‹ Histoire illustree de la guerre de 1914. --Chapitre 133 sur 148 · E TZAR ET LA TZARINE SORTANT DE LA CEREMONIE RELIGIEUSE AU KREMLIN · texte numérisé non relu

E TZAR ET LA TZARINE SORTANT DE LA CEREMONIE RELIGIEUSE AU KREMLIN

qu'à hier 2 août, nous n'avions jamais promis autre chose que notre appui diplomatique. »

La France, il est vrai, était sympathique ; on avait pris place auprès d'elle dans l'affaire d'Agadir. Mais la Russie était tout autre chose que populaire : le parti radical, dans sa grande majorité, ne lui avait pas ménagé les témoignages publics et officiels de son hostilité : or, il s'agissait d'une querelle russe.

Quant à l'Allemagne, elle avait poursuivi, avec une ténacité singuhère, son projet de rapprochement avec l'Angleterre. Les négociations engagées par lord Haldane, au début de 191 2, avaient été très loin ; peu s'en était fallu, qu'elles n'eussent abouti à des arrangements contre-balançant les engagements pris à l'égard de la Triple-Entente. C'était une sorte de contre-assurance qui avait été débattue entre l'Allemagne et l'Angleterre. De ces pourparlers était résultée une proposition allemande dont voici la substance :

Si l'une des parties contractantes se trouve engagée dans une guerre contre une ou plusieurs puissances, l'autre partie contractante adoptera au moins une atti-

tude de neutralité bienveillante et fera tous ses efforts pour localiser le conflit.

L'Allemagne demandait, par ce texte, le loisir d'attaquer la France et la Russie, en s'assurant, au moins, la neutralité bienveillante d» l'Angleterre.

Sir Edw. Grey n'avait pas consenti. Mais, désireux de donner toute quiétude à l'Allemagne sur les intentions de l'Angleterre, il avait proposé le texte suivant :

La Grande-Bretagne n'attaquera pas l'Allemagne sans provocation et s'abstiendra de toute politique agressive contre l'Allemagne. Aucune attaque contre l'Allemagne ne fera l'objet d'aucun traité ni n'est visée dans l'une quelconque des combinaisons à laquelle la Grande-Bretagne appartient à l'heure actuelle et la Grande-Bretagne ne participera à aucune entente qui aurait pour objet pareille attaque.

Par cette rédaction, l'Allemagne eût été parée contre toute politique offensive de la part de l'Angleterre et, même, elle obtenait un gage contre une politique agressive quelconque de la part de la Triple-Entente.

L'Allemagne avait donc pleine sécurité, elle n'avait rien à craindre de la pacifique Angle-

terre : mais elle voulait plus, elle voulait une formule assurant la neutralité, de façon à pouvoir l'opposer à l'Angleterre au cas où, par suite d'une guerre dans laquelle ses alliances l'impliqueraient, elle aurait à violer la neutralité belge. L'Angleterre eût été ainsi prise au piège; c'est pourquoi le cabinet de Berlin avait proposé une autre rédaction se résumant en ceci :

L'Angleterre observera tout au moins une neutralité bienveillante si la guerre était imposée à l'Allemagne.

Le devoir de neutralité qui résulte de l'article précédent ne sera pas applicable s'il vient à l'encontre des accords existants déjà faits par les contractants.

Les parties contractantes s'engagent réciproquement à arriver à un accord, dans le cas où l'une ou l'autre d'elles se trouverait forcée de déclarer la guerre par suite de l'attitude provocatrice d'une autre puissance.

Outre la neutralité, c'était une sorte d'alliance à terme que l'on proposait à l'Angleterre. Celle-ci ne rompt pas encore et elle fait, à son tour, une nouvelle contre-proposition :

Puisque les deux puissances désirent également assurer la paix et l'amitié entre elles, la Grande-Bretagne déclare qu'elle ne se livrera à aucune attaque non provoquée contre l'Allemagne et ne participera pas à une attaque de ce genre et s'abstiendra également de toute politique agressive à l'égard de l'Allemagne.

L'Allemagne ne consentit à discuter sur cette base, qu'à la condition expresse que l'Angleterre s'engageât d'avance « à garder une neutralité bienveillante au cas où l' Allemagne serait forcée de faire la guerre ». Elle montrait ainsi le bout de l'oreille et découvrait ses propres desseins agressifs. Sir Edw. Grey ayant laissé tomber la conversation, les pourparlers engagés par lord Haldane n'aboutirent pas. Mais, que les choses eussent pu aUer jusque-là, c'est dire à quel point l'Angleterre se sentait libre à l'égard de la Triple-Entente.

Le parti radical était opposé à une guerre quelconque et, notamment, à une guerre avec l'Allemagne. L'opinion du parti, à ce sujet, était affirmée par tous les grands journaux. « Lord Morley, Lord Beauchamp, M' Harcourt, Sir John Simson, M"" John Burns, Sir Charles Trevelyan, M. Hobhouse s'étaient déclarés résolus à démissionner plutôt que de céder.

Il suffit de lire les journaux libéraux, radicaux, du 27 juillet au 3 août au matin, pour constater l'opposition de toute la presse gouvernementale à l'envoi sur le continent d'un corps expéditionnaire. »

M. Lloyd Georges, M. Winston Churchill, Lord Haldane n'avaient-ils pas été les partisans déclarés du rapprocliement avec l'Allemagne. Leur présence au ministère était une garantie pour les pacifistes et pour les partisans de la paix.

Vers la fin de novembre 191 2, un homme au courant des choses balkaniques,'M. Steed, écrit à un personnage anglais influent, pour l'avertir de la perspective qui s'ouvre déjà d'un confht européen dans lequel l'Angleterre risque d'être impliquée. Le personnage influent lui répond :

L'empire britannique ne peut et ne doit se battre que pour la défense de ses intérêts vitaux. Comment faire comprendre au Canada que nous devons nous lancer dans une guerre pour un sale village albanais, dont, hier, nous ignorions encore même le nom ? (i)

Le Canada l'a compris depuis. Mais le gouvernement anglais et surtout l'opinion anglaise ne le comprenaient pas encore.

Cela est d'autant plus explicable qu'il y avait une trame fortement ourdie, par l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie, pour s'assurer la neutralité britannique. Les deux gouvernements impériaux avaient de sérieuses raisons de croire qu'ils y étaient parvenus.

L'ambassadeur prince Lichnowsky, grand seigneur, très bien vu par la haute société anglaise, le conseiller de l'ambassade, von Kûhlmann, qui « travaillait « les milieux financiers, la presse et les hommes d'affaires (dont une bonne partie d'origine allemande), tous se croyaient en mesure d'assurer que l'Angleterre ne « marcherait » pas.

A la veille de la guerre, le conseiller de l'ambassade, Kûhlmann, eut la hardiesse d'avertir le pubhc, par la voie d'un journal, favorable à la cause allemande, que la seule politique qui convenait à l'Angleterre était la

(i) Voir l'article de M. Steed paru dans la Revue de Paris du 1'='' juin iqiS, et un autre article signé ***, paru dans /e Correspondant du 23 août 1914.

ïSo

L OPINION PUBLIQUE ET LA GUERRE

neutralité pure et simple. Le 2 août, l'empereur Guillaume faisait télégraphier au Times, par l'entremise de son ami, M. Ballin, une déclaration où il protestait de son amour pour la paix, de la sincérité de ses sentiments religieux, et rejetait sur la Russie toute la responsabilité de la guerre. Le Times ne publie pas la déclaration.

Mais, jusqu'à cette date, elle répondait à un état d'esprit réciproque de l'Allemagne et de l'Angleterre (i).

Tout l'art de sir Edw. Grey avait consisté, non seulement à ne pas rompre avec l'Allemagne, mais à se tenir tout près de celle-ci. Il se surveillait lui-même, crainte de s'engager dans de fausses voies.

Donc, l'Allemagne, avec sa lourdeur psychologique et sa foi orgueilleuse en sa propre cause, pou-

( I ) Voir le texte de la lettre dans le Temps du 24 avril I (( I -^ . Commen tant la lettre, l'Evening Standard analyse ainsi

l'état d'esprit quelle révèle : « M. Billin, avec une naïveté délicieuse, fait l'aveu le plus compromettant pour l'empereur Guillaume, puisqu'il déclare que si sir Edward Grey avait donné clairement à entendre à l'Allemagne que l'Angleterre prendrait part au conflit, l'Allemagne n'aurait jamais engagé les hostilités, ce qui revient à dire que l'Allemagne ne commença la lutte que parce qu'elle était sous l'impression que tout marcherait selon son bon plaisir. Quelle confession pour l'Allemagne qui s'est toujours posée comme un pays innocent se défendant contre une attaque préméditée ! »

Page 1