LE PALAIS
Dans le groupe, le débat fut vif ; les opinions diverses furent défendues avec violence. Finalement, la majorité se rallia à la proposition du docteur David, de Mayence, estimant que le pays, étant en guerre, il ne pouvait plus y avoir de partis et que les socialistes devaient
associer leur action, sans réserve, à celle du gouvernement.
Haase, qui avait fait partie de la minorité et qui s'é tait prononcé pour l'abstention, accepta, sur les instances de Kautsky, de parler au nom du parti. Il ne faut pas oublier que Haase est en rela tion directe avec le chancelier. Il se charge de manigancer, en dessous, la véritable tactique du parti socialiste, qui pourrait se résumer ainsi :
Selon les traditions marxistes, adhérer à une guerre de conquête (i),à une guerre contre la
DK PÉTERHOF
(il « l^c socialisme, exposent Bernstein , Heine, Hœniscii, Calwer, Schippel et bien d'autres socialdémocrates, le socialisme est solidaire du plus haut développement capitaliste possible, affirmation rigoureusement marxiste. Le socialisme dépend de la croissance de la classe ouvrière industrielle, laquelle dépend de la croissance de l'industrie, laquelle dépend du commerce extérieur et des colonies. Cette guerre impérialiste est en même temps une guerre social-démocrate; elle donnera, espère-t-on, à TAIlemagne les colonies dont celle-ci a besoin, à la fois pour y écouler ses produits et pour en tirer des matières premières: elle augmentera dans des proportions considérables le « territoire économique allemand ». Or, explique le théoricien marxiste Hilferding (iqio), « plus grand et plus peuplé est le territoire économique, moindre est le coût de production, plus forte la spécia-
Russie et contre la France; en laisser la responsabilité au parti capitaliste ; l'aider, s'il y a des chances de gagner ; l'aider encore dans la retraite, s'il vient à perdre ; le renverser et lui succéder, s'il se perd tout à fait et s'il faut liquider l'entreprise.
On trouve de tout cela dans la déclaration de Haase. Moins emphatique que celle du chancelier, elle est in finement plus habile et mieux posée. L'histoire verra germer, peu à peu, les riches semences d'avenir qu'elle contient.
Voici, in-extenso, le texte de la Déclaration des socialistes.
Au nom de mon parti, j'ai à faire la déclaration suivante :
Nous sommes à une heure marquée par le destin. Les suites de la politique impérialiste qui a introduit une surenchère incessante des armements et a aiguisé les antagonismes entre les peuples, se sont abattues sur l'Europe comme un ouragan. La responsabilité en incombe aux champions de cette politique; nous la repoussons.
La démocratie socialiste s'est opposée de toutes ses forces à cette évolution inquiétante, et, jusqu'à la dernière minute, nous nous sommes etîorcés, par de puissantes manifestations dans tous les pays, notamment en intime accord avec nos frères de France, d'assurer le maintien de la paix. Nos efforts ont été vains, "^''aintenant, nous nous trouvons en présence de cette réalité d'airain, la guerre, et nous sommes menacés des horreurs de l'invasion ennemie. Nous n'avons plus à prononcer pour ou contre la guerre, mais sur les moyens nécessaires à la défense du pays, et nous devons penser à ces milliers d'hommes du peuple qui, sans qu'il y ait de leur faute, sont impliqués dans cette bagarre. C'est eux qui auront le plus à souffrir des maux de la guerre.
Notre peuple, et sa liberté dans l'avenir, aurait beaucoup, sinon tout à redouter d'une victoire de ce despotisme russe qui s'est souillé du sang des meilleurs d'entre ses sujets.
Il s'agit d'écarter ce danger et d'assurer la civilisation et l'indépendance de notre propre pays.
C'est pourquoi nous faisons ce que nous avons toujours annoncé : à l'heure du péril nous ne laissons pas la patrie en plan. Nous nous sentons en cela d'accord avec l'Internationale qui a toujours reconnu à tout peuple le droit de défendre en tout temps son indépendance, si elle réprouve les guerres de conquêtes.
lisation industrielle, plus faibles les frais de transport; plus grand est le territoire économique, plus grande la puissance de l'État, et d'autant plus favorable la position du capital national sur le marché mondial » (Edm. Laskine, p. 44).
Nous demandons qu'aussitôtque la sécurité sera certaine et que l'ennemi sera disposé à la paix, de mettre un terme à la guerre par un traité qui rende possible l'amitié avec les peuples voisins. Nous demandons cela, non seulement au nom de la solidarité internationale que nousavons toujours défendue, mais aussi dans l'intérêt du peuple allemand.
Nous espérons que la cruelle école de la guerre va réveiller l'horreur de ce Héau chez des millions d'hommes qui seront ainsi gagnés à l'idéal du socialisme et s'y voueront désormais.
C'est guidé par ces principes, que nous approuvons les crédits demandés.
Les crédits furent votés à l'unanimité, au milieu d'un enthousiasme indescriptible. Plusieurs députés socialistes demandèrent à partir immédiatement. L'un d'eux avait fait enrôler ses quatre fils et ses trois gendres. D'ailleurs, la séance avait déjà un aspect miUtaire. Nombre de députés y assistaient en uniforme de campagne, prêts à partir le jour même, pour rejoindre leur régiment.
C'était vraiment le tumulte, « l'Allemagne en armes. »
L'OPINION PUBLIQUE Quoique la
EN AUTRICHE-HONGRIE guerre européenne ait été une conséquence immédiate de la politique austro-hongroise, ce n'est pas l'Autriche-Hongrie qui, à proprement parler, mène le jeu. Elle allume, et puis rentre dans l'ombre.
Pourtant, c'est par sa volonté que le premier sang coule. Elle a rompu, le 23 juillet, avec la Serbie. Dès le 24, à la chambre hongroise, le comte Tisza, président du conseil des ministres, expose la pensée gouvernementale. Rien qu'à ce signe, on comprend que la grande affaire qui se déroule est surtout une affaire hongroise. La partie se joue entre Slaves et Magyars, au dedans et au dehors de l'empire. Le comte Tisza prend immédiatement l'allure de maître de l'heure et de grand responsable, qui sera la sienne, désormais.
Expliquant la rupture avec la Serbie, il déclare « que la demande du gouvernement austro-hongrois n'a pas besoin d'être justifiée, mais qu'il est plutôt nécessaire d'expli-
l'opinion publique et la guerre
La Grande-Ducliesse Olga. L'Impératrice. La Cirande-lJuchesse Tatiana.
L'IMPÉRATRICE DE RUSSIE ET SES DEUX FILLES EN INFIRMIÈRES DE LA CROIX-ROUGE
quer pourquoi elle n'a lieu qu'à présent ».
« Je puis dire que nous sommes allés jusqu'aux extrêmes limites de la patience. Dans la conviction que la démarche est exigée par les intérêts vitaux de la nation hongroise, nous en supporterons toutes les conséquences. »
Ces déclarations sont accueillies par de bruyants applaudissements. Le comte Andrassy, au nom de l'opposition, se réserve de faire la critique de la politique étrangère du gouvernement, mais déclare que l'opposition remplira tout son devoir et que cette attitude sera suivie par tous les Hongrois.
A Vienne, la presse accueille avec enthousiasme la guerre que son attitude a tout fait pour rendre inévitable. Même le journal socialiste, Arbeiter Zeitung, constate l'union de tous les partis. D'ailleurs, sur une simple
réserve, un numéro du journal est saisi.
Les manifestations de l'opinion à Vienne et à Budapest se résument donc en une immense acclamation : dans le premier emballement, personne n'hésite, personne ne réfléchit : tout le monde suit. A la nouvelle authentique de la rupture, deux mille personnes se massent devant le télégraphe central, criant : « Hurrah ! » et « A bas la Serbie ! » A Prague, en Bohême, on sent une certaine hésitation, mais elle ose à peine se manifester. Les journaux pubhent les documents officiels et se contentent d'ajouter que tout commentaire leur est impossible.
Les premières mesures militaires sont prises : les ponts, les voies ferrées sont gardés. Les télégraphes et les téléphones sont soumis à une censure rigoureuse.
Le 25, le 26, la fièvre belliqueuse gagne les
diverses parties de l'empire. Le ministre de Serbie, M. Yovanovitch, reçoit ses passeports. Les troupes sont acheminées vers la Bosnie et Herzégovine, pour envahir la Serbie. Le 3^ corps occupe la Slavonie. La ville de Semhn, en face de Belgrade, se remplit de soldats. Douze canonnières sont mouillées à Neusatz. Provisoirement, l'empereur François-Joseph reste à Ischl. On affirme qu'il aurait reçu un télégramme du pape Pie X le conjurant « de ne pas ensanglanter sa vieillesse ».
La Nouvelle Presse libre donne déjà à la crise son véritable caractère, quand elle voit, comme premier résultat, l'union intime des deux empires germaniques : « Ils mêlent, aujourd'hui, leurs sentiments et leurs convictions ; des millions d'hommes sont dominés par la même émotion et se sentent frères. Ils savent, qu'entourés d'un même danger, ils ont un même avenir. Cette guerre sera menée jusqu'à la dernière extrémité. »
On veut frapper un coup, avant que la Russie et les puissances soient intervenues au conflit. La déclaration de guerre officielle est notifiée, le 28 juillet, à la Serbie :
Le gouvernement royal de Serbie n'ayant pas répondu d'une manière satisfaisante à la note qui lui avait été remise par le ministre d'Autriche-Hongrie à Belgrade, à la date du 23 juillet 1914, le gouvernement impérial et royal se trouve dans la nécessité de pourvoir luimême à la sauvegarde de ses droits et intérêts et de recourir, à cet effet, à la force des armes. L'Autriche- Hongrie se considère donc, dès ce moment, en état de guerre avec la Serbie.
Le ministre des Affaires étrangères
d' Autriche-Hongrie
Comte Berchtold.
Le comte Tisza parle de nouveau à la chambre hongroise, le 28. Il affirme l'unité de toutes les nationalités dans la fidélité à l'empereur-roi et lit la lettre autographe du souverain ajournant le Parlement hongrois.
L'assemblée accueille les déclarations du ministre avec un enthousiasme indicible. Le président se lève, implore la bénédiction divine pour le roi et pour la patrie.
L'empereur, enfin, sort de son long silence.
Il y a un mois, il paraissait incliné vers la paix : maintenant, le vieillard tragique choisit la guerre :
Ischl, 28 juillet.
A MES Peuples,
Ce tut mon plus grand désir de consacrer les années qui me sont encore accordées par la grâce de Dieu, aux œuvres de la paix... 11 en a été décidé autrement par la Providence... Le royaume de Serbie, dans une ingratitude pleine d'oubli (ce souverain « ingrat » ne parle que de l'ingratitude des autres, nous retrouverons des expressions presque identiques dans la proclamation relative à la guerre avec l'Italie), ce royaume qui, dès le début de son indépendance jusqu'en ces tout derniers temps, fut favorisé et protégé par mes ancêtres et par moi, s'était déjà, il v a quelques années, engagé dans la voie des hostilités contre l'Autriche-Hongrie... La haine contre moi et ma maison devint de plus en plus violente et plus forte (c'est la seule allusion à la mort de l'archiduc François-Ferdinand). Mon gouvernement a entrepris en vain une dernière tentative pour amener, par des moyens pacifiques, la Serbie à changer de politique... Je me vois obligé de me créer par la force des armes les garanties indispensables pour assurer à mon empire le calme à l'intérieur, la paix permanente à l'extérieur...
Je prends, en cette heure grave, tout le poids de ma décision et la responsabilité que j'encours devant le Tout-Puissant. J'ai tout examiné et tout étudié. En conscience, je m'engage dans la voie que me montre le devoir. J'ai confiance dans mes peuples. J'ai confiance dans l'armée de l'Autriche-Hongrie, qui est animée de sentiments de bravoure et de dévouement, et j'ai confiance dans le Tout-Puissant qui donnera la victoire à mes armées.
François-Joseph n'a pas écouté le conseil du vicaire du Christ. Comme l'empereur Guillaume, il dispose de la Providence; il fait, de Dieu, sa chose. Et, pourtant, comme il est près de paraître devant lui !
Le 29, au matin, les premiers coups de canon sont tirés sur Belgrade. Les Serbes font sauter le pont qui relie leur capitale à Semlin. Un court combat s'est engagé sur les deux rives du Danube. Le sang a coulé.
Les Serbes habitant l'empire sont l'objet de vexations infinies. Leurs boutiques sont saccagées. Des milliers d'entre eux sont emprisonnés ; les convois fugitifs laarchent le long des routes, parfois enchaînés, escortés de soldats, baïonnette au canon.
l'opinion publique et la guerre