LE JOUR DE LA DECLARATION DE GUERRE A SAINT-PÉTERSBOURG
Et le pont de l'entente serait si facile à jeter, si l'on ne travaillait pas à la catastrophe avec une bêtise de taureau.
Cette fois, ce n'est vraiment pas un mensonge conventionnel de dire que tous les Etats montrent leurs dispositions à des négociations loyalement conciliantes... Et l'Autriche aurait V incompréhensible manque de conscience de rester sourde à tout conseil de modéralion ?£■/ l'Allemagne serait résolue à passer par oit le voudrait un pareil camarade d'alliance — au risque d'une guerre mondiale?
Une bêtise de taureau; a-t-on jamais mieux stigmatisé la folie des pangermanistes et des états-majors ? Le mot est allemand, il est vécu, il restera.
On sent alors sourdre dans les masses allemandes comme un vague désir de contrôle, un soupçon de résistance. Il importe de le relever, dès cette heure, car c'est lui qui, d'ailleurs sur-
veillé de près par la duplicité officielle, reparaîtra plus tard et préparera le premier travail, plus ou moins suspect, pour une paix boiteuse et peu sûre.
Donc, le parti social-démocrate organise une campagne de réunions publiques contre la guerre. « A Berlin, le mardi 28 juillet, un cortège se forma, Unter den Linden, chantant V Internationale et criant : « A bas la guerre ! » Il fallut des forces de police importantes pour le refouler. Il rencontra une contre-manifestation patriotique et le sang coula (i). »
En présence du péril prochain, le Bureau socialiste international se réunit à Bruxelles, le 2g juillet.
Adler, au nom des socialistes autrichiens,
(i) l'.-G. La Chesnais, loc, cit., p. loii.
déclara que la guerre était populaire dans l'empire dualiste.
L'Allemand Haase, dont la conduite postérieure indique qu'il n'agissait pas sans autorisation, parle, dans une réunion publique, du « crime de la déclaration de guerre ». Il s'efforce d'amener une entente entre les prolétaires de tous les pays. Il dit : « A Berlin, hier, des milliers et des milliers de prolétaires ont protesté contre la guerre, aux cris de : Vive la paix ! A bas la guerre ! «
Que prétendait-il ? On sent, déjà, que le parti évolue : il rejette la responsabilité uniquement sur l'Autriche et non plus, comme la veille, sur le gouvernement allemand. Il est probable que ce que l'on cherche, maintenant, c'est d'agir sur les partis révolutionnaires au dehors pour provoquer des troubles et des désordres sans engager le parti allemand. L'opposition, elle-même, est déjà truquée.
Jaurès répondit à Haase. Il le fit avec beaucoup de force et de simplicité. C'est son dernier grand discours en public : déjà, il indique les résolutions prochaines du parti socialiste français :
Citoyens, je dirai à mes compatriotes, à mes camarades du parti en France, avec quelle émotion j'ai entendu, moi qui suis dénoncé comme un sans-patrie, acclamer ici le souvenir de la grande Révolution...
Après avoir souligné le rôle de l'Autriche, il accuse l'Allemagne et il couvre, de sa chaude parole, le pacifisme déclaré du gouvernement français :
Nous, socialistes fran>;ais, notre devoir est simple; nous n'avons pas à imposer à notre gouvernement une politique de paix: il la pratique. Moi, qui n'ai jamais hésité à assumer sur ma tète la haine de nos chauvins, par ma volonté obstinée, et qui ne faillira jamais du rapprochement franco-allemand, j'ai le droit de dire qu'à l'heure actuelle, le gouvernement français veut la paix et travaille au maintien de la paix. Le gouvernement français est le meilleur allié de paix de cet admirable gouvernement anglais qui a pris l'initiative de la conciliation. Et il donne à la Russie des conseils de prudence ci de patience.
Le Vorwaerts, dont les sentiments ont déjà évolué, ou, plutôt, qui a subi l'influence crois-
sante du gouvernement, par des intermédiaires comme Haase, escamote cette déclaration de Jaurès et ne veut voir, en lui, que « l'ami du peuple allemand ». La réunion de Bruxelles laisse les divers partis socialistes sur une impression de méfiance réciproque.
Cependant, une tentative d'un socialiste allemand notoire, MuUer, député de Metz, ami de Jaurès, membre du comité du parti sociahste allemand, révèle des dessous : Le i^r août, ce Muller vint à Paris, en automobile, par la Belgique. Il se présente devant le groupe socialiste français, accompagné de Camille Huysmans, Belge. Il parle en allemand, dit qu'il était chargé d'une mission et demande qu'une entente intervienne entre camarades français et camarades allemands. Il conseille l'abstention dans le vote des crédits, des deux côtés.
... Le délégué du comité directeur du parti allemand insista fortement pour qu'une ligne de conduite semblable fût adoptée des deux côtés. En réponse, il fut déclaré qu'un accord à ce sujet était désirable, mais il fut observé, d'autre part, qu'une attitude semblable était seulement possible si les circonstances étaient identiques dans les deux pays; que si la France était attaquée en dépit de ses efforts évidents en faveur de la paix, les socialistes ne pourraient pas refuser les crédits pour la défense du pays. Le délégué allemand en convint et, dans la conversation, ajouta que le vote des crédits par le parti socialiste était impossible en Allemagne. Personnellement, il estimait que l'abstention même n'était pas suffisante et qu'il importait d'émettre un vote contre. (Nous allons voir ce qu'il en fut.) Les renseignements très précis recueillis plus tard montrent que le délégué allemand parvint à rentrer à Berlin et à rendre compte de sa mission avant la séance du Reichstag et la discussion du groupe (i).
La démarche du camarade Muller parut, tout au moins, singuHère. Peut-être n'eut-elle d'autre effet que d'ouvrir les yeux aux socialistes français. A l'issue de la réunion, quelques instants avant d'être frappé, Jaurès, délégué par le groupe socialiste, et accompagné de MM. Renaudel et Longuet, se rendit auprès de M. Viviani.
Le travail concerté des partis socialistes
(r) Justice du 3i p. 121).
décembre 19H. Cité p; r La Chesnais,
L OPINION PUBLIQUE ET LA GUERRE