ORGUES
Héron le mécanicien, Vitruve et Athénée, nous ont transmis des descriptions plus ou moins étendues d'une sorte d'instrument qu'ils ont désigné sous le nom d'hydranlr ou d'orgue hytirauliqup. Héron et Athénée attribuent Tinvention de cet
m EXPOSITION UNIVERSELLE.
instrument à.Gtésibius, mathématicien d* Alexandrie. Du reste,
il y a peu de rapports entre les orgues hydrauliques décrites par Héron et par Vitruvc, ce qui ])eut faire penser qu'il y en avait de plusieurs espèces ; la seule chose commune entre elles est Teau, qui, mise en mouvement par un mécanisme quelconque, était Tagent de la sonorité.
Suétone parie aussi d*un orgue hydraulique perfectionné qui existait à Rome sous Ir rèp:iic de Néron, et que cet empereur jirit plaisir ^ examiner p<MKlant près d'un jour cnlicM'.
Un passage de saint Augustin, dans son commentaire sur le 56* psaume, ne laisse aucun doute sur Texistence de l'orgue pneumatique au iv* siècle. Cest par un décret du pape Yitellien que Torgue fut solennellement inauguré dans les églises catholiques.
Les annales d'Kginhart, secrétaire de Charlenin^ne. fournissent riodication précise de Tépoque où parut en Europe le premier orgue pneumatique qui fut entendu dans les Gaules. Ce fut en 757 que Tempereur Constantin Gopronyme envoya cet instrument à Pépin, qui le fit placer dans Téglîse de Saint- Curneille, à Compiègne
Vers 812, Constantin Guropalate adressa un autre orgue à Charlemagne.
Le plus ancien orgue construit dans l'Europe méridionale, et dont on a conservé le souvenir, est celui que Georges, prêtre vénitien, a fait en Tannée 826 pour le palais d'Aix-la- Chapelle, par l'ordre de Louis le Débonnaire. Ce n'est qu'au \ir siècle que l'on rencontre en France, dans l'abbaye de Fécamp, un orgue bien caractérisé.
Le premier orgue à un seul jeu avait reçu le nom de regabellum, ou rigabelltim ; celui de deux, de trois ou quatre jeux
i. L'orgue envoyé à Pépin le Bref n'a pas laissé de traces à Compiègne j mate od y trouve , ce qui vaut mieux , un Imh instrument de moyenne dimension , enfttrement televé «t teconslralt i»ar Mil. CBTafllé4]on.
accordés h la quinte et à Toctave, l'ut appelé taraellum. La dureté excessive de celui-ci obligeait souvent rorganiste à frapper les touches avec de gros morceaux de bois qu*il tenait dans chaque main, afin de ne pas se blesser dans Texercice de ses fonctions. Quant aux petites orgues portatives que les musiciens s'attachaient au corps par des courroies pour les jouer d'une main, tandis qu ils faisaient mouvoir le soufflet de Tautre, les dimensions de leur clavier étaient beaucoup plus petites, et la main étendue pouvait embrasser Tespace d*une qainte. On donnait à cet instrument le nom de nimfalL Plus tard, on ajouta des jeux accordés à la tierce à ceux qui Tétaient à la quinte et 7i l'octave, en sorte que chaque touche faisait entendre un accord complet. Telle est l'origine de ces jeux singuliers de cymbale et de fourniturp qu'on a conservés dans les orgues modernes, et qui entrent dans la composition de ce qu*on nomme le/j/em-jeti; mais, par un artifice ingénieux, on a absorbé le dur et détestable effet de Tharmonie diaphonique du moyen àg(^ en construisant ces jeux avec de petits tuyaux qui rendent des sons aigus, et en les accompagnant de beaucoup de jeux de flûtes accordés à l'octave, qui n'en laissent entendre que ce qui suffit pour frapper Toreille d'une sensation vague, indéfinissable, mais pénétrante et riche d'harmonie.
Le savaiU bénédictin doin Bedos, dans son ouvrage didactique sur la tabrication des orgues, publié en 1746, a ainsi décrit cet instiiiment :
«LVgue est un instrument de musique à vent, le plus grand et le plus complet de tous par son étendue , le nombre de ses jeux, et la variété de ses sons. 11 est composé d'un grand nombre de tuyaux de différentes espèces, \o» uns d étain, les autres de plomb, d'autres de bois; de quantité de machines nécessaires et propres h gouverner et à leur communiquer le vent qui leur donne le sou, et d'un grand corps de
menuiserie où le tout est contenu » appelé buffet, accompagné pour Tordinaire d*un autre plus petit sur le devant; de f^ands soufflets séparés du corps de la machine , fournissant le vent
qui va s'y rendre dans la principale pièce, appelée le sommier, d'où il se distribue à chaque tuyau , au moyen du clavier que l'organiste fait mouvoir avec ses doigts. »
Depuis nntroduçtion de Torgue en Europe , dans un siècle où la foi était si ardente, Tinstrument qui ajoutait tant à la majesté imposante du culte religieux devait naturellement voir son usage se répandre rapidement. Les Éf!;lises de France, d'Angleterre et d'Italie en furent bientôt dotées; mais il ne faut pas croire que l'orgue eut alors cette puissance et cette variété d*intonation qu*il possède aujourd'hui, il se composait d'un seul jeu, dit de régal, qui n'existe plus depuis longtemps; car beaucoup de facteurs d'orgues du plus grand mérite ont successivement appliqué leurs facultés à en étendre et à en perfectionner les ressources harmoniques et méca> niques.
Au premier rang des hommes qui donnèrent, dans ces dernières années, une vive et salutau*e impulsion à la fabrication
des orgues, se trouvent MM. Cavaillé-Goll père et fils, dont la famille avait su acquérir une grande réputation dans lesdépartements méridionaux, et dans la partie de f Espagne qui avoisine la France, par l'établissement et la réparation d'un grand nombre d'instruments.
M. Cavaillé père était établi à Toulouse, lorsque la construction de l'orgue de Saint-Denis lui fut adjugée, sans avoir concouru personnellement, car c'est h l'initiative de son fils Aristide , h un de ces tours de force dont les hommes de génie sont seuls capables, que la maison Cavaillé est redevable de ravoir remporté sur MM. P. Érard, Abbey, Gallinet, qui s'étaient mis sur les rangs pour l'exécution de cet important travail.
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Ge pnemier début, dans iine carrière que M. Aristide
Cavaillé-Coll devait parcourir avec tant d'éclat, est un pur eiïeL du liasard. Venu à Paris pour visiter les oigues de In capitale et y étudier l'acoustique, il fut présenté à Berton, qui faisait partie de la Commission instituée pour choisir entre les projets proposés pour 1* orgue de Saint-Denis.
M. Aristide Cavaillé n'avait alors que vingt-deux ans. Fra{)pé de sa jeunesse et de la facilité avec laquelle il développait de savantes théories sur la facture des orgues, Berton l'engagea à se présenter au concours. La chose était difUcile, sinon téméraire, car Texpiration du terme fixé pour la {présentation des projets arrivait dans deux jours, et M. Aristide Cavaillé n*avait pas même vu Téglise de Saint-Denis. Encouragé par les bienveillants conseils des vieux compositeurs, il se mit courageusement à Tœuvre, et, après {Unix jours et deux nuits consacrés à faire des dessins, des plans, des calculs, il parvint à tout terminer dans le temps voulu. Son projet, appuyé de considérations décisives pour les hommes éminents appelés à l'examiner, fut présenté, mais la Commission voulut un devis, et M. Aristide Cavaillé n'en avait jamais lait. C'était son père, sous la direction du([uel il avait jusqu'alors travaillé, qui s'occupait de ce soin. En face de celte impossibilité absolue, comme pour le projet, d'écrire à Toulouse et d*attendie une réponse, M. Aristide Cavaillé se décida à aborder la science des chiffres, et présenta un devis en temps utile h l'aréopage qui approuva tout : dessins , plans et devis. MM. Cavaillé père et fils devinrent en conséquence adjudicataires, après concours, de la construction de l'orgue de Saint- Denis. A dater de ce moment, ils transportèrent leur établisse* ment de Toulouse à Paris, et la direction en fut confiée à M. Aristide Cavaillé. Il faut lire le remarquable rapport fait à la Société libie des Beaux-Arts, par M. Adrien de La Fage, pour avoir une idée des améliorations introduites dans la
ut ËXPUSITION UNIVERSELLE.
soufiflerie, les claviers, le mécanisme de Torgue de Saint- Denis.
Ainsi l'importante application qu'il a faite à ses orgues d'un appareil nouveau, nommé levier pneumatique, peindra d*un trait le génie d'invention de ce jeune organier, qui a si méritoirement établi son nom et sa fortune, malgré le nombre
et les ressources de "ses concurrents.
Un Anglais, M. Baiker, avait t'iilrepiis de corrif^er le vice originpl des anciennes orgues, dont les claviers olirent aux doigts de l'exécutant une très-forte résistance. A cet efiet, il avait imaginé d*adapter à chaque touche un petit soufflet, se gonflant et se dégonflant au moyen de deux petites soupapes mues alternativement par la double action du la touche. Ce mécanisme devait rendre les claviers de l'orgue le plus considérable aussi faciles et aussi doux ([ue ceux des pianos les plus parfaits. Malheureusement, M. fiarker quitta son pays, si accessible d*ordinaire aux inventions inédites, sans avoir pu trouver un seul facteur qui voulût, Técouter. A Paris , ses démarches avaient abouti au même résultat, ([uand il rencontra M. Cav aillé, qui eut non-seulement le mérite de comprendre et d'apprécier toute la portée de sa découverte , mais qui coopéra puissamment à sa vulgarisation, et par ses soins et ses lumières en assura le succès.
Les améliorations apportées aux tuyaux ne sont pas d*une
muiii(ire importance.
Les facteurs (rorfi;ue n'avaient encoi'e imaj^iné aucun expédient pour diminuer la faiblesse du son donné par les tuyaux de montre, c'est-à-dire ceux disposés sur la façade du buffet en avant de Torgue. M. Gavaillé a remédié à ce grave inconvénient, en augmentant dans une forte proportion Tépaisseur de leurs parois et la pression df l'air.
Enfin on lui doit une des plus fructueuses applications de la science à l'art musical. 11 s'agit de toute une famille de jeux
dits harmoniques, qu'il a ajoutés à la collection établie par les anciens organiers, et à l'aide desquels il obtient une intensité, un volume et une qualité de son de beaucoup supérieurs à ceux obtenus par le système usuel. Le premier essai de ce perfectionnement a été fait sur le magnifique orgue de Saint- Denis; et comme il a pleinement justifié les espérances des facteurs et des artistes chargés d'apprécier I^s résultats, M. Cavaillé l'a introduit dans t^us les instrumenls sortis de ses ateliers. Le système des tuyaux harmoniques pouvant s'adapter aux divers jeux, ii est aisé de comprendre quelles voies nonvelles de progrès se sont ouvertes pour la partie résonnante de Torgue.
L'aprrru rapide qui précède ne saurait donner une juste ' idée des immenses travaux que la rétoru^j d un instrument si compliqué dans son mécanisme, si riche d'effets puissants et harmonieux, a coûtés à M. Gavaillé. La description exacte et détaillée des mille procédés mécaniques qu*il a fallu inventer et combiner pour arriver à un te! résultat, des vastes connaissances empruntées au duinuine scientifique et artistique qui ont aidé et guidé l'illustre fac teur dans l'accomplissement de son œuvre, fatiguerait l'intelligence la plus robuste, l'imagination la plus avide. Mais si, par un jour de cérémonie religieuse, on se rend à Saint-Yincentrde-Paul , à la Madeleine ou à Saint- Denis, et (juo l'on prête l'oreille aux accents formidables des orgues établies j)arîVI, Cavail lé-Col I, le cœur, doué d'une soudaine intuition, sent ce que l'esprit n'a pu analyser; il est ému dans ses profondeurs en lentendant cette réunion prodigieuse d'instruments que le génie de la mécanique a su mettre à la disposition d*un seul homme qui gouverne et fait manœuvrer le tout sans aucun ellbrt.
Il est h regretter seulement que ces orgues, dont Tindustrie française peut à juste titre s'enorgueillir, n'aient pu être déplacées et transportées à l'Exposition. Ainsi, des cinq in-
slrumentis que M. Cavaillé-Coli a clioisis pour témoigner de Pexcellence de sa fabrication et du progrès qu'il a développé dans ce genre de facture, un seul figure au Palais de l'Industrie.
C'est un orgue deux claviers et un pédalier, construit pour M"" Pauline Viardot. La gravure ci -jointe prouve que
UI(GI;K de m. CAVAILLÉ-CULL
M. Ca\ aillé sait aussi, dans ses instrunients , faire la part de l'élégance et de la forme. L'architecture du bulï'et (|ui encadre les tuyaux avec tant de symétrie est conçue dans le meilleur
style; et les gens qui ne comprennent pas la construction
intérieure, sont arrêtés par la délicatesse de l'ébénisterie.
Les autres grandes orgues de M. Cavaillé-Coll soumises à rappréciation du jury sont :
!• L'orgue de l'église de iiaint- Vincent-de-Paul, qu'il faut aller voir dans l'église même, et qui, Tannée dernière, a mérité à son auteur un rapport des plus élogieux fait à la Société d'encouragement par M. Galla, au nom-^ arts mécaniques ;
2» L'orgue établi dans l'église catiiédralo Notre-Dame (à Saint-Omer), ayant quatre claviers et un pédalier complets;
â* Un orgue à trois claviers et un pédalier complets, établi dans l'église Saint- Nicolas (à Gand, en Belgique) ;
4* Enfin, un grand et magnifique orgue h quatre claviers et un pédalier, destiné à la Ctitlif'dralc de Cai cassoune.
Ce dernier instrument résume tous les perfectionnements, toutes les découvertes, toutes les améliorations dues à M. Gavaillé depuis la construction de Torgue de Saint-Denis; et les personnes qui Tont entendu fonctionner, ont été frappées de ses qualités remarquables comme effet d'harmonie et de puissance.
L'énumératiou des récompenses décernées à M. Cavaillé- Goll doit tenir lieu de tous les éloges que suggère Texamen de ses produits :
1* La Société d*encouragement, dans sa séance générale du
19 mars 1834, lui a donné une médaille de bronze; 2" le jury (le l'Exposition d'Arras, en 4838, une médaille d'aigeiit ; .Vie jury de T Exposition de 1839, une médaille de bronze; fi" la Société libre des Beaux-Ârts, dans sa séance du 7 mai une médaille d*argent, sa plus forte récompense, pour les perfectionnements introduits dans la construction du grand orgue de Saint-Denis; 5" le jury de rKxposition de 18/iû, uw* médaille d'or; G" le jury de T Exposition de 1849, une nouvelle
médaille d*or; T la Société d^encoiiragement, dans sa séance
générale du 17 mai 1854, sa grande médaille d'or.
Enfin, M. Aristide Cavaillé, h In suite de TExposition de 1849, a été décoré de la Légion d'honneur.
Par ce qui précède, on apprécie le haut point de perfection que la facture dos orgues a atteint dans ces derniers temps. Une large part dans ces ])r()grès doit être faite à MM. Ducroqaett Stoiz et Schaaf, Suret, Gadauld, de Paris, Claude frères, de Mirecourt, et fie vington et fils, de Londres. Le premier recevait une médaille d*or à TExposltion de 18&9 pour la parfaite exécution de ses grandes orgues. Depuis lors il a coustruit l'orgue de Saint- Eustache, qui soutient dignement, comme celui du palais de l'Industrie, la réputation de cette ancienne maison (Daublaine et Callinet).
MM. Stolz et Schaaf, de Paris, sont deux praticiens aussi habiles qu*expérimentés et fils de leurs propres œuvres. G*est au travail qu'ils doivent la position qu'ils occupent, et c'est à leurs savantes et laborieuses études qu'ils devront de pouvoir rivaliser bientôt avec les principaux facteurs de la capitale. Tous deux ont puisé à bonne source, du reste, les connaissances pratiques qu*ils possèdent, car tous deux ont fait leur apprentissage chez M. Âbbey, placé au premier rang parmi les facteurs de Paris. De la maison Abbey, Tun, M. Stolz, entra chez MM. Daublaine et Callinet, où il resta six ans en (jualité de chef d'atelier; l'autre, M. Schaaf, passa chez M. Cavaillé-Goll.
11 y a dix ans environ que M. Stolz fonda la maison qui a envoyé à TExposition universelle un grand orgue d'église sans buffet, pour ({non puisse en examiner le mécanisme intérieur, et deux autres channaiiles petites orgues de salon et de chapelle d'une bonté remarquable.
Le grand orgue de MM. Stolz et Schaaf a 8"' de hauteur, 6'*,50 de largeur et 3"* de profondeur.
Voici la nomenclature des jeux de ce bel instrument :