‹ Histoire illustree de la guerre de 1914. --Chapitre 141 sur 148 · LES OBSEQUES DE JEAN JAURES · texte numérisé non relu

LES OBSEQUES DE JEAN JAURES

discipline spontanée s'établit déjà dans toute la nation.»

Dans la soirée, le diapason monte encore, des cortèges se forment : on chante la Marseillaise, le Chant du départ. On est prêt à partir : demain, on partira.

Vers minuit, des faits ayant un caractère plus grave se produisent ; des bandes qui paraissent organisées tentent le pillage de magasins signalés comme allemands ou austrohongrois ; des hommes suspects vont, par les rues, un pot à colle à la main et affichant des placards sur les boutiques fermées. Les magasins de la maison Maggi sont mis au pillage. La police est, un moment, débordée, mais elle se ressaisit aussitôt.

Le lundi 3 août, l'état de siège est proclamé; les Chambres sont convoquées pour le lendemain, 4 août : on apprend que la frontière est violée par des partis allemands ; cependant, M. de Schœn est toujours à l'hôtel de l'ambassade.

Le 3 est la journée de la déclaration de guerre. M. de Schcen remet, dans l'après-midi, à M. Vi-

viani, la note par laquelle son gouvernement le charge de déclarer que, désormais, il se considérait comme en état de guerre avec la France. Un aéroplane allemand a laissé tomber trois bombes sur Lunéville. L'ambassadeur d'Allemagne quitte Paris, le 3, à dix heures du soir.

Un remaniement ministériel a lieu dans la journée : M. Gauthier est remplacé, au ministère de la Marine, par M. Augagneur ; M. Gaston Doumergue redevient ministre des Affaires étrangères ; M. Sarraut prend, à sa place, le portefeuille de l'Instruction publique.

L'Etat, les villes, les départements commencent à prendre les mesures pour l'organisation du pays en temps de guerre. Les attroupements sont interdits, le stationnement aux terrasses des cafés, également; les auteurs de troubles ou de désordres publics seront déférés aux conseils de guerre. Le calme est entièrement rétabli.

Par un décret rendu le dimanche matin, les caisses, les banques et les établissements de crédit sont autorisés à opposer le moratorium à tout retrait supérieur à la somme de

250 francs. Les diverses formations de la Croix-Rouge s'organisent avec une ardeur fébrile, sur toute l'étendue du territoire : les premières coiffes blanches et mantes bleues apparaissent.

« Hier, s'est inauguré le régime d'état de siège et l'on ne saurait imaginer la tristesse, presque tragique, des boulevards sous la pluie. Boutiques closes, restaurants, cafés fermés, partout les inscriptions « pour cause de mobilisation ». Sur les chaussées, des automobiles lancées à grande vitesse dans la direction d'une gare. Sur les trottoirs, de rares passants affairés, qui filent sous les parapluies. Pauvre Paris, quand y reverrons-nous briller trop de lumières? » {Figaro.)

Le mercredi 4 août, le gouvernement de la République prend les initiatives qui sont de son droit et de son devoir, quand la France est attaquée.

Les Chambres se sont réunies. Le président de la République leur adresse le message suivant :

« Messieurs les députés,

« La France vient d'être l'objet d'une agression brutale et préméditée, qui est un insolent défi au droit des gens. Avant qu'une déclaration de guerre nous eût encore été adressée, avant même que l'ambassadeur d'Allemagne eût demandé ses passeports, notre territoire a été violé. L'empire d'Allemagne n'a fait hier soir que donner tardivement le nom véritable à un état de fait qu'il avait déjà créé.

« Depuis plus de quarante ans, les Français, dans un sincère amour de la paix, ont refoulé au fond de leur cœur le désir des réparations légitimes.

« Ils ont donné au monde l'exemple d'une grande nation qui, définitivement relevée de la défaite par la volonté, la patience et le travail, n'a usé de sa force renouvelée et rajeunie que dans l'intérêt du progrès et pour le bien de l'humanité.

« Depuis que l'ultimatum de l'Autriche a ouvert une crise menaçante pour l'Europe entière, la France s'est attachée à suivre et à recommander partout une politique de prudence, de sagesse et de modération.

« On ne peut lui imputer aucun acte, aucun geste, aucun mot qui n'ait été pacifique et conciliant.

« A l'heure des premiers combats, elle a le droit de se rendre solennellement cette justice qu'elle a fait, jusqu'au dernier moment, des efforts suprêmes pour conjurer la guerre qui vient d'éclater et dont l'empire d'Allemagne supportera, devant l'histoire, l'écrasante responsabilité. {Applaudissements unanimes et répétés.)

« Au lendemain même du jour où nos alliés et nous, nous exprimions publiquement l'espérance de voir se poursuivre pacifiquement les négociations engagées sous les auspices du cabinet de Londres, l'Allemagne a déclaré subitement la guerre à la Russie, elle a envahi le territoire du Luxembourg, elle a outrageusement insulté la noble nation belge {Vifs applaudissements unanimes), notre voisine et notre amie, et elle a essayé de nous surprendre traîtreusement en pleine conversation diplomatique. {Nouveaux applaudissements unanimes et répétés.)

« Mais la France veillait. Aussi attentive que pacifique , elle s'était préparée ; et nos ennemis vont rencontrer sur leur chemin nos vaillantes troupes de couverture, qui sont à leurs postes de bataille et à l'abri desquelles s'achèvera méthodiquement la mobilisation de toutes nos forces nationales.

« Notre belle et courageuse armée, que la France accompagne aujourd'hui de sa pensée maternelle {Vifs applaudissements), s'est levée toute frémissante pour défendre l'honneur du drapeau et le sol de la patrie. {Applaudissements unanimes et répétés.)

« Le Président de la République, interprète de l'unanimité du pays, exprime à nos troupes de terre et de mer l'admiration et la confiance de tous les Français. {Vifs applaudissements prolongés.)

« Etroitement unie en un même sentiment, la nation persévérera dans le sang-froid dont elle a donné, depuis l'ouverture de la crise, la preuve quotidienne. Elle saura, comme toujours, concilier les plus généreux élans et les ardeurs les plus enthousiastes avec cette maîtrise de soi qui est le signe des énergies durables et la meilleure garantie de la victoire. {Applaudissements.)

« Dans la guerre qui s'engage, la France aura pour elle le droit, dont les peuples, non plus que les individus, ne sauraient impunément méconnaître l'éternelle puissance morale. {Vifs applaudissements unanimes.)

« Elle sera héroïquement défendue par tous ses fils, dont rien ne brisera devant l'ennemi l'union sacrée et qui sont aujourd'hui fraternellement assemblés dans une même indignation contre l'agresseur et dans une même foi patriotique. {Vifs applaudissements prolongés et cris de : vive la France.)

« Elle est fidèlement secondée par la Russie, son alliée {Vifs applaudissements unanimes) ; elle est soutenue par la loyale amitié de l'Angleterre. {Vifs applaudissements unanimes.)

« Et déjà, de tous les points du monde civilisé, viennent à elle les sympathies et les vœux. Car elle représente aujourd'hui, une fois de plus, devant l'univers, la liberté, la justice et la raison. {Vifs applaudissements répétés.)

« Haut les cœurs et vive la France ! » {Applaudissements.)

La lecture du message est accueillie par une salve d'applaudissements unanimes et prolongés.

LA FRANCE EN FACE DE LA GUERRE

Maurice Barrés raconte la séance de la Chambre : « Hier, après-midi à trois heures... Le gouvernement va expliquer aux Chambres l'agression sauvage de l'Allemagne et les moyens d'y faire face. Le président Deschanel se lève : «Dans les graves circonstances... » c'est l'éloge fimèbre de J. Jaurès qui commence : tous debout ! On salue le mort. Puis, voici l'appel : « Du cercueil de cet homme sort une pensée d'union , de ses lèvres glacées, un cri d'espérance!... « Maintenant , un intervalle de si lence et d'immobilité. Entre le président du conseil.

Hier, M. Viviani était un partisan, un homme combattu... Aujourd'hui, nous ne voulons plus rien savoir, excepté qu'il est le gouvernement de la France, derrière lequel on se range.

Puis, en son nom propre, il expose au pays et à l'univers, les causes de la guerre, les raisons de la France.

Historique indispensable... » Un autre écrivain fait ce court portrait de M. Viviani à la tribune : « Cet homme jeune porte toute la responsabilité du pouvoir. Il ne semble pas qu'il en soit écrasé. Sous son front solide et dur, ses yeux sont calmes. La mâchoire avance. Le visage, rudement taillé, exprime précisément l'énergie qu'on désire... » Barrés reprend, tourné maintenant vers l'assemblée : « Avec une spon-

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