PHOMKNADE " UNTER DEN LINDEN
Ce grand réformateur ou déformateur de l'Allemagne n'aimait pas l'Allemagne ; il n'en partageait ni les aspirations, ni les rêves, ni la sentimentalité obscure ; il n'avait compris d'elle (lu'une chose, c'est qu'elle voulait l'unité et dans ce désir ardent il trouvait surtout le moyen d'assurer la suprématie de la Prusse par le procédé éminemment prussien : la guerre.
En somme, Bismarck est responsable des quatre grandes guerres qui, en prenant graduellement de plus en plus d'extension, ont ensanglanté l'Europe depuis un demi-siècle : la guerre des Duchés, la guerre de 1866 contre l'Autriche, la guerre de 1870 contre la France; ajoutons la guerre de 1914 contre l'Europe entière : car, celle-ci est dans la logique et la nécessité de Toeuvre bismarckienne. Peut-être son génie eût-il pu l'éviter, mais ses disciples n'étaient pas de taille "à museler le dogue prussien une fois qu'il avait été lâché.
Bismarck, c'est le Prussien type. La question est de savoir si ce Prussien type est le type de l'humanité.
Si, comme tout porte à le croire, l'œuvre de Bismarck doit être profondément modifiée à la suite de la guerre actuelle, cet homme aura été le dernier grand asservisseur qu'ait connu l'histoire; il achèvera la lignée des puissants rapaces que la Germanie aura jetés sur l'Europe.
Il asservit à la race allemande les Scandinaves des duchés; il asservit à la race allemande les Slaves de Pologne, autrement ménagés avant lui; il asservit à l'Allemagne les Français d'Alsace et de la Lorraine; il maintint l'asservissement des Italiens sous le joug autrichien ; sa politique admettait, comme une conséquence fatale, l'asservissement à l'alliée autrichienne des Slaves des Balkans; enfin, il asservit à la Prusse l'Allemagne elle-même. Il imposa au monde germanique, hésitant et même résistant, l'Empire despotique et mihtaire des Guillaume. C'est la carrière de Bismarck que l'Europe actuelle doit avoir toujours en vue, si elle veut pénétrer à fond la grande
erreur et la grande faute qu'elle est appelée à réparer.
Les gouvernements allemands et les peuples allemands avaient-ils une pleine conscience de ce qu'ils faisaient quand, en 1870, ils donnèrent des mains à la constitution de l'Empire prussien et militaire, c'est une question que l'on ne pouvait éclaircir à fond avant l'heure présente : i^ parce que l'histoire avait été sophistiquée par les apologistes du succès; 20 parce que l'Allemagne ne pouvait, avant l'heure présente, voir clairement ou plutôt deviner où on la menait. Si, au temps oii ces faits s'accomplirent, elle eût mieux compris que son unité, telle que Bismarck la concevait, serait l'instrument de la guerre perpétuelle, et finalement que sa subordination à la Prusse accumulerait contre elle la haine universelle, peut-être eût-elle mieux apprécié et loué davantage la clairvoyance des ministres et des patriotes bavarois, saxons, wurtembergeois qui eussent préféré maintenir à l'Allemagne le caractère fédéral et constitutionnel, anticentraliste et antimilitariste que l'esprit de parti et l'habileté diplomatique s'arrangèrent pour lui imposer.
La campagne pour l'unification impériale prussienne fut commencée, comme on le sait, par Bismarck, même avant la guerre de 1870. La suggestion venue de Prusse et insinuée auprès des gouvernements et de l'opinion fut assez mal accueillie, d'abord. La véritable pensée des hommes d'Etat clairvoyants est exprimée, en septembre 1869, par le roi de Saxe dans son discours du trône : « Mes efforts ont toujours nettement tendu à favoriser et à soutenir l'établissement de la Confédération conformément à la constitution; je n'ai même pas' hésité non plus à prendre l'initiative d'une institution qui était dans l'intérêt général de la Confédération (il s'agit de l'Empire, mais de l'Empire fédéraliste); mais, en même temps, j'agirai toujours, après comme avant, de façon que soient maintenues les limites que la Constitution fédérale place entre les droits de la Confédération et ceux des Etats, et que l'on 'ne dépasse
L ALLEMAGNE ET L F.UROPK
pas le point au delà duquel il ne resterait plus aux Etats assez d'influence ni d'autorité... J'ai le ferme espoir que cette attitude de ma part ne restera pas sans résultat, car je me sais, à cet égard, en complet accord avec les idées et les vues de mes hauts confédérés. »
C'est de là qu'on est parti et c'est à la proclamation de l'Empire militaire allemand à Versailles que l'on est arrivé.
L'histoire des circonstances difficiles dans lesquelles le génie de Bismarck s'exerça pour arriver à ses fins, les moyens qu'il employa pour préparer l'opinion, gagner les cabinets, terroriser certains ministres, abuser de la simplicité de certains souverains, écarter les majorités indépendantes, briser partout les résistances , engager une course entre les divers gouvernements confédérés à qui ne se par l'autre en vue