ET HERZÉGOVINE
La plaie reste saignante, lorsqu'un nouvel élément de conflit est subitement introduit : l' Autriche-Hongrie entend, comme l'empire d'Allemagne, recueillir sa part dans les bénéfices de « la marche vers l'Est ».
Le comte Goluchowski a été renversé sous la pression de l'Allemagne; M. d'^renthal le remplace. Sans doute, il a fait ses conditions, à Berlin, avant de prendre le pouvoir. Le 27 janvier 1908, le ministre austro-hongrois ouvre la crise des Balkans en annonçant aux Délégations qu'il a demandé au sultan de Constantinople l'autorisation de pousser, jusqu'à Mitrovitza, les chemins de fer autrichiens. Tout le monde s'écrie, en Europe : « L'Autriche marche sur Salonique ! »
L'autorité du sultan Abd-ul-Hamid est prise à partie par une conspiration militaire fomentée précisément à Salonique et dont il est encore impossible de connaître, à l'heure présente, les véritables dessous (août 1908). Aussitôt, r Autriche-Hongrie dévoile son jeu : renonçant à la « politique des voies ferrées », elle annexe la Bosnie et l'Herzégovine et tente d'établir ainsi l'hégémonie austro-hongroise dans la péninsule.
La Bosnie et l'Herzégovine ! Il suffit de prononcer ces mots pour voir le spectre de la grande guerre planer sur l'Europe. Dès lors, les deux termes de la « partie liée » entre l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie se découvrent. En décembre 1908, dans une étude intitulée Le Maroc et les Balkans, les choses étaient présentées sous ce jour : « Les événements alternent selon un rythme presque fatal. Aux deux pôles, les deux capitales musulmanes, Constantinople et Tanger ; au milieu, les puissances européennes se portent successivement vers l'une ou l'autre des parties malades, et s'efforcent de combiner leurs intérêts particuliers, avec le souci de la paix. »
On dirait que le chanceher de Biilow a eu, alors, le sentiment de l'impossibilité, pour l'Allemagne, de mener de front les deux difficultés : avant de quitter le pouvoir, il engage, avec la France, cette négociation, relative au Maroc, qui aboutit, en février 1909, à un accord sur les bases suivantes : égalité économique en faveur de l'Allemagne ; intérêt politique spécial reconnu à la France; collaboration commerciale, industrielle
et financière pour l'exploitation du pays.
Mais, tandis que sa diplomatie tend à se dégager d'un côté, elle s'engage de l'autre. La Serbie n'a pu s'incliner sans une émotion douloureuse devant le fait accomph des annexions balkaniques ; ce sont des Slaves, des Serbes qui habitent en majorité la Bosnie et Herzégovine et qui sont soumis au joug autrichien : la politique de M. d'^renthal force donc le petit royaume à renoncer au rêve d'une «Panserbie».
Fureur de la presse germanique qui menace le royaume slave d'un châtiment exemplaire : c'est, d'avance, la procédure d'intimidation qui doit amener la guerre de 1914. La Serbie fait appel à la Russie. La Russie offre son intervention... L'Allemagne, alors, se jette en avant et protège son partenaire de son corps et de son épée. Elle adresse à la Russie un « avis amical » : si les choses ne s'arrangent pas et si l'on en vient aux mains, l'Allemagne remplira tout son devoir d'alliée à l'égard de « l'Autriche- Hongrie ».
La Russie ne veut pas la guerre ; elle s'incline. M. Isvolsky fait connaître qu'il reconnaît l'annexion de la Bosnie et Herzégovine, sans conditions. Mais ce sont là des sommations qui ne se renouvellent pas deux fois.
Le prince de Biilow tombe ; la thèse pangermaniste n'est plus capable de se modérer ellemême.
Les projets de conquête en Orient et dans la Méditerranée, par les éléments germaniques, sont désormais avérés. A l'Autriche, les Balkans ; à l'Allemagne, le reste de l'empire ottoman. On n'avait plus qu'à les constater dans leur ampleur dangereuse à la paix universelle.
On écrivait alors :
« Le nœud de toute l'affaire gît dans le projet de construction du chemin de fer de Bagdad. Cette entreprise a fait couler assez d'encre pour que personne n'ignore l'étonnante ténacité avec laquelle le gouvernement allemand, après avoir obtenu l'invraisemblable avantage d'une concession avec garantie, de
L AFFAIRE DU MAROC ET LA CRISE DES BALKANS