CHAPITRE XVIII
LA FRANCE EN FACE DE LA GUERRE
La Veillée des armes. — L'Opinion publique et la guerre. Assassinat de J. Jaurès. — La Mobilisation générale. — La Séance du 4 août.
L'Unanimité nationale.
peuple va révéler, dans
I. cette crise, où sa vie et les causes de sa vie sont en qu«tion, sa nature propre, son tempérament particulier, sa façon de sentir, de penser et d'agir : l'Allemagne fonce sur l'obstacle selon sa méthode audacieuse et rusée ; la Russie accepte, conformément à son instinct mystique et résigné ; l'Angleterre s'en remet à l'évolution du sens propre chez chaque citoyen, lent à ébranler, inébranlable une fois debout ; quant à la France, elle manifeste son aptitude singulière à se gouverner elle-même ; elle est si naturellement centralisée et façonnée à la coopération nationale, qu'elle se passerait de chefs, s'il le fallait , et tirerait , de sa propre résolution, sa hiérarchie et sa discipline.
Les premières journées de la crise sont, à ce point de vue, véritablement symboliques. Le pays est jeté dans le plus grave des conflits qu'ait connus son histoire, à une heure où il n'y avait, à Paris, pour ainsi dire pas de gouvernement. Les Chambres étaient en vacances ; le président de la République et le président du conseil naviguaient, ayant quitté
Cronstadt la veille pour se rendre en Suède et de là en Norvège et en Danemark; le chef temporaire du cabinet était M. Bienvenu - Martin, ministre des Affaires étrangères par intérim.
Aussitôt qu'il eut reçu les visites successives de l'ambassadeur d'Allemagne et de l'ambassadeur d'Autriche-Hongrie, M. Bienvenu- Martin réunit ses collègues et un conseil de cabinet eut lieu, au quai d'Orsay, le 25, à 6 heures 30 du soir. Y assistaient MM. Malvy, Noulens, Messimy, René Renoult, Gaston Thomson, ministres; Abel Ferry, Lauraine et Dalimier, sous-secrétaires d'Etat. M. Maurice Raynaud, Fernand David, Couyba, Jacquier ne purent être touchés par la convocation.
A la suite de cette délibération, M. Messimy, ministre de la Guerre, confère avec les chefs de l'armée; des ordres sont donnés aux préfets et aux hauts fonctionnaires de ne pas quitter leur poste.
Le compte rendu de cette émouvante journée est télégraphié au président de la République et au président du conseil, à Stockholm. M. Viviani fait annoncer qu'il abrégera son voyage pour reprendre la direction des services du quai d'Orsay.
L'opinion ne s'attarde guère aux espérances pacifiques que lui prodiguent la presse et les
cercles officieux. Immédiatement, on a le sentiment très net des responsabilités nationales ; on ne s'attarde pas à discuter sur le point de départ de la crise. Les affaires serbes posent la question européenne : cela suffit ; l'union se fait dans les esprits avant que le mot soit prononcé. Toute la France pense de même. Elle se prépare à assumer de lourdes tâches. L'Allemagne veut étendre sur le monde entier les conditions de vie subalterne qu'elle a imposées à la France depuis quarante-cinq ans : mais quarante-cinq ans de silence ne se sont pas écoulés en vain.
On est frappé de ce fait que la démarche comminatoire allemande ne s'est produite qu'à Paris. L'Allemagne applique son système de la France « otage ». La France ne se laissera pas faire. Une partie de la presse n'hésite pas à se prononcer, sans attendre le résultat des négociations engagées.
L'Echo de Paris, par son article, « La Menace allemande », amène une explication de l'ambassadeur Schœn qui vient protester, au quai d'Orsay, de la bonne foi et des excellentes intentions de l'Allemagne. L'opinion française, extrêmement simpliste, veut des faits, non des paroles.
Une seule résolution dans les esprits : s'il faut marcher, on marchera ; une seule préoccupation : que fera l'Angleterre ? Les côtes de la mer du Nord sont dégarnies et sans défense contre un coup de main de la flotte allemande si l'Angleterre s'abstient. Les avertissements de M. Humbert ont jeté quelque doute sur les conditions de la préparation militaire. Mais, quand même, on a confiance.
Le 28 juillet, au matin, une note officielle annonce que le président de la République, interrompant son voyage, a pris la décision de revenir immédiatement en France. Il débarquera à Dunkerque avec M. Viviani, le mercredi 29. Le président s'excuse auprès du roi de Danemark et du roi de Norvège qu'il devait visiter :
La gravité des événements m'impose l'impérieux devoir de rentrer directement en France où je suis
rappelé par le conseil des ministres, interprète de l'opinion publique. Je suis confus, etc.
On avait préparé de grandes fêtes pour le retour du président à Dunkerque : ces fêtes n'auront pas lieu.
Le 29, au matin, un conseil des ministres est tenu sous la présidence de M. Bienvenu- Martin, M. Poincaré ne devant arriver qu'à I heure 30. A l'issue du conseil, M. Bienvenu- Martin reçoit M. Iswolsky, ambassadeur de Russie.
Une note, parue dans l'Echo de Paris du 30 juillet, indique que les grandes résolutions ont été prises à cette date :
J'ai appris qu'à la suite de ce conseil des ministres, le 29 au matin, les membres du gouvernement, ministres et sous-secrétaires d'Etat, étaient pleinement d'accord avec M. Poincaré et M. Viviani, alors qu'ils étaient encore en mer, sur l'attitude du gouvernement dans le conflit actuel et surtout sur ce point que la France serait, elle aussi, elle surtout, fidèle à ses alliances et à ses amitiés. Le président de la République et le président du conseil ont pleinement approuvé toutes les initiatives prises et tout ce qui a été fait par le gouvernement présidé, à titre intérimaire, par M. Bienvenu-Martin.
Les conseils militaires sont en permanence au ministère de la Guerre. A Toulon, conférence d amiraux présidée par l'amiral Boue de Lapeyrère à bord du Courbet (sans doute, on prépare les mesures de rapatriement du 196 corps d'Algérie).
De Nancy, on signale que les troupes du 20^ corps, dispersées par les manœuvres, reprennent leurs cantonnements ; les officiers en congé sont rappelés, les gares et voies ferrées disposées en cas de mobilisation. Il n'est pas jusqu'à la circulaire invitant les jeunes soldats et les réservistes appelés sous les drapeaux à se munir de chaussures qui ne soit prise comme un garde-à-vous individuel, adressé à chaque Français en état de porter les armes.
A Paris et en province, la foule se porte vers les caisses d'épargne où l'on paye à guichet ouvert. La Bourse, agitée, dès le 24 juillet, par un premier vent de panique, ne se relève pas. Les offres affluent et pas d'acheteurs. On commence à s'apercevoir que la situation
LA FRANCE EN FACE DE LA GUERRE
est minée par tout un travail préparé de longue main. Une manifestation violente se produit contre un certain baron O.-A. Rosenberg, qui paraît avoir représenté depuis plusieurs années, en diverses circonstances, « le coup » de la spéculation allemande sur le marché de Paris. Il est sifflé, hué, et descend les marches du monument sous la protection de la police.
Le soir, une manifestation, orga nisée contre la guerre par la Bataille Syndicaliste, se produit sur les boulevards . Elle coïncide avec un mouvement ana logue à Berhn. On évalue les manifestants à 3.000 environ. Ils crient :
« A bas la guerre !
Vive Jaurès! « L'échauffourée est assez vive depuis le Gymnase jusqu'au carrefour Drouot. La police reste maîtresse de la place vers minuit, tandis qu'un attroupement en sens contraire, criant sipé place de l'Opéra.
Le président de la République et M. Viviani arrivent le mercredi 29. M. René Renoult et Abel Ferry vont au-devant, à Dunkerque.
Le train présidentiel entre en gare de Paris à I heure 30. M. Maurice Barrés, dans un article publié par l'Echo de Paris, a invité la population parisienne à venir, en signe d'union, saluer le président. Le président de la Repu-
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blique et le président du conseil sont debout dans la voiture, tandis que Paris, en un sentiment unanime, crie : « Vive Poincaré! Vive la France ! Vive l'armée !» Il y a des larmes dans les voix.
A la Chambre, les réunions de groupes
ont lieu, malgré les vacances parlementaires. Le groupe socialiste unifié, tandis que MM. Jaurès, Sembat , Vaillant, J. Guesde se rendent à Bruxelles pour assister à la réunion du bureau socialiste international, publie un manifeste signé de cent députés :
La France, qui, depuis quarante ans, a subordonné aux intérêts suprêmes de la paix sa revendication sur l'Alsace- Lorraine, ne peut se laisser entraîner à un conflit dont la Serbie serait l'enjeu... C'est prêter le flanc « au germanisme impérial le plus agressif»... La France seule peut disposer de la France...
M. MESSIMY
MINISTRK 1)K L.\ GUKRHK
Vive l'armée!» est dis-
Le groupe radical et radical-socialiste qui forme l'axe de la majorité ministérielle, et qui a le sentiment de ses responsabilités, se réunit et délibère sous la présidence de M . Métin . Là , sont réunis MM. Daniel Vincent, Simyan, Bouffandeau, Tissier, Deshayes. Une délégation, composée de ces membres du groupé, ainsi que de MM. René Besnard, Monestier, Dalbiez, J. Chaumié, André Hesse, Pottevin, général Pedoya, est chargée de communiquer au pré-
sident du conseil l'ordre du jour voté par le groupe :
Le groupe radical et radical-socialiste reconnaissant la fermeté et la sagesse du gouvernement de la République, dans les circonstances extérieures actuelles, se solidarise étroitement avec lui. dans un sentiment de patriotique confiance.
La commission du Sénat, chargée, à la suite du discours de M. Humbert, de l'enquête sur le matériel de guerre, et qui s'est réunie plusieurs fois sous la présidence de M. Cochery, s'ajourne en déclarant :
Les renseignements fournis par les différents chefs de service entendus, au sujet notamment de l'artillerie et des approvisionnements en vivres et en chaussures, ne justifient pas les préoccupations récentes.
La Ligue des Patriotes, par l'organe de M. Maurice Barrés, affirme d'abord que le bloc Londres-Pétersbourg-Paris ne doit pas être dissocié... Le manifeste ajoute :
On ne doit plus connaître de partis, mais seulement la France... Nous ne sommes plus qu'une grande armée, grave et résolue, dont tous les hommes se massent coude à coude..
M. S. Pichon, évoquant toute la grandeur du pi oblème, écrit dans le Petit Journal :
Qui sait si l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie n'ont pas choisi l'heure présente comme la moins défavorable pour engager une lutte qui marquerait une des plus grandes catastrophes de l'Histoire?
Survivant d'un âge qui s'achève, M. d'Estournelles de Constant télégraphie à M. Abel Ferry :
Au nom du groupe parlementaire de l'arbitrage, je me permets de vous rappeler qu'en cas de conflit aigu entre deux puissances signataires, les neutres se sont expressément engagés, par l'article 48 de la convention de 1907, à considérer l'intervention amica'e, non pas comme un droit, mais comme un devoir dans l'intérêt supérieur de la paix.
Cependant, des combats sanglants ont lieu au Maroc. Le général Gouraud, opérant contre les dissidents Riattas, perd, dans un seul engagement, 50 tués et 88 blessés. Chez les Zaïans, un détachement de la colonne Claudel est, un instant, en péril.
Adrien Hébrard, directeur du Temps, meurt le 29 juillet au soir. Dans le tumulte, la disparition de cet homme d'esprit, de ce manieur d'opinion, de ce « Parisien du Midi », qui personnifia une époque, passe presque inaperçue. Il avait parlé, une fois, à la tribune, excellemment. On l'invitait à recommencer : « Non, non, répond-il, pour qu'ils me nomment ministre ! non ! »
A peine'rentré de son voyage, le 29, lé président de la RépubUque préside les conseils des ministres presque en permanence. M. Viviani reçoit les ambassadeurs, les parlementaires notoires au quai d'Orsay. Les entretiens se traînent encore dans une sorte d'incertitude.
L'artillerie autrichienne bombarde Belgrade; la Russie se 'déclare ; l'Angleterre est hésitante; quel sens donner au revirement réel ou apparent de la diplomatie austro-hongroise ? Les avis sont partagés. Une sorte de voile pèse sur les âmes, de même que l'anxiété étreint les cœurs.
On apprend qu'en province, l'émotion est au comble. M. Herriot, maire de Lyon, « fait appel au sang-froid des citoyens pour collaborer au maintien de l'ordre public ». La foule se presse aux caisses d'épargne où l'on commence à se sentir débordé ; en présence de la situation aventurée de la place de Paris, la Hquidation de la fin du mois peut amener un effondrement.
En somme, l'opinion qui s'affirme, le 30 juillet, au sujet de l'éventualité d'un conflit européen, a quelque chose de résolu, de grave et de généreux.
Le Figaro résume cette impression :
Ce que nous pouvons dire, quoi qu'il arrive, c'est que la France n'a aucune responsabilité directe ou indirecte dans le casus helli actuel, qu'elle n'a provoqué, attaqué ni excité personne qu'elle a le cœur pur et les mains nettes... La France se sent fortement unie dans la main de ses chefs, loyalement attachée à ses amis et à ses aUiés. Elle veut la paix, mais si on lui force la main, si on lui impose la guerre, elle l'acceptera avec résolution, avec sang-froid, avec ténacité, avec courage... La France est résolue à soutenir, avec ses alliés et amis, une cause qu'elle a servie si souvent au cours des siècles, celle de la liberté du monde. Puisqu'elle est ainsi décidée
LA FRANCE EN FACE DE LA GUERRE
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et prête à se battre s'il le faut, n'est-ce pas une situation excsllente pour défendre passionnément, et jusqu'à la dernière minute, la paix ? (G. Hanotaux.)
M. Clemenceau écrit dans l'Homme libre :
C'est une force de savoir qu'on lutte pour l'existence même de la patrie. Nous sommes dans ce cas, précisément, et ceux qui ont triomphé de nous -avec tant de peine, quand nos armées étaient anéanties et que tous les moyens d'action nous manquaient à la fois, vont apprendre ce que nous pouvons faire, quand il n'y a plus d'autre moyen que la victoire pour sauver notre pays.
Le jeudi 30, on dément encore officiellement que des mesures de mobilisation générale soient prises par les ministères compétents.
Aux caisses d'épargne, les remboursements à vue sont supprimés. Les déposants n'obtiendront que 50 francs par quinzaine et sur demande écrite.
A la Chambre, les couloirs se sont soudain animés, les groupes se forment, s'agitent : « L'Al-
lemagne mobilise, la France va mobiliser ! » M. Jaurès arrive deBruxelles.il est optimiste. « Les choses peuvent encore s'arranger»; on veut le croire.
Les (( républicains de gauche » votent un ordre du jour exprimant la confiance dans le gouvernement. Les socialistes décident de manifester en faveur de la paix. Les directeurs des journaux de Paris sont convoqués au ministère de l'Intérieur et prennent, auprès de M. Malvy, l'engagement de ne publier qu'à bon escient les nouvelles intéressant la Défense nationale. Le Journal Paris-Midi, qui annonce l'appel de quatre classes de réservistes, est déféré à la justice. M. Gustave Hervé publie un article très remarqué : « Le Patriotisme révolutionnaire », qui est comme une réponse à la démarche du camarade MuUer :
Une grève générale unilatérale, faite seulement en France, pourrait livrer la frontière et le pays à l'état-
major allemand; le parti socialiste et la C. G. T., en silence, y renoncent... Aujourd'hui comme en 1792... notre patriotisme révolutionnaire serait, le cas échéant, le grand ressort et la suprême sauvegarde de la patrie en danger...
Les trois sociétés de la Croix-Rouge se mettent en mesure de mobiliser leur personnel et leur matériel sur toute l'étendue du territoire.
La guerre serait acceptée, avec ses terribles aléas, si on n'avait encore quelque doute sur le parti que prendra l'Angleterre. Sans l'Angleterre, lépète-t-on partout, la guerre est une folie. Ceci dit, si on doit se battre, on se battra.
A mesure que paraissaient les « éditions spéciales » des journaux, des Igroupes se formaient autour des kiosques. Des passants parlaient sur un ton calme, se reconnaissant les mêmes sentiments. Pas un cri malséant, pas une manifestation. Tous se décidaient, dans leur cœur, à l'exécution du devoir. On remarque, dès lors, que Paris « n'a plus de nerfs ». Il prend une attitude de résolution et de tranquille sérénité !
LA VEILLÉE Le vendredi 31 juillet assiste DES ARMES à la débandade de la paix.
Les dernières espérances s'évanouissent.
Le gouvernement se décide à prendre le pays pour confident de ses angoisses et de ses résolutions. L'Agence Havas et le Temps publient une sorte de relevé des préparatifs militaires allemands qui sont de nature à révéler les intentions de son gouvernement.
Deux conseils des ministres ont lieu, le 31 juillet : « Le gouvernement, en attendant l'issue des négociations diplomatiques engagées, continue à prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer la protection de nos frontières. «
L'affiche suivante est placardée à la gare de l'Est : « Les trains se dirigeant sur l'Allemagne sont limités : à Lunéville par la voie d'Avricourt, à Belfort par la voie de Mulhouse.
La circulation des trains sur les lignes d'Alsace- Lorraine est interrompue. »
Des bruits circulent sur l'arrestation et l'expulsion d'Allemands soupçonnés d'espionnage. Une foule énorme d'Allemands et d'Autrichiens se porte aux gares. On apprend que les garnisons de Vincennes et de Versailles sont sur pied. Des régiments d'infanterie et de cavalerie traversent la ville, la nuit, silencieusement.
On attend toujours des renseignements précis sur l'attitude de l'Angleterre. La confiance est générale, mais on voudrait une déclaration positive : la froide déclaration de M. Asquith tombe comme une douche dans la soirée.
Vers onze heures, le bruit se répand, dans la ville enfiévrée, que Jaurès vient d'être assassiné. Jaurès dînait avec quelques amis au restaurant du Croissant, rue Montmartre ; il était assis sur une banquette adossée au mur, tout contre la fenêtre entr'ouverte. Il regardait une photographie d'enfant qu'un des convives venait de lui passer. Un homme armé d'un revolver s'arrête sur le trottoir, passe le bras par l'ouverture et tire trois fois. Jaurès, frappé à la tête de deux balles à bout portant, s'affaisse sans proférer une parole, sans pousser un cri. On s'empresse autour de lui ; vainement. Au bout de quelques minutes, il expire.
L'assassin fut arrêté immédiatement ; il refusa d'abord de parler et de dire son nom. Mais, vers minuit, il répondit aux questions du commissaire de police. Il déclara s'appeler Raoul Villain, né à Reims en 1885, fils du greffier du tribunal civil, élève à l'Ecole d'archéologie du Louvre. « Pourquoi avez-vous tué ? lui demandèrent les magistrats. » — « Parce que Jaurès était un ennemi de la loi de trois ans et qu'il nuisait à la patrie ; j'ai voulu faire justice. »
Il déclara n'avoir pas de complice et n'appartenir à aucun parti politique.
Dès la nouvelle de l'assassinat de Jaurès, le gouvernement prit des mesures pour assurer l'ordre. Une proclamation fut adressée par le
LA FRANCK EN FACE DE LA GUERRE
JEAN J VIRES l'ARLANT DANS IN MEETING EN PLEIN AIR
président du conseil, M. Viviani, à la population parisienne :
Je me découvre personnellement, disait le président du conseil, devant la tombe si tôt ouverte du républicain socialiste qui a lutté pour de si nobles causes et qui, en ces jours difficiles, a, dans l'intérêt de la paix, soutenu, de son autorité, l'action patriotique du gouvernement.
Dans les graves circonstances que la patrie traverse, le gouvernement compte sur le patriotisme de la classe ouvrière, de toute la population, pour observer le calme et ne pas ajouter aux émotions publiques, par une agitation qui jetterait la capitale dans le désordre.
Tous les journaux s'associèrent à ces paroles et au deuil public; l'Action Française déclara que, contrairement au bruit qui avait couru, Raoul Villain n'était pas un camelot du Roi.
Ces appels furent entendus. La mort de Jaurès, connue dès le vendredi soir, cause une vive émotion dans Paris, mais nul trouble. Une brève manifestation se produisit aux cris de Vive l'Internationale! Vive Jaurès! Elle se dissipa d'elle-même.
Ce n'est pas sur une tombe qu'il est permis de juger une vie. Jean Jaurès, fils de famille bourgeoise, élève distingué de l'Ecole Normale Supérieure, philosophe, professeur, député, grand orateur, puissant dialecticien, parlementaire souple et persévérant, politicien de mœurs pures, de cœur vaste et de pensée subtile, tenta, avec des fortunes diverses, l'adaptation d'un programme socialiste assez vague aux formes électorales et parlementaires établies par la Constitution de 1875. Par sa naissance comme par son temps, il fut enfermé dans un cadre trop étroit que ses larges épaules ne furent pas assez puissantes pour rompre.
11 assista, sans envie, mais sans joie, à la fortune politique de ses brillants contemporains de la bourgeoisie radicale et radicalesocialiste. Il pouvait dire à un des chefs d'équipe, le fameux ; « Pas cela et pas vous! » 11 médita toute sa vie une ascension et un programme qu'il ne sut ni préciser ni réaliser.
Il fut la figure la plus expressive de son temps par la prodigieuse puissance verbale. Dans le testament politique surabondant et sonore qu'il laisse, on trouve, au milieu d'un fouillis voué à l'oubh, de quoi faire une gerbe que retrouvera l'avenir.
Il voulait la paix, mais il n'entendait nullement désarmer la nation. Son œuvre, l'Armée nouvelle, le prouve; mais son rêve à ce sujet, comme sur tant d'autres points, manquait d'actualité.
Il avait confiance dans une paix de modération et de sagesse ; peut-être se confiait-il un peu trop à la fidélité ou à l'autorité de ses camarades socialistes d'outre-Rhin.
Jaurès n'était pas un adversaire de l'alliance russe. Il sentait qu'elle apportait à la France une garantie contre une attaque brutale de la part de l'Allemagne. Il reconnaissait que la France, « en saluant le drapeau de la Russie, n'abaissait pas le sien ». Mais il voulait que cette alliance fût purement défensive ; il signalait les complications séculaires de la politique russe en Orient, comme pouvant ouvrir brusquement des conflits où nous serions entraînés. On donne, « comme une preuve de la solidité et de la continuité de la pensée chez Jaurès, ce fait désormais historique de sa dernière intervention, quelques heures avant sa mort, auprès des pouvoirs publics, dans le but de sauvegarder l'indépendance souveraine de la politique française vis-à-vis de l'alliance franco-russe » (i).
Si Jaurès eût vécu, il eût, sans doute, développé, avec sa fougue ordinaire, les conséquences de l'attitude adoptée par lui à cette hetire suprême. Il eût été, pour le pouvoir, une grande force, s'il en eût fait partie, une grande gêne si on l'en avait tenu éloigné, et, peut-être, pour la France, une grave cause de trouble, si, après avoir collaboré avec le gouvernement, il se fût séparé de lui.
Le corps de Jaurès devant être porté dans le Tarn, les obsèques eurent lieu, le 4 août, au milieu d'un immense concours de peuple :
(1) Ch. Rappoport, Jean Jaurès, p. 83 et suiv.
LA FRANCE EN FACE DE LA GUERRE
LE CAFE DU CROISSANT, OU FUT ASSASSINE JAl'RES
il fut conduit à la gare du quai d'Orsay, dans le silence ému de la ville, entouré de délégations ouvrières et politiques, accompagné d'une pompe officielle qu'il n'avait pas prévue. Sa disparition soudaine ouvrait, par un drame, le drame de la guerre. La douleur était réelle, quoique distraite par la grandeur des événements.
Le président du conseil, M. Viviani, rendit hommage à l'orateur et à l'ami :
Je l'avais reçu vendredi soir. Sa voix éclatante dans le discours, persuasive et douce, presque câline dans l'entretien, suppliait pour la paix, mais pour la paix dans la justice et dans l'honneur. Il m'avait félicité de l'attitude du gouvernement. Il m'avait assuré du concours de tous et je n'oublierai pas l'affectueuse étreinte de ses mains tendues vers moi...
On remarqua les paroles émouvantes du secrétaire de la Confédération générale du travail, M. Jouhaux, qui furent interprétées
comme assurant la collaboration active des classes ouvrières à la défense du pays :
C'est dans son souvenir que nous puiserons les forces qui nous seront nécessaires pour faire notre devoir. Au nom des organisations syndicales, au nom de tous ces travailleurs qui ont déjà rejoint leur régiment et de ceux — dont je suis — qui partiront demain, je déclare que nous allons sur le champ de bataille avec la volonté de repousser l'agresseur : c'est la haine de l'impérialisme qui nous entraîne.
LA MOBILISATION Le samedi i^r août, GÉNÉRALE c'est « le jour de la
mobilisation générale.
L'ordre (dont on trouvera le texte dans le chapitre consacré à la mobilisation des forces françaises) fut délibéré en conseil des ministres le matin ; il fut affiché à cinq heures dans tous les bureaux de poste.
Il fut accueilli partout, en France, dans une sorte de recueillement. Tous savaient le
sens profond de cette mesure : ce n'était pas encore la guerre déclarée, mais c'était la guerre probable, à peu près certaine. Pas un Français qui ne sût ce que ce mot comportait de risques et de souffrances ; pas un Français qui ne fît, en cet instant, le sacrifice complet de lui-même et des siens à la patrie. Ce fut l'heure sublime !
Et les choses se firent si simplement.
Peut-être trouvera-t-on quelque intérêt à des notes prises, le jour même :
« J'appris, à n'en pas douter, que l'ordre' de mobilisation générale allait être affiché. Je rentrai chez moi et nous partîmes immédiatement pour la maison de campagne de l'Aisne où nous passions l'été : en raison du voisinage de la frontière, il y avait des mesures à prendre immédiatement, pour rentrer ensuite à Paris.
« Nous quittâmes Paris par une après-midi lumineuse et chaude, avant que l'ordre de mobilisation fût publié ; mais, par le télégraphe, il nous devança bientôt. Dès Meaux, les yeux des femmes en pleurs nous avertirent : la foule était massée devant les bureaux de poste ; on lisait en silence l'affiche tricolore.
« La nouvelle nous précédait au fur et à mesure que nous avancions, dépassés, le plus souvent, par les automobiles lancées à toute vitesse, avec des gendarmes porteurs de l'ordre ; dans les villages, la cloche sonnait, le tambour battait ; nous assistions, pour ainsi dire, au spectacle de la France qui se levait ; les hommes quittaient le travail aux ateliers • et dans les fermes; les paysans hâtaient le pas des chevaux ou laissaient la faucheuse en plein champ; les femmes se hâtaient de regagner la maison et s'empressaient pour les préparatifs du départ ; les enfants se taisaient, étonnés et ne comprenant pas. On peut dire, qu'au fur et à mesure que l'ordre arrivait, la nation se mettait sur le pied de guerre et recevait, en même temps, l'âme guerrière. Spectacle d'une simplicité et d'une grandeur inouïes ! Comme les hommes ne changent pas, je suppose que ce fut l'effet produit sur la Gaule par les feux qu'alluma Vercingétorix.
« Nous arrivâmes dans notre petit village
à la nuit tombante ; faute de tambour, le garde champêtre avait pris la clochette de l'enfant de choeur, et, sur le carrefour qui sert de place, il lisait la proclamation en ânonnant et il tintait la guerre.
« Nous passâmes la nuit dans les préparatifs d'un départ hâtif. Je ne puis dire quel fut notre étonnement quand nous apprîmes, vers sept heures du matin, que les territoriaux mobilisés pour garder les voies étaient partis. Nous n'en revenions pas d'apprendre que, déjà, ils avaient quitté le village, qu'ils avaient reçu le fusil, le brassard et le képi et, qu'en blouse, en bourgeron, en veston, mais soldats, ils étaient à leur poste. Bientôt, nous les trouvâmes, échelonnés le long des routes. On se reconnaissait et on se saluait de loin.
« Dès que tout fut prêt, les adieux faits au jardinier et aux voisins qui répondaient à l'appel, la maison confiée à une femme de garde, à deux heures nous étions en voiture, pour faire, en sens contraire, le chemin que nous avions parcouru la veille.
« C'était le dimanche. La France était dans un silence parfait. Pas un ivrogne, de Fismes à Paris. Par milliers, le long des -routes, les bicyclistes pédalant avec la musette sur le dos ; un bonjour au passage, un temps d'arrêt pour serrer les mains. Les femmes assises sur le pas des portes, déjà seules, ou groupées sur les places, les yeux en pleurs, mais calmes et sans plainte.
« Tous les points de concentration gardés; un ordre parfait. Sur les voies ferrées de la ligne de l'Est, peu de trains; on avait mis les wagons en réserve pour le grand branle-bas du lendemain.
« Même ordre, même calme, mais un peu plus affairé, dans Paris ; les hommes achetant des souliers, les femmes des provisions.
« Sur les boulevards, l'animation est plus grande : la foule se porte aux nouvelles. Mais, partout, le même mot : « La mobilisation ; c'est bien; on marchera. » Dans les gares, dans le métro, c'est une cohue, mais ordonnée et réglée par la volonté de tous : une sorte de
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