L'EMPEREUR GUILLAUME ET SES PRINCIPAUX LIEUTENANTS
pour le maintien de la paix, j'espère, avec l'aide de Dieu, que nous manierons l'épée de telle façon que nous pourrons la remettre au fourreau avec honneur... Une guerre exigerait de nous d'énormes sacrifices en biens et en existences; mais nous montrerons à nos ennemis ce qu'il en coûte de provoquer l'Allemagne... Et maintenant, je vous remets entre les mains de Dieu. Allez dans les églises : agenouillez-vous devant Dieu et priez-le d'aider à notre vaillante armée! »
En réalité, l'improvisation impériale fut beaucoup plus violente, paraît-il, qu'elle n'a
été rapportée officiellement. Selon le témoignage d'un auditeur, M. Maklakoff, « le souverain exaspéré provoquait ses sujets à l'extermination de tous les Russes, toujours et partout )) (i).
Par l'intervention impériale, l'opinion, préparée par la presse officieuse, se trouve, désormais, dans un état de surexcitation où le sentiment patriotique ne se distingue plus d'une sorte d'ivresse sanglante. La colère gronde. C'est vraiment le furor teutonicus.
(0 V. T. de Wysewa, ttans Revue des Deux-Mondes du I''' août 191 5, p. 33.
On répand les bruits de désordre et de révolution en France et en Belgique. On raille les pessimistes qui craignent pour le crédit de l'Allemagne. On donne déjà des indications sur la fabrication du pain de guerre ; le général de Kessel reçoit les représentants de la presse berlinoise (i^' août).
De grandes cérémonies militaires et religieuses se succèdent, avec ces chants magnifiques, nécessaires au rythme de l'âme allemande; revues de parade; prières solennelles au dôme de Berlin; appel aux femmes allemandes. Enfin, la mobilisation a lieu au milieu de l'enthousiasme général ; les dépêches arrivent de Stuttgard, de Neu- Strelitz, de Cologne, de Dresde, de Hambourg (2 août).
La circulation des trains est réduite ; les relations postales sont réglementées ; les tramways et les omnibus réquisitionnés ; la Bourse de Berlin est fermée. Berhn prend, soudain, un aspect guerrier. Des uniformes partout; une prière en plein air a lieu, devant le monument de Bismarck (i).
(i) Les alternatives par lesquelles passe la province allemande sont décrites avec finesse et précision dans le Journal d'une Française en Allemagne, juillet-octobre 1914, signé d'El. Altiar. Il semble bien que l'auteur était en Silésie dans un château de la princesse Antoine Radzivi'ill. Au début, tout le monde est inquiet : « L'impression générale était plus de désolation que d'enthousiasme... Les visages tristes ici font peine à voir... On est beaucoup plus monté contre les Russes que contre les Français et l'Allemagne prétend « défendre contre la Russie la cause de la culture intellectuelle contre la barbarie »... Ils ont plus peur de la France que de la Russie. J'ai entendu le jardinier dire à la femme de chambre. « Ah! les Russes, nous nous en moquons; ils n'ont jamais rien valu. Ce sont les Français qui nous effrayent! » Et je crois bien qu'il a ajouté : « Ils sont si rancuniers! » Le discours du trône m'a abasourdie. L'empereur déclare qu'il voulait la paix, qu'on lui a mis l'épée en main, que le tzar a traîtreusement brisé toutes ses promesses, etc. ..Ce qui me frappe, dans ce pays-ci, c'est que l'opinion publique accepte toujours sans commentaires ce que lui disent les journaux officieux. La confiance est immense, en général, et, quoiqu'on en ait dit, en l'Empereur et en tout ce qu'il fait. On ne discute pas, on ne raisonne pas; on suit docilement l'opinion donnée. Peu d'Allemands pensent par eux-mêmes; j'en connais bien quelques-uns qui murmurent in petto que l'on va tirer les marrons du feu pour l'Autriche, mais ils sont rares et n'oseraient pas parler à haute voix. La majorité est admirablement disciplinée. On lui dit que l'Allemagne est dans son bon droit, qu'elle soutient le parti de l'ordre et de la justice, qu'elle a toujours été pacifique et conciliante, et tout cela est avalé sans l'ombre d'une hésitation » (p. 25 et 29).
Cependant, le parti socialiste a reçu des conseils ou des ordres : il achève son évolution. Hier encore, le Vorwaerts incriminait la bêtise de taureau. A partir du 2 août, il met toute sa confiance dans l'empereur Guillaume. Une analyse de la correspondance télégraphique Centre les deux empereurs met tous les torts du côté de l'empereur Nicolas et du gouvernement russe.
« Une camarilla belliqueuse aurait-elle, en Russie, accompli une besogne néfaste ? Les télégrammes de l'empereur Guillaume n'auraient-ils pas, même en partie, été soustraits au tzar ?» Il n'est plus question de foUe pangermaniste. Tout au plus si, au sujet de la « bévue » du Lokal Anzeiger, on esquisse une légère critique qui, d'ailleurs, dégage l'empereur : « Ce n'est nullement dans la question elle-même que gisent les difficultés. Nous l'avons démontré' bien des fois. D'autant plus dangereux est, par contre, le zèle excessif des subalternes et de certains endroits tout à fait irresponsables qui, par leur politique particulière, peuvent contrecarrer les vues du gouvernement et de Guillaume II lui-même. » C'est tout.
Il ne suffit pas de prévenir l'opinion contre la Russie ; il faut, maintenant, l'entraîner contre la France et contre l'Angleterre. Personne n'avait discuté, jusqu'ici, le sentiment pacifiste de ces deux pays ; on s'était même vanté de marcher diplomatiquement, la main dans la main de l'Angleterre. Comment le gouvernement va-t-il s'y prendre pour exphquer le brusque revirement qui, déjà, est accompli dans les faits ? Comment exposer au public la violence infâme à l'égard de la Belgique ?
La France, d'abord. Le 3 août, au matin, la Gazette de Francfort publie un premier télégramme, ainsi conçu : « Berlin, 2 août, 4 h. 20. Un détachement français a franchi la frontière allemande, près du village alsacien de Reppe. Il est désormais étabU que la France, tout comme la Russie, nous a attaqués sans décla-
l'opinion publique et la guerre
ration de guerre. » Puis, une autre accusation, qui a déjà fait le tour des chancelleries : « Coblentz, le 2 août. Ce matin, 80 officiers français, revêtus de l'uniforme prussien, ont franchi la frontière prussienne , près de Walbeck , à l'ouest de Geldern; leur tentative a échoué. » Or, Walbeck est, non à la frontière belge, mais à la frontière hollandaise ! Puis, dépêches sur dépêches, au sujet de raids d'avions en Allemagne, de bombes sur les gares, sur les voies, etc. Cela suffisait pour justifier la déclaration de guerre à la France.
L'opinion allemande n' en demanda pas davantage.
En ce qui concerne l'Angleterre, le système consiste à la dénoncer comme ayant voulu la guerre depuis longtemps , mais en cachant son jeu jusqu'à la dernière minute, et d'avoir fait brusquement volte-face, « frappant par derrière l'Allemagne, occupée à se défendre contre deux assaillants ».
L'auteur qui a signé *** un article remarquable paru dans le Correspondant du 25 février 1915, pense, qu'en fait, on hésita jusqu'au conseil du 27 juillet à adopter définitivement le projet d'invasion par la