‹ Histoire illustree de la guerre de 1914. --Chapitre 90 sur 148 · LE BOULEVARD ANSPACH · texte numérisé non relu

LE BOULEVARD ANSPACH

entre le prince Lichnowsky et sir Edw. Grey, où ils discutaient comment un conflit armé entre l'Allemagne et la France pourrait être retardé jusqu'à ce qu'on ait trouvé un moyen d'entente entre l'Autriche-Hongrie et la Russie. Sir Edw. Grey verra le prince Lichnowsky demain matin, pour déterminer qu'ilya bien un malentendu de la pa?-t de ce dernier.

Comment, en effet, im ambassadeur peut-il lancer une si grosse machine sur un simple coup de téléphone, sans avoir obtenu quelque confirmation ou quelque précision par un entretien officiel ou mieux, une note écrite ?

Mais la diplomatie allemande ne sait pas reconnaître ses torts, et le prince Lichnowsky télégraphie, le 2 août, à M. Bethmann-Hollweg : <( Les suggestions de sir Edw. Grey, basées sur le désir de garder la neutralité, de la part de l'Angleterre, ont été faites sans accord préalable avec la France et ont été, depuis, abandonnées comme futiles (i). »

L'incident n'a pas de suite, mais il établit, du moins, la décision prise par l'Allemagne et

(i) Documents publiés à titre officieux par la Galette de l'Allemagne du Nord, le 20 août 1914, et recueillis dans le Livre jaune Ip. 188).

les mesures ordonnées par elle, avant le i^r août, d'attaquer la France; il prouve aussi que l'illusion allemande, au sujet des intentions de la Grande-Bretagne, persista jusqu'au 2 août.

SINGULIÈRES HÉSITATIONS Cependant, DE L'AUTRICHE-HONGRIE les événements se développaient, d'autre part, avec tme rapidité vertigineuse :

Le 30 juillet, l'Allemagne et l'Autriche commencent à comprendre que rien n'est moins assuré qu'une reculade russe et la neutralité anglaise.

M. de Bunsen, ambassadeur à Vienne, télégraphie le 29 juillet à son gouvernement : « Le ministre des Affaires étrangères ici a réalisé, quoique un peu tard, que la Russie ne restera pas indifférente dans la crise actuelle. »

C'est à ce moment que se produit, en Autriche du moins, comme une sorte de temps d'arrêt et même de recul devant l'abîme entrevu. Dans un entretien avec l'ambassadeur de Russie, M. Schebeko, le comte Berch-

told demande que les pourparlers directs entre la Russie et l'Autriche, interrompus par suite d'un malentendu, soient repris, en vue de discuter quel accommodement serait compatible « avec la dignité et le prestige des deux empires ». Au même moment, des démarches analogues étaient faites à Paris, à Londres, à Saint-Pétersbourg. Etait-ce une feinte pour mettre la Russie en mauvaise posture, ou bien l'Autriche éprouvait-elle réellement de sérieuses appréhensions, à la veille d'un conflit dont, de toutes façons, elle devait être la première victime ? Le ministre austrohongrois affirmait que des pourparlers directs entre l'ambassadeur russe à Saint-Pétersbourg pouvaient aboutir, et qu'une guerre générale, il l'espérait sérieusement, pouvait être évitée. [Livre bleu, pièce ii8.)

Or, le jour même où se produit cette « ouverture » in extremis, que fait l'Allemagne ?... Elle annonce qu'elle mobilise...

« L'entretien s'était maintenu sur un ton amical et permettait de croire que toute chance de locaUser le conflit n'était pas perdue, lorsque la nouvelle de la mobilisation allemande est parvenue à Vienne. » (Dépêche de M. Dumaine. Livre jaune n° 104 .)

La nouvelle n'est pas tout à fait exacte ; mais elle a été répandue dans les rues de Berlin par une édition spéciale du LokalAnzeiger, et par des placards évidemment préparés d'avance. Peu importe, d'ailleurs, car la mobi- Usation réelle, commencée depuis six jours et peut-être plus, se poursuit avec une hâte fébrile. L'armement des places fortes, l'occupation militaire des gares, le rappel d'une quantité considérable de réservistes, le renforcement des corps de la frontière, tout est en mouvement, à partir du 25 juillet.

M. Jules Cambon rappelle à M. de Jagow la déclaration faite par lui que l'Allemagne ne se croyait pas obligée de mobiliser si la Russie limitait sa mobilisation à la frontière austrohongroise. Celui-ci ne nie pas ; mais il ajoute que tout retard étant une perte de force pour l'armée allemande, ses propres paroles ne

constituaient pas, de sa part, un engagement ferme et il passe outre (procédé ordinaire de la diplomatie allemande).

Au même moment, des mesures sont prises sur la frontière du Luxembourg qui motivent une question du gouvernement luxembourgeois au gouvernement allemand. Le ministre d'Etat demande une déclaration officielle prenant l'engagement de respecter la neutralité. Le ministre allemand, qui a ses instructions, répond : « Cela va de soi, mais il faudrait que le gouvernement français prît le même engagement! » (Autre procédé dont on va voir les suites.)

Belgrade est bombardée dans la nuit du 30 au 31 juillet. L'émotion est vive, en Russie. Cependant, malgré que les faits soient engagés, M. Sazonoff propose encore aux puissances de chercher vm arrangement sur les bases suivantes : « Si l'Autriche consent à arrêter la marche de ses troupes sur le territoire serbe et si, reconnaissant que le conflit austro-serbe a assumé le caractère d'une question d'intérêt européen, elle admet que les grandes puissances examinent les satisfactions que la Serbie pourrait accorder au gouvernement austro-hongrois, sans porter atteinte à ses droit= souverains et à son indépendance, la Russie s'engage à conserver son attitude expectante. »

Or, que répondent les deux empires germaniques à ces dispositions avérées ? L'Autriche- Hongrie décrète la mobilisation générale, atteignant tous les hommes de 19 à 42 ans. Et, quant à l'Allemagne, son ambassadeur vient prévenir le quai d'Orsay, le 31 juillet à 7 heures du soir, que son gouvernement exige que la Russie démobilise dans un délai de douze hem-es ; en plus, on demande à la France quelle serait, en cas de conflit entre l'Allemagne et la Russie, l'attitude de la France. L'ambassadeur viendra prendre la réponse le lendemain, samedi, à une heure.

C'est donc l'Allemagne qui jette, dans une négociation en cours, le poids de son épée. De même qu'elle a abordé l'Angleterre, elle aborde

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