L'ANIMATION DANS UNE RUE VOISINE DU STOCK-EXCHANGE DE LONDRES
l'opinion publique a sauvé notre honneur, et en même temps notre existence nationale, l'ennemi a, naturellement, attribué l'hésitation de nos hommes d'Etat à une duplicité subtile et maligne qui aurait rempli Nietzsche de joie. » (Cité par le Temps du 22 février 1915.) Critique non fondée; nous savons, en effet, que si le cabinet anglais tardait encore, son parti était pris : il levait lentement la massue qui devait asséner le coup sur l'infatuation aveugle des Allemands.
LA NEUTRALITÉ Lemême jour, 31 juillet, BELGE sir Edw. Grey pose la ques-
tion qui va tout déclancher, c'est celle qui seule, au fond, intéresse profondément l'Angleterre, la neutralité belge.
Il envoie simultanément trois télégrammes datés tous trois du 31 juillet : deux identiques, à chacun des ambassadeurs britanniques à Berlin et à Paris :
J'espère toujours que la situation n'est pas irréparable, mais en vue des préparatifs de mobilisation en
Allemagne, il est devenu essentiel pour le gouvernement de Sa Majesté, en vue des traités existants, de demander si le gouvernement allemand (ou français) est préparé à s'engager à respecter la neutralité de la Belgique, tant qu'une autre puissance ne l'aura pas violée. Une demande semblable est adressée au gouvernement français (ou allemand). Il est important d'avoir une prompte réponse.
Et, à Bruxelles, ce télégramme corollaire :
En raison des traités existants, vous devez informer le ministère des Affaires étrangères que, en considération de la possibilité d'une guerre européenne, j'ai demandé aux gouvernements français et allemand si chacun d'eux était décidé à respecter la neutralité de la Belgique, pourvu qu'elle ne fût pas violée par aucune autre puissance.
Vous devez dire que j'assume que le gouvernement belge maintiendra jusqu'au bout sa neutralité ; je désire et j'espère que les autres puissances la maintiendront et l'observeront. Une prompte réponse est désirée.
Par ces questions précises, le ministre anglais prend tous les avantages de la clairvoyance et de la décision. Il met l'Allemagne dans la nécessité de démasquer ses batteries.
Tandis que le gouvernement français répond immédiatement qu'il respectera la neutralité belge, pourvu qu'elle soit respectée par la partie adverse, le ministre des Affaires étrangères allemand fait à l'ambassadeur britannique la plus piètre des réponses : « J'ai vu le secrétaire d'Ëtat qui m'informe qu'il lui faut consulter l'empereur et le chancelier. J'ai compris, d'après ce qu'il disait, qu'à son avis, n'importe quelle réponse de leur part ne pourrait que dévoiler une partie de leur plan de campagne en cas de guerre et que, par suite, il lui paraissait douteux qn' on pût donner une réponse quelconque. Cependant, Son Excellence a pris note de votre requête. »
Sans attendre davantage, sir Edw. Grey met son adversaire, surpris, en demeure de se prononcer.
Il déclare à l'ambassadeur d'Allemagne que, « si l'un des belligérants viole la neutralité de la Belgique pendant que l'autre la respecterait, il serait difficile de contenir le sentiment public en Angleterre ». Il ajoute que le cabinet a délibéré à ce sujet et que c'est en vertu de cette délibération qu'une note écrite lui est remise. Alors, l'ambassadeur : « — Mais, au cas où l'Allemagne s'engage à ne pas violer la neutralité belge, vous engagez-vous à rester neutres ? — Je ne puis faire aucune promesse. Tout dépendra de votre attitude à l'égard de la Belgique. Même sous cette seule condition, je ne puis donner aucune assurance de neutralité. — Formulez, du moins, les conditions moyennant lesquelles vous garderez la neutralité ; le feriez-vous, par exemple, au cas où nous garantirions l'intégrité de la France et de ses colonies ? (C'était captieux. Etait-ce même sincère ?) — Je suis obligé de refuser définitivement toute promesse de rester neutre, même dans ces conditions. Je ne puis que le répéter, nous entendons garder les mains libres. »
Quand on reçut ce télégramme à Berlin, on dut commencer à perdre quelques illusions sur l'Angleterre.
MALENTENDU II se produit, pré-
ENTRE L'ALLEMAGNE cisément à cette ET L'ANGLETERRE date, un court
malentendu qui a, du moins, l'avantage de les dissiper tous. Le prince Lichnowski télégraphie, le 31 juillet, au chanceHer Bethmann- Hollweg : « Sir Edw. Grey vient de m'appeler au téléphone et m'a demandé si je pensais pouvoir déclarer que nous n'attaquerions pas la France, si la France restait neutre dans une guerre germano-russe. J'ai dit que je pensais ne pouvoir assumer la responsabilité de cette déclaration. » Cette nouvelle face que prend, soudain, l'affaire, paraît si heureuse, si inattendue, à Berlin, que l'empereur Guillaume, se découvrant, télégraphie lui-même au roi George V.
Berlin, i'^' août 1914.
Je viens de recevoir la communication de votre gouvernement m'ofl'rant la neutralité de la France avec la garantie de la Grande-Bretagne. A cette offre était liée la question de savoir si, à cette condition, l'Allemagne n'attaquerait pasla France. Pourdes raisons techniques, ma mobilisation, qui a été ordonnée cet après-midi sur les deux fronts Est et Ouest, doit s'accomplir selon les préparatifs commencés. Des contre-ordres ne peuvent être donnés et votre- télégramme est malheureusement venu trop tard. Mais si la France offre sa neutralité, qui sera alors garantie par la flotte et l'armée anglaises (autant dire une alliance germano-britannique pour museler la France), Je m'abstiendrai d'attaquer la France et j'emploierai mes troupes ailleurs. Je souhaite que la France ne montre aucune nervosité. Les troupes, sur ma frontière, sont en ce moment arrêtées par des ordres télégraphiques et téléphoniques dans leur marche en avant au delà de la frontière française (ce qui établit bien, entre parenthèses, que les ordres pour l'attaque sont donnés avant le i"' août).
M. de Bethmann-HoUweg confirme le télégramme de l'empereur en fixant un délai : « Nous garantissons que, d'ici au lundi 3 août à sept heures du soir, la frontière française ne sera pas franchie si l'assentiment de l'Angleterre nous est parvenu en ce moment. »
Sir Edw. Grey est stupéfait de cette façon de tourner les choses. Le roi Georges répond directement à l'empereur Guillaume :
Londres, i^'' août 1914.
En réponse à votre télégramme, je pense qu'il s'est produit un malentendu à propos de la suggestion qui aurait été faite au cours d'une conversation amicale
L EUROPE EN ALARME. LA DECLARATION DE GUERRE