‹ Histoire illustree de la guerre de 1914. --Chapitre 117 sur 148 · A DOUVRES · texte numérisé non relu

A DOUVRES

Belgique, préparé depuis longtemps. Un Français passant à Cologne, le 31 juillet, aperçut, sur les voies de garage, cinquante et un trains sous pression. Ils attendaient le

signal. :

« Avant de lancer son armée à travers la Belgique, l'empereur envisagea certainement une dernière fois, avec ses conseillers, comment cette démarche militaire serait accueillie par les différents gouvernements au pouvoir en cet été de 1914. On peut admettre que le parti militaire exposa et soutint sa thèse avec énergie. M. de Bethmann-Hollweg et M. de Jagow, sentant que le sort de l'empire pouvait dépendre d'une telle décision, la combattirent vraisemblablement avec le zèle de ministres soucieux de ne point assumer, devant l'histoire, de graves responsabilités. Leur devoir de diplomates était d'insister sur le danger qu'il y avait à provoquer l'Angleterre et d'annoncer comme à peu près certain un ultimatum britannique. Les rapports de l'ambassadeur d'Allemagne à Londres, les déclarations de l'ambassadeur de Grande-Ere.

leur fournissaient, à cet égard, irréfutables. L'empereur et l'état-

tagne à Berlin des arguments major, qui étaient sans doute convaincus que l'Angleterre ne pourrait rester longtemps neutre en un pareil conflit, et qui estimaient peut-être qu'un plan militaire d'un succès certain ne pouvait être abandonné pourdes considérations diplomatiques aussi peu sures, passèrent outre : « La voix des généraux couvrit celle des diplomates » selon l'aveu de M. /"im

mermann. Le plan de l'invasion par la Belgique fut adopté. »

Les choses furent ainsi décidées, dans le secret du cabinet. Mais la sommation du cabinet anglais, l'ultimatum à la Belgique, la noble attitude du roi et du peuple belges, tout fut ignoré, jusqu'au 4 août, au moins, par l'opinion publique allemande. Ceux qui savaient se turent ou s'inclinèrent. On crut ou l'on voulut croire au long machiavélisme du cousin britannique, en attendant la légende de l'agression belge, préméditée de longue main. D'où le fameux chant de la haine, qui explose, en quelque sorte, du cœur de l'Allemagne contre l'Angleterre :

Wir wollen nichts lassen von unseren Hass;

Wir haben aile nur einen Hass;

Wir lieben vereint, wir hassen vereint :

Wir haben aile nur einen Feind : — Englandl

Nous ne voulons rien perdre de notre haine.

Nous n'avons, tous, qu'une seule haine!

Nous aimons ensemble, nous haïssons ensemble :

Nous n'avons tous qu'un ennemi : l'Angleterre!

Les esprits étaient donc entraînés, et au point ; la crédulité absolue, l'adhésion, — où il y avait de vieilles rancunes et de vieilles jalousies, — était certaine, pour la séance solennelle, fixée au 4 août.

Mille détails rendent la vie pubhque plus passionnée et plus intense, durant les quarante-huit heures qui sont, à Berlin et dans toute l'Allemagne, la veillée des armes : le 3 août, le bruit se répand, recueilli par la presse, que des puits sont empoisonnés par des médecins aidés d'officiers français ; tous les étrangers sont suspects : des Russes, des Français sont arrêtés, pour espionnage; on fait la chasse aux automobiles «chargées d'or»; des bruits terribles se murmurent, sur ce qui se passe à Paris ; la forteresse de Varsovie a sauté ; le prince Alexandre de Serbie est l'objet d'un attentat.

Cependant, les dispositions sont prises ostensiblement pour la guerre. Dans la campagne, on organise fébrilement les travaux de la moisson. Les femmes renoncent aux toilettes

voyantes. A Berlin, 1.800 mariages de guerre sont célébrés, et, notamment, celui du prince Oscar de Prusse avec la comtesse Bassewitz.

Plus de partis : là aussi, « l'union sacrée » ; les engagements en masse ont lieu sur tout le territoire de l'empire. Le Kladderadatsch du 16 août traduit le sentiment populaire en deux lignes : « Quand on se rencontrait, le premier jour de la mobilisation, on disait : « Es-tu obhgé de partir ? » Le deuxième jour : « Parstu ? » Le troisième jour : « Es-tu autorisé à partir ? »

Quoi de surprenant, si un peuple, ainsi soulevé, ne se connaît plus et se laisse entraîner aux pires violences! Des boutiques saccagées, des voyageurs, des malades rentrant des stations thermales, parqués comme des troupeaux de bêtes et insultés, la plupart accablés de mauvais traitements ; nul respect pour des personnes âgées qui s'étaient confiées à l'hospitalité allemande; on s'en prend même à des neutres, comme à la femme du ministre de l'Argentine à Paris ; les enfants, confiés à des familles allemandes, les institutrices sont jetés sur la voie publique ou dans les wagons de rapatriement où ils sont l'objet d'infinies vexations, et combien de faits abominables et douloureux se perdent dans l'immense tourbillon de la haine soulevée! Car ce peuple, dont l'orgueil est blessé, ne sait plus que haïr.

Ce sentiment s'exalte, enfin, dans les violences commises à l'égard des ambassades de France, d'Angleterre, de Russie et de l'impératrice douairière, mère de l'empereur Nicolas (i).

On a tout fait pour déchaîner la foule : on ne la tient plus.

Le 3 août, M. de Jagow venait à l'ambassade de France pour se plaindre, auprès de M. J. Cambon, de prétendus actes d'agression

(i) Sur les « atrocités allemandes » au départ des « baigneurs » russes, voir le livre de M. Rezanof, i vol. in-8°, Petrograd, librairie de la Novoïe Vremia, analysé par M. Th. de 'Wyzewa dans la Revue des Deux-Mondes, i<:' août 1915. Les excès furent vraiment abominables. « Unanimement, d'un bout à l'autre de limmense empire, la haine séculaire du Slave s'est soudainement déchaînée dans l'àme allemande » (p. 349).

l'opinion publique et la guerre

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