LA RELEVE DE LA GARDE DE L'HOTEL DES POSTES DE PARIS
l'Autriche. M. Sazonoff répète : « Jusqu'au dernier moment, je négocierai. «
Il fait même, à cette minute extrême, une proposition qui pourrait tout arranger. Il convoque, dans la nuit, l'ambassadeur d'Allemagne et lui dit : « L'heure est trop grave pour que je ne vous déclare pas toute ma pensée. En intervenant à Pétersbourg, tandis qu'elle refuse d'intervenii à Vienne, l'Allemagne ne cherche qu'à gagner du temps, afin de permettre à l'Autriche d'écraser le petit royaume serbe, avant que la Russie n'ait pu le secourir. Mais l'empereur Nicolas a un tel désir de conjurer la guerre,, que je vais vous faire, en son nom, une nouvelle proposition : Si l'Autriche, reconnaissant que son conflit avec la Serbie a assumé le caractère d'une question d'intérêt européen, se déclare prête à éliminer de son ultimatum les clauses qui portent atteinte à la souveraineté de la Serbie, la Russie
s'engage à cesser toutes mesures militaires. » Voilà une parole forte, précise. Qui peut nier que l'affaire de Serbie n'ait, maintenant, le caractère d'une question « d'intérêt européen » ? Qu'on s'en remette donc à la sagesse des puissances : elles arbitreront.
INTERVENTION On dirait qu'à ce mo-
DES SOUVERAINS ment, et par suite de cette habile proposition qui reportait sur l'Autriche et l'Allemagne la^ responsabiUté d'une rupture, il y ait eu, à Vienne, sinon un moment d'hésitation suprême, du moins une procédure plus ou moins sincère destinée peut-être à retourner, contre la Russie, la responsabilité qui, en fait, incombait aux deux empires germaniques. L'ensemble de cette lutte diplomatique, qui s'achemine à grands pas vers le plus tragique des dénouements, est ramassé et condensé, en quelque sorte, dans un échange de télé-
grammes qui se produit entre les deux empereurs Guillaume II et Nicolas II.
On sait les étroites relations de parenté et d'amitié scellées, depuis plus d'un siècle, entre les deux familles souveraines ; on sait comment ces relations s'étaient développées aux temps de la guerre de 1870, et comment elles avaient été maniées par Bismarck, pour assurer à l'Allemagne le concours de la Russie, dans la guerre contre la France et contre Napoléon III ; on sait que, malgré l'incident de 1875 et le congrès de Berlin, ces relations avaient subsisté tant qu'avait vécu Alexandre II.
Alexandre III les avait respectées.
L'empereur Nicolas, fidèle aux traditions de ses prédécesseurs, les avait, de même, soigneusement entretenues et il avait fait un effort constant pour les conserver comme un lien entre les deux groupements qui partageaient l'Europe ; les deux princes avaient gardé l'habitude du tutoiement, des échanges sympathiques de lettres et de télégrammes à chaque événement de famille, aux anniversaires traditionnels. Tout récemment encore, lors de l'entrevue de Potsdam, la diplomatie allemande avait habilement profité des excellents rapports existant entre les deux souverains pour en venir à ses fins, dans l'affaire du chemin de fer de Bagdad.
L'empereur Nicolas était, parfois, un peu gêné par les façons envahissantes de son impérial collègue et cousin, mais il ne laissait rien paraître et les rencontres, les parties de chasse ou de yacht en commun, étaient empreintes d'une parfaite cordialité.
L'empereur Guillaume est arrivé à Berlin le 26 au soir : le 27, il voit ses ministres, son état-major, tient un conseil à Potsdam.
Immédiatement, deux initiatives, qui sont, toutes deux, en corrélation et qui vont précipiter le cours des événements sont prises : l'une émane directement de l'empereur Guillaume, c'est un télégramme adressé au tsar ; et l'autre enjoint à l'ambassadeur d'aborder de front le problème capital avec l'Angleterre.
On dirait qu'à cette minute précise, l'empe-
reur Guillaume ait voulu réaliser ce qu'il considérait comme un succès diplomatique, dans la ferme conviction où il était encore que la Russie et l'Angleterre reculeraient devant la menace.
Le premier télégramme au tsar est sur le ton d'affabilité habituel entre les deux cousins.
L'empereur Guillaume s'adresse en ces termes à l'empereur Nicolas :
■zX juillet 1914 (10 h. du soir.) C'est avec la plus vive inquiétude que j'ai appris l'impression qu'a produite dans ton Empire la marche en avant de l' Autriche-Hongrie contre la Serbie. L'agitation sans scrupule qui se poursuit depuis des années en Serbie a conduit au monstrueux attentat dont l'archiduc François-Ferdinand a été la victime. L'état d'esprit qui a amené les Serbes à assassiner leur propre roi et son épouse règne encore dans le pays. Sans doute, conviendras-iu avec moi, cjue tous deux, toi aussi bien que moi, nous avons, comme tous les souverains, un intérêt commun à insister pour que ceux qui sont moralement responsables de ce terrible meurtre reçoivent le châtiment qu'ils méritent. D'autre part, je ne me dissimule aucunement combien il est difficile pour toi et ton gouvernement de résister aux manifestations de l'opinion publique. En souvenir de la cordiale amitié qui nous lie tous deux étroitement depuis longtemps, j'use de toute mon influence pour décider l'Autriche-Hongrie à en venir à une entente loyale et satisfaisante avec la Russie. Je compte bien que tu me secourras dans mes efforts tendant à écarter toutes les difficultés qui pourraient encore s'élever. Ton ami et cousin très sincère et dévoué,
Guillaume.
L'empereur Nicolas répond le 29 juillet à I heure de l'après-midi, sur le même ton confiant :
Je suis heureux que tu sois rentré en Allemagne. En ce moment si grave, je te prie instamment de venir à mon aide. Une guerre honteuse a été déclarée à une faible nation; je partage entièrement l'indignation qui est immense en Russie. Je prévois que très prochainement je ne pourrai plus résister à la pression qui es: exercée sur moi et que je serai forcé de prendre des mesures qui conduiront à la guerre. Pour prévenir le malheur que serait une guerre européenne, je te prie, au nom de notre vieille amitié, de faire tout ce qui sera possible pour empêcher ton alliée d'aller trop loin'.
L'empereur Guillaume, ce même 29 juillet à 6 h. 1/2 du soir, relève le mot « une guerre
L EUROPE EN ALARME. LA DECLARATION DE GUERRE