LA VILLA DE LA CONFERENCE D'ALGESIRAS
(janvier-mars 1906)
pour sauver la paix, renonça d'abord, à l'indépendance de son gouvernement, soumit le Maroc à un régime international inapplicable et, enfin, abandonna une de ses colonies que l'Allemagne, sans droit et sans titre, réclamait impérieusement. Quatre fois, l'Allemagne se déclara satisfaite, quatre fois elle rouvrit la discussion et toujours sur un ton de plus en plus aigre, avec des exigences de plus en plus pressantes ; c'est toujours le revolver sur la table qu'elle négocie.
L'Allemagne ne cache pas les conditions dans
lesquelles l'affaire du Maroc se rattache à son plan mondial. Les sociétés pangermanistes et coloniales l'ont expliqué dès avril 1904: «Comme la plupart de nos colonies sont peu susceptibles d'expansion, comme, au contraire, le Maroc peut devenir une colonie de peuplement et d'agriculture , en même temps qu'il seiait un point d'appui des plus précieux pour notre flotte sur une route de navigation des plus importantes, il est désirable que le gouvernement fasse le nécessaire, au cas où le statu quo ne pourrait être maintenu au Maroc, pour s'établir dans la région ouest, etc. » Et encore : « En présence de la situation inattendue que l'arrangement franco-anglais crée au Maroc, l'assemblée coloniale juge nécessaire... au cas où le statu quo serait modifié en faveur de la France, que l'empire allemand reçoive des compensations, au moins égales à l'accroissement de la puissance française... « Le comte de Pfeill s'écriait, devant la société coloniale allemande : « Oui, fût-ce au prix d'une guerre, nous avons besoin du Maroc ! »
HCSTOIRE ILLUSTREE DE LA GUEKRK DE 1914
C'est tout le plan d'une campagne diplomatique où l'Allemagne, après avoir reconnu les droits que le voisinage, le bien général des choses, la nécessité de mettre fin à une anarchie intolérable assurent à la France, les discute d'abord, puis les nie, les tourne en griefs, pour mettre à l'épreuve, sous toutes les formes imaginables, la longanimité d'une puissance qui s'attarde dans le pacifisme.
Tel est le point de départ de cette affaire du Maroc, où l'empereur Guillaume joue un rôle tellement indéchiffrable et tellement couvert qu'on ne peut savoir s'il a voulu « mettre le feu au monde pour cuire son œuf à la coque », ou s'il espérait tout simplement obtenir des avantages positifs quelconques par le bluff dangereux de la « diplomatie armée ».
En tous cas, on le voit saisir avec empressement une occasion d'affirmer ce rôle de protecteur des musulmans qu'il avait assumé, dès 1899, à Damas ; et, par là, l'affaire particulière se rattache encore au plan .général.
L'empereur vient donc, lui-même, manier le trident à cette encoignure de l'océan Atlantique et de la Méditerranée, en face de Gibraltar et aux approches de l'Algérie. Il prononce, à Tanger, un discours qui ne lui laisserait nulle retraite, s'il n'était aussi prompt à oublier ses paroles qu'à les prononcer : « C'est au sultan, en qualité de souverain indépendant, que je fais aujourd'hui ma visite. J'espère que, sous la souveraineté du sultan, un Maroc libre restera ouvert à la concurrence pacifique de toutes les nations sans monopole et sans annexion, sur le pied d'une égalité absolue. Ma visite à Tanger a eu pour but de faire savoir que je suis décidé à faire tout ce qui est en mon pouvoir pour sauvegarder efficacement les intérêts de l'Allemagne au Maroc, puisque je considère le sultan comme souverain absolument libre : c'est avec lui que je veux m'entendre sur les moyens propres à sauvegarder ces intérêts. Quant aux réformes que le sultan a l'intention de faire, il me semble qu'il doit procéder avec beaucoup de précautions, en tenant compte des sentiments religieux de la
population, pour que l'ordre public ne soit pas troublé. "
A la gravité d'une telle démarche et de telles déclarations, tout le monde eût pu se tromper. Le sultan et les populations marocaines les prirent au sérieux. Un trouble profond en résulta dans les relations locales et internationales. La France se trouva en présence de complications imprévues : elle dut accroître ses moyens d'action, en raison des résistances qu'on lui opposait. Ainsi, de nouveaux motifs d'ingérence étaient fournis à la diplomatie allemande.
On connaît les étapes de l'affaire marocaine ; elles se rejoignent à celles des affaires balkaniques, fomentées par le même esprit d'ambitions germaniques pour conduire l'Europe, sans une minute de repos, à l'époque où le conflit universel serait déclanché. Le même programme, le même « Grand Dessein » à la fois réfléchi et incohérent, produiront les manifestations de plus en plus haletantes de « cet esprit d'imprudence et d'erreur » qui doit mener à sa perte l'Allemagne de Guillaume II, l'Allemagne de la W eltpolitik et du pangermanisme.
L'affaire du Maroc commence, à proprement parler, au voyage de l'empereur Guillaume à Tanger (31 mars 1905). La politique d'offensive est amorcée. Guillaume II adresse, le 26 octobre, aux officiers de la garde et à l' Etat-Major, un discours dont nous pouvons apprécier maintenant la portée historique : c'était une sorte de déclaration de guerre à l'univers : « Vous avez vu, messieurs, dans quelle position nous sommes, vis-à-vis du monde ; par conséquent, hourra pour la poudre sèche et l'épée aiguisée, pour le but reconnu et les forces toujours tendues, pour l'armée allemande et l' Etat-Major général. »
Les principales scènes du drame sont, comme on le sait, le voyage de Tanger, (mars 1905) ; la démission de M. Delcassé (12 juin 1905) ; la conférence d'Algésiras (janvier-mars 1906). Il semble, qu'à l'issue des travaux de la conférence, l'apaisement doit être obtenu, puisque les conditions de l'action fran-
L AFFAIRE .DU MAROC ET LA CRISE DES BALKANS