‹ Histoire hagiologique du diocèse de GapChapitre 31 sur 43 · S. GUILLAUME II · texte numérisé non relu

S. GUILLAUME II

M 2e siècle.)

'uillaume II est le fondateur de la célèbre abbaye de Boscodon ; nous le plaçons au rang de nos pontifes morts en odeur de sainteté, et nous le considérons comme confesseur de la foi, pour laquelle il succomba à la suite des mauvais traitements qu'il avait reçus des fauteurs du schisme de l'antipape Pierre de Léon, au retour du concile de Pise.

Au temps de ce pieux archevêque, l'abbaye de Cluny avait environ quatre cents moines, trois cents succursales ou prieurés, plus de deux mille autres établissements sous sa dépendance, et un seul homme, nommé Pierre le Vénérable,

dirigeait ces communautés. Non-seulement il faisait fleurir l'esprit religieux dans toutes les maisons où il avait droit de surveillance, mais il rendait encore à l'Eglise des services inappréciables, partout où l'appelaient les besoins de son Ordre.

Aussi le saint abbé était-il en grande estime auprès des évêques de France, ayant avec un grand nombre d'entre eux une correspondance suivie. Nous retrouvons plusieurs lettres de lui à Guillaume, archevêque d'Embrun, avec qui il était lié d'amitié. Il en est une qui donne à entendre qu'ils avaient vécu sous la même discipline; voici en quels termes elle est conçue :

« A notre vénérable et bien-aimé seigneur Guillaume, archevêque d'Embrun, frère Pierre, humble abbé de Cluny, salut.

« Si les plaintes pouvaient avoir lieu entre amis, je ne saurais assez me plaindre de celui qui me refuse, non pas un présent considérable, mais un entretien, une simple entrevue. Si l'amitié peut être ainsi récompensée, il faut souffrir cette mortification avec patience; ou si toutefois l'humble état de moine a cessé de plaire à votre Grandeur, il ne faut pas en être surpris, eu égard à l'inégalité du rang; mais c'est bien surprenant, si l'on en juge par les droits et les avantages de l'amitié. Le véritable amour ne souffre point de diminution ni de changement par l'élévation des personnes ; il sait qu'il doit être fidèle à un ami, quelque événement qui survienne. Si donc vous voulez foire cesser ce gémissement de mon cœur par une démarche qui vous honore et qui me procure

quelque avantage, efforcez-vous d'accomplir, à cette heure, ce que vous avez jusqu'ici négligé ; venez vers nous avec notre messager; expiez votre tort, et que nous puissions enfin voir cet ami qui s'est déjà promis tant de fois luimême. »

La vieille amitié qui inspire au saint abbé de Cluny une plainte si douce, si cordiale, si spirituelle, est une preuve de la sainteté de celui à qui elle est adressée. Sans doute il y avait entre ces deux illustres personnages, des traits de ressemblance qui les portaient à vivre en commerce de lettres , malgré leurs fonctions diverses et la distance des lieux. Ce serait néanmoins faire trop peu pour la mémoire de notre saint prélat, si nous constations seulement une affection si intime et si louable; non, il faut encore que ses œuvres viennent elles-mêmes nous révéler ses grandes vertus et ses rares qualités.

Guillaume n'eut pas, comme Ismide, un de ses prédécesseurs, à relever les ruines matérielles du sanctuaire, à instruire, à plier sous le joug consolant de la foi, des barbares à peine domptés par les armes; mais un autre champ tout aussi vaste s'ouvrit à son zèle ardent, et une grande partie de son épiscopat fut consacrée à l'extinction de l'hérésie dans son propre diocèse.

Pierre de Bruys, natif du diocèse d'Embrun, s'était mis à dogmatiser dans la Yallouise, et puissamment secondé par Henri, moine apostat et homme éloquent, il avait répandu ses erreurs dans les diocèses voisins. A la vue de ces ravages, les évêques d'Embrun, de Gap et de Die avaient pris

une résolution commune pour agir avec plus d'efficacité auprès des simples fidèles dont on avait surpris la religion. Ils eurent d'abord recours à toutes les voies que la prudence, la douceur et le zèle pouvaient leur suggérer. Mais leur autorité fut méconnue par ces hommes égarés, et les disciples de Pierre de Bruys continuèrent à se livrer publiquement à tous les genres d'excès et aux plus extrêmes violences envers les églises, les prêtres et les moines. Alors, ne pouvant les ramener par la persuasion, les évêques implorèrent l'appui du monarque, et parvinrent à éloigner de leurs troupeaux, par la force , les propagateurs de ces pernicieuses doctrines.

Le vénérable abbé de Cluny apprécia les peines et les travaux des trois évêques que nous avons désignés , et il leur écrivit une lettre d'éloges, prenant de là occasion de réfuter les principales erreurs des nouveaux hérétiques.

Pierre de Bruys et Henri , ayant été traînés au dernier supplice, vers l'an 4126 , Guillaume, archevêque d'Embrun, qui avait vu de près la grandeur du mal, comprit que, pour conserver dans le cœur de ses diocésains la foi catholique qui avait été si fortement ébranlée, il fallait quelques hommes d'élite, quelques ecclésiastiques dévoués et savants.

Or, vers l'an 1050, une nouvelle abbaye, sur le modèle de celle de la Cluse, s'était établie à Oulx, alors du diocèse de Turin; en peu de temps, elle était devenue considérable par le nombre de ses religieux et par ses dépendances.

Un saint prêtre, nommé Gérard, natif d'Oulx, et qui, sous le pape Nicolas II (1059 à 1061), devint évèque de Sisteron et de Forcalquier, avait reconstruit à Oulx l'église de Saint- Laurent et le monastère que des Bénédictins, s'enfuyant d'Italie pendant la persécution des Lombards, y avaient bâtis, mais où ils n'avaient pas tardé d'être massacrés par ces mêmes Lombards, en 574. Cette reconstruction achevée, Cunibert, archevêque de Turin, donna à Gérard et aux prêtres ses compagnons, l'habit des chanoines réguliers de Saint- Augustin que portaient les chanoines de sa cathédrale, et mit le prévôt sous la dépendance immédiate du saint-siége.

Raymond Yiminien, alors archevêque d'Embrun, avait voulu contribuer à cette fondation d'Oulx. Il avait accordé, en 1056, à l'Eglise de Saint-Laurent, martyr, dans le lieu appelé la Plébanie-des-Martyrs, pour le salut de son âme et de celles de ses prédécesseurs et de ses successeurs, les dîmes, les offrandes et les églises que les chanoines d'Oulx avaient déjà acquises ou pourraient acquérir à l'avenir dans son diocèse, sous la réserve néanmoins de l'obéissance que ces mêmes églises étaient tenues de rendre à celle d'Embrun.

Odon, comte de Savoie, et Adélaïde, son épouse, fille de Mainfroy, dernier marquis de Suse, contribuèrent aussi à l'établissement de l'abbaye d'Oulx. Ils lui donnèrent les églises et paroisses de Cézane , d'Oulx et de Salbertrand , avec leurs biens et dépendances , et de plus l'église de Saint-Justde-Suse, que Berthe, mère d'Adélaïde, avait bâtie. Les titres de cette donation sont de l'an 1057.

Huit ans plus tard, Cunibert, évêque de Turin, qui, étant à Rome, avait assisté au sacre de Viminien , archevêque d'Embrun, donna de nouvelles preuves du haut intérêt qu'il portait à cette congrégation naissante, soit en confirmant les donations faites , soit en lui confiant une foule d'autres églises comprises entre Suse et Cézane. Les évêques de Grenoble, de Vienne , de Valence , de Die et d'Avignon lui en cédèrent pareillement (1).

Au diocèse de Gap, l'abbaye ou prévôté d'Oulx avait le prieuré de Saint-Arey, où il n'y avait qu'un prieur et deux chanoines réguliers; et celui de Saint-Laurent-de-Beaumont qui, plus considérable, avait douze chanoines. Dans le diocèse d'Embrun , elle avait le monastère de Sainte-Marie de Briançon, dont l'église avait été consacrée par les évêques d'Embrun, de Genève et de Saint- Jean-de-Maurienne. En outre, elle avait huit petites églises qui dépendaient de ce même monastère. Elle possédait aussi les églises de Saint-Chaffrey , des quartiers du bourg de Monetier, du Gasset, de la Salle, de Saint-Pélade , de Névache, de Gabrières, du Villard-Saint- Pancrace, de Saint-Michel-de-Cervières, de Saint-Martin, du

(1) Le P. Fournier avait lu dans les titres de l'abbaye d'Oulx, qu'en 1080, saint Hugues, évèque de Grenoble, lui avait donné seize églises de son diocèse, avec les dîmes et offrandes. En effet, elle y possédait les églises des Arènes (Villar-d'Arènes , aujourd'hui du diocèse de Gap), de Pariset, de Lens, de Becey, de Clavaone, de Mizouen, d'Aurcs, de Vesco, de Reculats,de Vulganié, d'Osier (Notre-Dame-de-l'Osier, pèlerinage près de ViDay), d'Allème, de Saint-Georges, de Gardannes, et les dîmes de la Mothe et de Saint-Christophe-de-Pasquier. De plus, le prieuré de Vaunavey était desservi par six chanoines et un prieur ; celui de Saint-Pierre-la-Garde en avait quatre et un prieur , et celui de Notre-Dame-de-Comiers , sept et un prieur.

Puy-Saint-Pierre et du Puy-Saint-André (1). De tout le Briançonnais, les paroisses du Queyras seules ne sont pas mentionnées dans l'acte d'emphytéose avec les chanoines d'Oulx. A leur départ, les Sarrasins avaient laissé cette vallée déserte; elle ne fut repeuplée, porte la tradition, que longtemps après, par des bergers de Provence qui vinrent y parquer leurs troupeaux. Dans les derniers siècles, les prieurés de Yallouise, des Vigneaux et de Notre-Dame-de- Calme, sous Mont-Dauphin, avaient chacun un prieur avec trois chanoines résidants et dépendaient aussi d'Oulx. Ce dernier prieuré avait des droits à percevoir sur celui de Saint-Martin, quoique à la Roche il y eût également un prieuré faisant partie du vicariat de l'Argentière et de la Yallouise. La première abbaye de Sainte-Croix à Châteauroux, dépendait encore d'Oulx; plus tard, grevée de dettes, elle fut annexée à Boscodon, par les archevêques d'Embrun.

En 1073, Guigues, comte d'Albon et dauphin de Viennois, fit une nouvelle donation au chapitre d'Oulx, et les fidèles des Alpes cottiennes et des Alpes maritimes concoururent à la dédicace de l'église récemment bâtie en ce lieu appelé la Plébanie-des-Martyrs. Là , avaient souffert le martyre saint Just, saint Sébastien, saint Nicolas et quatre-vingt-dix autres chrétiens dont les noms n'ont pas été conservés. Ce lieu prit,

(1) Dans le bourg du Monêtier, il y avait une ancienne abbaye qui fournissait au vestiaire du prieuré de Romette, lequel dépendait du chapitre de Saint-Victor de Marseille. Nous pensons que cette communauté suivait la règle monastique de Cassien et qu'elle desservait l'église principale du Monêtier, quand les chanoines d'Oulx se répandirent dans tous les lieux voisins.

dès lors le nom de Plebs Martyrum ou Plébanie-des-Martyrs , comme on le retrouve dans plusieurs chartes.

Les privilèges que l'abbaye d'Oulx avaient acquis furent confirmés par Lantelme, archevêque d'Embrun, en 1084, et en 1115, par Benoît II, prédécesseur de Guillaume II, avec certaines réserves toutefois, portant quelques légères redevances à l'Eglise métropolitaine, telles que cordons, amicts et encens. En retour, il fut accordé à Arbert, prévôt d'Oulx, à ses successeurs, ainsi qu'à tous les autres chanoines, le droit d'assister au synode qui se tenait toutes les années à Embrun, au mois d'octobre, avec charge imposée à la mense archiépiscopale, de pourvoir à toutes leurs dépenses pendant la durée du synode. Le pape Clément II, pour rentrer en Italie, de retour de son voyage dans le midi de la France, traversa le diocèse d'Embrun , franchit le Mont-Genèvre et s'arrêta à Oulx, où le séjour qu'il fit au milieu des pieux chanoines lui fut si agréable, qu'il les prit sous sa protection spéciale et confirma leurs règles par une bulle datée d'Asti, au 28 de mars 1120; il reconnut aussi toutes leurs possessions dans les diocèses de Turin, Embrun, Gap, Grenoble, Die et Vienne.

Notre saint archevêque Guillaume II, connaissant toutes ces choses, non-seulement approuva ce qu'avaient fait ses honorables prédécesseurs en faveur de la prévôté d'Oulx, mais résolut de procurer à ces chanoines réguliers un établissement plus considérable dans son diocèse.

Sa première pensée fut de le fonder dans les plaines de Barben , sous le roc du Bouchet. Guillaume de Lyonne était désigné pour être le chef de la nouvelle colonie. Sur le point de réaliser ce projet, un pieux berger, nommé Guillaume, auquel nous consacrerons la notice suivante, vint annoncer aux religieux de Notre-Dame-de-Calme, monastère bâti audessus du confluent de la Durance et du Guil, que toute la plaine devait bientôt être submergée et que leur demeure serait emportée par les eaux.

Après cet avertissement, plusieurs fois répété, ne pouvant douter de la vérité de la prédiction , le prieur de cette importante communauté alla construire une nouvelle maison sous Bouchet, au lieu appelé de nos jours la Chapelle de Saint-Guillaume.

De leur côté, l'archevêque d'Embrun et Guillaume de Lyonne cherchèrent un autre emplacement pour y réunir les religieux appelés à former une communauté encore plus nombreuse.

Or, à peu de distance d'Embrun, et vers le sud, existe une gorge étroite ravagée par les torrents impétueux, qui, grossis parles pluies d'orage, viennent enlever, chaque année, les terres végétales et mettre à nu le roc aride; en face de ces coteaux stériles et bizarrement sillonnés, s'élève en amphithéâtre une majestueuse forêt de mélèzes et de sapins connue sous le nom de Boscodon.

Là, au pied de ces hautes montagnes, au sein de cette nature sombre , est une église souterraine dont on fait remonter la fondation au temps de l'empereur Yalentinien. De

pieux solitaires, ermites de l'Ordre de Saint-Augustin, avaient creusé cette crypte et en avaient fait un lieu de refuge dans les jours mauvais.

Depuis lors , cet asile sacré était devenu comme l'église paroissiale de Montmirail, village peu distant. Des prêtres de l'abbaye d'Oulx, qui portaient eux-mêmes l'habit des chanoines réguliers de Saint-Augustin, étaient ensuite venus* avec quelques frères lais, relever ces ruines, et construire près d'elles quelques pauvres cellules. Aujourd'hui que la main des hommes a remué, pendant des siècles, la surface du sol, l'aspect de ce lieu se trouve un peu changé; à l'époque éloignée dont nous parlons, à peine un sentier étroit et raboteux permettait-il d'y aborder.

Guillaume, archevêque d'Embrun, fit tant par ses largesses et son crédit, qu'il fut permis de relever et d'agrandir cet ancien établissement. Il obtint aux frères religieux réunis àBoscodon, une exemption et franchise de gabelles, pour tout ce qu'ils pourraient faire charrier ou voiturer pour leur monastère. Les donateurs furent Bertrand, Guillaume et Hugues de Baulx frères , de l'illustre maison de Baulx , descendants des rois de Bourgogne, qui disputèrent le comté de Provence à Raymond Bérenger II, comte de Barcelonne et de Provence; mais cela ne suffisait point encore. La Providence vint de nouveau en aide à Guillaume et à ses saints religieux.

Ponce d'Arbert, Guillaume et Pierre de Montmirail, Adam et les autres fils de Pierre, gentilshommes d'Embrun, trèsdistingués , donnèrent aux frères qui servaient Dieu à Boscodon, et à ceux qui, à l'avenir, abandonneraient le siècle,

pour consacrer à Dieu leurs services dans cette retraite, la possession et la propriété des bois de Boscodon , avec les terres, prés, eaux et forêts de ce mas ou quartier, qui est situé entre les ruisseaux de Colombiers, de Méridoux et d'Infernet, sous condition expresse que ces terres ne pourraient être aliénées ni attribuées à aucune autre église, et qu'elles feraient retour au profit des donateurs et de leurs héritiers ou successeurs, dans le cas où ces religieux abandonneraient cette sainte demeure. Ils leur donnèrent encore le droit d'acheter Champ-Long avec toutes ses dépendances, et, en outre, la faculté de pouvoir accepter et garder tous les biens que les fidèles leur voudraient donner pour le salut de leurs âmes ou de celles de leurs parents dans toutes leurs terres, jusqu'au ruisseau d'Amarsdec.

Cette donation capitale , qui décida de la fondation de l'abbaye de Boscodon, fut faite en l'année 1132, en présence de Guillaume de Bénévent, de Guillaume de Lévesie, de Guillaume de Montmirail, de Rostan de Saint-Crépin , de Lentelme de Bénévent, de L. de Lantouart, de Maître Lambert , de L. Oliva, de Bontoux de Frotgery, et de plusieurs autres. L'acte fut reçu par Jean Samuel, notaire de Gap (1).

(i) Parmi ces personnages, il en est deux sur lesquels nous avons besoin de revenir, ce sont Guillaume de Bénévent et Ponce d'Arbert. Le premier est un ancêtre de Guillaume de Bénévent, qui devint archevêque d'Embrun vers la fin du même siècle; le second était de la maison des Arbert ou Albert , fort noble et fort ancienne , dont il est resté une branche aux Crottes, et qui avait donné à l'Eglise d'Embrun un Jacques d'Albert, qui fut premier chanoine, puis prévôt, et ensuite député au concile de Constance et de Bàle, avec Jean de Poligny en Champsaur, abbé de Boscodon. Cet archevêque fut ensuite ambassadeur en plusieurs lieux. Sa famille s'est éteinte en

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