LA VISITE DE L'EMPEREUR GUILLAUME II A TANGER
(mars 1903)
une cause de complication dans la politique générale européenne.
C'est ainsi que le prince de Biilow le comprend et l'accepte tout d'abord :
« Nous n'avons, dit-il au Reichstag, aucune raison de croire que l'accord franco-anglais montre les cornes à aucune autre puissance. Ce qui paraît exister, c'est la tentative de supprimer les différends entre la France et l'Angleterre, par le moyen d'un accommodement amiable. Là contre, nous n'avons rien à objecter au point de vue des intérêts allemands. En ce qui concerne la partie capitale de cet accord, c'est-à-dire le Maroc, nos intérêts, dans ce pays, comme en général dans la Méditerranée, sont d'ordre principalement économique. Nous avons, nous aussi, grand intérêt à ce que
l'ordre et la paix régnent dans ce pays. D'autre part, nous n'avons aucun motif de craindre que nos intérêts économiques soient mis à l'écart ou reçoivent une atteinte, du fait d'une puissance quelconque. »
Le tableau était exact : au point de vue économique qui, seul, de son propre aveu, intéressait l'Allemagne; l'Angleterre avait pris toutes les précautions nécessaires pour que le régime de la « porte ouverte » fût maintenu au profit de toutes les puissances.
Telle était la première impression, même en Allemagne. Mais, à la réflexion, on crut s'apercevoir qu'on manquait une occasion d'affirmer cette politique pangermaniste qui visait à révolutionner le monde par la terreur du nom allemand.
On songea aussi à l'intérêt de se manifester en champion du monde musulman. La campagne fut menée avec une violence extrême par la presse de la Weltpolitik.
Comme le prince de Bûlow se débattait encore en se demandant, devant le Reichstag, le 13 avril 1904, « s'il devrait donc dégainer, dans le cas où la France repousserait les prétentions de l'Allemagne dans la question marocaine », il lui fut répondu par un toile d'indignation. Le pays était inondé de brochures. «Le Maroc! » « le Maroc! » devenait ]e delenda Carthago! Reimer, dans une de ces publications, L' Allemagne pan germaniste, répondait en ces termes, à l'objection du comte de Biilow :
« La France ne constitue qu'un mélange de races (on reconnaît à ce trait la thèse de Gobineau et de Chamberlain) ; aussi, est- elle une proie pour la démagogie, la bureaucratie, l'alcoolisme ; elle ne procrée plus d'enfants, et son avenir est aux mains de l'Allemagne. » On avait lâché la meute ; maintenant, il était impossible de la museler.
On prit pour base d'une réclamation adressée à la France, le fait que l'accord franco-anglais, pubhé, d'ailleurs, à l'Officiel, n'avait été l'objet que d'une simple communication verbale à l'ambassadeur allemand. Et, bientôt, les choses s' envenimant, par suite du parti pris évident de l'Allemagne, de ne vouloir entendre aucune explication, on vit naître ce grave différend du Maroc qui fut un des premiers prodromes de la guerre actuelle, et cette difficile négociation, où la France, sacrifiant par lambeaux ses intérêts, et exposant- même son honneur,