LE ROI ALBERT SE RENDANT AU PARLEMENT
LA NEUTRALITÉ L'histoire poursuit sa BELGE (i) marche inflexible : une
petite puissance attaquée, la Serbie, a mis en mouvement la Russie, a détaché l'Italie de la Triple-Alliance : une autre petite puissance menacée, la Belgique, met l'Angleterre en demeure de se prononcer et va bientôt attirer sur l'Allemagne le verdict du monde tout entier. On dirait que la loi morale prépare d'elle-même sa propre vengeance en arrachant l'aveu de la bouche même de ceux qui la renient.
La violation de la neutralité belge a une importance si considérable, elle est si évidem-
Edw. Grey ne voulant d'aucune manière se lier, il lui manquait aussi la volonté d"agir avec énergie, surtout d'agir sérieusement sur la Russie. C'est cette irrésolution volontaire de l'Angleterre qui la rend responsable de la guerre et non pas l'esprit pacifique de l'Allemagne, surtout pas du parti militaire allemand, à l'influence duquel le ministre anglais ne pouvait croire que par suite d'une ignorance absolue des choses d'Allemagne. » La thèse allemande tendant à rejeter les responsabilités sur l'Angleterre est, d'ailleurs, exposée dans une lettre de Herr Ballin publiée dans rÉcho de Paris du i6 avril iyi5 (voir ci-dessus p. 122).
(i) Pour cet exposé trop sommaire d'un forfait international sans précédent, je me suis servi du beau et triste volume d'Emile Waxweiler, la Belgique neutreet loyale (Lausanne, i()i3), et des Ktudes de M. le baron Beymes, parues dans la Revue des Deux-Mondes, igib.
ment le nœud du grand drame et projette sur l'avenir de l'univers des suites si considérables, qu'il faut l'exposer avec précision, au moment où le débat arrive à son point culminant.
Nous avons dit les origines de la neutralité belge, les soins pris par la Belgique elle-même pour la protéger et pour la défendre au besoin, les injustes accusations portées par l'Allemagne contre la Belgique, au sujet de certains entretiens avec les attachés militaires britanniques dans les années igo6, 1911-1912.
Contre la Belgique, on ramasse, par des ruses de praticiens, un réquisitoire sans preuves et sans force, quand il suffit d'un seul mot pour tout faire tomber : Pourquoi l'Allemagne n'a-t-elle pas pris simplement l'engagement de ne pas -violer la neutralité belge ?
Parce que, comme elle l'a dit elle-même, elle avait arrêté, d'avance, sa résolution de passer svir le corps du malheureux petit pays. Il n'y a pas une argutie qui puisse prévaloir contre cet aveu spontané.
La neutralité se décompose, pour ainsi dire, en deux éléments distincts : l'indépen-
dance nationale et l'intégrité du territoire. En Belgique, l'Allemagne visait à la fois l'une et l'autre.
Dès le 24 juillet, le gouvernement belge, ayant eu communication de la note austrohongroise, prévoit et se met sur ses gardes. Il donne à ses ministres à l'étranger des instructions qu'ils avu"ont à exécuter en cas de conflit imminent. Le 29 juillet, l'armée est mise sur « le pied de paix renforcé ».
Le 31 juillet, le ministre de France à Bruxelles porte à la connaissance du ministre des Affaires étrangères, M. Davignon, la décision prise spontanément par le gouvernement français : « Je profite de cette occasion pour vous déclarer qu'aucune incursion de troupes françaises n'aura lieu en Belgique, même si des forces importantes étaient massées sur les frontières de votre pays. »
Le ministre belge prend acte et remercie.
Il reçoit, en même temps, le télégramme déjà cité de sir Edw. Grey, lui faisant part des sentiments de l'Angleterre. Evidemment, l'Angleterre, « puissante garante », « en présence du projet de mobilisation en Allemagne », entend veiller elle-même à l'application de cette clause de garantie qui constitue pour elle, à la fois, un droit et un devoir « essentiels ».
La France a répondu solennellement en s' engageant de nouveau à respecter la neutralité (31 juillet) ; l'Allemagne a donné une réponse vague et dilatoire.
L'Angleterre précise aussitôt son point de vue. Le même joxu-, 31 juillet, le ministre d'Angleterre apporte au ministre belge la déclaration suivante : « L'Angleterre compte que la Belgique défendra sa neutralité jusqu'à la dernière extrémité. (Remarquez l'importance de cette déclaration, puisqu'elle met la Belgique en demeure de se battre. Une prompte réponse est attendue. » Le ministre belge fait savoir que Lia Belgique remplira ses devoirs |de puissance neutre : ses forces militaires « considérablement développées à la suite de la réorganisation récente, sont à même de lui permettre de se défendre éner-
giquement, en cas de violation du territoire. »
Le gouvernement décrète, le même jour (31 juillet), la mobilisation générale.
Sir Edw. Grey, aussitôt qu'il a pris connaissance de la réponse dilatoire du cabinet de Berlin, a eu un entretien « des plus graves » avec l'ambassadeur d'Allemagne : « La réponse du gouvernement allemand au sujet de la neutralité de la Belgique est très regrettable, lui ai- je dit. L'opinion publique anglaise en est très affectée. Si l'vm des belligérants violait la neutralité de la Belgique, il serait très difficile de contenir le sentiment public en Angleterre... »
L'ambassadeur, rendant compte de cet entretien, prouve qu'il en a saisi le caractère : « Sir Edw. Grey, dit-il, revenait toujours sur la neutralité belge, et il estimait que cette question jouerait un grand rôle... »
Le même jour, i^'' août, le gouvernement belge voit l'heure venue de saisir les puissances ; il donne l'ordre aux ministres belges près des gouvernements étrangers d'exécuter les instructions à eux adressées préventivement dès le 24 juillet. Voici la substance de ces instructions : « La Belgique a observé les devoirs d'Etat neutre que lui imposent les traités du 19 avril 1839. La Belgique a la confiance de voir son territoire demeurer hors de toute atteinte, si des hostilités venaient à se produire à ses frontières. L'armée belge est mobihsée et se porte sur les positions stratégiques choisies pour assurer la défense du pays et le respect de sa neutralité. Ces mesures n'ont d'autre but que de mettre la Belgique en situation de remplir ses obligations internationales. »
En même temps, le roi Albert adresse à l'empereur Guillaume une lettre personnelle, pour lui rappeler les engagements réitérés pris par la Prusse et le souverain lui-même dans le sens du respect de la neutralité.
Le ministre des Affaires étrangères belge communique au ministre d'Allemagne, M. de Below, la réponse du gouvernement français : M. de Below le remercie « en ajoutant que.
l'europë en alarme, la déclaration de guerre
jusqu'à présent, il n'a pas été chargé de faire une communication officielle, mais que l'on connaît son opinion personnelle (n'est-ce pas dérisoire ?) sur la sécurité avec laquelle la Belgique a le droit de considérer ses voisins de l'Est ».
Or, c'est justement à cette heure que l'on obtient la réponse officielle, tant désirée, de l'Allemagne : « Le ministre des Affaires étrangères de l'Empire dit qu'il ne peut répondre à la question posée par l'Angleterre. » On peut croire que le ministre d'Allemagne sait maintenant à quoi s'en tenir et qu'il va se découvrir. Non. Il se rend au ministère des Affaires étrangères et, quand on fait allusion aux mesures prises pour que les Allemands mobilisés quittent facilement la Belgique, en ajoutant que les mêmes mesures sont prises pour les Français, afin de « ménager toutes les susceptibilités «, il dit : « Cela va de soi ; mais vous savez bien qu'en ce qui nous concerne, vous pouvez avoir toute confiance. »
La fourberie est soigneusement prolongée et organisée : « Le même jour, dimanche 2 août, le ministre d'Allemagne, interviewé par le journal Le Soir, se porte garant des dispositions de l'Allemagne envers la Belgique, et il résume son opinion en cette phrase : « Peut-être que le toit de vos voisins brûlera, mais votre maison restera sauve. »
Le même jour encore, l'attaché militaire allemand déclare à un journaliste belge, lui demandant s'il est vrai que les troupes allemandes avaient envahi le grand-duché de Luxembourg : « C'est de la haute fantaisie !... etc. — Pouvons-nous vous mettre en cause et dire