‹ Histoire illustree de la guerre de 1914. --Chapitre 98 sur 148 · LES BORDS DE LA MEUSE A GIVET · texte numérisé non relu

LES BORDS DE LA MEUSE A GIVET

sympathie qu'elle vient encore de nous donner, je fais un suprême appel à l'intervention diplomatique du gouvernement de Votre Majesté pour la sauvegarde de la neutralité de la Belgique.

Combien ces paroles sont modérées! Le gouvernement belge demande encore le secours diplomatique, et il est pris à la gorge.

On n'a qu'une nuit. Il faut prendre un parti... Le parti est pris. Le 3 août à 7 heures du matin, le gouvernement belge répond à la note allemande dans les termes suivants :

Bruxelles, le 3 août 1914 (7 heures du matin).

Par sa note du 2 août 1914, le gouvernement allemand a fait connaître que, d'après des nouvelles sûres, les forces françaises auraient l'intention de marcher sur la Meuse, par Givet et Namur, et que la Belgique, malgré sa meilleure volonté, ne serait pas en état de repousser sans secours une marche en avant des troupes françaises.

Le gouvernement allemand s'estimerait dans l'obligation de prévenir cette attaque et de violer le territoire belge. Dans ces conditions, l'Allemagne propose au gouvernement du roi de prendre vis-à-vis d'elle une attitude amicale et s'engage, au moment de la paix, à garantir l'intégrité du royaume et de ses possessions dans toute leur étendue. La note ajoute que, si la Bel-

gique fait des difficultés à la marche en avant des troupes allemandes, l'Allemagne sera obligée de la considérer comme ennemie et de laisser le règlement ultérieur des deux Etats l'un vis-à-vis de l'autre à la décision des armes.

Cette note a provoqué chez le gouvernement du roi un profond et douloureux étonnement.

Les intentions qu'elle attribue à la France sont en contradiction avec les déclarations formelles qui nous ont été faites le 1" août, au nom du gouvernement de la République.

D'ailleurs, si, contrairement à notre attente, une violation de la neutralité belge venait à être commise par la France, la Belgique remplirait tousses devoirs internationaux, et son armée opposerait à l'envahisseur la plus vigoureuse résistance.

Les traités de 1839, confirmés par les traités de 1870, consacrent l'indépendance et la neutralité de la Belgique, sous la garantie des puissances et notamment du gouvernement de Sa Majesté le roi de Prusse.

La Belgique a toujours été fidèle à ses obligations internationales; elle a accompli ses devoirs dans un esprit de loyale impartialité; elle n'a négligé aucun effort pour maintenir ou faire respecter sa neutralité.

L'atteinte à son indépendance dont la menace le gouvernement allemand constituerait une flagrante violation du droit des gens. Aucun intérêt stratégique ne justifie la violation du droit.

Le gouvernement belge, en acceptant les propositions qui lui sont notifiées, sacrifierait l'honneur de la

nation en même temps qu'il trahirait ses devoirs vis-àvis de l'Europe.

Conscient du rôle que la Belgique joue depuis plus de quatre-vingts ans dans la civilisation du monde, il se refuse à croire que l'indépendance de la Belgique ne puisse être conservée qu'au prix de la violation de sa neutralité.

Si cet espoir était déçu, le gouvernement belge est fermement décidé à repousser par tous les moyens en son pouvoir toute atteinte à son droit.

Au même moment, s'engageait à Berlin, entre le ministre de Belgique, baron Beyens, et le secrétaire d'Ëtat, M. de Jagow, un dialogue qui mettait en présence les deux thèses : celle de la petite puissance brave et forte de son droit, celle de la grande puissance, honteuse d'ellemême et se dérobant devant le fier et loyal regard.

De bonne heure, le lundi matin 3 août, le ministre de Belgique avait demandé par téléphone à être reçu par le Secrétaire d'Etat ; l'audience fut immédiatement accordée.

Le ministre de Belgique avait à peine prononcé quelques paroles que M. de Jagow s'écriait :

« — Croyez bien que c'est la mort dans l'âme que l'Allemagne se résout à violer la neutralité de la Belgique et, personnellement, j'en éprouve les plus poignants regrets. Que voulez-vous ! C'est une question de vie ou de mort pour l'empire. Si les armées allemandes ne veulent pas être prises entre l'enclume et le marteau, elles doivent frapper un grand coup du côté de la France, pour pouvoir ensuite se retourner contre la Russie.

« — Mais, fit le baron Beyens, les frontières de la France sont assez étendues pour que l'on puisse éviter de passer par la Belgique.

« — Elles sont trop fortifiées. D'ailleurs, que vous demandons-nous ? Simplement de nous laisser le libre passage, de ne pas détruire vos chemins de fer ni vos tunnels et de nous laisser occuper les places fortes dont nous avons besoin.

« — Il y a, répliqua aussitôt le ministre de Belgique, une façon bien facile de formuler la seule réponse que cette demande puisse com-

porter, c'est de vous représenter que la France nous ait adressé la même invitation, et que nous ayons accédé. L'Allemagne n'auraitelle pas dit que nous l'avions lâchement trahie ? »

Le secrétaire d'Etat, laissant sans réponse cette question si précise, le baron Beyens compléta sa pensée.

« — Du moins, interrogea-t-il, avez-vous quelque chose à nous reprocher ? N' avons-nous pas toujours, depuis trois quarts de siècle, rempli, vis-à-vis de l'Allemagne comme de toutes les grandes puissances garantes, tous les devoirs de notre neutralité ? N'avons-nous pas donné à l'Allemagne des témoignages de loyale amitié ? De quel prix l'Allemagne veut-elle payer tout cela ? En faisant de la Belgique le champ de bataille de l'Europe, et l'on sait ce que la guerre moderne entraîne de dévastations et de calamités...

« — L' Allemagne ne peut rien reprocher à la Belgique et l'attitude de la Belgique a toujours été d'une correction parfaite.

« — Reconnaissez donc, reprit le baron Beyens, que la Belgique ne peut pas vous faire une autre réponse que celle qu'elle vous fait, à moins de perdre l'honneur. Il en est des nations comme des individus et il n'y a pas pour les peuples une autre espèce d'honneur que pour les particuliers. Vous devez le reconnaître, pressa le baron Beyens, la réponse devait être ce qu'elle est.

« — Je le reconnais comme homme privé, mais comme secrétaire d'Etat, je n'ai aucun avis à exprimer. »

Tout était dit de part et d'autre. Le ministre de Belgique ajouta cependant que, selon lui, l'Allemagne se faisait des illusions : elle allait au-devant d'une guerre avec l'Angleterre et, au surplus, les^troupes allemandes ne passeraient pas à Liège aussi facilement qu'on se l'imaginait peut-être. Et, comme le ministre donnait à penser qu'il allait sans doute demander ses passeports, M. de Jagow protesta : « Ne partez pas encore ; peut-être aurons-nous encore à causer. — Ce qui va se

[go

L'EUROPE EN ALARME. LA DÉCLARATION DE GUERRE

passer, conclut le baron Beyens, ne dépend d'aucun de nous deux ; c'est désormais au gouvernement belge qu'appartiennent les décisions. »

Chaque parole, dans ce grave échange de pensées, pèse d'un poids égal. Je veux cependant retenir, pour l'instant, l'explication de la demande du passage des armées allemandes à travers laBelgique. Le secrétaire d'Etat eut d'ailleurs l'occasion de la renouveler dans la conversation qu'il eut, le mardi 4 août, avec l'ambassadeur d'Angleterre.

Si l'Allemagne, dit -il alors, est contrainte de prendre cette mesure, c'est qu'elle doit arriver en France par le chemin le plus rapide et le plus facile, de façon à être sûrement la première dans ses opérations et à tenter de frapper un coup décisif

aussitôt que possible. C'est pour elle une question de vie ou de mort,^ attendu que, si elle prenait la route du sud, elle ne pourrait, par suite de la rareté des voies de communication et de la puissance des forteresses, compter faire sa trouée sans rencontrer de formidables obstacles qui lui feraient perdre un temps précieux. Or, du temps perdu pour elle, ce serait du temps gagné pour les Russes qui pourraient ainsi concentrer leurs troupes à la frontière allemande. La rapidité d'action est le grand atout de l'Allemagne, la possession d'inépuisables réserves d'hommes

Page 1