CHEVAL D'ARMES ET ETENDARD AUX FUNERAILLES DE L'EMPEREUR CHARLES-QUINT
(d'après la gravure de j. et l. doetechi;m)
les Habsbourg. Hippolyte de la Pierre écrivait, au nom de tout ce qui pensait librement en Allemagne : « Que tous les Allemands tournent leurs armes contre les descendants du tyran défunt (Ferdinand II), contre toute cette famille, pernicieuse à notre Empire, à nos libertés ancestrales, loyale envers personne, sauf envers elle-même... que ses domaines dont elle a poursuivi l'agrandissement grâce à l'Empire et qu'elle possède sous l'autorité de l'Empire, soient remis au fisc. S'il est vrai, comme l'a écrit Machiavel, qu'il existe, dans chaque Etat, des familles fatales, qui naissent de la ruine même de l'État, à coup sûr, cette famille est fatale à notre Etat. «
Il y aura toujours en Allemagne des familles fatales, tant que le peuple allemand n'aura pas pris en main la conduite de ses propres desti-
nées. L'Allemagne est le peuple des dynastes, des burgraves et des hobereaux. Elle le paye de son repos et de sa liberté depuis des siècles. De même que l'Allemagne ne se confond pas avec l'Empire, l'Empereur et l'Empire ont été longtemps choses séparées. L'Empire, c'est l'ensemble des Etats : l'Empereur n'est qu'un chef qui peut avoir des intérêts hors de l'Empire ou moindres que ceux de l'Empire. « La France se crut autorisée à déclarer la guerre à l'Empereur en 1727, tout en réclamant la neutralité de l'Empire. » Dès cette époque, apparaît une contradiction qui fait dire à Puffendorf que l'Empire est une sorte de « monstruosité » monstro simile, parce qu'il est à la fois fêdératif et militaire. Cet état de choses se prolonge, en somme, en des formes plus atténuées, jusqu'à nos jours.
Un ouvrafie attribué à l'un des frères Puffendorf parle dans les termes suivants de « la Réjniblique de l'Empire » : « Il est assez extraordinaire de voir plusieurs souverainetés composant le corps d'une République. » Leibniz se rallie à cette manière de voir, ce qui revient à dire que, pour les plus grands esprits, dans l'Allemagne du xvii*' et du xviiie siècle, la forme fédérative paraissait inhérente à la nature politique de l'Allemagne
Leibniz, en somme, aboutit à cette formule : « Etat fédéral, régime constitutionnel. »
Voltaire, avec son acuité d'esprit habituelle, conclut qu'il y a, dans le régime fédéral, quelque chose d'essentiel et de propre à l'Allemagne : « Il est difficile, écrit-il, d'attribuer cette permanence d'une constitution si compliquée (il s'agit de la Confédération germanique) à une autre cause qu'au génie de la nation. »
Aux temps du congrès de Westphalie, l'Europe avait déjà le sentiment très vif qu'une monarchie allemande, militaire et centralisée, serait entraînée fatalement dans les voies de la domination universelle ; c'est pourquoi d'Avaux et Servien convoquaient tous les princes et les États de l'Empire à la Conférence pour la paix générale et, en écrivant à ces princes, évoquaient un danger dont tout le monde, en Allemagne, et liors d'Allemagne, avait rapi)rchension : Jamdiu circumfertur Domitm Austriacum Europœ monarchiam moliri, hasim tanli Aedificii constituer e in summo dominatn Impevii Romani, sicut in centra Europœ. « Il est certain que la maison d'Autriche tend à la monarchie européenne, en prenant pour base la puissance qu'elle exerce sur le Saint Emj^ire germanique, situé au centre de l'Europe. «
L'ALLEMAGNE C'est dans cette vue,
ET L'EUROPE d'autant plus profonde qu'elle se dégageait de la nature des choses, que la h'rance et la Suède, ou, comme on disait alors, " les Couronnes >', \-i(torieuses de l'Alle-
magne, apportèrent leur « Garantie » aux libertés des Etats germaniques contre le péril d'une extension, odieuse à tous, des pouvoirs impériaux (Osnabruck, art. xviii, §5; Munster, § 15).
Cette clause de la « Garantie » fut longuement débattue ; elle avait le grave défaut de paraître porter atteinte à l'indépendance de l'Allemagne ; par contre, elle présentait l'avantage inappréciable de rattacher la constitution de l'Allemagne à celle de l'Europe entière. L'Allemagne n'était plus un obstacle, elle devenait, au contraire, un lien.
Si on eût trouvé, dès lors, une formule plus souple, plus aisée, ménageant mieux les droits des peuples, on eût combiné, peut-être, les diverses nécessités qui paraissent être essentielles à la vie intérieure et internationale de l'Allemagne : l'unité, la liberté, la fédération, l'harmonie générale européenne. La paix de Westphalie eût été véritablement 1' « Instrumentum Pacis «. Elle eût fondé la paix définitive que la faillibilité des actes humains nous force, après trois siècles, à rechercher encore (i).
Ce trop rapide exposé historique n'a nullement la prétention d'élucider la matière infiniment confuse de la Confédération germanique : Il n'a qu'un objet : montrer, dans le passé, la racine des difficultés actuelles et dégager les données capitales du problème : à savoir, l'Allemagne oscillant entre l'unité dynastique, despotique et militaire, représentée alors par la maison des Habsbourg et l'unité fédérale constitutionnelle, telle que l'avait conçue, par exemple, un Leibniz. Le premier système la condamnait infailliblement, elle et l'Europe, à la guerre perpétuelle ; le second système représentait une organisation à la fois solide et souple de la paix et de la liberté !
Depuis le demi-échec de la paix de Westphalie, les choses d'Allemagne ont évolué de
1 1) l'oLir l'expose ci-dessus, V. Aiieibach, La Frjncc cl te Saint-Empire rninain-germanique ( Introducti(ui).
L'ALLEMAGNE ET L'S*UR0PE
VUE dp: KŒNIGSBERG, la VILLK D'ORIGINI'; DI-S DICS de PRUSSE
telle sorte que la Prusse a repris, des mains de l'Autriche, avec une activité plus grande, mais dans des formes plus hautaines et plus rudes encore, l'œuvre de centralisation dynastique, despotique et militaire ; la politique astucieuse de Bismarck a obtenu, non sans difficultés, comme nous le dirons tout à l'heure, le consentement des princes et des peuples. La constitution de l'Empire à Versailles et la paix de Francfort ont consacré le triomphe du système.
Mais la Prusse a été entraînée, à son tour, vers les voies de la monarchie universelle ; elle a mis l'Allemagne en antagonisme avec toutes les puissances européennes; elle l'a poussée vers un état de guerre perpétuelle, même dans la paix (sous le nom de paix armée) et le résultat a été l'inévitable catastrophe que l'Alle-
magne subit une fois de plus. Il y a donc une nouvelle faute commise, une autre erreur à corriger, si l'on veut, cette fois-ci, arriver en pleine conscience et lumière à l'organisation, consentie de plein cœur par tous et perpétuelle, de la paix.
Mais il faut rappeler d'abord les circonstances mémorables dans lesquelles les ambitions de la Prusse, se substituant à celles de l'Autriche, ont jeté le trouble et le désordre en Europe, pour indiquer les points par lesquels la situation politique internationale porte à faux et par où il convient qu'elle soit étayée ou réparée.
Les origines de la Prusse sont relevées dans un passage fameux de Tacite, que je citerai d'après une de nos vieilles ti-aductions françaises pour lui laisser je ne sais quelle saveur