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IV

Notre saint prélat, adorant les desseins de la Providence qui était venue visiblement à son aide, s'en alla, plein de joie, de reconnaissance et d'espoir, demander au prévôt d'Oulx les religieux qui, sous la conduite de Guillaume de Lyonne, devaient accroître la communauté de Boscodon, appelée à devenir cette abbaye célèbre, longtemps l'édification et la gloire de notre pays.

La nouvelle colonie fut recrutée en diverses maisons situées à Suse, Oulx, Briançon, et surtout parmi les religieux du monastère de Notre-Dame-de-Calme, qui, depuis le débordement de la Durance, n'avaient plus un édifice assez vaste pour eux, ni des pâtis assez fertiles et assez étendus pour leurs troupeaux. En arrivant, elle se mit à défricher ces terres incultes pour la plupart. Que d'obstacles n'eut-elle pas à vaincre dans cette solitude, privée qu'elle était des choses les plus nécessaires à la vie et obligée de lutter contre l'intempérie des saisons et l'âpreté du climat.

La persévérance triompha de tout. Une chapelle fut d'abord élevée, quelques pauvres cellules l'entourèrent. Une grande partie de la journée était consacrée au défrichement, à la culture, à la prière, à l'étude des saintes lettres; les heures

la personne du Seigneur de Chancela, qui montra tant de zèle en 1585, contre les Calvinistes : par le mariage d'Anne d'Albert elle a passé dans la maison de Lévesies dont l'aîné fut chargé de porter le nom et les armes.

de la nuit étaient partagées entre le sommeil et le chant des psaumes, et quand l'aube paraissait, les moines, fortifiés par la méditation, étaient déjà préparés aux fatigues.

Perdus au sein des forêts, ces vénérables solitaires avaient oublié le monde, et ses scandales et sa corruption; ils vivaient là de la vie des Saints; aussi leurs douces et modestes vertus leur attirèrent-elles de nouvelles faveurs de la part des évêques et des fidèles. Leur communauté s'accrut rapidement. Les dons qu'elle recevait, chaque jour, lui permettaient d'admettre dans son sein de nouveaux membres et de multiplier ses colonies, au nombre desquelles nous pouvons mettre les prieurés de Guillestre, de Molines en Queyras et des Escoyères. Ces derniers établissements avaient plus d'importance qu'on ne leur en attribue communément; ils étaient en possession de vastes prairies et de la plupart des paroisses qui existent dans la vallée du Queyras; les prêtres séculiers, qui plus tard remplacèrent les religieux venus de Boscodon, héritèrent de leur titre de prieur et l'ont retenu fort longtemps (1).

Malgré les dépenses qu'entraînaient tant d'édifices isolés et celles qu'exigeaient les besoins de chaque jour, ces bons pères distribuaient annuellement une grande quantité de

(1) Ce n'est que depuis le 22 octobre 1499 que l'église de Veyer a été desservie par un Curé ou prêtre séculier; jusque-là elle avait été soignée, ainsi que les Escoyères, par des religieux. Ensuite, le camérier de Boscodon vendit à la communauté d'Arvieux ce que l'abbaye possédait encore de la belle et riche montagne deFurfande; la somme retirée fut employée à l'achat de vignobles à Espinasse et au Rousset. ( Arch. du Veyer et d'Arvieux. )

seigle aux paroisses voisines, faisaient une aumône extraordinaire dans les grandes festivités , accordaient l'hospitalité aux pauvres qui se présentaient, et le nombre en était considérable au temps dont nous parlons. On a dit bien souvent que l'Eglise avait toujours les mains ouvertes pour recevoir; mais on n'a pas dit assez que plus souvent encore elle les ouvrait pour donner. L'abbé de Boscodon était l'âme de toutes ces œuvres. La puissance de cet abbé était en rapport avec l'importance de sa communauté , ou plutôt celle-ci se résumait en lui. Indépendamment des privilèges, des immunités et des exemptions que l'usage lui avaient transmis, il avait le droit de porter la mitre et le bâton pastoral. C'était lui qui nommait aux prieurés vacants, qui en dirigeait les supérieurs et les autres membres, qui les déposait, les punissait, les obligeait à venir réclamer auprès de lui le pardon des fautes, même les plus légères. Chaque religieux ne pouvait , en son nom, rien recevoir, ni rien acheter pour en jouir personnellement; dans les contrats, ils étaient représentés par l'abbé qui agissait au nom de tous.

Une si forte organisation devait rendre cette abbaye durable et célèbre. Fondée avec tant de sagesse, elle fut bénie de Dieu. Elle abonda de plus en plus en biens, en revenus et en moines. Aussi son éclat lui valut-il la confirmation de ses privilèges par Alexandre III, et en quelques années, les religieux de Chalais, au diocèse de Grenoble, ceux de Laverc, en la vallée de Barcelonnette, se réunirent à ceux de Boscodon. Le monastère delà Couche, alors composé de quinze membres, fit de même. Ce prieuré était d'une vaste étendue;

outre les terres et les dîmes de ce lieu, il possédait encore les dîmes de plusieurs paroisses qu'il avait desservies, telles que Saint-Clément , Réotier, Pontis et grand nombre d'autres. Cet accroissement amena plusieurs fondations nouvelles et le rétablissement de l'abbaye de Sainte-Croix, à Châteauroux, celle de Lure, au diocèse de Sisteron, celle de Sainte-Mariedes-Prats , dans le diocèse de Digne.

Tels furent les motifs et les commencements de cette grande œuvre, que Guillaume ÏI entreprit dans les vues les plus pures et qu'il aima d'un incroyable amour. Aussi est-ce là le plus beau titre de gloire du saint archevêque. Dès lors il eut sous la main des ouvriers infatigables, d'intrépides soldats, toujours prêts aux combats multipliés qu'il fallait livrer aux restes encore puissants des Pétrobusiens, des Vaudois et des Albigeois, qui s'étaient réunis, d'un commun accord, contre l'Eglise catholique leur mère.

Au milieu de ces travaux, Dieu avait voulu ménager au prélat une grande consolation. L'église de Notre-Dame d'Embrun, qui avait été dépouillée de tous ses revenus et qui, pour comble de disgrâce , avait été régie pendant de longues années par des évêques mercenaires ou guerriers, comme le rappelle une bulle du pape Victor II, avait enfin trouvé un insigne protecteur en la personne de Guillaume Y, comte de Forcalquier et marquis de Provence. Ce pieux bienfaiteur, le 22 avril 1127, déclara abandonner à l'Eglise de Notre-

Dame et aux chanoines d'Embrun ies dîmes que le chapitre avait pu acquérir dans le diocèse, et en particulier, ce que Pierre, surnommé mal-nourri, chanoine de celte église, lui avait donné. 11 prit, en outre, cette Eglise, ses chanoines et tous leurs biens sous sa protection et sa sauvegarde. En signe de reconnaissance , les chanoines firent présent au comte de onze cents sols. Pierre , évêque de Gap , Lantelme de Jarjayes, Agnel, son neveu, Louis et Hugues furent présents à ces libéralités.

Quelques jours s'étaient à peine écoulés, que le comte, se repentant d'avoir mis trop de réserve dans ses dons, céda à cette même Eglise, ainsi qu'à ses chanoines, en présence des mêmes témoins, la moitié de ce qui lui restait de sa terre, la juridiction des Orres, et ce qu'il y possédait en domaines, maisons , terres , montagnes , vallées , ruisseaux , canaux étangs, forêts ou bois taillis, chasse d'oiseaux et de bêtes sauvages, pêche, pâturages, moutons, alpes et lieux champêtres, en un mot, tout ce qui était en ce quartier entre le ruisseau de Crévoux à l'orient, la rivière de Vachère au couchant, la montagne de Vars (ou Alpes de Muscius) au midi, et la Durance au septentrion.

Pendant qu'un laïque augmentait ainsi les ressources temporelles de l'Eglise d'Embrun, Calixte II, d'abord archevêque de Vienne, avait été élevé au souverain pontificat; il avait conservé, au faîte des grandeurs, une si grande tendresse pour l'Eglise, sa première épouse, que, en 1122, sans avoir égard à l'exemption absolue que la métropole d'Embrun avait obtenue et du saint-siége et des Empereurs, exemption

en vertu de laquelle elle n'avait d'autre primat que le pape , il voulut la soumettre à l'Eglise de Vienne (1). Cet état de choses ne devait durer que quelques années : Guillaume, notre saint archevêque, toujours plein de respect et de soumission envers le saint-siége, ne se plaignit point de cette combinaison aussi dure qu'inattendue, et quoique cette mesure l'eût frappé dans ses affections les plus chères, il continua de professer pour le souverain pontife le plus profond dévouement. Ces sentiments de vénération et d'obéissance lui méritèrent , comme on va le voir, la palme du martyre.

On avait assemblé à Pise un concile où s'étaient rendus en grand nombre les évêques français; parmi eux se trouvait le pieux et zélé Guillaume IL Cette réunion avait pour objet de mettre fin au schisme de l'antipape Anaclet, autrement dit Pierre de Léon, qui était soutenu par l'empereur Conrad, et dont le parti était puissant. Après avoir excommunié ce vingtquatrième antipape, on déposa ses fauteurs, sans leur laisser aucun espoir d'être jamais rétablis; ce qui porta leur exaspération au comble (2).

(1) Calixte ït, par sa bulle de 1122, avait soumis à l*Eglise de Vienne celles de Bourges , de Bordeaux, de Narbonne , d'Embrun et de Tarantaise , quoique toutes privilégiées. (Fournier, Hist. des Alp. marit.)

(2) On rapporte encore à ce concile la canonisation de saint Hugues, évêque de- Grenoble, faite à Pise par le pape innocent, de l'avis des évêques et des cardinaux, comme il le déclare en sa lettre du 22 avril, adressée à Guigues, prieur de la Chartreuse.

Le concile de Pise une fois dissout, plusieurs prélats étant encore en Toscane, furent attaqués en chemin et gravement maltraités. Nous laisserons parler ici le vénérable Pierre, abbé de Cluny, que les auteurs du Gallia christiana appellent l'ami intime de Guillaume, et qui, à l'heure même, fut chargé d'informer le pape Innocent de cette sacrilège insulte. Ne soyons pas étonnés si son langage accuse son émotion.

« Au souverain Pontife , notre très-pieux père et seigneur, le pape Innocent, frère Pierre, humble abbé de Cluny, salut et obéissance :

« Voici un jour de tribulation et de détresse, un jour où, suivant la parole du prophète, les enfants de notre douleur n'ont pas eu assez de force pour venir au monde. Les messagers de Sennachérib sont venus blasphémant contre le Dieu du Ciel; Nabuchodonosor a fondu sur le peuple et l'a emmené captif; le sacrilège Doëg aussi a porté la main sur les prêtres du Seigneur. Je suis contraint de vous faire le récit d'une triste et lamentable aventure. J'aurai, je le sens, de la peine à m'expliquer, interrompu que je suis par mes sanglots et mes larmes.

« A peine nous avions quitté les mamelles de l'Eglise assemblée par votre zèle, que, marchant dans la simplicité, comme le troupeau du Seigneur a coutume de le faire, nous sommes tombés dans la gueule des loups, et par une rage inouïe en notre siècle, nous avons été dispersés, em-

prisonnés, blessés et presque dépouillés entièrement. Nous avions dans notre compagnie une portion de l'Eglise, qui, certes, n'était pas la moins considérable ni la dernière. Il y avait des archevêques, des évêques, des abbés, une légion de moines, un bon nombre d'archidiacres et d'ecclésiastiques élevés en dignité, avec tout un peuple de personnes religieuses. Peut-on imaginer quelque chose de plus horrible que de voir traîner, disperser, blesser, poursuivre l'épée à la main, des hommes si dignes et si nécessaires à l'Eglise de Dieu?

« Plusieurs évêques et plusieurs abbés ont été conduits violemment aux villages voisins, et quelques-uns d'entre eux ont été, par une cruauté barbare, emprisonnés, après avoir reçu beaucoup de coups et de blessures. Monseigneur de Reims est de ce nombre; son âge et sa dignité ne l'ont pas fait respecter; après plusieurs outrages et blessures, on l'a enfermé dans une tour où il est détenu. Monseigneur de Périgueux a été traité de la même manière. Mais pourquoi parler de chacun en particulier, comme s'il n'y avait que celui-là seul qui eût été maltraité?

« Les archevêques de Bourges et de Sens, après avoir perdu presque toute leur suite, purent à peine arriver, tremblants et hors d'haleine, à Pont-Trémoli , où l'évêque de Troyes et celui d'Embrun, jetés par terre à coups de lance et gravement incommodés, sont détenus dans une autre prison, ainsi que les évêques de Limoges, d'Arras, de Belley de Rennes et autres, et aussi les abbés de Limoges, de Yizel, de Saint-Michel-de-la-Cluse, de Saint-Germain-des-

oOÛ HISTOIRE HAGIOLOGÏQUE

Prés, de Corbie, de Noyon, de Bourg, de Saint-Sulpice, dé Saint-Remi , de Crasse, de Saint-Jean-des-Prés, du monastère de Hander, de Melun, de Saumur, et plusieurs autres. Ce bourg, comme une autre Jérusalem, est rempli et jonché d'une multitude de Saints, assiégés par les misérables fils de Babylone. Nul ne peut entrer avec assurance, et personne n'a la liberté d'en sortir; il n'y a d'espoir qu'en Dieu et en vous, très-saint Père, qui le représentez sur la terre.

« C'est donc à vous que cette noble portion de l'Eglise adresse ses cris et ses prières, comme à son unique refuge ; elle vous supplie de lui donner un prompt secours, tel qu'un père le doit à ses enfants. Je vous le demande aussi moimême, compagnon de leur infortune, comme ayant été choisi par eux pour vous présenter leur plainte. Je vous le demande parce que c'est une nécessité de vous le demander.... Cette assemblée de captifs vous prie et vous conseille de faire éclater le glaive de la vengeance apostolique, non uniquement sur les auteurs de cet exécrable attentat, mais sur tout le diocèse de Lune, afin que les pays reculés en conçoivent la plus vive horreur.... Je n'en ai, sans doute, pas assez dit, je laisse à votre prudence de suppléer à ce que j'ai pu omettre dans mes paroles. »

On ignore quel fut le succès de cette lettre. Les censures ecclésiastiques étaient de bien faibles armes contre de tels ennemis. Mais nous savons positivement qu'Innocent envoya ensuite le grand saint Bernard, abbé de Clairvaux, dans le Milanais, pour apaiser les esprits, et que l'irritation était si grande, qu'à Crémone, cet homme à prodiges ne parvint point

à être écouté; nous savons que Guillaume, notre saint archevêque, non-seulement tomba malade par suite de ses blessures, de ses frayeurs et des fatigues du voyage, mais qu'il en mourut bientôt après. Un acte qui se trouve dans les cartulaires de Boscodon, de l'année 1148, marque que cette année était la quatorzième de l'épiscopat de Guillaume III, archevêque d'Embrun. D'où il est facile de voir que ce dernier prélat était déjà en fonctions vers la fin de l'année 1134, et partant, que Guillaume II, son illustre prédécesseur, avait rendu son âme à Dieu peu après la tenue du concile de Pise, assemblé au mois d'avril. Aussi, à peine pouvons-nous douter, ajoute Fauteur des Annales de l'Eglise d'Embrun , que Guillaume ne soit martyr : Guillelmus II, probabiliter martyr, Ebredunensis archiepiscopus. Vix mihi dubium i*elinquilar , quin martyr ibus, eo casn, defunctum annumerem (4). Ses prédications, ses travaux, ses combats, ses vertus, ses institutions, lui avaient bien mérité une fin si glorieuse. Autrefois, les Romains entouraient des mêmes honneurs , la mémoire du citoyen qui avait été mis à mort dans une mission entreprise pour l'intérêt de la République, et celle du citoyen qui avait succombé sur le champ de bataille. l'Eglise serait-elle moins reconnaissante ? et y aurait-il à s'étonner de voir Guillaume II mis au rang de nos saints pontifes couronnés de la brillante auréole des martyrs ?

Plus d'une fois, en arrêtant nos regards sur les ruines de ces maisons saintes, autrefois consacrées, comme celle de

(1.) Ann. s. Eccl. Ebr. pars l, parag. 44,-

Boscodon, aux pratiques d'une pénitence laborieuse, nous avons, par la pensée, repeuplé ces arides solitudes et ces vastes forêts; plus d'une fois, remontant vers des temps déjà bien loin de nous, nos souvenirs ont évoqué les religieux habitants de ces monastères; ces hommes entièrement dégagés des choses extérieures, fermant l'oreille à tous les vains bruits du siècle, n'occupant leur vie que de prières , de contemplation, de charité; ne paraissant dans le monde que pour l'édifier par leurs modestes vertus, ou le sanctifier par leurs prédications évangéliques. Quels beaux modèles laissés à notre imitation ! C'est l'importante affaire du salut qui a rassemblé tant de saints anachorètes dans les déserts et tant de saints religieux dans les monastères ; sont-ce les mêmes motifs qui forment aujourd'hui ces assemblées ténébreuses, où s'enfantent tant de crimes et tant de bouleversements politiques qui agitent la terre? Ruines de tant d'anciens monastères détruits par le génie de ces révolutions, monuments si respectables et si utiles , renversés par le marteau de l'impiété , quels reproches ne faites-vous pas aux dérèglements de notre siècle?

Se GUILLAUME 5

vlbbc bc Itotrc-'Pamc Oc Calme,

( 12e siècle.

£he place est bien due, dans cette histoire hagîo- :. Jtf logique, à ce pauvre et pieux berger dont le 1% ^Sv^^ Ciel s'est servi pour le succès d'une œuvre {jl^X* imPortante et sainte. Nous rapporterons donc fidè- | V| lement ce qu'une tradition, invoquée par des auteurs teNSf graves, attribue au bienheureux Guillaume; nous répéterons, mot pour mot, ce qui a été mentionné dans des pièces authentiques, émanées des archevêques d'Embrun, des supérieurs du séminaire de cette ville , et des supérieurs généraux de la prévôté ou abbaye d'Oulx, qui ont eu à s'en occuper avec attention, et à plusieurs reprises.

Guillaume vivait au commencement du XIIe siècle; né probablement à Eygliers, de parents pauvres, il n'avait guère à attendre dans la vie que privations et souffrances. Pour surcroît d'infortune, il était venu au monde avec une seule main , ce qui l'empêcha plus tard de se livrer au travail des champs ou aux arts mécaniques. Néanmoins, sa famille ne se laissa point aller au découragement; elle l'éleva avec soin dans la crainte de Dieu et la pratique des vertus chrétiennes. Il fut employé à la garde des troupeaux; et, comme il était modeste et pieux, les religieux établis au monastère de Calme, situé au-dessus du confluent de la Durance et du Guil, le reçurent chez eux.

L'importance de ce monastère , son commencement qui remonte aux premiers siècles du Christianisme, sa fin si tragique, les événements dont il a été le théâtre, ont excité, au plus haut point, notre intérêt, et nous ont porté à faire des recherches sur son origine et sur son nom.

D'après une charte de Clotaire, de 627, citée par Ducange, Calma signifierait un mas composé de forêts, de champs, de prés , etc.

Une autre charte de Louis VII, roi de France, de 1154, rapportée aussi dans le Glossaire de Ducange, semble laisser comprendre que par Calma on désignait également une maison fortifiée, couverte de chaume (Manitio quœdam, sic forte dicta qaod stramentis , seu calamis frumentariis tegeretur.

Carpentier dit, dans son supplément au Glossaire de Ducange, que par le mot Calma il faut entendre un terrain

maigre, inculte, désert et couvert de bois : Calma est ager exïlis et ab omni culta destitiitas, vastus et desertus, atque adeo idem qaod Bruariam (sen sylvula).

Cette description convient parfaitement au lieu où se trouvait le monastère de Calme, dans la plaine de Barben. En effet, au VIe siècle, cette plaine n'était qu'un fourré épais, comme nous l'apprend saint Grégoire de Tours, au livre cinquième de son Histoire ecclésiastique des Francs : « Les « Lombards , y est-il dit , s'étant retranchés dans la forêt de « Mustiœ-Calmes, près de la cité d'Embrun, Mommol, à la « tête des Bourguignons, les investit avec son armée, et, « au moyen d'un abattis considérable, s'ouvrant un chemin « à travers cette forêt impraticable, fondit sur eux, en tua « beaucoup, et en prit quelques-uns qu'il envoya au roi. »

Quelques archéologues ont traduit Mustiœ-C aimes , par Moustier-Calme : monastère de Calme. Si cette interprétation est admissible , il faut en conclure qu'à cette époque , il y avait déjà un monastère au confluent de la Durance et du Guil. D'autres ont cru pouvoir lire : Muscice-C aimes , qu'ils traduisent par Calme-de-Muscias ; ils disent qu'un noble et puissant romain, du nom de Muscius, avait été exilé dans les montagnes de Yars ; que devenu célèbre par ses largesses, le peuple , reconnaissant , avait donné son nom à cette partie des Alpes entre Embrun et Barcelonnette , à partir de Rame jusqu'à Tournoux. On croit qu'il avait élevé un temple à Jupiter dans la forêt de Calme , et que ce temple fut dédié plus tard au vrai Dieu par les chrétiens, sous le nom de Notre-Dame-de-Calme.

Quoi qu'il en soit, il est certain que le monastère de Calme existait avant l'an 1055, puisque sous l'épiscopat de Raymond Yiminien, archevêque d'Embrun, un religieux, appelé Pontius, en était déjà abbé.

Avant le XIIe siècle , les chanoines réguliers d'Oulx avaient été mis en possession du monastère et de la chapelle de Notre- Dame-de-Calme. Grâce aux donations considérables qu'on faisait aux églises et aux moines dans ces siècles de foi, ces religieux possédaient aussi d'abondants pâturages sur les hauteurs autrement dites Alpes ou Alpages, et pouvaient nourrir de nombreux troupeaux; une partie en fut confiée au berger Guillaume dont nous écrivons la vie.

Le saint jeune homme, pendant la saison d'été, les gardait sur une montagne près d'Embrun, qui, depuis lors, a pris le nom de Mont-Guillaume. L'habitude de la solitude et l'aspect d'une nature grandiose avaient élevé son esprit jusqu'à la plus sublime contemplation. Les prairies, les bois, les rochers et les astres étaient pour lui comme une échelle mystique, et chaque jour il montait de quelques degrés dans cette voie qui mène au Ciel. Détaché de toutes les choses d'ici-bas, il vivait de la vie des anges, avec lesquels il avait souvent d'intimes et familières conversations. Simple comme les agneaux qu'il gardait, il recommandait à Dieu d'en prendre soin, et, ainsi qu'à Jacob, tout lui prospérait; aussi ses maîtres, frappés d'étonnement, attachaient-ils le plus grand prix à le conserver à leur service.

Il plut bientôt à Dieu, qui, assez souvent, emploie les instruments les plus faibles pour accomplir les œuvres les plus admirables , de tirer le chaste et pieux Guillaume de son obscure condition. Un jour, un ange lui apparut et lui donna l'ordre d'aller, de la part du souverain Maître , inviter l'abbé de Calme à quitter incessamment son monastère , et à fixer sa demeure au pied du roc de Bouehet, aujourd'hui Mont-Dauphin, lui révélant que le débordement des deux rivières renverserait le couvent et submergerait toute la plain e.

Guillaume s'acquitta avec empressement de cette mission, d'autant plus importante, qu'en ce moment l'archevêque d'Embrun, le supérieur général de l'abbaye d'Oulx et Guillaume de Lyonne, un des chanoines les plus distingués de cette même communauté, avaient conçu le dessein d'ajouter quelques nouvelles constructions à l'ancien monastère, ou de bâtir une nouvelle maison dans la plaine de Barben , pour y établir une communauté plus nombreuse.

Le prieur de Calme, qui connaissait la simplicité du pieux berger, se défia d'abord de l'avertissement qui venait de lui être donné par son humble serviteur. Mais une seconde fois Guillaume fut favorisé de la même apparition et reçut les mêmes ordres. Dès lors , le prieur commença à s'en préoccuper, n'osant ni mépriser la démarche réitérée du berger, ni trop compter sur sa parole.

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Cependant le moment prédit de l'inondation était là; il n'y avait pas de temps à perdre pour sauver la fervente communauté, L'ange se montre une troisième fois à notre Saint, et avant de l'envoyer de nouveau à l'abbé de Calme, comme témoignage non équivoque de sa mission extraordinaire, il guérit l'infirmité de Guillaume, à qui il manquait la main droite, en lui donnant une main miraculeuse, appelée depuis manus de cœlo missa : main envoyée du Ciel, ou bien encore : main angéliqne (1).

Guillaume, ayant, sans l'avoir demandée, obtenu cette faveur, aborda son cher maître avec une plus grande confiance. « Vous savez, lui dit-il, que je n'avais qu'une main; eh bien! pour vous faire connaître que je viens de sa part, Dieu m'a donné cette autre main que vous voyez; croyez donc que je vous annonce la vérité. »

D'abord interdit, mais ne pouvant révoquer en doute la certitude du miracle, l'abbé remercia Dieu de ses rniséri-

(1) Quelque étonnant que ce miracle paraisse, il ne l'est pas plus que celui que saint Raymond de Pennafort avait vérifié au Mont-Genèvre , et qui est rapporté par Brovius, le P. Courcier, Diégo, Bollandus et le P. Touron, enfin par le P. Fournier et le docteur Albert. Saint Raymond déclare lui-même que, le 18 août 1271, étant à Briançon et ayant ouï parler d'un miracle arrivé au Mont-Genèvre , dans l'église de Sainte-Marie-de-Balbeza (ou Vallée-Basse) , il alla avec Pierre Rubert, son compagnon, à la maison du jeune homme guéri, à la prière de sa mère et par la protection de la sainte Vierge. Des malfaiteurs lui avaient arraché les yeux et coupé les mains; ainsi mutilé, il alla se prosterner dans la chapelle de la bienheureuse Vierge; sa mère y vint aussi, passa en prière toute la nuit, et la sainte Vierge redonna à ce fils des yeux plus petits qu'ils ne le sont ordinairement, avec lesquels il voyait parfaitement; et les mains lui crurent peu à peu ; on voyait cependant les cicatrices à l'endroit de la section. (Hist. du dioc. d'Embrun, loin. 1, pag. 294.)

cordes, se mit en devoir d'obéir à sa voix et de bâtir une nouvelle maison sous le roc de Bouchet (1).

Plusieurs actes, que nous avons pu consulter, donnent à ce nouveau couvent ou prieuré le nom de Chalp. Etait-ce le nom primitif du lieu, ou bien dérive-t-il de Calme par suite de la corruption qui s'est introduite dans beaucoup de mots, au moyen âge? nous n'osons l'affirmer; mais il est certain que depuis bien longtemps, ce lieu n'est vulgairement connu que sous la dénomination de Notre-Dame de la Chalp. Néanmoins, appuyé sur des chartes bien postérieures à ce fait, nous continuerons, dans le cours de cette notice, à désigner ce monastère sous le nom de Notre-Dame-de-Calme.

Les constructions à peine achevées, l'inondation arriva au jour prédit, et la Durance, qui en se jetant vers la droite détruisit Rame, envahit, en se rapprochant du roc de Bouchet, plus des deux tiers de la plaine de Calme, cultivée par les religieux. Le désastre fut tel, que non-seulement l'ancien couvent fut emporté, mais que, depuis lors, la plaine dévastée ne présenta plus au voyageur qu'un sol aride et pierreux. On n'essaya point de rebâtir à la même place : seulement on y mit une croix en bois pour garder le souvenir du couvent primitif, et, dans les temps de sécheresse ou de calamité publique , . la paroisse d'Eygliers et les paroisses voisines avaient coutume de s'y rendre en procession.

(1) Dernièrement, en ces mômes lieux, on a découvert une pierre sépulcrale de grande dimension, sur laquelle est sculptée l'effigie d'un moine.

HISTOIRE IIAGIOLOGIQUE

ni.

Notre saint berger, ayant reçu, comme nous l'avons dit , une main miraculeuse et parfaitement adhérente au bras droit, se rendit à Oulx et fut admis au nombre des religieux de cette abbaye. Les rares dispositions qu'on remarqua en lui, pour les sciences, dès qu'on eut essayé de cultiver son esprit, et surtout sa tendre piété, déterminèrent les supérieurs à l'initier aux études ecclésiastiques. On l'envoya ensuite à Embrun, puis à Avignon, où l'abbaye d'Oulx possédait les églises de Glaramont, de Saint-Paul et de Saint-Guillaume, dont elle percevait les dîmes (i).

Guillaume s'occupait avec tant d'ardeur à l'étude de la philosophie et de la théologie, il s'acquittait avec tant de dévotion de ses exercices spirituels, que ses frères en étaient profondément édifiés, et que l'évêque qui lui imposa les mains put déclarer qu'il n'avait jamais ordonné d'homme plus saint, plus rempli de l'esprit de Jésus-Ghrist. De retour à Oulx, auprès de ses supérieurs, le nouvel iVmos ranimait, par sa présence, la ferveur de la communauté au sein de laquelle il avait passé le temps de son court noviciat, quand l'abbé ou prévôt, en ayant mûrement délibéré, l'envoya derechef au prieuré de Notre-Dame-de-Calme, car à cette maison se rattachait le souvenir du miracle étonnant opéré en faveur de Guillaume, miracle qui lui permettait, tous les jours, de

(1) Fourn. Hh>t. des Alpes, part. 5e, siècle 14e, sect, 7, 17«consid. histor.

montera l'autel, et d'immoler entre ses mains consacrées, la victime très-sainte.

Le séjour de l'élu de Dieu en ce prieuré, qui a toujours dépendu d'Oulx et non de Boscodon (1) , accrut le respect des peuples pour cette maison privilégiée, et Guillaume devint lui-même, de son vivant, un objet de singulière vénération. On ne prononçait son nom qu'en l'accompagnant du titre de Bienheureux; le pauvre berger, ou plutôt le saint prêtre, en était confus. 11 faisait comprendre à ceux qui venaient admirer l'étonnant prodige opéré en sa faveur, qu'il fallait y voir, non ses propres mérites, mais la volonté , la miséricorde et la toute-puissance de Dieu.

Quelques années après, Guillaume fut établi prieur de cette communauté. Il remplit cette tâche laborieuse avec une pieuse fidélité et une grande édification. Aucun de ses frères n'était plus capable que lui de veiller à la direction générale du monastère et au service des paroisses, dont alors ces bons religieux prenaient soin; car l'évêque du diocèse, n'ayant pas assez de prêtres séculiers, leur avait confié un grand nombre de cures. L'Histoire n'a pas conservé les édifiants détails de sa sainte vie, nous savons seulement qu'il fit construire la nouvelle église de Sainte-Marie-de-Calme , et qu'il était tout occupé de son pieux ministère, lorsque la mort vint le ravir au monde.

A la nouvelle de ce trépas, les ignorants qu'il avait instruits, les pauvres qu'il avait consolés, les pécheurs qu'il avait con-

(l) FournSer Hist. des Alpes, part. 5«, siècle 11e, section 7.

vertis, les âmes ferventes qu'il avait dirigées dans les voies mystérieuses de la perfection, en un mot, les populations entières accoururent à ses funérailles et prirent part au deuil de la communauté désolée.

Les larmes n'avaient pas cessé de couler, quand Dieu, par un nouveau prodige, voulut faire connaître que le bon et fidèle serviteur avait été reçu dans la joie de son maître ; Guillaume allait devenir un instrument de miséricorde envers ceux qui l'invoquaient déjà avec confiance, ne doutant point de ses nombreux mérites, ni de son puissant crédit.

Les religieux, lisons-nous dans les mémoires de la paroisse d'Eygliers, le lendemain des funérailles de Guillaume, virent, en sortant de leur chapelle, une main s'élever au-dessus de sa tombe : c'était la main droite, celle donnée au saint berger par l'ange. Ils se contentèrent de la recouvrir. Le jour suivant, le même prodige eut lieu; ils recouvrirent la main comme la première fois. Le troisième jour, le miracle se reproduisit. Alors, craignant de résister à la voix du Ciel, mais incertains sur le parti qu'ils avaient à prendre, ils consultèrent l'archevêque d'Embrun, qui leur ordonna de couper la main, de la conserver et de la transmettre à leurs successeurs, comme une sainte et précieuse relique.

« Cette main angélique, est-il dit dans les mémoires d'Eygliers, en un écrit antérieur à 1677, opéra plusieurs

miracles. Le Saint montra surtout son pouvoir et son amour envers les personnes atteintes de la fièvre, qui ont été soulagées au milieu de leurs accès et entièrement guéries par son intercession. Les femmes en travail d'enfant, en danger de perdre la vie, ont heureusement accouché; divers membres gangrenés ont été rétablis en leur état parfait. Un embrasement de la maison curiale d'Eygliers, arrivé en l'année 1655, et qui menaçait le village d'un incendie total, fut éteint , aussitôt qu'on eut approché la sainte relique. »

La main miraculeuse fut, en conséquence, conservée par les religieux du prieuré de Notre-Dame-de-Calme, avec le plus grand soin et la plus profonde vénération (1).

En 1515, au mois de mai, le roi Louis XII avait envoyé des troupes en Italie, par Suse. Cette armée, complètement battue par les Suisses , non loin de Novare, repassa immédiatement les Alpes. On craignit alors une invasion étrangère; car l'Espagne, l'Angleterre, l'Autriche, la Suisse, et une partie de l'Italie s'étaient liguées contre la France, qui

[1] Des prêtres réguliers dépendant de la prévôté d'Oulx étaient encore dans le monastère de Calme, lors des contestations entre l'Eglise d'Embrun et la prévôté d'Oulx , touchant les dîmes du Briançonnais , puisque le prieur de Notre-Darne-de- Calme et celui de Saint-Pierre-de -Valence furent commis aux fins de régler cette affaire avec l'archevêque d'Embrun; affaire qui certainement, à cause de son importance, n'aurait jamais été confiée à un prêtre étranger à l'abbaye d'Oulx , et entièrement subordonné à l'archevêque qui traitait lui-même, au nom du chapitre d'Embrun. Il fut dit dans cette transaction, datée du 10 des Calendes d'avril de l'année 1226, que les chanoines réguliers d'Oulx ne pourraient pas, à l'avenir, posséder les cures du Briançonnais, qu'elles seraient données à des prêtres séculiers, présentés par le chapitre d'Oulx, mais que ce chapitre jouirait de toutes les dîmes des paroisses, en payant annuellement à l'Eglise d'Embrun vingt muids de grains , moitié seigle , moitié avoine.

Bïï HISTOIRE HAGIOLOGIQUE

avait des prétentions sur la Lombardie. C'est pourquoi , îe chanoine sacristain du prieuré de Notre-Dame-de-Calme crut devoir mettre en lieu de sûreté la relique de saint Guillaume. Nous avons sous les yeux l'extrait authentique d'un acte qui constate ce dernier fait; il fut tiré des archives de la prévôté d'Oulx, le 1er juillet 1677, et délivré par Jean Allois, docteur en théologie, chanoine et vicaire général de ladite prévoté; nous en reproduisons une traduction qui nous a paru fidèle.

<r L'an du Seigneur, mil cinq cent quatorze, et le premier jour du mois de juillet, dans l'église paroissiale du lieu de Guillestre, en présence des témoins ci-nommés, faisons savoir à tous, présents et à venir, qu'honnête André David, syndic de Guillestre, ici personnellement constitué, a confessé et reconnu avoir et tenir maintenant, et avoir eu et avoir tenu du vénérable M. Antoine Clair, chanoine d'Oulx et sacristain du prieuré de Sainte-Marie-de-Calme , diocèse d'Embrun, et qu'il a en dépôt et qu'il garde présentement dans la sacristie de ladite église paroissiale de Guillestre, les saintes reliques suivantes , qui sont et appartiennent à l'église du prieuré de Sainte-Marie-de-Calme, qui dépend de la prévôté ou monastère d'Oulx; savoir : la main angélique de saint Guillaume, en chair et en os, avec un bras de bois surdoré, dans lequel on met ladite sainte main; plus, une croix de bois garnie d'argent et sans pommeau. Et ledit syndic a promis de garder fidèlement cette sainte main et ladite croix, avec le bras, au nom dudit prieuré de Sainte-Marie-de-Calme et dudit sacristain, et de les rendre sans opposition quelconque toutes les fois et quantes qu'il en sera requis, audit sieur sacristain

ou au vénérable M. le Prévôt d'Oulx, ou à son député et à leurs successeurs, à condition que les sieurs prévôts d'Oulx, ou Antoine Clair, sacristain du prieuré de Calme, publieront auparavant et diront que lesdites reliques leur ont été rendues par ledit syndic de Guillestre, qui est à présent ou qui sera pour lors. Le tout du consentement des parties ici présentes, qui ont voulu que moi, Justet, notaire public d'Oulx, fisse un précepte de ce que ci-dessus et le présent et public instrument ou acte par témoins, en présence d'honnêtes Pierre Caffarei, Jean Reynaud, dit Messier, Jean-Marc Bayle, maître Barthélémy Clair, notaire, et maître Raymond Raynaud, de Guillestre, témoins à ce requis, et moi, Jean Justet, notaire d'Oulx, aussi soussigné (i). »

Il ressort de cette pièce que le syndic de Guillestre, nonseulement avait la relique de saint Guillaume, confiée à sa garde au mois de juillet 1514, mais qu'il l'avait déjà eue et tenue avant cette époque, comme on a eu soin de le stipuler; et ce n'était ici qu'une déclaration authentique qu'il remettait

(i) Provïdus vir Andraeas David syndieus dicti loci Guillestrac fuit confessus et in

verbo veritatis recognovit habere et tenere, habuisseque et tenuissc à venerabiii D. Antonio Clari canonico Ultiensi et sacristâ prioratûs Beataa Mariae de Calmâ Ebredunensis diœcesis et praesentialiter habet et tenet in custodiâ in sacristiâ dictse ecclesiœ parochiali Guillestrae sanctas reliquias quse sequentur, quae sunt et pertinent ecclesiae prioratûs Beatae Mariae de Calmâ, alias de Boscho, dependentis à pnepositurà sive monasterio

Ultiensi videlicet m a nu m sancti Guillelmi in carne et ossibus angelicam cum brachio

nemoreo et deaurato in quo reponitur dicta sancta manus. Item plus unam crucem nemoream garnitam de argento sine pomello. Quas quîdem reliquias promisit dictus

syndieus benè et fideliter custodire. .... et toties quoties fuerit pro parle

alterius ipsasmet restituere sine aliquâ contradictione, factispriùs enuntiatione et légitima confessione de restitutione ipsarum reliquiarum (Ex Testimonial. Ant. -Clari.)

pour qu'il fût permis aux religieux d'Oulx de réclamer dans la suite le sacré dépôt. On ne peut non plus douter que ceux-ci n'habitassent encore le monastère de Calme, et qu'ils ne l'aient habité encore longtemps après; car nous trouvons dans un acte confirmé par le pape Benoît XIV, le roi de France et celui de Sardaigne, le parlement de Grenoble et le sénat de Turin , acte réglant les dîmes et les rentes dues par les communautés Briançonnaises au chapitre d'Oulx, qu'une partie des dîmes de la paroisse de Saint-Martin appartenaient au prieuré de Notre-Dame-de-Calme. Plus tard, un acte de 1790, reçu par Bonardel Argenty, notaire à Eygliers, relate la prise de possession du prieuré simple et séculier de Notre- Dame-de-Calme par Barthélémy Peyras-Bourcier , prêtre du lieu d'Abriès en Queyras , fondé de pouvoir de Georges Bernard, de la Tourette, prêtre d'Oulx, vicaire général de Févêque de PigneroL

La précieuse relique de saint Guillaume ne fut pas néanmoins conservée à Guillestre ou à Calme jusqu'à cette époque mémorable de 1790; elle avait été transportée à Eygliers, ainsi que le mentionne le P. Fournier dans les annales de l'Eglise d'Embrun, écrites en 1645, où il dit : « Ce dernier prieuré de Notre-Dame-de-Calme , peu éloigné de Guillestre et situé près de la Durance, est fameux par un prodige surprenant qui s'y fit vers l'année en laquelle on commença à fonder l'abbaye de Boscodon. On montre dans l'église de ce prieuré

un reliquaire qui semble être un miracle continuel, et qu'on transporta pour plus grande sûreté dans la paroisse d'Eygliers. Ce reliquaire renferme une main entière en chair et en os, et où il reste encore deux ongles (1). »

Ainsi la main sainte restait dès lors habituellement confiée aux habitants d'Eygliers ; elle avait échappé d'une manière miraculeuse aux sacrilèges profanations des Huguenots qui , ayant pillé et saccagé cette église paroissiale, y mirent le feu. Le jour qui suivit ce désastre, le curé du lieu retrouva, au milieu des décombres, sur le pavé de l'église, la sainte relique; elle n'avait pas souffert dans l'incendie, mais la châsse d'argent, dont parle le P. Fournier, avait disparu.

Ce déplacement du précieux dépôt avait été, sans doute, provoqué par les troubles des Calvinistes qui, dès 1586, prêchèrent ouvertement leur doctrine, et tinrent leurs assemblées à Freissinières et dans les pays d'alentour. On sait aussi que vers l'an 1585, Guillestre n'offrait guère plus de garantie qu'Eygliers; Lesdiguières s'en était emparé et l'avait fait démanteler avant d'aller attaquer le Château-Queyras.

Enfin, depuis la suppression absolue du prieuré de Notre- Dame-de-Calme , la relique de saint Guillaume est devenue incontestablement la propriété de l'église paroissiale d'Eygliers; mais on a continué de porter annuellement, le lundi de Pâques et le dimanche de Quasimodo de chaque année, la main angélique dans la chapelle de Sainte-Marie, qui avait

(1) In eâ incorrupta ostenditur manus solida et corpulenta, musculosa pulpâque pstructa cum unguibus adhuc superstitibus duobus. (Annal, Ebr, Pars 2. prolusio 10. )

été construite auprès de l'ancien monastère, et qui est appelée aujourd'hui la chapelle de Saint-Guillaume. Yoici les noms des paroisses qui s'y rendent en procession ces jours-là, selon un usage immémorial: Guillestre, chef-lieu de canton, Saint- Crépin, dont la paroisse d'Eygliers faisait primitivement partie , Risoul , Mont-Dauphin , Saint-Clément et Réotier.

Il conste que dans cette antique chapelle on a toujours célébré, à l'occasion des concours extraordinaires, la messe du Commun des Abbés, et que l'évêque du diocèse n'en a jamais assigné d'autre.

A la vérité, le monastère de Notre-Dame-de-Calme ne fut, à aucune époque , une communauté indépendante ; au contraire, elle était sous la direction de l'abbaye d'Oulx, ainsi que les prieurés des Vigneaux, de Vallouise et du Briançonnais. Toutefois, comme le chef d'un prieuré avait la direction des membres de l'établissement, la direction de ses religieux qui desservaient les paroisses voisines confiées alors à leurs soins, et même la haute administration de ces églises, les peuples s'habituèrent, non sans motif, à donner au R. P. Prieur le nom d'Abbé , et le considéraient comme tel. Voilà la raison qui a fait honorer saint Guillaume comme abbé.

La sainteté du célèbre religieux avait jeté tant d'éclat pendant sa vie, qu'aussitôt après sa mort, les habitants d'Embrun avaient construit, en son honneur, une chapelle sur le Mont-Guillaume, lieu où le Bienheureux, n'étant que

simple berger, allait paître son troupeau. C'est mal à propos, dit le P. Fournier, que quelques-uns ont prétendu que cet oratoire était consacré à la mémoire de saint Guillaume de Poitiers, duc d'Aquitaine, qui avait embrassé la vie érémitique. Une statue fort ancienne qu'on voit dans la chapelle dont nous parlons et qui représente notre saint Guillaume avec son seul bras gauche, comme il est peint dans deux tableaux de l'église d'Eygliers, ne laisse point de doute à cet égard. En outre, la tradition populaire de la ville d'Embrun est, qu'un pauvre berger de nos pays, qui allait garder son troupeau sur cette montagne, est honoré dans cet oratoire, où se rendent en procession, le second dimanche de juillet, les paroisses d'Embrun et du Grand-Puy.

Charles Brulard de Genlis était archevêque d'Embrun depuis dix ans, et n'ignorait point ce pèlerinage annuellement fréquenté; toutefois, il voulut vérifier les documents relatifs au culte rendu à notre saint Guillaume dans la paroisse d'Eygliers, lieu de sa mort et vraisemblablement de sa naissance. Dans une de ses visites pastorales, il demanda à voir la glorieuse relique du Saint , et la main miraculeuse lui fut présentée ; mais comme elle n'était pas accompagnée de son authentique, ce prélat défendit, jusqu'à nouvel ordre, de l'exposer à la vénération publique ; ce qui causa une grande peine à tous les habitants de la contrée.

Quelque temps après, pleins de confiance en Dieu et frappés des prodiges nouveaux qui s'opéraient à Eygliers et à Notre- Dame-de-Calme , par l'invocation du bienheureux Guillaume, pressés du reste par les populations , les consuls d'Eygliers

présentèrent au même prélat une humble requête conçue en ces termes :

« A Monseigneur l'illustrissime et révérendissime archevêque d'Embrun.

« Supplient humblement votre Grandeur les consuls du lieu d'Eygliers, et vous remontrent que de temps immémorial, dans l'église, sous le nom de Notre-Dame-de-la-Chalp , située sur le terroir dudit lieu, il y a dévotion, la seconde fête de Pâques, annuellement, où les processions des communautés circonvoisines , savoir : dudit Eygliers, Saint-Crépin , Guillestre , Risoul, Saint-Clément et autres se rendent aux frais desdites communautés pour y entendre le saint sacrifice de la messe, faire leurs dévotions, assister au sermon que le prédicateur de Guillestre est en coutume de faire, et où l'on expose, à la vénération publique, une main enchâssée dans un bras surdoré, que l'on dit être, par tradition, la main d'un saint Guillaume, berger du monastère qui était pour lors dans la plaine dite Sainte-Marie. Ce berger, manchot, pour appuyer une révélation qu'il avait eue du débordement de la Durance, vers ledit monastère, reçut d'un ange ladite main , laquelle est encore en son entier, à l'exception de ce qui en a été ôté par les seigneurs archevêques vos prédécesseurs, particulièrement par défunt Mgr Guillaume d'Hugues.

« Dans la visite que votre Grandeur fit dans son diocèse et dans ladite église d'Eygliers, ladite main fut exhibée à votre Grandeur, qui fut instruite de la vénération qu'on avait pour ladite main , laquelle était conservée dans ladite église et dans une niche faite exprès et fermée à clef, parce que

ladite église de Sainte-Marie est éloignée de tout le voisinage.

« Sur laquelle exhibition, votre Grandeur désirant s'instruire sur la vérité de ce qui lui fut exposé touchant ladite main, défendit delà montrer à l'avenir et de l'exposer à la vénération du peuple, comme on avait coutume de le faire, jusqu'à ce qu'elle eût été pleinement convaincue de la vérité de ladite relique. A quoi le curé dudit lieu a obéi ponctuellement jusqu'à présent, que la gloire de Dieu et de ses Saints oblige les suppliants à remontrer à votre Grandeur que ladite main ne pouvant être conservée dans l'état où elle est, naturellement, et plusieurs personnes ayant été guéries de diverses maladies par l'attouchement d'icelle, il importe à la gloire de Dieu et de ses Saints de ne pas priver le public des secours que la divine majesté donne par le ministère de ladite main.

« Cela même se trouvant ainsi avéré par les mémoires et écrits du R. P. Fournier, de la compagnie de Jésus, dans le livre qu'il a intitulé : Annales de l'église métropolitaine d'Embrun , dans lequel il fait expresse mention de ladite main comme d'une sainte relique.

« A ces fins , ils supplient votre Grandeur de vouloir ordonner que, par celui des sieurs curés en votre diocèse qu'il vous plaira. de commettre, il soit fait enquête sur la vérité de ce que dessus, et particulièrement des guérisons miraculeuses et soudaines que bien des personnes, qui ont fait leurs dévotions dans ladite église et imploré l'intercession dudit saint Guillaume et honoré ladite main, ont reçues de la divine bonté , par l'attouchement d'icelle , ou voeu fait audit Saint.

522 HIST01KE HAGIOLOGIQLE

Pour ladite enquête faite et rapportée à votre Grandeur, et sera par elle ordonné ce qu'elle jugera à propos pour le service et la gloire de Dieu. Signé : Marcellin Ardouin, Simon Court, consuls. »

Cette supplique si naïve fut prise en considération par Mgr Brulard de Genlis. Le prélat mit de sa propre main , au bas de la pièce présentée, les mots qui suivent : « Commet» tons le sieur Curé de Saint-Crépin. Donné à Embrun , ce 9 avril 1677. Ch. archevêq. d'Embrun. »

Pendant que cette enquête se faisait, les suppliants obtinrent de Jean Allois, vicaire général de l'abbaye d'Oulx, une copie, en forme, de l'acte de dépôt passé à Guillestre, en 1514, et que nous avons rapporté au paragraphe IVe de cette noticec

De son côté, Antoine ïsoard, curé d'Eygliers, s'adressa à Etienne Yitte, de la compagnie de Jésus, vice-recteur du collège d'Embrun, pour avoir le passage des Annales de l'Eglise d'Embrun, par le P. Fournier, concernant saint Guillaume; on le lui délivra le 2 avril 1678. Et le même jour de la même année, Mgr Brulard de Genlis apposait au bas de la première pièce , tirée des protocoles de l'abbaye d'Oulx, l'ordonnance ou autorisation qui suit :

« Vu les attestations précédentes et les Annales de notre Eglise métropolitaine d'Embrun, composées par le R. P. Fournier, nous permettons d'exposer au culte et à la vénération publique les reliques de saint Guillaume, que l'on garde

dans l'église paroissiale d'Eygliers, selon les statuts généraux de ce diocèse, que nous avons déjà publiés et que nous publierons dans la suite. Donné à Embrun, dans notre palais archiépiscopal, le 2 avril, l'an du Seigneur 1678. Signé : Charles, archevêque d'Embrun (1). »

Nous ne nous attacherons pas à faire ressortir tout ce qu'a de poids et de valeur une autorisation si explicite sur notre saint Guillaume et ses sacrées reliques, donnée par un prélat aussi distingué par son érudition que par sa piété, auquel le diocèse d'Embrun est redevable de si excellentes institutions; prélat si vigilant et si délicat pour ce qui appartient au culte; portant si loin le respect pour toutes les prescriptions et cérémonies de l'Eglise, que, par une ordonnance du 12 avril 1684, il régla les diverses postures que les simples fidèles doivent garder pendant le divin office. Qui ne voit que, vivant à une époque moins éloignée des événements, il a pu en vérifier l'exactitude avec plus de facilité? Il a pu, par exemple, prendre des informations sur un miracle rapporté par le P. Fournier, dans l'Histoire des Alpes et les Annales ecclésiastiques d'Embrun, dont celui-ci avait connu les témoins oculaires, dit-il; prodige opéré vers le commencement du 1 7e siècle , en faveur d'un notaire de Saint-Crépin.

(1) Visis tùm suprà scriptis testimonialibus, lu m Metropolitanse nostrœ Ebredunensis Ecclesiae annalibus à Reverendo admodùm Pâtre Marcellino Fournier exaratis , Sancti Guillelmi reliquias sacras in ecclesiâ parochiali d'Aiglicrs asservalas populorum venerationi et cultui juxtà geaeralia bujusce diœcesis statuta jam promulgata âul in posterùm promulganda exponendi licentiam coneedimus. Datum Ebreduai, die secundâ mensis Aprilis, anno Domini millésime* sexcentesimo septuagesimo octave Carolus Ebred. Arcbiepiscopus. ( Mémoires d'Eygliers. )

Après avoir employé inutilement le secours de l'art pour guérir cet homme d'un chancre hideux qui lui avait déjà dévoré une partie considérable de la jambe, les médecins se virent réduits à la dure extrémité d'en faire l'amputation. Le malade, enrayé de l'appareil des instruments nécessaires à cette opération, plein d'une foi vive et d'une confiance inébranlable, invoque le saint abbé Guillaume, fait vœu, en présence d'un grand nombre de personnes, de se rendre dévotement à sa chapelle pour y vénérer ses reliques, et il est guéri surle-champ, au grand étonnement de tout le monde que ce prodige confirme dans l'opinion qu'on avait déjà conçue du puissant crédit de notre Saint.

vm.

A son tour, Mgr Jean-Irénée Depéry, évêque de Gap, dans sa visite pastorale de la paroisse d'Eygliers, le 50 juin 4847, demanda que la relique ou main miraculeuse de saint Guillaume lui fût présentée. Et il la trouva en l'état décrit par le P. Marcellin Fournier. Nous lisons ce qui suit dans le procèsverbal de sa visite pastorale :

« La main existe en son entier avec l'ongle du petit doigt en sa place naturelle; les autres ongles manquent; ils ont été enlevés, a-t-il été dit, par des personnes pieuses et aussi par quelques archevêques d'Embrun. La peau portant la marque de la plus grande vétusté, est adhérente aux os et d'une couleur noirâtre, c'est là l'effet du temps ou de l'humidité qu'on remarque dans la sacristie de la même église. La main

est dans un reliquaire en bois en forme de bras, doré dans sa partie supérieure et verni en rouge dans l'autre partie : une vitre en forme ovale est placée devant la relique. »

Le même prélat crut du devoir de sa charge pastorale de vérifier tout ce qui lui était rapporté au sujet de cette main incorruptible, selon l'expression du P. Fournier. Il consulta la tradition qui a été fidèlement suivie en cette notice ; il étudia avec soin les documents qui l'appuyaient; il fît plus : avant de ratifier la permission accordée par Mgr Brulard de Genlis, d'exposer ladite relique à la vénération des fidèles, il voulut prendre les sages conseils d'un canoniste, dont le nom est à lui seul une recommandation; Mgr Billet, archevêque de Chambéry, en Savoie, fut consulté. Yoici la réponse qu'il fit, le 16 janvier 1851 : « Monseigneur, quand il conste bien qu'un culte religieux a été rendu à un mort avant la publication des lois relatives à la canonisation des Saints, l'Eglise en tolère facilement la continuation. Je pense donc que vous pouvez tolérer la dévotion qu'on conserve dans votre diocèse , pour le saint Guillaume dont vous me parlez. »

Aussi, « Mu par toutes ces considérations, dit Mgr Depéry , dans son ordonnance du 2 février 1852, et parfaitement renseigné sur l'authenticité de la relique, et voulant respecter une tradition aussi antique, après avoir lu tous les documents qui nous ont été diligemment fournis par M. Barthélémy, curé de la paroisse d'Eygliers, après avoir pris l'avis de notre conseil et celui de plusieurs canonistes, permettons que la main de saint Guillaume, qui existe dans l'Eglise d'Eygliers,

soit rendue désormais à la vénération des fidèles de la paroisse d'Eygliers et de ceux des paroisses voisines.

<l Nous mettons pour condition que cette relique ne sera exposée dans la chapelle dite de Saint-Guillaume, sous le rocher de Mont-Dauphin , qu'autant que cette chapelle sera réparée, qu'on en aura fait reconstruire la voûte, et qu'on y aura posé des fenêtres (1).

« En outre, M. le curé d'Eygliers et ceux du voisinage sont chargés de nous faire un rapport, chaque année, sur la manière dont se seront comportés les fidèles qui viennent en procession à cette chapelle pour vénérer la relique. »

Le 22 mars 1852, Mgr Févêque de Gap apposa lui-même le sceau de ses armes en cire rouge sur le reliquaire contenant la main angélique. A la fin du procès-verhal dressé à cette occasion , il ajoute : « Nous ordonnons que la main de saint Guillaume soit, à perpétuité, sous la garde de M. le curé d'Eygliers et conservée dans la sacristie de son église paroissiale. C'est encore par ses soins qu'elle sera transportée le lundi de Pâques et le dimanche de Quasimodo de chaque année, à la chapelle de Saint-Guillaume, sous le roc de

(1) Celte voûte en tuf avait été enlevée en 1693, par les munitionnaires de Mont- Dauphin qui , au lieu d'aller à Gros chercher des tufs avec les entrepreneurs des fortifications , employèrent les matériaux de la voûte à construire des fours , mais dans lesquels ils ne parvinrent jamais , porte la tradition, à faire cuire un seul pain : ce qui fut regardé dans tout le pays comme une juste punition de cette impiété.

Au moment de mettre sous presse cette notice de saint Guillaume, nous apprenons que la voûte de sa chapelle, conformément à notre ordonnance du 2 février 1852, vient d?être reconstruite , et que le dallage a été refait à neuf. Honneur au zèle et à la piété du Curé et des habitants d'Eygliers»

Mont-Dauphin, pour y être exposée à la vénération des fidèles des paroisses de Guillestre, de Mont-Dauphin, de Saint-Crépin , de Risoul, de Saint-Clément et de Réotier, qui ont l'habitude de s'y rendre aux époques précitées.

« Nous ordonnons aussi que, conformément à ce qui s'est toujours pratiqué, le curé d'Eygliers présidera à la cérémonie, célébrera la sainte messe ou désignera un confrère à cet effet, recueillera les offrandes qui seront employées à l'entretien de la chapelle qui demeure sous sa garde , nonobstant toutes contestations contraires qui pourraient s'élever sur la propriété ou sur la juridiction , voulant qu'il en soit ainsi comme par le passé. »

Enfin, sur la demande de Mgr Jean-Irénée, évêque de Gap, sa Sainteté le pape Pie IX, par un bref du 10 mai 1852, accorde à perpétuité une indulgence plénière aux fidèles des deux sexes qui , contrits , s'étant confessés et ayant communié, visiteront la chapelle de Saint-Guillaume, dépendante de la paroisse d'Eygliers, le lundi de Pâques ou l'un des huit jours suivants. Cette indulgence est applicable aux âmes du purgatoire.

Précieuse faveur pour les populations qui peuvent fréquenter l'antique chapelle dont il s'agit ! Titre authentique que la fabrique paroissiale d'Eygliers doit joindre à tant d'autres qu'elle possède et qu'elle doit religieusement conserver!

Espérons aussi que la confiance qui, chaque année, conduit les habitants d'Embrun et de ses alentours à l'oratoire érigé sur le Mont-Guillaume, en l'honneur de notre Saint, ne diminuera jamais et que ce pieux pèlerinage sera, de siècle

528 HISTOIRE ÏIÀGIOLOGÏQUE.

en siècle, une source abondante de grâces et de bénédictions pour les religieuses populations de ces montagnes sur lesquelles se sanctifia notre pauvre berger.

On demande quelquefois dans le monde des modèles de vertu à la portée de la multitude et des plus faibles , des modèles faciles à imiter. Eh bien, nous trouvons, dans la personne du bienheureux Guillaume, ce que nous réclamons. Sur ce patron, peuvent se former tous ceux qui comme lui, pauvres villageois, sont, dans nos Alpes, employés à la garde des troupeaux ou bien au travail des champs. Modeste, chaste, pieux, par son éminente sainteté, il attira sur lui les regards de Dieu et des hommes. Le Ciel se montra prodigue à son égard. Ne nous en étonnons pas : le royaume des cieux n'est-il pas pour les âmes simples et innocentes, pour les enfants, pour les pauvres d'esprit et les humbles de cœur? N'est-ce pas à eux que sont dévoilés les mystères de la foi plutôt qu'aux sages et aux prudents du siècle? Les bergers furent les premiers appelés autour du berceau du Sauveur. Il n'est pas rare de trouver, dans les vies de saints, des pâtres en faveur desquels Dieu s'est plu à manifester les prodiges les plus étonnants de sa toute-puissance.

Nos pères rendirent un éclatant témoignage aux vertus de saint Guillaume, en environnant ses reliques d'un culte solennel; nous, leurs enfants, sachons les honorer avec le même esprit de foi, et que la main angélique du saint berger ou plutôt du saint abbé de Notre-Dame-de-Calme, conservée à jamais dans ce diocèse, nous bénisse toujours et nous protège !

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