A BORD DU YACHT IMPERIAL LE STANDART
comme mille fracas de tonnerre et s'arrête, aussitôt, car une même idée a traversé les cerveaux... Peut-être vat-il parler ?
« Et il parle, en effet. Que dit-il ? Je suis bien trop loin pour l'entendre ; mais, à son geste, devant lequel la foule, d'un coup, s'écroule, agenouillée, j'ai compris qu'il bénissait son peuple, au nom du Dieu qui donne la victoire.
« Très vite, il disparaît. Devant les colossales et incessantes acclamations, il revient, très pâle, salue. ; Et soudain, voici que les clameurs grandissent encore, éclatent, forcenées, surhumaines : c'est la gracieusee grand duchesse Olga qui, tout en blanc, a paru au balcon. Elle agite son mouchoir, salue, salue encore... C'est du délire.
« Les fenêtres se referment. Lentement, la foule s'éloigne, par les larges avenues, et les gens que l'on rencontre ont des yeux rayonnants, illuminés. On les entend qui parlent gravement :
« — Moi, j'ai vu le «.petit colonel ». ({Moi, j'étais devant lui, il m'a regardé. » « Tu sais, il nous a bénis lui-même ! »
« La belle dame en blanc, c'est sa fille... oui, moi, j'ai vu sa fille... »
«Ah! le tzar peut bien leur demander leur vie à tous. Ils l'ont vu, ils sont payés.
« Et voilà le vrai peuple russe. »
Les scènes religieuses succèdent à ces grands drames du cœur. A la cathédrale de Kazan, les services divins, les prières pour le tzar, pour la Sainte Russie, se multiplient, tandis que la foule, tête nue, à genoux, se pi'osterne sur la place ; des cortèges se forment, et, dans un ordre parfait, se portent vers les ambassades. L'alliance franco-russe se réalise en un cri unanime : « A l'arnbïlssade de France ! »
Il faut s'imaginer la suite et la répercussion sur le territoire sans limites : la mobilisation
militaire s'accompagne, immédiatement, d'une sorte de mobilisation du corps social, toute spontanée. On sent d'abord qu'il faut s'entr'aider. La guerre est nationale, elle sera longue ; tous doivent donner, en même temps, si l'on veut que l'effort aboutisse.
Le peuple russe est loin d'être inorganique ; il a ses corporations traditionnelles, le mir ou communauté patriarcale, subsistant encore dans certaines régions ; le skhod ou communauté municipale ; la volost ou canton ; les zemstvos, les villes. Les plus importantes de ces formations corporatives sont « l'Union des Zemstvos »- et « l'Union des Villes ». En outre, 32.000 coopératives et institutions de crédit mutuel ont l'habitude de s'administrer ellesmêmes et sont en contact direct avec le peuple. La machine aux rouages multiples se met en mouvement dès la déclaration de guerre. Tous se mobilisent, en quelque sorte, pour la « cause commune ».
On décide spontanément et à l'unanimité, que les travaux agricoles commencés par les hommes sous les drapeaux seront terminés par le mir ou par le village ; que les familles nécessiteuses recevront du bois de chauffage, lequel serait distribué, par les hommes, aux femmes, dans les isbas; que les familles des plus pauvres recevront gratuitement, pour leurs besoins, du blé, à fournir par les autres membres de la commune, au moyen d'une collecte spéciale.
Un congrès des Zemtsvos russes, c'est-à-dire des administrations locales des gouvernements et des districts, élit un comité central, dont l'action (même sur le terrain politique) se fera sentir par la suite. Ce comité se charge de l'organisation générale du secours aux blessés et aux populations. Une collaboration analogue est assumée par le comité central de « l'Union des Villes ». qui fut également convoqué en congrès, aussitôt après la déclaration de guerre.
La pensée qui préside à ses efforts est la même : « Là-bas, sur les champs de bataille, va se dérouler une grande lutte, pour sauver
notre pays et la liberté européenne, pour les soustraire au poing orgueilleux des orgueilleux junkers prussiens ; ici, derrière l'armée, une lutte pacifique est engagée pour préserver de la ruine l'avoir des laboureurs ; partout, les hommes, hier séparés l'un de l'autre, commencent à comprendre que leur destin est étroitement lié à celui de leurs voisins, de leur village, de la province, de la Russie, de l'Europe, et, enfin, de l'humanité. »
Le mot qui vient partout sur les lèvres, la pensée "]qui enthousiasme les foules, qui les jette sur les chemins de la croisade, c'est libérer, libérateur : une sorte de lente et joyeuse résistance contre l'oppression personnifiée par le junker prussien. Comment expliquer un sentiment qui agit, tout en restant inexprimé au fond de ces âmes multiples ? « Dans un hôpital de l'armée caucasienne, à Erivan, est alité un sous-officier russe, à côté d'Arabes de Bagdad, prisonniers... Il écrit des vers. Ils sont de forme bien défectueuse et d'inspiration bien banale. Mais, lisez ceux-ci dans leur tournure gauche :
Voici le mont Ararat. Il a l'air pensif : On peut croire qu'il attend qu'on le libère.
« Oui, un sous-officier venu des plaines russes éprouve le besoin de « Ubérer » le mont Ararat, le pauvre Ararat, haut de 16.000 pieds. Le médecin de l'hôpital, à qui j'ai communiqué le rêve poétique du sous-officier, a fait cette remarque : « Oh ! oui, l'idée de libération est « fort répandue parmi nos soldats (i). »
«Un autre soldat de l'armée caucasienne expliquait la nécessité de la tempérance et justifiait ainsi la suppression de la vodka : « Un homme ivre ne peut libérer personne ! »
La suppression de la vodka est un des phénomènes frappants de cet enthousiasme spontané. Il y a là un effort de « résistance au mal » qui indique l'union profonde de la famille russe, du tzar aux sujets, du père aux enfants. Ce fut, de la part de tous, comme un acte de contrition précédant le sacri-
(i) Rousskoïé Slovo, Moscou. Janvier 1915. Cité dans Grégoire Alexinsky. La Russie et la guerre, p. 283.
en
fice et encouragé par ceux qui aiment et dirigent. « Ce mouvement avait un caractère un peu mystique et sectaire », dit un publiciste russe (i).
« Le 31 janvier 1914, avait été publié un décret du tzar ordonnant aux administrateurs locaux de « prendre en considération la volonté de la nation, relativement à la suppression des débits de vodka... » De février à juillet 1914, le dixième des débits de vodka, entretenus par l'État, furent fermés. Mais le mouvement s'accentua extraordinairement, dès que la guerre fut en perspective.
Un mois plus tard, le 28 septembre, à l'assemblée de l'Union des chrétiens abstinents de Russie, fut lu un télégramme du tzar, au président de cette union : « J'ai déjà décidé de supprimer pour toujours la vente de la vodka par l'Ëtat, en Russie (2). »
On le sent, quelque chose se transforme dans la constitution physique, morale, pohtique de la Russie. Sous le coup de la guerre, des déplacements d'atomes se produisent. Les vieilles formes, les forces surannées cherchent à s'adapter à ce mouvement, ou, plutôt, à le capter, à le subordonner. Après un essai plutôt maladroit et malheureux, elles devront céder. Mais la première phase est celle de l'union.
Le 2 août, fut publié le manifeste suivant, relatif à l'état de guerre entre la Russie et l'Allemagne :
« Nous Nicolas II, par la grâce de Dieu, empereur et autocrate de toutes les Russies, tzar de Pologne, grandduc de Finlande, etc., etc., etc., déclarons à tous nos fidèles sujets :
« Suivant ses traditions historiques, la Russie, qui, par la foi et le sang, ne fait qu'un avec les peuples slaves, n'a jamais regardé leur sort avec indifférence. Les sentiments fraternels du peuple russe pour les Slaves se sont réveillés, d'un élan unanime, et avec une force particulière, ces jours derniers, au moment où l' Autriche-Hongrie présenta à la Serbie des sommations manifestement inacceptables pour un état souverain.
« Méprisant la réponse conciliante et pacifique du gou-
(i) Boristow. Les Affaires et la question intérieure. Revue Rousskiya Zapiski, nov. 1914.
(•2) Gr. Alexinsky. La Russie et la guerre, p. 152.
vernement serbe, repoussant la médiation bienveillante de la Russie, l'Autriche se hâta d'en venir à une attaque armée, qu'elle ouvrit par le bombardement de la viUe sans défense de Belgrade.
« Forcé, par ces conditions nouvelles, de prendre les mesures de précaution nécessaires, nous avons donné l'ordre de mettre l'armée et la flotte sur le pied de guerre, mais, tenant au sang et aux biens de nos sujets, nous avons employé tous nos efforts à faire aboutir pacifiquement les pourparlers engagés.
« Au milieu de ces relations amicales, l'alliée de l'Autriche, l'Allemagne, en dépit de notre espoir en un bon voisinage perpétuel et fermant l'oreille aux assurances que nous lui donnions, que les mesures prises l'avaient été sans aucune intention qui lui fût hostile, l'Allemagne se mit à exiger que ces mesures fussent rapportées, et. ayant reçu un refus, déclara soudainement la guerre à la Russie.
« Maintenant, il ne s'agit plus seulement de prendre fait et cause pour une nation sœur injustement offensée, mais de défendre l'honneur, la dignité, l'intégrité de la Russie, et sa situation parmi les grandes puissances. Nous croyons inébranlablement que, pour défendre la terre russe, tous nos fidèles sujets se lèveront à la fois, pleins d'abnégation.
« A l'heure redoutable de l'épreuve, que les dissensions intestines soient oubliées, que l'union du tzar avec son peuple se consolide plus étroitement encore et que la Russie, se levant comme un seul homme, repousse l'insolente attaque de l'ennemi !
« Avec une foi profonde en la beauté de notre cause et une humble confiance en la Providence toute-puissante, nous invoquons, dans nos prières, sur la sainte Russie et nos troupes valeureuses, la bénédiction divine.
« Donné à Saint-Pétersbourg, le 20 juillet (a. s.) de l'an 1914 après Jésus-Christ, la vingtième année de notre règne.
« Nicolas. »
SÉANCE DE Le même jour, 2 août, la LA DOUMA Douma et le conseil de l'empire étaient convoqués, pour le 8 août, en session extraordinaire, pour une seule séance.
Cette session s'ouvrit le matin, par une séance imposante chez l'empereur. Dès 10 h. 1/2, le salon Nicolas, au Palais d'Hiver, est comble (i). En attendant la sortie du tzar, les membres des deux Chambres vont, viennent, conversent avec animation. Tous les peuples de l'empire, toutes les conditions sont représentées. Les uniformes chamarrés des
(i) Détails empruntés au Retch.
L OPINION PUBLIQUE ET LA GUERRE
gens de cour, les fracs, les vestons, les houppelandes des paysans et les soutanes des popes se mêlent dans une pittoresque bigarrure. Le grand balcon qui donne sur la Neva est noir de monde, et, aussi loin que la vue s'étend, les quais sont couverts d'une foule compacte. Dans le bruit, le président de la Douma, en uniforme de chambellan, fait le tour de la salle et salue les députés.
A 10 h. 50, tout le monde envahit le salon. Les députés à la Douma se rangent à gauche, les conseillers de l'empire, à droite, formant un fer à cheval.
Devant les conseillers, se tient M. Goloubiev, vice-président, qui remplace le président, M. Akimov, gravement malade ; devant les députés, leur président, M. Rodzianko, flanqué de ses deux adjoints, MM . Protopopov et Varoun-Secret .
A II heures, exactement, un
frémissement court dans la salle. Tout se tait. Les portes s'ouvrent et l'empereur de toutes les Russies sort de ses appartements, précédé du ministre de la cour, le baron Frédéricksz, et accompagné de sa suite. Le tsar est en tenue de campagne. Tout le monde s'incline. Il s'incline à son tour, et, faisant quelques pas en avant, prononce le discours suivant :
« Je vous salue dans ces jours mémorables et troublés que traverse toute la Russie. Le puissant élan d'amour
pour la patrie et le dévouement au trône, qui s'est étendu comme un ouragan, sur tout notre territoire, est à mes yeux, et aussi, je pense, aux vôtres, un sûr garant du succès avec lequel notre grande Russie maternelle mènera à terme cette guerre que le Seigneur nous envoie.
« Dans cet unanime élan d'amour, dans ce dévouement prêt à tous les sacrifices, jusques à la mort, je puise le pouvoir de soutenir mes forces et de regarder calmement et vaillamment vers l'avenir. Nous ne défendons pas seulement notre honneur et notre dignité, dans les limites de notre territoire, nous luttons encore pour nos frères slaves, qui ont même foi que nous et même sang. A cette heure, je vois, avec joie, que l'union des Slaves s'établit fortement et indissolublement, avec toute la Russie.
« Je suis certain que vous tous, chacun à sa place, vous m'aiderez à supporter l'épreuve qui m'est envoyée, et que, tous , à commencer par moi, nous accomplirons notre devoir jusqu'au bout.
« Grand est le Dieu de la terre russe ! »
Le président du conseil de l' empire, M. Goloubiev, le président de la Douma, M. Rodzianko, répondent chaleureusement à l'appel du tzar.
Les paroles prononcées par le président de la Douma ont un accent nouveau :
« La représentation nationale que la volonté de Votre Majesté a appelée à la vie politique se présente, maintenant, devant Vous. La Douma d'empire, résumant en soi l'unanime élan de toutes les parties de la Russie et animée par la pensée qui unit tous les Russes, la Douma m'a chargé de vous dire, Souverain, que votre peuple est prêt à la lutte, pour l'honneur et la gloire de la patrie. »
L'assemblée tout entière chante l'hymne