léger tribut; ils recherchaient même parfois leur alliance.
Quant aux Arabes qui habitaient les hauteurs, ils continuèrent leurs brigandages et leurs violences.
Des atrocités furent également commises dans le comté de Nice, qui dépendait alors du royaume d'Arles, ainsi que sur toute la côte de Gênes. Les chrétiens n'ayant pas de troupes h leur opposer, ni de secours à attendre, furent de nouveau à la merci des infidèles. Le mal fut si grand, que des historiens ont pensé que Bérold, comte de Brisseau en Suisse, qui était maire du palais en Bourgogne, au nom de Rodolphe II, dont nous venons de parler, était d'intelligence avec ces spoliateurs, tant ils parvinrent à se charger de butin. Nous ne croyons cependant pas à cette coupable intrigue ; car durant le reste de la gestion de Bérold, qui se prolongea jusqu'au temps où Conrad, fils de Rodolphe II, vint prendre possession de ses Etats , nous ne découvrons point que le même comte ait fomenté aucune division, ni excité aucun trouble à son profit personnel.
Pour comble de disgrâce, le peuple d'Embrun se vit, peu après, séparé de son pieux pontife; ce qui suppose que la ville fut une seconde fois envahie et occupée par les barbares, qui étaient rentrés dans toutes les positions avantageuses qu'ils avaient perdues et qu'ils finirent par retenir encore de longues années. Cette catastrophe nous explique aussi la retraite de Boson, successeur immédiat de saint Libéral , et le silence de nos annales diocésaines, au sujet de Pontius, qui siégea après Boson.
Mais Dieu, qui veille sur ses fidèles serviteurs, ne permit pas aux Sarrasins de tremper leurs mains impures dans le sang de saint Libéral, ni d'attenter à des jours consacrés à sa plus grande gloire. Il ordonna au prélat de se retirer. Celuici, après avoir vu ses prêtres dispersés ou égorgés, et sa cathédrale changée en mosquée , s'éloigna tristement du diocèse qu'il avait si providentiellement fait revivre. Il reprit, les yeux pleins de larmes et le cœur brisé, le chemin de sa patrie, mendiant son pain sous un vêtement d'emprunt, et rendant, en échange de leur charité, l'aumône de la sainte parole, aux personnes qui venaient en aide à sa santé épuisée par les fatigues du voyage et les austérités de la pénitence.
A cette époque si désastreuse pour la Provence et pour le Dauphiné, l'Eglise d'Embrun fît une perte immense, comme il a été dit à la fin de la vie de saint Marcellin; le corps de ce saint fondateur, qui avait été le palladium de la cité, fut
emporté loin d'Embrun, et fut à jamais perdu pour cette ville. Ce n'est que tout récemment, que cette Eglise désolée a pu apprendre que le sacré dépôt avait été confié jadis au monastère de l'ordre de Saint-Benoît, fondé à Chanteuge, diocèse du Puy, en 956, époque de la translation de la précieuse relique de saint Marcellin, en l'honneur de qui fut consacrée l'église nouvellement bâtie. Gomme ce lieu servit d'asile, pendant plus de sept cents ans aux dépouilles mortelles du saint archevêque, il nous est par là même devenu cher, et nous regrettons de ne pouvoir reproduire ici les témoignages recueillis sur ce sujet. D'après des documents certains, on sait que ce fut Gunebert, curé de Brives et fondateur du monastère, qui remit aux religieux le corps de saint Marcellin avec d'autres reliques insignes.
Sans doute la mort n'avait pas tardé de frapper saint Libéral, à Brives, et Gunebert, curé de Brives, devint possesseur du pieux trésor que notre saint pontife n'avait pu reporter lui-même dans sa cathédrale.
En fondant le couvent de Ghanteuge , Gunebert n'avait fait que répondre aux intentions de son oncle, nommé Claude, homme illustre et pieux, qui, surpris par la mort et n'ayant pu, au IX siècle, établir, selon ses vœux, un collège, de chanoines en ses terres, en avait cédé la jouissance à son neveu, avec charge pour celui-ci de tout remettre ensuite à l'Eglise de Brives. Mais, d'un commun accord, le chapitre de cette ville et Gunebert préférèrent élever une église en l'honneur de saint Marcellin d'Embrun , puisqu'ils en avaient providentiellement les reliques, et bâtir une maison de
Bénédictins pour y faire prier Dieu. Ce fut Arnoux, abbé d'Aurillac, qui présida à cette entreprise et qui installa ces religieux. Ceci avait lieu la première année du règne de Louisd'Outre-mer, qui, six ans après, confirma l'acte de donation, à la prière du comte Roger et d'Eric, évêque de Langres, chancelier du roi (1).
Il nous a été impossible d'obtenir des détails sur les derniers moments de saint Libéral; nous savons seulement, d'après les martyrologes d'Aquitaine et les légendes du bréviaire de Tulle, que des autels et des églises ont été consacrés en son nom, et que son corps a été déposé dans l'église de Brives, lieu de sa naissance. On y célèbre sa fête le vingt et un novembre. Bernard Guidonis, évêque de Lodève, parle de ce bienheureux prélat dans son catalogue des Saints et Saintes du Limousin.
Le savant dom La Motte, religieux bénédictin, a consigné par écrit, dans ses mémoires, qu'il lui était tombé entre les mains, en fouillant des antiquités, un vieux parchemin où ces paroles étaient écrites bien distinctement : In Aqailaniâ sancti Liber alis Episcopi Erodunensis, XXI nov. Or, il ne faut pas croire, ajoute le P. Fournier, en son Histoire des Alpes maritimes, que, par ce mot Erodunensis , on ait voulu parler d'une autre ville qu'Embrun , puisque dans ce même cartulaire, dom La Motte a trouvé une copie du testament de Charîemagne, où le copiste, au lieu d'écrire Ebrodanurn, en parlant de notre cathédrale, a mis Erroduniim : ce que tous
(l) Extrait des Anna!, de Mabillon et de PHist. des Alpes par le P. Fouruier,
460 HISTOIRE HAGIOLOG1QUE.
les archéologues ont traduit par Embrun. On ne peut non plus se figurer qu'il puisse y avoir Verodnnum, qui signifie Verdun , puisque Démochares , Claude Robert et tous les autres auteurs qui ont fait le dénombrement des évêques de Verdun, n'ont jamais fait aucune mention de saint Libéral, tandis que l'Eglise d'Embrun l'a toujours mis au rang de ses pontifes les plus saints.
S. ISMIDE 9
10e siècle.
Puand saint Ismide vint s'asseoir sur le siège archiépiscopal qu'avaient été forcés d'abandonner saint Libéral et son successeur Boson, le diocèse
?^HIt ^ d'Embrun , la Provence et le Dauphiné avaient m\W bien changé de face. De grands événements s'étaient f^4w accomplis; le cri de détresse avait été poussé et un libérateur avait été envoyé de Dieu vers nos pères. Pour comprendre comment le saint évêque dont nous allons raconter la vie, a pu exécuter d'aussi grands travaux dans tout son diocèse, il est nécessaire de reprendre les choses de plus haut.
i62 HISTOIRE T1AGIOLOGTQUE
Hugues, comte d'Arles et roi d'Italie, qui d'abord s'était emparé avec astuce du royaume de Provence, avait divisé, avons-nous dit, ce même royaume en trois parts. Or, à Rodolphe II, roi de la Bourgogne-Transjurane, l'un des copartageants et qui avait marié sa fille Adelaïs avec Lothaire , fils d'Hugues, succéda, en 957, Conrad, son fils, encore jeune. Celui-ci ne vint prendre possession de ses Etats qu'en 962, époque du mariage de l'empereur Othon, avec Adelaïs, devenue veuve. Le royaume d'Arles ou de Provence comprenait alors, ainsi que nous l'avons déjà dit , la Provence, le Daupliiné, le Lyonnais, la Savoie, la Franche-Comté, le duché de Bourgogne, la Suisse et l'Alsace : Vienne en était la capitale. On voit que Conrad n'était pas mal partagé. Mais son absence, durant sa minorité, et son amour exagéré de la paix, nuisirent à ses sujets fidèles. Les Sarrasins, joints à des Hongrois idolâtres venus des bords du Rhin, surent en profiter. Ils réduisirent les habitants des Alpes cottiennes et des Alpes maritimes en une servitude plus dure que jamais.
Isarn , évêque de Grenoble (945-976), homme courageux, aidé de quelques seigneurs, tenta d'affranchir son diocèse de ce joug intolérable; il y parvint (954), et refoula ces hordes barbares vers saint Jean-de-Maurienne et Suze. Dès lors, entassées dans les montagnes, elles s'y fortifièrent, rançonnant les pèlerins qui suivaient nos défilés ; mais l'arrestation du bienheureux Mayeul, abbé de Cluny, devait combler la mesure de leurs méfaits et procurer la délivrance de nos ancêtres.
Le saint homme revenait, en 972, de visiter le tombeau
des saints Apôtres. Après avoir franchi les cols, il entra dans la vallée du Drac; beaucoup de voyageurs s'étaient joints à lui. On traversait un torrent qui se précipite dans la plaine , et l'on suivait un étroit défilé, quand, au-dessus du village des Ricous, à l'entrée de la gorge d'Orcières, des Musulmans qui se tenaient cachés en un lieu encore appelé Château- Sarrasin, se montrent et fondent sur eux. Ils en blessent plusieurs, et font prisonniers tous ceux qu'ils peuvent atteindre. Mayeul est lui-même percé d'un dard au bras, chargé de fers et jeté dans une caverne.
Le saint abbé demandait à Dieu la grâce du martyre; mais Dieu lui révéla, dans un songe, qu'il serait rendu à la liberté. C'était dans les derniers jours de juillet; il pria la sainte Vierge d'obtenir de son divin fils, qu'il pût célébrer la fête de l'Assomption avec les chrétiens ; après quoi il s'endormit d'un profond sommeil. A son réveil, il se trouva délivré de ses chaînes. Les infidèles, étonnés du miracle , n'osèrent lui remettre ses fers et ils le traitèrent avec moins de rigueur. Ils lui offrirent même de se racheter lui et les siens, et lui ayant taxé sa rançon à une forte somme, ils lui demandèrent s'il était assez riche pour la payer. Le saint homme répondit qu'il ne possédait rien au monde qui lui fût propre, mais qu'il commandait à des gens ayant de grandes terres et beaucoup d'argent.
Il fît donc partir un de ses moines avec une lettre de sa main, qui ne renfermait que ces mots : « A mes seigneurs et à mes frères de Ciuny, frère Mayeul, malheureux captif. Les torrents de Bélial m'ont environné; les filets de la mort
m'ont prévenu. Maintenant donc envoyez, s'il vous plaît, îa rançon pour moi et pour ceux qui sont avec moi. »
Cette lettre si courte causa à Cluny et dans tous les pays voisins, une extrême tristesse et presque une révolution. On vendit tout ce qui servait à l'ornement des monastères; plusieurs seigneurs firent pour cet objet de grandes libéralités, et Ton amassa promptement la somme demandée.
Cependant le saint abbé forçait de plus en plus la vénération des barbares. Un jour, l'un d'entre eux, touché de compassion, pétrit du pain sur son bouclier, le fit cuire et le présenta à Mayeul , qui avait refusé une nourriture qu'il n'avait pas l'habitude de prendre. Une autre fois, un de ses gardiens voulant polir un bâton, mit le pied sur une Bible que le religieux portait constamment avec lui. Le Saint s'en plaignit en gémissant; les Arabes reprirent leur camarade, disant qu'il fallait respecter les paroles des grands prophètes. Mais la punition ne se fit pas attendre, car ce Sarrasin ayant eu querelle avec ses compagnons , ceux-ci lui coupèrent le pied dont il avait foulé la Bible.
Enfin, la rançon ayant été comptée, Mayeul et toute sa nombreuse suite furent délivrés. Il put célébrer l'Assomption avec les chrétiens, ainsi qu'il l'avait demandé. Les Sarrasins ne restèrent pas longtemps possesseurs de cet or et des autres dépouilles. Des troupes se présentèrent pour venger l'injure faite à des hommes si inoffensifs et si saints. Les barbares subirent une déroute sanglante; et ils se regardèrent comme frappés d'un bras divin.
Mayeul avait à peine reparu à la tête de ses monastères , qu'il s'éleva dans toute la Provence un grand cri d'indignation et qu'on supplia Conrad de prendre vivement les intérêts de ses sujets opprimés. Le roi de Bourgogne, touché de ces plaintes, chercha l'homme le plus capable de mener à bonne fin cette entreprise difficile.
Un guerrier pieux et vaillant, connu sous le nom de Bérold de Saxe, s'était déjà bien montré en quelques actions contre les Hongrois et les Sarrasins; il était fils d'Hugues, frère puîné d'Othon, empereur; c'est pour cela qu'il portait en ses armoiries un champ d'or avec une aigle de sable membrée de gueule (1). Le roi Conrad le choisit de préférence et lui confia des troupes considérables.
Le général se mit en marche. Ayant appris, par des espions, que les Sarrasins, campés à la Garde-Fraînet, ne se doutaient encore de rien, il suivit la côte de Marseille et de Toulon, et il passa par des sentiers si dérobés, qu'il arriva près de cette place forte sans que l'ennemi en eût le moindre vent. Il fit lier avec de petits cordons la langue des chevaux pour les empêcher de hennir; puis, s'étant caché dans une
(1) Ceux qui ont cru Bérold fils de Bosou, ont fait du comté de Provence un fief héréditaire, et ont supposé que Bérold avait succédé à Boson en qualité de fils, mais cela n'est point , et jusqu'à Rodolphe III et Conrad le Salique , le grand fief de Provence fut électif. Dans la suite, Bérold fut aussi désigné sous le nom de Guillaume I , avec le titre de marquis , de duc , de comte et de prince.
forêt voisine, à la faveur de la nuit, il détacha, au point du jour, quelques piqueurs qui s'élancèrent sur la première garde, se rendirent maîtres de la porte et poussèrent un grand cri. A l'instant, Bérold ou Guillaume charge avec toute sa troupe, s'empare des positions; les barbares surpris, ne songent qu'à fuir, et l'on en fait un affreux carnage. Ainsi tomba entre les mains des chrétiens cette forteresse que les Sarrasins tenaient depuis plus de cent dix ans. Après avoir pourvu à la sûreté de ce poste important et s'être saisi des munitions de guerre et de bouche, Guillaume fit parvenir au roi, son maître, cette heureuse nouvelle, qui fut reçue avec une extrême joie (972).
Les Sarrasins qui étaient à Montmaur, aujourd'hui Colmars, informés du danger qu'ils couraient eux-mêmes par la prise de la Garde-Fraînet, tiennent conseil et veulent, avec toutes les forces qui leur restent dans les Alpes, assiéger, à leur tour, cette ville, leur ancien boulevard. Ils assemblent donc à la hâte une armée d'environ vingt mille hommes. Guillaume, de son côté, réunit ses officiers, et sur le conseil que l'un d'eux lui donne de prévenir l'ennemi, il fait partir sa cavalerie avant l'aube du jour. Cette attaque lui réussit : six ou sept mille infidèles restent sur le champ de bataille; leurs compagnons ne pouvant choisir une position avantageuse, cèdent à la peur, prennent la fuite, et rentrent par groupes dans leurs cantonnements accoutumés.
Conrad conçut alors le projet d'attaquer simultanément les Arabes sur tous les points de son royaume; mais Guillaume ne l'approuva point. Il eût préféré voir équiper une flotte,
pour priver l'ennemi des secours qu'il pouvait recevoir par mer, car la Sicile, la Sardaigne, la Corse et l'Espagne étaient alors au pouvoir des infidèles.
Sur ces entrefaites, Conrad mourut. Rodolphe III, son fils aîné, qui lui succéda, vécut indifférent aux affaires de son royaume. Guillaume aurait pu se prévaloir de sa bravoure, de son habileté et des circonstances; mais, préférant rester fidèle à son souverain, il continua d'être le plus solide appui du trône. Les habitants de la Provence lui avaient fait dire qu'au temps où les neiges seraient fondues, il y aurait possibilité d'arriver à Montmaur, par des routes peu connues; il tint cette communication secrète; et dès que la saison le permit, il se fît suivre d'une troupe d'élite. Guidé par des hommes sûrs, il arriva, sans être aperçu, sur une position qui dominait Montmaur, surprit les forts qui commandaient la ville, s'en empara, et passa au fil de l'épée tout ce qui s'y trouvait.
Avec le même bonheur et la même adresse, il dégagea successivement Gap, Seyne et Embrun. Il chassa les Sarrasins de quelques positions redoutables, telles que Orpierre, Montmaur près de Yeynes, où il reste des vestiges de retranchements, la Cluse en Dévoluy, Rabou, la forêt de Durbon, le Col-de-Cabre, Puy-Maure, Mont-Séléucus , les tours de Rosans, Moron, près de Laragne, la Tour-Ronde, où l'on a trouvé un cimeterre arabe, toute la vallée du Ruech. Yeynes, Oze, Saint-Auban-d'Oze , Savournon , Montrond, qui correspondait avec la tour de Sisteron, Château-Sarrasin en Champsaur, Yillards-Mauren , la forêt de Rarbairoux, les rochers et cavernes de Corbières, sur la rive droite du Drac,
furent rapidement soumis. De là, Guillaume parcourut en vainqueur Vars, Freissinières, la Yallouise, le Briançonnais , le Mont-Genèvre, Exilles, Montmorin-d'Oulx, Pragelas , Suze et tous les châteaux de Bardonèche.
Nous savons qu'en ce même temps une sanglante bataille fut livrée entre Embrun et Guillestre , dans la plaine de Barben, appelée aujourd'hui Plan-de-Phazy , du nom d'un ancien château qui la dominait du côté de Risoul. Pour avoir une idée exacte de cette action mémorable, il faut se rappeler qu'Othon, duc de Bavière, ayant passé en Italie à la mort d'Othon III, pour se rendre maître de l'empire, avait été supplanté et vaincu par Arduin, son compétiteur. Soit défiance de ses forces, soit impiété, celui-ci fit alliance avec les Sarrasins Génois, qui avaient remplacé les anciens Génois catholiques; il s'unit aussi avec le marquis de Suze et celui de Saluées, qui s'obligèrent à faire entrer des troupes dans le royaume de Bourgogne , par le Mont-Genèvre et par les cols de Viso et de Tende. C'était contre toutes ces forces réunies, que Bérold de Saxe ou Guillaume avait à combattre. Les ennemis, néanmoins, bloqués entre la Roche et Saint- Clément, furent taillés en pièces; les débris de leur armée s'enfuirent en la vallée du Queyras, où ayant tout mis à feu et à sang, ils franchirent les derniers sommets des Alpes, pour se retirer dans les Etats du marquis de Saluées, leur allié, qui était avec eux en cette journée décisive.
Guillaume tourna ensuite ses armes vers la Maurienne, et alla présenter le combat à Mainfroy, marquis de Suze, et aux Sarrasins de Gênes et de Gannes. Il en tua une grande partie; le reste fut distribué à ses soldats ou vendu comme esclaves.
Le marquis de Suze ayant échappé à la mort, se brouilla avec l'empereur d'Italie, au sujet de l'abbaye du Monêtierde-Briançon, appelé encore alors Monêtier-de-Maurienne. Mainfroy avait donné cette abbaye à un certain Geoffroy, tandis que l'Empereur réclamait ce droit. Cette contestation obligea le marquis de recourir à Rodolphe III , roi de Bourgogne, et à Guillaume, lieutenant de ses armées. Il demanda la paix, et pour gage, offrit en mariage sa fdle à Humbert aux Blanches-Mains, second fils de Guillaume; ce traité s'exécuta à la satisfaction générale.
Après des actions si brillantes, la paix étant rendue au royaume de Bourgogne, Guillaume, vainqueur de tous ses ennemis, alla remercier solennellement le Dieu des combats, auquel il attribuait ses glorieux succès; il fit, à cette intention, le pèlerinage de la Sainte-Beaume en Provence. Il vécut ensuite dans une honorable paix; combla de ses largesses les établissements du vénérable abbé Mayeul, et, revêtu de l'habit religieux, mourut entre les bras de ce Saint, l'an 992 : son fils lui succéda sous le nom de Guillaume II , en qualité de comte de Provence.
Les populations des Alpes ainsi délivrées de la présence des Sarrasins, entrèrent en des transports joyeux. Des cantiques d'action de grâces retentirent dans les villes et les campagnes. Rodolphe III, roi de Bourgogne, s'était joint à ses sujets pour témoigner à l'illustre et pieux libérateur sa vive reconnaissance. Après la mort de Boson, arrivée en 970, il lui avait accordé, pour lui et ses successeurs, la dignité de comte d'Arles et la possession du comté de Provence, qui comprenait alors le Gapençais et l'Embrunais. Au même temps, le peuple, avec enthousiasme, lui avait décerné le titre si flatteur et si doux de Père de la Patrie.
Du vivant même de leur libérateur, nos pères avaient pu reprendre leurs travaux accoutumés; ils vivaient dans une sécurité parfaite, car la Sardaigne et la Corse avaient été évacuées par les Sarrasins, peu après la prise de la Garde- Fraînet. Mais il y avait bien des plaies à cicatriser. Des vallées entières étaient restées, pendant de longues années, sans culture. Les troupeaux avaient été enlevés. La guerre, avec ses massacres, et l'esclavage qui en était la suite, avaient considérablement diminué la population; d'ailleurs, l'extrême misère détournait les habitants des campagnes de tout projet d'établissement. Pour comble de maux, la peste était venue joindre ses horreurs à ces calamités; elle fit à elle seule, dit l'auteur de la vie de l'abbé Mayeul, plus de ravages que les Sarrasins.
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Les évêques qui siégèrent à Embrun pendant cette période de temps, sont : Boson, qui assista, en 945, à la consécration de l'abbaye de Saint-Maurice-d'Agaune, et en 945, à une donation faite par le comte Hugues, à l'archevêque de Vienne; Pontius, que Ghorier donne pour successeur à Boson, et qui souscrivit, en 992, un testament de Guillaume 1, comte de Provence, dont nous venons de parler (1); Amédée, fils ou parent de Guillaume I , et dont la nomination fut un acte solennel de reconnaissance de l'Eglise d'Embrun pour les services du pieux général; enfin, Radon, qui était déjà évêque, en 1016, comme il conste par un acte déposé aux archives d'Arles, et qui fit lui-même, en 1025, une donation à l'Eglise de Sainte-Marie-d'Ilion, en présence d'Eminus, évêque de Digne, et de quatre chanoines de l'Eglise de Saint- Marcellin d'Embrun. En 1027, ce même prélat autorisa un legs considérable, fait au monastère de Saint-Michel-de-la- Gluse , en Savoie , et aux prieurés de la Couche et de Saint- Denis, paroisse de Prunières, où il y avait déjà des religieux. Cette fondation avait passé à des laïques : Bertrand, comte de Forcalquier , et ses frères , la restituèrent.
Tels sont les événements de cette époque, qui se rattachent à l'histoire de ce pays si tourmenté. Nous n'avons pas d'autres documents sur les actes des archevêques d'Embrun , que nous savons avoir occupé ce siège depuis saint Libéral jusqu'à saint Ismide. Venu au moment où nos pères avaient pourvu à leurs premières nécessités, ïsmide les vit s'imposer
(-I)De RuQ; Gall. Christ ; Archiv. d'Arles.
de nouveaux sacrifices et se joindre à leur premier pasteur, pour relever les ruines du sanctuaire et rétablir le culte public dans toute l'étendue de son diocèse.
Le saint restaurateur sut admirablement profiter de la paix qui avait été rétablie dans nos montagnes , comme nous venons de le raconter. Des mémoires particuliers qui avaient été communiqués au P. Fournier, et qui n'ont de rapport qu'à trois archevêques d'Embrun , nous apprennent que ce prélat était extrêmement attaché aux fonctions de son sublime ministère; qu'il s'occupait avec un merveilleux empressement à rétablir les églises qui avaient été ruinées , à réconcilier celles que les infidèles avaient profanées; qu'il faisait de fréquentes visites, et dans son diocèse, et dans toute la province des Alpes maritimes; qu'il assemblait souvent ses suffragants pour étudier avec eux les moyens les plus propres à étendre la religion, à rétablir la discipline si affaiblie en ces temps de perturbation ; qu'il travailla avec la charité la plus ingénieuse pour détruire les restes du mahométisme, en faisant goûter la vérité évangélique, soit aux Sarrasins isolés , qui avaient été cédés aux chrétiens en qualité de serfs, soit aux colonies sarrasines auxquelles on avait assigné certaines localités, d'où il leur était défendu de sortir. Cette mesure était nécessaire pour leur ôter le pouvoir de se soulever et d'arborer de nouveau l'étendard du Prophète, en prêchant ce que les Arabes modernes appellent encore la guerre sainte.
D'après ces mêmes mémoires , l'infatigable pontife ne travailla pas avec moins de succès à corriger les mœurs publiques et à ramener à leurs premiers devoirs les chrétiens qui, vivant au milieu des Arabes, en avaient pris les habitudes de pillage et de débauches. Il appela des religieux pour desservir ou reconstituer les paroisses. De là, tant de prieurés, de dîmes et de nominations curiales, réservés à des abbayes jusqu'à ces derniers temps.
En effet, des prêtres avaient été envoyés de Rome, vers le commencement du XIe siècle, pour catéchiser les peuples que le séjour des Sarrasins en Italie et dans les Gaules avait pervertis. Comme ils se chargeaient du service paroissial et que, d'ailleurs, les peuples avaient confiance en eux, à cause de la sainteté de leur vie, ils perçurent partout des redevances et des dîmes qui, réunies, leur permirent de fonder des établissements plus ou moins considérables, connus sous le nom d'abbayes et de prieurés. Ils en édifièrent un premier à Saint-Michel-de-la-Cluse en Savoie. De là, ils se répandirent dans les diocèses voisins. Après avoir évangélisé Suze, Oulx et Césanne, ils franchirent le Mont-Genèvre et descendirent dans l'Embrunais et le Gapençais.
L'acte authentique d'une donation faite, en 1027, par Bertrand ou Guillaume III, comte de Forcalquier, et par toute sa parenté, avec le consentement de Radon, alors archevêque d'Embrun, atteste qu'un prêtre, nommé Jacques, et quelques autres frères étaient établis à la Couche, en un monastère. « Le comte Bertrand ayant appris, dit cet acte, que si quelqu'un emploie ses biens temporels pour
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enrichir les lieux où les Saints sont honorés , et que ceux qui établissent des revenus pour l'entretien des personnes qui administrent les sacrements, seront récompensés dans l'autre vie par Notre-Seigneur Jésus-Christ, veut, lui, comte de Forcalquier, favoriser le monastère de la Couche. Il donne, en conséquence, à Dieu, à l'archange saint Michel, intendant du Paradis, et au monastère de la Cluse, qui est situé dans les marches d'Italie et dont Benoît est abbé, une partie de son héritage qu'on appelle le Yillard-de-Meiffred , au comté d'Embrun. » Il en indique tous les confins. Il y mentionne les églises de Saint-Denis et de Saint-Gai, au pied du territoire de Prunières, et ajoute qu'il le fait de l'avis de Radon, archevêque d'Embrun, qui confirme cette donation et qui cède lui-même les églises sus-désignées avec leurs dîmes et dépendances, en présence d'Astorgius, évêque de Gap, de Gauffret, évêque de Nice, et de deux chanoines de l'église de Saint-Marcellin d'Embrun.
Cette fondation fut suivie d'une autre, faite par le comte et dans la même année, où sans mentionner le petit ruisseau de la Couche (Colca ou Culca), il donne pour confins au monastère : la Durance, Saint-Denis et la montagne dite les Deux-Sœurs. D'après ces actes, dont le texte est inséré dans l'histoire des Alpes maritimes par le P. Fournier, il est constant que le prieuré de la Couche, dans ses commencements, a dépendu de l'abbaye de Saint-Michel de la Cluse, qu'avaient dotée les comtes de Forcalquier et d'Embrun, et dont l'empereur Frédéric Ier avait confirmé tous les privilèges. Par la charte de ce prince, on voit que cette communauté
possédait une multitude de bénéfices dans les diocèses de Turin, d'Embrun, de Gap, de Valence, de Grenoble, de Sion en Suisse, et dans quelques autres. Le prieuré de la Couche acquit pareillement des droits sur les paroisses de Pontis, de Réotier, de Saint-Clément et sur plusieurs autres dans les diocèses d'Embrun et de Gap. Les évêques de ces deux diocèses favorisaient puissamment l'extension d'un institut si utile.
Saint Ismide eut, en même temps, grandement à cœur de faciliter, par l'hospitalité la plus généreuse, le passage des pèlerins qui affluaient, plus que jamais, sur nos voies publiques, se dirigeant vers Rome, où ils allaient vénérer le tombeau des saints Apôtres. Dans ses visites épiscopales, il ne manquait pas de prêcher cette bonne œuvre à tous ses chers diocésains. Sur ses instantes recommandations, plusieurs églises consacrèrent une partie de leurs revenus à recevoir ces^pieux voyageurs, car, à cette époque, les hôtelleries étaient fort rares. Une vigne, dans le territoire de Saint-Clément, porte encore le nom de Vigne des pèlerins, et le produit en est aujourd'hui affecté aux pauvres.
Mais le charitable pasteur ne se bornait pas à parler sur ce sujet; il donnait aussi l'exemple. Souvent il lavait les pieds aux pèlerins, fatigués de leurs longues marches. Par ces saintes et humbles pratiques, Ismide cherchait à se rendre plus conforme à son divin maître. Il espérait aussi avoir quelque part aux mérites de ces chrétiens qui s'en allaient
ainsi retremper leur ferveur devant les saints tombeaux des apôtres et s'édifier de la vue du Vicaire de Jésus-Christ.
C'est à l'épiscopat de saint Ismide que nos annales et celles de l'Eglise d'Angers rattachent la mort de Renaud , évêque d'Angers , lequel fut enseveli dans l'église de Saint-Marcellin , vers le bras droit de la croix, sous l'autel de Notre-Dame, comme il conste par un mémoire tiré des archives de l'Eglise d'Angers et adressé au chapitre d'Embrun, au commencement du XVIIe siècle, par un avocat d'Angers, plaidant à Aix pour une autre cause, et chargé de recueillir quelques informations touchant les dépouilles mortelles de ce prélat. On ne sera pas fâché peut-être d'apprendre ici à quelle occasion cet évêque vint à Embrun ; la singularité du dénoûment nous fera pardonner la longueur de la digression.
Foulque III, dit Nerra, ou le Noir, comte d'Anjou, après avoir, dans plusieurs guerres injustes, versé beaucoup de sang et usurpé les biens ecclésiastiques, touché de repentir et frappé de la crainte de l'enfer, fit deux fois le pèlerinage de Jérusalem. Après quoi, il bâtit une église et un monastère à Beaulieu , non loin de Loches. Cette église étant achevée et magnifiquement ornée, il envoya prier Hugues, archevêque de Tours, de venir en faire la dédicace. Mais le prélat répondit : « Je ne puis offrir à Dieu les vœux d'un homme qui a pris à mon Eglise plusieurs terres et plusieurs serfs; qu'il commence par rendre ce qu'il a usurpé. »
Le comte, indigné, fit de grandes menaces contre son archevêque, et prenant une forte somme d'or et d'argent, il s'en alla à Rome avec Renaud, évêque d'Angers, qu'il avait
prié de l'accompagner. Arrivé à Embrun, le pieux évêque fut saisi de la maladie dont il mourut. Foulque, resté seul, continua son voyage en toute hâte; exposa ses griefs au pape Jean, lui fit de riches présents, et le pria de faire consacrer l'église qu'il avait construite. Le Pape envoya à cet effet, avec le comte, un cardinal nommé Pierre. Un jour du mois de mai fut indiqué pour la dédicace ; il s'y trouva une grande multitude de fidèles, mais peu d'évêques.
Or, la cérémonie était à peine achevée, qu'à l'heure de none, le temps qui était serein se chargea tout à coup de nuages, et une tempête éclata si furieuse, qu'après avoir secoué longtemps la nouvelle église et l'avoir renversée, elle en dispersa le toit et toute la charpente. Cet événement fut diversement interprété, ajoute Glaber; les uns y virent le châtiment d'un attentat contre la discipline, Foulque ayant voulu se passer de son évêque; les autres crurent que Dieu ne pouvait agréer une maison, fruit d'injustices commises et probablement non encore toutes réparées. Foulque Nerra mourut, d'après Feller, en 1040, par conséquent vers la fin du pontificat de saint Ismide, que nous croyons avoir siégé depuis l'an 1027 jusqu'en 1045 (1).
[i] En adoptant ces deux dates, nous rapportons a un seul tout ce qui est dit dans nos annales sur Ismidus, Ismidas, Ismidius, Ismondus, Ismido , Ismodo, Hismido, et Rismodo. Avec les frères Sainte-Marthe, nous ne voyons en ceci qu'un même nom, altéré à force d'avoir été répété par le peuple. Puisque des actes authentiques attestent que Radon était évêque en 1016 , 102o et 1027, saint Ismide n'a pu siéger que plus tard; et le docteur Albert, qui place Ismidas de 995 à 101.5 , a négligé, à tort, de mentionner l'épiscopat d'Amédée. De son côté, le P. Fournier, faute de documents, avait omis celui de Pontius, et placé saint Ismide de 1010 à 1027, ce qui ne peut être, vu la date certaine de Radon.
Quoi qu'il en soit de tout ceci, l'archevêque d'Embrun, en faisant inhumer le compagnon de voyage du fameux comte , nous a laissé un grand exemple de la charité fraternelle à exercer envers les étrangers, même après leur mort, car il fit déposer le corps de l'évêque Renaud, dans une des églises les plus vénérées du diocèse, tant pour son antiquité que pour les miracles qui s'y opéraient par l'invocation de saint Marcellin, et dans le même caveau où l'on avait coutume d'inhumer nos pontifes.
La réputation de vertu d'Ismide lui acquit l'estime des seigneurs et des rois. Le pieux pontife sut profiter de leur bienveillance pour obtenir plusieurs privilèges en faveur de son église métropolitaine d'Embrun, et pour procurer aussi à ses chers diocésains plus d'aisance et de tranquillité.
Conrad, dit le Salique, fils d'Herman, duc de Franconie, avait été élu roi de Germanie en 1024. Quelques années après, le Pape le couronna Empereur. Puis, en vertu du testament de Rodolphe ou Raoul III , dernier roi de Bourgogne, qui mourut en 1052, et dont nous avons parlé cidessus; et aussi comme mari de Gisèle, sœur puînée du roi défunt, il réunit sous son sceptre tout le royaume de Bourgogne , qui lui fut longtemps disputé par Eudes , comte de Champagne. En conséquence, la Bourgogne-Transjurane, le Dauphiné et la Provence firent partie de l'empire Germanique. Saint Ismide obtint de lui plusieurs privilèges
qui furent, pour l'Eglise d'Embrun, le prélude à d'autres faveurs plus considérables qu'elle reçut, un siècle plus tard, des Empereurs et des Papes, comme le rappelle la Bulle d'or de l'empereur Conrad II, en date de 1147, adressée à Guillaume de Champsaur, archevêque d'Embrun. Ces libéralités placèrent l'Eglise métropolitaine dans un état d'indépendance glorieuse, vis-à-vis des seigneurs et des comtes, devenus d'autant plus redoutables, que leurs possessions s'étaient considérablement accrues depuis que la plupart des fiefs avaient été déclarés héréditaires par les rois et les empereurs.
Au mois d'octobre de l'année 1040, saint Ismide se rendit à Marseille pour la consécration de l'église abbatiale de Saint- Yictor; il apposa sa signature à l'induit que le pape Benoît XIII remit à cet abbaye, comme titre authentique d'un privilège qu'il lui avait accordé. Avec Ismide, signèrent également, en qualité de témoins, Rambaud, archevêque d'Arles, Pierre, archevêque d'Aix, et plusieurs autres prélats. Cette réunion d'évêques ne doit pas nous étonner. Ils profitaient souvent de pareilles circonstances pour tenir des conciles ou du moins pour se concerter entre eux sur une foule de points de la discipline ecclésiastique qui avait été négligée pendant les guerres précédentes.
Il est encore fait mention d'Ismide, archevêque d'Embrun, dans le diplôme, par lequel Guillaume Bertrand, comte ou marquis de Provence, céda à l'abbaye de Saint-Victor de Marseille l'église de Saint-Primase ou Promase, avec le bourg et les terres qui lui appartiennent sur le territoire de Forcalquier. Cet acte est de l'année 1044, Henri étant Empereur.
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Enfin, notre bon et vertueux pontife mourut, après avoir été, durant son épiscopat, un miroir de sainteté; il avait rempli, au milieu du peuple d'Embrun, le rôle glorieux de Néhémie, au milieu d'Israël; comme ce chef du peuple élu, il avait dit à ses enfants bien-aimés : « Le Dieu du Ciel est celui qui nous aide , et nous sommes ses serviteurs ; levonsnous et bâtissons ; » et à Dieu : « Que vos oreilles entendent et que vos yeux soient ouverts pour recevoir la prière que j'élève aujourd'hui vers vous.... Ceux-ci sont vos serviteurs et votre peuple , vous les avez rachetés par votre grande force et votre puissante main, et ils veulent vous servir fidèlement. » (2 Esdras. 1, 6, 10, 11.)